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Le lecteur est un metteur en scène de lui-même.
Les paysages de notre vie changent selon notre envie de voyage.
La trame de fond de cette histoire, met en évidence le vieux conflit entre la raison et les émotions, où Spinoza disait, qu’en dernier recours, les émotions ont toujours le dessus sur la raison.
Une amie, a très bien résumé, l’évolution surprenante du personnage.
« J’ai marché pieds nus dans l’histoire de cette femme, que l’on disait aussi lisse qu’un galet, poli par des siècles de marées pour m’associer à sa naissance : naissance de son rire, naissance de son trouble, naissance de ses doutes, naissance de ses émotions, naissance de ses fantasmes. Les mots prenaient la couleur, la douceur, le rire et l’interrogation d’acteurs sortis tout droit d’un imaginaire d’enfants frais, joyeux et limpide comme la rosée du matin. Les mots sur les images ou les images sur les mots, Céline, hommes ou femmes ou les deux à la fois, peu importe du reste : barman, conteuse, voleuse, coupe à elle seul, étrangère à elle-même ou amoureuse d’elle-même, tournant en rond dans la cellule de ses pensées, actrice et metteur en scène de son histoire, cherchée cherchant, ballottée, vidée de sa moelle ou gorgée de son Plaisir, surprise ; sortant de sa coquille comme le papillon de sa Chrysalide, réfléchissant les ondes et les palpitations de son éveil à ce que la vie pouvait lui offrir de plus lumineux : l’éclat d’un miroir ; sa transparence ? Et l’émotion de la chute comme une plume de duvet se posant sur l’herbe fraiche ; une ballerine sortie de notre monde de pesanteur évoluant entrechats pour venir saluer son public. »
Marie-Françoise Tillet
À PROPOS DE L'AUTEUR
Réjean Tremblay est né en 1947 à Montréal, au Québec. Docteur en science politique, auteur de six livres dans sa discipline, avant de se lancer, sans trop savoir pourquoi, dans l’aventure romanesque, sans doute inspiré de son expérience de marin autour du monde la tête dans les nuages et le sextant à la main à la recherche de l’horizon et de son habitude de plonger sa tête sous l’eau dans les fonds sous-marin de toutes ses mêmes mers du monde, pour remplir ses yeux de couleurs et de vie.
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Seitenzahl: 233
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Réjean Tremblay
Le cap Bonaventure
Céline Ponsard
« Ne pas rire, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre. »
–Spinoza
« L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, c’est pour ça que le présent nous échappe. »
–Flaubert
« Bento s’efforce alors d’oublier le monde extérieur, plonge en lui-même et songe à ce curieux duel entre raison et émotion, à l’issue duquel la raison est toujours vaincue. »
–Yalom
Couverture
Titre
Remerciement
La naissance
Les trois coups
Le voyage sédentaire
Du noir et un peu de Blanc
Mère ou Grand-mère !
La fortune de Robin des Bois
Le théâtre de marionnettes
La porte qui claque
Le double jeu
La surprise
Un brin de folie
Une simple discussion entre amis
Le feu à la vie
L’éternité du cap Bonaventure
PLACE AU THEATRE
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Cover
A Hélène, amoureuse de la littérature, pour son accompagnement joyeux et indispensable à la réalisation de ce rêve.
Professeur passionné pour ses élèves dans l’enseignement.
