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Comme dans
L’Auberge espagnole, chacun des personnages du
Biscuit national a quitté un chez soi pour s’essayer au rêve européen. Mais, si cette génération d’après la chute du mur peut voyager, contrairement à la précédente, partage-t-elle vraiment un même rêve européen ? Entre Paris, Londres, Helsinki et Budapest, cette génération développe parfois plutôt une certaine nostalgie du foyer, dont Zuska Kepplová étudie les ressorts avec une écriture ciselée.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
« Chroniques d’un monde en mouvement, entre Paris, Londres, Helsinki et Budapest, valse des corps et des sentiments,
Le Biscuit National déploie un mouvement original, entre fluidité et vertige, adaptation et valeurs, humour et mélancolie. »
Bookalicious
« Il faut le charme de l’écriture et un humour jamais pesant pour rendre ces rencontres attachantes et se remettre soi-même en question. »
Bruxelles Culture
« beaucoup de thèmes importants et intéressants : la jeunesse européenne, le “mal du pays”, les conditions de vie des immigrés en Europe, l’acclimatation aux us des pays habités, la difficulté du rêve européen »
Lyvres.fr
« Des récits empreints d’humour, mais aussi d’une certaine mélancolie. »
Le Dit des mots
À PROPOS DE L'AUTEURE
Zuska Kepplová a étudié la dramaturgie et l’écriture de scénario à l’Académie des arts et de la musique de Bratislava, en Slovaquie, et a obtenu un doctorat en études de genre de l’Université d’Europe centrale à Budapest, en Hongrie.
Son oeuvre a pour thème central la recherche d’une identité propre dans un nouvel environnement et le sens que peut revêtir le concept de « chez-soi ».
Le Biscuit national actualise aussi le traitement littéraire de la recherche du bonheur, thème récurrent de la littérature slovaque existentialiste des années 1960.
Le Biscuit national a été récompensé par le prix Ivan Krasko, le prix Ján Johanides, le prix Proviedka et nominé pour le prestigieux prix Anasoft Litera.
Zuska Kepplová vit à Bratislava, où elle est éditorialiste pour le grand quotidien d’information SME.
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Seitenzahl: 263
Veröffentlichungsjahr: 2020
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« Et ils nous ont démoli la piscine Centrál ! a dit le père de Petra avant que la connexion Skype ne soit encore interrompue.
— Tu m’entends ? » a répété Petra avant de poser le casque et de refermer son ordinateur portable.
Elle s’est dirigée vers la fenêtre pour vérifier son maillot de bain – un instant suffit à la matière synthétique pour sécher. La jeune femme a ensuite réouvert son ordinateur pour taper sur Google la recherche : piscines bratislava.
Ces deux termes avaient depuis longtemps valeur de mots-clés dans sa vie. Elle avait passé son enfance à la piscine Centrál. En fermant les yeux le soir, elle pouvait encore distinguer les néons et les lambris artificiels du plafond. Elle avait été immergée dès son plus jeune âge dans l’eau chlorée – tôt le matin et chaque après-midi. Son dernier passage à Bratislava l’avait naturellement menée à Centrál où elle s’était faufilée par une ouverture dans le métal gondolé de la clôture. Le crépi s’émiettait des murs et Petra n’avait réalisé qu’à ce moment-là que le bâtiment était en briques. Elle avait toujours pensé qu’il s’agissait en fait d’un matériau artificiel et qu’il aurait suffi d’un vent un peu fort pour soulever la piscine et la déposer sur une cité de n’importe quelle ville postcommuniste. Comme un prisme librement substituable jeté entre le marché et Istropolis, parfumé par l’usine de torréfaction et la brasserie Stein d’un côté et par la chocolaterie Figaro de l’autre. Elle s’est rendu compte que la destruction de Centrál en faisait un mémorial. Désormais, elle allait pouvoir enquiquiner les plus jeunes avec le récit détaillé de ce qui avait été et ne serait jamais plus.
Skype s’est mis à sonner, un combiné vert et rouge est apparu sur l’écran. Une bourrasque de vent a fait claquer le vasistas et il s’est remis à pleuvoir. Le maillot de bain a glissé du fil pour tomber dans le seau. Petra s’en est aperçue mais a rapidement saisi le casque et appuyé sur le combiné vert :« Tu es là Papa ? »
Pas un bruit. L’eau qui coulait du plafond s’est mise à goutter dans les seaux disposés dans toute la pièce. L’écoulement résonnait en tonalités qui variaient selon le niveau d’eau. Petra s’est assise sur le lit pour écouter ce bruit.
