Comme si vous y étiez - Alain Chanudet - E-Book

Comme si vous y étiez E-Book

Alain Chanudet

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Beschreibung

Le narrateur, Stanislas Delarêverie, a un don particulier. Il se dit journaliste intemporel de l’Histoire et, à ce titre, prétend voyager dans le passé pour nous rendre compte d’évènements historiques au cours desquels il fait apparaître des personnages ignorés des manuels d’Histoire. Mais ont- ils vraiment existé ou sont-ils le fruit de son imagination ou de ses rêves ? Il va ainsi nous dévoiler, au fil de ces quatorze nouvelles sous forme d’articles, la vie de ces personnages inconnus qui auraient contribué, de manière plus ou moins anodine, à façonner notre Histoire. Ce voyage dans le temps nous fera découvrir le rôle de l’espiègle Elantia lors de l’arrivée des Phocéens sur la côte méditerranéenne 600 ans avant notre ère, la duperie du séduisant Peire Marti, troubadour auprès d’Aliénor d’Aquitaine, l’amour secret de Charlotte pendant la prise de la Bastille, le destin d’Andréa Vezzanoce, disciple de Léonard de Vinci au château d’Amboise où se rencontrent François 1er et Jacques Cartier, sur les barricades de la Commune, Louise la belle muse, inspiratrice du Temps des cerises de Jean-Baptiste Clément ou cet improbable lien tissé par Derek Egland, surveillant au collège de Rugby, entre Shakespeare et la création du sport éponyme et tant d’autres personnages sortis de l’oubli… ou de l’imagination de Stanislas. Sa dernière rencontre nous apportera, peut-être, la vérité…

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Alain CHANUDET passe son enfance et son adolescence dans les Hautes-Pyrénées. Après des études en Sciences-Economiques à l’université de Toulouse, il travaille comme cadre commercial dans des sociétés de négoce. Depuis quelques années, il s’est lancé dans l’écriture en produisant des nouvelles lors de concours, puis en publiant un essai politique. Avec Comme si vous y étiez, un recueil de nouvelles, il nous livre son quatrième ouvrage, après L’Edelweiss d’or (roman policier), Le partage des ombres (roman) et Glucose, une drôle vie de chat (récit humoristique illustré).

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Seitenzahl: 273

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Alain CHANUDET

COMME SI VOUS Y ÉTIEZ

 

À Monique

 

REMERCIEMENTS

Il est de bon ton d’adresser des remerciements aux femmes et aux hommes qui ont inspiré l’ouvrage. Concernant les personnages historiques, je ne me sens pas leur obligé, surtout que je n’ai guère d’affection pour certains d’entre eux…

 

Par contre, je veux avoir une pensée pour ces intrus réels ou imaginaires, surgis des recoins de l’Histoire, dont les destins ont guidé ma plume.

 

Il en va ainsi de :

 

Elantia, l’espiègle fille de Nannos, le roi de la tribu celte des Ségobriges.

Octavius, muletier de Jules César, de son ami Paulus et de son fidèle mulet Spartacus.

Peire Marti, le séduisant troubadour à la cour d’Aliénor d’Aquitaine.

Frère Anselme, l’énigmatique moine d’un monastère dans le comté de Foix.

Andréa Vezzanoce, disciple de Léonard de Vinci et de Bérangère, la boulangère d’Amboise.

Charlotte Malbrun, épouse de l’horloger de la rue des Tournelles et Ludwig Flesch, le sous-lieutenant de la Garde suisse à la Bastille.

Martin Souquet, l’Ariégeois, soldat du Premier Consul Bonaparte.

John. B. Prescott et de Derek Egland, respectivement directeur et surveillant au collège de Rugby.

Augusta von Beckendorff, au cœur de l’avènement de la IIe République.

Louise Mélissandre, l’égérie de Jean-Baptiste Clément, inspiratrice du Temps des cerises.

Pauline Cardeilhac et Eugène Grégoire, pris dans les tourments de la création de la coopérative ouvrière d’Albi.

Blandine Malherbe de Fontenoy, la muse éphémère du Prince d’Annam.

André Letellier et Hannah Ziegbel, à l’amour proscrit sous l’occupation nazie.

Titus, figé pour l’éternité dans un tableau peint par Rembrandt, son père.

 

Merci à tous.

