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Au temps de Ponce Pilate, gouverneur de Judée, Le Canard en Judée vit des jours difficiles. Le journal qui s’était fait connaître durant l’exil à Babylone par sa fameuse Une « LibéraSion ! » peine à retrouver le succès, d’autant plus qu’Hérode a coupé les subventions à la presse. Sous la pression, le directeur de la rédaction, Jean, journaliste intègre et passionné, lance ses reporters à la recherche des meilleurs scoops. Or, à l’approche de la Pâque, il se passe des choses étranges en Galilée et à Jérusalem...
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Seitenzahl: 184
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Conception couverture : © Christophe Roger
Illustration couverture : © Guézou
Composition : Soft Office (38)
© Éditions Quasar, 2019
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editionsquasar.com
ISBN : 978-2-36969-073-3
À Jean Mercier
Chaque matin, la tour de Siloé ouvrait ses portes à 8 heures. Collecteurs d’impôts, experts-comptables, auditeurs en tout genre, le gratin de la finance s’engouffrait dans le building flambant neuf inauguré à la dernière Pâque. Fierté de toute la ville, la tour faisait de Jérusalem la première place financière de la région. Plus d’une trentaine d’entreprises spécialisées dans la finance y avaient élu domicile, toutes plus puissantes les unes que les autres. Parmi elles, on retrouvait le siège de la Banque Nazareth & Palestine (BNP), la Haute Société Bancaire de Canaan (HSBC) ou bien encore les Mutuelles Malachie & Abraham (MMA).
La Judée vivait alors une période de croissance économique stimulée notamment par les travaux extraordinaires entrepris par Hérode le Grand au Temple de Jérusalem. Commencé quelques années auparavant, un chantier colossal devait permettre d’accueillir un nombre grandissant de pèlerins. Toute la ville bénéficiait de ce projet d’envergure. Cette reprise économique était la bienvenue pour une population qui vivait sous l’occupation des Romains depuis plusieurs décennies. Le journal Les Échos de Galilée n’avait d’ailleurs pas hésité à écrire dans un éditorial resté fameux : « Les Romains nous piquent notre pouvoir politique, mais pourvoient à notre pouvoir d’achat. »
Ce matin-là, au pied de la tour de Siloé, un petit groupe d’une dizaine de personnes finissaient de boire leur lait de chèvre en profitant d’un bain de soleil. Contrairement aux autres salariés, eux paraissaient moins affairés. D’ailleurs, à regarder leur vêtement, ils ne semblaient pas appartenir au même rang social. Point de belles tuniques en lin blanc bariolées de couleurs éclatantes, mais de simples habits usés par le temps. La plupart de ces hommes avaient la barbe mal taillée et les cheveux ébouriffés. De loin, on aurait pu croire à une bande de pêcheurs. Mais que pouvaient bien faire des pêcheurs au pied d’une tour d’affaires ? La mer était loin. Il pouvait tout aussi bien s’agir du personnel d’entretien. Cependant, connaissant les conditions de travail et le misérable salaire de cette catégorie d’employés, il était peu probable qu’ils passent du bon temps à siroter un lait au soleil en se gondolant de rire à intervalles réguliers. Non, les personnes chargées du nettoyage de la tour devaient, à cette heure matinale, être en train de rentrer dans leur gourbi, loin de la ville. Alors, ce devait être des artistes invités par un comité d’entreprise de la tour. C’était devenu une chose à la mode. Depuis qu’un économiste avait démontré qu’un salarié heureux était un salarié productif, les dirigeants s’étaient fait un point d’honneur à rendre leurs salariés heureux. Pour cela, ils organisaient des séminaires et invitaient régulièrement des clowns pour créer un esprit d’équipe. De ces sessions d’une après-midi, tout le monde ressortait généralement ravi. Chacun y voyait son intérêt, jusqu’au clown. Certes, celui-ci renonçait à son idéal d’artiste libre et fier de ses créations, mais il savait se satisfaire du pactole qui le faisait tenir jusqu’au séminaire suivant.
