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Que diriez-vous si vous retrouviez un amour de jeunesse comme ça dans la rue, par hasard ? Lui ? Il n'a pas eu à se poser la question. C'est lui qui va vous reconnaître. Vous garder ? Aller savoir... Ce roman contient quelques passages que j'ai vécus. Lesquels ? C'est à vous de me le dire.
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Seitenzahl: 500
Veröffentlichungsjahr: 2019
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… à la mémoire de mon Père décédé le 2 septembre 2017
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle, loi du 29 octobre 2007.
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Épilogue
Mais qu’est-ce qui me gêne ainsi ? pensa Eugénie encore enveloppée des brumes du sommeil.
Elle tenta de parer à cet inconvénient en se tournant sur le côté, mais en vain, elle se retourna dans l’autre sens, hélas ! nul répit. De mauvaise grâce elle se résolut à ouvrir les yeux et s’aperçut alors, que Phébus était le seul coupable de cette machination.
D’un bond elle se retrouva au pied de son lit pour sautiller jusqu’à la fenêtre qu’elle ouvrit en grand après en avoir écarté les rideaux. Quel bonheur! Le soleil était d’une splendeur à couper le souffle. Une légère brise se manifestait par son bruissement dans les feuillages et les arbres, animés par cet intrus, n’en devenaient que plus vivants encore. Cette journée s’annonçait sous les plus beaux auspices car avec un temps tel que celui-ci, il ne pouvait en être autrement.
Moins d’une heure plus tard, elle se retrouvait dehors le visage offert à ce vent déjà tiède en ce début de matinée.
Dans l’immédiat elle ne songeait à rien, seulement à profiter de l’instant présent. Ne disons-nous pas, et avec raison, que la vie est dans le présent ? Comme cela est vrai ! Comment ne pas ressentir avec une intensité accrue cette vie qui est en nous lorsque tout concours à son ébauche ?
Un bonheur inexprimable pouvait se lire sur son visage et les personnes qui la rencontraient, paraissaient bien ternes à ses côtés. Cette promenade était inespérée, car le travail d’Eugénie l’obligeait à se maintenir confinée chez elle. Elle aime la nature et tout ce qui s’y apparente plus que tout autre chose, or, devoir constamment, tout au moins trop souvent à son goût, se faire violence pour ne point succomber à la tentation et sortir parcourir Mère Nature, s’apparentait parfois à une épreuve. Par ces mots, elle ne désire pas amoindrir ce qui fait sa vie, ses passions qui la mènent au gré de son bon vouloir et qu’elle considère comme ses amies. Ses seules amies.
Tous ces arts qu’elle pratique, souvent sans apprentissage ni connaissance préalables, sont et demeurent sa plus belle richesse.
N’est-ce pas merveilleux de pouvoir exprimer en peu de mots ou sous des formes diverses, ce que nous ressentons et que nous ne pouvons pas dire, ce que nous ne percevons pas encore mais que nous savons, à notre insu, traduire ? se dit-elle. Cela apporte une perception aigüe de chaque instant. Ce n’est plus uniquement un art, c’est devenu cette richesse dont elle faisait mention tout à l’heure. Quelquefois cela peut s’apparenter à du bonheur, allant jusqu’à l’ivresse. Mais que peut-elle représenter si elle n’est pas partagée ? Un vide total. Une vie inexpliquée. Une expression artistique banalisée amenant la pauvreté dans l’œuvre elle-même, sans parité.
Au fil de ses réflexions son visage s’était transformé, les quelques nuages du ciel dorénavant s’y reflétaient.
Où se trouvait-elle? Ses pas l’avaient conduite sans y apporter un semblant d’attention, elle ne pouvait donc pas être consciente du chemin parcouru. Quelle heure était-il ? Pourquoi ne se décidait-elle pas à acquérir cet instrument de torture qui nous oblige à des astreintes ? Cette pensée amena un sourire sur ses lèvres. Pourquoi ne possédait-elle pas de montre ? Parce que justement elle ne supporte les obligations sous aucune forme.
- Bonjour monsieur, pourriez-vous m’indiquer l’heure je vous prie ?
- Bien sûr. Il est onze heures cinquante cinq.
- Déjà ! Merci. Au revoir.
- Au revoir.
Ce monsieur est charmant mais dès à présent il lui fallait hâter le pas.
Où suis-je ? Un peu plus loin il y a des panneaux indicateurs. Comment ? J’ai cheminé sur une telle distance ! Je vais devoir prendre le bus pour rentrer sinon je ne serai jamais chez moi à temps pour mon rendez-vous… téléphonique. Qu’est-ce qui poussent les gens à privilégier ce mode de communication pour une chose aussi importante, au lieu de se rencontrer pour converser tranquillement ?
Le temps ? Là encore, elle met en évidence un luxe. Le luxe par excellence. Assez parlé ! Active le pas Eugénie, sinon tu seras en retard.
C’est en faisant pénétrer la clef dans la serrure que la sonnerie du téléphone se fit entendre.
Elle gravit les escaliers avec toute la rapidité que son un mètre cinquante lui permettait.
- Allo ?
- Mademoiselle Eugénie VIVIANE ?
- Oui.
- Bonjour, monsieur Édouard EMMANUEL.
- Bonjour monsieur.
- Pardonnez-moi mais un contretemps m’empêche de vous parler plus longuement. Pouvons-nous remettre cela à plus tard, mercredi par exemple ?
- Oui.
- Cela ne vous pose pas de problème ?
- Aucun.
- Parfait. Alors à mercredi. Au revoir.
- Au revoir.
Que disais-je au sujet du temps ? Ah oui ! ce bien précieux, luxe suprême… Comme les êtres sont étranges ! Avec eux c’est toujours urgent, mais lorsque cela les arrange, ça ne l’est plus vraiment. Quel paradoxe !
J’espère qu’il n’oublie pas que la date d’anniversaire de son épouse approche, s’il désire vraiment que je lui fasse une enluminure pour cette occasion, il ne faut pas qu’il tarde à me dire les éléments qu’il souhaite y voir figurer.
Il s’agissait d’un texte, d’une poésie me semble-t-il, pour le reste je n’en sais pas davantage.
Comment peut-il attendre de moi que j’effectue un tel travail, sans avoir porté les yeux sur l’une de mes œuvres, seulement en se basant sur les dires d’autres personnes ? J’ose croire que ses goûts sont proches des leurs. Après tout, ce monsieur doit savoir ce qu’il fait.
Elle prit un déjeuner rapide et se mit au travail. Elle doit terminer une toile avant de se pencher sur sa prochaine commande car ensuite le temps lui manquera… encore lui !!!
Dans le milieu de l’après-midi, elle dut sortir poster un important courrier. Cela lui octroya le privilège de s’échapper temporairement de son domicile. À peine dehors, elle musarda plus qu’elle ne marcha pour atteindre le bureau de poste le plus éloigné. Tant qu’à sortir autant ne pas le faire pour rien. Mission accomplie ! Il me faut prendre le chemin du retour, s’attarder davantage ne serait pas sérieux, songea-t-elle.
Un homme lui adressa un rapide bonjour avec un regard amusé. Elle le salua de même sans parvenir à définir l’origine de ce visage qui ne lui semblait pas inconnu.
Tout s’était déroulé sans halte, ni pour l’un, ni pour l’autre. Chacun poursuivant son chemin.
Ce n’est que quelques pas plus loin qu’elle se rendit à l’évidence, comment avait-elle pu omettre ce garçon dont elle avait partagé une partie de sa scolarité ? Garçon avec qui elle avait, adolescente, brûlé de partager de doux moments. Il possédait toujours ce sourire fabuleux qui pouvait enjôler la moindre statue. Pensant cela, elle avait fait demi-tour pour le retrouver, obtenir ses coordonnées, partager ces instants dont elle n’avait jamais vu le jour… les pensées se bousculaient en son esprit, elle en devenait presque fiévreuse… qu’est-il devenu depuis tout ce temps ? S’il est marié, que vais-je faire ? Et si… STOP ! Elle devait mettre un frein à ce déferlement de pensées. Mais où est-il passé ? Eugénie soit vigilante, observe bien alentour. Le voilà ! Il sort de chez le libraire. Je ne peux y aller. Que pourrais-je lui dire ?
