Le Chant des Nabyss - Kévin Lopez - E-Book

Le Chant des Nabyss E-Book

Kévin Lopez

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Beschreibung

Il est un cri capable de se propager dans le vide, un appel à la vie qui se moque bien de la folie des Hommes comme des saisons, une voix audible par tous et parmi tous les sons, par-delà le bruit cosmique et le silence des lunes mortes... Il est une histoire que nous ne pouvons pas ignorer. C'est l'histoire de deux communautés isolées sur deux planètes lointaines, au sein d'une humanité malade. Comment s'organiser lorsque tout semble remis en question ? Comment assurer la pérennité des colonies ? Les grandes découvertes sont toujours les prémices de grandes espérances. Le bruit des vagues berce le récit de Cyrille, le ressac attire l'attention du lecteur. Le récit va et vient autour des récifs. Les récifs vont et viennent. Une autre voix, petit à petit, émerge. Elle bouleverse la narration. Elle entre, elle-aussi, dans l'histoire. Alors qu'un mal étrange s'abat sur une colonie, alors que le narrateur achève sa métamorphose, une conscience s'éveille et se révèle à nous.

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Seitenzahl: 437

Veröffentlichungsjahr: 2019

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à Anne-Laure, pour son soutien sans faille et sa relecture en continu

à Karol, Pascal, Sophie, Damien, Karin, Romain, pour leurs commentaires et leur enthousiasme

à Stéphane, pour son aide précieuse

Sommaire

Prologue

Première partie

Orbite terrestre

Voyage à travers l'espace-temps

Système stellaire Wolf 359

Premiers pas sur Gaïa

Le Capitaine Nemo

Deuxième partie

Le Projet Cérès

L’Étoile sur la falaise

Crise première

Sous la mer

Annonce capitale

Troisième partie

Le silence des étoiles

Naissance d’une guêpe

Les Jardins de Gaius

Nouveau départ

Crise deuxième

Quatrième partie

Mort de mon père

–Des Droits Universels

La grossesse de Lolita

–Orphée aux Enfers

Cinquième partie

Point de bascule

Expédition sous-marine

Crise troisième

Expédition polaire

L’énigme de Spinoza

Sixième partie

L’obsolescence du présent

Crise et métamorphose

L’exil ou la solitude

Les chrysanthèmes de Gaius

Épilogue

Prologue

Un vent sec hurle sur le toit. Une grande douleur semble irradier de ma hanche vers l’aine. La brûlure crépite à l’intérieur de moi, sous le prurit qui ravage ma peau. Pour avoir pu observer ce changement chez d’autres, je sais que ce processus va s’amplifier. Mais je demeure serein. Tout entier à mon travail, je ne ressens ni crainte, ni inquiétude. J’entends dans mes veines couler mon sang, comme j’écouterais bruire un ruisseau de prairie, sans songer un instant que ce sang n’est pas semblable à l’eau claire ni à l’onde cristalline. L’eau rousse de mes artères s’écoule avec calme. Elle nourrit mon travail de remembrance qui, seul, maintient mon esprit à flot, sous les vagues trépidantes du pinceau magnétique.

L'histoire que je vais vous conter a quelque chose d’envoûtant que je ne saurais expliquer. Puisque j’en suis le transcripteur – d’aucuns préféreront le terme de narrateur –, il n’est pas surprenant que je trouve cette peinture captivante. Je suis à l’évidence de parti pris. Pour autant, ce n'est pas exactement mon histoire, ni même l'histoire dont j'ai été le témoin exclusif. Il ne s’agit pas là de confessions ni de mémoires, encore moins de commentaires. Pour être plus précis, j'ai été en partie témoin et acteur de certains événements relatés ici, mais, à ce stade de mon projet, le récit de mon expérience n’a d’autre objet que d’éclairer l’histoire de ma communauté.

Il n’y a pas de lumière sans ombre. Aux regards ascendants, geysers ou novæ, l’optique universelle iridescente sourit… La lumière naît de la nuit, et l’obscurité de la lumière. L’examen le plus méticuleux, le plus sincère et le plus exhaustif n’échappe pas à cette réalité. Chaque éclairage que l’on donne à une chose projette de l’ombre sur une autre. Et la nuit coruscante trémule avec le vent ! Et du voile nébuleux jaillit la source vive ! Une ombre s’est posée, une ombre dépourvue de fraîcheur, sur mon corps. Pour l’heure, cela reste supportable, et je puis encore tirer parti du mal dont je suis atteint. J’examine les changements qui s’opèrent en moi, et j’apprends à me connaître. À cerner la maladie qui avance masquée, mussée sous divers symptômes, cachée derrière les tourments quotidiens. L’Homme est un apprenti, la douleur est son maître... Le fil de mon histoire est prêt à se dévider. Je reprends le pinceau magnétique. Je me relis. Mon unique souffrance s’égrène tranquillement. Sans interruption.

L'histoire que je vais vous conter est lacunaire. De multiples éclipses viennent révéler les zones d’ombre. De nombreuses ellipses viennent l’interrompre autant qu’elles lui donnent de nouveaux points d’ancrage : c’est l’argile sur laquelle viennent se fixer les tesselles de mon récit. Telle une mosaïque éclairée au sein d'une fresque plus grande, cette histoire est partielle. De ce point de vue-là, il s'agit donc d'une histoire. Mais il ne s'agit pas pour autant d'une fiction ! Tant que faire se peut, à la façon d'un historien, j'ai recueilli des documents pour nourrir mon propos et restitué les témoignages de la façon la plus honnête possible.

Je suis le témoin de ma propre douleur avant que de pouvoir observer celle des autres. Isolé dans un corps accablé, bourrelé de remords, je me remémore la trame des événements, et ma responsabilité dans tout cela n’en est que plus patente. À la torture physique se joint une torture psychologique. J’ai pris part aux délibérations, j’ai pris parti, j’ai voté. Sans tirer aucune leçon du passé, nous avons commis l’erreur de trop. La culpabilité me ronge de l’intérieur, et ce mal psychique exprime en miroir le mal physique qui m’afflige. Au moment où j’écris ces lignes, nous souffrons tous du même mal incurable, mais nous en sommes à des stades différents de la maladie. Et le temps qui m’est imparti pour achever ce travail est à peine suffisant !

L'histoire que je vais vous conter est organisée chronologiquement et thématiquement de façon à produire un récit cohérent, mais je ne m’interdis aucun retour en arrière. Comme tout transcripteur, je suis amené à opérer de nombreux choix, à taire beaucoup de petites et grandes choses et à ne relater que celles qui font encore écho en moi. Qu’elle soit vécue ou racontée, la vie ne peut se passer de l’oubli. Il est dans la nature de la mémoire d’être sélective. Tout ne peut être dit. Et le mutisme même fait sens. Par mes choix comme par mes silences, par la formulation des phrases qui agissent comme autant d'empreintes de mon esprit, mon point de vue prévaut.