Quand le dernier eut fini son verre, un mouvement lent s’amorça. Le petit groupe passa devant l’entrée principale et se dirigea vers une porte dérobée qui ressemblait à première vue à un local à ordures. Sur le fronton du passage, on pouvait voir, taillée dans la pierre, l’inscription suivante : « Le Canard en Judée, journal indépendant depuis l’exil à Babylone. » Des journalistes. Il s’agissait donc de journalistes.
Au lieu de monter dans les étages de la tour, le groupe descendit par un escalier étroit. Après un dédale de couloirs embouteillés par des piles de livres et des rouleaux d’imprimerie, ils arrivèrent dans une vaste pièce aux bureaux éparpillés. Sur les murs, étaient encadrées les plus belles Unes du Canard en Judée. Celles qui avaient fait les heures de gloire du journal. Ainsi, au-dessus d’une grande carte de la Palestine où étaient indiquées les antennes régionales du Canard, figurait la fameuse Une « LibéraSion ! ». En photo d’illustration, le roi Cyrus en train de signer l’édit autorisant le retour des Juifs de Babylone au pays. Cette couverture avait beau être vieille de quatre siècles, elle faisait encore référence dans le milieu. Sur un autre mur, d’autres souvenirs. Des chroniques qu’un rédacteur en chef de l’époque avait eu la bonne idée de faire publier chaque semaine. Écrites par des pigistes psalmistes, elles avaient, du temps de la captivité à Babylone, ravi les lecteurs. « Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion. » Ce vers, sans doute le plus célèbre parmi les milliers d’autres, avait par la suite été traduit dans des dizaines de langues et même mis en musique.
Autre mur, autre fait d’armes dont pouvait s’enorgueillir le journal : une interview exclusive de Pompée, le général romain qui avait envahi la Palestine. Le titre énigmatique « Je vous ai compris ! » avait suscité au sein du peuple juif d’interminables palabres. Un peu plus loin, le long d’un couloir, était affiché un reportage complet sur les jeux du cirque à Rome. Car Le Canard en Judée était aussi apprécié pour ses grands formats. Les reporters partaient des mois pour ramener les histoires les plus exotiques. La seule consigne des directeurs de la rédaction était simple : « Étonnez-nous ! » Dans ce domaine, les journalistes du Canard excellaient jusqu’à l’épuisement. L’article « Sur les traces de la Reine de Saba » avait par exemple demandé quatre ans de travail à un journaliste qui était notamment resté bloqué à la frontière égyptienne durant sept mois pour un passeport invalide. Autre lieu, mais galère comparable, le reporter qui avait couvert la récente guerre des Gaules s’était retrouvé coincé sur le plateau de Gergovie durant la bataille qui avait opposé Jules César à Vercingétorix. Du fait des distances, son reportage intitulé « Un village résiste encore et toujours à l’envahisseur »était arrivé avec deux ans de retard en Judée – ce qui posa un certain nombre de problèmes car les légions romaines avaient, au moment du bouclage, déjà vaincu les peuples de Gaule à Alésia.
Outre les grands reportages, le journal était enfin reconnu pour ses enquêtes de terrain et ses journalistes d’investigation. Indépendant, Le Canard en Judée n’avait peur de rien. C’est d’ailleurs ce qui lui valait aujourd’hui de traverser une mauvaise passe. Le récent dossier sur le financement douteux du Second Temple de Jérusalem avait eu des conséquences fâcheuses en interne. Hérode avait coupé toutes les subventions à la presse et fait augmenter de près d’un tiers la TVA1. En quelques mois, les comptes avaient plongé dans le rouge, obligeant la direction à procéder à des départs anticipés. Mécaniquement, le manque de plumes avait engendré une baisse de la qualité du journal et une érosion des ventes. Si bien que Le Canard en Judée, pour la première fois depuis des décennies, se trouvait dans une situation critique. Certes, le journal comptait encore une douzaine de journalistes, mais les embauches étaient gelées. Déjà quelques bureaux en région avaient fermé, comme ceux de Tibériade et de Jéricho.
