Le casse de la rue Royale - Scotty Cade - E-Book

Le casse de la rue Royale E-Book

Scotty Cade

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Les enquêtes de Bissonet & Cruz, tome 1 Deux tableaux de prix sont volés dans une galerie d'art de La Nouvelle-Orléans et l'inspecteur principal Montgomery Beau Bissonet est chargé de l'enquête. La compagnie d'assurance envoie également un agent, Tollison Cruz, suivre l'investigation. La situation entre les deux hommes est conflictuelle au premier abord : tension, colère et désir mêlés.  L'affaire, qui implique des personnes en vue, doit être traitée avec précaution. Sur ordre du maire, Bissonet est contraint d'accepter Cruz dans son équipe. Peu à peu, ils apprennent à travailler ensemble et se découvrent de nombreux points communs. Au cours d'un déplacement professionnel, ils vivent une nuit torride et inattendue. De retour à La Nouvelle-Orléans, Beau découvre que Tollison lui a caché son passé.  Dans le Vieux Carré, la chaleur estivale fait mijoter secrets, trahisons et vengeances. Beau et Tollison trouveront-ils la réponse aux questions qu'ils se posent ?

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Seitenzahl: 356

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Le casse de la rue Royale

 

Par Scotty Cade

 

Les Enquêtes de Bissonet & Cruz, tome 1

 

Deux tableaux de prix sont volés dans une galerie d’art de La Nouvelle-Orléans et l’inspecteur principal Montgomery Beau Bissonet est chargé de l’enquête. La compagnie d’assurance envoie également un agent, Tollison Cruz, suivre l’investigation. La situation entre les deux hommes est conflictuelle au premier abord : tension, colère et désir mêlés.

L’affaire, qui implique des personnes en vue, doit être traitée avec précaution. Sur ordre du maire, Bissonet est contraint d’accepter Cruz dans son équipe. Peu à peu, ils apprennent à travailler ensemble et se découvrent de nombreux points communs. Au cours d’un déplacement professionnel, ils vivent une nuit torride et inattendue. De retour à La Nouvelle-Orléans, Beau découvre que Tollison lui a caché son passé.

Dans le Vieux Carré, la chaleur estivale fait mijoter secrets, trahisons et vengeances. Beau et Tollison trouveront-ils la réponse aux questions qu’ils se posent ?

Table des matières

Résumé

Dédicace

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

Épilogue

Biographie

Par Scotty Cade

Visitez Dreamspinner Press

Droits d’auteur

À Kell, mon mari et compagnon depuis dix-sept ans, qui me dit tous les matins de ma vie que je suis beau. C’est grâce à son amour et à son soutien que je suis devenu l’homme que je suis. Je serais perdu sans lui. Je t’aime, Skeeter !

À Jane Harper Hicklin-Dollason, ma nièce par alliance, directrice de la galerie Renaissance, à Charleston (Caroline du Sud). Merci d’avoir répondu à mes innombrables questions, parfois stupides, sur le monde de l’art sudiste. Tes connaissances et ton expertise donnent de l’authenticité à ma création. Kell et moi t’aimons beaucoup.

I

 

 

CRYMES VILLERIE se tenait à côté de son break Chevrolet dans Garden District 1, Nouvelle-Orléans ; il regardait une des résidences de l’avenue Saint-Charles, un manoir magnifique, mais dans un sale état. Les yeux plissés pour contrer la luminosité du soleil de juillet, Crymes essayait de lire les numéros écrits au-dessus de la porte. Il dut détourner la tête quand sa vision devint floue et ses yeux noyés de larmes.

Maudissant en silence le soleil et la canicule étouffante, il sortit de la poche intérieure de sa veste un mouchoir qu’il plia avec soin, avant de se tapoter les yeux, l’un après l’autre. Dépliant le carré de lin blanc, il essuya ensuite la sueur de son front, de son visage et de son cou avant de le ranger dans sa poche.

Utilisant cette fois sa main pour se protéger du soleil, Crymes fit une nouvelle tentative et réussit à lire les trois premiers chiffres de la maison devant lui avant d’avoir à nouveau à se détourner. Il vérifia l’adresse griffonnée au dos d’une de ses cartes, à peu près convaincu de ne pas s’être trompé d’endroit. Il lissa l’avant de son blazer bleu marine et avança. Quand il poussa la grille en fer forgé, le grincement strident du métal lui martyrisa les tympans. Crymes grimaça. La porte se referma derrière lui avec un claquement sourd.

La veille, Crymes avait reçu un appel anonyme, l’invitant à examiner les œuvres proposées à l’encan avant le début de la vente officielle. Étant marchand d’art et propriétaire d’une galerie, rue Royale, au cœur du Quartier Français, il ne pouvait laisser passer l’occasion de découvrir une perle rare ou de compléter sa collection. Sa galerie, Renaissance, se spécialisait sur l’art historique sudiste, essentiellement pendant la Guerre civile 2. Après quarante ans d’expérience dans le métier, Crymes savait que ce manoir était exactement le genre d’endroit où il avait des chances de découvrir des merveilles.

Il avança donc vers la maison, monta les quatre marches jusqu’au porche et frappa à la porte. Il fut accueilli par un homme corpulent, la soixantaine bien sonnée, la main tendue.

— Bonjour, je suis Dudley Robinette. Vous êtes sans doute M. Villerie ?

Il parlait avec un accent sudiste très marqué.

— Oui. Mais appelez-moi Crymes, je vous en prie.

Les deux hommes échangèrent une poignée de main.

— Entrez, Crymes, dit ensuite Dudley Robinette.

Par habitude, Crymes s’essuya les pieds sur le paillasson avant de franchir le seuil. Instantanément, il reconnut l’ambiance d’une riche et vieille maison traditionnelle, ses sens s’enflammèrent, son cœur battit plus fort. Du calme, Crymes, s’admonesta-t-il. Ne montre pas ton excitation.