PROLOGUE

Mon nom est Stanislas Delarêverie. J’exerce une profession très particulière dont je crois être le seul à l’exercer. Je suis journaliste intemporel de l’Histoire. Doté d’une capacité singulière à voyager dans le temps, j’ai été témoin d’évènements historiques plus ou moins connus. J’ai donc pu enquêter sur ces épisodes de notre histoire et découvrir des personnages ignorés dans nos manuels, absents du récit national et qui, pourtant, ont joué un rôle qui a pu s’avérer important ou simplement marginal, voire anodin dans certains cas. Ainsi, il en va d’Elantia, fille de Nannos, roi d’une tribu celto-ligure 600 ans av. J-C, de Peire Marti, troubadour auprès d’Aliénor d’Aquitaine, de Octavius muletier de César, de Martin Souquet l’Ariégeois, soldat du Premier Consul, de Titus, fils de Rembrandt, de John. B. Prescott, directeur du collège de Rugby ou d’Augusta Beckendorff, impliquée dans la proclamation de la iie République et de bien d’autres encore.

Je dois, toutefois, vous prévenir que je suis victime de nombreuses critiques qui estiment que mes voyages ne se font pas dans le temps, mais dans ma tête. J’avoue que parfois, moi-même, je suis amené à me poser la question… Au matin, quand je me réveille après une nuit passée sous les voiles de toile du navire grec de Protis abordant la côte ligure, dans les couloirs du château d’Amboise, surprenant l’étrange discussion entre François 1eret Jacques Cartier, à suivre la cavale d’Antoine, l’esclave fuyant Barcelone et son maître, le riche marchand Pons Ferrer, à découvrir l’infortune, un 14 juillet 1789, de Simon Malbrun, l’horloger de la Bastille ou encore à tomber sous le charme de Louise, inspiratrice du Temps des cerises et à côtoyer tous ces épisodes dramatiques ou joyeux qu’ont vécus ces gens ignorés par l’Histoire, je suis pris d’un vertige qui me plonge dans un abîme d’incertitude.

Ces hommes et ces femmes, perdus dans les confins obscurs de l’Histoire, de 600 ans avant J.-C à nos jours sont-ils le fruit de mon imagination vagabonde ou ont-ils réellement existé, êtres de chair, d’os, de pulsions, de noirceur ou de lumière, et participé à notre destin ?

Vous jugerez par vous-même en lisant ces articles qui traversent le temps et les époques et, peut-être, vous attacherez-vous à ces personnages qui auraient vécu dans l’ombre des femmes et des hommes qui ont façonné, pour le meilleur et le pire, notre riche Histoire.

Comme si vous y étiez.

LA COUPE NOIRE

La mer bleue et étincelante s’étendait à perte de vue. La plupart des hommes se tenaient debout à l’avant du bateau, silencieux, scrutant les premiers contours de la côte qui se dessinaient au loin. On devinait des criques s’enfonçant dans les terres, les roches blanches des calanques dominant l’eau turquoise et les collines ventrues les surplombant. Les claquements secs de la grande voile carrée gonflée par le vent et le clapotis des vagues contre la coque en bois donnaient l’impression que le navire traçait sa route, accompagné par un souffle au bruissement léger et régulier. Des mois passés en mer sous le soleil, depuis qu’ils avaient quitté leur cité grecque de Phocée, avaient bruni les visages, blondi les chevelures et l’air salin avait asséché les peaux. Protis jeta un regard vers l’arrière. Il aperçut, se découpant à l’horizon, les deux autres navires avec leurs formes arrondies surmontées de leurs larges voiles de lin. Il se rapprocha de Simos. Les deux hommes affichaient deux physiques différents. La silhouette de Protis était élancée et son visage, aux traits fins, donnait l’impression d’être éclairé, en permanence, par des yeux clairs que le teint hâlé rendait encore plus lumineux. Des cheveux châtains descendaient en boucle sur son front et le long de son cou. Simos promenait un corps trapu aux muscles lourds, que surmontait une tête tout en rondeur sous une épaisse chevelure d’un noir de geai. Protis posa la main sur l’épaule de son ami.

– Tu vois, qu’est-ce que je t’avais dit ? Ce pays est magnifique. Et contrairement à ce que nous connaissons chez nous, les terres sont fertiles et la culture et l’élevage sont beaucoup plus faciles. De plus, nous aurons la mer Méditerranée, même si ce n’est pas l’Égée, pour continuer ce que nous savons bien faire, la pêche. J’ai l’impression que les habitants sont, quant à eux, peu friands de poissons.

– Oui, fit Simos en hochant la tête, il semblerait que tu aies raison. Maintenant, il faudra voir comment nous serons accueillis.

– Ne t’inquiète pas pour ça. Quand je suis venu, il y a plus d’un an, j’ai rencontré Nannos, le roi de ce peuple, les Ségobriges, installé en pays de Gaule. Il m’a dit qu’il ne ferait pas de difficultés si nous souhaitons nous installer en bord de mer, les siens demeurant sur les collines.

