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Un téléphone qui sonne sans que personne ne décroche. Arthur décide de prendre un vol Paris-Los Angeles afin de découvrir pourquoi sa fille a mystérieusement coupé le contact. Arrivé sur place, ses mauvais pressentiments paternels ne feront que s’accentuer au fur et à mesure que les heures passent dans un Los Angeles ravagé par de violents incendies.
À quelques kilomètres de là, dans la section portés disparus du FBI, l’agent spécial Cohle reçoit la visite d’une femme dont les sollicitations vont bientôt le faire replonger dans la partie la plus sombre de sa carrière.
Sur fond de brasier qui enflamme la ville, de trafics tentaculaires de gangs insaisissables, de disparitions et d’intrigues mystérieuses, Arthur et les agents Cohle et Fitzgerald vont mener leurs recherches en ayant sans cesse l’impression que la vérité leur échappe. Un haletant contre-la-montre dont le suspense reste entier de la première à la dernière page.
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Seitenzahl: 649
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À ma fille, Mathilde.
Un soir de décembre 2004, banlieue sud de Baltimore, Maryland
Un éclair déchira la nuit dans un vacarme assourdissant. Les lumières du hangar vacillèrent un moment avant de se rallumer. Cette fois, la foudre n’était pas tombée loin. Autour des tables de jeu, personne ne parla. Pas un commentaire. Pas un soupir. Uniquement le cliquetis des jetons qui continuait sa petite musique, imperturbable.
Doug posa ses cartes sur la table et fit un signe de main pour indiquer qu’il se couchait. C’était au moins la huitième fois qu’il passait son tour. Ou peut-être la dixième. Mais ça n’avait pas d’importance. Ce soir il n’était pas là pour flamber.
Cela faisait déjà plusieurs mois qu’il ne fréquentait plus les établissements de Las Vegas et d’Atlantic City. Trop bruyants, trop racoleurs. Et surtout trop fréquentés par les amateurs. Comme la plupart des gens présents ce soir dans ce tripot, il était venu chercher l’authenticité. Ici, les joueurs avaient fait du poker une véritable religion. Le tapis vert était leur vocation. Et le carré d’as, un miracle que chacun espérait.
Servi par une paire de rois, Doug lança les hostilités en avançant cinq piles de jetons. Cinq mille dollars. Autour de la table, les réactions de ses adversaires ne se firent pas attendre :
– Alors beau gosse, on se décide à jouer ?
La femme assise en face de lui devait avoir dans les quarante ans. Chevelure platine et bronzage carotte, elle portait une casquette de baseball. Depuis le début, c’était elle qui menait la partie :
– La chance n’attend pas, rétorqua Doug sans la lâcher du regard.
– Oh ! On dévoile son jeu, cher ami ?
– À vous de voir. Vous suivez ?
Elle ne répondit pas et alluma une Marlboro qu’elle plaça dans un fume-cigarette en nacre. Pour Doug, le message était clair. Comme lui, la blonde platine s’était échappée de son milieu doré pour venir se perdre dans ce tournoi clandestin.
– Je suis sûr que vous pouvez suivre, madame.
– Si j’en juge par la montre à votre poignet, vous pouvez vous permettre de miser bien plus, cher ami.
– Vous êtes vendeuse dans une bijouterie ? s’amusa Doug en jetant un coup d’œil à sa Railmaster.
– Oh ! – Elle porta une main à sa bouche – Quel mépris ! Je croyais que nous étions faits de la même trempe, vous et moi.
– C’est-à-dire ?
– Malgré vos cheveux en bataille, votre polo usé et votre jean troué, vous ne parviendrez pas à vous faire passer pour un homme du peuple. Surtout pas en gardant une montre pareille à votre poignet.
– C’est une copie.
– Ça, j’en doute fort, mon ami. C’est une série limitée de 1957. Une pure merveille. Autant dire qu’elle n’a pas de prix.
Doug sentit les regards de ses autres adversaires le transpercer de part en part. Miss Carotte avait vu juste. Mais elle s’était beaucoup trop exposée. Au deuxième tour, il attaqua encore plus fort en misant son tapis. Avant la River1, tous ses adversaires avaient abandonné.
– Félicitations, lui lança sa rivale au moment où il ramassait ses jetons.
– Merci. Mais la prochaine fois, évitez de trop parler, ça signale votre anxiété. Vous faites ça à chaque fois que vous n’avez pas de jeu. Un peu décevant pour une princesse de Georgetown.
– Je viens de Beacon Hill ! À Boston, répondit-elle, vexée.
La partie se poursuivit en silence pendant encore deux heures jusqu’à la pause. Aux environs de minuit, ils n’étaient plus que quatre à la table. Doug avait doublé son tapis et Miss Carotte était à l’agonie. C’était le moment de l’achever. Mais bientôt, quelque chose allait l’empêcher de mener son attaque.
Un regard. Un simple coup d’œil et il fut envoûté. Il avait à peine aperçu sa silhouette à l’autre bout de la salle que déjà son cœur s’était emballé. Et maintenant, il n’avait plus qu’une seule envie : tourner la tête pour admirer cette magnifique créature. Tourner la tête, encore et encore.
La jeune femme n’avait pourtant pas l’allure des filles sophistiquées auxquelles il était habitué. Elle portait un pull élimé aux coudes et ses longs cheveux bruns étaient simplement maintenus par un chignon improvisé avec un crayon à papier. Régulièrement, une mèche rebelle venait lui barrer le visage et à chaque fois, calmement, elle la replaçait derrière son oreille en changeant ses cartes de main.
Quelle grâce ! Quelle élégance !
Quelques instants plus tard, au moment même où Miss Carotte remportait un pot de plus de 8000 dollars, Doug remarqua qu’un des vigiles s’était approché de la table de sa belle inconnue. Le molosse, crâne rasé et mâchoire carrée, se pencha au-dessus de son épaule et lui chuchota quelque chose à l’oreille. Brusquement elle se leva et jeta ses cartes sur le tapis en hurlant :
– Qui a dit ça ? Qui est-ce ?
Le murmure ambiant de la salle cessa instantanément. Tous les participants se tournèrent vers la jeune femme qui continuait de crier :
– Je n’ai jamais fait ça ! Vous me prenez pour qui ? Hein, pour QUI ?
Le mastodonte l’attrapa par le bras en continuant de lui parler à l’oreille. D’où il était, Doug ne pouvait pas entendre ce qu’il disait. Mais il avait compris qu’il accusait la jeune femme de tricher.
– Je vais vous demander de me suivre, mademoiselle, ordonna-t-il sèchement.
– C’est ça. Allons voir le responsable !
– C’est par ici.
Le vigile tenta de lui ramener le bras dans le dos, comme s’il voulait le lui briser. Mais avant qu’il n’ait pu terminer sa manœuvre, la jeune femme se dégagea rageusement en plantant ses ongles dans son bras :
– Tu me touches encore et je t’arrache les yeux !
Les yeux remplis de rage, elle traversa la salle prête à foudroyer tout ce qui se mettrait sur son chemin. Doug en était maintenant certain : elle n’était pas seulement une créature belle à mourir. C’était aussi un caractère de feu qu’il faudrait savoir apprivoiser. Ce soir, il venait de trouver son diamant brut.
La belle inconnue s’engouffra dans une petite porte en suivant le molosse. Ce dernier en ressortit seul quelques instants plus tard et recommença sa ronde autour des tables. Dans le hangar, les quelques commentaires n’avaient pas duré plus d’une dizaine de secondes. Chacun était retourné à son jeu, comme les bons élèves le font avec leurs devoirs.
Doug, quant à lui, n’avait rien repris du tout. Il savait que la porte par laquelle la jeune femme avait disparu menait à une salle de vidéosurveillance occupée par un gros bras de la mafia. Si les tournois clandestins garantissaient une certaine qualité de jeu, la contrepartie était de taille. En plus du risque de voir débarquer la police à tout moment, chaque joueur s’exposait à des représailles violentes en cas de triche. Et les caméras disposées partout dans la salle étaient là pour le leur rappeler. Ici, on ne réglait pas les problèmes devant une commission des jeux ou devant un tribunal. Ici, les querelles pouvaient se terminer au fond du port de Baltimore, une chaîne de cent kilos autour du cou.