La lumière sombre de la voûte céleste parvient à m’éblouir. Il est inefficient de fermer les yeux devant la vérité, si insoutenable qu’elle soit. La cécité ne rend pas moins visible la lumière passée. À l’inverse, privée de rayons nouveaux, la mémoire se souvient. Même morcelée. Avec une acuité aigue. Des temps amers. Les reflets et les moires continuent leur course. Épileptique. Sur l’océan du savoir. Et l’esprit s’emmure avec lui-même. Un bras me fait signe de la piscine. Sous l’odeur enivrante des algues. Mais je ne puis suspendre mon travail, endiguer mon récit. Ce dialogue incessant avec moi-même m’épuise, je le sens bien. Mais il est nécessaire à ma progression. Je porte le fardeau de ma solitude. Peut-être est-ce là l’amorce d’une prochaine multitude ?

L'histoire que je vais vous conter commence en orbite autour de la Terre et se termine dans un verger maritime, sur la planète Gaïa. Elle débute le 29 février 2216, le jour de mon départ pour les Colonies, et se clôt, naturellement, au moment où je la retranscris, en l’an 2245. Non, je reviens sur ce que je viens d'écrire, car mes propos sont inexacts. Les événements relatés ici ne sont pas dénués de conséquences. Les fruits qu’ils portent en eux sont prévisibles. À bien des égards, la suite est déjà envisagée. Bien évidemment, cette histoire va se poursuivre plus avant dans le futur... Nous n’avons ici que les prémices d’une autre histoire. Ainsi, et cela ne vous surprendra pas lorsque vous aurez terminé cet ouvrage, l'histoire que je vais vous conter est peut-être, plus encore que tout autre chose, votre propre histoire.

Première partie

Fils de la Terre, que ne t’épuises-tu pas au chevet de ta mère ? Quel mirage menaçant a soufflé ton départ ? Quel père avisé précipite ton exil ? Te voilà parvenu au sentier infini, aux portes du sommeil. Bientôt tu entreras en nouvelle gestation, en nouvel horizon...

… Tu es prêt à quitter le sol aride de ton foyer, la grève amère de tes ancêtres. Ouvre une dernière fois tes yeux sur ta tristesse ! Les vents de la soif et les grêlons de famine ont épuisé nos larmes… Quelle alarme, dans ton cœur, a sonné le tocsin, le glas et la volée ?...

... Derrière toi se déploient tes souvenirs brisés, le ressac du désert et les dunes de la mer… Derrière toi bruissent encore les cris périphériques, le râle de l’espérance et les désespérés... Mais déjà l'horizon murmure au lendemain, et un drap souple et noir, parcouru de frissons, semble agiter au loin le berceau des étoiles…

(Chants des Nabyss, X, 3)

I – Orbite terrestre 29 février 2216

Lorsque je franchis le sas de l'ISS pour accéder à la navette, je ressentis comme un pincement au cœur. Je ne songeai pas à la précipitation avec laquelle mon transfert sur les Colonies s'était organisé. Je ne songeai pas au voyage douloureux qui m'attendait. Évoluant comme dans un songe, comme l’être éthéré de la rêverie, je me focalisai sur mes déplacements, et je restai concentré sur ma tâche, rivé à l'enchaînement particulier des mouvements en impesanteur, si proche du vide. Pour que ce fragile équilibre ne sombrât pas dans le chaos. Pour que la tension interne de mon corps ne fût pas la raison de ma mort. Si proche de tout – mon regard pouvait embrasser une grande partie de l’orbe planétaire –, et en même temps si éloigné, en orbite à cinq cents kilomètres du sol, la moindre inattention pouvait mettre fin au rêve, la moindre erreur s'avérer fatale.

Mes pieds auront laissé l’empreinte de nombreux faux pas sur la glaise du temps. Difficile d’être agile sur certaines argiles... Comme nombre de mes contemporains – et je pense particulièrement à ceux de ma classe, aux privilégiés des deux premières couronnes –, j'avais eu pour principale préoccupation de satisfaire mes envies, de combler mes désirs. Je possédais plus de richesses que je n’en pouvais compter, plus de liberté que je n’en pouvais étreindre. La conséquence de tout cela ne m'apparaît qu'aujourd'hui : en profitant avec voracité de tout ce que pouvait embrasser mon esprit, j'avais vécu sans espérance. Sans vision. Sans avenir. Au jour le jour. Et pensant parcourir le sentier de la vie vraie, j’avais arpenté les pavés d’une impasse dorée. J’en avais exploré tous les recoins. J'avais joui des biens que me dispensait la vie. J'avais excité et rassasié mon corps. Pendant toutes ces années, j'avais vécu comme un animal.

J’avais trente-six ans, j'avais l'opportunité de devenir un homme. Pourtant, je fis mes adieux à Lola par messagerie holocom. À distance. Cela me semblait alors plus facile pour nous deux, tant la lâcheté sait se parer des plus beaux atours. Des masques les plus subtils. Mais quand la veulerie lève son voile, le prix que l’on paye ruine les constellations passées. Futures. Passons. J'avais la chance de pouvoir embarquer pour les Colonies. Une chance insigne qui ne se représenterait plus. Et je regardais avec émerveillement l'expédience qui allait me propulser dans les étoiles. Quitter la Terre ! J'avais caché à Lola l'exécution de ce projet. Mes derniers moments auprès d'elle, pensais-je alors, compléteraient le bouquet des beaux jours passés. Et je garderais en mémoire un pot-pourri de souvenirs choisis. En cela, j'avais tort. Elle parvint à établir une liaison directe avec la navette. Mais l’enfant que j’étais encore savait qu’elle ne pouvait m'accompagner, qu’elle n’avait pas sa place dans le ventre du Bourdon : comme beaucoup d'autres femmes, Lola était stérile.

Vue de l'espace, la Terre apparaissait plutôt blanche, en raison de son importante couverture nuageuse. Ses océans avaient perdu leur couleur bleue de jadis. D'un bleu grisâtre tirant sur le jaune, ils évoquaient pour moi, à cette altitude, comme un gigantesque cloaque un lendemain d'orage. D’une poussée précise du pied droit, j’avais traversé le tunnel qui séparait le sas extérieur de l’ISS et le sas extérieur de la navette. Sans encombre. Sans jamais me heurter à la paroi du cylindre. Puis j’avais pris place dans la cabine de pilotage. Au-dessus de moi, l’atmosphère chargée de la Terre continuait de se mouvoir comme un troupeau de moutons sur un flanc de montagne, laissant paraître ici et là des touches de couleur. À l’est, de noirs karakuls avaient fait leur apparition, signes d’une tempête en formation. À l’ouest, des débris de continents se laissaient apercevoir, dépourvus des grandes forêts de jadis, déshabillés, décharnés, désossés, ils dévoilaient de nombreuses teintes d'ocre dans un ensemble rappelant les peintures de Starhole.

Lola esquissa une ébauche de sourire, maelström perdu dans l'océan d'hier. Dans ses yeux égarés, la lumière artificielle avait conglobé sa détresse. Point de cheveux drapés sur ses épaules, mais un grand visage blême et crispé, traversé par de violentes émotions. Malgré la distance, nos adieux, à Lola et à moi, s'étaient révélés douloureux. Amers. Comme l'agonie de ce qui n'était déjà plus. Je tentai bien de lui mentir, de justifier ma décision, si difficile qu'elle fût pour elle, je tentai de masquer mon manque d’attachement, de travestir mon égoïsme, elle ne voulut rien entendre... Peut-être lui fis-je horreur autant que je la blessai ? Tel que je suis devenu, j’éprouve un profond dégoût pour cet homme ingrat et narcissique. Insensible au plaisir comme à la peine des autres. Aux vibrations de l’Univers. Lola hurla sur la caméra.