Céline Ponsard vient de prendre sa retraite. De ce moment de sa vie, elle n’en réalise pas encore la portée. Il s’agit, pour elle, d’un autre jour, sans plus. L’expression « un autre jour » ne convient pas tout à fait à son état d’esprit, à sa manière... d’appréhender le monde. Elle ne répondrait sans doute rien si on lui demandait : « comment envisagez-vous de vivre votre retraite ? » Surprise par la question, elle demeurerait sûrement muette. Peut-être, ferait-elle la sourde oreille ou se débarrasserait-elle de la question en en posant une autre : « que feriez-vous à ma place ? » ou par une remarque telle que « on verra » ou plus exactement « qui vivra verra » ou répondrait-elle tout simplement par un sourire naturel ? Un sourire de bon ton, ni trop large, ni trop niais demeure souvent la meilleure réponse. Le sourcil qui se soulève légèrement, des yeux qui regardent vers le haut, une joue qui se creuse doucement convient parfaitement. Attention, il ne s’agit pas d’ouvrir les yeux en plissant le front ou pire de faire un clin d’œil. Cette expression pourrait être perçue comme un affront, une intrusion, un reproche d’avoir osé une telle question. Un seul côté induit automatiquement un sourire dans le coin de la lèvre opposée. Un genre de sourire en coin qui en impose par sa légèreté. Intuitivement, Céline s’exprime par ces messages extra linguistiques plus que par la parole. Ce regard, ce sourire veulent tout dire et ne rien dire à la fois. Pour certains, c’est le signe d’une connivence. Pour d’autres, celui du secret, d’une surprise bien gardée, d’une évidence partagée. Pour d’autres encore, c’est l’interprétation de la peur, du doute, du domaine réservé, d’un avenir sans réponse, d’un lieu de désespoir ou de paix. Le sourire de Céline suspend, en quelque sorte, l’obligation de savoir, il freine la curiosité. Le curieux, pris au piège de la patience ou du secret, baisse les yeux, il est frustré ou indifférent. Poliment l’auteur d’un tel sourire remercie l’observateur, l’inquisiteur, avec tous les honneurs qu’il mérite. Céline utilise souvent cette expression du visage, somme toute banale. Elle s’amuse des réponses multiples que ce tic suscite chez les autres. Quelquefois, elle joue à prédire la réponse de son interlocuteur. Plus que tout, ces interprétations lui révèlent, la personnalité des gens. Les optimistes abordent un large sourire. Les pessimistes haussent les épaules. Les réalistes croisent les doigts ou touchent du bois. Les indécis se dandinent d’un pied sur l’autre ou balancent la main en voulant dire “couci-couça”. Les commères frustrées rentrent les épaules ainsi que leur colère. Ce sourire lui permet de s’adapter au mieux à chacun. Céline agit ainsi, instinctivement. Si elle adopte cette attitude, ce n’est pas pour être appréciée, mais pour être efficace : rendre service sans perdre trop de temps ni se laisser envahir ou s’investir personnellement, nécessite un accueil chaleureux. Cette attitude d’ouverture, de fermeture, d’écoute, d’indifférence, d’inattention, de présence, définit en quelque sorte la méthode de Céline Ponsard. Chacun à sa manière interprétait l’attitude de Céline selon sa personnalité. Certains croyaient qu’elle faisait des miracles. D’autres étaient convaincus qu’elle fournissait un travail considérable. Tandis que certaines personnes affirmaient qu’elle répondait à leurs demandes avec efficacité, un point c’est tout. En tout cas, tous se sentaient bien accueillis.
Comme tout le monde, Céline affiche une série d’expressions pour se débarrasser d’une question encombrante ou sans intérêt, à laquelle elle se refuse de donner une réponse. Elle adapte sa réaction, en fonction des personnes. Elle évite à tout prix de vexer, de choquer. Céline se soucie que chacun se sente écouté avant tout. Elle se concentre, par habitude, sur le sens caché derrière les émotions. Elle enregistre chaque mot, prend en compte l’intonation, l’attitude, le contexte dans lequel les demandes se présentent. Elle apprécie ainsi le poids sentimental de ces demandes, sans négliger leur contenu. L‘important dans son travail consiste à écouter et à s’adapter aux humeurs de chaque personne. Celle qui se sent importante considère que la solution proposée est la meilleure, car ne pas se sentir valorisé laisse l’impression d’indifférence et plus grave encore d’incompétence. Pour Céline, il n’existe jamais une solution unique face à une difficulté. Les gens concluent le plus souvent par : « et vous, que feriez-vous à ma place ?».