Il jeta un regard nonchalant autour de lui pendant que ses yeux s’ajustaient à la pénombre du hall d’entrée. Il réussit de justesse à étouffer un cri de joie en voyant les tableaux alignés sur les murs, comme dans une galerie d’art, même dans le couloir et l’escalier. Déterminé à garder son sang-froid, Crymes se racla la gorge et tourna la tête de gauche à droite. À sa grande surprise, les pièces s’ouvrant de chaque côté du hall se ressemblaient beaucoup.

Il remarqua plusieurs autres personnes qui examinaient les tableaux exposés, ce qui le rendit impatient de se mettre au travail.

— Les prix sont indiqués, déclara Dudley, mais négociables, bien entendu. Faites le tour et n’hésitez pas à faire appel à moi si vous avez des questions.

Il jeta un coup d’œil à sa montre avant d’ajouter :

— Trois autres marchands sont là en même temps que vous. Il vous reste environ trois quarts d’heure avant l’arrivée du prochain groupe.

— Merci, répondit Crymes.

Dudley tourna les talons et disparut dans le fond de la maison.

En examinant les peintures exposées, Crymes eut l’impression d’être un enfant dans un magasin de bonbons. S’arrêtant devant chaque œuvre, il cherchait à reconnaître la signature de l’artiste, vérifiait la qualité du travail et des cadres. Toutes étaient remarquables, mais, à sa grande déception, aucune ne correspondait à sa spécialité.

Un autre marchand s’approcha pour admirer le tableau devant lequel Crymes s’était arrêté.

— Superbe, remarqua-t-il.

— En effet, reconnut Crymes.

Son confrère s’éloigna.

Ayant fait le tour du hall, Crymes décida d’examiner l’étage avant de s’aventurer dans les autres pièces du rez-de-chaussée. Après quelques marches, il s’arrêta au milieu de l’escalier.

Juste devant lui se trouvait un tableau qu’il avait vu, soit dans un magazine d’art soit sur Internet. D’après ses souvenirs, il s’appelait Le Soldat, ou quelque chose qui y ressemblait. L’étiquette indiquait un prix de soixante et onze mille cinq cents dollars.

Crymes sortit de sa poche son portable et appela sa galerie.

— Renaissance.

— Harper ! J’ai besoin que tu me cherches l’origine d’un tableau.

Harper Villerie Hayes était la gérante de sa galerie, et sa fille unique. Elle avait fait ses études à Tulane et obtenu un diplôme d’histoire de l’art, après quoi elle avait passé quelques années à New York à apprendre le métier. Ayant hérité de son père son amour pour l’art sudiste, elle était ensuite revenue suivre ses traces à La Nouvelle-Orléans.

— Salut, Crymes, dit-elle. Attends une minute que je trouve un crayon.

Crymes se renfrogna en entendant sa fille l’appeler par son prénom. Elle avait pris cette habitude peu après avoir commencé à travailler avec lui, laissant tomber le « papa » pour « Crymes », insistant qu’elle voulait faire carrière par ses propres mérites, pas parce qu’elle était la fille du propriétaire. Crymes ne s’y était toujours pas fait, mais il avait compris et accepté ses arguments.

— D’accord, c’est tout bon, déclara Harper. Je t’écoute.

— Regarde tout ce que tu peux trouver sur un tableau d’Eastman Johnson. Je crois qu’il s’appelle Le soldat. Le tableau est signé E. Johnson et daté de 1864 sur le coin inférieur gauche.

— Quelle est sa taille approximative ? demanda Harper.

— Attends…

Il fouilla dans la poche de son pantalon et en sortit un mètre ruban qu’il gardait toujours sur lui. Il mesura le tableau d’abord, puis le cadre.

— Pour la toile, quatre mètres trente sur trois mètres quarante. Et si tu rajoutes le cadre, ça fait six mètres vingt sur cinq mètres trente.

— C’est noté. Je m’en occupe.

— Harper ! Je n’ai plus que trente-cinq minutes avant l’arrivée d’un autre groupe de marchands d’art, alors, préviens-moi dès que tu trouves quelque chose.

— D’accord.

Crymes se remit à monter l’escalier et visita toutes les pièces du premier étage. La collection était aussi impressionnante que dans le hall, mais il ne trouva rien qui l’intéresse. Il redescendit donc et prit à gauche, pénétrant dans une imposante salle à manger. Il reconnut trois ou quatre des artistes exposés, et quelques scènes de La Nouvelle-Orléans et de la rue du Canal, mais rien, d’après son estimation, n’était de grande valeur.

Il entendait les pas et les voix feutrées de ses confrères, tous restés au rez-de-chaussée. Il poussa une porte battante et pénétra dans la cuisine. Dudley y était attablé, occupé à feuilleter un magazine. En le voyant entrer, il referma son journal et se releva vivement. Il paraissait nerveux.

— M. Villerie ? Puis-je vous aider ?

— Non, merci, répondit Crymes. Je n’ai pas tout à fait fini de faire le tour, mais j’ai vu un tableau qui pourrait m’intéresser. Justement, la gérante de ma galerie vérifie en ce moment même l’origine.

— Vraiment ? Lequel ?

Crymes tendit le bras derrière lui en disant :

— Le Eastman Johnson qui se trouve dans l’escalier.

Dudley eut un sourire.

— Oh, oui ! C’est une belle reproduction, n’est-ce pas ? D’après ce que je sais, il n’y en a pas eu beaucoup.

Crymes se racla la gorge.

— C’est exact, mais ce tableau aura besoin d’être sérieusement restauré avant de pouvoir être mis en vente.

Il fit de son mieux pour paraître calme et regarda autour de lui, cherchant à quitter la cuisine.

Dudley pointa une autre porte.

— C’est par là, déclara-t-il. En principe, c’est réservé au personnel, mais, pour le moment, il n’y a personne. Traversez la pièce, vous avez ensuite le bureau, la salle de musique et le boudoir. De là, vous pourrez retourner dans le hall.

— Merci, dit Crymes. Je reviendrai vous voir si j’ai des questions.

Dudley sourit à nouveau

— C’est entendu.