La Terre poursuit sa course dans le silence le plus absolu. Évoluer en impesanteur dans l'espace dépourvu d'atmosphère, c'est faire l'expérience la plus pure de la solitude. Lorsque la radio se coupe… On cesse d'entendre... Le silence du dehors laisse place au vacarme du dedans. On ne sent rien. On ne perçoit rien d'autre que soi-même. On voit et on se représente. C'est une expérience philosophique d'une grande rareté. On éprouve l'essence même de la solitude. Celle-ci ne s'oppose pas nécessairement à l'autre – on peut très bien se sentir seul en présence de quelqu'un –, elle ne trouve pas non plus son origine dans l'isolement – on peut être seul sans éprouver la solitude. Non, la solitude prend forme lorsqu'on est contraint, dans la durée, de dialoguer avec soi-même. La solitude prend forme et devient matérielle.

Habituellement, Lola était une femme douce, sensible, raffinée. Mais la colère altérait même sa nature. Elle déversa un flot ininterrompu d’imprécations entre deux crises de sanglots, tant la source semblait intarissable. Chaque fois qu'il est question d'amour et de trahison, la raison, cette eau calme qui nourrit nos pensées, s'évapore, laissant place à de lourds nuages noirs. Le cœur occupe alors tout l'espace, grossissant comme un orage en approche, et se charge en rancœur. À mesure que progressait l'ombre de la Terre s'altérait l'ombre de Lola. Et je regardai l'ombre dégrader l'image de Lola. Un instant, la projection holoscopique se perdit dans le vague. Un instant, un vague à l'âme me submergea. La houle sembla me ramener en arrière. Puis je pris congé, une dernière fois.

Une fois désarrimée, la navette s'éloigna de la station, et je me mis à peser mon poids. Pendant quelques secondes, l’accélération fut douce et continue, puis les moteurs se coupèrent. Retour en impesanteur, sans poids sensible, emporté avec la navette par mon inertie. L’ISS rétrécit très vite sur l’écran, avant de disparaître tout à fait. J’allais contourner la Terre pour rejoindre le Bourdon qui assurait la liaison avec les Colonies. Mais en réalité, je n’avais rien à faire. Le pilote automatique se chargeait de me conduire jusqu'au vaisseau cargo, aussi pus-je enfin me reposer, poser mon front sur le hublot, et me détendre. Glisser dans l'encre noire de l'espace infini et longer la courbe de la planète bleue...

Cette dernière portait bien mal son nom. Il est certain qu'un habitant de l’ère libérale n'aurait pas reconnu sa planète. Sans doute l'aurait-il trouvée franchement laide. Polluée, différente, incompréhensible. Et pourtant, à peine a-t-on apprivoisé sa beauté intrinsèque qu'on demeure à jamais sous le charme... Je la trouvais splendide ! J'aimais ses océans immenses, ses richesses incommensurables, ses insondables secrets. J'aimais débusquer les espèces pélagiques embusquées entre deux courants. J'aimais explorer les fonds marins à la recherche d'épaves antiques. Là, la vie benthique continuait de se renouveler sans cesse, inventant d'innombrables formes, associant les couleurs comme un peintre dément, défiant l'imagination. C'était la planète où j'étais né. La mère nourricière, la sève du vivant. Et la quitter à jamais me crevait le cœur.

Lorsque la navette glissa dans l'obscurité, je perçus, comme à chaque fois, l’effet de seuil sur ma psyché, ce moment très bref, quand on passe d’un lieu à un autre, où l'on a l'impression d'être aux deux endroits en même temps, et en même temps nulle part, un moment merveilleux... Une forme d’apesanteur psychique… Vite interrompue par l'émetteur radio intégré au tableau de bord.

– Ici le Centre de Communication Spatiale, navette orbitale CEE-32, nous suivons votre progression. Vous nous recevez, du Sardon ?

– Je vous reçois cinq sur cinq. Vue d'ici et plongée dans la nuit, la Forteresse est toujours aussi impressionnante. Tant de lumière entourée de tant de nuit !

– Vous aurez le Bourdon en visuel dans trois minutes et dix secondes. Vous vous arrimerez sur le pont supérieur 9, juste au-dessus de la chambre aménagée pour votre voyage. Du Sardon, avant de pénétrer dans le vaisseau, reprogrammez la navette pour un retour au secteur Europe.

– Compris.

D'après l'ordinateur de bord, je survolais la Forteresse européenne. Mais nul besoin d’un ordinateur pour reconnaître cet immense phare au milieu d'un océan d'obscurité. Un des sept territoires rescapés de la Grande Dépression. Véritable cité retranchée, dernier abri des survivants, des individus sains et aptes au travail, bastion politique des Grands Groupes Industriels. Le reste était éteint, abandonné à la nuit, en proie au chaos. Hors des villes, les campagnes dévastées étaient laissées en jachères. Sur ces terres arides, où seules poussaient les plantes les plus résistantes, toutes toxiques pour l'Homme, se développaient pourtant les rejetons d'une Humanité déclinante, ceux qu'on appelait les Périphériques. Exclus des mégalopoles, livrés à eux-mêmes, comment parvenaient-ils à se nourrir ? Ils se terraient dans des grottes ou dans des sortes de terriers creusés à même les collines, ou aménagés dans les sous-sols des anciennes cités. Certaines peintures les représentaient mangeant de la chair humaine, semblables à des Chronos dévorant leurs enfants. Mais cela relevait sans doute d'un fantasme collectif. D'ailleurs, la réalité n'était-elle pas plutôt exactement l'inverse ? Eux, à qui on refusait les dernières ressources disponibles, eux qu'on abandonnait à la nuit, n'étaient-ils pas ces nouveau-nés dévorés par notre égoïsme et notre volonté de gagner du temps ?

– Votre trajectoire d'approche est parfaitement conforme. Encore une minute, du Sardon, et vous devriez apercevoir le Bourdon sur votre droite.

Une minute ! Une durée que l’attente avait tendance à allonger. Une attente muette durant laquelle je fis le vide. Avant de relever la tête et de scruter attentivement l’espace à travers le hublot. Puis une masse étincelante fit son apparition… Le Bourdon ! Ses soutes titanesques. Fruit des efforts et des rêves d'une planète mourante. Aménagé grâce aux crédits de mon père. Le Bourdon ! Dans une langue parlée autrefois sur la péninsule de Bretagne, sardon désignait un insecte pollinisateur disparu le siècle dernier, en même temps que les abeilles : le bourdon... Son ventre merveilleux... Nous portions le même nom.

– Navette en approche. Trajectoire synchrone. Vingt secondes avant arrimage.