Il contourna des immeubles et poursuivit sa route. Très loin derrière, mais pas trop, Eugénie le suivit. Il finit par se diriger vers un pavillon. Va-t-il sonner ? Non. Il est sans doute chez lui.
Comment ! Il habiterait si près de moi ? Je ne peux le croire. Je vais attendre un peu avant de longer la grille de ce qui me semble être un jardin.
L’attente ne lui était point dure. Quel heureux instant ! Vingt minutes passèrent ainsi puis elle se décida à progresser vers son habitation. Elle tenta, nonchalamment, de ralentir son pas pour avoir le loisir de retenir le nom inscrit sur la boîte aux lettres, mais les battements de son cœur n’étaient pas de cet avis et ce rythme infernal lui donnait le vertige. Elle allait toucher au but, lorsque la porte du pavillon s’ouvrit pour le laisser passer.
Qu’allait-elle faire ? Elle n’avait pas encore eu le temps de lire le nom inscrit. Déjà fébrile, Eugénie devint livide et finit par s’évanouir.
Sa vue était brouillée, seules des couleurs et des formes évasives lui parvenaient. Lorsque sa vue redevint normale, elle ne reconnue pas les lieux. Où se trouvait-elle ? Un bruit discret se fit entendre sur la droite, elle leva la tête et découvrit un homme dont la silhouette lui était inconnue. Il s’approcha timidement d’abord puis, tout en poursuivant sa progression, c’est avec un sourire qui ne laissait pas de doute sur son charme, qu’il lui adressa quelques mots.
Elle se sentit étrangement troublée par sa présence et comme elle n’avait pas prêté attention à ses paroles, il insista :
- Comment te sens-tu ?
Elle fit un mouvement pour se relever, et c’est à cet instant que le drap glissa et mit à jour sa nudité.
- De quel droit vous êtes-vous permis de me déshabiller ? Et puis, qu’est-ce que je fais ici ? Qui êtes-vous ? Je vous interdis de vous approcher davantage et puis cessez de me tutoyer ! hurla-t-elle tout en cherchant à cacher son corps derrière ce maigre rempart.
Il n’osa plus bouger, ne sachant plus qu’elle attitude adopter, il bafouilla et c’est sur un ton inaudible qu’il lui adressa ces paroles :
- Tu ne te souviens plus de rien ?
Elle tenta de retrouver son calme quand elle prit conscience de sa soudaine gêne.
- De quoi devrais-je me souvenir ?
- Tu as… vous avez eu un malaise devant chez moi. Comme je suis médecin, je me suis permis de vous dévêtir pour vous ausculter. Je n’ai rien décelé d’anormal.
- Pourquoi tenez-vous à me tutoyer, est-ce que nous nous connaissons ?
- Vous ne vous rappelez de rien ?
- Mais enfin de quoi devrais-je me rappeler ?
- Comment vous appelez-vous ?
- Je m’appelle… eh bien, je m’appelle… je m’appelle…
- C’est bien ce que je craignais.
- Quoi ?
- Vous n’avez rien physiquement, mais le choc a été psychique. Vous êtes amnésique.
Elle le regarda comme si elle ne comprenait pas ce qu’il lui disait. Lui ne savait plus quelle contenance adopter, il devait absolument le lui dire, mais quelle sera sa réaction ?
- Il suffit de regarder dans mon sac à main, nous aurons le nom et l’adresse.
- Justement, je ne savais comment aborder le sujet, comme vous aviez du mal à vous réveiller, j’ai cherché à savoir qui vous étiez.
- Et alors ?
- Vous n’aviez pas de sac à main avec vous, je me suis permis de regarder dans votre veste mais je n’y ai rien trouvé à part un trousseau de clefs. Calmez-vous, je vous en prie. La mémoire va vous revenir.
Elle ne s’était pas aperçue que des larmes coulaient le long de ses joues. Elle avait le regard vague, et le contemplait sans le voir. Elle prit conscience de la réalité. Que vais-je devenir ? soupira-t-elle.
Sans difficulté, il suivit le fil de ses pensées et voulut la rassurer.
- Si vous le souhaiter vous pouvez demeurer ici autant qu’il vous plaira. Je m’appelle Thierry Dubois. Je vis seul et mon travail à l’hôpital me prend beaucoup de temps. Vous aurez ainsi tout le loisir de récupérer sans vous préoccuper de quoi que ce soit.
- Mais ma famille va s’inquiéter.
- Tant mieux, ainsi si des recherches sont entreprises, nous apprendrons rapidement qui vous êtes.
- Et si je suis une meurtrière ?
- Vous ne l’êtes pas.
- Comment pouvez-vous en être sur ?
- Je le sais, c’est tout. Maintenant prenez le temps de vous reposer. Je dois m’absenter mais ne vous inquiétez pas, je serai vite de retour.
Bien trop lasse pour lui répondre, elle se laissa glisser entre les draps sans chercher à savoir pourquoi il l’avait tout d’abord tutoyée, se promettant de le lui demander plus tard.
Elle sombrait déjà dans le sommeil lorsqu’il se dirigea vers la porte et l’ouvrit, mais avant de partir, il la regarda dormir. Son cœur se mit à battre plus vite. Après un long moment, il se décida à refermer la porte. C’est en essayant de faire le moins de bruit possible, qu’il quitta son domicile le cœur soudainement léger.
Ces embouteillages ne cesseront donc jamais, combien de temps va-t-il me falloir pour rentrer chez moi ? Ne peuvent-ils se dépêcher? Mais que font-ils tous dehors à cette heure ? Il ne désirait qu’une chose, sauter hors de son véhicule et crier à tous ces gens de le laisser passer… pourvu qu’elle soit toujours là, osa-t-il espérer.
Thierry devait admettre que le travail effectué aujourd’hui n’était pas très florissant, ses collègues, sans lui faire de remarque, avaient dû se rendre à l’évidence, quelque chose le préoccupait. Il était aisé de parvenir à cette conclusion, car durant une bonne partie de l’après-midi, ils avaient été fréquemment obligés de le rappeler à l’ordre. Il affichait un air évasif, et eux s’étaient trouvés dans l’obligation de lui remémorer l’endroit où il se trouvait et la raison de sa présence. Lui ? Il revivait sans fin ces évènements imprévus, ces instants magiques.
Le corps de cette femme évanouie, le moment où il l’avait tenu dans ses bras, celui où il l’avait examinée, son éveil, et enfin leur brève conversation.
Devait-il lui dire qu’il la connaissait? Qu’ils s’étaient côtoyés dans un lycée de la région alors qu’il ne se souvenait pas de son prénom ?
… Sapristi ! mais nous n’avançons même plus. Un rapide coup d’œil à sa montre lui indiqua que depuis vingt minutes ils n’avaient pas bougé. Et dire que je dois encore parcourir quinze kilomètres… Pour se changer les idées et oublier un instant la situation présente, il tenta de se plonger dans le paysage. Hélas ! rien n’y fit. Elle occupait entièrement ses pensées. Comment affronter ce genre de situation ? Rien ne l’avait préparé à un tel évènement, la maison était grande, certes ! mais cela n’empêchait pas une certaine promiscuité.
Dès ce soir, je vais prendre un soin particulier à suivre les informations au cas où quelqu’un ferait mention de sa disparition. J’espère que personne ne viendra la chercher. Après avoir prononcées ces paroles, il prit conscience de leur contenu. Que suis-je en train de dire ? Suis-je tombé sur la tête pour être égoïste à ce point ? Non ? Non ! Alors il devait se résoudre à admettre qu’il ne tenait pas à ce qu’elle parte… Mais je ne la connais pas ! Peut être, or tu sais très bien qu’elle ne t’est pas indifférente, soit honnête avec toi-même et reconnais-le. C’est vrai ! lorsque je l’ai tenu dans mes bras, c’est comme si… en fait, c’est comme si je… je ne sais plus, je ne parviens pas à définir cette sensation. C’était à la fois agréable et presque douloureux, excitant et cependant l’impression d’une infinie tendresse accompagnait cette excitation. Arrête Thierry ! tu es non seulement stupide, mais tu vas finir par devenir cinglé à force de faire une fixation sur cette femme. Tu commences déjà à faire des monologues, alors il faut que tu cesses de songer à elle, le plus tôt sera le mieux.