Protis se repassa dans la tête, son retour à Phocée après son premier voyage qui l’avait amené le long des côtes ligures puis méditerranéennes. Il se souvenait de ces longues journées où il avait parcouru les ruelles blanches de Phocée et son port de pêche occupé par les petites embarcations colorées des pêcheurs pour tenter de convaincre de nombreux hommes à quitter leur vie chiche et pénible pour se joindre à lui et voguer vers des contrées lointaines aux promesses d’un avenir meilleur. Son ami Simos l’aida dans sa tâche et il revit ce matin lumineux sous un soleil blanc d’hiver, où ils réunirent sur l’agora une partie de la population. Juché sur une petite estrade, d’abord inquiet du peu de citoyens présents, Protis vit peu à peu, de nombreux hommes se diriger lentement vers lui en provenance des ruelles qui, sous deux grands portiques portés par des colonnes cannelées, débouchaient à l’est et à l’ouest sur la grande place. Il attendit que la foule grossisse avant de prendre la parole. Au centre de l’agora trônait la statue d’un lion dressé sur ses pattes arrière. Des sculptures en marbre vert et rose étaient érigées aux quatre coins de la place. De sa grosse voix, Simos imposa le silence.

Protis après avoir pris une longue inspiration se lança.

– Merci à tous d’être venus. Comme j’ai pu en parler déjà à certains d’entre vous, c’est un projet ambitieux que j’ai à vous proposer. Il va demander du courage, de la volonté et de croire que cette aventure que je vous offre peut profondément changer votre vie. Car, c’est bien de cela dont il s’agit.

Il fit une petite pause, jetant un regard circulaire pour embrasser son auditoire silencieux et captif de ses paroles.

Il continua après avoir glissé un œil vers Simos qui lui fit un petit signe d’un hochement de tête.

– Oui, changer votre vie. Nous aimons tous notre cité. Mais nous savons que l’étroitesse du territoire, le relief montagneux qui nous entoure réduit les terres cultivables et que face à cela nous n’avons pas de solutions.

Dans la foule, il repéra quelques visages connus dont quelques murmures approbateurs s’échappaient des lèvres. Il reconnut même la voix rauque du géant Démistos lançant « ça, c’est malheureusement bien vrai ! ».

– Alors que faisons-nous ? Pour certains un peu de pêche, d’autres du commerce en mer qui rapporte bien peu et permet parfois juste de maintenir en état les embarcations.

Il hésita, puis avec un petit sourire, il ajouta.

– Je sais que parmi vous, quelques-uns s’adonnent à la piraterie… Beaucoup de risques pour peu de gains…

Il laissa couler son regard vers Panayotis, Nilolaos et Emris, les bras croisés au premier rang qui baissèrent les yeux. Soucieux de ne pas se mettre à dos une partie de l’auditoire, il s’empressa de rajouter :

– Mais je ne leur en veux pas. Je sais que parfois nécessité fait loi…

La grosse voix de Démistos retentit :

– Très bien Protis. Mais que proposes-tu ?

– J’y arrive. Je reviens d’un long voyage maritime qui m’a conduit, après avoir contourné les côtes romaines et ligures, à découvrir, dans un pays qui s’appelle la Gaule, un site magnifique qui offre des ressources provenant de la mer, mais aussi de belles plaines fertiles. Le climat est chaud, mais moins brûlant qu’ici, ce qui permet de développer les cultures et l’élevage.

La voix chevrotante du vieux Louca se fit entendre, provoquant quelques rires vite étouffés.

– Je suppose que ton idée, c’est d’organiser une expédition pour s’approprier ces terres. Ce n’est bien sûr plus de mon âge. Mais pour mes fils, ce serait une opportunité de quitter cette vie de misère et de peu d’espoir. Cependant, dis-moi comment tu comptes t’emparer de ce paradis que tu nous décris. Avec des armes et dans le sang ?

– Non, Louca. Je sais que la tribu, qui occupe la région, nous laisserait nous installer.

Des conversations s’engagèrent entre les citoyens présents sur l’agora. Protis laissa faire, essayant de repérer les mines intéressées et celles plus incrédules. Il nota avec satisfaction qu’une bonne partie de la foule semblait séduite par son discours. Il frappa dans ses mains pour retrouver l’attention.

– Mon projet est le suivant. Je compte affréter trois navires pour nous rendre dans cette région. Je répète que nous n’aurons pas à combattre. Que ceux qui sont partants, viennent nous voir, moi ou Simos.

 

Au printemps suivant, les trois bateaux prirent la mer. Après de longs mois, ils n’étaient plus qu’à quelques encablures de la côte. Les derniers jours, le vent soufflant du nord avait un peu ralenti leur navigation. La nuit commençait à tomber, lorsque Protis donna l’ordre de jeter l’ancre de pierre.