Profitant d’une courte interruption de partie, Doug s’engouffra à son tour dans la petite porte. Il arriva dans un couloir étroit et sombre. L’endroit avait une odeur âcre et humide, mélange de transpiration et de produits chimiques. Guidé par la lumière d’un tube néon grésillant, il s’avança jusqu’à une porte fermée. Sans un bruit, il posa une oreille contre celle-ci et entendit une voix qui semblait provenir d’un poste de radio ou de télévision. Il crut reconnaître celle de Pat Summerall, le célèbre présentateur de la NFL2. Mais dans la pièce, personne ne parlait.
Brusquement une intense vibration fit trembler les murs et la lumière du néon s’éteignit, avant de se rallumer. Doug sentit l’adrénaline se déverser dans ses veines, comme un poison paralysant. Il pensa un instant à une descente de police, puis à la foudre qui s’abattait sur le hangar. Mais non, ça n’était rien de tout ça. Le métro. C’était simplement le métro qui filait à toute allure en passant sous le bâtiment.
Cette décharge de stress l’ayant réveillé, il reprit brutalement conscience : qu’est-ce qu’il faisait là ? Qu’est-ce qu’il foutait là ? Tout ça n’était qu’une vraie folie ! Moins de deux heures plus tôt, il n’avait jamais vu cette jeune femme et maintenant il voulait la sauver ! De quoi ?
Tout ce qu’il risquait était de se retrouver attaché à une chaise, un sac en papier sur la tête, obligé de faire face aux assauts d’un type armé d’un sécateur. Non, décidément, il n’était pas prêt à ça. Il n’était pas prêt à perdre tout ce qu’il possédait. Son luxueux penthouse de la cinquième avenue, ses voitures de sport, son jet privé, son chalet à Beaver Creek. Et puis les filles : Suzi, Clara, Amanda… Non, sérieusement, il n’était pas prêt à gâcher tout ce que son père avait construit pour lui. Surtout pour une personne qu’il ne connaissait pas. Tout ce qu’il lui restait à faire était évidemment de reprendre sa place à la table de jeu afin de plumer Miss Carotte et ses partenaires. C’était ce qu’il savait faire de mieux. Il se retourna et remonta le couloir afin de quitter cet antre qui sentait la vieille salle de sport.
Soudain, il entendit un hurlement bref et strident. Un hurlement glaçant. Dans son dos la porte s’ouvrit : c’était elle. Sa belle brune.
Elle se tenait immobile dans l’encadrement de la porte. Le crayon qui tenait son chignon avait disparu et ses cheveux étaient lâchés sur ses épaules. Elle ne parlait pas et pendant un instant, Doug eut même l’impression qu’elle lui souriait. Alors il se détendit un peu et s’avança vers elle afin de pouvoir admirer son si beau visage. Des traits fins et délicats comme du cristal, des yeux d’un bleu électrique, des lèvres charnues, une peau hâlée et lisse comme de la soie ; elle était tout simplement sublime.
En arrivant à sa hauteur, il remarqua qu’elle tenait un couteau entre ses mains. Des mains couvertes de sang. Son visage lui parut alors aussi inquiétant que sublime. Comme celui d’une magicienne qui serait à la fois déesse et diablesse. Il jeta un coup d’œil dans la pièce et son souffle se coupa. Il se sentit vaciller.
Assis dans un fauteuil, il y avait un homme qui gigotait. Sa gorge était tranchée d’une oreille à l’autre et son sang se déversait en jets sur son torse. Il plongeait ses mains dans la plaie béante en essayant d’appeler à l’aide, mais il n’émettait plus aucun son. Seulement une espèce de crépitement liquide, comme un tonneau qui se vide. Dans un dernier élan, il tenta de se lever, mais toute son énergie s’était déjà déversée sur sa chemise. Et bientôt ses bras cessèrent de s’agiter.
Il était mort.
Poussé par un mystérieux élan, Doug s’approcha du type et remarqua les bretelles défaites et le pantalon baissé sur ses chevilles. Il interrogea sa belle inconnue du regard, mais cette dernière se déroba et ses yeux glissèrent vers le sol, comme ceux d’une petite fille qui n’oserait pas regarder son père.
Doug se mit alors à inspecter les lieux, les mains posées sur ses hanches pour être sûr de ne rien toucher. Le seul mobilier était constitué d’un bureau rouillé soutenant un ordinateur et trois écrans qui distillaient les images en noir et blanc de la vidéo-surveillance de la salle. Juste derrière, un petit poste de télé portable diffusait en direct un match de football qui en était au troisième quart-temps : Ravens de Baltimore contre Cowboys de Dallas. Dans un coin, il y avait une petite lucarne qui offrait un accès restreint sur la rue. Impossible donc que quelqu’un ait été témoin de la scène depuis l’extérieur.
– Tu as touché quelque chose ? demanda Doug, la voix tremblante.
La jeune femme ne répondit pas et se contenta de se mordre la lèvre supérieure. Il insista :
– Sais-tu pour qui travaillait ce type ? As-tu la moindre idée de qui a organisé ce tournoi ?
– Je… je ne sais pas, finit-elle par bredouiller.
– C’est Anton Vanko ! Anton VANKO ! Alors dis-moi ! As-tu touché quelque chose d’autre que ce mec ? Il faut te souvenir, c’est important. Tu viens de le tuer, bon sang !
– Je… je ne sais pas.
Elle avança, le couteau à la main.
– Il faut se débarrasser de cette arme, décida-t-il en posant son regard un peu partout. Il nous faut quelque chose pour l’envelopper.
– Sers-toi de son mouchoir. Là, dans sa poche, dit-elle en désignant le cadavre.
Doug s’approcha timidement et tendit une main vers le gros type. Il y avait une odeur de fer, l’odeur du sang. C’était écœurant. Il attrapa le carré de tissu et se recula d’un bond, comme s’il s’était brûlé.
– Je vais déjà nettoyer tout ce que je peux, histoire d’effacer tes empreintes. Tu n’es pas fichée au moins ?
La belle inconnue fit non de la tête et pour la première fois il eut l’impression que ses yeux l’imploraient.
– Tu en es sûre ?
– Je ne pense pas, murmura-t-elle.
– Tu ne penses pas ? répéta Doug comme un reproche. Tu rigoles, j’espère ! Qui peut ignorer une chose pareille ?
– J’ai bien été arrêtée une fois, mais je ne sais pas s’ils ont mes empreintes.
Il se mit alors à frotter nerveusement la chaise, le bureau, les écrans et la poignée de la porte, comme si chaque coup de chiffon avait le pouvoir d’effacer ce qu’il s’était passé. Il n’était pas vraiment au courant des dernières évolutions en matière de police scientifique, mais il avait vu assez de séries à la télévision pour savoir que l’on pouvait identifier un suspect avec une empreinte partielle.
– Je pense que ça devrait suffire comme ça, souffla-t-il. Maintenant, donne-moi le couteau.
La jeune femme lui tendit la lame. Ses mains ne tremblaient même pas. Doug l’attrapa à l’aide du mouchoir et l’enveloppa en prenant bien soin de ne pas y toucher. Il fourra le tout à l’arrière de son jean et rabattit son polo par-dessus. Dans le poste de télévision, Pat Summerall cria : « Touchdown ! »
– Et maintenant, tu vas passer devant moi, ordonna Doug. Tu traverses la salle de jeu, tu récupères tes affaires et tu sors sans regarder personne. Je te laisserai une minute d’avance et je te suivrai. Tu as quelque part où aller ?
– Pas vraiment.