En traversant le bureau, Crymes accorda une attention particulière aux œuvres d’art et objets exposés, mais, une fois de plus, rien ne correspondait à sa spécialité. Il envisagea d’acheter quelques pièces qu’il pourrait revendre à d’autres marchands, avec bénéfice, puis se ravisa : mieux valait ne pas sortir de ce qu’il connaissait. Sinon, il risquait d’immobiliser son investissement trop longtemps en fonction de ventes dont il ignorait tout.

Il entra dans la salle de musique, décorée de tableaux d’origines diverses sur le thème de Mardi gras 3 au début du siècle. Certaines huiles aux couleurs vives représentaient des chars tirés par des chevaux ౼ depuis les krewes 4 de Rex 5, Momus 6 et Proteus 7 ౼, avec des costumes Robin des bois, Pinocchio ou tiré du Monde de la magie. Crymes fut particulièrement impressionné par une excellente reproduction du Bal Masqué 8 du peintre péruvien Albert Lynch. Il resta plusieurs minutes planté devant à l’examiner.

Un monsieur qui passait derrière lui s’arrêta tout à coup à ses côtés, les bras croisés sur la poitrine

— Ravissant, n’est-ce pas ?

— C’est aussi mon avis, répondit Crymes. Ce n’est pas ma spécialité, mais j’hésite à faire une offre pour tenter une plus-value à court terme.

L’inconnu tendit la main.

— À propos, je suis Emanuel Della Penna. Seriez-vous marchand d’art ?

— Effectivement. Crymes Villerie, je possède la galerie Renaissance, sur la rue Royale.

— Ah, oui. Je la connais, déclara M. Della Penna. Un endroit remarquable !

— Merci.

À nouveau, il étudiait le tableau.

— Alors, ajouta-t-il, vous savez que ceci ne correspond pas vraiment à mes collections habituelles.

— Vous vous intéressez à l’art sudiste et la Guerre civile, si je ne me trompe ?

Crymes acquiesça.

— Vous avez raison. Et vous, êtes-vous marchand d’art ?

— Pas vraiment. Il m’arrive cependant de m’intéresser à l’art… à l’occasion.

— Je vois. Si vous tombez un jour sur un objet susceptible de m’intéresser, n’hésitez pas à me contacter.

Crymes sortit une de ses cartes et la lui remit

— C’est entendu, répondit Della Penna.

— Je suis heureux d’avoir fait votre connaissance. À présent, je vais vous demander de m’excuser. J’aimerais faire le tour avant l’arrivée du prochain groupe de marchands.

— Je comprends. Je vous souhaite une bonne journée, M. Villerie.

Sur ce, Della Penna s’éloigna dans la direction opposée.

Continuant son circuit, Crymes pénétra dans le boudoir. Là…

Il dut s’accrocher au chambranle de la porte pour garder l’équilibre en apercevant le tableau accroché au-dessus de la cheminée : une très ancienne peinture de Robert E. Lee 9 à la bataille de Chancellorsville 10. De mémoire, Crymes savait qu’un peintre français nommé Louis Mathieu Didier Guillaume avait peint l’original, aussi retint-il son souffle en cherchant à lire la signature dans le coin du bas. Le peintre signait toujours ses œuvres par « L.M.D. Guillaume ».

Crymes effleura du doigt l’huile, légèrement écaillée, et il crut voir un L et un M. Son cœur se mit à battre plus fort quand il détermina un D et un G. Il lui était difficile d’avoir une certitude, vu le mauvais état du tableau.

— Oh, mon Dieu ! Souffla Crymes. Ce n’est quand même pas l’original, c’est impossible. À moins que…

La sonnerie de son téléphone l’arracha à ses réflexions. Il jeta un coup d’œil à l’écran pour savoir qui cherchait à le joindre : c’était Harper.

Il accepta l’appel et se couvrit la bouche pour étouffer sa voix :

— Harper ! Tu n’imagines même pas ce qui m’arrive !

— Quoi ?

— J’ai un tableau devant moi et je crois qu’il s’agit d’une œuvre originale peinte par Guillaume du général Robert E. Lee à la bataille de Chancellorsville.

— Ce n’est pas possible !

Crymes entendit sa fille taper frénétiquement sur son clavier

— Peux-tu vérifier la taille exacte du tableau originel et savoir où il est censé se trouver actuellement ?

— Je m’en occupe déjà, répondit-elle.

Elle marmonna quelques mots indistincts, sans doute ce qu’elle lisait sur son écran. Crymes sortit son mètre ruban.

— Crymes !

— Je suis toujours là.

— Le tableau fait un mètre cinq sur quatre-vingt-cinq centimètres.

Elle se remit à grommeler à toute vitesse : manifestement, elle continuait à lire la page qu’elle venait d’afficher.

Crymes monta sur une chaise et brandit son mètre ruban pour mesurer la toile horizontalement. Il eut la chair de poule. Oh, mon Dieu ! Il se hissa sur la pointe des pieds pour prendre la verticale. Quand il lut le résultat, ses genoux fléchirent.

La toile était peu plus petite que ce que sa fille venait de lui annoncer, mais une partie restait cachée sous le bois du cadre, une imposante structure rococo, dorée à la feuille qui faisait au moins trente centimètres de large. Et qui paraissait en bien meilleur état que la peinture.

Les jambes flageolantes, Crymes redescendit de sa chaise et transmit d’autres informations à Harper. La peinture était affichée à cent quatre-vingt-quinze mille dollars. Connaissant le marché, Crymes savait que même une copie valait bien davantage.

— Crymes ! cria à nouveau Harper.

— Quoi ?

— D’après ce que je lis ౼ c’est un article du Musée de la Confédération ౼, l’œuvre originale aurait été volée par des soldats de l’Union 11 juste avant la fin de la guerre. Apparemment, pour être offerte à Grant 12. Depuis, elle a disparu.

— Je viens de la retrouver, chuchota Crymes au téléphone.

— Oh, mon Dieu ! Combien ?

Crymes fixait toujours l’étiquette du prix.

— Un peu moins de deux cents.

