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Accompagnez le jeune Lucien dans ses pérégrinations à travers la Suisse des années vingt...
Lucien a débuté sa vie sous de sombres auspices : abandonné par sa mère, il est recueilli par une famille pauvre qui sombre bientôt dans la misère. Très tôt, il apprend à se débrouiller et à aller chercher son destin, cheminant toujours sur les bords du lac de sa région.
De la petite maisonnette du Bas-Bourg à une barque de Buchillon, son itinéraire passera également par les toutes nouvelles voies du chemin de fer suisse et les ruelles de la ville de Lausanne. Il y deviendra typographe, métier qu’il mettra au service des idées révolutionnaires durant la Grande Guerre. Sa vie est celle des classes ouvrières du début du XXe siècle, ancrée au cœur de l’Histoire, mais également faite des petites choses du quotidien : il connaîtra l’amour, l’amitié et les idéaux de la jeunesse, il vibrera avec l’esprit de camaraderie et se frottera à l’autorité implacable des bourgeois et de l’armée.
À travers un point de vue très personnel et attachant, le lecteur est amené à plonger au cœur d’une page de l’Histoire, et à cheminer aux côtés du personnage sur des routes qui lui sont sans doute toujours familières.
Une magnifique promenade dans les terres vaudoises du siècle passé !
EXTRAIT
La barque surgissait d’entre les branchages, glissait dans le crissement soyeux de l’étrave.
Joues mangées de barbe, bras nus et puissants émergeant d’un maillot autrefois rayé, le rameur redoutable de ce bateau soudain saluait courtement :
– B’jour.
Groslouis qui allait pêcher sur le lac, Lucien et quelques autres habitaient les rives sauvages de Buchillon. Naufragés de la Grande Guerre qui avait pourtant épargné la Suisse, ils étaient venus par l’eau ou les mauvais chemins faire niche dans les baraques abandonnées par les bacounis, ces matelots du temps de la marine à voile du Léman.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Le Chemineau du lac est un petit bijou, ciselé non sans âpreté. Il a trouvé son inscription dans le récit complexe du siècle écoulé, en démasquant au passage les imposteurs si souvent rabâchés par les manuels d’histoire officiels. -
Pascal Auchlin, La Méduse
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né dans le Périgord en 1931,
Robert Curtat a connu une longue carrière de journaliste à Lyon, puis en Suisse romande, où il s’installe en 1963. De 2005 à 2010, il dirige le musée de l’imprimerie Encre & Plomb à Chavannes-près-Renens. Ancien secrétaire de l’Association vaudoise des écrivains, il est l’auteur de plusieurs ouvrages : des nouvelles et des essais, dont
Le temps des cerises : histoire du combat des travailleurs vaudois (éditions du Passage, 1988),
L’imprimeur, agent de la Révolution (notre histoire.ch) et
Morges, sept siècles d’histoire vivante 1286-1986 (éditions du Verseau, 1986).
Robert Curtat s’est éteint en 2015, au moment où le travail éditorial sur cet unique roman commençait.
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Seitenzahl: 247
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Ce texte est un roman. Tous les événementset personnages sont fictifs et toute ressemblanceavec la réalité serait issue de coïncidences.
La barque surgissait d’entre les branchages, glissait dans le crissement soyeux de l’étrave.
Joues mangées de barbe, bras nus et puissants émergeant d’un maillot autrefois rayé, le rameur redoutable de ce bateau soudain saluait courtement :
– B’jour.
Groslouis qui allait pêcher sur le lac, Lucien et quelques autres habitaient les rives sauvages de Buchillon. Naufragés de la Grande Guerre qui avait pourtant épargné la Suisse, ils étaient venus par l’eau ou les mauvais chemins faire niche dans les baraques abandonnées par les bacounis, ces matelots du temps de la marine à voile du Léman.
Silencieux, occupés uniquement à survivre, ils avaient appris par eux-mêmes la pêche, les vents, les colères et les chatteries du lac. Le soir, fourbus, ils se jetaient sur des paillasses de feuilles sèches.