Appuyé contre les épais remparts montés en pierre de lauze, Nannos laissait son regard flotter au loin. Il devinait plus qu’il ne le voyait distinctement le scintillement de la mer. Les deux Grecs qui étaient venus à sa rencontre il y a deux jours, devaient s’affairer là-bas effectuant d’incessants va-et-vient entre les navires se balançant sous le vent et la plage où ils avaient établi un campement. Son fidèle Arnos le rejoignit.

– Tu réfléchis à ta discussion avec les deux marins de Phocée ? interrogea-t-il.

– Oui, répondit Nannos, sans quitter des yeux l’horizon. Ils m’ont l’air fiables et vraiment désireux de s’établir ici, sans aucune intention belliqueuse. D’ailleurs, je les ai invités, demain, au mariage de Petta. Lors de ces cérémonies on peut, au travers des comportements, mieux comprendre la nature des hommes.

– Je te fais confiance, comme tout notre peuple. Tu es notre roi et tu as toujours su prendre les bonnes décisions pour nous.

Nannos opina de la tête et redressa sa haute stature. Il lissa sa longue barbe rousse qui masquait un cou massif et se retourna vers Arnos qu’il fixa de ses yeux d’un bleu transparent. Arnos avait toujours été impressionné par ce regard qui reflétait un étrange mélange d’autorité et de douceur. Il ne connaissait que peu de personnes qui résistaient à la volonté de ce roi à la fois sûr de son pouvoir et de sa force et capable d’empathie envers ses sujets. Seules, peut-être ses deux filles Petta, l’aînée, et Elantia, sa cadette, semblaient parfois en mesure de passer outre sa volonté. Et bien souvent, il ne leur en tenait guère rigueur, se réjouissant même de leur caractère bien affirmé.

– Donc, demain, nous allons célébrer les noces de Petta, commença Nannos. Comme le veut notre tradition, elle devra choisir, en fin de banquet, son prétendant en lui apportant, selon notre coutume ancestrale, une coupe d’eau.

– As-tu une idée de son choix ? Elotovius est un garçon brave, mais son physique n’est pas des plus attirants. Je pense peut-être à Galas ou Gargorix qui sont de beaux hommes, mais moins fiables.

Le roi se passa une main sur le front, puis posa ses larges mains sur les épaules d’Arnos qui eut du mal à soutenir le regard que lui imposa son chef.

– Arnos, souffla Nannos, je vais te confier un secret que tu vas être le seul à connaître.

Après s’être éclairci la voix, il poursuivit, ignorant l’inquiétude qui gagnait le visage de son second.

– À l’occasion de cette fête, j’ai invité des hommes de la tribu des Avatiques, dont Ambiorix, le fils du chef Ucénéros.

D’un mouvement de la main il intima à Arnos, qui s’apprêtait à l’interrompre, de se taire.

– Je sais, Arnos, que nous avons eu des conflits avec les Ataviques, ces voisins de nos terres à l’ouest qui ont même essayé, en vain heureusement, il y a quelques années de nous envahir. Mais les temps ont changé. Ambiorix me semble prêt à renoncer à ces vieilles querelles.

– C’est pour cela que tu l’as invité au mariage de Petta ?

– En fait, c’est plus que ça… Je veux que demain, elle choisisse Ambiorix pour mari…

Il laissa sa phrase en suspens. Arnos, les yeux écarquillés, déglutit bruyamment avant, d’une voix incertaine, s’adresser à son roi.

– Mais… Tu en as déjà parlé à Ambiorix ?

– Non, ce mariage apaisera nos relations avec les Ataviques. Mais si je fais la demande, je me placerai en infériorité. Si c’est le choix de Petta, ce sera différent. Ce ne sera pas une décision, disons politique, mais le choix d’une femme pour son futur mari. Et tu sais que ce choix de la future mariée, dans notre tribu, est souverain et que je ne peux m’y opposer. Ce que Ambiorix et les Ataviques savent également. Je ne serai pas le demandeur, mais tenu à respecter la décision de Petta.

– Petta est au courant ? interrogea Arnos.

– Pas encore. Je vais aller lui expliquer les raisons de ce qui sera, peut-être, un sacrifice pour elle.

Devant la gêne qui avait gagné Arnos qui se triturait les mains, en dansant d’une jambe sur l’autre, Nannos reprit.

– Oui, je sais Arnos, j’enfreins les lois de notre tribu qui veut que l’on ne puisse imposer un mari à sa fille. Mais outre que je suis persuadé que cela s’est déjà produit, c’est dans l’intérêt de notre peuple et pour assurer la paix.

– Bien, marmonna Arnos. Et si un des deux, voire les deux refusent ?