Selon Céline, les réponses aux histoires que l’on raconte demeurent moins importantes que la présence, que la qualité de l’écoute. L’essentiel consiste à entendre, à écouter et non à commenter les histoires de chacun ou de chacune. Céline se contente de répéter la procédure à suivre pour résoudre le problème. Elle enfonce le clou avec le mot magique « vous verrez c’est facile, je m’en occupe faites-moi confiance ». Pour elle, le mot difficile est à bannir. La référence à une situation complexe entraine instantanément la réflexion : « oui avec l’administration c’est toujours difficile, voire impossible ». Aujourd’hui, on entend sur toutes les lèvres que c’est difficile, comme si cela était un argument convaincant et réfléchi, le signe d’un esprit profond. Le « Je m’en occupe » évite le réflexe du « j’aimerais bien vous voir à ma place ». Le « fais un effort tu vas y arriver », répété mille fois par certains parents et enseignants, accentue le manque de confiance en soi, il ancre en nous l’idée que si une difficulté ne peut se résoudre instantanément c’est évidemment parce qu’il n’y a pas de solutions ou s’il en existe une, elle sera imparfaite donc ça ne sert, en définitive, à rien. Selon Céline, certaines personnes en sont tellement persuadées, qu’il est même impossible de les aider. Les expressions telles que « je ne sais pas pourquoi je suis venu, vous êtes bien gentille, mais je sais que je perds mon temps ». Le « faites-moi confiance » élimine définitivement tout doute, il établit un lien de confiance indiscutable.
Céline, confrontée à la question de son devenir en tant que retraitée, ne sait pas sur quel pied danser. Ce type de réflexion, sur l’avant ou l’après de quoi que ce soit dans la vie, lui passe carrément au-dessus la tête. Elle vit chaque moment totalement dans l’instant présent. Pour Céline, s’interroger sur la retraite équivaut à répondre à l’expression « quel temps ! » sachant que la réponse « chaud, froid, pluvieux, temps de chien à ne pas mettre un chat dehors, quel soleil éblouissant » revient à constater le temps du jour, sans pouvoir le modifier. Je parle ici de l’écho que cela produit en elle. Pour Céline, le temps qu’il fait, demeure celui du temps présent, sans état d’âme. L’état d’âme de Céline procède plutôt d’un sentiment de communion avec l’environnement comme si le temps qu’il fait, et bien d’autres choses dans sa vie, faisaient partie de son temps, sans plus : un sentiment de plénitude, de joie simple dans l’acceptation de la vie qui s’écoule. Elle ressent la même indifférence face la colère des uns ou à la joie des autres. Le bonheur ne domine pas la tristesse. Ils se côtoient, se rapprochent, s’éloignent. Ne jamais décolérer ou sauter de joie éternellement ne tiennent pas longtemps. Pour Céline, le tonnerre occupe sa place dans la nature autant que l’arc-en-ciel, la chaleur ou le froid. Au fond, pour elle, porter attention au babillage aide sûrement à la conversation, à être reconnu, mais ne favorise pas toujours la réflexion et ne remplacera jamais l’action, le travail bien fait. Pour Céline Ponsard, prendre sa retraite est impossible. Prendre à pleines mains le temps pour le tirer de toutes ses forces vers l’avenir, c’est croire au pouvoir illusoire d’une boule de cristal plongée dans un futur rempli d’angoisses ou remplie de sirènes enchanteresses. Il est préférable pour Céline de se focaliser sur les envies du jour présent.
Toutes les personnes qui l’ont connue, croient qu’elle baigne dans une infinie tristesse à l’idée de quitter son travail. Tous affirment qu’elle retient ses larmes, que l’émotion l’étouffe. Sans aucun doute possible, elle craque intérieurement devant tous les sincères remerciements qu’on lui témoigne. Tout le village réuni vient de lui offrir un gigantesque bouquet de fleurs, en reconnaissance de son dévouement et on peut ajouter, sans peur de se tromper, de la gentillesse dont elle fit toujours preuve en tant que secrétaire de mairie. Il ne manque rien à la fête : le Maire avec son écharpe tricolore, les jeunes filles et les garçons portant les fleurs. Les petits fours et les gâteaux ne manquent pas non plus. L’épicier offre même le champagne. Heureusement pour Céline, il n’y a pas de chorale, ni de fanfare au village. Elle a organisé cette petite fête à son habitude, comme s’il s’agissait de l’anniversaire d’un quidam quelconque. La coutume veut des fêtes, alors Céline les organise comme elle ouvre le courrier, la porte de son bureau, à l’heure, le matin et l’après-midi. « Ainsi font, font, font les petites mains habiles, ainsi font, font, font trois petits tours et puis s’en vont » et cela décrit au plus près sa manière de vivre. D’un regard circulaire, elle s’assure que tout le monde trouve son compte. Tous lisent dans son attitude son émotion et sa gratitude. Pourtant, elle ne change rien à sa façon d’être habituelle. Le seul changement est indépendant de sa volonté. Tous les yeux restent pointés sur elle et non sur le Maire. Mais comme celui-ci se tient habituellement à son côté la différence ne frappe pas Céline. Elle se sent détendue et distante, discrète et souriante comme toute secrétaire de mairie. Après la cérémonie, elle ne range pas les tables. Elle rentre chez elle plus tôt. Elle ressent cette différence avec un léger étonnement, avec un sourire en coin, pour elle-même.