En ces temps de crise, Jean, petit-fils de Christian, était à la tête du journal. Jeune directeur de la rédaction, il était apprécié de ses journalistes, qui reconnaissaient en lui un homme intègre et passionné. Il avait commencé sa carrière dans un journal concurrent, Zélés sept jours, un hebdomadaire spécialisé dans l’actualité des divers courants juifs. Cette expérience lui avait permis d’être rapidement embauché dans le grand quotidien national Le Pharisien, journal duquel il avait par la suite claqué la porte, excédé par le dogmatisme de certains journalistes. Il avait alors rejoint Le Canard en Judée où il avait gravi les échelons. Rédacteur en chef du service Société puis des enquêtes, il avait ensuite été élu par ses pairs directeur de la rédaction.
1. Taxe sur les ventes d’articles.
Ce matin, Jean, petit-fils de Christian, était enfermé dans son bureau avec les administrateurs du journal. Du côté de la rédaction, l’émoi était palpable. Le bruit courait que le journal allait devoir déposer le bilan. Cinq siècles d’excellence journalistique étaient en train d’être soldés dans la pièce d’à côté. Dès lors, impossible pour les journalistes de travailler. Sans lâcher des yeux la porte du bureau de la direction, ils discutaient des conséquences catastrophiques qu’une fermeture entraînerait pour eux et leur famille. Plus largement, la faillite d’un titre aussi prestigieux était une très mauvaise nouvelle pour les libertés en Judée. Où trouverait-on des informations fiables et dûment vérifiées si le plus illustre des journaux de la région en arrivait à fermer boutique ? Ce serait le retour assuré des commérages, des rumeurs, des procès d’intention et de la suspicion généralisée. « Fermez des journaux, vous ouvrirez des cachots », avait-on l’habitude de répéter en conférence de rédaction. Mais que pouvaient-ils bien y comprendre, ces financiers en train de régler les comptes du Canard en Judée ? Formés dans les plus grandes écoles de commerce, ils y avaient appris des concepts qu’ils chérissaient plus que tout au monde. Le mot « rentabilité » les animait, celui de « bénéfice » les enivrait, les termes « retour sur investissement » les faisaient chavirer dans une transe insondable.
La porte s’ouvrit brutalement et trois hommes vêtus de tuniques en lin blanc bariolées de couleurs éclatantes sortirent l’air furieux.
– Trois mois ! Je vous donne trois mois, pas un de plus, pour faire rentrer des devises dans les caisses, hurla l’un d’eux. Vous m’entendez, tous les grattes-parchemins ? reprit-il en désignant la rédaction de son index menaçant. C’est la dernière fois que nous épongeons votre dette. Dans trois mois, nous liquidons le Canard si vous n’avez pas rétabli votre diffusion !
Les deux autres messieurs n’ajoutèrent rien à la charge du premier, si ce n’est des sourires narquois. Le trio partit en claquant violemment la porte. Estomaqués, les salariés mirent quelques secondes à réaliser ce qui venait de se passer. Jacques, fils de Martin, premier secrétaire de rédaction, se pressa auprès de son directeur. Celui-ci était prostré derrière son bureau, le visage caché entre ses mains.
– Mais qu’est ce qui a bien pu se passer ? demanda Jacques.
– Ils nous lâchent, répondit Jean d’une voix faible.
– Quoi ?
– Ils nous lâchent, ils arrêtent de nous financer.
– Mais… N’ai-je pas entendu qu’ils nous laissaient encore trois mois pour…
– C’est du flan ! coupa sèchement Jean tout en se redressant de son fauteuil. Ils n’y croient plus. Ils nous ont donné des objectifs impossibles à atteindre pour justifier la future liquidation devant la CCI1.
– Alors, c’est fini ?