Pour meubler le silence chacun se parlait seul, n’échangeant d’autres mots que le salut, d’autres signes que le geste de la main levée, vague indication de la direction qu’on entendait prendre.
Parfois, à force de rames, ils rejoignaient l’autre rive du lac, les villages dont ils lisaient les lumières chaque nuit. La barque tirée sur la rive ils entraient dans le cercle des maisons, troquant leur poisson fumé contre des allumettes, du pétrole pour la lampe, du sel pour la soupe. Poussant plus loin Lucien avait découvert une petite ville et son imprimeur qui lui donnait de belles feuilles de papier vergé et des fonds d’encre grasse en échange d’un casier de perchettes que le bonhomme jetait ostensiblement à ses chats.
Lesté de papier et d’encre, il rejoignait sa cahute de solitaire sur le morceau de rivage inscrit « en Buchillon » sur la carte. Avec un vieux rouleau à épreuves, veuf de sa dernière couche d’amour1 il appliquait l’encre sur une pierre lithographique jusqu’à composer de belles images étranges. Cet art incomplet et violent l’aidait à traverser les longs jours de tempêtes. Dans la lutte contre l’ennui il était mieux armé que les autres solitaires du rivage, sculpteurs de cannes ou de cuillers, forgerons sans braise ou vanniers sans osier.
Planté droit sur la grève, Lucien savourait cette petite heure du matin où le lac chaud et gros palpite.
La barque de Groslouis avait laissé un triangle de rides qui se dissolvaient avec le bruit en allé : clapot des rames et froissement de l’eau, minces signes de vie dans ce matin silencieux qui marquait le premier printemps des années vingt du vingtième siècle.
À son tour il faisait glisser sa barque. La grosse coque calfatée entrait dans l’eau, roulant bord sur bord. Il tentait de commander la manœuvre :
– Allez, allez !
Brassant le fond, sous la peau de l’eau, un courant sournois le poussait à trois milles du rivage, barrant le chemin du retour. Seules quelques portes secrètes permettaient de rejoindre l’anse de Buchillon et sa cahute de bacouni. Il avait mis des mois à les connaître.
Une fois gagnée la place de pêche, l’habitude réglait les gestes. Les mailles humides du filet frémissaient sur le plat bord. Il attendait, laissait filer une autre flotte de mailles, tirait enfin lentement le gros cordon d’arrêt. Les premières perchettes bondissaient sur le fond luisant de goudron, battaient violemment le pont de leur queue bifide.
Trois minutes durant, le silence du lac était secoué par ce frétillement violent. Bientôt, dans le calme revenu, il jetait le filet sur le faux pont et, les sabots bien calés, tournait la barque face au rivage, cherchant les repères de ses portes dans les collines.
Déjà les rames battaient en cadence l’eau violette de midi.
Brusquement quelque chose avait surgi, très loin. Il se surprit à questionner :
– Qu’est-ce que c’est ?
Par-delà la courbe du lac venait un bruit cadencé tandis que des remous toujours plus marqués soulevaient doucement la barque.
Occupé à reprendre ses repères, Lucien ne vit pas tout de suite le yacht blanc qui tenait la cape en plein travers de sa route. C’était un fin bateau. En homme du lac il en dégusta chaque détail : les bordures d’acajou, la cheminée peinte en argent avec des liserés noirs, la flatterie de la lumière sur les lèvres de laiton roux qui cernaient l’ovale des hublots, la lumière électrique diffusant une lueur opaline à l’entrée des coursives. Deux triangles de voile rouge prolongeaient les mâts courts et bien plantés.
Maintenant le yacht avait mis en panne et balançait doucement sa poupe barrée d’un nom étrange : « Katia II ».
– Ohé du bateau, lança un matelot en direction de Lucien.
Derrière lui un homme en casquette et tenue blanche semblait attendre la réponse. Qui ne venait pas. L’homme vêtu de blanc reprit :
– Ohé du bateau !
Cette voix, cette silhouette… la boule du souvenir éclatait dans sa gorge.