Toujours soignée de sa personne, par goût, et jamais pour la frime et surtout pas par devoir. Elle aime tout simplement son corps et l’habille pour lui faire plaisir. Ce corps lui rend, d’ailleurs, toute l’attention dont il fait l’objet. Il s’embellit, on peut le dire comme ça, avec l’âge.
Ce que je dis de Céline Ponsard vient de mon ressenti. Jamais, elle-même, ne s’exprime ainsi. Comme elle vit dans l’éternel moment présent, elle ne se regarde pas vivre. Elle n’exprime, ni ne décrit le pourquoi et le comment de ses actions. Les images du passé qui la traversent s’inscrivent automatiquement dans sa manière de vivre au jour le jour. Elle conserve ainsi de nombreux souvenirs. A la demande, elle raconte des anecdotes, toujours avec passion. Céline a d’ailleurs une très bonne mémoire. Elle revit les scènes du passé... comme si elle les vivait au présent... bien sûr. Si on lui demandait comment elle fait pour se souvenir des moindres détails et comment elle fait pour les raconter avec autant de conviction, elle ne saurait sans doute pas quoi répondre. Elle ressent, tout simplement, cette référence au passé, comme un conte qui colore son présent et plus encore qui la projette dans le futur. Elle perçoit l’image qu’on lui renvoie d’une personne âgée qui s’accroche à ses souvenirs. Elle ne manifeste jamais son aversion viscérale de l’étiquette, qu’on colle facilement aux vieux, de peur de vexer son interlocuteur. Pour ne pas troubler la personne est un peu exagéré... c’est plutôt par habitude. En fait non, ce n’est pas par habitude, mais je n’ose le dire… c’est par nature.
On retient d’elle sa maîtrise de la comptabilité, son efficacité dans l’organisation des réunions de mairie et des fêtes du village, son esprit de synthèse. En fait, ce petit village ne connut que deux maires. Le premier, déjà vieux lorsqu’elle prit son service, lui apprit les bases de son travail. Au début sans compétence particulière en matière de secrétariat, elle apprit rapidement à se débrouiller. Chaque problème trouvait, comme on peut dire, sa solution naturellement. L’évolution de sa carrière de secrétaire importe peu, bien qu’elle contribuât au développement de sa personnalité, de sa féminité, de sa créativité, de son naturel devant toutes les situations rencontrées durant, ses trente ans de vie publique. Je parle d’elle comme d’une députée, d’une cheffe d’état, là j’exagère vraiment, même si on prenait l’habitude de la prendre pour le maire.
