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Alween mène une vie simple, loin de l’anxiété d’un monde au bord de la ruine. C’est compter sans Morphée, une entreprise qui offre à ses clients des rêves sur-mesure : Luna, son ex-petite amie, refuse de sortir de son univers onirique, et sa vie est en jeu. Malgré leur passé conflictuel, Alween est prête à tout pour tirer Luna… non pas de ses rêves, mais bien de ses cauchemars.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Kael vit chez son chat, se nourrit de chocolat et se passionne pour le théâtre et le cinéma. Tombé dans la marmite de la SFFF durant son enfance, il en ressort essentiellement pour écrire, lire des fanfictions queers et se perdre en forêt.
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Seitenzahl: 199
Veröffentlichungsjahr: 2025
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AVERTISSEMENT RELATIF AU CONTENU
NOVELLA
Prologue
Les Marchands de rêves
Paradis personnel
Sur le fil des rêves
Le Cisailleur
Sommeil et vagues
Les Rêves morts
Cauchemars
Chute
Oniromonde
NUMÉROS D’URGENCE
ÉCRIT PAR
ILLUSTRÉ PAR
CRÉDITS
QUI SOMMES-NOUS ?
Cover
Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.
– Principaux : comportement suicidaire, dépression, escapisme, relation toxique, validisme.
– Ponctuels : anxiété, crise de panique, deuil, écoanxiété, expérimentations sur l’esprit, lesbophobie, manipulation, mort, pandémie, pensées intrusives, violences familiales, violence physique et verbale, vulgarité.
– Mentions : dépendance affective, outing, termes sexistes et putophobes.
Alween se releva avec un soupir et repoussa les mèches trempées de sueur qui lui collaient au front. Le potager brûlait sous la canicule printanière. Plus loin, le reste du terrain bénéficiait de l’ombre des arbres, mais ici, le soleil fracassait la terre et les hommes.
La jeune femme évalua son paillage et la disposition de ses amphores remplies d’eau, enfoncées dans le sol pour y répandre leur humidité, et estima qu’elle n’arriverait à rien de mieux aujourd’hui. Elle ramassa sa brouette ainsi que son arrosoir et se réfugia sous le couvert des feuillages. Son père se reposait dans un hamac, feignant de lire. Sa mère, elle, était remontée à la maison pour bénéficier de la fraîcheur de la cuisine.
— Je reprendrai demain, annonça Alween en cueillant une pomme pour mordre dedans avec avidité.
— C’est du bon boulot, dit son père d’un ton bourru.
La jeune femme esquissa un sourire. François était un homme avare de compliments, mais un livre ouvert pour quiconque le connaissait suffisamment. Depuis que l’âge le contraignait à moins de travaux physiques, il cachait mal sa fierté de voir sa fille prendre sa suite.
François et Sen avaient racheté une vieille ferme alpine en 2014 pour s’y construire une vie loin de la fébrilité de la ville. C’est là qu’était née Alween et là qu’elle avait grandi, entre les poules, les chèvres, le verger et le potager. Lorsque la machine des pandémies s’était emballée, dès 2020, l’endroit était devenu un havre de paix. Certes, on n’y voyait personne ou presque – seuls deux voisins habitaient à l’année dans les environs –, et la solitude était parfois pesante. Mais on s’y trouvait aussi loin des maladies, plus libre de ses mouvements et les poumons remplis d’un air plus respirable.
Alween avait passé là-bas ses meilleures années. À l’âge adulte, l’envie de devenir journaliste et de faire des rencontres l’avait amenée à partir pour la capitale. Ses parents en avaient été horrifiés au point d’en perdre le sommeil. Désormais, s’ils vivaient mal la douleur et le chagrin qui avaient poussé leur fille à leur revenir, ils se sentaient aussi rassurés de la savoir près d’eux. La nouvelle vague de peste occasionnait encore un bon millier de victimes par jour dans tout le pays, ce qui n’avait pas empêché le gouvernement de proclamer le retour du travail en présentiel, après près d’un an d’un confinement drastique et épuisant.
Alween avait eu la chance de quitter la capitale avant la fermeture des frontières départementales, à peine rouvertes depuis la vague de Covid-26 qui avait précédé. Elle avait ainsi enduré les onze mois de restrictions depuis la ferme, à s’imposer toujours plus de tâches pour ne pas laisser ses pensées s’enliser. Elle avait perdu le compte de ses connaissances que les maladies avaient emportées. Les derniers chiffres officiels faisaient état de plus de cinq cent mille morts dues à la peste pour l’année 2041, mais un semestre plus tard, il restait encore difficile d’estimer le nombre de victimes collatérales, qui venaient s’ajouter à toutes celles du Covid-26. Les estimations les plus basses se comptaient en millions.