Une fois par mois, elle se rendait à la poste pour aller chercher son colis. La boîte était la plupart du temps remplie à ras bord de gaufrettes Horalky.
« C’est la seule friandise honnête ! affirmait sa mère. Pas de soi-disant recette améliorée ni de 20 % gratuit ou autres bobards capitalistes ! »
Depuis vingt ans, la mère de Petra revenait des courses avec les mêmes sucreries, voilà pourquoi elle critiquait les bouleversements sociaux et leur cortège d’emballages, de marques et de grammages. Après avoir posé les sacs sur la table, elle déballait ses achats, allumait Rádio Regina et critiquait l’état de la société en faisant revenir un oignon à la poêle. Tout le monde se retrouvait pour le dîner ou bien passait par la cuisine, de sorte que la mère de Petra avait toujours du public.
« Nous sommes le peuple des cuisines ! Les Slovaques sont toujours restés sur les tabourets de l’office, jamais dans les salons ! » disait-elle à ceux qui venaient prendre des couteaux, fouiller dans les sacs de courses ou piocher dans un plat.
Cette rengaine faisait toujours rire Petra.
« Tu es notre Matica slovenská1, Maman, » disait son mari en lui donnant une petite claque sur les fesses.
Michal, le frère de Petra, ajoutait souvent que la consonance hongroise de leur nom de famille leur avait sûrement permis de s’asseoir dans le salon.
Mais ces arguments alambiqués ne prenaient pas trop avec sa mère qui reprenait son allocution en déballant les biscuits passés de mode.
« Tenez ! Voilà comment ils nous mentent ! » lâchait-elle soudain en enfonçant ses doigts dans l’emballage du produit pour en souligner les proportions exactes.
Et il n’y avait rien à répondre. Personne ne contestait. Les convives s’asseyaient autour de la table et elle les servait, tout en pestant contre la main invisible du marché qui piquait dans son assiette.
« Ils nous prennent pour la grenouille du conte qui tombe dans le pot. Ils vont nous faire cuire à petit feu, croyant qu’on ne voit rien. Comme si on était idiots ! Et ils vont encore avoir le culot de nous dire chaque soir qu’on va mieux, mais qu’on ne veut pas se l’avouer ! »
Michal donna un coup de pied à Petra par-dessous la table. Il avait peur que leur mère ne commence à faire le tour des trams avec ses sacs en plastique pour montrer le poing et s’adresser à un groupe indéfini de révoltés. Comme cette dame qui s’était déshabillée dans le parc et avait été embarquée dans une ambulance.
« S’ils décident un jour de diminuer la taille des Horalky ou de modifier autre chose, Maman va perdre son dernier point d’ancrage », dit-il à sa sœur en riant.
Chaque mois, Petra ouvrait le colis et regardait les Horalky. Elle en mangeait toujours après la piscine, se séchant les cheveux d’une main et croquant le biscuit qu’elle tenait dans l’autre. Son corps réagissait au sucre et c’était après la natation qu’elle se sentait le mieux. Ce monde avait du sens, il respirait la propreté du chlore, se balançait au rythme du claquement des tongs et avait le goût d’un biscuit immuable. Quand Michal est parti pour la Finlande, c’étaient deux paquets qui avaient voyagé : l’un vers Paris, l’autre vers Helsinki. Dans un e-mail à Petra, il avait écrit : mon collègue turc a croqué sa première bouchée d’Horalky hier soir. Il a dit que ça avait le goût d’un gâteau turc traditionnel, mais que le leur était meilleur. Petra lui avait répondu : tu savais que bryndza2voulait dire fromage en roumain ? Ça désigne juste le fromage en général. Après s’être mis d’accord pour ne pas en parler à leur mère, ils avaient échangé beaucoup de smileys.