— C’est donné, déclara Harper. Au fait, j’ai failli oublier pourquoi je t’appelais. Tu sais, ce tableau dont tu m’as parlé tout à l’heure ? C’est Le Petit Soldat, il a été vendu pour la dernière fois en 1903 pour sept mille cinq cents dollars. Il est actuellement estimé entre six cents et huit cent cinquante mille dollars.

— Parfait, c’est ce que je voulais savoir. Je te rappelle tout à l’heure.

Crymes avait le front perlé de sueur, il sortit son mouchoir de l’une de ses poches et il s’essuya avec soin. Puis il tenta de contrôler son expression avant de se mettre à la recherche de Dudley.

Crymes retourna dans la cuisine. Dudley n’avait pas bougé : toujours attablé, il feuilletait toujours le même magazine

— M. Robinette ? L’interpella Crymes.

Dudley se releva d’un bond.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, le Eastman Johnson du couloir m’intéresse, ainsi que la représentation de Robert E. Lee qui se trouve dans le boudoir.

— Je vois, dit Dudley.

— Je vous offre deux cent mille pour les deux, déclara Crymes avec un calme qu’il n’éprouvait pas.

Dudley sortit une calculette et se mit à taper sur les touches.

— Voyons voir, si je me souviens bien, le Johnson est à soixante et onze mille cinq cents et le Lee à cent quatre-vingt-quinze mille… Ce qui nous fait un total de… deux cent soixante-six mille cinq cents dollars.

Il fronça les sourcils et ajouta :

— Je crains de ne pouvoir vous accorder un tel rabais.

Il fit un nouveau calcul, hésita. Après un moment de silence, il proposa :

— Je ne peux descendre en dessous de… deux cent quarante-sept mille cinq cents dollars ?

Crymes secoua la tête.

— Dans ce cas, je regrette, mais ce n’est pas possible. Le Lee va réclamer un gros travail de restauration. Le Johnson aussi, d’ailleurs. Écoutez, je peux faire un effort et monter jusqu’à deux cent dix mille. Qu’en dites-vous ?

— Je suis désolé, M. Villerie, mais je ne suis pas autorisé à descendre plus bas. De plus, j’ai encore huit autres marchands qui doivent arriver dans…

Dudley consulta sa montre et ajouta :

— …une dizaine de minutes pour quatre d’entre eux, trois quarts d’heure plus tard pour le dernier groupe.

— Huit marchands ? Et vous pensez réellement qu’ils achèteront la totalité de ce que vous proposez ? À mon avis, vous vous faites des illusions. Chacun d’eux, bien entendu, fera probablement une offre sur quelques tableaux, mais vous allez devoir revoir vos prix à la baisse avant de proposer votre collection au grand public. La plupart des gens n’y connaissent rien !

Dudley se mâchonnait la lèvre inférieure. Crymes devina qu’il était tenté d’accepter son offre. Il décida de tenter un coup de dés.

— Bon, tant pis ! dit-il avec entrain. Je vous souhaite une bonne journée, M. Robinette. Merci de m’avoir contacté !

Il tourna les talons. Il avait parcouru à peine la moitié du couloir quand Dudley le rappela :.

— M. Villerie ! Attendez ! Donnez-moi cinq minutes, je dois passer un appel.

Crymes se retourna.

— Bien entendu, M. Robinette. Je ne suis pas pressé.

Quelques minutes plus tard, Dudley le rejoignit dans le hall, un large sourire aux lèvres.

— Eh bien, M. Villerie, votre offre a été acceptée.

— J’en suis très heureux. Je me doutais bien que vous ne voudriez pas manquer une vente.

Il reçut les informations nécessaires pour faire un virement bancaire au nom du cabinet d’avocats qui gérait la vente des biens. Il appela Harper et lui demanda de procéder au paiement immédiat, préférant boucler l’affaire sans laisser à ses vendeurs la possibilité de changer d’avis.

— J’ai un peu de temps devant moi, annonça-t-il ensuite à Dudley. Je vais vous laisser vérifier que l’argent a bien été versé et remporter ces deux tableaux avec moi.

— Vraiment ? s’étonna Dudley. Sinon, je vous les ferai livrer dans la journée, ou demain au plus tard.

— Inutile de vous donner cette peine, déclara Crymes. Je comptais justement passer voir mon expert en restauration en sortant de chez vous, ça m’évitera d’avoir à y retourner.

Le Eastman Johnson, vu sa taille, était relativement facile à manipuler, mais, pour faire descendre le Lee de la cheminée, il leur fallut se mettre à deux. Le cadre était terriblement lourd.

 

 

QUAND CRYMES ferma le hayon de son break, Dudley et lui étaient en nage, le souffle court.

Crymes tendit la main

— Merci beaucoup, M. Robinette. Gardez mon numéro et appelez-moi si vous avez d’autres ventes.

— Certainement. Et merci à vous.

Crymes ressentait une vague culpabilité quand il remonta dans sa voiture et s’éloigna dans la rue. Il se secoua : les vendeurs avaient presque obtenu pour les deux tableaux le prix réclamé, non ? Même s’ils en ignoraient la vraie valeur.

— C’est la nature du business, remarqua-t-il à voix haute.

De plus, il n’était pas absolument certain que le Lee était une œuvre originale. S’il s’était trompé, peut-être en serait-il de sa poche après les frais de restauration.

Par contre, en ce qui concernait Eastman Johnson, il était sûr de lui.

1 Quartier historique de La Nouvelle-Orléans, Louisiane.

2 Nom que les Américains donnent à la Guerre de Sécession

3 En Louisiane, le carnaval débute le 6 janvier (jour de l’Épiphanie) et dure jusqu’au Mardi Gras où les parades qui débutent à 8 heures du matin jusqu’à minuit.