Sen et François étaient accablés, mais résignés. Alween, elle, n’y voyait qu’une habitude morbide. Elle avait grandi au milieu des pandémies, des conflits européens et des conditions climatiques de plus en plus terribles qui charriaient les réfugiés par centaines de milliers. Porter un masque, franchir les sas de décontamination et justifier d’un vaccin quand il en existait un était aussi naturel pour elle que les incendies caniculaires, les pénuries d’eau et les JT alarmistes.
Alween mangea en silence, le corps fourbu. Il lui restait encore un article de journal à écrire et à envoyer avant minuit, si elle voulait éviter une engueulade de son patron. L’idée d’aller s’installer devant son ordinateur la démotivait déjà. Elle aurait préféré prendre une douche et faire une sieste à l’ombre de la maison, ou lire un peu. Les 43 oC du jour l’avaient épuisée, et ce n’était rien face à ce qu’annonçait la météo de la semaine à venir.
— Ta mère a reçu un appel pour toi, dit François, et Alween sortit de ses pensées.
— Le journal ?
— Non. Fabio.
La jeune femme se figea, soudain gelée de l’intérieur. Elle n’avait pas entendu ce nom depuis deux ans, et il n’y avait pas beaucoup de raisons qui auraient poussé son porteur à reparaître. Elle serra brutalement les poings pour maîtriser ses tremblements.
— Il a dit ce qu’il voulait ?
— Non. Simplement que c’était urgent et que tu devais le rappeler.
Malgré son ton détaché, François la scrutait avec inquiétude. Alween déglutit, chercha à dire quelque chose avant d’abandonner et de tourner les talons. La pente douce jusqu’à la maison lui parut interminable, mais elle n’aurait pas pu courir même si elle l’avait voulu. La peur lui mordait les entrailles, ses jambes s’étaient changées en coton. Quand elle franchit la porte de la cuisine, elle croisa le regard de sa mère, qui pelait des légumes pour la salade. À son expression, elle comprit. Sans un mot, Sen désigna à sa fille le numéro griffonné sur un morceau de papier. Alween le composa sur le téléphone fixe avec des mains tremblantes. La tonalité retentit, résonna plusieurs fois. Enfin, on décrocha.
— Allô ?
Elle déglutit, et s’efforça de prendre une voix neutre.
— C’est Alween. Qu’est-ce que tu voulais ?
— Put… merci, mon Dieu ! Ça fait des jours que je cherche à te joindre, qu’est-ce que t’as foutu de ton portable ?
— J’ai changé de numéro. Qu’est-ce qui se passe ?
Mais elle savait déjà. Fabio n’aurait jamais appelé à moins d’une catastrophe. Lorsque sa voix s’éleva à nouveau à travers l’appareil, il semblait sur le point de pleurer.
— Tu connais Morphée ?
N’y a-t-il vraiment aucun risque pour la santé à se laisser tenter par les expériences de « rêve conscient et augmenté » de Morphée ? Ses détracteurs n’hésitent pas à faire un parallèle avec les paradis artificiels et les substances psychotropes. L’OMS elle-même a diligenté une enquête pour rendre compte des dangers de l’exploitation des pratiques oniriques.
Extrait du journal télévisé de France 3
7 avril 2038
Trouver l’accueil du Centre Expérimental de Morphée était simple, même quand on ne s’y était jamais rendu en personne : la multitude d’affiches, d’écrans géants et de slogans vomis par les mégaphones créait un fil d’Ariane à travers la capitale. Quelques années plus tôt, l’entreprise était encore reléguée derrière la Petite Ceinture, dans un quartier à peine assaini, mais depuis l’explosion de ses actions en bourse et son succès retentissant, elle avait pu se payer de nouveaux locaux en plein cœur des Champs-Élysées.