Doug hésita un instant. Il y avait décidément quelque chose chez cette femme qui l’attirait, tout en lui glaçant le sang. Elle venait d’égorger un type d’une oreille à l’autre et pourtant elle était calme, comme si elle était habituée à ce genre de situation. Comme si, pour elle, la mort était aussi banale que ce putain d’orage qui continuait de gronder.
– J’ai les moyens de te mettre au vert, proposa-t-il finalement. Quand tu seras sortie, tu n’auras qu’à m’attendre à l’angle de Pennington et de Ceddox, près de l’arrêt de bus. Je viendrai te chercher.
La jeune femme acquiesça au moment où un crépitement s’éleva dans la pièce. Un bruit de friture métallique. L’instant d’après, une voix leur parvint à travers le talkie-walkie du cadavre :
– Oleg ? Oleg, tu es là ?
Doug sentit comme un pic à glace lui transpercer le cœur. Cette fois, ils étaient cuits. Il ne faudrait pas longtemps à l’autre mastodonte pour s’apercevoir que son collègue ne répondait pas. Dans une ou deux minutes à peine il serait là et c’en serait bel et bien fini de sa vie de rêve. Dans la radio le vigile se mit à ricaner :
– J’espère que tu m’en feras profiter un peu ?… Oleg, tu es là ? Réponds !
Doug attrapa la jeune femme par les épaules et la poussa vers le couloir. Après avoir fait quelques pas, elle se retourna et lui dit d’une voix douce :
– Au fait, je m’appelle Lorie.
– Je m’appelle Douglas, répondit-il sans parvenir à réprimer un sourire.
Il s’approcha ensuite de l’ordinateur pour surveiller la progression de la jeune femme. Elle traversa le premier écran, puis le deuxième, et enfin se dirigea vers la sortie. En quelques secondes, elle avait atteint le petit sas de l’entrée et en moins d’une minute, elle avait quitté les lieux. Dans la salle, personne n’avait levé la tête à son passage et dans le fond, le molosse n’avait toujours pas bougé.
Elle était tirée d’affaire.
Quelques instants plus tard, ce fut au tour de Doug de traverser la salle, sous le regard interloqué de ses anciens partenaires. Dans le fond, le vigile l’avait vu sortir du petit couloir et venait à sa rencontre. Il fallait faire vite. Conscient que son attitude intriguait déjà, Doug tenta le tout pour le tout et fonça vers la lourde porte en métal de l’entrée. Dehors, la pluie battait le trottoir dans un vacarme assourdissant. Il traversa la rue en courant et leva un bras en direction d’une berline noire stationnée de l’autre côté. L’instant d’après, les phares s’allumèrent et la Lincoln démarra. Il ouvrit la portière et sauta à l’arrière en criant au chauffeur :
– Démarrez, Alfred ! Vite ! Amenez-nous à l’angle de Pennington et Ceddox.
Le chauffeur fit vrombir le moteur et engouffra la voiture dans une perpendiculaire. Devant le hangar, le molosse apparut en agitant les bras, impuissant.
Doug se cala dans le cuir et balança sa tête en arrière. Il était à bout de souffle, comme si une enclume de cent kilos lui écrasait la poitrine. D’une main tremblante, il attrapa le couteau à l’arrière de son jean et le déposa sur le siège, sans même y jeter un œil. À l’avant, Alfred scrutait le rétroviseur. Apparemment, ils n’étaient pas suivis.
Alfred avait été pendant plus de vingt ans le chauffeur de son père. Maintenant, le vieil homme aux cheveux argentés et au flegme très british était au service de Doug. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’était lui qui prenait ses réservations, lui qui s’occupait de ses dettes dans les casinos et lui qui raccompagnait ses conquêtes d’un soir. Toujours discret, c’était aussi lui qui s’occupait de payer la caution lorsqu’il abusait un peu trop de la coke et du quaalude3.
Au fil des années, une relation de confiance s’était tissée entre les deux hommes. Mais ce soir, Doug venait de le trahir. En lui demandant de les conduire, lui et ce couteau, jusqu’à sa belle inconnue, il venait de faire de lui un complice de meurtre. Et maintenant, il avait peur. Peur que la police ne vienne interroger le vieil homme au sujet de cette nuit. Peur que son éducation made in Oxford l’empêche de mentir devant une cour.
Foutus principes.
Quelques centaines de mètres plus loin, Alfred stoppa la voiture devant un arrêt de bus. C’était là que Doug avait donné rendez-vous à sa belle inconnue, en plein milieu des immeubles désaffectés du quartier industriel de Curtis Bay. Ils attendirent près de vingt minutes tandis que la pluie cognait contre la carrosserie en faisant un boucan d’enfer. Mais personne ne vint. Seulement un chien errant qui passa devant eux en trottinant, imperméable à la tempête.
Résigné, Doug tapa deux fois contre le siège d’Alfred qui démarra, sans dire un mot. Tandis que la voiture remontait Pennington à vive allure, il sentit sa gorge se nouer, comme si l’on venait de lui placer un étau autour du cou. Cette fois il avait vraiment misé gros, il avait placé tout son tapis, toute sa vie. Et il venait de perdre. C’était réellement le meilleur coup de bluff qu’il n’ait jamais vu. La meilleure joueuse qu’il n’ait jamais affrontée. Elle l’avait charmé et envoûté, avant de disparaître. Il regarda le couteau à côté de lui sur la banquette. Maintenant, c’était lui le suspect numéro un.
Soudain Alfred enfonça le frein et Doug s’écrasa contre le siège avant. La voiture s’immobilisa dans un couinement.
– Monsieur, regardez ! s’écria le chauffeur.
Debout au milieu de la chaussée, une femme venait d’apparaître. L’instant d’après, un éclair illumina son visage et Doug sentit l’étreinte se desserrer autour de son cou.
Oui, c’était bien elle ! Sa belle inconnue !
Elle était trempée et son maquillage avait coulé sur ses joues, comme si elle avait pleuré. Mais non, en fait elle souriait. Un sourire éclatant dans la nuit.
– Alfred, voulez-vous bien déverrouiller la portière ? demanda calmement Doug.
1 River : cinquième et dernière carte commune retournée au Texas hold’em.
2 NFL : National Football League (ligue de football américain).
3 Quaalude : méthaqualone, substitut aux barbituriques utilisé comme drogue récréative.
Vendredi 6 juillet 2012, 22h30, quelque part au-dessus du désert de Mojave, Californie
Arthur perçut d’abord un murmure. Une voix douce et féminine. Puis un grondement et à nouveau la même voix, un peu plus forte cette fois.
Il ouvrit un œil. C’était l’hôtesse.
– Il faudrait attacher votre ceinture, nous traversons une zone de turbulences.
La jeune femme lui sourit et Arthur remarqua qu’un peu de rouge à lèvres s’était déposé sur ses dents.
– Nous arrivons dans combien de temps ?
– Nous serons à Los Angeles dans une heure.
Il redressa son siège et boucla sa ceinture tandis que l’hôtesse s’éloignait dans l’allée. L’instant d’après, l’avion fut pris de soubresauts et la carlingue se mit à craquer comme les murs d’une vieille maison.
Arthur referma ses poings autour des accoudoirs et souffla lentement pour se calmer. Il voyageait plusieurs fois par mois en avion et pourtant, il n’avait jamais pu s’y faire. Surtout depuis l’accident.
Un peu avant minuit, l’appareil toucha lourdement le sol et Arthur sentit son corps se détendre. Mais pas tout à fait. Il restait toujours cette petite boule dans son estomac. Cette petite boule qui était apparue deux jours plus tôt et qui l’avait poussé à traverser la moitié du globe pour revenir ici.
Cela faisait près de vingt ans qu’il n’avait pas mis les pieds dans cet aéroport et pourtant il lui semblait que les lieux n’avaient pas beaucoup changé. Comme si ici, le temps ne s’était pas écoulé de la même manière.