C’était une masse longue de plus de neuf kilomètres, large de deux cents à trois cents mètres – aux endroits le plus étroit et le plus large du vaisseau – et haute de cent dix mètres, éclairée en partie par l'éclat aveuglant du soleil, en partie plongée dans l'ombre de la terre. L'Homme, cet être incroyablement ambigu, à la fois curieux et criminel, docte et dangereux, spirituel et sinistre, est presque parvenu à s'autodétruire – il n'est d'ailleurs pas assuré qu'il soit sorti d'affaire, tant la position de ce colosse aux pieds d'argile demeure fragile –, mais il a conçu des appareils technologiques gigantesques et d'une complexité remarquable qui lui ouvrent un nouvel horizon, et qui le mettent à portée de l'espace infini.

– Arrimage effectué. Vous pouvez commencer le transfert.

– Compris. Navette reprogrammée. Vérification de la pression en cours.

– Compris. La chambre se trouve face à vous, au bout du cordon d'acheminement. Vous devrez franchir deux sas pour accéder à la capsule d'hibernation.

Depuis la destruction du navire de transport Frelon, le Bourdon était le seul lien entre la Terre et ses colonies. L’unique cordon. Il acheminait aux colonies les produits manufacturés et hautement technologiques essentiels pour leur développement, notamment la robotique ; en retour, il alimentait la Terre en matières premières, en minerais devenus difficiles à extraire, tous issus des mines de Gaius, ainsi qu'en nourriture, des tonnes de nourriture pêchées dans les océans de Gaïa. Peuplée de 950 millions d'habitants lors du recensement de 2210 (excluant bien évidemment les Périphériques), la Terre était incapable de nourrir sa population.

– Tout est en ordre, j'ouvre le sas extérieur.

– Compris, du Sardon. Nous suivons votre progression.

La perte du Frelon avait été un coup très rude porté à la colonisation, car c'était le seul vaisseau adapté au transport des personnes. Cela avait mis fin à l'envoi de renforts scientifiques sur les colonies ainsi qu'au transfert programmé de la population. Et deux décennies au moins seraient nécessaires pour en construire un nouveau, à supposer que le chantier spatial arrivât à son terme... Au moment où je progressais entre les deux sas, à l'intérieur du cordon, la coque du futur Frelon II était à peine commencée...

– Vous pénétrez dans le sas d'hibernation. N'oubliez pas de passer à la pharmacie avant d'entrer dans la capsule.

– Compris. Je distingue d'ici le pistolet à injection.

– Compris, du Sardon. Poursuivez.

La capsule dans laquelle j'allais prendre place, haute d'au moins trois mètres, avait l'allure d'un sarcophage muni d'une vitre. D'un blanc éclatant, elle était à elle-seule une petite usine destinée à ralentir l'horloge de mon corps, à abaisser sa température, à le plonger artificiellement dans un état de parfaite hibernation. La chambre dans laquelle était logée la capsule, de la forme d'un œuf, avait été aménagée à mon intention. Grâce à la fortune et à l'influence de mon père, membre de droit du Conseil Supérieur de l'Europe Démocratique, et suite à une découverte qui avait mis le monde religieux en émoi et le monde scientifique en ébullition : sur la planète Gaïa du système stellaire Wolf 359, des relevés topographiques par imagerie satellite avaient révélé la présence d'une ville engloutie !

– Je m'installe dans la capsule.

– Compris, du Sardon. Poursuivez la procédure.

À ma connaissance, on n'avait détecté aucune vie intelligente sur Gaïa. Aucune trace de ceux qui avaient bâti la Cité... Pourquoi ? L'humanité, désormais menacée sur Terre, privée de ressources, était-elle en danger sur Gaïa ? Certains avaient dénoncé le coût exorbitant de ma présence ici, arguant que le retard ainsi occasionné était injustifié et préjudiciable aux intérêts des sept GGI – les Grands Groupes Industriels –, mais j'étais le seul océanographe qui fût aussi archéologue et qui possédât un sous-marin ! À bord du Capitaine Nemo, j'avais passé les dernières années à écumer les mers et les océans, à la rencontre d'une faune certes rare, mais toujours surprenante, à la recherche d'épaves inconnues, reliques d'une histoire à écrire ou à imaginer. J’étais féru des lectures de Jules Verne, et j'avais hérité du fantasme de l'explorateur, sillonnant le globe en toute liberté. Mon expérience et mon matériel étaient requis sur Gaïa, et il me tardait d'explorer de nouveaux océans, de découvrir des espèces indigènes et de confronter mon esprit à l'architecture d'une espèce non humaine. Il n’y a pas de hasard dans l’univers…

– Tous les appareils sont opérationnels. J'active la stase.

– Attendez, du Sardon. Monsieur du Sardon votre père est en ligne.

Le compte à rebours commença de s'égrener. Le saut dans l'hibernation, imminent, allait être immédiat, comme me paraîtrait immédiat le voyage vers les Colonies, le saut dans l'inconnu...

– Cyrille, je compte sur toi.

Voix grave, trop grave. Déjà, ma concentration vacillait. Une brume blanchâtre se répandait dans la chambre. Déjà, j'avais des difficultés à distinguer les écrans de contrôle. La lumière, trop froide, trop blanche, aveuglante.

– N'oublie pas ceux dont tu portes le nom !

Ne plus rien voir sans être aveugle. Ne plus rien entendre sans être sourd. Ne plus rien sentir. Ne plus entendre sa propre voix.

– Adieu, père...

Et, tel un noyé, sombrer dans un lit noir...

II – Voyage à travers l'espace-temps

J'ai rêvé ! Par six fois, au long de mon périple, j'ai rêvé. Et je me réveillai la septième nuit. Le temps de l'esprit n'est pas celui de l'espace-temps. Il ignore les lois qui régissent l'Univers et s'écoule en rythme avec la pensée. Il suit sa logique propre. Il se déploie comme un voile. Comme une ombre lumineuse. Et le sablier psychique s’évide à la renverse. Dans le miroir sans tain de mes rêves, le temps était truqué. Aussi mon périple à bord du Bourdon dura-t-il sept nuits. Confiné dans les soutes du vaisseau cargo, j’empruntai chemins de traverses et coulées forestières, je parcourus le bois de l’imaginaire, si bien que le voyage interstellaire fut aussi et surtout un voyage onirique. D'après l'horloge du vaisseau, en revanche, j'avais parcouru les 7.78 années-lumière qui séparaient la Terre des Colonies en quatre ans et demi, quand il s'était écoulé plus de neuf années sur Terre ! Certains considéreront cet apparent paradoxe comme un non-sens ou une mystification, mais ils auront tort. J'allais certes, d'une certaine manière, faire un bond dans le futur, mais seulement parce que la notion de temps est relative...

Le temps étalait sa large palette de gris. Les rideaux, immobiles, encadraient une lucarne chétive. Une lucarne ovale. Le soir fermait sur lui une immense paupière, et la peur durerait autant que la lumière… Rêve éteint, vair étain, rideau des yeux ! Je ne comprenais pas la scène à laquelle j'assistais. La lumière était grise, la journée pluvieuse. Un temps d'automne. Je pleurais derrière la porte entrebâillée. Je pleurais parce que la scène était triste, si incompréhensible qu'elle fût pour moi. Je pleurais sans vraiment savoir pourquoi. Pourquoi mon père était-il debout, l'air si grave ? Pourquoi ma mère, littéralement effondrée, et si désespérée, se tirait-elle les cheveux, le visage caché dans ses genoux ? Je me tenais dans l'entrebâillement de la porte, immobile. Je sentais que ma respiration était rendue difficile par l'encombrement de mon nez et par les spasmes lacrymaux qui agitaient mon corps. Ma poitrine se soulevait avec difficulté, luttant contre la compression thoracique et le poids d'une déréliction diffuse qui imprégnait l'air, la lumière, la matière.