1 Institution culturelle œuvrant à l’éveil de la nation slovaque créée en 1863.
2 Fromage au lait de brebis, ingrédient du plat national slovaque.
« J’ai quelque chose à te dire. Je te le dis parce que tu t’en vas. Je ne suis pas grecque mais albanaise… »
Petra quittait l’hôtel où elle était remplacée par une Grecque plutôt costaude. La stature de sa collègue lui rappelait les cariatides – ces statues de femmes portant le toit des temples sur leur tête. Elle était non seulement solidement bâtie – comme enveloppée d’une mince couche de graisse uniforme – mais également renforcée par sa musculature. C’était la main d’œuvre la plus recherchée.
Petra expliqua à la nouvelle l’usage de chaque produit ménager. Elle lui conseilla de porter des gants en caoutchouc, même si ses mains en garderaient encore l’odeur le matin quand elle couperait son morceau de baguette.
« Tu vois ? » dit-elle en lui faisant renifler ses doigts.
Elle lui rappela aussi qu’elle pourrait emporter les restes de l’hôtel, les petites doses de beurre, de confiture et de miel, mais qu’elle devrait se mettre d’accord avec les autres femmes. Elle a soulevé le matelas pour lui montrer comment arranger les draps.
« Tu fais du sport ? lui demanda la Grecque en voyant les épaules saillantes de Petra.
— Je nage. Je vais travailler comme maître-nageuse maintenant. À côté de mes études. »
Après ces vacances passées à travailler à l’hôtel, Petra avait suffisamment économisé pour payer son inscription à l’université, et les cours de natation lui feraient de l’argent de poche pendant l’année scolaire. Ses parents continuaient aussi à lui envoyer une aide.
« Moi, je suis championne junior de judo, dit la Grecque.
— C’est bien, tu vas entretenir ta condition physique, a dit Petra en riant. Regarde les mamas africaines qui travaillent ici, elles sont toutes taillées comme des armoires ! »
La Grecque lui retourna la remarque : « Nous, à force d’aller à l’entraînement depuis toutes petites, on sait ce que c’est que de travailler dur, pas vrai ? »
Elle posa ensuite des questions au sujet de l’argent, beaucoup de questions. Comme si celles-ci lui permettaient d’observer la vésicule de Petra, de tâter ses joues et de contrôler le gras de ses doigts pour vérifier qu’elle était assez forte et bien conservée après trois mois d’un travail éreintant.
L’ascenseur chargé de sacs à linge les a amenées au rez-de-chaussée de l’hôtel. Les couloirs menaient au bureau. Petra accrocha aux autres clés celle de la buanderie.
« C’est bien que tu ailles étudier, lança soudain la Grecque… Autrement, tu ne vas jamais rentrer dans leur cercle. Si on arrête de les servir, ils n’auront personne pour leur faire la cuisine, laver leur linge et s’occuper de leurs enfants, pas vrai ? »
La Grecque lui rappelait sa mère quand elle utilisait ce mystérieux « Ils ».
« Eh bien moi, je vais leur apprendre à nager ! » dit-elle en rigolant.
Petra plaisait à la Grecque. Elle sécrétait de l’endorphine, la substance qui permet aux gens toujours en mouvement de carburer. Garder sa bonne humeur, c’était le secret de ce travail. Ceux qui perdaient le moral, ils les remplaçaient. Voilà pourquoi il fallait sourire. Franchement.
« Ils pensent qu’on ne fait que les voler et leur mentir ! » dit la Grecque.
L’été précédent, une amie était venue dormir quelques nuits chez elle. Après son départ, Petra avait trouvé un billet de vingt livres sous son ordinateur. Cette amie d’enfance se rendait en Angleterre pour travailler. Elle avait étudié pour devenir travailleuse sociale, mais avait l’habitude d’aller en Angleterre pour la cueillette des fraises. Elle s’était rendue à la gare sur son vélo, l’y avait attaché et avait protégé la selle du soleil et de la rosée avec un sac en plastique Tesco. Elle était ensuite montée dans un bus qui l’avait conduite vers un vol low cost. À son retour, elle avait décroché son vélo et pédalé jusque chez elle. Cet été-là, elle s’était arrêtée chez Petra pour faire le tour de Paris et se reposer de la pluie londonienne. Petra lui avait préparé un bed & breakfast, comme disait Anka. Un soir qu’elles étaient saoules, elle avait dit que si tous les immigrés et saisonniers arrêtaient le travail et partaient faire ce qu’on attendait réellement d’eux dans leurs pays d’origine, alors toute cette société lisse et bien propre se retrouverait noyée sous les ordures.