Malheureusement, même sincère, cette résolution n’eut pas de suite et il acheva son parcours dans le même état d’esprit.
Sa maison était en vue. C’est avec une certaine fébrilité qu’il gara son véhicule et pénétra à l’intérieur. Il s’arrêta un court instant pour tendre l’oreille et écouter si des bruits lui parvenaient. Rien. Le silence était total. Son visage devint grave, était-elle parti pour ne plus revenir ou se pouvait-il qu’elle sommeille encore ?
Il ne put patienter davantage. L’impatience qui l’animait le surprit lui-même. Mais que m’arrive-t-il ? Thierry se dirigea lentement vers la chambre, mais une nouvelle fois, il arrêta ses pas pour lui permettre d’entendre un quelconque mouvement venant de l’intérieur. Seuls les battements sourds de son cœur lui faisaient écho. Il posa délicatement la main sur la poignée, l’abaissa, puis entrouvrit la porte. Elle était toujours plongée dans le sommeil. Il ne se lassait pas de la contempler. Que devait-il faire ? La réveiller ? Mieux valait la laisser se reposer. Il sera toujours temps d’aviser dès qu’elle s’éveillera.
Il referma la porte et sans bruit repartit au salon. Que faire ? Quelle heure était-il? La pendule indiquait vingt heures cinq, vite les informations... Il alluma son poste de télévision, se rapprocha de l’écran pour ne pas être obligé de mettre le volume trop fort, et suivit le déroulement habituel du journal télévisé. Hormis les passages réservés à ces divers représentants, et tout en éludant les catastrophes naturelles, ils n’ont mentionné aucune disparition. Il ne savait toujours pas ce qu’il pourrait lui dire ou ce qu’il devait lui dire. Par où commencer ? Il en était las de se torturer l’esprit lorsqu’il sentit sa présence derrière lui. D’un mouvement brusque il se retourna et l’aperçu. Elle était là, immobile, les pieds nus. Elle avait revêtu l’une de ses chemises qui lui tombait jusqu’à mi-cuisses. Une sensation de gêne se dégageait de tout son être et elle finit par baisser la tête.
- Veuillez m’excuser, mais comme je n’ai pas trouvé mes vêtements, je me suis permise d’ouvrir l’armoire et de vous emprunter cette chemise.
- Vous avez bien fait.
Ni l’un ni l’autre ne savait plus que dire. Elle venait de relever la tête pendant que lui s’était levé. Ils se faisaient face à une courte distance, la gêne n’en était que plus palpable.
- Si vous voulez passer à la salle de bain pour vous rafraîchir un peu, cela me laissera le temps de préparer le dîner. Qu’en pensez-vous ?
- Oui, je veux bien. Je… avez-vous entendu les informations ?
- Oui.
- Ont-ils parlé de moi ?
- Non, je suis désolé. Mais ne perdez pas courage, quelqu’un va bien finir par se manifester. Qu’aimeriez-vous manger ? Y a-t-il quelque chose qui vous ferait plaisir ?
- Je dois avouer que je n’en sais rien. Je ne parviens pas à me rappeler de quoi que ce soit. C’est comme si je n’avais jamais existé. C’est terrifiant.
- Ne vous inquiétez pas. Écoutez, pour l’instant allez prendre un bain cela va vous détendre, ensuite nous en reparlerons. D’accord ?
- D’accord.
- Attendez-moi un instant.
Il revint au bout de quelques minutes les bras chargés de ses vêtements.
- Suivez-moi je vais vous montrer le chemin.
Elle le suivit dans un profond couloir tel un automate. Une fois devant la porte, il l’ouvrit, s’effaça pour la laisser passer, lui tendit ses vêtements puis referma derrière lui. Son cœur battait avec tant de force qu’il en devenait endolori. Il aurait aimé lui dire de mettre un terme à cette chamade, mais toute son attention était dirigée vers elle, cet être qui lui était sinon tombé du ciel, tombé dans les bras. Il n’avait pas fait un mouvement et seul le poids de sa main sur la poignée de la porte le ramena à la réalité. Il parvenait à distinguer un léger bruissement à travers elle.
- Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me le demander, ne put-il s’empêcher d’ajouter avant de s’éloigner.
- Je vous remercie.
En prenant le chemin de la cuisine, il ne pouvait deviner ce qui l’attendait. Les placards se trouvaient quasiment vides. Comment cela se fait-il ? se questionna Thierry. Depuis combien de temps n’ai-je pas fait les courses ?
Ces derniers jours lui avaient été pénibles, sans véritablement faire de synthèse sur sa vie, il s’était rendu à l’évidence, elle lui apparaissait vide de sens. Son métier le passionnait toujours autant, mais cela ne comblait pas la présence d’un être à vos côtés, le visage de l’être aimé. Il passait beaucoup de temps à l’hôpital, rentrait tard le soir et le dîner se résumait en général à presque rien. D’où les placards vides, quasiment. Maintenant? Cette femme vient d’entrer dans ma vie. Je ne sais pas qui elle est, ce qu’elle fait, comment était-elle déjà pendant notre scolarité ? Pourquoi se pencher sur ce qui n’a pas d’importance sinon pour perdre encore plus de temps ? Ce n’est pas nécessaire. L’hier doit demeurer ce qu’il est, le passé. Seul compte le présent et dans ce présent, elle est à mes côtés. Qu’espérer de plus ? La souvenance de ce début de semaine n’a plus aucune importance, la souffrance éprouvée, les idées vagabondes, les images du passé… plus rien de tout cela ne subsiste car dans ma vie elle vient d’entrer et je n’ai pas l’intention de la laisser partir.
Abattue par les derniers évènements, elle se prélassait dans un bain chaud, dans une maison qui lui était totalement inconnue. Comment expliquer cela ? Pourquoi essayez de le faire ? Elle se surprit à fermer les yeux pour tenter de pénétrer en cette mémoire qui lui faisait défaut et retrouver son nom. Partir à la découverte de cette vie qui est la sienne. Va-t-elle me plaire ? se dit-elle, et si ce n’est pas le cas, que vais-je devenir ? Pour l’instant, pas de précipitation, chaque chose en son temps. Elle remerciait le ciel de lui avoir permise de rencontrer quelqu’un d’aussi compréhensif et gentil que l’était ce médecin.
Son hôte lui apparaissait mystérieux. Elle ne pouvait définir le fond de sa pensée, mais elle le sentait paradoxalement fort et faible à la fois. Cela lui semblait curieux qu’un homme puisse être représenté ainsi. Pourquoi ? Comment le savoir ? Elle-même était-elle mariée? Avait-elle des enfants ? Elle ne pouvait répondre à ses questions. Sa vie la comblait-elle? Était-elle heureuse? Personne n’avait encore fait mention de sa disparition, était-elle seule au monde ?
Des larmes vinrent couler sur ses joues et un indescriptible sentiment d’impuissance et de peur face au présent la tenaillait. L’étau dans lequel elle se trouvait momentanément prisonnière, la faisait frissonner la remplissant d’un désespoir profond. Elle rapprochait sa situation présente à celle d’un vagabond oublié de tous, sans repère, sans famille, sans amis…. mais à cet homme restait la mémoire. Cependant un point important nous différencie ; lui, aurait peut-être désiré ne pas en avoir, alors que moi, je voudrais tant recouvrer celle qui me laisse dans le noir. Son regard se posa sur les vêtements qu’il lui avait tendus et elle essaya de se faire une idée de ses goûts, de son mode de vie, de sa personnalité. Rien à faire, rien n’éveillait en elle le moindre souvenir. Lentement elle se décida à sortir de la baignoire. Elle ne pouvait se réfugier indéfiniment en cet endroit. Cela lui avait tout de même apporté un peu de sérénité.