– Ohé – l’homme en blanc reprenait calmement l’appel – je recherche Pierre-Michel Druey pour lui remettre un héritage constitué de titres et de valeurs réunis à l’instigation de son grand-père, Pierre Druey du Haut-Bourg. Mon nom est Francis Martin, notaire et avocat à Saint-Maire2.
– Non !!!
C’est tout ce qu’il avait pu opposer à la remontée violente des souvenirs, à cette histoire forte, brûlante qui l’avait conduit sur la berge.
Tirant ferme sur les rames Lucien cherchait de toutes ses forces à s’éloigner du yacht. Une pleine année de solitude volontaire lui avait désappris son double prénom d’état-civil comme son nom. Et la succession de drames qui l’avait jeté sur le rivage de Buchillon avait encore brouillé les signes. Pourquoi fallait-il que le courant joue avec sa barque, la drosse sur le yacht dont il essayait de s’éloigner ? Touchant, de la tranche de sa rame, le hêtre chanfreiné de la coque, il tenta de mettre une secousse rude entre l’homme et lui :
– Alors, on ne reconnaît plus les amis ?
Occupé à la manœuvre, Lucien ne voulait rien d’autre que fuir, rejoindre sa cabane sur le rivage.
– Tout est fini, murmura-t-il.
Depuis son entrée en solitude c’était la première fois qu’il rencontrait le passé.
C’était comme une ligne chargée de mots, lourde à couler.
Il passa tout près de l’hélice, s’éloigna enfin.
Courtoisement l’homme en blanc avait attendu qu’il fût assez loin pour affaler le gréement, lancer le moteur et passer au large dans le balancement des éperons de proue.
Troublé par cette rencontre Lucien mit du temps avant de retrouver ses repères, passer les portes invisibles sous la peau du lac, tirer enfin la barque à sec.
Machinalement il déploya le filet sur un étançon calé entre deux branches basses, exposa le produit de sa pêche sur un plateau de bois rêche à force d’être brossé.
Loin sur le lac, le bateau blanc n’en finissait pas de s’effacer tandis qu’une mouette rieuse égrenait son appel d’amour.
Il avait beau combattre, s’acharner aux tâches quotidiennes, la musique d’hier était entrée dans la cahute avec l’image de l’homme en blanc. La lumière de l’après-midi caressait la lame effilée du couteau qui séparait les têtes, levait les filets de chair rose nacrée entassée dans des casiers noircis qu’il s’obstinait à mettre en équilibre sur des piquets sommaires fichés entre les pierres pour les exposer à la fumée forte qui montait le long du mur.
Chevauchant les braises un chaudron contenait la potée du pêcheur : raves et poisson avec un peu d’herbes et beaucoup de sel. Au terme d’une longue cuisson, d’un geste il accrochait la marmite par ses anses, la posait à même la table noircie, s’asseyait. Par la porte son regard prenait toujours le même morceau de lac où la nuit s’installait.
1. L’une des dernières couches d’un rouleau à imprimer, en contact avec la lettre encrée.
2. Ancien nom de Lausanne (époque médiévale).
Des souvenirs surgissaient, intacts :
– Mon Dieu, bénissez ce repas !
Bonne Maman et Germaine avaient les mains jointes, les yeux baissés. Il avait rompu leur silence dévot :
– Et protégez Bon Papa qui est dans les bois…
Dieu sait qu’il avait besoin de la protection divine pauvre Bon Papa, parti dans la vie avec bien peu de métier, moins de terre et d’argent, juste assez de vaillance pour vendre sa jeune force.
À peine arrivé au village, sa femme Ermelinde au bras, il avait trouvé du travail aux champs de tabac. Elle était entrée servante placée, dans la maison d’un gros cultivateur du Haut-Bourg, Pierre Druey. La récolte terminée le maître les avait fait entrer dans une belle pièce sombre de sa grande maison :
– La fille va avoir un enfant. Elle accouchera chez vous et remontera ensuite ici. Vous n’aurez pas de pension pour cet enfant mais l’usage du Moulinet, la belle maison de meunier au bord de l’Aygues noire. Il vous faudra réparer le toit mais ce sera chez vous.
Il éprouva le besoin de marquer un temps.