4 « Équipages », confréries du carnaval aux États-Unis, surtout à La Nouvelle-Orléans

5 Rex Parade, « Roi du carnaval » une des plus anciennes confréries du carnaval de La Nouvelle-Orléans

6 Les Chevaliers de Momus, idem

7 Le Krewe de Proteus, idem

8 En français dans le texte

9 Militaire américain de la Guerre civile (1807/1870), d’abord commandant de l’armée de Virginie du Nord, puis général en chef des armées des États confédérés.

10 Une des plus importantes batailles de la Guerre civile en 1863, surnommée « la bataille parfaite de Lee » suite à une tactique risquée, mais victorieuse, de diviser ses forces face à un ennemi largement supérieur en nombre.

11 Nom que les sudistes donnent aux soldats nordistes

12 Ulysses S. Grant (1822/1885), 18ème président des États-Unis, après avoir commandé les armées nordistes pendant la Guerre civile

II

 

 

Un peu plus de six mois plus tard

 

CRYMES ET son épouse Charmaine étaient sur leur trente-et-un, quelques minutes avant l’ouverture de la dernière exposition de la galerie Renaissance qui mettait en vedette deux tableaux parfaitement restaurés : l’œuvre originale de Louis Mathieu Didier Guillaume, le général Robert E. Lee à la bataille de Chancellorsville, et le Petit Soldat d’Eastman Johnson.

Le couple Villerie fixait fièrement les deux peintures présentées au centre du salon principal quand Harper et son mari, Jamie, vinrent les rejoindre.

Crymes gloussa en voyant Harper examiner sa mère des pieds à la tête, puis sourire. Charmaine portait une robe longue platine qui moulait sa haute taille ౼ un mètre soixante-dix-huit ౼ et sa silhouette de mannequin.

Harper étreignit sa mère.

— Tu es superbe, maman. Ta robe vient-elle de chez Saint John ?

— Tu as l’œil, chérie, répondit Charmaine avec un sourire.

Sans la lâcher, Harper ajouta :

— Salut, Crymes ! Tu as sorti ton plus beau smoking, pas vrai ?

Crymes répondit d’un clin d’œil amusé, puis il tendit la main à son gendre.

— Jamison.

Il raccourcissait rarement son prénom.

— Ravi de vous voir, Crymes, répondit Jamie en lui serrant la main.

Il embrassa ensuite Charmaine sur la joue.

— Harper a raison, Char. Vous êtes magnifique !

Elle battit des cils.

— Merci, tu es un vrai flatteur.

Harper eut un petit rire.

— Dites, les parents, que regardiez-vous avec autant d’attention quand nous sommes arrivés ?

Charmaine reporta son regard sur les deux tableaux.

— Ils sont vraiment beaux !

Harper croisa les bras, tapa du pied et regarda autour d’elle.

— Crymes, je dois reconnaître que tu as fait un super boulot avec l’éclairage et le décor. Les peintures font un effet bœuf.

Crymes acquiesça.

— C’est vrai, confirma Charmaine.

Jamie se pencha pour regarder l’étiquette du prix des tableaux et sifflota devant le montant indiqué.

— Waouh !

Après restauration, le Guillaume venait d’être évalué à un peu moins d’un million de dollars et le Eastman, à huit cent cinquante mille.

— Crymes, reprit-il, vous avez vraiment touché le gros lot avec ces tableaux. Harper m’a indiqué combien vous les aviez payés !

Crymes sourit.

— Oui, nous allons en tirer un joli petit profit.

Harper gloussa.

— C’est le moins qu’on puisse dire ! admit-elle à mi-voix.

Un serveur s’approcha et leur présenta un plateau de flûtes en cristal.

— Champagne ?

Crymes en prit d’abord une pour à sa femme, puis il se servit. Il consulta sa montre.

— C’est l’heure, déclara-t-il.

Il embrassa Charmaine et étudia la galerie pour s’assurer que tout était prêt.

À son tour, Jamie prit deux flûtes pour Harper et lui. Il porta un toast :

— Au Petit Soldat et à Robert E. Lee, annonça-t-il.

Ils firent tinter leurs flûtes et se retournèrent tous ensemble quand la cloche de la porte sonna, signalant les premières arrivées.

 

 

COMME À son habitude, Crymes était posté dans un coin de la galerie, d’où il évaluait l’expression des clients examinant les œuvres exposées et, par là même, leur intérêt. Alors qu’il parcourait la salle du regard, il sourit en voyant Charmaine jouer les hôtesses, allant d’un groupe à l’autre. Elle exécutait sa tâche avec aisance, sa chevelure argentée chatoyant dans son dos. Elle s’attardait quelques minutes près d’un client, puis passait au suivant. Sa silhouette longiligne semblait traverser facilement la foule. Elle souriait souvent, ce qui faisait étinceler ses yeux gris-bleu. Avec ses pommettes hautes et ciselées, elle attirait attention et admiration. Quelle chance j’ai ! pensa Crymes.

S’approchant de lui, Harper passa le bras sous le sien.

— Elle est incroyable, non ?

Crymes serra le bras de sa fille.

— C’est vrai. Je me dis souvent que j’ai bien de chance de vous avoir, elle et toi. Même si je me demande un peu ce que j’ai fait pour le mériter. Au fait, je crains de ne pas te le dire assez souvent, mais ton travail à la galerie est vraiment impressionnant.

— Merci…

Elle fit une pause, puis se hissa sur la pointe des pieds et lui murmura à l’oreille :

— … papa.

Il sourit et l’embrassa sur la joue.

Tout à coup, une porte claqua et un silence tomba sur la galerie. Un homme grand, gros et échevelé venait d’entrer ; son équilibre était instable et son costume, froissé.

— Où est Crymes Villerie ? hurla-t-il

Il se balançait d’avant en arrière. Lâchant la main de Harper, Crymes avança vers le nouveau venu.

— C’est moi. Je ne pense pas avoir le plaisir de vous connaître.

— Je suis Anthony LeMoyne, marmonna l’ivrogne d’une voix pâteuse.

— Et ce nom est censé me dire quelque chose ?

Crymes scruta le trouble-fête, cherchant à le reconnaître. En même temps, il essayait d’ignorer le bourdonnement des conversations fébriles qui reprenaient dans la grande salle.

