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L'histoire d'un groupe de jeunes adultes en quête de liberté qui se heurte à la triste réalité du monde actuel : chômage, frontières, nature dévastée,...
C'est l'histoire d'une jeunesse, peut-être la vôtre. C'est l'histoire de jeunes gens qui ont rêvé dans leur enfance, leur adolescence, que le monde serait ouvert pour eux, qu’ils seraient libres, que tout serait possible. Ils se prennent ensuite la crise, la réalité, en pleine face ; le chômage, les frontières, la nature dévastée. On les rencontre à ce moment-là, autour d’un camion qu’on leur a prêté, avant qu’ils ne se lancent chacun de leur côté dans leurs vies, comme dans une attente de vivre. Ils sont jeunes adultes, frustrés, rêveurs, ambitieux, résignés, tous partagent l'envie d'ailleurs. Pour cela, ils ont un camion. Il ne les transporte pas loin, il tombe souvent en panne, mais il les amène à rêver de destinations lointaines : la Chine, l'Afrique, etc.
Le camion c'est comme leur propre vie, la possibilité de s'échapper, mais l'impossibilité de prendre l'élan. C'est un groupe d'amis qui aimerait voyager loin, mais la vie s'impose et les rêves passent.
Ce n’est pas un livre nostalgique, ni un road book, c’est un roman d’aventures qui se passe dans un camion qui n’avance pas très vite, mais qui va quand même plus loin que prévu.
Un roman d'initiation et d'aventure où l'on suit un groupe d'amis frustrés, rêveurs, ambitieux et résignés. Avec le camion qui leur a été prêté, ils souhaiteraient partir loin pour s'échapper, malgré les impossibilités auxquels ils sont confrontés.
EXTRAIT
Elle aime le mot kaléidoscope. Elle l’écrit sur un bout de papier, fait des dessins autour et le colle au plafond du camion. Un soir, alors qu’ils fument tranquillement un joint avec Pierre-Olivier à l’arrière, celui-ci demande s’ils savent d’où vient le mot. Ils l’ignorent, mais alors qu’il va leur expliquer l’origine du mot, Amanda le prie de ne pas le faire. Elle veut garder le mystère. Elle craint que savoir trop de choses à son propos fasse perdre sa magie au mot. Ils ont une discussion là-dessus, Amanda, Mathieu et Pierre-Olivier. Ils se demandent aussi si connaître trop bien une personne fait le même effet en fin de compte, si on perd sa magie. Il faudrait pouvoir garder son mystère, dit Amanda. Moi j’ai rien à cacher, dit Mathieu. Pierre-Olivier comprend bien qu’il n’est pas question de cacher quoi que ce soit. Mais il saisit ce que veut dire Amanda. D’un autre côté, lui, il pense que, si l’on étudie tout très profondément, il se révèle un autre sens des choses, des liens et des systèmes secrets. Le savoir remagifie le monde.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Une lecture à ne pas manquer. Le style est fluide et percutant. Les personnages juste ébauchés au départ deviennent de plus en plus nets. Ils ont leur part d’ombre mais ils sont essentiellement lumineux, touchants. Ce roman décrit à merveille les errances d’un âge où l’on sent, où l’on sait qu’il faut enfin décider sur quel chemin partir dans la vie et où, en même temps, les doutes et les ‘pourquoi donc’ empêchent souvent le mouvement. Un roman d’initiation à conseiller vivement aux adultes qui disent ne pas comprendre « les jeunes »... -
Laurence Holvoet, Blog Les Collecteurs - Co Lectores (versionlibreorg.blogspot.com)
À PROPOS DE L'AUTEUR
Neige Sinno est née dans les Hautes-Alpes en 1977 et vit aujourd'hui au Mexique. Après une thèse en littérature américaine, elle se consacre à l'écriture et à la traduction. Elle a publié un recueil de nouvelles (
La vie des rats, La Tangente, 2007) et un essai sur les figures du lecteur (
Lectores entre líneas: Roberto Bolaño, Ricardo Piglia y Sergio Pitol, Aldus, 2011) qui a remporté le prix Lya Kostakowsky.