La lumière se déplace dans le vide à une vitesse constante. Cette vitesse se nomme célérité. C’est la vitesse ultime, égale à environ trois cent mille kilomètres par seconde. Elle ne peut être atteinte, si ce n’est par la lumière elle-même ; elle ne peut être franchie, si ce n’est peut-être par le rêve. Là, les vitesses n’ont pas de limites, le temps n’a pas de direction ; là, l’effet, parfois, précède la cause. L’année-rêve n’a pas de sens pour un être éveillé. L’année-rêve change avec le dormeur. Relativement à lui. L’année-lumière, quant à elle, n’est qu’une simple distance. Immuable. Absolue. C’est une distance colossale et difficile à représenter, tant l’échelle cosmique est difficilement compatible avec l’échelle humaine. Mais ce n’est que cela. L’année-lumière est la distance parcourue dans le vide par la lumière en une année. Sol et Wolf 359 sont deux étoiles voisines dans la Voie lactée. Entre elles, seulement 7.78 années-lumière. L’une est une naine jaune, l’autre est une naine rouge. Mais il faut 7.78 ans à un rayon lumineux pour parcourir cette distance. Relativement à nous.

L'eau emplissait tout l'espace. Une eau vert jaune inondée de lumière, plongée dans un océan de photons. Dans cette clarté océanique, les poumons emplis d'air, je ne respirais plus. Hypnotisé par un scintillement, enveloppé dans un environnement sonore omniprésent, je m'enfonçais toujours plus bas. Il me fallait impérativement découvrir ce que cachait ce scintillement, et ce qu'il révélait en même temps, avant de manquer d'air !... Pierre précieuse ? Simple morceau de métal sur lequel se réfléchissait un rayon lumineux ? La main projetée en avant, je continuais d'agiter mes jambes, selon le rythme souple et soutenu de mes palmes. La main en avant, les yeux grand ouverts, je progressais vers le sol sous-marin composé de sables aux couleurs variées et de roches éparses piquées de taches sombres. La lumière s'estompait aux alentours, dans un effet stroboscopique, comme lorsqu'un nuage gris vient masquer le soleil, accompagné d'un rafraîchissement de la peau. La main en avant, les yeux exorbités et les oreilles douloureuses, j'agrippai l'objet convoité. Une boîte à rêves scintillante !

L’espace-temps est le tissu de notre Univers. Avec ses quatre dimensions – trois dimensions d’espace et une dimension de temps –, l’Univers pourrait être représenté par une boîte à rêves, si tant est qu’il pût être représenté. Là, temps et espace cessent d’être absolus et dépendent du lieu dans lesquels on les mesure. Cela signifie que la mesure de la longueur d'un objet ou de la durée d'un événement varie en fonction du référentiel de celui qui observe. Pour tout spationaute en voyage interstellaire, cette réalité avait une importance cruciale. Car les gens restés sur Terre allaient vieillir davantage que ne durerait le voyage pour le spationaute. Et ce qui était applicable pour la Terre était valable sur les Colonies. La première fois que cette idée chemine en nous, cela surprend. Notre expérience du temps paraît naturellement universelle à chacun, alors qu’elle est liée à notre référentiel, la Terre. Mais lorsqu’il s’agit d’observer l’écoulement du temps dans un autre référentiel en mouvement par rapport à la Terre

– comme un vaisseau spatial approchant de la vitesse de la lumière –, alors le temps semble ralentir sur le vaisseau, et les longueurs se contracter. Ici, la physique semble se rapprocher du rêve…

Avec Brahim, nous faisions l'école buissonnière. Passionnés tous deux par une forme primitive d'archéologie, nous aimions creuser la terre et étudier tout ce que celle-ci abritait de matériaux, de formes vivantes, aveugles et visqueuses, ce qu'elle recelait de mystères. Nous étions avides de découvertes nouvelles, et nous creusions. L'odeur de la terre imprégnait nos ongles, nos gestes, nos pensées. La terre et sa fragrance enivrante. La terre qui se creusait sous nos yeux concentrés, révélant au grand jour ce qu'elle gardait enfoui. La terre, gardienne silencieuse de nos études printanières comme de nos soirées d'hiver. Il faisait beau, les autres étaient en classe avec Madame Bourgeois. Et ce sentiment d'ivresse qui nous habitait, cette impression de liberté, c'était cela, pour nous, l'école. La terre, déjà, était plus froide, plus humide aussi. De temps en temps, un long vers de terre marron s'effarouchait devant nos doigts terreux. Il se tordait pour retrouver l'humidité fertile et rassurante de l'humus. Et lorsque la sirène nous sortit de notre contemplation, nos regards se croisèrent. Le temps, un temps arrêté, le temps labile sembla reprendre son cours. Les corneilles perchées sur les arbres. Les nuages filant dans l'azur. Les odeurs de résine. Le picotement des aiguilles de pin. Et, entre deux respirations et deux rayons de soleil, un grand éclat de rire !

À mesure que le Bourdon approchait de la vitesse de la lumière, les étoiles, à leur tour, se mettaient en mouvement. Petit à petit, elles se rapprochèrent vers l’avant et semblèrent s’éloigner, suivant un phénomène physique appelé aberration de la lumière. Cette impression d’éloignement était fausse puisque le vaisseau filait vers Wolf 359 et les étoiles alentour. À mesure que le vaisseau approchait de la vitesse de la lumière, la voie lactée devenait de plus en plus visible, car les étoiles situées sur les côtés et à l’arrière passaient devant le champ de vision. Imperceptiblement, ces points lumineux formèrent une unique masse éblouissante entourée de ténèbres. Plus tard, cela aurait pour moi un air de déjà-vu. La lumière avait gagné en intensité lumineuse et était devenue bleutée, ce qui trouvait son explication dans l’effet Doppler. Plus on s’éloigne d’une étoile, plus la lumière qu’elle émet apparaît rouge ; plus on s’approche, plus elle apparaît bleutée. La physique prédisait ce phénomène, le film du voyage, passé en accéléré, en confirma la justesse. Étoiles et galaxie ne formèrent plus qu’un horizon de lumière. Puis le ciel, à mesure que décélérait le vaisseau, retrouva petit à petit son encre noire parsemée d’étoiles.