Après s’être parée de ses atours, elle remit un peu d’ordre dans la salle de bain. En refermant la porte, elle se demanda quel couloir suivre. Réfléchissons un peu, de quel côté sommes-nous venus ? se demanda-t-elle. À sa droite le couloir paraissait se prolonger dans une perpétuelle sinuosité, possédant tout de même un semblant de clarté, ou du moins ce qui pouvait rester à cette heure tardive ; tandis qu’à sa gauche, celui-ci se montrait plus longiligne et quelque peu étroit. Elle fit volte-face et se retrouva devant la pièce qu’elle venait de quitter. Sans montrer un seul signe d’hésitation, elle s’engouffra à gauche dans le couloir sinueux et poursuivit d’un pas déterminé jusqu’au prochain croisement. Elle marqua un temps d’hésitation. Avait-elle emprunté le bon chemin ? Elle n’avait pas souvenance de cet embranchement, de plus le chemin lui semblait plus long. Pourquoi n’avait-elle pas montré un peu plus d’attention lorsqu’il l’avait accompagnée ? Ne pouvant demeurer indéfiniment à la même place, elle choisit de prendre tout droit et finit par apercevoir une lueur, ce qui la rassura. Ses pas la rapprochaient de cette lueur dont le couloir, après avoir franchit le dernier coude, lui en montrait la clarté, mettant à jour ce qui devait être la cuisine. C’est alors qu’elle poussa un cri. Elle venait de se cogner le pied dans ce qui pouvait être un meuble. À cet appel il accourut et la découvrit repliée sur elle-même, essayant en vain d’apporter un soulagement à son pied nu dont les orteils étaient brûlants.
- Qu’avez-vous ? Que s’est-il produit ?
- En sortant de la salle de bain, j’étais un peu désorientée, alors lorsque j’ai aperçu de la lumière, je n’ai pas prêté attention où je mettais les pieds.
- D’accord. Quelle idée aussi de se promener pieds nus ! Pourquoi n’avez-vous pas mis vos chaussures ?
- Parce que vous ne me les avez pas apportées.
- Oh ! Pardonnez-moi, je ne sais plus où j’ai la tête.
- C’est de ma faute, il vaudrait mieux que je parte.
- Vous plaisantez ! Où iriez-vous ? Vous n’êtes pas bien ici ?
- Si, mais je ne voudrais pas…
- Rien du tout. Je vous ai déjà dit que vous ne me dérangiez aucunement. Maintenant laissez-moi voir votre pied.
Il l’a fit asseoir, puis délicatement, lui prit l’extrémité de sa jambe et l’examina.
- Il n’y a rien de grave, juste quelques égratignures. Ne bougez pas je reviens.
Il reprit le chemin de la salle de bain. Elle l’observa un court instant, mais absorbée par ses pensées, elle ne l’entendit pas revenir. C’est après avoir perçu le son de sa voix, qu’elle releva la tête.
- Comment ? s’enquit-elle.
- J’étais sur le point de vous dire que cela faisait la seconde fois aujourd’hui que je prenais soin de vous, dit-il sur un ton amusé car son air absent ne lui avait pas échappé.
- J’en suis confuse. Voulez-vous que…
- Non. Si vous tenez réellement à me faire plaisir, arrêtez de vous sentir coupable. Coupable d’être là sans en connaître la raison, de par votre amnésie, et coupable de croire que vous me dérangez. À mon tour je vous fais une promesse. Si votre présence venait à me gêner d’une façon ou d’une autre, je m’engage à vous le dire sans détour. Cela vous convient-il ?
Elle ne put répondre l’émotion était trop forte et se contenta de hocher la tête. Cet homme se montrait si gentil à son égard, comment le remercier ?
- Merci, parvint-elle enfin à ajouter.
Il venait de commencer à désinfecter ses écorchures, son visage près du sien, il put y lire à son aise tout ce qu’elle n’exprimait pas. Quelqu’un n’a-t-il jamais prit soin d’elle ? Les apparences, ces traîtresses, la montraient si fragile, or, elle dégage une force infinie… remettons cela à plus tard, conclut Thierry avec vivacité.
Elle allait se lever lorsqu’il l’attrapa pour la porter dans le salon. Si proche de lui, elle se sentait troublée plus que de raison. Là, il la posa avec beaucoup de douceur. C’était assez paradoxal. Il avait dû se faire violence pour ne pas continuer à la tenir serrer contre lui, cependant un soulagement apparut quand il la déposa. Après un laps de temps assez long, son corps retrouva un peu de sérénité, d’où l’apaisement éprouvé. Thierry lui apporta ses chaussures et l’aida à les enfiler. Pendant cet aller-retour, elle le regardait ne sachant que dire.
- Je m’excuse, ces dernier temps j’ai eu beaucoup de travail et je dois bien l’avouer, mes placards sont vides. Je n’ai pas de quoi nous préparer à dîner.
- Cela ne fait rien, je n’ai pas très faim.
- Bien sur que si ! Il faut vous alimenter. Cela vous gêne-t-il si je vous emmène dîner au restaurant ?
- Je ne souhaite pas vraiment sortir.
- Moi non plus à vrai dire. Écoutez je pense avoir découvert un compromis. Un de mes amis tient un restaurant, je n’ai qu’à lui téléphoner et lui demander, si à titre exceptionnel, il accepterait de me livrer un repas pour deux. Qu’en dîtes-vous ?
- Oui, c’est une bonne idée.
Une heure plus tard ils étaient tous les deux confortablement installés au salon, se régalant d’un repas indien. Thierry était heureux de voir qu’elle se délectait, et elle aussi de découvrir qu’elle aimait la cuisine indienne. Elle s’aperçut qu’elle ne mangeait pas, mais dévorait littéralement tout ce qu’il lui présentait. Lui, la regardait d’un air amusé sans trop toucher à son repas. En réalisant qu’elle avait terminé et lui à peine débuté, elle sentit une chaleur soudaine envahir ses joues et comprit qu’elle devait être écarlate ce qui, par cette prise de conscience, la faisait rougir davantage.
- Au moins nous savons tous les deux que vous aimez cette cuisine. Vous rappelez-vous de quelque chose, même d’insignifiant, qui pourrait nous apporter un renseignement sur vous-même ou votre entourage ?
- Non. J’en suis profondément désolée.
Elle tergiversait encore, lorsque les mots se précipitèrent hors de sa bouche…
- Pourquoi avez-vous commencé par me tutoyer lorsque j’ai repris connaissance? Nous connaissons-nous? Vous n’avez toujours pas répondu à cette question.
- C’est vrai. Je pense qu’il est souhaitable de patienter un peu avant d’en faire mention.
- Pourquoi ? J’ai le droit de savoir tout de même. Si seulement je n’avais pas cette perte de mémoire…
- Si tel était le cas, vous ne… mais au fait, avez-vous songé à la manière dont vous allez occuper vos journées ?
Il s’était rattrapé à temps puisqu’il ignorait si elle serait à ses côtés sans son amnésie. Après tout, que savait-il vraiment à ce sujet ? Rien. Sa mémoire pouvait très bien lui faire défaut, et puis, sans lui avoir parlé, comment savoir ce qu’il en est ou ce qu’il en était à l’époque ? Il se sentit rasséréné par cette évidente conclusion et un sourire lumineux reprit possession de ses lèvres. Ses traits se détendirent et elle n’eut aucune difficulté à s’en apercevoir.
- Non, pas encore. Par contre, si je puis vous être utile, même pour taper ou classer des documents.
- Vous savez faire cela ?
- Je ne m’en souviens pas. Mais je peux essayer, ainsi nous serons fixés.
- C’est une bonne idée.
Ils quittèrent le salon. Une fois de plus, elle le suivit sans faire attention au chemin emprunté mais elle ne put réprimer un cri de surprise lorsqu’elle prit conscience de l’endroit dans lequel ils venaient de pénétrer.