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Seitenzahl: 254
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Ils ont un fourgon quatre portes qui a été utilisé pour faire des livraisons. Ils l’appellent le camion et s’en servent pour voyager. Ils disent qu’ils vont aller jusqu’en Inde avec. Ils ne savent pas s’ils arriveront jusqu’à l’Inde, mais le Pakistan au moins ce serait bien.
Le camion n’est pas vraiment à eux. Il est prêté par un copain. Un type qui se dit copain et au dernier moment, après les réparations, réclame son camion.
Au début, c’est surtout Mathieu qui fait les réparations, mais il ne s’y connaît pas trop en mécanique. Un après-midi, Jérôme vient l’aider avant d’aller prendre son quart à la caserne. Il est en formation de pompier, mais sait se débrouiller avec les machines, les outils, contrairement à Mathieu qui, le plus souvent, ne fait qu’empirer les choses. Jérôme donne un coup de main. Puis un autre. Pendant ce temps, il tchatche avec Mathieu et ils boivent des bières en contemplant le moteur. Ça devient une habitude. Quand il rentre du boulot, Jérôme fait un tour histoire de voir si Mathieu est au camion, et presque toujours il l’y trouve. Ils ouvrent alors le capot, observent, trafiquent des trucs.
Avant d’être prêté, le camion est une carcasse sans vie. Un camion qui ne roule pas, garé au fond d’une cour, le pare-brise constellé de crottes de poules. Est-ce que c’est encore un camion ?
Mathieu invite Jérôme à faire une partie du voyage en Afrique avec eux. Après avoir dit non, puis réfléchi, puis changé d’avis, Jérôme se motive pour l’Afrique. Avant, il avait des plans sur Marseille, mais depuis que Lola l’a quitté il se dit que c’est peut-être une bonne idée de faire un voyage, au moins un bout de voyage. Il les accompagnera jusqu’en Espagne, puis on verra.
Ils font des aménagements. Ils collent des panneaux de contreplaqué sur les parois du camion. Ils installent des sièges qui se déplient pour faire un grand lit à l’arrière. Ils récupèrent un rectangle de mousse qu’ils découpent aux dimensions du lit. Amanda sait coudre, c’est sa cousine qui lui a appris. Elle fait une housse pour le matelas avec de vieux draps. Elle va sur le marché et choisit un tissu sur un stand où les Africaines se procurent les toiles imprimées pour leurs vêtements. Celui qu’elle achète est en coton, un coton qui s’appelle bazin, orangé lumineux avec des motifs de différents ocre, marron, rouges. C’est moins cher, lui dit le marchand. Moins cher que quoi ? elle demande. Moins cher, moins cher. Elle coud des rideaux pour toutes les fenêtres, à la main. Depuis l’intérieur, c’est vraiment joli, la lumière passe à travers les nuances, et on se croirait dans un kaléidoscope.
Elle aime le mot kaléidoscope. Elle l’écrit sur un bout de papier, fait des dessins autour et le colle au plafond du camion. Un soir, alors qu’ils fument tranquillement un joint avec Pierre-Olivier à l’arrière, celui-ci demande s’ils savent d’où vient le mot. Ils l’ignorent, mais alors qu’il va leur expliquer l’origine du mot, Amanda le prie de ne pas le faire. Elle veut garder le mystère. Elle craint que savoir trop de choses à son propos fasse perdre sa magie au mot. Ils ont une discussion là-dessus, Amanda, Mathieu et Pierre-Olivier. Ils se demandent aussi si connaître trop bien une personne fait le même effet en fin de compte, si on perd sa magie. Il faudrait pouvoir garder son mystère, dit Amanda. Moi j’ai rien à cacher, dit Mathieu. Pierre-Olivier comprend bien qu’il n’est pas question de cacher quoi que ce soit. Mais il saisit ce que veut dire Amanda. D’un autre côté, lui, il pense que, si l’on étudie tout très profondément, il se révèle un autre sens des choses, des liens et des systèmes secrets. Le savoir remagifie le monde.