Selon l’expression populaire l’âge de la retraite constitue une étape. On ajoute, curieusement « ce n’est qu’un cap à passer ». Mais pour celui qui se situe en face du cap à franchir, c’est souvent une toute autre paire de manches. Plus on vieillit, plus on minimise en soi-même l’énormité du passage à franchir. On espère même, en silence, qu’il y en aura encore des milliers d’autres...encore quelques-uns, ou tout simplement au moins un à affronter avec plaisir. La retraite signifie, pour beaucoup, un monde de repos libéré des servitudes du travail. Céline, pour sa part, ne considérait pas son travail comme une corvée. Sa retraite n’est donc pas, pour elle, un cap à affronter, mais un plaisir à découvrir. Plus on est jeune plus le cap à franchir semble imposant. Toute tentative de relativiser la difficulté devient une insulte à la personne. Proposer de changer de route ou d’attendre des temps meilleurs pour contourner ce cap provoque la même incompréhension. Les vieux, quand il s’agit des jeunes face à leurs difficultés, soulignent que s’ils ne passent pas ce cap maintenant, ils ne le passeront jamais. Avec l’âge, on devrait pourtant savoir qu’il n’y a jamais de cap de la dernière chance. Les caps et les détroits ne sont jamais une bonne affaire, sauf si on réussit à bien les négocier. Pour Céline, l’expérience est la somme lumineuse de nos échecs plus que de nos succès. L’évocation du cap Horn rend muet. Le cap Sicié, on s’en vante avec raison. Le cap Corse par beau temps est magnifique. Le cap Bonne-Espérance cache l’Indien et ses tourmentes. Pas surprenant que les Portugais l’appelaient le « Cabo Tormentoso ». Les réjouissances des fêtes de la retraite se font souvent la larme à l’œil, pour celui qui part, sans illusion, vers une fin prochaine. Mais, pour l’heure et à la veille de passer ce cap de la retraite, aucune image ne traverse la tête de Céline Ponsard. Pour elle, l’heure de la naissance n’importe pas plus que l’heure de la retraite ou que toute autre heure de la vie. Cette manière d’être et de penser de façon rectiligne caractérise la vision du monde de Céline. Aucune seconde ne se ressemble et toutes se reconnaissent. Les heures ont cela de particulier : elles se tiennent toutes les unes aux autres avant de lâcher prise, comme toute chose de la vie. Céline compare certainement le temps qui passe à des gouttes d’eau dans la mer, toutes différentes et inséparables. Il faut dire que Céline fonctionne surtout par comparaison. Elle conserve, de son enfance et à son insu, cette habitude de toujours partir dans les nuages ou sur la lune où l’on se joue, si facilement et si spontanément des mots. Cette façon de quitter la réalité immédiate lui permet de réfléchir, de se concentrer sur la recherche de vivre le quotidien. Heureusement, diriez-vous, qu’elle garde pour elle ces associations d’idées. Cette façon de quitter la réalité immédiate lui permet de réfléchir, de se concentrer sur la manière de négocier les contours de la vie sans s’enfermer dans la recherche de solutions parfaites. Pour elle, il faut laisser le temps au temps, c’est-à-dire toujours avoir la possibilité de remettre à plus tard ce que l’on peut faire aujourd’hui. Cette manière d’être, lui permet de ne pas dramatiser les situations, de prendre du recul, d’être plus efficace. Mais cette façon qu’elle a d’appréhender le réel ne parvient pas parfaitement à décrire la pensée de Céline Ponsard. Son esprit est plutôt complexe, et donc insaisissable. Aimait-elle son travail ? Elle ne saurait sans doute pas le dire elle-même. Les deux Maires qui se sont succédés pendant sa carrière jureraient leurs grands dieux de la passion de Céline pour son travail. En fait, sa vraie passion c’est la lecture. Elle s’occupait, en plus du secrétariat de la mairie, de la bibliothèque municipale. Elle en profitait pour commander tous les nouveaux romans dont elle rêvait, qu’elle désirait plutôt, ou plus précisément ceux qui lui tombaient sous la main, par le truchement des émissions littéraires ou des nombreuses publicités qu’elle recevait à la bibliothèque. Dans la lecture, réside son secret, qu’elle même ignore sans doute.