La nuit étoilée nous enveloppait comme un drap. Allongés sur le dos, nous comptions les étoiles filantes. Je ne sentais ni le poids de mon corps ni aucun effet d'apesanteur. Mais la main de Lola reposait sur ma paume. En paix avec nous-mêmes, nous contemplions la traînée blanche qui traversait le ciel, illuminant les parsecs comme on illumine les rues lors des Nuits de la Colonisation. J'entendais Lola comparer la Voie Lactée à un grand livre ouvert, rempli de symboles que nous pourrions un jour déchiffrer. Un jour. Et pourtant il faisait nuit... Nous reposions sur une planète minuscule, plus petite encore que l'astéroïde B612, à peine plus grande qu'une chambre et dépourvue d'atmosphère, mais cela n'avait pas d'importance. Bien qu'il n'y eût pas d'air, nous respirions. Et nous nous murmurions nos pensées. Nous murmurions aux étoiles semblables à des lampadaires. Nous nous laissions dériver, main dans la main, comme deux lucioles au cœur d'une nuit estivale. Mais, insensiblement, le temps se mit à avancer. Puis l'air de se refroidir. La brise de se lever. Et lorsque je tournai la tête vers elle pour lui voler, entre deux respirations, un baiser papillon, son visage était celui d'une autre... Je connaissais cette femme. Une romance ancienne. Ou plutôt le coup de foudre. Puis l'orage. La souffrance. Elle, partie pour les Colonies... Pourquoi les peines ne disparaissent-elles pas ? Pourquoi émerge-t-il toujours ce qu'on croyait noyé à jamais ? Le cœur en peine, je me souvenais de Natacha.

Ce serait une renaissance, mais avant cela, un deuil. Je savais que le temps ne s’écoulerait pas à la même vitesse dans le vaisseau, sur Terre et sur les Colonies. Je quittais la Terre à jamais, mettant une distance supplémentaire entre la planète bleue et la nuit noire de l’hibernation, la plus grande distance qui pût séparer les gens : le temps. D’un autre côté, je regagnais du temps sur les autres, les colons, les Gaïens, les Gaiusiens. Grâce à la dilatation relativiste du temps, j’allais d’une certaine façon rattraper mon retard et conserver une certaine jeunesse relativement à eux. J’allais continuer de vivre. J’allais changer d’environnement, j’allais changer de vie, j’allais changer d’amis. Mon ascendance était derrière moi. Tout était à construire. Je portais en moi les briques de ma future existence. Un nouveau départ. Un rêve. Un passé. Un poème. Un avenir. Un dernier départ. Et l’étrange certitude de commencer un livre.

L'heure était venue de présenter mes travaux universitaires, de mettre un terme à quatre années de recherches. J'avais choisi de porter des habits amples et je faisais face à une assemblée au silence solennel, presque anormal. Puis un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. Une anomalie que je n'arrivais pas à déterminer augmentait la tension de mon corps. Devant moi se tenait, immobile et menaçante, une assemblée fantomatique, faite de masques silencieux et tous identiques. Déjà, le soleil se couchait à travers les vitraux, étalant sur les murs froids de longues traînées de lumière. Déjà, je m'apprêtais à parler. Quand le ciel, tout à coup, sembla se remplir de sang. Quand les ombres pénétrantes, mêlées aux rayons lumineux, vinrent frapper le tympan de la chapelle. J'entendis comme un cri infini déchirer la Nature. Puis l'espace d'un instant, je devins sourd. Mes tympans de pierre. La rosée du crépuscule, glaciale et s'écoulant sur mes tempes, se saisit de ma poitrine. J'étais pris de vertige devant les masques fuyants de l'assemblée. Devant l'assemblée gothique. Devant les langues de feu qui semblaient dévorer ma rétine éblouie, épuisée et tremblante d'anxiété. Troublée par le pressentiment d'un grand malheur à venir.

Le Bourdon avait quitté l’orbite terrestre le 29 février 2216. Sous les projecteurs d’une planète entière, il avait contourné le soleil, il avait croisé la route de Mercure pour rejoindre la route de Jupiter, puis il était entré dans l’obscurité de l’espace profond. Là, l’ordinateur de bord avait assuré la maintenance du vaisseau à travers l’immensité interstellaire. Il avait accéléré la première moitié du trajet de façon à conserver une gravité terrestre, et il avait décéléré l’autre moitié du trajet. Le Bourdon avait atteint une vitesse vertigineuse, proche de celle de la lumière, et il avait été fortement soumis à la dilatation relativiste du temps. Ainsi, pour couvrir la distance séparant la Terre des Colonies, il lui avait fallu quatre ans et soixante-neuf jours selon son propre référentiel temporel, quand il s’était écoulé neuf ans, cent quatre-vingt-dix jours et dix-neuf heures sur Terre. À mon arrivée dans le système stellaire de Wolf 359, l’horloge du vaisseau affichait le 10 août 2220. Sur Terre, sur Gaius et sur Gaïa en revanche, les horloges étaient synchronisées et affichaient le 2 septembre 2225. C’était le Temps Universel.

– Plus haut ! Plus vite ! Plus fort !

Agrippé aux cordes de la balançoire, grisé par l'oscillation toujours plus extrême, plus rapide, plus violente, je criais ces ordres à mon père. Je criais car je sentais vibrer mes ailes, tel Icare, fils de Dédale, s'élançant de la falaise. Le corps en extension, je me projetais en avant, les joues en feu.

Tous les samedis après-midi, mon père m'emmenait au parc. C'était pour moi l'occasion de rencontrer d'autres enfants. Souvent, je pouvais assister à un spectacle de Guignol. Puis on lançait du pain sec aux canards. Plus d'une fois, j'enviais à mes camarades du jour leurs mamans : belles dans leurs robes colorées, elles conversaient ensemble de leurs voix douces, assises sur un banc comme les hirondelles sur la branche d'un saule, avec à leurs pieds des trésors culinaires cachés dans des paniers.

La balançoire oscillait à son maximum et je sentais derrière moi, légèrement sur ma droite, la présence de mon père, mon père et ses bras solides, toujours chauds.

À l'apogée de ma vertigineuse ascension, alors que tout mon être se tendait vers le soleil, je pouvais sentir sa présence contre moi. Son sourire. Sa moustache. Sa chemise blanche en pashmînâ. Debout. Tel un géant.

Deux machines colossales appelées obstructeurs permettaient à la Terre et aux Colonies de communiquer entre elles sans interruption. Techniquement complexes dans leur réalisation, les obstructeurs étaient pourtant d'une extrême simplicité de fonctionnement. La célérité ne pouvant être franchie, il en découle que l’information la plus rapide ne peut se propager plus vite qu’à la vitesse de la lumière. Dans ces conditions, il était impossible pour la Terre et les Colonies de dialoguer entre elles, mais il leur était possible d'échanger des informations, même si celles-ci étaient reçues 7.78 années plus tard. Cette communication continue fut rendue possible par la construction de l'obstructeur, immense machine autonome située relativement proche de son étoile. Sol, pour la Terre ; Wolf 359 pour les Colonies. En voilant sa surface centrale, l’obstructeur empêche une partie des rayons du Soleil d’atteindre le système de Wolf 359 ; en se dévoilant, il laisse passer tous les rayons du Soleil. L'alternance codée d'ouvertures et de fermetures permet ainsi l’envoi de messages numériques. Il suffit d’un télescope braqué sur l’étoile pour détecter les variations de lumière et décoder l’information. D’une certaine manière, en dépit des prouesses technologiques qui ont permis sa réalisation, l'obstructeur est, dans son mode de fonctionnement, l’héritier direct des signaux de fumée des Indiens d’Amérique.