– La fille descendra quand elle ne pourra plus se serrer, en novembre, peut-être en décembre. Elle sera seule pour aller et seule aussi pour revenir. Que vous vous appeliez Druey comme nous est une belle chose pour simplifier.
L’affaire ne coûtait guère au père Druey. Bien de la commune de Haut-Bourg, le Moulinet, abandonné par ses meuniers depuis trente ans, tombait en ruine. Les jeunes allaient réparer le moulin et, d’une pierre deux coups, élever dans ce décor son petit-enfant non désiré. Devant le conseil communal du Haut-Bourg, assemblée de paysans riches qui vivaient chichement mais faisaient la fortune des tabellions en actes et chicanes, il avait commenté une partie de cet accord :
– Ce sera tout bénéfice, avec ces jeunes le Moulinet sera réparé et habité.
Quelqu’un dans le groupe avait suggéré qu’on leur signe un papier stipulant l’échange entre réparation et usage gratuit. Druey avait cherché une mauvaise excuse pour refuser la signature de l’acte parce qu’elle coïncidait un peu trop avec la naissance de l’enfant de sa fille. Sa prudence de paysan madré s’exerçait bien au-delà. Devant les jeunes parents adoptifs de l’enfant à naître, il mit au point un stratagème :
– Cette maison qui vous est donnée – il les recevait à nouveau dans son grand bureau sombre – fera de vous des gens du Moulinet. Et ces gens-là, de longue mémoire, n’ont pas le droit de passer le pont de l’Aygues noire. Si vous ou quelque personne de la maison, y compris l’enfant à venir, étaient vus dans le Haut-Bourg, vous perdriez la maison et le droit de l’habiter.
Dans le temps où il mettait en place cette menace, le père Druey, décidément retors, avait été voir son notaire, le vieux Martin, à Saint-Maire pour lui indiquer qu’il allait être grand-père d’un petit Druey, déclaré sous ce nom à la mairie du Bas-Bourg.
– Sur son nom, mais vous serez seul à savoir, je déposerai quatre louis d’or à chaque Saint-Michel jusqu’à ce qu’il ait vingt ans. Et si je dois partir avant, vous prendrez sur mon bien. Et si vous partez aussi avant l’échéance c’est votre fils Francis qui en aura la charge.
Il avait convoqué une nouvelle fois le jeune couple dans son grand bureau sombre :
– Si c’est un garçon, je veux qu’il soit déclaré sous le prénom de Pierre-Michel.
Pierre était son prénom et Michel marquait l’échéance.
– Et si c’est une fille, demanda celle qui allait devenir Bonne Maman.
– Alors vous ferez au mieux.
Garçon ou fille, il s’était engagé à aller quelquefois au Moulinet pour voir l’état de la bâtisse et en rendre compte au conseil du Haut-Bourg. Qu’il vienne voir son petit-enfant était seulement sous-entendu.
– Et si la maman demande à voir son petit ?
Jeune femme en mal d’enfant, Ermelinde avait posé naturellement la question.
Alors le père Druey lui avait répondu d’une voix terrible :
– Je ne pense pas qu’elle demande quoi que ce soit, sinon le voile de nonne pour effacer ses péchés.
Il était dit que ni cette menace, ni d’autres n’auraient d’effet sur la jolie Emilienne arrivée au plein de décembre au Moulinet pour accoucher d’un fils à la Saint-Sylvestre, juste comme on changeait de siècle.
À peine son enfant né, le feu qu’elle avait au corps s’était rallumé. Elle leur avait demandé :
– Plutôt que le gros prénom paysan que père voudrait lui faire porter, j’aimerais que vous l’appeliez Lucien.
Ils lui avaient souri. Ils étaient jeunes aussi, un peu complices de cette folie d’amour qui la rejetait dans les bras d’un amant qu’elle n’avait cessé d’appeler.
– J’essayerai de vous envoyer quelque chose. Père est trop avare pour faire du bien, même à la chair de sa chair.