- Quelle splendeur ! ajouta-t-elle d’un ton émerveillé.
- Oh ! c’est assez modeste. Nous sommes dans le grand salon. En fait une partie du mobilier appartenait à mes parents. Comme j’aime beaucoup ce style dans lequel j’ai grandi, après leur décès, j’ai décidé d’en conserver la totalité. Pour le reste, je l’ai acquis au fil des ans.
- Vos parents sont morts… je suis désolée. Comment est-ce arrivé ?
Un silence profond suivit ses paroles. Elle décida de ne pas insister, tout en se promettant de lever le mystère un peu plus tard.
Elle reporta son attention sur le décor de cette pièce. Il y avait en ce lieu quelque chose d’indéfinissable. Le sentiment éprouvé était de la sécurité. Son aménagement était à la fois luxueux et spartiate. Le superflu n’y avait pas sa place et tout avait été fait avec goût. Une merveille !
Durant tout ce temps, il ne cessa de la contempler.
Tu es toujours aussi belle ! songeait-il. J’aimerais tant pouvoir t’adresser ces quelques mots, mais il me faut attendre… alors j’attendrai. Oui Thierry, tu dois trouver en toi la force de patienter. N’oublie pas, et tu le sais bien, inutile de te voiler la face, que tes sentiments pour elle sont toujours aussi vivaces. Tu es seul. Oui, mais si elle était mariée, ou si elle avait un compagnon, un petit ami, et si… STOP Thierry ! tu ne vas pas recommencer.
Après cet interlude, il revint brutalement à la réalité. Elle ? Elle poursuivait son émerveillement et ne marchait plus, mais voltigeait littéralement dans l’espace.
Une fois de plus il dû la ramener au présent.
- La machine se trouve ici… enfin se trouvait à cet endroit. Bon sang ! où ai-je bien pu mettre cet engin de torture ?
- Engin de torture ?
- Oui. Enfant, des personnes m’installaient devant et je devais prendre en frappe ce qu’ils me dictaient. Je ne voulais pas, j’en avais horreur. Ainsi dès que j’ai pu, je l’ai cachée pour ne plus avoir sous les yeux ces instants que j’assimilais à de la torture. À tel point que je ne sais plus où elle se trouve.
Maintenant c’est elle qui le regardait s’agiter dans tous les sens. Ne pouvant réprimer un sourire. Celui-ci finit par s’échapper et c’est dans un bel éclat de rire qu’il poursuivit sa course. À cette douce et mélodieuse vibration, il stoppa sa quête et lui fit face. Elle était encore plus belle. Elle irradiait de beauté et de charme. À son écoute, sa fragilité et une émotion à fleur de peau se faisaient entendre. Une sensibilité exacerbée, à la fois fragile et forte. Un puits s’ouvrait devant lui, il n’avait qu’une envie, s’y jeter. La voyant qui commençait à rire aux larmes sans pouvoir s’interrompre, lui aussi ne put maîtriser un rire qui s’amplifia et vint se fondre dans le sien. N’en pouvant plus, ils finirent par se laisser tomber sur le canapé et ce ne fut qu’au prix d’immenses efforts, qu’ils purent enfin mettre un terme à cet instant de communion.
- Je crois que je vais attendre demain pour continuer mes recherches, parvint-il à articuler. Je pense qu’il est temps que nous allions dormir. Vous avez besoin de repos.
- C’est vrai. Je dois admettre que je me sens un peu lasse.
Se relevant de la bergère sur laquelle il s’était affalé, il se mit devant elle et lui tendit les mains pour lui permettre de se relever. Un court instant s’écoula avant qu’elle ne mette ses mains dans les siennes. Une fois debout l’un devant l’autre, leurs doigts toujours unis, Thierry ne pouvait détacher son regard du sien. Il se fit violence puis, sur un ton faussement léger ajouta, après que leurs mains se soient désunies d’elles-mêmes :
- Je vais maintenant vous conduire à votre chambre. Auparavant, je pense qu’il serait souhaitable de vous trouver un prénom…
- Mais j’en…
- Je sais que vous en avez un, mais si vous acceptiez d’en porter un le temps que vous retrouviez votre véritable identité, cela compliquerait moins les choses et simplifiera nos dialogues. Si vous ne le faite pas pour vous, je vous demande de le faire pour moi. Qu’en pensez-vous ?
- Vous avez raison.
- Quel prénom allez-vous choisir ?
- Je ne sais lequel prendre.
- Est-ce que Viviane vous plaît ?
- …
- Parlez-moi.
- Oui, dit-elle dans un souffle en relevant la tête pour le regarder dans les yeux.
- Parfait ! Viviane, je vous conduis à vos appartements.
Après s’être dévêtue dans un état second, elle souleva le dessus de lit, entrouvrit les draps et se laissa glisser à l’intérieur. C’est en essayant vainement de se remémorer les dernières minutes passées avec son hôte, qu’elle plongea dans un sommeil profond.
Une fois dans sa chambre, Thierry demeura debout une bonne dizaine de minutes sans même s’en apercevoir. Songeur, les yeux dans le vague… c’est à elle qu’il pensait, à Viviane.
Combien de fois, se dit-il… mais combien de fois n’ai-je pas rêvé de la savoir là, dans cette demeure à mes côtés ? Aujourd’hui elle est là, si proche et pourtant si loin de moi. Je ne pensais pas être capable d’en souffrir autant. Il va me falloir de la patience, beaucoup de patience. Moi qui l’ai attendue si longtemps, qui ne l’espérais plus… et la voici ! Elle réapparaît dans ma vie sans crier gare, alors que je ne croyais plus en ces instants, les voilà à ma portée. C’est étrange, j’ai l’impression d’avoir déjà remarqué ce phénomène, c’est comme s’il nous suffisait de ne plus croire en quelque chose par trop d’attente, donc de parvenir enfin à lâcher prise, pour que celle-ci advienne. Oui, c’est exactement ça !
Viviane, comme j’aimerais te tenir dans mes bras. Juste te tenir dans mes bras et te serrer très fort. Te serrer et te maintenir ainsi pour être certain que plus jamais tu ne partes, si c’est ta volonté, évidemment. Si tu savais combien ta présence me remplit de joie, rien que ta présence, c’est un réel bonheur de te contempler… si tu savais aussi toutes les bêtises issues de l’étourderie que j’ai réalisées aujourd’hui, et ce, grâce à toi. Je ne peux pas me permettre la moindre erreur, pas dans mon métier. Je me dois d’être très prudent. Je vais à la fois devoir surmonter mes émotions devant elle, mais aussi demeurer très attentif dans mon travail. Je me dois d’y parvenir, car si tel est le cas, et c’est bien ce qui va me permettre de tenir, je pourrais peut-être enfin vivre ces tendres et doux instants que je désire partager avec elle depuis une éternité me semble-t-il. Pourquoi ai-je choisi Viviane comme prénom ? C’est étrange ! moi qui ne l’ai jamais employé. Est-ce le fait inconscient d’avoir rapproché les moments que je vis, si féeriques, à des instants magiques, que ce prénom c’est imposé à moi ? Viviane… il n’y a pas de fée Viviane, c’est la fée Morgane. Tant mieux ! ce sera ma fée personnelle. Pourquoi pas ? se dit-il, certains ont leur muse, moi j’ai ma fée.
Il pivota pour permettre à son regard de fixer la pendulette posée sur sa table de chevet. Comment? ne put-il s’empêcher de crier… Thierry pense à Viviane… deux heures quarante-cinq du matin, il est déjà si tard ! ou si tôt, devrais-je dire. Le temps a passé à une allure folle. Il y a bien longtemps que je ne me suis pas autant détendu. J’étais bien, voilà tout. Non ! je me sens bien. Merci à toi Viviane. Merci pour tout ce partage. Merci. Je t’envoie toutes mes pensées d’amour. Dors bien mon ange, je veille sur toi.