Ils essaient d’aller en Camargue avec le camion, mais ils tombent en panne sur la nationale après l’Estaque. Un copain de Mathieu, un chauve qui a un 4X4 les remorque jusqu’à une esplanade de stationnement à flanc de colline qui surplombe la mer. On peut descendre jusqu’à une crique par des escaliers creusés dans la pierre. C’est pas si mal. Ils restent là trois jours, pour réparer. Mathieu, Jérôme et le type au 4X4 inspectent le moteur avec des visages circonspects. Belle petite machine, dit le chauve. Il fume en se grattant la barbe. Il jette les mégots par terre, à dix mètres de la garrigue. Jérôme se retient, ne dit rien, car il sait bien que l’autre leur a rendu service, mais il passe derrière lui pour écraser rageusement les mégots.
Ils dorment dans le camion et c’est un peu comme s’ils étaient partis très loin. Ils s’allongent à l’arrière dans leurs jeans pleins de cambouis. Le soir tombe avec des bruits d’oiseaux. Ils parlent avant de s’endormir, avec des voix rêveuses, éreintées, repues, et leurs mains se touchent. Ils parlent de pays, de routes, de kilomètres. Le monde est à eux, comme un fruit mûr, tout près, au bout de la branche, à prendre, il suffit de tendre la main. Mais ils ne le disent pas. Ils disent, c’est nul, Marseille. Toujours pareil, ils disent.
Ils préfèrent ne pas laisser le camion en ville. Ils aiment mieux lui trouver des endroits secrets, dans la périphérie, dans la nature, quitte à y aller ensuite en bus. Il reste ainsi un moment sur un autre parking non surveillé, au cap Canaille. On ne voit pas la mer depuis là où il est, mais il suffit de marcher une cinquantaine de mètres, et là on est sur les falaises, vue parfaitement dégagée, en plein vent et sans un arbre. Personne n’habite dans le camion, bien que ce soit possible, il y a tout ce qu’il faut. On y vient de temps en temps, surtout Amanda et Mathieu. Ils arrivent en fin de journée, regardent la vue, font l’amour sur le matelas à l’arrière (baiser, ils disent), restent parfois jusqu’au matin.
Ils prêtent les clefs à des copains qui les prêtent à d’autres. C’est comme ça que Leïla connaît le camion. C’est Jérôme qui l’y fait venir. Il s’en sert pour draguer. Il habite chez ses parents, dans un petit appartement en HLM, et là-bas il n’invite jamais personne. Elle n’est pas la première fille qu’il emmène. Elle s’en doute, mais ça ne fait rien. Elle se fait un peu prier et décide finalement d’y passer la nuit. C’est la première fois qu’elle dort dans un camion, au milieu de la nature. Elle n’a même jamais campé. Au début, elle a la sensation que tout le monde peut les voir. Mais il n’y a personne, évidemment, et peu à peu elle se détend.
C’est le soleil sur le visage qui réveille Leïla. De son côté, les rideaux n’étaient pas tirés. Jérôme par contre dort encore, protégé par les tentures multicolores, submergé par une grande fatigue. La lumière passe un peu au travers et les motifs se projettent sur lui, les jaunes, les bruns, comme des caresses. Il a l’air d’un grand bonhomme en peluche, un bonhomme pain d’épice en patchwork. Elle le trouve très beau, elle aime sa barbe blonde aux reflets roux, les boucles blondes de ses cheveux, les poils longs et bizarrement raides de ses aisselles et de son pubis, ses cils presque transparents, ses lèvres gonflées par le sommeil, sa moue désinvolte et innocente pendant qu’il ronfle allègrement, un ronflement du fond de la gorge qui racle le palais en remontant vers la surface. Elle voudrait se prendre en photo avec lui pour être sûre qu’elle n’a pas inventé toute l’histoire.
Ça ne marche pas avec Jérôme, mais Leïla devient amie des autres. Elle fait des études de droit, ça en jette. Ses parents sont Algériens, son père est ouvrier à l’usine de jambons, elle est née à La Castellane. Elle croit à l’ascension sociale. Elle veut être de ceux qui montent l’échelle. Moi, elle dit, je ne m’arrêterai que quand je serai tout en haut.
En haut de quoi, demande Mathieu ? Et pour quoi faire ? Pour exploiter les moins ambitieux, les fils de rien, les fumeurs de joints qui auront pas su grimper aussi vite que toi ? Tu peux pas escalader sans écraser, c’est comme ça, faut être prêt à marcher sur les gens. Mais non, dit Leïla, tu grimpes et tu tires les autres à toi.