Portant l’enfant emmailloté, ils l’avaient accompagnée jusqu’à la gare du Bas-Bourg, juste le temps de la voir sécher une larme et déjà le train partait pour la ville. Ils ne la reverraient plus et d’elle ils n’auraient jamais le moindre sou. Mais à partir de ce jour quelque chose changea au Moulinet. Au petit qu’ils avaient choisi de prénommer Lucien était venu se joindre une enfant de huit ans, Germaine, confiée contre la promesse d’une pension par l’œuvre de Sainte-Madeleine. En charge de cette famille venue d’ailleurs les jeunes parents prirent des surnoms de vieux. Le père fut Bon Papa et la mère Bonne Maman. Ils avaient, l’un et l’autre, vingt-quatre ans.
Le passé surgissait avec une force soudaine, bousculait le pauvre décor :
– Tiens-toi droit, tes mains sur la table, ne fais pas de bruit avec ta cuiller.
Bonne Maman était debout dans l’angle de la pièce. Un perpétuel sourire éclairait son petit visage fragile. Bon Papa était là aussi avec sa tête bizarre comme une poire renversée, ses sourcils broussailleux. Et Germaine jeune et si belle. Ils étaient tous réunis dans la cuisine du Moulinet, le vieux moulin oublié au bord de l’Aygues noire, au fond d’une forêt sombre.
Invitée assidue, la faim réglait les jours et les gestes. Chacun trempait longuement le peu de pain qu’il avait reçu dans une soupe claire, cherchant ce qui pouvait rester au fond de la marmite.
– Personne ne meurt plus de faim, disait Bon Papa, sentencieux. L’oncle Henri a bien connu les trois disettes, y compris celle de huitante-sept. Pourtant il est mort à près de cent ans.
Le court souper expédié Germaine chantonnait en brassant la paille soyeuse dont elle avait appris à faire des chapeaux et des devants d’autel. C’était presque une famille heureuse s’il n’y avait eu cette faim que l’industrie de Bon Papa, l’économie agissante de Bonne Maman domptaient mal.
Elle avait escompté la pension de Germaine mais elle ne recevait jamais, à la fin de chaque mois, qu’un formulaire à en-tête de l’œuvre qu’elle devait signer et renvoyer sans délai, ce qui lui coûtait encore le timbre. Pour avoir pris du retard une fois, la jeune femme avait dû affronter la colère d’une matrone venue avec le tilbury de la gare du Bas-Bourg. Énorme, tonitruante, son gros corps déjeté en avant dans la cuisine étroite, la dame déclarait cette maison indigne de sa confiance. À la rigueur elle voulait bien leur laisser la jeune fille mais sous la condition qu’on lui signe une procuration permettant de transformer la rente de Germaine en dot. Rente, dot : c’était bien la première fois que ces mots entraient au Moulinet, agités par une matrone hors d’elle :
– Sans une bonne dot votre Germaine rejoindra sa mère à la rue.
Bonne Maman qui cherchait un moyen de la faire taire demanda une avance pour les timbres. Interloquée la grosse femme saisit un sac en maille d’argent, en fit tomber quelques piécettes. Déjà elle repartait, rose comme un jambon. Bien plus tard ils surent la vérité : la pension avait été versée régulièrement par l’œuvre et tout aussi régulièrement captée par la grosse femme pour se payer de nouvelles bagues.
– Elle en avait pourtant à chaque doigt, soupira la jeune maîtresse du Moulinet.
L’hiver de sa naissance ses jeunes parents avaient déplacé les grosses pierres plates du toit jusqu’à ce que les gouttières se taisent. La forêt sombre cernait la maison et l’Aygues noire déchaussait les fondations du mur du Nord. Pire, la neige était venue avant que Bon Papa n’ait pu braconner plus qu’une maigre biche. Pour eux ce temps-là était celui de la grande faim dont tous seraient morts, y compris lui, le petit Lucien, sans les miettes que Bonne Maman rapportait du village où elle se louait servante à la journée. Bon Papa cherchait bien à placer la force de ses bras mais la terre était au repos et les fermiers se suffisaient de leurs valets. Bravement ils avaient affronté cette bataille de vivre, combat de chaque jour. Ainsi coururent cinq années. À chaque fois le printemps puis le plein été apportaient le travail pour les hommes. Un soir de beau temps Bon Papa était arrivé, de la joie plein le visage :
– J’ai de l’embauche de la Toussaint aux Rameaux. Le patron paye une part d’avance. On va débarder du bois et il voulait quelqu’un qui connaisse les attelages.