Alween se faufila dans la foule masquée qui avançait sans regarder autour d’elle. Enfin, le bâtiment blanc nacré à l’enseigne bleu pâle se détacha de l’ensemble. Alween traversa les portes automatiques et se laissa inspecter par le détecteur de métaux et le purificateur d’air. Bien qu’elle portât un masque chirurgical et des gants, on la fit passer dans un sas de décontamination sitôt que le robot de l’accueil eut vérifié son identité. La jeune femme déposa dans les compartiments son sac, mais aussi chacun de ses vêtements. Elle songea avec aigreur que lors de sa première visite, se déshabiller ainsi dans le sas opaque de l’entrée d’une multinationale lui avait paru scandaleux. Seuls les hôpitaux exigeaient un tel niveau de sécurité sanitaire. Désormais, Alween se pliait sans sourciller à la douche automatique, aux produits désinfectants, et elle n’eut qu’une brève grimace quand, cinq minutes plus tard, elle enfila une tenue d’un blanc immaculé. Ses vêtements ne lui seraient rendus qu’à son départ. Elle remit ses lunettes en place, reprit ses affaires et quitta le sas de décontamination pour pénétrer dans le hall.
Des robots à l’insupportable voix métallique supervisaient les admissions. La jeune femme compléta pour la énième fois différents formulaires informatiques. Identité complète, carte vitale, nature du rendez-vous, compte bancaire… Enfin, elle gagna la salle d’attente où se trouvaient déjà trois autres personnes à l’air fatigué et misérable. Alween avait vécu suffisamment longtemps dans les taudis au-delà de la Bordure Périphérique pour reconnaître ses pairs. Ceux qui n’avaient pas les moyens de se payer les services de Morphée constituaient l’essentiel de la main-d’œuvre rattachée aux travaux les plus contraignants.
Alween reporta son attention sur son environnement. Des relents de désinfectant lui prenaient la gorge, malgré le parfum déployé depuis des diffuseurs au plafond pour rendre l’ensemble plus accueillant. Les dalles au sol et aux murs s’ornaient de messages inspirants tels que « Ici, les rêves peuvent devenir votre réalité ». Alween serra les lèvres. Si ses parents la voyaient… La jeune femme baissa les yeux sur son téléphone. Elle avait tenté de les joindre le matin même, en vain. Au fil des mois, elle s’était drapée dans une toile de non-dits et de demi-vérités pour les préserver de son projet, et elle en concevait juste assez de remords pour se sentir honteusement soulagée de n’avoir pas eu à leur mentir une fois de plus. Ils s’inquiétaient déjà bien assez de la savoir retournée à Paris pour ne pas avoir à porter de poids supplémentaire.
Après un instant, deux femmes vêtues de tailleurs impeccables franchirent la porte de la salle d’attente. L’une d’elles, les bras chargés de plusieurs dossiers, appela le premier des volontaires. La seconde n’eut pas à ouvrir la bouche qu’Alween se levait déjà pour la rejoindre.
— Alween Nguyen ? demanda-t-elle néanmoins pour la forme.
Alween la suivit dans une pièce immaculée, meublée d’un lit, un frigo et un placard. L’employée lui désigna la salle d’eau attenante, ainsi que les articles de toilette mis à sa disposition.
— Je vais d’abord procéder à la vérification de votre identité, puis je vous exposerai les documents d’usage qu’il vous faudra remplir.
Alween déclina à nouveau ses noms, âge, numéro de sécurité sociale, adresse et adresse mail, avant de relire rapidement les versions numériques de ses CV, antécédents médicaux sur trois générations et lettre de motivation. Une procédure de routine qui, cette fois-ci, lui imprégna le ventre d’une sourde angoisse.
Fabio et elle avaient sciemment fait disparaître d’Internet tout ce qui aurait pu la relier de près ou de loin à ses anciennes relations. Morphée refusait d’engager ensemble des gens qui s’étaient connus à l’extérieur. Ils y avaient passé des nuits entières, mais s’ils avaient commis la moindre erreur…
— Tout est en ordre, conclut la femme en lui tendant une liasse de documents. Je vous demanderai de parapher chaque page et de signer la dernière.
Alween refoula son soulagement derrière un sourire de façade et obtempéra. Morphée s’engageait à fournir le gîte, le couvert et une protection sociale à chacun de ses employés, et prenait en charge 100 % des frais médicaux rendus nécessaires par leurs activités. En revanche, l’entreprise réfutait toute responsabilité légale en cas d’accident, de mort ou de maladie consécutive à la tâche confiée. On présentait une clause similaire à chaque utilisateur récréatif avant de l’autoriser à expérimenter pour la première fois.
— Il s’agit de votre première plongée chez un client Onyrism, c’est bien ça ?
— Exact.