Il descendit l’escalator principal, passa sous le fameux panneau – Welcome to Los Angeles – avant de s’engager dans la longue file d’attente des contrôles d’immigration. Comme une centaine d’autres visages cernés, il se mit à patienter en piétinant. Devant lui, il y avait cette petite fille assoupie sur l’épaule de son père. Une petite blonde qui devait avoir à peine cinq ans.
L’âge de Cassidy au moment de l’accident.
Le douanier fit un signe de la main et Arthur s’approcha. Son uniforme impeccable paraissait presque trop petit pour ses épaules. Il avait des cheveux noirs coupés en brosse et sa peau était tannée par le soleil. Une vraie publicité pour les douanes.
Le badge agrafé sur sa poitrine indiquait qu’il s’appelait Rodrigues.
– Quelle est la raison de votre visite aux États-Unis ?
– Familiale, répondit Arthur en glissant son passeport sur le comptoir. Ma fille habite ici.
– Première fois en Californie ?
– Non. Je venais régulièrement ici. Mais c’était il y a longtemps.
L’agent Rodrigues le fixa un moment comme s’il cherchait à le mettre mal à l’aise. Ses yeux noirs ressemblaient à des billes de verre.
– Hum… hum, marmonna-t-il en feuilletant le passeport.
– Ma fille habite Echo Park, justifia Arthur. Elle est venue étudier le cinéma. Elle veut devenir actrice.
Le douanier ignora sa remarque et continua de tourner les pages. À un moment, il tordit un de ses sourcils, leva un œil soupçonneux vers Arthur et appuya sur un petit bouton placé sur le comptoir. Quelques secondes plus tard, un autre douanier se glissa derrière lui. Avec sa bedaine et sa calvitie, celui-là était plutôt du style fin de carrière.
Il souffla longuement en regardant le passeport avant de lever les yeux :
– Pour quelle raison vous êtes-vous rendu en Irak l’année passée ?
– C’était un voyage professionnel, fit Arthur en avalant sa salive. Je travaille pour une compagnie d’assurance. Je suis enquêteur.
– Et pour quelle compagnie travaillez-vous ?
– RiskInsurance. C’est une société américaine et son siège est à Cleveland. Je travaille à l’agence de Paris, mais je voyage beaucoup. Surtout en Europe et au Moyen-Orient.
Rodrigues bomba le torse et se passa une main dans les cheveux. Il continuait de le fixer sans sourciller. Arthur reprit :
– Mon employeur a des clients dans presque tous les pays du monde. Même en Irak. – Il leva ses deux mains comme pour s’excuser. – J’enquête lorsqu’il y a eu un sinistre. Pour être sûr qu’il ne s’agisse pas d’une escroquerie à l’assurance. Par exemple, à Bagdad, c’était un hôtel de luxe qui avait pris feu et qui…
– Je vois, coupa le plus vieux en se grattant le menton d’un air dubitatif. Avez-vous l’intention de quitter la Californie pendant votre séjour ?
– Non.
– Avez-vous l’intention de retourner en Irak ?
– Moi, non. Mais mon employeur pourrait bien m’y envoyer à nouveau.
Les deux agents se dévisagèrent et finalement le chauve tapa sur les épaules de son collègue en hochant la tête. Arthur le remercia en collant deux doigts contre son front. Rodrigues enregistra ses empreintes, tamponna son passeport et quelques minutes plus tard, Arthur récupéra sa valise sur le tapis à bagages.
Une fois à l’extérieur, il s’alluma une cigarette et se dirigea vers la navette qui devait l’emmener vers l’agence de location de voitures. La nuit était déjà bien entamée mais l’air était toujours chaud, presque suffocant. C’était l’effet du smog qui plombait la ville, surtout à cette saison. Avant de quitter Paris, Arthur avait entendu que des incendies violents s’étaient déclarés au nord de Los Angeles et que près de trente mille hectares étaient déjà partis en fumée. Apparemment la faute aux vents de Santa Ana qui étaient très en avance cette année.
Il grimpa dans le bus et s’installa juste derrière le chauffeur. Il n’y avait qu’un seul autre passager. Un jeune homme avec un casque de musique vissé sur les oreilles et qui dormait quelques rangs plus loin. La navette s’engagea sur Sepulveda Boulevard et Arthur se cala dans son siège en essayant de vider son esprit. Mais il n’y arrivait pas.
Quelques instants plus tard, son portable vibra pour indiquer l’arrivée d’un message. C’était Isabella : « Bien arrivé ? »
Arthur esquissa un sourire et pianota : « Tout va bien, en route vers l’hôtel, je t’appelle demain. » Il hésita un instant et son doigt survola l’écran, sans le toucher. Isabella n’était peut-être pas la mère de Cassidy mais elle l’avait élevée comme sa propre fille. Et elle aussi avait besoin d’être rassurée. Mais il ne pouvait pas. Il appuya sur la touche d’envoi sans rajouter un mot, rangea l’appareil dans sa poche et ferma les yeux. Cette fois, il allait y arriver. Ne plus penser à rien.
Impossible.
Il sortit à nouveau son téléphone de sa poche et recomposa le numéro. Le même numéro qu’il essayait d’appeler depuis trois jours. Le même numéro qu’il avait composé juste avant que son avion ne décolle. Mais comme lors des précédentes tentatives, le répondeur se mit en marche avant même qu’il n’ait pu porter l’appareil à son oreille :
« Hi, you’ve reached the cellphone of… »
Il raccrocha et sentit la petite boule grossir dans son estomac.
Moins d’une demi-heure plus tard, il remontait La Cienega Boulevard au volant d’une Ford Mustang noire. L’employé de l’agence de location, un blond décoloré prénommé Kyle, lui avait pourtant vanté les mérites d’un autre modèle, plus économique et surtout plus écologique. Mais Arthur avait tenu bon. C’était ce modèle qu’il voulait : la voiture qu’il louait à l’époque, lorsque cette ville était au centre de sa vie.
Avant l’accident.
À la hauteur du Beverly Center, il baissa sa vitre pour s’allumer une autre cigarette et s’imprégner de l’ambiance de la ville. Ici non plus les choses n’avaient pas beaucoup changé. Il y avait toujours les mêmes panneaux lumineux, les mêmes terrains de sport grillagés, les mêmes enfilades de restaurants, de bars et de fast-foods. Certaines enseignes avaient certes disparu, remplacées par d’autres plus à la mode, mais l’atmosphère était toujours la même, avec sa petite musique urbaine rythmée par les sirènes des secours.
En arrivant dans sa chambre d’hôtel, il découvrit une corbeille de fruits et une bouteille de champagne, posées sur une petite table face à la fenêtre. Il y avait aussi une carte manuscrite, signée par le manager.
« Avec les compliments de Mr Hellen Kristatos »
Arthur sourit en reposant la carte.
Hellen Kristatos était un de ses collègues de chez RiskInsurance. Une sorte de dandy, mélange de Jay Gatsby et Gordon Gekko, qui dirigeait depuis plus de trente ans l’agence de Los Angeles. Il y connaissait tout le monde. Et tout le monde le connaissait. Dès qu’une star de cinéma souhaitait faire assurer son chihuahua ou sa nouvelle poitrine, elle fonçait chez Kristatos. Dès qu’un chanteur voulait assurer son organe, c’était encore à Kristatos qu’il s’adressait. Et c’était la même chose avec les sportifs de haut niveau, les danseuses et les banquiers de Beverly Hills.
Les deux hommes ne s’étaient pas revus depuis près de vingt ans mais lorsque Kristatos avait appris qu’Arthur revenait dans la Cité des Anges, il lui avait trouvé une des meilleures chambres de Sunset Boulevard. Comme ça, en claquant des doigts.
C’était un petit hôtel cossu, avec entrée modeste et sortie de derrière pour éviter les paparazzis. Ici, la discrétion était de mise et les vedettes qui venaient y trouver refuge appréciaient tout particulièrement l’atmosphère calme et feutrée, à deux pas du tumulte d’Hollywood et de ses projecteurs.