Il savait pertinemment que de ne pas l’entendre prononcer ses paroles, ne l’empêcherait pas de les percevoir. Dépêche-toi de te mettre au lit, la nuit va être courte, pensa-t-il. Malgré cette résolution, Thierry eut bien du mal à trouver le sommeil.
De ce fait, c’est avec un rictus prononcé que quatre heures vingt-cinq plus tard, Thierry s’éveilla, ou tenta de le faire à l’aide de cette sonnerie que nous avons l’habitude d’invectiver lorsqu’elle se fait entendre, quand nous ne souhaiterions qu’une seule chose, l’oublier. Pour l’atteindre il lui fallait se pencher, et pour cela, faire l’effort de se lever à demi. Courage Thierry ! lève-toi et met un terme à cette sirène. C’est avec des gestes ralentis qu’il trouva enfin la force dans un premier temps, de se soulever, de s’asseoir au bord de son lit puis de se lever. D’un geste brusque il appuya sur le réveil et lui coupa le sifflet, sans omettre d’y jeter un rapide coup d’œil. Ce qu’il vit l’effraya, il était déjà sept heures dix. S’il désirait être à l’heure, il se devait d’activer le pas. Mais avant d’entamer sa journée, il ne souhaitait qu’une chose: la voir. Si je pouvais juste l’entr’apercevoir avant de me rendre au travail, j’en serais si heureux, se dit-il. Ce n’est pas grave, elle est là, n’est-ce pas le principal ? Oui, mais jusqu’à quand ! Thierry tu ne va pas recommencer ! Tu sais que la vie est dans le présent, alors pourquoi extrapoler sur un futur inexistant ? Le présent est ce que tu en feras, alors de grâce ! profites-en pleinement. VIS-LE et ne te pose aucune question, cela ne ferait que ternir le présent et t’empêcher par des questions qui n’ont pas lieu d’être, puisque inexistantes, de VIVRE, tout simplement. Ton mental finira par prendre le dessus et tu plongeras tête la première dans un océan d’incertitudes mêlés d’interrogations, dans lequel tu ne seras plus à même de pouvoir discerner le réel de l’imaginaire, voire de l’utopie.
Après un rapide passage à la salle de bain, il se dirigeait vers la cuisine, lorsqu’il la croisa dans le couloir.
- Bonjour ! ne put-il s’empêcher de dire agrémenté d’un formidable sourire. Avez-vous bien dormi ?
- Bonjour. Je dois admettre que la nuit fut courte. Je me sens fatiguée. Je pense, si cela ne vous gêne pas, que je ne vais pas tarder à retourner me coucher.
- Cela ne me dérange pas du tout, lui répondit-il sur un air de déception mal contenu.
Il avait la chance de la croiser avant son départ, ils auraient pu déjeuner ensemble et voilà qu’elle s’esquive. Attention Thierry, tu es injuste ! elle vit des instants difficiles, respecte-les.
- Il vous faut récupérer. Faîte ce que vous désirez. Vous êtes ici chez vous.
- Je ne sais comment vous remercier pour votre bonté à mon égard.
- Je vous l’ai déjà dit, je fais ce que tout un chacun devrait faire, rien de plus.
- Peut-être, cependant vous le FAITES. Beaucoup parlent mais n’agissent pas une fois devant le fait accomplit.
- Alors disons juste que j’ai eu une éducation « particulièrement intelligente ».
- Je traduirais cela différemment si vous me le permettez…
- Mais je vous en prie.
- Je pense que vous écoutez votre cœur, et que ce dernier trahit cette bonté dont je ne cesse de vous rebattre les oreilles, ce dont je tiens à m’excuser. Or, vous ne pouvez et ne pourrez m’empêcher de dire ce que je pense. Je suis ainsi… elle s’arrêta net avant de reprendre hésitante, elle-même surprise par cet aveu… enfin je crois, finit-elle bafouilleuse et confuse.
- Je le sais… ne put-il s’abstenir de murmurer pour lui-même.
- Comment ?
- Non, rien.
- Je vous laisse, je me sens un peu lasse.
- Oui, je vous en prie, retourner vous mettre au lit, et surtout prenez soin de vous… sinon je devrai m’en charger, ajouta-t-il dans un murmure.
Elle s’était déjà éloignée. Il la regarda partir dans les méandres de ces couloirs qui n’en finissaient pas, et se dirigea vers la cuisine. Sans se remémorer l’épisode de la veille, il ouvrit les placards en quête de denrées alimentaires. Bon sang ! j’avais oublié que tout était vide. Sur ce, il sortit pour se rendre à la boulangerie la plus proche, car le manque de temps ne lui permettait pas d’agir autrement.
De retour chez lui, installé devant une tasse de café, il songea à l’apparition matinale de Viviane et en éprouva un intense bonheur. La réalité le mena dans cette cuisine, où seul, attablé, il demeurait rêveur en pensant qu’elle aurait pu se trouver là, à ses côtés. C’est alors qu’il repensa à la déception qui avait suivit cet instant féerique, et il admit avoir négligé une chose : n’être jamais en attente de quoi que ce soit, ainsi il ne pouvait être déçu. Il reconnaissait qu’il lui arrivait parfois, tout en étant persuadé de ne rien attendre, d’avoir une opinion différente au moment critique où il prenait conscience de l’ampleur de sa déception. Son regard subitement indistinct se posa sur l’horloge et il dut regarder sa montre pour être certain de ne pas avoir rêvé. Avec des gestes brefs et calculés, il disposa tout le nécessaire pour permettre à Viviane de prendre son petit déjeuner. Tout aussi rapidement, il attrapa sa veste, sa sacoche, puis entrouvrit la porte d’entrée et la referma avec une délicatesse dont il ne se serait pas cru capable, pour ne point la réveiller.
Il s’installa derrière le volant de sa Peugeot 205, puis démarra aussi vite qu’il put, tout en demeurant vigilant.
À cette heure, il y avait déjà beaucoup de circulation. Malgré ce flot de véhicules et sa crainte de ne pas arriver à l’heure, car il avait un rendez-vous important ce matin-là, le visage de Viviane l’accaparait totalement. Elle se tenait là, debout devant lui ; lorsqu’il tournait son visage vers la droite, elle était assise sur le siège passager et lui souriait de ses beaux yeux bleus ; le rétroviseur intérieur ne lui renvoyait que la douce image de celle qui faisait battre son cœur.
Il tentait péniblement de se rappeler les quelques mots qu’il lui avait laissés à la hâte et déposés sur la table de la cuisine, en étant certain qu’elle ne pourrait les rater… voyons, qu’ai-je inscrit sur ce papier : « Bonjour Viviane, je suis allé vous chercher quelques gourmandises, j’espère qu’elles seront à votre goût. Je vous souhaite une bonne journée. Reposez-vous bien. Je devrais rentrer dans l’après-midi. Pour déjeuner, je vous ai laissé le numéro de téléphone du restaurant d’hier soir. Demandez à parler à Guy, il vous fera livrer. Je m’en excuse. Cependant à mon retour, nous irons faire les courses. Thierry. Merci. »
Quel imbécile tu fais Thierry, cela ne va plus ! Il est vrai que j’ai du mal à me reconnaître. C’est ça, quelque chose à changer. Comment ne l’ai-je pas remarqué plus tôt ? Depuis… voyons, depuis… depuis qu’elle est là, bien sûr ! Quel étourdi je fais ! Il va falloir que je sois attentif si je ne veux pas passer pour « une cloche » ! Soit d’abord attentif à ta conduite, se dit-il encore. C’est ainsi qu’il revint à la réalité. Il fut d’ailleurs très étonné de voir qu’il parvenait au dernier virage avant l’hôpital. Comment, je suis déjà à destination ? Je n’ai pas du tout prêté attention à ma conduite. Je dois cependant demeurer vigilant.
C’est toujours en « état de veille », mais absorbé dans ses réflexions, qu’il pénétra dans l’hôpital. Un dernier regard sur sa montre lui prouva qu’il ne serait pas en retard pour son premier rendez-vous. Quelqu’un aurait surgi pour lui demander comment il avait fait, il lui aurait répondu : « Je serais bien en peine de vous en donner la raison » dans un sourire aérien, songeant à celle qui venait de revenir dans sa vie.