Le directeur de la rédaction semblait ne pas avoir entendu la question. Il regardait, l’air absent, la liasse de documents que les financiers avaient déposée sur son bureau. On ne pouvait y lire que des chiffres. Jean paraissait perdu dans d’intenses pensées. Son index tapotait l’accoudoir. Jacques attendit un long moment. Les deux hommes se connaissaient très bien. Ils s’étaient rencontrés au service International du Pharisien et s’étaient vite liés d’amitié. Quand Jean avait pris la direction du Canard en Judée, il avait bataillé pour le faire venir. Professionnellement, le duo fonctionnait parfaitement. Les soirs d’après bouclage, ils sortaient prendre leur verre de Côtes du Nil au Comptoir de Sion, à deux pas de la tour de Siloé, rares moments de répit pour ces deux forçats de la presse. Bien souvent, leurs discussions aboutissaient à de nouvelles idées de reportages qu’ils étaient fiers de proposer le lendemain en conférence de rédaction. Le vin rouge avait la grâce de leur susurrer des projets géniaux. Comme ce soir où, après avoir épuisé deux cruches, Jacques avait eu la brillante idée de proposer aux lecteurs des croisières pour découvrir l’histoire d’une région avec un journaliste de la rédaction comme invité exceptionnel. Le projet fonctionna quelque temps. Tous les concurrents du Canard proposèrent eux aussi leurs voyages, jusqu’au jour où le bateau de la croisière« Au fil du Nil » sombra aux environs de Louxor. Les passagers s’en sortirent indemnes, mais ce fut un naufrage économique. Tout le monde s’arrêta de faire des croisières d’exception. D’autres projets novateurs étaient sortis de ces soirées au Comptoir : la création de l’institut de sondage BVA2, l’instauration des pages Météo dans le magazine, les petites annonces immobilières, le programme culturel à Jérusalem, les horaires des célébrations au Temple ou bien encore le fameux courrier des lecteurs publié à la fin du journal. À côté de ces innovations à succès, des idées moins brillantes. Comme celle d’organiser des grands débats entre les différents acteurs du monde politique et religieux en Judée. Ces soirées inédites devaient permettre au peuple de renouer avec les élites et le sens de l’action publique. Mais dans les faits, l’expérience vira au cauchemar, les invités politiques et religieux ne s’entendant sur rien, pas même sur leur temps de parole. Il n’y eut d’ailleurs qu’une tentative. Pour l’événement, le Canard avait privatisé les piscines de Siloé. Le public nombreux s’était installé dans les gradins. Mais les quatre débatteurs n’étaient pas encore arrivés que déjà leurs supporteurs en vinrent aux mains. La soirée qui se voulait être un grand moment politique se termina en pugilat dans les bassins. Six blessés légers furent à déplorer. « Quelle indignité ! », avait titré le Canard dans son édition du lendemain, annonçant à ses lecteurs que l’expérience ne serait pas renouvelée de sitôt. « Les Athéniens en rient encore ! », pouvait-on lire dans une tribune bien sentie des pages Idées du Canard.
Bref, la liste des innovations lancées par le duo Jean-Jacques était aussi longue que le nez de Cléopâtre. Cependant, ces derniers temps, les projets étaient pour la plupart restés dans les cartons, bloqués en conseil d’administration par les propriétaires du journal. « Trop cher », « trop risqué », « trop compliqué » : tel était le triptyque qu’on leur ressortait presque à chaque coup lors de ces réunions interminables. De fil en aiguille, ils en avaient perdu toute créativité, et le Canard ne s’était pas renouvelé depuis près de trois Pâques.
– Tu m’entends, Jean ? Ça veut dire que c’est terminé ? finit par relancer Jacques, debout sur le pas de la porte.
Jean releva la tête lentement.
– Convoque toute la rédaction, veux-tu ? Réunion dans cinq minutes. Je veux que tout le monde soit présent. Et ferme la porte derrière toi s’il te plaît.
Jacques s’exécuta sans broncher. En se retournant, il comprit qu’il n’aurait pas à prévenir grand monde car tous avaient entendu la conversation. Dans la salle de réunion, il n’y avait pas un bruit. Les douze journalistes étaient-là, autour de la table. Jean entra d’un pas étonnamment pressé.
– Bon, les amis, je ne vais pas y aller pas quatre chemins, commença-t-il.
Immédiatement, Jacques fut interloqué par le ton et la mine de son ami. À vrai dire, l’homme qui venait d’entrer dans la salle n’avait pas grand-chose à voir avec le directeur de la rédaction abattu d’il y a quelques minutes à peine. Il avait semble-t-il recouvré toute son énergie.