Les murs de l’établissement étaient recouverts de photographies de tournages, pour la plupart signées de la main des acteurs ou des réalisateurs. Il y en avait partout : dans le hall, dans les escaliers, dans les couloirs et dans les chambres.
Arthur attrapa une pomme dans la corbeille et se mit à faire le tour de la pièce. Certaines photos étaient en noir et blanc : Marilyn Monroe au bras d’Yves Montand, James Dean sur le tournage de La Fureur de vivre, Dean Martin en pleine discussion avec Billy Wilder ; et d’autres en couleurs comme celle de Mel Gibson au bras de Jodie Foster.
Il croqua dans la pomme et se mit à mastiquer un peu bruyamment. Il hésitait. Débarquer chez Cassidy en pleine nuit n’était peut-être pas une bonne idée. Surtout que cela faisait presqu’un an qu’ils ne s’étaient pas vus. Un an qu’il ne l’avait pas serrée dans ses bras. Et puis, il se faisait probablement des idées, des mauvaises idées. Si elle était chez elle et qu’il arrivait comme ça, à l’improviste, il pourrait la déranger et cela risquerait de gâcher leurs retrouvailles. Il ne fallait pas oublier que Cassidy avait hérité du caractère de sa mère. Un vrai tempérament de feu.
Il arracha un nouveau morceau de pomme et consulta sa montre. Trois heures trente du matin. Il décida finalement d’attendre que le soleil se lève.
Après une douche rapide, il se glissa dans les draps et ferma les yeux. Il ne l’avait pas vu en entrant mais il y avait un réveil dans la pièce. Un de ces vieux appareils qui faisaient clic clac. À l’infini.
Dans sa tête, il se mit à repasser les photos qu’il avait vues avant de se coucher. Histoire de ne pas penser. Peu à peu il sentit son esprit s’alléger, un peu comme un ballon qui s’envolerait. Puis il se détendit. Et enfin, il s’assoupit.
Clic clac clic clac.
Il se réveilla en sursaut, le souffle court et la nuque trempée. Il n’avait dormi que cinq minutes. Ou peut-être était-ce cinq heures ? Le soleil ne s’était pas encore levé mais la boule dans son estomac était toujours là. Encore plus grosse cette fois. Maintenant, il ne pouvait plus se mentir. Cette boule c’était l’angoisse de tous les parents, l’ombre qui planait au-dessus de tous les berceaux. Le cauchemar absolu.
Les deux premiers jours, il avait pensé à une panne de téléphone. Puis à un problème de connexion internet. Ou juste à un oubli. Mais non. Ça n’était pas son genre. Depuis plus d’un an qu’elle habitait ici, sa fille Cassidy n’avait jamais manqué un seul de leurs rendez-vous de visioconférence. Jamais sans une bonne raison. Maintenant elle ne répondait plus aux e-mails et son portable était coupé depuis près de quatre jours.
Impensable.
Le téléphone, c’était l’outil de travail de tous les apprentis acteurs. C’était l’agent de Cassidy. Celui qui lui annoncerait qu’elle serait prise pour un rôle, celui par qui la célébrité pouvait arriver. Elle l’emmenait partout avec elle : à ses auditions, à ses spectacles de rue, à ses sorties avec les copines. Partout.
Et surtout, elle ne l’éteignait jamais.
Samedi 7 juillet 2012, 7h00, bureaux du FBI, Wilshire Boulevard, Los Angeles
Stanley Cohle referma le rapport du NCIC4 et envoya valser son gobelet de café dans la corbeille. C’était déjà le troisième de la matinée. Ou plutôt le quatrième si l’on comptait celui qu’il avait avalé au Jinky’s avant de venir ici. Il étira ses bras, consulta sa montre et passa la tête au-dessus de son box. À part quelques sonneries de téléphone, la grande salle du service des disparitions était calme. Trop calme. Les rares agents déjà présents ne parlaient qu’en murmurant, comme s’ils avaient peur de réveiller quelqu’un.
Tout au fond de la pièce, le soleil avait déjà commencé à attaquer les baies vitrées et la température venait de monter en flèche. La journée allait encore être chaude. Chaude et ennuyeuse.
Cohle se laissa retomber sur sa chaise et se mit à penser à son dimanche. Cette fois, il allait enfin le faire : déballer ces cartons qui n’avaient pas bougé depuis trois mois, depuis son retour à Los Angeles. Il allait aussi installer ses cadres, son vélo d’appartement et surtout sa machine à café italienne. Rappeler ses anciens amis, son professeur de krav maga, et peut-être même Elizabeth. Cette fois, il était temps de passer à autre chose : arrêter d’être un fantôme et commencer enfin cette nouvelle vie.
Mais pour ça il fallait oublier celle d’avant. Celle où il avait été au cœur du système de cette ville, en plein milieu du centre névralgique du FBI, connecté à tous les éléments, à toutes les puissances.
Il fallait maintenant oublier cette vie où il avait été au cœur du brasier.
– Ne me dis pas que t’as passé la nuit ici, Stan.
Cohle fit pivoter son fauteuil en direction du box voisin. Son équipier, Aidan Fitzgerald, venait de s’y installer, un donut à moitié dévoré dans la main. Sans même lui avoir jeté un coup d’œil, il s’était lancé dans l’exploration de sa boîte mail.
– C’est à cette heure-ci qu’on arrive ?
– J’ai dû déposer une amie à son boulot ce matin. – Fitzgerald avala le reste de son donut sans lâcher l’écran des yeux. – Ça circulait mal sur la 405 alors je suis passé par Coldwater.
– Une amie ? taquina Cohle. Une amie, du genre qui passe la nuit chez toi ? C’est l’avocate ? Celle qui bosse pour le district attorney ?
Fitzgerald se tourna vers lui en léchant le sucre au bout de ses doigts. Il souriait. C’était un grand gaillard de près de deux mètres avec des épaules si larges qu’elles paraissaient aussi grosses que sa tête. Des cheveux blonds, presque roux et coupés courts, des yeux verts et une fine barbe savamment entretenue, il avait encore quelque chose d’adolescent dans le visage. Quelque chose d’innocent. Sans doute à cause de ses pommettes un peu rondes et recouvertes de quelques taches de rousseur. Il venait à peine de fêter ses vingt-cinq ans et n’était encore qu’un bleu ici, au service des disparitions du FBI. Et pourtant Cohle avait l’impression de le connaître depuis toujours. Un peu comme un cousin éloigné que l’on retrouve au bout de plusieurs années.
– C’est une amie, je te l’ai déjà dit, justifia Fitzgerald. Pourquoi faut-il toujours que tu essaies de me caser ?
– Parce que je n’ai que ça à faire, tu le vois bien. Ça, et lire les nouvelles données du NCIC sur les personnes portées disparues. Tu te rends compte qu’il y a plus de 600 000 personnes qui disparaissent chaque année et que près de 10 % de ces disparitions sont classées comme inquiétantes.
En face de lui, Fitzgerald s’assit et déboutonna sa veste. Comme tous les jours, il portait un costume sombre taillé près du corps qui mettait en valeur sa carrure d’athlète :
– Je connais ces statistiques, Stan. Je te rappelle que je sors de l’académie. Là-bas, on nous les fait ingurgiter de force. – Il épousseta un peu de sucre sur sa manche. – Et puis on arrive quand même à classer près de 96 % de ces cas. Regarde ici, rien que cette semaine on a clôturé près de vingt dossiers.
– Ouais, des fugues et encore des fugues…
– Désolé mon pote, tout le monde n’a pas droit à son « Charles Jr ».