Pendant ce temps-là, Viviane s’éveillait lentement. Les yeux fixés sur le plafond elle se disait qu’elle n’avait pas envie de bouger tellement elle se sentait bien. Elle éprouvait une espèce de bien-être qui en fait était plus prononcé que cela. Il englobait à la fois cette sensation de légèreté et de douceur, de liberté ainsi qu’un sentiment profond de béatitude. C’était comme si elle se trouvait chez elle. Oui. Comme si elle se trouvait chez elle... Cependant Viviane n’était pas chez elle, alors pourquoi et comment pouvait-elle ressentir toutes ces émotions ?
Subitement une idée saugrenue lui traversa l’esprit. Non ! se dit-elle, ce n’est pas possible. Non. Voyons réagit Viviane, tu divagues ! tu n’as pas toute ta raison. Cette amnésie est en cause, c’est certain. Oui, c’est forcément dû à cette perte de mémoire, sinon quelle pourrait être l’origine de mes pensées, quand j’imagine que cet homme qui m’a ouvert sa porte ; qui a pris, et prend soin de moi ; qui a toutes les délicatesses à mon égard ; qui me laisse l’usufruit de sa maison en son absence ; qui me traite en amie ; qui… elle en revint soudainement à sa première pensée… Pourquoi ne serait-il pas un ami, justement ? Non, c’est inimaginable, d’autant plus qu’il ne s’adresse pas à moi comme il le ferait envers une amie. Bien que parfois… Non ! De plus, je ne reconnais pas les lieux, donc c’est impossible. Oui, comme tu le dis toi-même, Viviane, tu n’as pas encore recouvré la mémoire. Mais alors…
Viviane s’abîma davantage encore dans ses pensées. Pendant ce temps-là, le temps lui-même s’écoulait lentement. Ainsi, une heure plus tard, toujours allongée dans le lit, elle entendit son ventre crier famine. Sans attendre une minute de plus, elle s’achemina en direction de la cuisine. Or, une fois le couloir entrepris et arrivée à ce fameux croisement, Viviane ne savait plus quelle direction il lui fallait prendre. Elle tenta un rapide coup d’œil, mais rien ne pouvait la renseigner. Viviane se dit qu’au pire il lui faudrait faire marche arrière, alors elle prit une direction au hasard. Quelle ne fût pas sa joie en voyant que c’était la bonne. Sa joie se fit plus intense au regard de ce qui l’attendait sur la table de la cuisine.
Viviane se dirigea directement vers elle. En apercevant le mot de Thierry, elle se surprit à le lire avec avidité. Quelle touchante attention… elle se sentit rougir en songeant qu’il était doux de vivre auprès de cet homme. Viviane arrête ! tout à l’heure tu imaginais qu’il pouvait être un ami et maintenant tu rougis comme une collégienne. Ça ne va plus ma pauvre fille ! Elle éclata d’un rire tonitruant à l’écoute de ses pensées et eut toutes les peines du monde à se calmer. Elle avait bien l’intention de faire honneur aux pains au chocolats, croissants et autres viennoiseries qui n’attendaient que son bon vouloir pour achever leur existence.
L’horloge de la cuisine annonçait 11h30. Je suis sûre d’une chose au moins, se dit-elle, après avoir ingurgité tout ça, mon déjeuner est fait. Quelque part, je dois avouer que cela simplifie les choses. Viviane fit la vaisselle et avec une moue boudeuse, se lança à l’assaut de cet endroit qu’elle avait négligemment baptisé « le fameux croisement ». Elle parvint à sa chambre sans difficulté ; désormais, il lui fallait retrouver le chemin de la salle de bain et là, c’était une autre paire de manches.
Il lui a dit par écrit qu’il devait rentrer dans l’après-midi. Viviane avait donc le temps nécessaire pour prendre un bain.
C’est avec délice que Viviane se plongea dans un bain chaud. Elle était si détendue, qu’elle en oubliait même ses précédentes pensées. Plus rien ne semblait avoir d’importance, hormis ce moment délicieux. Elle se relaxa tellement, qu’elle commençait à sombrer dans une torpeur apaisante, et se leva rapidement pour s’extirper de la baignoire avant de boire la tasse.
Viviane revêtit ses uniques vêtements. Une fois parée, elle se rendit tant bien que mal dans le salon. Le poste de télévision s’alluma lorsque le journal de 13h commença.
Elle dut, une nouvelle fois se rendre à l’évidence, le présentateur ne faisait toujours aucune mention de sa «disparition ».
Elle replongea dans ses pensées en tentant, toujours en vain, de fouiller sa mémoire. Une fois encore, Viviane ne se rendit pas compte du temps qui passait. Les informations étaient terminées depuis longtemps mais le poste poursuivait sa course en solitaire.
Quand elle finit par refaire surface, après s’être assoupie, la chaîne de télévision diffusait un épisode d’une série anglaise. C’est génial ! j’adore ce feuilleton. Tiens, enfin quelque chose qui me motive. À cette idée, elle se sentit toute guillerette. Effectivement, l’apparition de ce célèbre détective lui avait permis, durant plus d’une heure et quart de ne songer à rien, sauf à ce qui se déroulait sous ses yeux.
Thierry ne cessait de pester contre le temps. Sans cesse ses yeux se fixaient de sa montre à une pendule ; d’une autre pendule à sa montre, c’était un va et vient qui n’en finissait pas. Plus il les contemplait, plus il avait le sentiment que le temps s’était arrêté. Peu importe la façon dont cela se produisait, ce dont il était certain, c’est que cela l’agaçait au plus haut point. Il lui restait deux patients à voir avant de pouvoir repartir chez lui.
C’est à cet instant que la secrétaire l’informa que son deuxième patient s’excusait de ne pouvoir venir.
Fabuleux ! pensa-t-il, s’il avait été là, je crois que je l’aurais embrassé.
Après l’épisode, Viviane finit par s’endormir. C’est pour cette raison qu’elle n’entendit pas le retour de Thierry. Ce dernier, encore à l’extérieur de la maison, essayait de cacher son impatience de la revoir. Avant d’introduire la clef dans la serrure, il tenta de se maîtriser.
Allez Thierry, calme-toi bon sang! tu donnes l’impression de te rendre à un premier rendez-vous. Voyons, cesse d’être ridicule ! Il prit une grande inspiration puis introduisit la clef dans la serrure. Son cœur battait à tout rompre, nous aurions pu le comparer au bruit produit dans la salle des machines d’un navire aux alentours de l’an 1896. Surtout ne l’appelle pas, se dit-il, si toutefois elle se reposait.
C’est donc à pas de velours qu’il entra dans la maison sans savoir où il allait la trouver. Une fois dans le vestibule, la porte refermée, il perçu un léger bourdonnement. Cela ne faisait aucun doute, la télévision en était à l’origine. Il continua son déplacement aérien jusqu’à la porte du salon. Il ouvrit délicatement la porte, poursuivit sa progression pour parvenir au canapé et là, il admira Viviane dans toute sa beauté. Elle lui offrait le plus beau des spectacles. En position demi assise, elle respirait la sérénité.
Elle est encore plus belle que dans mes souvenirs, se dit-il. La voyant ainsi, il se mit en devoir de la faire basculer sur le canapé pour qu’elle ne souffre pas de courbatures à son réveil. Comment vais-je m’y prendre ?