– Dans trois mois, les huissiers vont venir pour saisir vos bureaux, vos chaises, vos livres, vos plumes, reprit-il. Pas besoin d’ergoter très longtemps : nous sommes cuits ! Les comptes sont dans le rouge, nous avons perdu les trois quarts de nos lecteurs et nos charges ne cessent d’augmenter. L’aventure du Canard en Judée se terminera dans trois mois. Hasard du calendrier ou mépris de nos créanciers, cela coïncidera avec la Pâque. La ville sera en fête. Nous, nous serons sous terre. Bien. Maintenant que les choses sont dites, je voudrais faire une annonce.
Que pouvait-il bien ajouter à cette bombe qu’il venait de lâcher ? Sans oser le dire ouvertement, certains autour de la table se demandèrent comment leur patron pouvait parler avec un tel détachement. Devant l’absence de réactions, Jean poursuivit :
– Depuis que je suis directeur de la rédaction, j’ai toujours exercé mon métier avec passion. Mon épouse pourra facilement convaincre ceux qui en doutent encore, elle qui me reproche de n’être jamais à la maison. Pour la petite histoire, je dois vous avouer que durant un temps, elle a même cru que j’avais pris une maîtresse !
Quelques rires brisèrent l’atmosphère lourde, mais très vite les sourcils se froncèrent à nouveau. Jean reprit en pesant chacun de ses mots :
– J’ai mis mes tripes dans ce journal. J’ai mis mon argent, ma santé, ma famille. Pas un instant, cette rédaction n’a cessé d’habiter mon cœur et mon esprit. J’aurais voulu, bien sûr, bousculer davantage les conservatismes pour répondre aux attentes des lecteurs. En interne, parfois, nous avons connu des moments difficiles, des désaccords et même quelques accrochages. Mais je suis fier du travail que nous avons accompli ensemble. Parce que tous, autour de cette table, nous avons l’amour de ce métier. Oui, nous pouvons être fiers d’avoir inscrit une très belle page dans l’histoire de ce journal qui nous dépasse.
Jean continuait son discours, mais déjà des yeux commençaient à se remplir de larmes. L’un des vieux briscards du Canard, un certain Cornélius, se moucha si fort que Jean dû s’interrompre quelques secondes. Avant d’embrayer de nouveau :
– Depuis des mois, nos propriétaires nous brident pour limiter à tout prix les coûts de production. Ils nous brident aussi par crainte de déranger les élites. « À quoi bon faire des vagues », répètent-ils sans cesse. On connaît la chanson. La stratégie de la tiédeur nous a conduits tout droit dans le mur. Maintenant que nous y sommes, voilà ce que je vous propose. Nous avons encore trois mois. Trois mois pour faire le journalisme que nous aimons. Trois mois pour rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui ont fait de ce journal un monument. Tous les projets d’articles que vous aviez enterrés, ceux qui vous avaient été refusés faute de moyens, ressortez-les et lancez-vous. Allez par toute la Judée rencontrer, enquêter, récolter. Allez jusqu’en Galilée, rapportez-les plus beaux reportages, les plus grands inédits. N’ayez pas peur de travailler sur les sujets sensibles, ce sur quoi il nous était interdit d’enquêter jusqu’alors. Je prends l’entière responsabilité de ce qui sera publié.
– Et avec quel argent ?
La question avait jailli d’un coup. À vrai dire, Jean sut sans même regarder de qui elle provenait. Jéroboam, un journaliste qui lui donnait du fil à retordre depuis des années. Personne ne savait vraiment pourquoi il faisait encore partie de la rédaction. Son tempérament était des plus détestables. Il critiquait tout, ne croyait en rien, n’espérait rien, ne se réjouissait jamais.
– Tu as tout à fait raison, Jéroboam, répondit Jean calmement. Je n’ai pu obtenir grand-chose de nos financiers. Trop peu pour réaliser nos ambitions.
– Nos ambitions ? répliqua Jéroboam. Je ne crois pas avoir évoqué les miennes, fit-il mine de s’interroger en se tournant vers ses collègues.