Fitzgerald faisait référence au kidnapping de Charles Lindbergh Jr. En 1932, alors qu’il était à peine âgé de vingt mois, le fils du célèbre aviateur avait été enlevé et assassiné avant d’être retrouvé à quelques kilomètres de chez ses parents. C’était suite à cette affaire et au fiasco du paiement de la rançon, que le congrès avait voté le Federal Kidnapping Act, transformant le kidnapping en crime fédéral dépendant du FBI.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit Cohle. Même ici on a des tonnes de dossiers en souffrance. – Il fit rouler sa chaise jusqu’à son équipier et se mit à chuchoter. – Ce que je suis en train de te dire, c’est que ce connard de Cullen ne nous refile que les appels bidon. Si on s’en tient à ce rapport du NCIC, il y a encore près de 80 000 dossiers ouverts dans tout le pays. Ce sont 80 000 familles qui attendent une réponse. Ce sont des milliers d’affichettes qui jaunissent sur les vitrines des magasins. Des milliers de visages qui se transforment peu à peu, jusqu’à devenir méconnaissables. Des milliers de destins brisés. Alors ne me dis pas que l’on ne peut pas être utiles, bordel !
– Peut-être que si tu commençais par me dire ce qu’il y a entre le chef et toi, j’y verrais un peu plus clair.
Sans prendre la peine de répondre, Cohle fit rouler sa chaise jusqu’à son bureau et se tourna vers son ordinateur.
– C’est l’affaire de la Capital Trust ? insista Fitzgerald. C’est à cause de North Hollywood ? Du temps où tu bossais aux attaques de banques ?
– Je vois que tu es bien renseigné.
– Arrête, tout le monde connaît cette histoire, Stan. Enfin, la version officielle, je veux dire. Celle des journaux. Mais un bleu comme moi n’a pas encore eu accès aux confidences de couloir.
– Et c’est peut-être mieux comme ça, répondit Cohle sans lâcher son écran des yeux.
– Ok, ok. – Fitzgerald leva une main en signe de reddition. – Je finirai bien par le savoir. En tout cas, ne t’en fais pas pour le boulot. Si les chaleurs continuent comme ça, le boss sera obligé de nous refiler une tonne de dossiers.
– Mouais… Tu vas encore me ressortir une de tes théories fumeuses pêchées dans je ne sais quel bouquin à Quantico ?
– C’est la psychologie des cycles de la criminalité, Stan. Plus la température grimpe, plus la sécheresse augmente et plus les récoltes sont mauvaises.
– Non mais de quoi tu parles ?
– Si les récoltes sont mauvaises, les hommes sont obligés de prendre les armes pour assurer leur survie. C’est très simple. C’est le début du cercle de la violence. Mais je crois que tu as dû louper ce cours pendant ta formation.
Cette fois Cohle fit pivoter sa chaise en direction de son équipier. Ce dernier enchaîna avec un sourire espiègle :
– Les travaux de Burke, à Berkeley. Ce n’est pas du pipeau, Stan. Il y a des tas de rapports sur ce sujet, des rapports sérieux.
– Ouais… Des rapports pleins de poussière que personne n’a jamais lus depuis des décennies. À part toi. Pourquoi a-t-il fallu que je me coltine le seul intellectuel de la promotion ? Ils n’auraient pas pu m’envoyer un as de la gâchette. Un type qui ne parle que de son score au stand de tir. Un vrai flic, quoi !
– Oh mais on peut régler ça ! rétorqua Fitzgerald en mimant une garde de boxe. Tu peux m’accompagner sur le ring si tu veux. J’ai hâte de voir ce que papy a dans le ventre.
Cohle ne put s’empêcher de sourire. Même si son jeune équipier avait mis le doigt sur un point sensible en parlant de l’affaire de la banque, il y avait quelque chose en lui de profondément apaisant. Une sorte de décontraction face aux événements. Une désinvolture plutôt inhabituelle chez une recrue. D’ordinaire c’était les vieux flics qui adoptaient cette attitude. Mais chez ceux-là, elle cachait bien souvent une profonde lassitude. Voire une amertume face à la fatalité et à la violence du métier.
Hormis son passage au centre de formation du FBI à Quantico en Virginie, Fitzgerald avait toujours vécu à Los Angeles. Il était issu d’une famille irlandaise et avait grandi au milieu des uniformes. Ses deux grands-pères, son père et son frère s’étaient engagés au LAPD5. Et presque tous avaient connu la gloire ainsi que les heures sombres de l’institution. Mais dans cette lignée, Aidan était le seul qui avait intégré le FBI. Major de sa promotion à Quantico, il avait même insisté pour intégrer le service des disparitions, service d’ordinaire peu convoité par les recrues.
Il vivait dans un deux pièces à Van Nuys, à deux pas de toute sa famille. Tous les dimanches, il se rendait avec ses parents et ses cousins à Saint-Elizabeth pour écouter les prêches du père O’Callaghan. Et deux fois par semaine, il déployait son imposante carrure sur le ring d’un club de boxe près d’Echo Park où il donnait bénévolement des cours aux jeunes des quartiers sud. Là-bas, son uppercut dévastateur lui avait vite valu le surnom d’Iron Irish6.
Accrochée au-dessus de son bureau, il y avait une série de photos d’hommes en uniforme. Une sorte de tableau des légendes familiales probablement destiné à lui rappeler que ses ancêtres veillaient sur lui, tout en s’assurant de son intégrité. Au milieu de ces inspecteurs en costume d’apparat, il y avait aussi une photo un peu jaunie qui intriguait Cohle depuis le début. Celle d’une petite fille blonde qui mangeait une glace en souriant à l’objectif.
– Je vais passer mon tour pour le ring, répondit Cohle. Honnêtement, je ne tiens pas à goûter à l’uppercut de l’Irlandais de fer.
– Pffff… C’est les gamins de douze ans qui m’ont surnommé comme ça, je te le rappelle.
– Combien aujourd’hui ? – Cohle désigna la photo jaunie. – Je me sens en veine ce matin.
– Un café, ça suffira. Je commence à avoir des scrupules à te piquer ton pognon. Tu m’as déjà proposé une bonne vingtaine de prénoms et tu n’as toujours pas trouvé.
– Et quand j’aurai trouvé son prénom, tu me diras qui est cette fille ?
– On verra. Le jour où tu me raconteras les dessous de l’affaire de la banque, peut-être.
– Elle s’appelle… Lisa ?
– Encore perdu.
– Ok pour un café alors. Mais c’est toi qui vas le chercher.
Cohle attrapait son portefeuille au moment où son téléphone sonna. Il décrocha, coinça le combiné entre son épaule et son oreille et tendit un billet à Fitzgerald qui s’éloigna vers le distributeur.
– Cohle.
– Désolé de vous déranger, agent Cohle. C’est Dwain de la sécurité à l’entrée.
– Je vous écoute, Dwain.
– J’ai ici une dame qui dit vouloir vous parler. Elle a rempli le formulaire d’entrée mais elle ne veut avoir affaire qu’à vous.
– Son nom ? demanda Cohle en attrapa un stylo.
– Martha… AL-VA-REZ, répondit Dwain en détachant chaque syllabe.
– Alvarez ?
– Exact.
Depuis son retour à Los Angeles, Cohle s’était plutôt tenu à l’écart de ses anciennes connaissances. Il n’était pas beaucoup sorti et n’avait pas non plus noué de nouvelles relations. Et le nom d’Alvarez, pourtant courant dans la région, ne lui évoquait rien.
– Je suppose qu’elle n’a pas rendez-vous ? demanda-t-il en écrivant le nom sur une feuille blanche. Quelle est la raison de sa visite chez nous ?
– Un instant, je vous prie.
Il entendit une conversation éloignée du combiné dont il ne saisit pas le sens. Au bout de quelques secondes, Dwain revint en ligne :
– Sa fille a… Enfin, madame dit que sa fille a disparu.
– Vous savez qu’il y a une procédure pour ça ? Tout doit passer par le chef.
– Je sais mais la dame, enfin madame Alvarez insiste beaucoup. Elle dit que vous vous souviendrez d’elle.
Tandis que sa main alignait les points d’interrogations, Cohle hésitait. C’était peut-être une chance de sortir de sa routine. De sortir du carcan imposé par Cullen. Mais c’était aussi risqué. S’il l’apprenait, le chef lui tomberait dessus aussi vite que la foudre sur un paratonnerre.