– Petta ne refusera pas et Ambiorix ne se permettra pas de me faire une telle offense qui déboucherait sur de nouveaux affrontements auxquels je sais qu’il ne tient pas. Et puis ma fille est très belle. Qui pourrait ne pas être enchanté de l’épouser ? Bon, Ambiorix n’est pas très beau, mais elle s’y fera…

– Si c’est ta décision… reprit Arnos d’un ton résigné.

Alors qu’il allait quitter les remparts, Nannos le retint par le cou.

– Tu vas avoir un rôle à jouer, mon fidèle Arnos, souffla Nannos, la voix légèrement mielleuse. Petta ne connaît pas Ambiorix et ne rejoindra le banquet qu’à la fin, comme le veut le rite. Elle ne l’aura, donc, pas aperçu. Pour qu’elle le repère, tu placeras devant lui une coupe à lèvres en bronze, vernie de noir. Ce sera la seule, tous les autres invités auront des coupes en terre cuite.

 

La grande taille de Nannos apparut dans l’ouverture de la grande pièce occultant un instant la douce lumière qui se rependait sur les murs de moellons en tuf de travertin liés par des couches d’argile. La jeune Elantia, ses cheveux de feu descendant en flots frisés sur ses frêles épaules, passait avec application un peigne dans la longue chevelure brune de sa sœur, assise sur un petit tabouret de bois. À l’entrée de son père, Petta se tourna vers lui un grand sourire illuminant son visage. Nannos admira ses grands yeux noirs, taillés en amande et son petit nez fin au-dessus du dessin parfait de ses lèvres vermillon. Elantia se précipita avec un rire bruyant et joyeux dans les bras de son père qui la serra fort contre son torse puissant.

– Elantia, tu es le bonheur sur pattes, lui lança Nannos, hilare. Mais tu vas devoir nous laisser, il faut que je parle à ta sœur.

Elle fronça les sourcils, gratifia son père d’une petite moue, se dirigea vers l’ouverture de la pièce, puis se retournant vers Nannos et Petta :

– Moi aussi, un jour je me marierai.

Nannos prit un siège sur lequel il posa son grand corps et fit face à sa fille. Il lui prit les mains.

– Chère Petta, demain tu vas devoir choisir ton futur mari. Je ne sais si tu as déjà fait ton choix. Mais je vais te demander quelque chose qui va être important pour notre peuple et son avenir et qui est contraire à notre coutume.

Petta se raidit, retira les mains de celles de son père et les posa bien à plat sur ses cuisses. Ses longs doigts griffèrent nerveusement sa tunique blanche en lin. À plusieurs reprises, la tête mutine d’Elantia s’incrusta dans l’encoignure de l’entrée, disparaissant rapidement à la vue des visages fermés et du ton grave de son père et de sa sœur. Au bout d’une paire d’heures, Nannos se leva et serra sa fille contre lui. Elle posa son visage sur son épaule. Il essuya d’un geste maladroit une petite larme qui coulait sur la joue de Petta. Il se retira doucement.

– N’oublie pas, ma fille, fit-il d’une voix au ton un peu rauque, Ambriorix sera le seul à avoir devant lui une coupe à lèvres noire.

Puis, après un temps :

– Je te remercie Petta.

Elle ne répondit pas, la tête légèrement baissée. Nannos sortit, croisa Elantia à qui il adressa un timide sourire.

 

Les hommes et les femmes discutaient joyeusement assis à même le sol autour de longues tables basses en bois sur lesquelles se côtoyaient des galettes d’épeautre et d’orge, des viandes bouillies ou grillées à la broche sur des braises, des quartiers de porc salé dans des grands chaudrons de bronze, de la soupe de pois et dans des grandes vasques des prunelles, merises, framboises, fraises, pommes, noisettes, raisins et baies de sureau. Simos et Protis avaient apporté également des poissons qu’ils avaient pêchés dans l’anse autour de leurs navires et qu’ils avaient fait cuire au-dessus d’un brasier. Les coupes en terre cuite étaient remplies à ras bord de bière. Les femmes préposées au service s’affairaient auprès des convives, Elantia minaudait d’un groupe à l’autre sous l’œil un peu exaspéré de son père. Sur la table centrale avaient pris place Nannos, Arnos et leurs épouses, les prétendants à l’union avec Petta, Ambiorix et Protis et Simos, invités d’honneur. Tout le monde attendait avec impatience la fin du repas où Petta apparaîtrait, la coupe d’eau au bout de ses mains et se dirigerait vers l’élu. Elle arriva dans sa tunique claire, retenue sur une épaule par une broche, l’autre épaule nue dévoilant une peau brune. Elle avança lentement, accompagnée par le son métallique des bracelets s’entrechoquant autour de ses bras. À chaque pas, l’échancrure de sa tunique drapée dévoilait, un court instant, ses longues jambes. Elle jeta un regard circulaire. Son visage, caressé par le soleil, avait des tons de miel. Elle se dirigea vers la table centrale. Ses mains tremblèrent un peu lorsqu’elle déposa son petit récipient, près de la coupe à lèvres en bronze.