– Pour l’argent, voilà ce que je propose, reprit Jean sans relever l’impertinence de son journaliste. Nous ne ferons pas de reportages dans un rayon de plus de 1 200 stades pour limiter les frais de déplacement. Quand nous nous déplacerons, évitons au maximum les auberges, préférons les repas et les nuitées chez l’habitant. Et pour nos salaires, il faudra accepter de ne pas avoir plus. Pour ma part, je décide de mettre mes prochaines payes dans la caisse des reportages.
– Quelle démagogie ! ironisa Jéroboam en se balançant en arrière sur sa chaise. Regardez comment celui qui nous a mis dans le pétrin se fait passer pour un bienfaiteur. Vous ne voyez pas qu’il nous embrouille totalement ? Avec sa stratégie de la terre brûlée, il va nous faire sauter nos indemnités de licenciement. Il veut se la jouer grand reporter alors qu’il a coulé le plus grand journal du siècle ! C’est un imposteur, un…
– Assez ! hurla Jacques. Jean est encore directeur de la rédaction. Il a proposé quelque chose. Que ceux qui ne souhaitent pas participer à ce dernier projet s’en aillent. Et qu’ils s’en aillent maintenant.
Jéroboam se leva d’un bond, certain de soulever un vaste mouvement de rejet. Mais personne ne le suivit. Il s’en alla, humilié. Jacques, fils de Martin, fit un clin d’œil à Jean, qui reprit :
– Bon, maintenant que nous sommes au complet, mettons-nous au travail. Commençons par faire un tour de table sur les actualités.
Comme par magie, l’atmosphère chaude et animée d’une conférence de rédaction revint. Les sujets jaillirent, furent débattus, écartés, retravaillés. Chacun y allait de son analyse. Parfois, un fou rire gagnait la table lorsque tel ou tel journaliste s’égarait dans des explications loufoques ou obscures. Mais le calme revenait vite quand le vieux Cornélius rappelait tout le monde à l’ordre. Journaliste de talent et grand sage du Canard en Judée, il était doté d’une mémoire d’éléphant et connaissait le journal comme sa poche. Il savait si tel ou tel sujet avait déjà été traité par le passé, avec quels angles et quelles avaient été les signatures.
– Au fait, Cornélius, interpella Jacques. Dans toute ta carrière au Canard, saurais-tu nous dire quels sont les articles qui ont le mieux fonctionné ?
– En quarante ans de carrière, tu imagines qu’il y en a eu un paquet ! répondit Cornélius.
– Certes, mais est-ce qu’il y en a qui te reviennent à l’esprit ?
– Je me rappelle une série d’articles que les lecteurs s’étaient arrachés, mais cela remonte à un bail.
– Avant le lancement des travaux du Temple par Hérode ?
– Non ! quand même pas. Mais ce n’était pas si longtemps après le début des travaux. Le journal avait lancé sa rubrique « Faits divers ». Les ventes s’étaient envolées.
– Mais alors pourquoi les avoir arrêtés ? s’étonna Jean, intéressé.
– Comme d’habitude ! L’un de ces articles avait causé pas mal de soucis au journal… Le directeur de la rédaction ne voulait pas d’ennuis avec les autorités. Il a tout stoppé.
– Tu pourrais nous retrouver ces numéros ? demanda Jean.
Pas la peine de le répéter par deux fois. Cornélius était déjà en route vers les caves où étaient stockées les archives. Tous les numéros du Canard en Judée y étaient précieusement consignés. En quelques minutes, il remit la main sur ces éditions vieilles de plus de trente ans et rapporta une pile de numéros à la rédaction.
Jean se saisit des journaux et montra les Unes à tous les journalistes.
– Tiens Jacques, veux-tu nous lire un premier article ? demanda-t-il en lui faisant passer la gazette.
Jacques lut d’une traite l’article principal.
C’est une bévue que la brigade des douanes de Judée n’est pas près d’oublier. Mardi soir, trois individus de type oriental se présentent au poste frontière. Très vite, les policiers sont interpellés par leur attitude étrange.