« On n’a pas encore tourné ce genre de film catastrophe ! Pas de tête de statue de la Liberté sur le trottoir ! Juste un matin où tous les basanés et non-basanés d’Europe de l’Est feront leurs valises et bye bye ! »
Anka se fiait si peu aux banques qu’elle transportait plusieurs mois de salaire en espèces dans son sac à dos : les billets à l’effigie de la Reine étaient entassés dans une poche en plastique au fond du sac en toile. En réalité, c’étaient plutôt les banques qui ne lui faisaient pas confiance et aucune ne lui aurait ouvert de compte. Alors elle voyageait avec ses billets à travers l’Europe. Du nord au sud. Elle était son propre crédit permanent.
Petra ne voulait pas penser comme elle. Elle ne voulait pas pester en remplissant la machine à laver, en poussant le chariot de linge ou en enfilant ses gants en caoutchouc. Le matin, elle avait trouvé le billet de vingt livres sous son ordinateur. « On n’a pas à payer quand on dort chez des amis », s’était-elle dit. Mais Anka avait brisé cette règle et tiré une image de la Reine de son sac pour la fourrer sous l’ordinateur. Petra s’était dit que son amie avait totalement perdu la boule de l’autre côté de la Manche. Et ici, il y avait la Grecque, souriante et respirant la force, mais tout aussi méfiante quand elle utilisait le mystérieux « Ils ». Ses mains puissantes et ses joues rouges évoquaient une ouvrière de monument communiste.
Petra portait les sacs puis allait nager. L’université commencerait en septembre. La jeune femme avait un projet qui lui donnait l’impression de ne participer ni à la grogne collective ni à la recherche d’un bouc émissaire. Elle porterait un maillot blanc et serait officiellement utile à la société.
« Un médecin n’est jamais perdu dans la vie. Les gens auront toujours besoin de médecins… disait son père.
— … mais ils n’auront pas toujours de quoi les payer ! ajoutait sa mère.
— Petruška, ça m’étonnera toujours que vous acceptiez d’aller trimer comme ça, vous les jeunes…, lui avait dit sa grand-mère avant son départ pour Paris. Vous êtes intelligents et je comprends que vous vouliez gagner votre propre argent et votre indépendance, mais de là à torcher des derrières en Autriche ?! Ton grand-père a arrêté de parler quand il a dû travailler manuellement. Un docteur en philosophie expédié pendant cinquante ans dans une usine ! Quand il rentrait le soir, il s’asseyait sur le canapé et regardait le plafond. Sans dire un mot. Je devais le forcer à dîner. On rentrait à la maison sur la pointe des pieds et je m’estimais encore heureuse qu’il ne nous batte pas, ta mère et moi, parce que chez les autres, c’était la famille qui prenait. Mais lui, il gardait tout à l’intérieur. On leur faisait porter des choses lourdes et quand c’est tombé sur l’un d’entre eux un jour, ces imbéciles de prolétaires ont appelé ton grand-père, parce qu’il était “docteur”. Ils n’étaient même pas capables de compter et de répartir les paies depuis qu’ils avaient recyclé les comptables en chauffagistes ! »
La Grecque demanda à Petra si elle pourrait l’appeler en cas de problème ou de maladie, parce qu’elle ne connaissait encore personne ici. Petra accepta même si elle s’imaginait mal trouver des médicaments sans ordonnance.
« Pourquoi tu ne demandes pas ton numéro de sécu temporaire ? Ils vont aussi te le réclamer ici, sans ça ils ne pourront pas t’employer. »
La Grecque avait été recrutée à la hâte pour remplacer Petra. Elle avait promis d’apporter rapidement les papiers nécessaires.
« Je te le dis parce que tu t’en vas. Je ne suis pas grecque mais albanaise », dit la Grecque.
Elle n’avait aucun papier et essayait de faire traîner la situation aussi longtemps que possible. Ils l’engageraient au noir ou elle trouverait des papiers grecs.