Une échelle, dit Amanda, c’est pour descendre et c’est pour monter, ça signifie qu’il y a un haut et qu’il y a un bas. Et si c’était faux tout ça ? Si l’avancement réel était à l’horizontale, sur les côtés ? La question serait alors de savoir comment grimper sur le côté. Ne plus chercher à s’élever, mais chercher à étendre le champ du déplacement latéral, accroître les possibles en nageant vers les bords, en repoussant les bords. Il ne serait plus nécessaire d’écraser alors, de tirer ou de pousser, il faudrait juste devenir plus habile, perfectionner la brasse et le crawl, et l’art de l’extension des bords.
Ça serait encore progresser, dit Mathieu. Ne pourrait-on pas plutôt en rester là, immobiles, à contempler la beauté et la laideur du monde ?
Comme des montagnes, dit Pierre-Olivier, toi tu voudrais qu’on soit déjà de grands sages chinois, des montagnes imperturbables et dignes, hors d’atteinte de la tentation. Mais c’est pas possible mon Mathieu, on est des fourmis, des petits êtres myopes et sans patience, on n’est pas, absolument pas, et presque à aucun moment, capables de se mettre à l’abri.
C’est aussi, ajoute Amanda, qu’observer la laideur sans rien faire est insoutenable. C’est une torture. La laideur n’est tolérable que si on s’occupe. Il y a des gens qui prennent des fusils, qui s’engagent, qui tapent dans les manifs. Et les autres, qui se mettent des trucs entre les mains pour ne pas se suicider, qui bougent dans tous les sens, qui fabriquent, qui construisent et détruisent. Même faire le ménage, laver la vaisselle, laver des chiottes est moins pire que rien. La seule exception peut-être, c’est la télé. Là, tu peux t’absorber dans l’horreur sans bouger le petit doigt, c’est pour cette raison sans doute que la télé est si proche de la mort.
Évidemment, tout se fait sans eux, à leur insu et sans leur consentement, pas même tacite. Chez les Dogons non plus, remarque Mathieu, on leur demanderait pas leur avis. Chez les Tarahumaras, chez les Grecs anciens, on grandit dans un monde déjà fait et il faut acquiescer, essayer de se plier, si l’on peut, ou attendre les grandes épreuves que l’avenir réserve. Et si après cela on ne peut toujours pas, après le passage à l’âge adulte, l’initiation dionysiaque censée nous permettre d’imprimer dans nos chairs la lettre de nos lois, alors il reste la fuite et l’errance, la longue marche à pied sur les chemins de misère ou sur les routes, pour aller plus vite, en train, en bus, en camion. Ou bien encore : avaler la ciguë.
Jérôme fait venir Lubna au camion. Puis Lena. Puis Louisa. Une nuit chacune. Après, c’est fini. Il n’emmène plus personne au camion la nuit, après Louisa. Il vient tout seul, dormir, après ses nuits de garde. Il vient avec son sac de couchage et il remet tout en ordre, comme après les visites des filles, il secoue les coussins, il nettoie le sol avec un balai miniature, il aère. Il dit qu’il dort mieux que chez lui. Il dort profondément, et le matin il fait des rêves.
Pour arriver jusqu’en Inde, il faudrait faire des économies. Ou bien trouver des idées pour travailler en chemin.
Lola aime se déshabiller. Quand Jérôme est avec une autre fille et qu’elle se laisse dévêtir ou enlève tout sans faire attention, il pense à Lola, et ça lui gâche le moment. Il pense à Lola qui aime l’idée de se déshabiller, d’être vue avant d’être nue, en train d’offrir petit à petit le privilège de se laisser voir nue. Rien de spectaculaire cependant, pas de striptease grossier. Se déshabiller comme une espèce d’interrogation philosophique, une façon de demeurer un moment dans le paradoxe du passage entre deux états très dissemblables, presque incomparables : être avec une personne habillée, puis nue. Quelque chose de palpable et indéfinissable à la fois : la nudité en tant qu’autre chose que l’absence d’habits.
