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Le Châtelain met en scène, sur fond d'arnaque immobilière, le dernier héritier d'une famille noble incapable d'entretenir le château familial qu'il se décide à vendre, la mort dans l'âme, faute de descendance. L'auteur y aborde la souffrance des ces héritiers malheureux, riches d'un patrimoine qui devient leur fardeau, et le sentiment de diminution progressive qui en découle. "Une nouvelle parfaitement réussie, à l'élégance du langage naturelle, ni forcée ni dénaturée par un lyrisme pédant" (Présent, 14-11-2020)
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Seitenzahl: 35
Veröffentlichungsjahr: 2020
Pensées interdites, chroniques de la France bâillonnée, Editions Ad Gloriam, 2019
Journal d’un Remplacé, à l’usage des esclaves des petit et grand remplacements, Editions Ad Gloriam, 2021
Train de nuit, recueil de nouvelles, Editions La Nouvelle librairie, 2022, Editions Ad Gloriam
Cédric Verdier roulait à reculons à bord de sa Peugeot qui l’emportait à Romorantin pour assumer une décision prise à regret, voici plusieurs années.
Il aimait emprunter cette route qui offrait à chaque fois un paysage renouvelé. En ce début de printemps, la grande Sologne dégorgeait timidement la vie de ses entrailles. La glaise monotone, fécondée par un hiver moite et gris, accouchait de ses premières pousses. De timides droséras s’échappaient de leur hibernacle le long des étangs. De l’herbe grasse rongeait le bord de la route ouvrant une brèche stérile dans cette étendue bientôt luxuriante où s’engouffrait la vieille voiture. Au loin, on devinait le brame d'un cerf en quête d'amours furtives, perdu dans l'une de ces imposantes forêts qui tiennent la garde des bourgs et des villages sur des kilomètres. La fenêtre entrouverte de la berline d’occasion, laissait glisser dans l’habitacle un vent chargé de tourbe fraîche, qui chassait à grand-peine une tenace odeur de tabac froid. En quittant le château de Montrieux, Verdier avait emprunté la départementale 13, se laissant aspirer dans cette interminable galerie de feuilles qui le propulsait lentement jusqu’au petit village de Vernou, seule étape entre la demeure familiale et Romorantin-Lanthenay, capitale de la Sologne. Le paysage à la sortie de Vernou s’écrasait subitement, laissant apparaître landes et champs jusqu’à l'horizon lointain, le temps de quelques ronflements de moteur. Puis, il se refermait timidement pour former cette fois un étroit tunnel de pins longilignes qui s’élançaient vers le ciel. Même s’il l’empruntait rarement, Verdier connaissait cette route par cœur. Comme lui, elle avait toujours été là, mais pour la première fois, il se surprenait à la déchiffrer.
Il était de nature casanière et son flegme pragmatique le préservait des sursauts de l’humeur. Le Châtelain, sobriquet persifleur que lui avaient donné les habitants des environs, venait pourtant de subir pendant sept longues journées les assauts successifs et coordonnés de l’espoir puis de la fatalité, du doute puis de la certitude, de la honte suivie de la fierté. Le seul sentiment constant qui l’habitait depuis ce coup de fil qui le fit sortir de sa torpeur habituelle était la résignation. Au cours des dix longues minutes qui séparaient le château de l’agence, Verdier songeait une dernière fois à la décision qu'il devrait prendre. Ce cadre familier s'y prêtait, et le confort spartiate de sa voiture hors d’âge l’apaisait. Les plastiques autrefois clinquants de l'habitacle, étaient ternis par la routine. Le cuir gris des sièges craquelait, sans doute fatigué par la sollicitude de ses anciens propriétaires. L’intérieur de la 607 s’enorgueillissait de quelques équipements demeurés assez modernes, mais le radiocassette, qui n'avait rien avalé depuis des saisons, trahissait le millésime de sa berline en fin de vie. Son apparence demeurait néanmoins élégante et eût pu conférer au châtelain un semblant de crédibilité s'il l'avait acquise neuve. Sa robe grisâtre était tachetée çà et là, froissée par le temps. Cette voiture, à tant d'égards, affichait les vestiges d'une gloire éteinte. Un peu comme le château familial que Verdier s’apprêtait à vendre.