Nigaud ! Il te suffit dans un même temps, de glisser une main sous sa nuque et l’autre sous ses genoux pour faire un mouvement d’inclinaison, ce n’est pas sorcier. Allez ! du courage mon vieux. Au travail ! Seulement, et c’était l’évidence, il craignait de la réveiller. N’oublie pas que la peur n’évite pas le danger. Alors tu te décides ! Thierry dépêche-toi, si tu attends trop longtemps, tu sais que tu n’oseras plus le faire. Ce n’est tout de même pas ça qui va t’arrêter. Tu as été confronté à des situations bien pires dans ton travail, tu ne vas pas baisser les bras ! Sois honnête avec toi, tu sais ce qui te fait peur… et ce n’est certainement pas de la réveiller, n’est-ce pas ? Tu crains ta réaction lorsque tu la tiendras contre toi ; tu as peur comme si elle te représentait l’inconnu ; tu as peur de ce cœur qui bat la chamade dès que tu penses trop à elle. Tu as peur… tais-toi ! la voilà qui bouge. Que vais-je lui dire si elle s’éveille, là, tout de suite? Comment expliquer ma présence si proche d’elle ? Vais-je devoir inventer ? La vérité Thierry, toujours la vérité. Son sang ne fit qu’un tour et sa respiration quasi inexistante. Le souffle court, il s’abstint de bouger, de peur d’être vraiment à l’origine de son réveil. Après avoir légèrement modifié sa position première, elle poursuivit son sommeil. Enfin ! s’exclama-t-il en lui-même. À cet instant, il devait avoir une mine réjouie. Cette fois je ne dois plus attendre.
Délicatement il positionna sa main gauche la première, puis la droite sous les genoux. Il ne pouvait faire ces gestes simultanément puisque son changement d’assise avait tout modifié. Il sentit qu’il tremblait, voulant en connaître la cause, il en trouva l’origine : son cœur. Le voilà qui recommençait à se croire sur un champ de course.
Tu dois l’ignorer, sinon tu vas la tirer du sommeil et tu seras perdu. Fais attention et surtout n’écoute pas ton cœur, laisse-le courir si cela lui chante. Et si je lui disais que nous avons passé la ligne d’arrivée avec succès, car nous sommes les premiers ; si je lui dis que nous avons gagné la course, il se mettra peut-être au trot.
Il la tenait toujours dans ses bras. Repose-la doucement, se dit-il. Thierry était parvenu à ôter sa main droite, mais il rencontrait un problème avec la gauche. Qu’y a-t-il encore ? Zut ! c’est ma montre, elle s’est prise dans ses cheveux. Mince ! pensa-t-il en imaginant se trouver devant un poste de télévision, en train de visualiser la scène dont il est ici l’acteur principal. Après tant d’efforts, je ne peux pas échouer, c’est impossible !
C’est alors que sa main droite se mit en devoir d’aider l’autre pour le libérer. Mais, un léger souci advint, pour se faire il fallait qu’il place son visage au-dessus du sien. Comment allait-il pouvoir tenir ainsi ? Il se trouvait déjà dans un tel chaos… que faire ? Il ne pouvait se résoudre à l’éveiller. C’était hors de question. Les minutes défilaient et tel le fleuve dont le débit augmente à l’approche des chutes, il lui fallait agir vite. Pour ne pas arranger les choses, son cœur poursuivait sa course en vue de l’arrivée ; et il avait bien l’intention d’arriver premier. N’avait-il pas entendu les cris de joies intérieurs de Thierry, annonçant la victoire ? Il doit s’imaginer qu’il concourt dans une autre course. Sacrebleu ! Veux-tu te taire ! avait presque envie de lui crier Thierry.
Il attendit quelques secondes pour retrouver son calme et commença l’opération. Il se pencha au-dessus de son visage, mais il lui était difficile de la sentir si proche. Cela lui était douloureux. Il en oublia le motif qui l’avait poussé à se retrouver comme cela, car ses yeux étaient littéralement captivés par son visage. Quelques centimètres les séparaient. Thierry était dans une extase inconnue, ignorée jusqu’à ce jour, et qui se jouait de ses réactions.
Il ferma les yeux pendant un instant et involontairement, tous ses sens en alerte, huma délicieusement ce corps qui était offert… au sommeil. Thierry connaissait l’odeur de ce parfum… mais… mais c’est le mien ! balbutia-t-il ravi en rouvrant les yeux. Il reprit néanmoins le sens de la réalité. Ils étaient là tous les deux et il devait se dégager. Effectivement les cheveux de Viviane s’étaient coincés dans le bracelet de sa montre. Se tenant ainsi, Thierry allait perdre courage lorsqu’il sentit qu’il était parvenu à se libérer. Avec des gestes lents, il s’éloigna rapidement du canapé puis sortit de la pièce en refermant la porte. Thierry n’avait pas encore lâché la poignée, qu’il entendait toujours son cœur battre la chamade. Dorénavant il ne désirait qu’une seule chose, se détendre.
Furtivement les brides d’un poème lui revinrent en mémoire… « Ton visage si beau, tes lèvres si belles, tes yeux magnifiques qui me rappellent… » de qui étais-ce déjà ? Ah oui ! Yard. Isabelle Yard. Mais au fait, j’ai en ma possession l’un de ses recueils qu’elle m’avait offert. Où ai-je bien pu le mettre ?
Il se retrouva dans la bibliothèque sans parvenir à se remémorer comment il était. Il partit à sa recherche. Peu de temps après il se trouvait dans ses mains. Comme mû par un réflexe, il l’ouvrit et découvrit ce qu’il cherchait, le poème s’intitule « Rêve d’Amour ».
RÊVE D’AMOUR
C’est en pensant à toi
Que j’écoute de la musique,
Qui me remet en mémoire
Des souvenirs nostalgiques.
Une photo de toi
Me ferait plaisir,
Mais, je n’en ai que faire
Pour me souvenir…
Elle n’est pas nécessaire,
Car dans mon esprit
Je revois encore
Ton corps que j’adore.
Ton visage si beau,
Tes lèvres si belles,
Tes yeux magnifiques
Qui me rappellent
Qu’ils me font chavirer
Comme si un baiser
Venait effleurer
Doucement bercer,
Mon cœur si fragile,
Envers toi si docile.
Tu es si beau
Si attentionné,
Je te rêve plutôt
Dévoré que passionné,
Par ce feu
Qui nous consume,
Et nous brûle
Tous les deux.
Je devine la douceur de ta peau,
La chaleur de tes caresses,
Imaginer la toucher,
La caresser,
Me donne de l’ivresse
Rien que d’y penser.
Mais au fait, qu’est-elle devenue ? Que m’avait-elle dit en me l’offrant ?... que je lui avais redonné courage et que cela n’avait pas de prix. Elle avait également ajouté à cette intention, son désir qu’il soit différent de tous ceux qu’elle avait offerts jusqu’à présent, cela remonte à des années déjà. Aussi, elle y avait inscrit ce poème en dédicace. Il s’installa confortablement pour en savourer le contenu.
C’est ainsi que Viviane le découvrit une heure plus tard. Il se trouvait tant absorbé dans sa lecture, qu’il ne l’entendit ni entrer, ni s’approcher. Ne sachant qu’elle attitude adopter et ne désirant pas le déranger, elle décida néanmoins de se poster face à lui. L’intensité de son regard posé sur lui finit par lui faire lever les yeux. Il mit quelques minutes avant de réaliser sa présence, puis comme un gamin prit en faute, il se leva en hâte et laissa glisser le recueil qui finit sa course sur le parquet dans un bruit sourd.
- Pardonnez-moi, je ne vous dérange pas au moins.
- Non, pas du tout.
Il venait d’oublier sa lecture et le recueil se trouvait toujours à la même place. Elle se pencha pour le ramasser. En voyant l’enluminure moyenâgeuse qui ornait la couverture, elle ne put cacher son admiration.
- Cette enluminure est magnifique ! J’aime beaucoup ce qui a attrait au Moyen Âge… tiens, c’est la seconde fois aujourd’hui que cela se produit.
- Que s’est-il produit ?
- Ce matin, j’ai déjà eu la sensation de laisser échapper des mots relatifs à mon vécu. Ce n’était qu’une expression banale, et voilà que cette couverture m’amène à dire une autre vérité, car je suis persuadée de ne pas me tromper.
- C’est bon signe, vous êtes probablement en train de recouvrer la mémoire. Pourquoi si vite, cria-t-il en son for intérieur ? Pourquoi ?