Son corps est doux, couvert d’un duvet invisible comme le chapeau d’un champignon, un bolet, blanc, molletonné, fragile, intouché. Une goutte de rosée glisse à la surface, mais il suffirait d’un rien pour la déchirer. Un doigt trop empressé, trop lourdaud, un type avec trop d’arrière-pensées, et c’en serait fini de toute cette beauté.
Jérôme pense à cet autre type, ces autres types, qu’il ne connaît pas directement, mais qui ne peuvent qu’exister. Ça le fait rager. Ça fait monter en lui un cri semblable au silence avant la pluie, un cri méchant, plein de fiel et de menace.
Lola ne pense à rien de tout ça. Elle perçoit son corps comme un assemblage de beaux petits pains moelleux, baguette, brioche, croissant, fougasse, éclair, pain aux raisins. Et pour couronner ce festin : sa chevelure, scintillante, douce et terrifiante comme un conte pour enfants. Quel cadeau, elle pense, quand elle se coiffe matin et soir devant un triangle de miroir. C’est un cadeau de son père, un gros monsieur roux à moustaches qui n’a pas fait long feu, un obèse aux poumons fragiles qui n’ont pas tenu, dont elle garde le visage en mémoire et la photo pliée en deux dans son portefeuille, un homme gentil et un peu triste qui aurait tellement aimé voir la belle plante qu’elle était devenue.
Ce sont les rêves qui font venir Jérôme au camion, tout seul. Des rêves pas nécessairement agréables, mais intenses, pleins de visages et de phrases. Au réveil, il a l’impression qu’il y a quelque chose à comprendre, puis il oublie, presque tout de suite. Alors il se fait un café sur le réchaud, dehors, et il le boit dans le soleil.
Jérôme ne sait pas conduire. Il vient au camion sur sa petite moto. Ma mob, il dit. Mathieu ou Pierre-Olivier lui rendent parfois visite l’après-midi. Ils ne lui demandent pas pourquoi il ne rentre plus chez lui. Ils se doutent que quelque chose s’est passé avec son père, qui est un gros con, un connard qui tape. Jérôme devrait partir, prendre un appart, mais il a peur de laisser sa mère. Le camion, c’est comme des vacances, comme en camping. Jérôme lave son linge dans une bassine et le fait sécher sur une corde tendue entre deux pins. Il révise son manuel de pompier en écoutant de la musique dans le poste. Ensuite, il met son casque de moto pour retourner à la caserne. Quand il arrive au boulot, il change de casque.
Amanda ne sait pas conduire non plus. Ni Lola. Pierre-Olivier sait conduire, mais il n’a pas le permis.
Jérôme fait des rêves qui lui donnent envie de les raconter. Mais il n’en parle à personne. Il a l’idée de s’acheter un cahier et de les noter, mais il ne le fait pas. Il reste avec ça comme une ombre autour de lui, une aura qui l’accompagne toute une partie de la journée puis, peu à peu, se dissipe.
Après la rupture, Lola ne pense pas souvent à Jérôme. Elle est très occupée, peut-être justement pour ne plus penser à lui, et, en plus, elle pense à d’autres. Elle croit qu’elle pourrait tomber amoureuse de Redouane qui est pion avec elle au collège Beausoleil. Il est Turc, il a un accent si étrange et drôle qu’elle a envie de l’embrasser chaque fois qu’il ouvre la bouche, elle voudrait prendre entre ses lèvres ces syllabes roulées, ces voyelles orientales aux échos de lointaines clochettes, cette fatigue rauque des longues nuits de l’exil. Elle hésite un peu. Il y a aussi Manu qu’elle voit aux cours de théâtre et qui lui fait battre le cœur rien qu’à la regarder. C’est un timide instruit, qui se force à faire du théâtre pour surmonter sa peur des autres, un érudit qui connaît plein de détails sur les thèmes les plus invraisemblables, les astres, Robert Walser, l’histoire de la colonisation, le XVIe siècle. Il a aussi une collection de disques qui occupe tout un mur, du sol au plafond, du sol au plafond et dans laquelle ils piochent goulument quand elle est chez lui, tellement de disques merveilleux qu’elle resterait des heures à écouter pendant que Manu lui caresse la main, pendant qu’il touche du bout des doigts sa main blanche aux ongles rouges et que la caresse lui remonte lentement jusqu’au creux du corps. Puis il y a Angèle. Angèle la douce, la secrète, la tendre pousse printanière qui se balance au bout de sa branche dans la brume du matin, avec sa peau lisse et soyeuse qui n’attend que d’être croquée. C’est une fille, et elle lui ressemble un peu en plus mince, en plus craintive. Mais quelle importance se dit Lola ? Quelle importance, quand on aime ?