Quelle différence existe-t-il entre la fiction et la réalité ? Pour Céline, il y a une parfaite adéquation entre le réel et l’imaginaire. La fiction se projette dans la réalité comme le fleuve dans la mer. La relativité adoucie les mœurs. Le doute apaise les aspérités de la vérité. Les certitudes disparaissent avec le sourire. Un roman éclaire la vie intérieure et teinte nos actions. Éprise de littérature comme elle l’est, pour elle la fiction demeure une projection de la réalité ou plus précisément un vécu qui ne demande qu’à être vécu, un éclairage de la vie intérieure, une présence dans ses choix. La littérature, pour Céline, est un espace en attente d’un vécu. Pourquoi cette pensée lui vint-elle de faire la démonstration que les romans, puisqu’ils naissent dans l’imagination des hommes, n’attendent qu’à être vécus ? Il lui tardait après l’école de renter à la maison. Depuis toute petite, Céline trépignait d’impatience de retrouver le livre laissé en plan la veille. Dès qu’elle rentrait chez elle, tout doucement, sans se précipiter, elle montait les escaliers, ouvrait la porte de sa chambre et la couverture de son livre et se glissait sous sa couette. Ces gestes se répétaient, presque chaque jour, instinctivement. Le livre l’attendait plus qu’elle le désirait consciemment. C’était ce qu’il fallait, un point c’est tout. Alors que les autres enfants préféraient sans doute retrouver leur goûter et leurs jouets favoris. Céline dévorait les mots enfermés entre les deux couvertures, comme un immense goûter fort appétissant. Remarquez qu’elle ne s’ennuya jamais ni à son boulot, ni dans sa vie en général. Les livres prenaient possession d’elle tout doucement à heure fixe. A présent, dans sa nouvelle vie, les livres ne se sentiront plus abandonnés pendant la journée. Céline n’a plus que l’embarras du choix pour se replonger corps et âme dans ses lectures préférées. Elle peut vivre maintenant des semaines et des mois la tête et le cœur dans un seul chapitre, nuit et jour. Interpréter un scénario prend plus de temps que de le lire. Vivre un roman permet d’en savourer tous les contours, toutes les nuances. C’est comme pour apprécier les aliments, il ne faut pas manger trop vite et prendre le temps d’y tremper son nez et d’y mouiller ses yeux. Les personnages de romans ne nous apprennent qu’une infime part des enseignements qu’ils pourraient nous apporter sur le sens de la vie. On lit toujours trop vite. Se mettre dans la peau d’un personnage, prendre le temps de s’identifier corps et âme à cet autre, devraient faire partie de la lecture, du temps de vivre. Les obligations nous empêchent de lire vraiment et parce que la lecture demeure un passe-temps, Céline en fera un mode de vie. Sans s’en rendre compte, toutes ces idées s’insinuent, se bousculent, à sa grande surprise, dans sa tête. Céline avait pris plaisir à lire, bientôt, elle se laissera envahir par un plaisir fait de chair et d’os et non limité au vagabondage de l’esprit. Une joie inconnue, mystérieuse, celle de laisser glisser son esprit autour, voire au-delà de la lecture. Elle réalise qu’elle n’aura plus à abandonner son roman dans l’avenir. Abandonner reste un très grand mot pour Céline, il conviendrait mieux de dire changer d’occupation. Elle n’aura, à partir d’aujourd’hui, que l’embarras du choix pour se replonger dans un autre chapitre. Elle pourra vivre des semaines et des mois la tête et le corps dans un seul chapitre nuit et jour. Elle ne se pose pas la question d’où cela peut bien la mener, comme à son habitude. Elle décide donc de vivre, de mettre en scène dans la réalité un, et pourquoi pas des chapitres, au hasard des meilleurs romans lus tout au long de sa vie. Elle incarnera, donnera vie à des dizaines de personnages de roman dans sa vie de tous les jours. Elle prouvera et éprouvera ainsi leur existence. Elle les tirera de leur berceau de papier. De signes imprimés sur une page blanche, ils prendront enfin chair. Elle leur donnera vie en leur donnant la parole. Elle leur inventera un présent. Ils pourront donc se fabriquer un passé et pourquoi pas un futur. Un roman se raconte dans un film, une pièce de théâtre dans un bout de vie. Le roman est confronté à la réalité de réelles personnes, c’est une forme de théâtre réalité. Pour Céline, la différence consiste à trouver des figurants et les mettre en scène à leur insu, dans leur vie de tous les jours. Devient-elle folle en prenant sa retraite ? Nombreux seraient tentés de croire que la retraite lui est tombée sur la tête. Mais, heureusement personne ne connaissait son projet. Il s’agit, pour elle, de s’amuser, de vivre tout simplement, de renaître, naître avec un bagage immense de poésie dans un nouveau monde, un monde désormais à l’envers. On la prit pour une aventurière, une personne imaginative, une marginale, une “déplacée”... pour son âge, mais jamais pour une folle.
Céline se prépare donc à adapter à la vie et non à l’écran une partie d’un livre. Elle doit se glisser dans la peau des personnages et les mettre en scène dans son propre vécu. Ce roman raconte comment une femme arrivée de nulle part, sans rien, dans une grande ville, fut confrontée à une nouvelle naissance.