 

– Arnos, comment as-tu pu te tromper ?

– Mais je te répète, Nannos, j’ai bien déposé la coupe en bronze devant Ambriorix. D’ailleurs, je suis sûr que tu as dû le vérifier en arrivant à table.

– Oui, mais alors comment cette coupe s’est retrouvée devant Protis ?

– Quelqu’un a dû la déplacer par mégarde…

– Heureusement qu’Ambiorix n’était pas au courant. Bien m’en a pris de ne pas le prévenir. Imagine l’humiliation que cela aurait été… La fureur de son père, son désir de vengeance. On repartait en guerre !

– Et, que vas-tu faire pour Protis ? demanda Arnos.

Nannos souffla, hocha la tête et, d’un ton résigné, laissa tomber :

– Que veux-tu que je fasse mon pauvre Arnos ? Je ne peux pas dédire ma fille, même si sa décision n’était pas de son fait. Il faudrait en plus que j’avoue avoir voulu lui imposer mon choix. En plus ça pourrait revenir aux oreilles des Ataviques. Le bon côté, c’est que la rencontre avec Ambiorix, s’est bien passée. Pour Elotius, Galas et Gargorix la pilule de se faire évincer par un étranger passera. Ils s’en remettront.

– Moi, je trouve que Petta et ce Protis font un beau couple. Le Grec a paru surpris, mais ensuite je l’ai trouvé très empressé et ta fille, ma foi, elle n’a pas eu l’air contrariée, bien au contraire…

– De toute façon, les Grecs voulaient s’installer et j’étais d’accord. Je vais leur donner les terres du Lacydon en bord de mer. En fait, tout cela provient peut-être d’une volonté divine…

Il ne savait pas que quelques siècles plus tard, lors des conquêtes romaines, cette cité sera rebaptisée Massilia.

Nannos resta pensif un moment puis reprit pour lui-même : « J’aimerais bien savoir, tout de même, comment cette coupe a pu voyager d’un bout de la table à l’autre. »

 

Elantia s’approcha de sa sœur que venait de quitter Protis, lequel était parti rejoindre ses compatriotes pour leur annoncer la bonne nouvelle, son mariage et les terres que Nannos leur avait offertes.

– Je suis contente pour toi que tu n’aies pas dû épouser Ambiorix.

– Comment sais-tu que c’est Ambiorix que je devais choisir ? rétorqua Petta.

– Quand l’autre jour tu as discuté avec Père, j’ai entendu une partie de votre conversation, répondit Elantia dans un petit rire. J’avais entendu dire que ce fameux Ambiorix n’était pas très beau, ni très intéressant. Tu méritais mieux mon adorable sœur.

Petta la fixa, fronçant les sourcils, tout en commençant à esquisser un léger sourire, se doutant de la suite.

– Alors, continua Elantia, le visage radieux, ses petits yeux verts pétillant de malice, juste avant que tu arrives au banquet, j’ai subtilisé la coupe en bronze vernie de noir placée devant Ambiorix et j’ai choisi le plus bel homme pour toi en la déposant face à lui. Est-ce que j’ai bien fait ma chère sœur ?

– Oui, lâcha Petta, après une petite hésitation. Il est effectivement très beau et il me semble aussi très doux. C’est pour le projet de Père que…

Elantia la coupa d’un geste de la main, comme pour lui signifier que ça n’avait guère d’importance. Puis dans un immense éclat de rire, elle reprit :

– Je me souviens qu’il m’a souri, le Grec, quand j’ai déposé la coupe noire devant lui, sans comprendre que j’étais en train de changer sa vie !

LE MULETIER DE GERGOVIE

Octavius était assis près du feu. Il regardait, dépassant de ses sandales, ses orteils aux ongles noirs et sales. Les flammes, qui dansaient, jetaient une lumière mouvante sur le bas de ses jambes que recouvraient par endroits des croûtes brunes. La longue marche durant de longs mois depuis Rome l’avait épuisé comme l’ensemble de la troupe. Il s’inclina légèrement pour se masser les mollets puis bascula en arrière, en s’appuyant sur ses coudes, pour soustraire son visage à la chaleur du feu. Il fixa un instant la lune en forme de croissant qui donnait l’impression de veiller sur le camp. Elle semblait si paisible par rapport à l’effervescence qui régnait autour de lui. Aux voix des légionnaires, qui s’interpellaient, se mêlaient le bruit des galops des chevaux rentrant au campement et le son métallique des armures accompagnant les soldats se déplaçant d’un pas lourd dans l’enceinte.