Mathieu pense que traverser l’Espagne, puis passer en ferry à Gibraltar devrait être possible. Ils vendraient ensuite le camion en Algérie ou au Maroc. Avec l’argent ils pourraient vivre quelque temps dans une ville au bord du désert et peut-être explorer un peu.
Pourquoi est-ce qu’il sait tout faire, lui ? demande Leïla à Lola, en parlant de Pierre-Olivier. Il n’a pas été à l’école, dit Lola. Sa mère et sa tante l’on gardé à la maison, personne ne l’a empêché d’apprendre ce qui l’intéressait. C’est ce qu’il répond quand on lui demande. Moi, je pense qu’il est né avec deux cerveaux.
Mathieu hallucine que Leïla sache si peu de choses sur l’Algérie. Il le dit à Amanda qui le répète à Jérôme qui le répète à Leïla. De quoi il se mêle ce con, dit Leïla.
Il y a un poste qui fonctionne à peu près. Quand il marche bien, on peut mettre des disques, sinon la radio. Mais les disques, ses disques à soi qui jouent pendant qu’on avance et que la route défile sur les côtés, c’est quand même l’extase. C’est ce qui se rapproche le plus de leur idée du bonheur : une sensation d’harmonie, d’éternité, loin du langage, des phrases toutes faites, une sensation simple et universelle, mais qui, en même temps, n’appartient qu’à ce moment précis, et à eux seuls.
Leïla sait des choses sur l’usine de jambons. Des choses que peu de gens savent et qu’il vaudrait mieux que personne ne sache. Elle-même, si cette possibilité avait existé, aurait préféré s’en passer.
Pierre-Olivier en connaît un rayon sur l’Algérie. Il sait beaucoup de choses en général, mais sur l’Algérie c’est exagéré. Lui-même trouve que c’est trop, et il n’aborde pas le sujet.
Ils faisaient des listes, comme des gens très occupés, ou comme ceux qui ont peur d’oublier. Certains (Amanda, Leïla, Pierre-Olivier) avaient même un agenda. Il y avait des listes plus ou moins publiques, qu’on pouvait laisser traîner sur un meuble, entre les pages d’un magazine, dans la boîte à gants du camion. Et il y avait les autres, les secrètes, des listes de petits carnets, de journaux intimes, de papiers pliés au fond des poches. Si je pouvais faire une compilation de toutes les listes faites par chacun d’entre nous au cours de cette année, pense Amanda, j’aurais un portrait plutôt fidèle de ce que nous avons été. Il y aurait nos activités réelles et imaginaires, beaucoup de projets et désirs inaccomplis, le trivial et le spirituel, les listes de courses et les noms fétiches, les combinaisons de signes comme des incantations magiques, des incantations lancées comme des flèches pour atteindre tout ce qu’on se proposait d’atteindre, qu’on n’avait pas encore, mais qu’on désirait, avec plus ou moins de ferveur.
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champignons riz curry gingembre thé vert
Benjamin. Deleuze. Derrida. Husserl. Rancière. Žižek. Héraclite !! Maître Eckhart !
Perpignan Barcelona Girona Murcia Cadix Gibraltar Maroc Mauritanie Sénégal
Alaska ? Antartica ?
Amanda trouvait tout ça très beau. Beau et triste, forcément. Elle voyait là-dedans un texte au langage codé qui renfermerait le mystère de leurs existences, une image de la fragilité et la singularité de leur petit monde. Une province dans la province, auscultée à la loupe. Et ses tremblantes tentatives pour s’approcher du dehors, des autres provinces, des galaxies.
C’était un peu comme une photo aussi. Un clin d’œil de la Camarde. L’image à peine prise est déjà dans le passé. Ces listes abandonnées, ces peaux mortes, coupées du flux du temps et de l’espace, n’étaient rien que des signes vides, des stèles, d’énigmatiques épitaphes gravées sur les tombes de petits enfants.