— Non. Nous… nous ne sommes jamais vus.

Le Moyne s’empara d’une flûte à champagne sur le plateau d’un serveur qui passait, puis traversa la galerie jusqu’aux deux tableaux vedettes.

Arrivé devant, il cria par-dessus son épaule :

— Voulez-vous dire que vous ne connaissez même pas mon nom ?

Le Moyne ? Crymes se remit à réfléchir. Une fois de plus, il ne trouva rien. Il rejoignit l’énergumène.

— Non, je suis désolé, j’ignore tout de vous, reconnut-il.

— Eh ben, c’est le pompon !

Le Moyne gesticulait en parlant, éclaboussant son champagne autour de lui. Et les gouttes s’approchaient dangereusement proche du Robert E. Lee.

— C’est à moi que vous avez volé ces deux huiles ! ajouta-t-il.

— Venez dans mon bureau, nous y serons mieux pour parler, déclara Crymes.

Il tenait absolument à écarter le plus vite possible cet excité de ses précieux tableaux.

— Je ne pense pas, marmonna M. LeMoyne. Je préfère rester ici.

Il se tourna pour apostropher la foule :

— Puis-je avoir votre attention ? cria-t-il. Vous voyez ces deux tableaux ?

Il fit une brève pause, le temps que retombe le silence. Puis il enchaîna :

— Les propriétaires de la galerie m’ont volé ! Ces œuvres appartiennent à ma famille !

— C’est ridicule, déclara Crymes.

Il vit Jamie s’approcher de LeMoyne. Malheureusement, son gendre était petit et mince, l’énergumène pouvait l’écraser d’un seul coup de poing. Crymes leva la main pour empêcher Jamie de s’interposer.

— J’ai la facture qui prouve que j’ai acquis ces deux peintures à une vente sur Saint-Charles, ajouta Crymes à la cantonade.

— Oh !

Le Moyne marmonna une suite de mots inintelligibles, puis retrouva sa voix pour dire :

— Bien sûr, vous les avez achetés chez ma mère, lors de sa succession. Mais vous ne les avez pas payés le prix qu’ils valaient, loin de là. C’est du vol !

Avant que Crymes puisse répondre, la porte d’entrée s’ouvrit une fois de plus : deux agents en uniforme entrèrent. Dieu merci ! Il regarda autour de lui, croisa le regard de Harper et la vit acquiescer ; il comprit alors qu’elle avait prévenu la police.

Crymes leur fit signe de la main.

— Par ici, messieurs, appela-t-il. Ce monsieur semble avoir trop bu, il crée du désordre et je vous serais reconnaissant de bien vouloir le faire sortir.

Chacun des agents empoigna M. Le Moyne par un bras. Ensemble, ils l’escortèrent jusqu’à la porte.

Avant de quitter la galerie, il hurla par-dessus son épaule :

— Cette affaire n’est pas terminée, Villerie ! Vous entendrez parler de moi. Je récupérerai mes tableaux. Ils appartiennent à ma famille !

Il se tut quand les agents l’expulsèrent dans la rue Royale.

Peu après le trio avait disparu. Crymes claqua des mains au-dessus de sa tête.

— Je suis vraiment désolé, déclara-t-il. Mesdames et messieurs, oublions cet incident, reprenez du champagne et que la soirée continue !

Charmaine et Harper le rejoignirent peu après, Jamie les suivant de près.

— Qui était-ce, Crymes ? demanda Charmaine.

— D’après ce qu’il a dit, c’est le fils de celle qui possédait ces tableaux avant que je les achète.

Du pouce, il désignait le Johnson et le Guillaume accrochés derrière lui.

— À mon avis, reprit-il, il n’a pas apprécié le prix qu’il a touché pour ces œuvres. Il n’a qu’à s’en prendre à celui qui gérait la succession. Personnellement, j’ai fait une offre, elle a été acceptée. C’est ainsi que ça se passe dans les affaires.

— M. Villerie ?

Crymes se retourna : un homme en costume sombre cherchait à lui parler.

— Oui ?

— Pourrais-je vous entretenir en privé ?

— Certainement, répondit Crymes. Suivez-moi.

Il espérait une offre d’achat sur l’un des deux tableaux. Il prit congé de sa famille avec un clin d’œil :

— Excusez-moi. Je vous rejoins très vite.

Charmaine, Harper, et Jamie acquiescèrent à l’unisson et regardèrent les deux hommes s’éloigner ensemble.

Une fois dans son bureau, Crymes indiqua en désignant un siège :

— Asseyez-vous, je vous en prie. Que puis-je faire pour vous ?

— Je suis Robert Boudreaux, vice-président de la First Citizens Bank de La Nouvelle-Orléans.

Crymes sentit son visage se drainer de son sang ౼ au sens littéral. Il se racla la gorge avant de pouvoir parler :

— Ah, oui, M. Boudreaux. Vous m’avez laissé plusieurs messages, n’est-ce pas ? J’avais l’intention de vous rappeler.

— Je n’en doute pas. Et appelez-moi Bob, je vous en prie. J’ai effectivement essayé de vous contacter par téléphone au cours des trois dernières semaines. Je suis également passé plusieurs fois à la galerie, sans vous y trouver.

— C’est exact. Je suis désolé, mais ces derniers temps j’ai été très occupé à acquérir de nouvelles œuvres pour Renaissance.

— À mon grand regret, M. Villerie, je vous apporte de mauvaises nouvelles. Vous recevrez demain un avis de forclusion 1 pour toutes vos propriétés : votre galerie, votre résidence de l’avenue Esplanade 2 et votre maison de vacances sur l’île Sullivan 3.

Crymes le fixa, éberlué

— Où est John Jacobs ? demanda-t-il. C’est à lui que j’ai affaire depuis des années. Pourquoi l’avez-vous remplacé ?

— Je suis désolé, M. Villerie, c’est M. Jacobs qui me l’a demandé. Croyez-moi, il a souvent pris votre parti, ce qui explique pourquoi vous n’avez pas été forclos plus tôt. Et comme je sais que vous êtes de ses amis, je l’ai assuré que je réglerai votre cas avec la plus grande discrétion possible.