— Bien. La procédure initiale est la même que pour les clients ordinaires, vous ne serez pas surprise dans les premiers instants de votre plongée. Néanmoins, les rêves des Onyrism comportent souvent une créativité et une complexité bien au-dessus de la moyenne. Vous étiez en charge de la cartographie simple sur vos précédentes plongées ; là, il faudra rendre un compte détaillé de la qualité du rêve et entrer en contact avec le rêveur. Un questionnaire très complet sera envoyé sur votre interface une fois que vous aurez plongé. Débrouillez-vous pour obtenir le plus de réponses possible.
— La première plongée est prévue quand ?
— 21 h 30. Ça vous laisse le temps d’étudier le dossier. Tous les relevés de routine que nous avons faits jusqu’à présent témoignent d’une richesse rare, mais aussi d’une sérieuse hostilité envers les cartographes. Si vous réussissez cette mission, votre promotion au sein du département ne sera plus qu’une formalité.
Alween se composa une expression qui oscillait entre fierté et détermination, et ses doigts se refermèrent enfin sur le dossier. Elle regarda l’employée quitter la pièce. Alors seulement, elle baissa les yeux sur le document. Il était titré « Cliente A-7849 ». La jeune femme se laissa tomber sur son lit.
Enfin.
Deux mois de formation, trois mois de missions ordinaires sans intérêt, des dizaines de nuits passées à étudier le fonctionnement interne de Morphée et enfin, elle y était. Bien sûr, le document était anonymisé, mais Alween avait appris par cœur le matricule de celle qui avait motivé sa carrière. Un frisson la parcourut, et ses doigts se crispèrent sur le dossier.
Lentement, elle l’ouvrit. Au cours des derniers mois, Fabio avait écumé tous les documents internes de Morphée pour se procurer les renseignements confidentiels relatifs à sa sœur. Rien dans ces pages ne constituait une révélation, pourtant Alween ne put s’empêcher de les lire une à une, à la recherche d’un secret dissimulé entre les lignes. Mais rien. Résignée, elle abandonna la liasse peu avant 15 heures pour passer au réfectoire et prendre un repas rapide. L’endroit était désert, et elle avait prévu de ne parler à personne, mais elle n’était pas attablée depuis cinq minutes que la porte s’ouvrit sur Ian. Celui-ci marcha droit vers elle.
— Je peux te parler ?
Alween acquiesça, méfiante. Ian et elle n’avaient travaillé ensemble qu’une seule fois ; elle en gardait le souvenir d’un type détestable qui voyait ses clients comme de la viande à rêves.
— J’ai entendu dire que tu allais reprendre le dossier Onyrism A-7849.
— Et ?
— C’est moi qui ai géré la vente et la confection de son rêve. Je ne sais pas ce qu’on t’a dit, mais il s’agit probablement de la cliente la plus intéressante de l’année.
Alween évalua rapidement la situation. Ian n’était pas son supérieur hiérarchique et ne pouvait lui donner aucun ordre, mais s’il avait en sa possession des informations, alors…
— Qu’est-ce que tu voudrais que je fasse ?
— On t’a mandatée pour une simple plongée d’expérience clientèle, avec peut-être un peu de cartographie des zones principales, c’est ça ? Je voudrais que tu explores le monde onirique en profondeur. Que tu me fasses un rapport à ton retour.
— Pourquoi ça ?
— Parce que ça en vaut largement la peine.
— Le contrat de la cliente s’achève dans un mois. Organiser une exploration profonde maintenant, même pour un Onyrism, est-ce que ce ne serait pas juste un gâchis de moyens ?
Ian semblait légèrement mal à l’aise, et il jeta un regard nerveux à la caméra de surveillance du réfectoire.
— Sur le plan clientèle, un Onyrism en vaut un autre, murmura-t-il en reportant son attention sur Alween. Mais le peu que nous avons récolté sur cette cliente témoigne d’une construction mentale de réelle qualité. Le service marketing apprécierait beaucoup que tu la convainques de prolonger son séjour ou de nous laisser utiliser des captures vidéo de son monde pour promouvoir les packs Onyrism. Voire de laisser entrer des Concepteurs Oniriques pour qu’ils analysent la profondeur de son monde.
— Pourquoi tu ne parles pas à son maître de rêve pour obtenir les images ?
— Il n’y a aucun maître de rêve employé sur ce cas, ce n’est pas précisé dans ton dossier ? Nous avons fait remplir un cahier des charges à la cliente lors de sa souscription, mais elle a insisté pour que nous y ajoutions une clause stipulant qu’elle voulait être libre de conceptualiser son monde onirique seule, et qu’elle n’accepterait une intervention d’un maître de rêve que si elle n’y parvenait pas dans un délai de trente jours.