On ne peut pas, conteste Pierre-Olivier, réduire un être ainsi à une énumération.
Pourquoi pas ? insiste Amanda. L’existence peut être perçue comme une équation mathématique, très complexe certes, mais qui au final va de zéro à zéro, une séquence finie d’opérations qui s’enchaînent et dont le résultat est toujours égal à rien. Additions. Soustractions. Multiplications. Divisions. Fonctions. Fictions. Asymptotes. Tangentes. Les lignes aléatoires des destins qui se croisent sur la surface plane de l’apparence. Les lignes occultes de la profondeur, l’autre dimension.
Une ligne est une longueur sans largeur. (Euclide, définition 2, Livre I des Éléments). Une ligne droite est celle qui est également placée entre ses points. (Définition 4, Livre I). La droite possède les propriétés suivantes :
1. Par deux points distincts quelconques, il passe une droite et une seule. On peut nommer la droite grâce à ces deux points. Par exemple, une droite passant par les points A et B sera nommée la droite (AB).
2. Entre deux points, elle contient une infinité de points.
3. Le plus court chemin entre deux points s’obtient en joignant ces deux points par une droite.
Lola possède une liste secrète des garçons qui l’ont embrassée, au cours de sa vie entière, depuis le premier baiser du cours préparatoire. Elle sait tous les prénoms, elle se souvient presque de tous les visages. Parfois, elle les passe en revue pour s’endormir.
Mais en réalité, admet Leïla, ce n’est pas que l’Algérie ne m’intéresse pas ou que je rejette l’histoire du pays de mes parents. C’est plus compliqué que ça. Ou plus simple. Je ne veux pas qu’on me limite. Alors l’Algérie, qui pour moi a toujours été synonyme des vacances d’été, ça me semble trop près, trop intime pour exister sur un autre plan. L’Algérie, c’est la voiture remplie de bibelots en plastique qu’on distribue le long du chemin à des enfants qui s’agglutinent autour de nous en riant, la plage avec les cousins, les galettes de pain chaudes, les chants du soir dans les ruelles. Et c’est bien que ça reste ainsi. Si je savais plus, je perdrais ça. Alger deviendrait un point sur une carte.
Point : concept théorique fondamental de la géométrie désignant la plus petite portion concevable de l’espace.Le point est ce qui n’a aucune partie. (Éléments d’Euclide, Livre I) Il n’a ni longueur, ni largeur, ni épaisseur. Le point géométrique n’existe donc que dans l’imaginaire pur, car, dès lors que l’on veut le représenter, on se heurte à la réalité : ses représentations ont nécessairement une largeur et une longueur, voire une épaisseur. Ainsi, la façon la plus simple d’aider à concevoir le point est donc de le décrire comme l’intersection de deux droites non parallèles. Tellement peu d’infini qu’on aurait pu, si on y avait cru, se tirer une balle dans la tête.
Un petit peu plus d’inimaginable, comme disait le bon vieux camarade Adam Polo, conclut Pierre-Olivier, ça ne ferait pas de mal.
Amanda ramassait les bouts de papier abandonnés dans la rue, elle copiait des phrases gravées sur les portes des toilettes, les slogans alambiqués des tags le long de la voie ferrée. Elle collectionnait des bouts de prospectus, des coupures de journaux, des fragments échappés de la course effrénée du temps et, par elle, épargnés de l’oubli, non seulement archivés, mais aimés, choyés et même ressuscités, car en les connectant elle redonnait à vie qu’il ne possédait même pas avant. Elle les collait ensuite dans des cahiers, sur des murs, par-dessus le papier peint désuet des chambres de bonnes, elle en faisait des affiches. De la récup de phrases, avait dit Mathieu. Des créations absurdes à partir de détritus, de gribouillis dans la marge, de propagande décadente, ça ressemble à une définition de l’art contemporain, tu devrais les exposer, avait dit Leïla.