S’ils l’engageaient au noir, elle transporterait son argent dans un sac à dos, comme Anka. Elle guetterait autour d’elle dans le bus, dans le hall de l’aéroport, dans l’avion, sans dormir, de peur que son sac disparaisse. Londres-Bratislava, Paris-Tirana. Sans dormir. Petra essayait d’imaginer la tête que pourraient faire les douaniers lorsqu’un sac à dos plein de billets passerait au scanner. Allaient-ils l’interroger dans une petite pièce et remplir un long formulaire ? Des chiens allaient-ils la renifler ? Subirait-elle une fouille anale ? Elle avait oublié de demander à Anka où elle avait laissé l’argent après tout ce temps. À la maison, dans une valise ? Ou à la consigne de la gare ?
Elle donna une autre clé à l’Albanaise, celle du casier pour ses vêtements et ses effets personnels. L’armoire métallique ressemblait à celle d’un vestiaire où les sportives se changent pour l’entraînement. Elle avertit la nouvelle employée de ne pas y laisser d’objets de valeur, puis lui souhaita bonne chance en lui serrant énergiquement la main. L’Albanaise se pendit par-dessus son épaule et la prit dans ses bras, c’était une accolade d’encouragement avec une tape dans le dos, comme quand une joueuse en remplace une autre sur le terrain. Petra avait l’impression que ces déambulations à travers l’hôtel l’avaient rapprochée de l’Albanaise. Elle espérait en même temps que celle-ci ne l’appellerait pas. Elle n’arrivait pas à s’expliquer pourquoi, mais elle ne le souhaitait pas. C’était juste une impression, l’impression qu’elle en avait fini avec ce job. Elle irait à l’université et apprendrait à nager aux enfants. En se retournant vers l’hôtel pour saluer d’un geste ses anciennes collègues qui fumaient devant l’entrée de service, elle se souvint à nouveau des cariatides, femmes puissantes disposées devant l’entrée. La mélodie Salut les enfants, je viens de Grèce…3 lui était entrée dans la tête et elle dut attendre le bourdonnement du métro pour s’en débarrasser.
3 Extrait de la chanson slovaque pour enfants Mandarinka Darinka narrant les aventures de Darinka, une mandarine venue de Grèce.
Une serviette est posée sur son visage. Encore quelques inspirations et expirations à travers le tissu-éponge, puis elle sent l’eau qui coule et ne lui permet plus de respirer. Elle tente plusieurs fois de reprendre rapidement son souffle, mais l’eau continue à couler sur la serviette et l’alourdit. Elle n’essaie plus de respirer et sent ses orteils qui s’étirent et balaient le sol avant que sa jambe ne se dérobe. Elle perd le contrôle de ses muscles. La serviette l’empêche de reprendre haleine et enserre son visage comme un masque blanc la figeant dans le tissu-éponge. Cela ne dure qu’un court instant pendant lequel elle oublie qu’elle se trouve dans les douches de la piscine. Les autres nageuses se tiennent au-dessus d’elle et versent l’eau de leurs seaux sur son visage recouvert.
Elle se souvint un moment avoir ressenti la même chose en dormant dans l’appartement où les lits étaient emboîtés les uns dans les autres, mais ce n’était qu’un fragment de souvenir, pas son intégralité.
Les occupants des lits changeaient souvent : il y avait d’abord eu un couple d’Américains faisant une halte à Paris pendant leur voyage en Europe. L’Europe pour eux, se résumait à Londres, Paris, Rome et Madrid. Ils avaient d’abord dormi dans un parc avant qu’elle ne les invite à venir, car on avait besoin de quelqu’un pour compléter les rentrées de loyer.
Une Tchèque était ensuite arrivée, qui restait toute la journée assise sur le lit – à Paris, capitale de la mode – à feuilleter des magazines imprimés sur papier glacé. Elle était rentrée de bonne grâce chez elle au bout d’un mois, libérant la place.
Et puis, il y avait eu tous les hommes de Natália dont le lit était tout près du sien. Petra s’était plusieurs fois réveillée tout contre le visage d’un type allongé entre elle et sa colocataire. Une autre fois, elle s’était retournée en rêvant qu’elle ne pouvait pas respirer, avait marmonné en dormant avant de tressaillir et de s’asseoir, oubliant sur le moment de quoi elle avait rêvé et sentant juste son cœur battre.
Elle n’avait aucun problème de sommeil dans la maison de ses parents chez qui elle s’endormait avant même de s’allonger. Là-bas, ses rêves étaient banals : des lambeaux de réalité joyeusement déformés.