– Ok, Dwain, trancha-t-il. Dites-lui de monter, je la récupère à l’ascenseur. Vous l’envoyez directement ici, au huitième étage.
– Entendu.
Il raccrocha et se dirigea vers les ascenseurs en resserrant sa cravate. À ce moment, il sentit une goutte d’adrénaline se mélanger à son sang pour créer un sentiment qu’il connaissait bien. Un plaisir coupable, mélange d’excitation et de gravité que seul un flic pouvait ressentir. Même si derrière chaque nouvelle affaire le spectre de la mort rôdait, c’était pour ça qu’il avait été programmé : plonger dans les tréfonds sordides de l’humanité afin d’en extraire le peu de bien qu’il restait. C’était une mission souvent perdue d’avance. Une mission suicide.
Mais c’était le seul rempart qu’il restait.
Un discret tintement annonça l’arrivée de l’ascenseur. Les portes s’ouvrirent sur une petite dame un peu désorientée qui posa son regard dans tous les coins, comme un oiseau effrayé. Cohle s’avança vers elle tandis que la cabine se refermait dans son dos. Sa peau mate, peu ridée indiquait qu’elle avait probablement une quarantaine d’années, pourtant elle se tenait courbée comme une vieille dame. Ses cheveux noirs étaient parsemés de quelques mèches blanches et elle portait une longue robe sombre qui lui donnait l’air de se rendre à un enterrement. Dwain lui avait épinglé un badge visiteur sur la poitrine.
– Martha Alvarez, je présume ?
– Bonjour, agent Cohle.
Sa voix était douce et un peu chevrotante. Cohle hocha la tête en guise de réponse et lui adressa un large sourire, un peu gêné. Décidément, cette petite femme ne lui disait rien.
Quelques minutes plus tard, ils s’installèrent dans une des salles d’interrogatoire. C’était une pièce austère et sans fenêtre, qui ne comportait qu’une table en inox et deux chaises dont les pieds étaient fixés au sol par des rivets. Dans le fond, il y avait une caméra montée sur un trépied qui servait pour l’enregistrement des dépositions. Des relents de fast-food flottaient dans l’air.
Un stagiaire leur apporta des cafés et Martha Alvarez inonda le sien de lait avant de briser le silence :
– Je suppose que vous ne vous souvenez pas de moi. C’est normal… c’était il y a longtemps. Mais moi je me souviens de vous. Comme si c’était hier.
Tout en parlant, elle avait attrapé une feuille dans son sac et l’avait posée sur la table. Lentement, elle la fit glisser devant elle. C’était un article de journal. Un article du Los Angeles Times que Cohle connaissait par cœur. Presque ligne par ligne, mot pour mot. Immédiatement, il sentit son corps se raidir, comme si l’on venait de le plonger dans un bain glacé.
– Madame, je croyais que vous étiez venue ici pour votre fille, lâcha-t-il froidement. Je n’ai rien à ajouter à propos de cette affaire ! Et je n’ai rien à dire à la presse !
– Non, non ! Ne vous méprenez pas. Je suis venue ici pour ma fille. Ma Jennifer. Je ne veux pas vous faire d’ennuis… Je voulais juste vous expliquer la raison pour laquelle je souhaitais faire appel à vous en personne.
Cohle tira sur le col de sa chemise. Il avait chaud et ses mains commençaient à devenir moites.
– Vous allez très vite comprendre, reprit son interlocutrice. Je ne vous demanderai que quelques minutes.
Elle tenta un sourire embarrassé. Cohle desserra encore un peu sa cravate et prit une grande inspiration. Décidément, c’était la journée. D’abord Fitzgerald et ensuite cette petite dame sortie de nulle part. Apparemment, tout le monde avait envie de lui parler de cette affaire. Il avala une gorgée de café tout en faisant un signe de la main pour l’inviter à continuer.
– Comme vous le savez déjà, mon nom est Martha Alvarez. Mon mari s’appelait Hector Alvarez. Il était gardien de sécurité à la Capital Trust de North Hollywood.
Elle laissa passer quelques secondes un peu solennelles, avant de reprendre :
– Mon mari, mon Hector a été tué par ces voyous.
Son doigt désigna un encart dans le journal. On y voyait des visages en noir et blanc qui surmontaient un numéro écrit à la craie. Des photos de garde à vue. Pendant quelques instants, Cohle laissa trainer son regard sur les deux hommes. Rufus Weiss et Malcolm Jasper. Des noms qu’il n’avait pas oubliés. Des noms gravés dans sa mémoire. Pour toujours.
Lorsqu’il releva les yeux, il constata que Martha Alvarez tentait de contenir un sanglot. Sa lèvre inférieure tremblait et des larmes glissaient le long de ses joues. Un peu gêné, il extirpa un mouchoir en papier de sa poche et le lui tendit avant de se caler dans son siège.
Cet article venait de le faire revenir cinq ans en arrière. À une époque où il se prenait pour Melvin Purvis7 traquant John Dillinger8. Une l’époque où il était intouchable, ou presque. Invité à toutes les réceptions, convoité par tous les journalistes. Perché en haut de la pyramide du FBI à tutoyer les plus grands de cette ville.
Mais avec plus de trois cents attaques de banque par an, la Cité des Anges n’avait pas tardé à le ramener brutalement à la réalité. Et tous ses amis du bureau du maire et de l’office central ne s’étaient pas fait prier pour le lâcher lorsque le vent avait tourné.
Tout avait commencé lorsqu’un de ses indics de la vallée lui avait fourni un renseignement sur une série de braquages commis dans le comté d’Orange. L’information avait été jugée fiable : les suspects allaient frapper à nouveau dans les vingt-quatre heures. Et cette fois, c’était la Capital Trust de North Hollywood qui était visée. Immédiatement, un dispositif de surveillance avait été mis en place en collaboration avec le SWAT, le groupe d’intervention de la police de Los Angeles.
Lors de leurs précédentes attaques, les suspects n’avaient jamais fait usage de la force. Et personne n’avait jamais été blessé. Il avait donc été décidé de les laisser rentrer dans la banque et de leur tomber dessus une fois qu’ils ressortiraient, les bras chargés de sacs de toile. Histoire d’assurer le dossier devant la cour.
Et comme une sorte de consécration, l’agent spécial Stanley Cohle, véritable star de la lutte contre les attaques de banque, avait été nommé responsable tactique de cette opération qui s’annonçait déjà comme un succès.
Mais ce jour-là, il y avait eu le facteur X. Le grain de sable dans les rouages. L’impondérable. Le destin.
L’enquête révèlera plus tard qu’un des braqueurs habituels avait été remplacé au pied levé par un voyou de seconde zone du nom de Mike Burrows. Un zonard chargé à la cocaïne et au PCP9. Au moment où les hommes de l’unité d’intervention avaient tenté de les appréhender, il n’avait pas hésité à leur tirer dessus avec son AR-15, déclenchant un véritable déluge de feu. S’en était suivi une scène de guérilla urbaine en plein cœur de North Hollywood durant laquelle plus de huit cents cartouches furent tirées.
La situation avait définitivement pris une tournure dramatique lorsque des passants avaient commencé à tomber sous les balles. Le bilan avait fait état de six morts. Cinq civils mortellement touchés et huit hommes du SWAT blessés. La dernière victime étant l’agent de sécurité de la Capital Trust. Celui-ci avait fait usage de son arme de service pour protéger les clients de son agence, non sans savoir qu’une telle initiative serait équivalente à un suicide. Grâce à son courage, il avait sauvé cinq clients prisonniers de la banque, avant d’être frappé d’une balle mortelle à l’arrière de la tête.
Cohle se souvenait maintenant très bien du nom d’Hector Alvarez.