J'étais étudiant à l'Université Maritime. C'était la première semaine de novembre 2202. Une tempête me confina dans mes appartements de campagne pendant douze jours. Douze jours pendant lesquels je restai totalement isolé, coupé du reste du monde. Me chauffant au bois, ce que tous considéraient comme un luxe excentrique, je lus avec avidité de vieux ouvrages du XXIe siècle. C'est en effet l'année où je fis l'acquisition d'une immense bibliothèque – une antiquité ! –, et où je tombai amoureux des livres anciens, de leurs pages fragiles, de leur odeur caractéristique et de leur poids quand ils reposent sur la paume de la main. Je lançai dans un brasier ma volonté de savoir. Les ombres s’animaient sous la danse des flammes. Et les pages se moiraient d’éclats vifs et furtifs. Je me consumai entièrement dans la lecture. Mon corps se fit lutrin. Mon esprit se fit livre. Et ma ligne s’affina sous l’afflux boulimique des mots. Je glissai avec délice dans un état de dorveille…

Puis la Capsule lança la procédure de réveil... On dit que la sortie d'hibernation ressemble à une seconde naissance. Que la souffrance éprouvée équivaut à celles de la mère et de l'enfant réunies... Aucun mot ne peut exprimer cette douleur, tant l'imagination est limitée lorsqu'il s'agit de se mesurer à l'expérience. Dans un premier temps, j'eus l'impression que mon corps était sectionné en plusieurs parties... Puis je commençai à souffrir. Mes cellules, en revenant à la vie, saturaient mon système nerveux de décharges électriques. Chacun de mes nerfs à vif. Mon cerveau saturé. Léché par les flammes électriques du regain. Puis ce fut le tour des tissus plus volumineux... Combien de temps dura mon réveil ? Je l'ignore. Le temps de la souffrance ne se mesure pas. Et ma raison, en suivant son mouvement, a vu des éclipses pareilles à des présences silencieuses... Wolf ! Enfin le terme de mon voyage !

III – Système stellaire Wolf 359 02 septembre 2225

Je sortis de la capsule d'hibernation le jeudi 10 août 2220. En Temps Universel, après la réinitialisation des horloges, nous étions le vendredi 2 septembre 2225. Je ne devais atterrir sur Gaïa que quatre jours plus tard, mais je n'avais pas trop de cette demi-semaine pour prendre connaissance des événements écoulés les dix-sept dernières années. Les derniers rapports que j'avais parcourus avant mon départ de la Terre avaient été envoyés sept ans et demie plus tôt, et si on ajoutait à cela la durée du voyage telle qu’elle avait pu être mesurée par les Colons, soit environ neuf années et demie, mes lectures les plus récentes étaient obsolètes depuis dix-sept ans ! Pour pallier mes lacunes, de nombreux résumés avaient été rédigés à mon intention par les équipes scientifiques présentes sur Gaius et sur Gaïa. Ces résumés, ingénieusement classés par l'informaticien documentaliste, portaient à la fois sur les découvertes scientifiques et sur la vie courante des Colons. Encyclopédie vulgarisée et gazette tout à la fois.

Wolf 359 fait la Une et retient d’abord toute mon attention. C’est une jeune étoile de type naine rouge, dix fois moins massive et mille fois moins lumineuse que le soleil, et âgée d'à peine un milliard d'années. Classée M6, parmi les étoiles les plus froides, sa température "extérieure", celle de sa photosphère, est égale à seulement 2 600°Kelvin. Sa chaleur, pourtant, suffit à nourrir la vie dans son système. C’est une chaleur sombre car une grande partie de son rayonnement est invisible pour l’œil humain. Son énergie irrigue un système planétaire qui comprend deux planètes telluriques, Gaius et Gaïa, ainsi que trois planètes gazeuses, Vesta, Cybèle et Sylla. Ces astres, autour desquels orbitent parfois des lunes ou des anneaux, opèrent autour de Wolf 359 leur balai céleste et leurs révolutions elliptiques.

Malgré l'esprit synthétique dont faisaient montre mes collègues, je devais parcourir une somme considérable d'informations : dans le domaine de la recherche, quinze années représentent une éternité. Et la lecture, toute passionnante qu'elle fût, était rendue difficile par la difficulté que j'éprouvais à me concentrer. Était-ce dû à mes quatre années d'hibernation ? Était-ce l'enthousiasme que m'inspiraient les photos de Wolf 359 et de son système planétaire ? Le vaisseau avait pris de nombreux clichés, comme à chacun de ses passages, et, pour la première fois, nous avions photographié Cybèle et sa ceinture d'anneaux avec une proximité époustouflante. La lecture des rapports était ainsi continuellement interrompue par la compulsion des clichés et des modélisations en 3D de Cybèle. À ma façon, incapable de m'atteler à la tâche qui était la mienne, telle une lune autour de son astre, je me mis à tourner en rond.

Sylla orbite à 7.7 UA de son étoile. Cette géante gazeuse, dont le diamètre à l'équateur mesure 52 700 kilomètres, est la deuxième planète la plus volumineuse de ce système stellaire. Son enveloppe marron et constellée de taches jaunes, semblable à celles de champignons vénéneux dans un tourbillon de feuilles mortes, est due à la présence de sodium dans la haute atmosphère, composée essentiellement d'hydrogène (85%) et d'hélium (15%). Il y a quelque chose de fascinant et d'inquiétant à la fois dans ces bandes en dégradés de marron et dans ces taches jaunâtres, agitées par des vents violents, mais jamais mélangées. Un combat permanent fait rage entre ces masses nuageuses, entre ces vents contraires, entre ces gaz complices, entre ces entités distinctes.

Seul dans la chambre d'hibernation, presque arrivé à destination, j'étudiais les clichés en comparant chaque ombre et en me racontant des histoires. Le calme apparent des photographies contrastait avec le souffle assourdissant de mon imagination, zébré de bataillons furieux s'enveloppant les uns les autres sans jamais parvenir à se prendre à revers, tournant sur eux-mêmes et fuyant en avant dans une charge infernale, bien loin de la brise légère et caressante qui circule dans les jardins de Gaius. J'appris en effet qu'une soufflerie avait été installée peu de temps auparavant dans le dôme principal afin de stimuler la végétation. Là était reproduit à l'identique le climat tempéré océanique qui régnait autrefois sur Terre.

Sur la géante gazeuse, la température au sommet des nuages est évidemment froide, à peu près égale à 68°Kelvin, mais elle avoisine 8 000°Kelvin au centre. Là, en effet, la pression atteint 22 millions de bars, soit 22 millions de fois la pression atmosphérique sur Terre. Là, sous l'effet de la pression, la température augmente, les gaz deviennent liquides. Là, bat le cœur rocheux de la planète.

Sylla possède un satellite baptisé Marius. Cette lune subit l'hostilité implacable de la géante. Tel David devant Goliath. Mais sans espoir de vaincre, ni que le combat se termine jamais. En raison de la proximité des deux corps célestes, Marius subit la forte attraction de Sylla. L'effet de marée est extrêmement puissant. Au point d'entretenir une activité volcanique constante sur la lune damnée de Sylla. La croûte rocheuse se craquelle, elle donne naissance à de nouveaux volcans, à de spectaculaires éruptions, projetant à plusieurs centaines de kilomètres du fer en fusion et des silicates, et donnant au satellite ces couleurs infernales du rouge magmatique mêlé au jaune sodique.