— Laisse-moi deviner : elle n’en a pas eu besoin.
— Exact. En une semaine, son rêve avait atteint la complexité d’un rêve conscient de stade 3. Les environnements ne sont pas soumis à la stricte attention de la cliente : ils existent et évoluent selon ses besoins, mais en suivant une forme de logique interne très aboutie.
Alween regarda avec aigreur l’éclat de cupidité fascinée éclairer l’œil de Ian.
— Tu n’as pas idée de ce que ça représenterait pour les concepteurs et le marketing.
— Pourquoi ma chargée de mission ne m’en a pas parlé ?
— Parce qu’elle n’en voit pas l’importance. Il y a des instabilités dans la création onirique. C’est ponctuel, mais impressionnant, et on ne sait pas à quoi c’est dû. La direction du département a statué que ce défaut était rédhibitoire, mais elle se trompe. Un rêve ne peut pas être parfaitement pur, et tous les concepteurs le savent. Il faut juste qu’on arrive à démontrer tout ce que cette cliente peut nous rapporter. Je te jure que ça en vaut la peine. Tu n’as pas idée de la mine d’or sur laquelle Morphée est assis.
Alween se composa un sourire factice, un peu trop froid peut-être.
— Je vais voir ce que je peux faire.
Ian quitta la table d’un air satisfait. Alween le regarda s’éloigner en serrant les dents. La nausée lui brûlait la gorge.
— Morphée coûte un rein. Tu peux m’expliquer comment une autrice-illustratrice a pu se payer un pack premium ?
Fabio se ratatina sur son siège. Il ne lui avait jamais paru aussi petit. Deux ans qu’Alween ne l’avait plus vu ou entendu et, depuis quinze heures, il avait renversé son monde. En le rappelant, elle s’était attendue à un décès. Elle n’était pas tombée bien loin.
Et elle se retrouvait face à lui, après une nuit blanche, dans un café-musée à moitié vide en plein centre de Paris, à le bombarder de regards assassins par-dessus sa tasse. Fabio ne cherchait même pas à se défendre : le trentenaire avait plus que jamais l’air d’un gosse pris en faute. Ses yeux clairs s’embuaient derrière ses lentilles de contact Reality. Voilà à quoi lui avait servi de rentrer dans l’industrie du rêve : s’acheter le dernier accessoire de vision à la pointe de la technologie, et perdre sa sœur.
— Luna a profité de mes accès entreprise, avoua Fabio du bout des lèvres. Elle était tellement mal… Quand elle a vu la nouvelle offre de création onirique satisfaite ou remboursée, elle a sauté sur l’occasion.
— Et tu lui as donné tes codes de réduction.
— N’importe qui aurait fait la même chose ! Elle est en dépression, elle n’a plus de quoi aller chez le psy, son traitement ne l’aide pas à sortir la tête de l’eau, et il ne se passe pas un mois sans que je me demande si elle a pensé à manger tous les jours !
— Va la voir plus souvent, la question se posera moins.
Alween n’avait pas l’habitude de manier le vitriol, ç’avait toujours été la spécialité de Luna. Mais cette fois-ci, elle se sentait en forme. En deux ans, elle avait eu l’occasion de lui souhaiter le pire. Au lieu de ça, l’inquiétude dominait. Et elle s’en voulait pour ça. Luna aurait-elle sauté dans l’aérotrain à 6 heures du matin pour parcourir les cinq cents kilomètres qui la séparaient de la capitale ?
— J’ai pensé qu’une échappatoire lui ferait du bien, balbutia Fabio. Sauf que ça fait plus de six mois, maintenant, et qu’elle n’est toujours pas rentrée chez elle. Elle a souscrit au programme Onyrism, la formule 24 heures sur 24, avec refus de réveil. Et quand j’ai raconté à la responsable de son sommeil qu’on avait eu un décès dans la famille et qu’il fallait que Luna sorte, la procédure n’a pas fonctionné. Elle est trop enfoncée dans son monde pour qu’on puisse l’extraire, et elle ne veut pas se réveiller. Il a fallu relancer les machines après quarante-huit heures parce qu’on risquait de lui causer des dommages irréversibles.