Mais dans l’appartement, sa propre voix l’avait soudainement réveillée. Comme si son souffle bruyant s’était transformé en mots et inversement. Elle avait eu un peu honte. Des cauchemars au milieu d’une pièce pleine de gens qui dormaient. Elle avait ouvert les yeux et distingué les rideaux de la fenêtre française et la petite lucarne entrouverte au-dessus des lits. Apparemment, il n’y avait pas assez d’air pour autant de personnes.
Elle retire brusquement la serviette de son visage et observe les traits des nageuses au-dessus d’elle. Elle est allongée sur le carrelage des douches. Quelqu’un a eu l’idée d’essayer le waterboarding, la noyade simulée. Une nouveauté venue des prisons peuplées de prétendus terroristes. Petra et ses collègues de natation passaient deux heures par jour dans l’eau. Elles n’imaginaient pas qu’une serviette mouillée puisse effrayer quelqu’un. Toutes les filles regardent à présent les yeux de Petra. Ses pupilles ont immédiatement rétréci lorsqu’elle a retiré la serviette. Elle s’est tout de suite assise avant d’essuyer l’eau de son visage. Le souvenir foudroyant de l’appartement où elle avait vécu depuis son arrivée à Paris a subitement disparu. Quelqu’un vient s’allonger sur le carrelage à la place de Petra à qui on a donné un seau d’eau. C’est son tour de noyer.
Ce court instant sous la serviette était à l’origine des cauchemars qu’elle ferait toute sa vie. Sa mère voyageait parfois en Russie quand elle rêvait : elle faisait et défaisait ses valises, ratait son train, courait vers des toilettes aux murs défoncés et des femmes russes qui faisaient la queue devant la cabine cognaient à la porte. Elle regardait en dessous d’elle et voyait deux empreintes de chaussures imprimées sur la lunette, puis la cuvette disparaissait et il ne restait qu’un trou infesté de mouches au niveau du plancher. Quelqu’un lui tendait ensuite un journal pour qu’elle s’essuie et elle se remettait à courir après le train… Sa mère riait toujours en racontant cette histoire et y ajoutait quelques anecdotes d’internats ou de ses séjours aux thermes. Elle disait aussi qu’elle se réveillait toujours trempée et devait changer de chemise de nuit après ce genre de rêve.
À présent, Petra connaissait elle aussi le thème de ses futures nuits. Elle aurait sa propre chambre à l’internat, ses propres revenus grâce aux cours de natation, se trouverait un copain français et dormirait tranquillement à côté de lui. Mais quelques fois dans l’année, elle se lèverait pour changer son pyjama mouillé.
Elle bâtirait son rêve dans sa tête et, à l’heure du petit déjeuner – avec un croissant chaud et un morceau de beurre – elle raconterait à son copain comment elle dormait avant, dans une chambre pleine de gens.
L’air était lourd. C’était le milieu de l’été, au milieu de Paris. Il y avait des miettes sur la table et le beurre fondait. Des ambulances et des camions de pompiers allaient et venaient autour de la gare voisine. À la fenêtre d’en face, Petra pouvait voir les pompiers qui musclaient leurs bras. Parfois, quelqu’un criait dans la rue. La chaleur de l’asphalte faisait monter l’odeur du quartier dont les boutiques vendaient des légumes aux formes inimaginables : la nourriture des étals était impossible à avaler tant elle était épicée et les vendeurs pakistanais ne criaient jamais sur leurs femmes, ils restaient à débattre sur le trottoir, leurs voix étaient douces et se mêlaient aux bruits de la ville, l’ensemble s’épaississait en purée, puis se figeait au point que le mélange en devenait trop lourd, il fallait le remuer pendant les rêves pour qu’il ne sèche pas dans le cerveau.
Une jambe s’est tendue, hors de contrôle. Un corps s’est étiré et Petra est allée chercher dans le noir un haut de pyjama sec dans son tiroir. Une nuit de ce genre la faisait autant transpirer que trois quarts d’heure de jogging dans le parc. Sa transpiration était un mélange léger de curry, de vieux beurre et de chlore.