— Je suis client de votre banque depuis plus de vingt ans. En cas de difficultés passagères, nous avons toujours trouvé un arrangement et j’ai toujours fini par vous rembourser.

Bob hocha la tête.

— Effectivement, M. Villerie, nous en sommes bien conscients, mais votre dette n’a cessé d’augmenter cette dernière année. À la date d’hier, vous avez sept mois de retard sur vos deux hypothèques de La Nouvelle-Orléans et six sur votre propriété de Charleston. En outre, vos emprunts dépassent largement vos avoirs. Je suis désolé, mais vous ne nous laissez pas d’autre choix.

Crymes s’adossa dans son fauteuil et ferma les yeux. Il avait espéré que ses deux récentes acquisitions lui permettent de se sortir d’affaire avant que la banque réagisse. Malheureusement, la restauration avait été bien plus longue que prévu. Et désormais, il était trop tard.

Il reprit avec un calme qu’il n’éprouvait pas :

— Bob, vous et moi sommes des hommes sensés. J’ai deux tableaux dans ma galerie, ils m’ont coûté plus de deux cent mille dollars. Avec les frais de restauration, j’ai investi en eux un demi-million. Ce sont des originaux qui devraient se vendre près de deux millions. Quand je leur aurai trouvé des acheteurs, je serai en mesure de vous rembourser mes dettes et d’avoir en plus un capital disponible. Je vous en prie ! Pouvez-vous m’accorder un délai de trente jours ?

— Je suis désolé, M. Villerie, c’est impossible, le processus est déjà en cours. C’est uniquement parce que nous avons longtemps travaillé ensemble que j’ai voulu vous prévenir en personne avant que vous receviez la notification d’huissier. Ce soir était ma dernière tentative.

Crymes se sentit vaincu.

— Très bien, merci, j’apprécie votre geste. J’avais espéré pouvoir vendre mes peintures avant qu’il ne soit trop tard. Combien de temps me reste-t-il ?

— Vous recevrez demain une mise en demeure concernant vos trois propriétés, mais les lois varient d’un État à l’autre, aussi la saisie de la propriété de Charleston ne suivra-t-elle probablement pas le même processus qu’en Louisiane. D’après moi, vous aurez de dix à trente jours pour libérer les lieux.

— Je vois, dit Crymes. Pourrais-je recevoir les papiers de forclusion chez mon avocat plutôt que chez moi ou à la galerie ? Je n’ai pas encore informé ma famille de ce qui se passait.

— Je regrette, mais ce n’est pas possible. La loi exige que les papiers soient délivrés à l’adresse concernée par le prêt hypothécaire.

— Et si je passais récupérer l’ensemble demain matin à la banque ? insista Crymes. C’est possible ?

— Oui, éventuellement, à condition que vous signiez l’accusé de réception.

— Bien entendu. Dix heures, ça vous convient ?

— Très bien.

Crymes se leva et tendit la main.

— Merci d’être venu.

— De rien, c’est bien normal, répondit M. Boudreaux. J’aurais aimé faire votre connaissance dans de meilleures circonstances. En fait, John a beaucoup d’admiration pour vous.

Crymes contourna son bureau.

— C’est bien gentil de sa part. Suivez-moi, Bob, je vais vous raccompagner.

Sur un signe de Crymes, le banquier quitta le bureau. À peine la porte franchie, il faillit bousculer Charmaine dans le couloir.

— Oh, Dieu ! Je suis vraiment désolé !

Crymes se chargea des présentations :

— Tu es là, Charmaine ? Voici Bob Boudreaux.

Puis se tournant vers le banquier :

— Bob, je vous présente ma femme, Charmaine.

— Encore une fois, toutes mes excuses, Mme Villerie.

Charmaine l’empêcha de continuer à s’excuser.

— Ne vous inquiétez pas, tout est de ma faute. Enchantée de faire votre connaissance, M. Boudreaux.

Elle s’approcha de Crymes pour lui dire :

— Excuse-moi de te déranger, chéri, je voulais juste savoir si tu voulais que je vous apporte quelque chose à boire.

— Merci, Char, mais ce n’est pas la peine, répondit Crymes. Bob doit s’en aller. Je le raccompagnai, justement.

— Très bien, dans ce cas… au revoir, M. Boudreaux.

Après un dernier signe de tête, le banquier s’éclipsa.

— Retournons vers nos invités, Char, dit Crymes à sa femme.

 

 

PLUS TARD dans la nuit, quand Crymes se mit enfin au lit, il était épuisé, mentalement et physiquement. Il poussa un profond soupir.

Charmaine leva les yeux de son roman.

— Ça va, Crymes ?

Il roula sur le dos, les mains croisées sur la poitrine, les doigts serrés. Il avait un dilemme : devait-il avouer à sa femme qu’ils n’allaient pas tarder à tout perdre ?

— Crymes ? insista-t-elle.

Il tourna la tête pour la regarder.

— Oui, chérie ?

— Est-ce que ça va ? Tu ne m’as pas répondu.

— Excuse-moi, je ne faisais pas attention. Je suis déjà à moitié endormi, mentit-il.

— Eh bien ?

Il décida de se taire. Au moins, elle dormirait bien une dernière fois avant d’apprendre la nouvelle demain matin, quand il passerait aux aveux.

— Oui, ça va, Char. Bien sûr. Pourquoi cette question ?

— Tu m’as paru distant ce soir, après avoir rencontré M. Boudreaux.

Crymes préférait éviter un mensonge flagrant ; il réfléchit rapidement pour trouver un prétexte plausible à son attitude.

— J’ai juste été déçu. J’ai vraiment cru que j’allais lui vendre un des tableaux, sinon les deux.

Voilà ! Au moins, c’était vrai.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.

— Nous n’avons pas pu nous mettre d’accord.

— Crois-tu que ce soit à cause de cet homme qui a prétendu que tu les lui avais volés ?