Je n’étais pas sans ignorer que la lumière, produite par le dôme lui-même, était une lumière jaune, de type solaire. Cela permettait aux plantes et aux arbres importés de la Terre d'effectuer la photosynthèse. Mais cela procurait surtout aux Gaiusiens un bien-être primordial pour leur équilibre psychique et physiologique. Cela adoucissait la pénibilité de la vie sur Gaius, la dangerosité du travail minier, l'hostilité parfois meurtrière de l'environnement planétaire, et cela permettait d'oublier un instant le problème de la pesanteur. Les chaussures de plomb qu'on avait l'impression de porter nuit et jour. Car en raison de l'attraction gaiusienne, supérieure à l'attraction terrestre, on pèse plus lourd sur Gaius que sur la Terre ou sur Gaïa, en permanence.

À 5.3 UA de Wolf 359 orbite Cybèle, magnifique géante gazeuse d'un vert profond et dépourvue de satellites. Il s'agit d'un de ces verts que je qualifie volontiers de magnétiques, tant ils semblent exercer une influence sur moi. Tant ils éveillent un sentiment de plaisir au plus profond de mon être. Un vert hypnotique, pareil à celui des rivières par grand soleil, du temps où l'eau des rivières était verte... Cybèle doit sa couleur à la présence de cadmium (1%), de mercure et de méthane dans sa haute atmosphère, cette dernière étant majoritairement composée d'hydrogène (92%) et d'hélium (7%). Avec un diamètre à l'équateur égal à 60 200 kilomètres, elle est la première planète par la taille, si bien que sa température au centre, avec une pression égale à 25 millions de bars, est évaluée à 10 000°K. Ornée d'une ceinture de six anneaux scintillants, faits de rocs, de fragments de glace et de poussières, parée de ses plus beaux atours, Cybèle semble trôner sur le système planétaire.

Je trouvai extraordinaire qu'aucun rapport ne mentionnât les ruines sous-marines découvertes sur Gaïa. Depuis les relevés topographiques satellitaires, les équipes scientifiques n'avaient-elles rien fait pour en savoir plus long ? Dix-sept ans après leur découverte, était-il possible qu'ils n'eussent mené à bien aucune expédition ? Qu’ils n’eussent rien entrepris ? Qu’ils n’eussent glané aucune information supplémentaire ? Qu’ils n’eussent répondu à aucune des nombreuses questions restées en suspens ? Même à supposer qu'ils eussent attendu ma venue, ils n'avaient eu la certitude que j'embarquais avec le Capitaine Nemo que deux ans seulement avant mon arrivée effective ! Je criai ma frustration. À l'évidence, la seule étude qui m'importât ne figurait pas dans les dossiers. Je fus surpris d'entendre ma voix.

Dans le vide spatial, le bruit n'existe pas. L'onde sonore se propage dans l'air ou dans l'eau, ou dans tout milieu similaire, pas dans le vide. On ignore pourquoi Cybèle n'abrite aucun satellite ni aucune lune. Seule et majestueuse dans sa robe verte et incroyablement lisse, la Planète Mère semble inviter à la caresse et au repos, et veille ostensiblement sur ses anneaux polychromes qui sont comme autant d'arceaux à son corset magnifique. Les anneaux intérieurs sont de couleurs sombres, passant du noir granitique au grenat précieux, et semblent cintrer la silhouette de la géante verte, puis une plus grande clarté paraît habiller la planète, des couleurs plus vives parent les anneaux extérieurs, exhibant le gris violacé des orchidées et le rose délicat des amandiers en fleurs.

En songeant au parc botanique de Gaius et à son microcosme terrestre, je cherchai une synthèse sur les nouvelles espèces répertoriées sur Gaïa. La première fois que j'avais eu le loisir d'observer des clichés, j'avais été troublé par la richesse et l'étrangeté de sa flore. La végétation s'était développée dans un environnement beaucoup moins lumineux que sur Terre et, de toute évidence, la Nature avait su tirer parti des conditions particulières qui régnaient sur cette planète. Encore qu'il n'y eût rien d'évident dans ce spectacle, tant il était parfois difficile de distinguer entre elles des formes végétales distinctes, sur la peau desquelles étaient étalées des couleurs si peu naturelles. Du moins si peu naturelles pour moi. Je mis en marche un petit film holoscopique dans lequel Suzanne Piccard, une botaniste, étudiait les fruits ocreux d'un petit arbuste cossu, au milieu d'une jungle des plus déroutantes. Plongé quelques minutes dans ce spectacle dérangeant, je commençai de me sentir mal. La lumière, l’atmosphère, les odeurs, le souffle-même et ses étranges modulations, tout, dans l’holoscopie, me mettait mal à l’aise. Je sentais que je transpirais abondamment, que ma vision se troublait. Je dus m'asseoir, puis je coupai la projection. Déjà sur Terre, en visionnant des films holoscopiques similaires, j'avais été physiquement incommodé, sans que cela ne se traduisît nécessairement par un malaise. J'étais prévenu. Il me serait difficile de m'adapter à la vie sur Gaïa.

Vesta porte très bien son nom, tant elle a de points communs avec la déesse romaine, ou plutôt avec la représentation que je m'en fais. Légèrement plus petite que ses deux sœurs gazeuses avec un diamètre à l'équateur égal à 41 100 km, Vesta orbite à 2.8 UA de son étoile. Son atmosphère, composée d'hydrogène (79%), d'hélium (20%), de xénon (1%), et comportant des traces de chlore, lui donne un aspect blanchâtre caractéristique, avec des nuances de gris. Sur certains clichés, elle ressemble à une sphère remplie de brume. Cette opacité ouatée, cette blancheur nébuleuse, cette sphère cotonneuse diffusaient une impression de mystère, comme une onde sibylline. Car quelle est la fonction de la brume, si ce n'est de protéger les secrets de nos yeux indiscrets, de cacher à la vue l’interdit ? Et ce qu'on interdit au regard ne relève-t-il pas toujours, du moins dans notre mythologie humaine, de la divinité ?

À ma stupeur, j'appris qu'une chapelle avait été érigée dans le sous-sol de Gaius. La question du culte religieux avait savamment été mise de côté par la communauté scientifique, tant il était convenu que la foi ne faisait pas partie de son périmètre. En outre, il me semblait que les Colons n'étaient pas tous croyants ni de même confession. Apparemment, cette salle de culte répondait à un besoin réel, consécutif à un accident minier ayant causé la mort de trois scientifiques – le terme employé est bien salle de culte, et non celui de chapelle, ce qui montre à quel point je suis malgré moi sous l'influence de mon éducation familiale, et imprégné d'une certaine culture religieuse. Cela s'était passé douze ans auparavant selon le calendrier universel, le 18 avril 2213. Lors de l'inspection d'un dépôt de déchets radioactifs, une tempête avait emporté les professeurs Hashimoto, Duprez et Fitzgerald.