Alween avala son CaféTonik d’une seule rasade, et l’amertume lui leva l’estomac. Ses mains tremblaient ; elle les serra autour de la tasse pour se donner une contenance. Elle avait frôlé la crise d’angoisse à de multiples reprises depuis la veille. Le trajet avait été interminable, et elle n’avait pas pu fermer les yeux plus de quelques minutes sans être réveillée par une image terrifiante de corps décharnés, branchés à des machines qui rêvaient pour eux.
Alween s’était documentée sur Morphée quand l’entreprise avait explosé en bourse, comme beaucoup de ses confrères. Elle n’avait pas su, en revanche, que Fabio avait rejoint les rangs de la multinationale. Avant la rupture, ils n’avaient pas pour habitude d’échanger plus de quelques mots, et seulement quand la situation les y obligeait. Luna elle-même évoquait son frère aussi peu que possible.
Il n’avait été qu’une ombre ponctuelle, qui s’étendait désormais au-delà de tout ce qu’Alween aurait pu imaginer.
— Comment vous procédez pour ce genre de cas, d’habitude ?
— Le programme se poursuit jusqu’à la fin du financement, sauf si les proches font une rallonge. Quand il n’y a plus d’argent, on arrête Morphée. Et si le corps ne se réveille pas de lui-même, on le transfère à l’hôpital.
Un frisson remonta l’échine d’Alween.
— Il y en a qui s’en sortent ?
— Une fois à l’hôpital, un sur dix. Et nous n’avons eu aucun réveil dans nos locaux dans ces circonstances. En plus, reprit-il, le programme Onyrism est un cas particulier. Il est beaucoup plus profond et construit que les rêves standards. On l’a conçu dès le départ pour les longs séjours. En principe, un maître de rêve intervient régulièrement pour familiariser le dormeur avec la perspective du réveil. Le problème, c’est que Luna les a tous repoussés. Je ne sais même pas comment elle a fait.
— C’est quoi, un maître de rêve ?
— Un architecte qui donne son sens et sa sécurité au rêve prolongé, répondit Fabio. Il y en a toujours au moins un pour vérifier que tout se déroule bien, mais certains rêveurs aguerris peuvent se passer de leurs services pour créer leur monde. Luna s’est débrouillée seule, mais en principe, elle devrait recevoir des visites de contrôle. Pour le moment, aucune n’a réussi.
Il allait lui falloir un deuxième CaféTonik. Et une bière. Plusieurs, même.
Un article lu en diagonale quelques mois plus tôt lui revint en mémoire, suivi d’un recrutement sauvage placardé partout sur les panneaux publicitaires de Lyon, et d’un slogan qui lui avait agressé les oreilles dans le TGV-2030.
— Morphée embauche des volontaires pour les vérifications des rêves de ses dormeurs, non ?
Le regard plein d’espoir de Fabio se porta sur elle. Il attendait probablement ça depuis qu’il l’avait appelée : qu’elle prenne les choses en main. Comme autrefois.
— La procédure existe pour pallier le manque de personnel quand les clients se multiplient, mais les Onyrism ne sont accessibles qu’aux agents chevronnés, et l’anonymat des clients empêche en principe tout élément de l’extérieur de retrouver sa trace. Normalement, je n’ai pas le droit d’avoir d’informations sur ma sœur.
— T’as réussi à la faire admettre avec tes codes promo, rétorqua Alween. Tu sauras y faire.
Cela sonna comme une menace à ses oreilles et Alween réalisa, surprise, que c’était le cas. Elle avait eu le temps, en deux ans, de détester Luna pour ce qu’elle lui avait fait. Mais jamais elle ne le pardonnerait à Fabio si son ex-petite amie mourait dans ses songes.
Peu après 20 heures, Alween se retrancha dans sa chambre. Elle avait lu et relu une vingtaine de fois le dossier, puis échoué à avaler un semblant de dîner. Quand la donneuse de sommeil se présenta à sa porte, elle était toujours plongée dans sa lecture.
— C’est bien, dit l’employée. Un premier Onyrism n’est pas à prendre à la légère. Vous êtes prête ?
— Le temps de me changer.
Alween passa dans la salle d’eau attenante pour enfiler la tenue réglementaire. Quand elle revint à la chambre, deux robots effilés s’étaient extirpés d’un panneau coulissant. La jeune femme s’allongea sur le lit et regarda les différents instruments se positionner au-dessus et autour d’elle. Elle déposa ses lunettes sur la table de chevet et s’immobilisa pour laisser les robots lui placer les capteurs usuels sur le visage, le torse et les bras.
— Vous vous souvenez de la procédure de réveil ? demanda la donneuse de sommeil.
— Oui.