Les filles ont pris quelques photos avec un téléphone. Des clichés du visage aux contours dessinés dans la serviette humide. Elles sont ensuite allées vers leurs casiers et ont passé leurs cheveux et leurs maillots au sèche-cheveux. Si l’humidité quitte en un instant la matière synthétique, elle met une éternité à quitter les cheveux. Petra est encore allée courir. Après la douche, elle se préparerait pour son cours du lendemain. À l’internat, au moment du dîner, on entendrait des voix à travers les cloisons, différentes langues et divers accents. Un peu de fumée de cigarette passerait sous les portes. Le néon du couloir se mettrait à grésiller. Le reflet des murs et les mouches claqueraient sur le revêtement de la lampe.
L’été s’était changé en automne. Paris s’était calmé. Elle a senti que le lourd souffle estival avait disparu. Ce même souffle qui reviendrait de temps en temps envahir ses rêves.
« Mów po polsku !
Le type est penché au-dessus de la table et crie au visage d’Anka qui comprend presque tout. Il a sûrement hurlé : « Parle polonais ! Ne fais pas comme si tu étais d’ici. J’ai des oreilles et des yeux, je sais que tu es des nôtres, alors pas d’anglais avec moi, compris ?! » Le garçon cherche du boulot depuis quelques semaines et occupe un appartement au rez-de-chaussée avec deux Tchèques : Jan, qui est maçon, et Pavel, réparateur de téléphones portables, ainsi que deux demandeuses d’emploi polonaises, Oľa et Iga. Elles passent la moitié de la journée assises religieusement devant Internet à consulter des annonces. Elles notent les coordonnées, parsèment une carte déchirée de points tracés au feutre et partent ensuite en ville. Toujours ensemble. Elles ont décidé que l’une ne trouverait pas de boulot sans l’autre. Pavel rentre toujours à la même heure, s’enferme dans sa chambre et ouvre une bière avant d’appeler sa copine pendant des heures grâce à un forfait piraté. Jan arrive peu de temps après, allume la télé et mélange des produits Tesco value dans une poêle. Tous les colocataires achètent les produits de la marque au logo bleu-blanc-rouge, « aux couleurs de notre drapeau », précise Jan. Pour que tout reste en ordre, chacun a inscrit son nom sur ses aliments dans le frigo. Pavel trace même une ligne pour suivre le niveau du lait. Il a l’impression que Jan se sert de sa bouteille quand il prépare son Nescafé.
Anka connaît bien leur routine pour avoir habité avec eux il n’y a pas si longtemps. Elle aussi a zappé devant la télé depuis le canapé défoncé et utilisé la poêle au téflon décollé dont la rouille donne une teinte rougeâtre aux aliments. Elle a feuilleté les magazines achetés par Iga et Oľa qui cherchaient des informations de première main sur la vie des célébrités britanniques. « Je n’aime pas Victoria Beckham ! » disait Oľa. « J’aime bien David Beckham », répondait Iga.
Elle avait quitté la colocation après avoir trouvé du travail à l’agence locale pour l’emploi. Elle était allée se renseigner et ils l’avaient tout de suite installée derrière un bureau. Sa situation avait changé : elle s’était soudain retrouvée avec des papiers en règle et quelqu’un avait eu l’obligeance de jeter un coup d’œil à son diplôme – traduit, signé et certifié par un cachet. Anka avait alors eu une vision sur l’écran de veille : la Vierge Marie ouvrait et refermait son voile pour la bénir, auréolée de douze étoiles. Finis les trajets à vélo depuis la gare et l’argent caché dans le sac à dos ! Elle avait désormais sa propre tasse dans la cuisine et contribuait à rapprocher offre et demande d’emploi depuis un bureau chaud et sec.
Jacek était un Polonais qu’elle avait aidé à trouver un logement. Il était complètement perdu : il avait mis deux jours à trouver l’agence pour l’emploi. Le nom de la rue était correct, mais plutôt que d’emprunter la street, il avait pris la road, qui était située à l’autre bout de Londres. Il était descendu au mauvais endroit complètement lessivé par les trajets en bus. S’il était parti de Varsovie, ces trois heures l’auraient mené très loin – à la montagne ou près de la mer – ici, cela ne représentait que quelques zones de transport. Mais l’autobus était moins cher que le métro. Il avait regretté de ne pas s’être préparé de sandwiches au pain de mie. En pointant du doigt la broche d’un stand turc, il avait reçu un grand kebab eat here, autrement dit dans une assiette. Ne parlant pas un mot d’anglais, il avait pris peur et dépensé une somme folle pour une portion de viande immangeable dont il avait laissé la moitié sur place. C’était avant qu’il n’apprenne à dire « take-away » et « sans oignons ».