– Je me rappelle votre mari, dit-il en joignant ses mains sur la table. Son acte a été décrit comme héroïque. Je sais que beaucoup de personnes m’ont tenu pour responsable dans cette affaire mais…
– Ne vous excusez pas. Grâce à vous, les meurtriers de mon mari ont pu être mis hors d’état de nuire. Tout le monde vous a reproché la tournure des choses, mais moi je sais que vous avez fait le maximum. Le maximum dans le but de protéger les habitants de cette ville. Mon mari n’est pas mort à cause de vous, il est mort en faisant son devoir ! Et vous avez fait le vôtre également.
La dame avait pris un ton grave. Ses yeux fixaient maintenant Cohle avec assurance, comme une institutrice qui ferait la leçon à un écolier. Elle avait serré l’article de journal si fort que les paumes de ses mains étaient recouvertes d’encre. Cohle attrapa un nouveau mouchoir en papier et le lui tendit. Il remarqua pour la première fois la petite croix dorée qui pendait à son cou.
– Vous voulez me parler de votre fille, c’est bien ça ?
– Oui, elle s’appelle Jennifer et elle a 17 ans. Elle est tout ce qu’il me reste depuis la disparition d’Hector.
Elle s’interrompit afin de nettoyer lentement ses mains et de sécher ses larmes. Elle avala ensuite deux petites gorgées de café à la manière d’un enfant qui aurait peur de se brûler. Lorsqu’elle reposa le gobelet sur la table, Cohle remarqua que ses mains tremblaient légèrement.
– Depuis combien de temps ne l’avez-vous pas vue ? demanda-t-il.
– Depuis deux jours. Elle n’est pas revenue de son travail à la station-service, mercredi soir. Enfin jeudi matin. Elle y effectue un service de nuit. C’est une bonne gamine, vous savez.
– Depuis combien de temps travaille-t-elle là-bas ?
– Ça va faire un an.
– Et c’est la première fois qu’elle disparaît comme ça ?
– Elle n’a que dix-sept ans, agent Cohle. Dix-sept, répéta-t-elle en appuyant chaque syllabe.
– Je suis désolé d’insister, mais il faut savoir que la plupart des disparitions d’adolescents sont en réalité des fugues qui se terminent au bout de quelques jours, le temps de se rendre compte que la vie n’est pas facile en dehors du cocon familial.
– Ça n’est pas le cas de Jennifer ! rétorqua-t-elle. Ma fille connaît les horreurs de ce monde ! Elle a perdu son père à douze ans ! Elle a vu son cadavre sur une civière en direct sur CBS. Alors ne me dites pas que Jennifer souhaite découvrir le monde ! Elle n’aurait jamais fait ça !
Cohle leva une main pour s’excuser. Cette femme avait dû faire le trajet en bus depuis la banlieue pour venir le trouver en personne. Malgré tout ce qui s’était passé, elle voulait lui faire confiance. Car lui seul était capable de comprendre ce qu’elle avait traversé. Et lui seul était à même de saisir cette chance de réparer ses erreurs.
– Je vous prie de m’excuser, dit-il. Vous me disiez que Jennifer travaillait dans une station-service, puis-je en connaître le nom ?
– Ça s’appelle Mack’s. C’est sur Venice Boulevard.
Il sortit un carnet de sa poche et durant près d’une heure et demie, il écouta Martha Alvarez dresser le portrait de sa famille, préférant cette fois ne pas l’interrompre. Elle lui parla de leur arrivée du Mexique près de vingt ans en arrière. De cette vie nouvelle qu’ils avaient construite à force de travail acharné, sept jours sur sept. Elle lui parla aussi de la naissance de Jennifer. Jennifer l’enfant unique qu’ils n’espéraient plus. Jennifer l’enfant au centre de toutes les attentions.
Jennifer, le cadeau du ciel.
Après la mort du père, la mère avait dû prendre un deuxième emploi pour continuer à payer les traites de la maison. Pour continuer à offrir la meilleure vie possible à sa fille. Et lorsque cette dernière fêta ses seize ans, c’est presque logiquement qu’elle décida de travailler elle aussi. Désormais, trois fois par semaine, la gamine fonçait chez Mack’s à la sortie des cours pour quelques dollars par jour.
Au terme du récit, il paraissait clair que Jennifer et sa mère s’étaient construit une vie où chacune comptait l’une sur l’autre, où chacune était indispensable à l’autre. Une vie où la fugue n’était pas envisageable.
Jennifer était mineure et son établissement scolaire avait également signalé son absence. Et d’après ce que savait sa mère, ses quelques amies n’avaient pas eu de contact avec elle au cours des deux derniers jours. Il était donc possible de lancer une procédure de recherche de personne
Mais il fallait faire vite. Statistiquement, on savait que les pistes restaient valables environ 24 heures à partir du signalement de la disparition. Passé ce délai, les indices se perdaient un à un, au gré des traces de pas, du vent, des fibres déposées ici et là. Au bout de dix jours, on estimait à quatre pour cent les chances de retrouver la personne vivante. La vérité c’était que les personnes que l’on retrouvait vivantes étaient de retour chez elle dans les quarante-huit heures.
Lorsque Cohle la raccompagna jusqu’aux ascenseurs, la mère de Jennifer le remercia encore une dizaine de fois, comme si elle voulait s’assurer qu’il ne trahirait pas sa confiance :
– Je vais ouvrir un dossier tout de suite et je vous rappelle dans la journée.
– Merci. Merci mille fois, agent Cohle.
– Rentrez chez vous. Essayez de vous reposer. Nous allons tout faire pour la retrouver, je vous le promets.
Au moment où les portes de la cabine se refermèrent sur la dame, Cohle sentit la culpabilité l’écraser, comme lors de l’affaire de la Capital Trust. Aujourd’hui le destin venait de le rattraper, de manière implacable. Mais cette femme qui venait de faire irruption dans sa vie lui proposait aussi une seconde chance. Il était clair que personne ne pourrait effacer le drame de North Hollywood, mais il y avait peut-être une opportunité de digérer ce fiasco. Une opportunité d’éloigner ses vieux démons et aussi d’expier un peu les fautes dont il se sentait responsable.
De retour à son box, Cohle trouva Fitzgerald plongé dans le Los Angeles Times, les deux pieds croisés sur son bureau.
– Alors, mémé a perdu son caniche ? marmonna-t-il sans lâcher son journal des yeux.
– Comment tu… ?
– Tu laisses traîner trop d’indices. – Fitzgerald lui désigna la feuille où il avait griffonné le nom de Martha Alvarez. – Je ne suis peut-être pas un as de la gâchette mais je suis quand même un putain d’enquêteur ! Elle a quoi, dans les quarante, quarante-cinq ans ?
Cohle se laissa tomber sur son siège et attrapa son gobelet de café. Il était froid.
– Martha c’est un nom de vieille ça ? plaisanta Fitzgerald en continuant sa lecture.
– Ton mec là… Burke de Yale. Et bien il a peut-être raison avec sa psycho-machin-chose des cycles de la criminalité. On a une nouvelle affaire.
Fitzgerald décroisa ses jambes, jeta le Times sur son bureau et se tourna vers son équipier :
– Primo, Burke n’enseigne pas à Yale mais à Berkeley. Et deuxio, tu vas m’expliquer ce que tu as bien pu faire avec cette petite dame pendant près de deux heures.
– Sa fille a disparu. Elle a dix-sept ans. Elle s’appelle Jennifer.
– Une fugue ?
– Je ne pense pas, non.
– Dwain m’a dit qu’elle t’avait demandé en personne. Tu la connais, cette dame ?
– J’ai connu son mari… dans une autre vie.
4 NCIC : National Crime Information Center. Base de données nationale regroupant les crimes par type.
5 LAPD : Los Angeles Police Department (police municipale de Los Angeles).
6 Iron Irish : L’Irlandais de fer.
7 Melvin Purvis : célèbre agent du FBI des années 1930.
8 John Dillinger : célèbre braqueur de banques des années 1930.
9 PCP : Phéncyclidine, psychotrope hallucinogène.