Le lendemain de sa retraite Céline s’habille d’une robe simple de douce couleur, de chaussures sans talon. Surtout pas de vêtement gris qui risqueraient de la vieillir, ni de vieilles chaussures rabougries, mais des mocassins dansants. Contrairement aux gens de sa génération, elle ne porte jamais de souliers à talon haut. Elle prend aussi le temps, comme d’habitude, de se maquiller. D’ailleurs, l’auteur ne donne aucune indication à ce sujet. Après tout, il va de soi que tout acteur passe au maquillage, avant de monter sur scène. Elle exerce, après tout, son nouveau métier de metteur en scène avant de le cumuler à celui d’acteur. Quelques touches de couleur discrète soulignent la force de son regard et de son sourire. Elle se couvre également d’un chapeau à large bord. Elle hésite à mettre des gants en dentelle finement brodés. Elle décide finalement que cet apparat donne trop dans la romance ou dans la caricature style folle de Chaillot. De toute manière, ce style ne correspond pas au personnage d’une femme dans la quarantaine, perdue dans une ville moderne. Le chapeau caractérise davantage le personnage. L’histoire racontée dans le roman, ne peut, sans nul doute, se développer sans celui-ci. Ce couvre-chef attire l’attention. Il donne au personnage un caractère particulier, anachronique, touchant. Une vagabonde, une personne naufragée ne peut se permettre une telle coquetterie ou un tel signe particulier. L’auteur décrivait un chapeau neuf, pas trop voyant ni bordé de fleurs comme peuvent en porter les Gitanes.
Céline ne prend pas de sac à main. Le personnage de son roman n’en portait pas. Lorsqu’elle se regarde dans la glace, à part l’âge, elle colle parfaitement bien au personnage. Ces cheveux, encore très noirs et un peu en broussailles accentuent son air déterminé, ouvert et volontaire. Elle se rend, ainsi accoutrée, à la gare pour prendre le train vers une grande ville. La plus grande ville, la plus proche de son ancien domicile fera l’affaire. Elle laisse déjà, après un jour, tomber son passé sans s’en rendre compte véritablement. Céline se glisse dans sa nouvelle peau d’actrice, comme elle s’était fondue dans celle de secrétaire de mairie. Cette nouvelle vie la captive entièrement, dès à présent. Le seul changement un peu bizarre, surprenant pour elle, est cette idée qui lui traverse l’esprit, un bref instant, d’un lendemain… Une sorte d’envie d’un futur effleure sa joue rougissante. Pour elle, anticiper un quelconque devenir est impensable. Elle n’a vécu qu’au jour le jour. Cette métamorphose relève de la magie, de l’impossible, voire d’une révolution. Mais Céline sait qu’elle ne changera pas de sitôt et surtout pas à son âge.
Agathe dans le roman ne possède pas d’argent pour se payer son billet de train. Céline décide donc de se mettre à la recherche d’un moyen de se procurer de quoi se payer son passage. Elle murmure tout bas qu’elle préfère ce mot « passage » à « voyage » vu les circonstances. Les gens qui partent en voyage reviennent toujours à leur point de départ. Il s’agit rarement d’un passage vers une autre vie. Cette façon de s’amuser un peu bêtement avec les mots, c’est du Céline tout craché. Cette méditation, cette réflexion sur le sens des mots et des dictons populaires l’occupe une partie de la journée. Elle n’a pas le choix. Les gens de son village utilisaient très souvent ces expressions toutes faites. Elle apprit à lire entre les lignes et surtout au-delà du sens commun. Céline croit entendre le Maire lui répondre : « plus ça change plus c’est pareil ». Passage, billet ou voyage ce n’est que du babillage. Il se servait de ce passe-partout pour fuir, pour clouer le bec à ceux qui posent des questions embarrassantes. Le temps que l’autre cherche une réplique du même acabit, le Maire s’éloignait déjà. Il fermait la porte de son bureau au nez du citoyen borné, avant qu’il n’ait le temps de riposter. Il se croyait, en agissant ainsi, supérieur. Il croyait être admiré par ses proches. Céline se contentait de lui jeter son regard en coin habituel qu’il interprétait comme un signe de connivence, d’approbation et pourquoi pas d’admiration.