— Je n’en sais rien. Bonne nuit, Char. Je suis vraiment fatigué.

Il se pencha et posa un baiser sur la joue de sa femme.

— Bonne nuit, chéri. Demain est un autre jour.

Ça, c’est sûr !

 

 

POUR LA centième fois au moins depuis qu’il s’était couché, Crymes vérifia l’heure sur son réveil : 4 h 15. Il en avait assez de se tourner et de se retourner dans son lit, aussi se leva-t-il en prenant soin de ne pas réveiller Charmaine.

Il descendit dans la cuisine et se prépara un pot de café. Sa tasse à la main, il passa au salon. Il y faisait sombre. La maison datait du dix-huitième siècle et se trouvait sur l’avenue Esplanade. Crymes eut un petit sourire en regardant les photos encadrées qui remémoraient les années passées ici. Chacune d’elles évoquait en lui un souvenir de sa vie avec Charmaine, Harper, et même Jamison. Comment vais-je leur annoncer que nous allons tout perdre ?

Un peu plus tôt, en rentrant à la maison, il avait pris la décision de se passer de leur propriété à Charleston. Ils n’en avaient pas réellement besoin, après tout. Il avait offert cette maison, les pieds dans l’eau, sur l’île Sullivan, à Charmaine vingt ans plus tôt. Autrefois, quand Harper était plus jeune, ils l’avaient souvent utilisée ; désormais, elle ne servait plus qu’une semaine ou deux par an, durant l’été, ou à l’occasion d’un long weekend que Harper et Jamie y passaient avec des amis.

Par contre, comment accepter de perdre leur résidence principale et la galerie de la rue Royale ? Charmaine et lui avaient acquis la maison peu après la naissance de Harper, ils avaient fêté tous ses anniversaires dans ce même salon, après avoir rénové avec soin l’antique demeure de la cave au grenier, même si la décoration avait changé au moins dix fois au cours des années. Sa femme avait mis son cœur et son âme dans leur foyer. Et la galerie ? Crymes en était infiniment fier. Outre Harper et Charmaine, Renaissance était toute sa vie. Après avoir acheté le bâtiment, il avait surveillé le moindre détail de sa rénovation ౼ en étroite collaboration avec l’Office des bâtiments historiques du Vieux Carré ౼, examinant d’innombrables anciennes photos et peintures du quartier pour s’assurer de bien garder l’esprit d’origine.

Crymes dut cligner des yeux pour retenir les larmes qui menaçaient de couler.

— Je ne peux pas leur annoncer une nouvelle pareille, murmura-t-il. Ça leur briserait le cœur. Je dois trouver une solution.

Il s’installa dans le fauteuil à oreillettes devant la fenêtre, son café refroidissant dans la tasse qu’il tenait toujours. Il regarda la nuit s’écouler, devenir peu à peu l’aube d’un nouveau jour qui s’annonçait sans espoir.

Il sursauta quand Charmaine posa la main sur son épaule.

— Depuis combien de temps es-tu levé ? demanda-t-elle.

Crymes couvrit la main de sa femme de la sienne.

— Quelques heures, répondit-il.

Charmaine s’assit sur le pouf en face de lui.

— Crymes, je m’inquiète pour toi. Ça fait des mois que tu dors de plus en plus mal.

Il se redressa et posa un baiser sur la tête de sa femme.

— Ce n’est rien, mon chou. N’y pense plus. J’aimerais passer un moment avec toi ce matin, mais j’ai un rendez-vous en ville. Je dois donc prendre une douche et me préparer.

 

 

CHARMAINE BENOITE Villerie offrit à son mari un demi-sourire. Après trente-sept ans de mariage, elle le connaissait bien et devinait sa détresse. Elle comprit aussi qu’il ne tenait pas à lui faire porter le fardeau de ses soucis. Elle ne bougea pas même après qu’il fut sorti du salon. Elle baissa juste la tête, frustrée. Très protectrice envers sa famille, elle ne comptait pas rester à ne rien faire pendant que son mari avait un problème.

Se relevant, elle s’approcha de la cheminée et caressa du bout des doigts la photo de leur mariage : un jeune couple plein d’espoir avec toute leur vie devant lui. Elle portait une longue robe blanche vaporeuse ; Crymes était superbe avec son beau visage et son smoking noir. Ils posaient devant la cathédrale Saint-Louis 4 chacun flanqué de ses parents.

Où sont passées les années ? se demanda-t-elle en son for intérieur. À présent, leurs parents étaient décédés et elle, enfant unique, n’avait plus que Crymes, Harper et Jamie. Les femmes sudistes avaient la réputation d’être fortes et solides, Charmaine était bien déterminée à faire le nécessaire pour protéger sa famille.

Elle redressa les épaules avec détermination et retourna dans la cuisine. Elle s’était déjà servi un café quand son mari descendit l’escalier. Elle l’intercepta dans l’entrée, prêt à partir.

Il l’embrassa.

— Je t’appelle tout à l’heure mon chou, dit-il. Passe une bonne journée.

Charmaine sourit.

— J’ai des courses à faire ce matin, mais je passerai plus tard à la galerie.

Elle remonta l’escalier, la soie de son peignoir ondulant derrière elle.

 

 

APRÈS AVOIR récupéré ses papiers de forclusion à la banque, Crymes se rendit directement chez son avocat. Ce dernier lui confirma ses inquiétudes. Bien sûr, la galerie pouvait déposer son bilan, une option qui lui ferait gagner un certain temps, mais s’il ne remboursait pas ses dettes, il risquait bel et bien de perdre tous ses biens. Autre possibilité : liquider l’inventaire, mais ça prendrait du temps.

Et le temps, justement, Crymes n’en avait pas beaucoup.

Il ne reçut qu’une seule bonne nouvelle durant cet entretien : son avocat lui assura qu’il ne devait surtout pas quitter ses propriétés, quel que soit le nombre de notifications qu’il recevait, avant d’avoir la preuve écrite que lesdits biens avaient été vendus. Et ça aussi demanderait un délai.