Au loin derrière les remparts qu’avaient érigés les Gaulois autour de Gergovie, on apercevait les lueurs de nombreux feux. Le vent qui venait du nord emmenait le bruissement de la cité où s’étaient réfugiées les troupes de Vercingétorix. Octavius ferma les yeux et repensa à Tulia, son épouse qu’il avait dû laisser à Rome, tout comme son activité peu rémunératrice de muletier. Pour gagner sa vie, il transportait dans la capitale romaine, à dos de mulet ou dans une petite carriole tirée par le petit animal, de la farine, des fruits, parfois des poteries ou des vêtements. Recruté par l’armée de Jules César qui partait à la conquête de la Gaule, il avait espéré améliorer son sort et rentrer à Rome avec un pécule pour s’installer comme artisan tonnelier, métier qu’il imaginait plus lucratif. Aujourd’hui il déchantait, tant il était harassé et inquiet quant à l’issue de cette campagne. Même si sa tâche de muletier était moins dangereuse et risquée que celle de légionnaire, il n’en demeurait pas moins qu’il se demandait, de plus en plus souvent comme ce soir, s’il reverrait Tulia, Rome et la mer longeant Ostie. Son cousin Aulus, entré plus tôt que lui dans l’armée romaine, était devenu centurion. Une fierté qu’il ne cultivât pas très longtemps, perdant la vie lors de la bataille d’Avaricum.

Une silhouette massive passa devant le feu et il devina, accompagné d’un grand soupir, le corps de Paullus s’affaissant à ses côtés. Paullus était, comme lui, muletier et pratiquement le seul ami qu’il avait dans toute la troupe. Il l’aimait bien, même si son caractère pessimiste et inquiet était loin de lui apporter le réconfort dont il aurait eu de plus en plus besoin. Il tourna la tête vers le visage rond de son ami. Il sentit une odeur âcre de sueur.

– Je viens de voir nos mulets, souffla Paullus.

– Tout va bien ? Spartacus ?

– Oui, ton Spartacus est comme les autres et comme nous, fatigué mais toujours en vie…

– Toujours une formule revigorante, Paullus. On dirait que tu comptes les jours à rebours avant que nous passions ad patres.

– Tu n’as pas l’impression que nous risquons notre peau dans cette guerre dont je me demande ce que je viens y faire. Vois, ton cousin Aulus.

– Bien sûr que nous serions plus en sécurité à Rome. Mais la différence avec nous, c’est que mon pauvre cousin était centurion au combat. Nous, nous portons vivres et bagages loin de la bataille.

– Loin, loin pas si loin et si les Gaulois sortent de leur oppidum et dévalent sur le camp, tu crois qu’ils feront la différence entre soldats et muletiers ? Ce sont des barbares.

– César, jusqu’à présent, a gagné toutes ses batailles. En plus, ici, nous avons le renfort d’une tribu gauloise, les Eduens…

– Ouais, il paraît que César ne leur fait pas trop confiance. Et il est inquiet car les légionnaires, qui viennent de revenir de leur observation près de l’oppidum, lui ont indiqué que les Gaulois seraient plus nombreux que prévu.

– Le chef est un excellent tacticien, il sait faire.

– Il paraît que leur chef à eux, Vercingétorix, est aussi très malin. Regarde, il a réussi à unifier plusieurs tribus gauloises qui, a priori, étaient plus rivales qu’amies.

Ils restèrent silencieux un moment. Autour du feu quelques autres muletiers et des légionnaires discutaient calmement avant de se lever pesamment et de regagner leurs tentes installées au fond du camp.

– D’ailleurs, César, preuve qu’il n’est pas aussi sûr de lui que tu crois, vient de réunir, subitement, ses principaux lieutenants, reprit Paullus.

– De toute façon, que pouvons-nous sur le sort de la bataille mon pauvre Paullus ?

– Rien, je sais. On va se coucher ?

– Je viens, mais avant je vais aller voir Spartacus. J’avais l’impression qu’il avait un souci à un sabot.