L’école était derrière eux depuis longtemps. Même ceux qui étudiaient étaient soulagés de ne plus y être. L’université n’avait rien à voir avec l’école. Même les formations professionnelles étaient un paradis à côté de l’école. Ils avaient tous beaucoup souffert dans les salles de classe, dans les gymnases, dans les cours de récréation. Pourquoi, demandait Leïla, malgré de si bonnes intentions, un si cuisant, si indéniable échec ? C’est très simple, disait Mathieu, dans le projet éducatif comme dans le reste de la société, ils n’ont pas su appliquer leurs propres idées. Pourquoi forcer un enfant à apprendre quand on sait qu’il est, par nature, intelligent ? Pourquoi toutes ces heures de matraquage, de verbes, de discipline, de coloriages entre les lignes, de lettres bien formées alors qu’il suffirait d’attendre, de laisser les enfants jouer en paix, et ils viendraient tout seuls au savoir. Ils viendraient, comme des petits agneaux, pas malléables mais affamés, pas suiveurs mais curieux, des petits agneaux aux yeux de braise. Ce qu’on nous inculque, avec la menace constante de l’échec scolaire, c’est à cacher notre amour pour le savoir et à nous sentir coupables de cet amour, comme si nous en étions indignes, comme si le simple fait d’être aimé par nous allait le salir. Ce n’est peut-être pas si simple, disait Pierre-Olivier. Peut-être que, si on laissait aux gens, dès leur plus jeune âge, comprendre que tout le monde est capable d’apprendre, ils ne voudraient plus, ils ne supporteraient plus d’être dirigés.
Il y a tout de même une utopie au cœur du projet de l’école publique, l’école pour tous, laïque, gratuite et obligatoire, disait Leïla. L’école, ce serait le lieu, le rêve de la République, si on considère que les enfants sont mieux dedans que dehors. Un enfant qui est battu dans sa famille, qui est abandonné, violé, forcé à regarder des films pornos chez lui, il arrive à l’école et personne ne le bat, personne ne le maltraite, il arrive prêt à apprendre toutes les tables de multiplication qu’on veut, pourvu qu’on le garde un peu de temps à l’abri. C’est ça, l’idée.
Rien n’aura eu lieu que le lieu, déclame Pierre-Olivier, apparemment un peu hors-sujet.
Lola, qui est le souffre-douleur d’adolescents rageurs de la République vingt heures par semaine, et qu’on appelle madame pour la faire chier, garde un silence mélancolique et ne sait pas trop quoi en penser.
On ne pense pas souvent à l’Est, dit Jérôme, mais il y a tout un continent inconnu vers l’est. La mer Morte. Le Kazakhstan. La Mongolie. La Sibérie ! La Chine !
Ils habitaient des appartements aux murs craquelés, des morceaux de plâtre tombaient parfois dans la sauce tomate. Il y avait de longs escaliers en colimaçon, des tomettes, des bruits de voisins. Ils habitaient à plusieurs, ils s’engueulaient pour le ménage, pour la vaisselle. Ils fumaient à l’intérieur avec les fenêtres fermées. Ils ne baissaient pas la musique.
C’est une question de mécanique, dit Mathieu. Pour aller à l’Est, il y a des montagnes à traverser. Il faut monter, ça complique nos affaires. Au Sud, ma foi, c’est souvent de la descente, au pire si le moteur nous lâche, on pourra pousser.
Tsour. Le Mzab. Le Tassili. Hoggar. Tamanrasset. Al-Djaza’ir. Al-Djaza’ir. Al-Djaza’ir.
Amanda surprend Mathieu en train de siffler une fille dans la rue. Elle lui fait un scandale. Il se défend comme il peut. Il attend que ça passe. Mais ça ne passe pas, Amanda ne peut pas laisser passer ça.
Putain, moi qui en ai tellement marre de me faire siffler dans la rue, me faire reluquer comme de la viande en vitrine, moi qui ne mets pas les habits qui me plaisent pour éviter qu’on m’emmerde, je sors maintenant avec un gros macho de merde, un porc qui siffle.
C’était un compliment. Tu sais très bien que c’est pas un compliment, siffler. Un compliment, c’est un truc qui fait plaisir. Siffler ça fait pas plaisir, ça fait accélérer le pas, ça fait baisser les yeux ou les lever avec colère, siffler c’est pour humilier, pour avertir qu’on est toujours à deux pas de vous violer, qu’il faut vous tenir à carreau. Siffler, c’est le son que fait le fouet quand il passe près de ton oreille.