« Combien ?! Mais, c’est le prix d’une semaine de courses Tesco value quand j’ai envie de me faire plaisir ! » aurait dit Jan.
Le lendemain, Jacek s’était présenté à la bonne agence. Assise derrière son bureau, Anka pouvait sentir la sueur de son client – mélange de peur d’immigrant fraîchement débarqué et d’oignons de la veille. Le visage, slave et lunaire, avait posé sur elle des yeux bleus aux cils incolores. Anka s’était alors souvenue des multiples catégories de laideur, dont la forme diffère selon qu’on est anglais ou polonais. Elle appelait les premiers « les dindons » et les seconds « les patates ». Certains étaient rougeauds et l’absence de pigmentation de leur peau leur donnait un air irrité. Les autres rougissaient comme s’ils avaient perpétuellement honte. Lorsqu’elle avait indiqué la case address que Jacek n’avait pas renseignée, celui-ci avait répondu en polonais qu’il n’en avait pas. Elle avait donc appelé Jan pour lui dire de ne plus chercher de colocataire et avait envoyé son client à son ancienne adresse. À partir de ce moment, Jacek s’était imaginé qu’elle allait être son ange gardien, mais l’incapacité d’Anka à lui trouver un travail au bout de quelques semaines l’avait désespéré. Il n’aurait pas de quoi payer le loyer hebdomadaire et Jan lui dirait : « Il paraît que l’ambassade de Pologne a une très belle pelouse dans sa cour. Je vais te prêter une tente ».
« Mów po polsku ! » lanca-t-il à Anka alors qu’elle tentait de lui expliquer que sans un minimum d’anglais on ne l’accepterait pas sur un chantier, encore moins dans un entrepôt et sûrement pas derrière une caisse.
« Et de quoi j’aurai besoin de parler à la caisse ?! Je dirai hello, scannerai les articles et demanderai : ’’plastic or paper ? ” avant de leur donner un sac ! Pourquoi je n’y arriverais pas si n’importe quelle grosse noire en est capable ?! »
Anka comprenait presque tout. Sa grand-mère montagnarde avait passé de nombreux étés à parcourir les foires de Pologne avec sa fille. Elle avait aussi travaillé en hiver sur les pistes des Tatras, comme monitrice de snowboard pour touristes polonais. La détresse contenue dans ce « mów po polsku ! » lui mit les larmes aux yeux. Le collègue du bureau voisin vira Jacek de l’agence et de la file d’attente devant le bâtiment, tout en le menaçant en anglais sud-africain. Anka prépara un thé dans sa tasse siglée Think pink ! avant de revenir à son bureau pour essayer de poursuivre normalement sa journée. Le blanc de ses yeux était parsemé de petites veines rouges et le tremblement de sa voix faisait ressortir son accent slave. Les mots se collaient mollement les uns aux autres. Incapable de les doser correctement, elle devait répéter chaque phrase deux fois. À l’autre bout du téléphone, quelqu’un se mit à râler : « Am I the fucking last British person on Earth ?! »4.
Le soir venu, elle ouvrit son parapluie avant de sortir dans la rue. Une volumineuse femme noire, assise sur les marches de l’agence, siffla dans sa direction : « You Polish crap !5 ». Anka ne la regarda même pas et se contenta de tirer les fils de l’encolure de son manteau qu’elle avait boutonné jusqu’en haut. Elle se dit que la pluie d’ici était de la neige dans les Tatras, qu’elle n’était là que pour quelque temps et que les livres sterling économisées allaient lui permettre de s’offrir une nouvelle tenue de ski. Elle travaillait pendant la saison hivernale comme monitrice et apprenait le snowboard à des Polonais.
Le brouillard londonien prendrait bientôt la forme de planches, de chaussures, de combinaisons et de masques de ski dont le verre coloré permettrait de tout voir en rose, même dans la brume.
4« Je suis le dernier putain de Britannique sur Terre ou quoi ?! »
5« Saloperie polonaise ! »