– Je t’ai dit qu’il allait bien. Mais bon, bien sûr Spartacus…

Octavius ne répondit pas et se dirigea vers l’espace où étaient parqués les mulets. Durant ces mois loin de Rome, de Tulia et de ses amis, il s’était attaché à ce petit animal au poil gris et aux longues oreilles pointues. Contrairement à nombre de ses congénères, Spartacus était docile et obéissant. De plus, il donnait à Octavius des marques d’affection en venant vers lui dès que son maître approchait, la tête dodelinant, les lèvres retroussées dévoilant une rangée de dents jaunies. Malgré la faible clarté dispensée par un léger clair de lune, Spartacus reconnut la silhouette d’Octavius qui se dirigeait vers l’enclos. Il poussa un petit hennissement. Octavius lui caressa l’encolure tout en lui soulevant la patte avant droite avec douceur. Il fit glisser son doigt autour du sabot. Le petit mulet ne broncha pas et posa son museau sur l’épaule de son maître. Rassuré, Octavius passa sa main entre les oreilles de Spartacus et la fit descendre lentement jusqu’aux naseaux sur lesquels il déposa un petit baiser. Puis il se dirigea vers la tente où il dormait avec Paullus et d’autres muletiers. De l’autre côté du camp, celle de César était éclairée par de nombreuses torches de suif. On devinait à l’intérieur de l’agitation et des ombres qui grandissaient ou se rapetissaient au gré de leurs déplacements.

Jules César, entouré de ses principaux lieutenants, arpentait la vaste tente à grands pas. Il portait sa longue tunique blanche brodée de galons dorés. Ses mouvements amples faisaient voleter la toge rouge drapée sur son corps. Les traits de son visage marquaient la lassitude et la fatigue accumulées tout au long de cette campagne qu’il menait sur cette terre gauloise depuis de longs mois. Ses petits yeux noirs mobiles se portaient tour à tour sur les militaires qui avaient pris place autour de lui. Après leur avoir exposé les dernières informations recueillies par les éclaireurs, il fit une pause, laissant le silence gagner la petite assemblée. Il se redressa et reprit, après s’être caressé le dessous du menton :

– Voilà ce que nous allons faire pour faire face au nombre important de gaulois massés sur cet oppidum.

Il marqua un temps d’arrêt pour s’assurer que tous ses lieutenants étaient bien à l’écoute de son discours. Il continua.

– Nous allons faire une diversion en contournant le petit camp et attirer ainsi les Gaulois du côté ouest de l’oppidum.

– Mais, nous allons nous démunir nous-mêmes en envoyant nos forces vers l’ouest, lesquelles nous manqueront quand, je suppose, nous ferons l’assaut vers le versant est, lança Hirtius, encore vêtu de son armure de bronze.

– Sauf que nous n’enverrons pas des légionnaires faire la diversion…

César regarda avec un petit sourire l’incompréhension envahir le visage de ses lieutenants. Après quelques secondes, il reprit :

– Nous allons envoyer nos muletiers…

– Mais les Gaulois vont se rendre compte de la supercherie, souffla Hirtius.

– Non, car nous allons les harnacher avec des casques pour créer l’illusion. De loin depuis les remparts, les Gaulois, dans le soir tombant, verront le mouvement sans se rendre compte que ce ne sont pas des légionnaires… Le but est d’attirer les barbares vers l’ouest. Pendant ce temps, nous enverrons les légions par petits groupes pour ne pas attirer l’attention vers le petit camp, d’où nous lancerons l’assaut vers la partie est de Gergovie.

– Ça peut marcher, fit Hirtius en hochant la tête.

– Bien, allez prévenir les muletiers et les centurions. Hirtius, tu coordonnes la manœuvre.

 

Juché sur Spartacus, le corps incliné vers l’avant, Octavius précédait Aulus dans la file des muletiers qui passait derrière le petit camp. Depuis qu’Hirtius les avait convoqués pour leur faire part de la stratégie mise en place par César pour tromper les Gaulois, une boule s’était installée au creux de son estomac. Il imaginait les cavaliers gaulois déferlant vers eux dès qu’ils les auraient repérés, hurlant, leurs épées, tenues à bout de bras, prêtes à les embrocher. Il sentait presque le froid des lames qui lui perceraient le corps et semblait entendre le sifflement sinistre des lances et javelots s’abattant sur la petite troupe. Les muletiers en tête du groupe portaient des armures, non pas pour les protéger mais pour donner l’illusion aux Gaulois le plus longtemps possible qu’il s’agissait bien de légionnaires. Octavius, au milieu de la file, avait été doté d’un simple casque qui ne lui apporterait guère de protection face aux guerriers ennemis. N’ayant jamais porté cet attirail, il avait du mal à s’habituer au frottement du cuir des couvre-joues contre sa peau. Il sentait la bombe en fer, surmontée d’un cimier porte panache, peser sur son crâne, ce qui ne faisait qu’accentuer son impression de malaise. Derrière lui, il entendait Paullus, à intervalles réguliers, marmonner. Le bruit des sabots des mulets couvrait ses paroles, mais il imaginait que son ami devait rabâcher qu’il avait la prémonition que cette campagne finirait mal pour eux et qu’il n’était pas besoin d’être soldat pour perdre la vie dans cette bataille. Il devait peut-être rajouter que c’est ce qu’il