Depuis ce jour, l’hiver était la belle saison du Moulinet. Petit Lucien battait des mains et Germaine, qui se démaillotait vivement de l’enfance, et Bonne Maman aussi, tous frémissaient à la sonnette du facteur qui leur apportait une belle enveloppe large avec la raison sociale imprimée en géorgique éclairée « Martinet père et fils – charpentes en tout genre, bois de sciage et de refente ».
À peine posée sur la table, même pas ouverte, l’enveloppe donnait le signal de la fête. Les femmes partaient à la gare du Bas-Bourg où une guirlande de boutiques et d’estaminets s’était agroupée des deux côtés du rail. Les rubans de son chapeau flottant au vent aigre, Germaine marchait la première, les pièces nobles de sa broderie dans un grand carton à chapeau. Poussant la brouette chargée de travaux moins délicats mais bien utiles comme les grands cercles à vanner, Bonne Maman suivait. Le travail des soirées d’hiver était là mais sans gros profits car la plus grande part servait à payer la nouvelle paille à tresser que les marchands avaient laissée en consignation chez un boutiquier de la gare. Le peu d’argent qu’elles avaient fait de leurs mains permettait de charger la brouette avec du pain et des saucisses, des pommes de terre, du riz, de la farine et du sel, du lard et du jambon. Par-dessus, les femmes jetaient la paille à travailler et rentraient bien tard, rouges d’avoir ri et chanté tout au long du chemin.
Laissé seul ce jour-là petit Lucien levait les pièges à truites, guettait le cul blanc d’un lapin dans l’herbe saumonée de neige lourde. Vers le soir Bon Papa revenait avec de la charcuterie, un peu de vin, des oies et des jars vivants.
– Qu’est-ce que tu nous apportes là – grondait sa jeune femme, soulevant l’aile des oiseaux qui assourdissaient la maison de leurs cris – des bouches de plus à nourrir.
– On ne veut pas se disputer ce soir.
L’air penaud du jeune homme déclenchait le rire des femmes qui donnait de l’allure à la fête. Vite elles jetaient un fagot de bois sec sous la marmite, battaient la pâte d’une tarte, lançaient une chanson.
Le four chaud faisait une belle lucarne rouge sur le mur de la cuisine. Bon Papa allait chercher à la cave des flacons habillés de noir qu’il débouchait et couchait avec des gestes de nourrice :
– Il faut laisser reposer le vin – disait-il en frisant les deux pointes de sa moustache noire – on le prendra tout à l’heure dans son sommeil.
L’eau de la marmite chantait lorsque les femmes y faisaient couler, de leur tablier, les légumes frais épluchés : violet et gris des raves, blanc des navets, ivoire des pommes de terre, vert cru et gris diaphane des poireaux.
Tout allait si vite dans la bonne odeur de nourriture. Germaine ne se souvenait plus si elle avait salé l’eau des légumes. Déjà elle reprenait une pincée de gros sel, empoignait le couvercle de la marmite. La maîtresse de maison la retenait au bord du geste :
– Qu’est-ce qui te fait perdre ainsi le bon sens, ma fille ? Est-ce le joli sabotier ?
– Mais c’est toi qu’il regardait, rétorquait la gamine.
– Ah ! Il ferait beau voir.
Elles repartaient de leur rire léger, coupaient la saucisse et le lard pour en jeter les morceaux dans la marmite qui distillait une odeur nouvelle, plus forte.
Cérémonieusement Bon Papa ouvrait son couteau, taillait des flèches dans le jambon.
Petit Lucien aidait gauchement à mettre la table, les gros bols, les couverts dépareillés. Germaine oubliait d’ajouter un couteau. Bonne Maman faisait semblant de la tancer :
– Tu penses trop au nouveau maître d’école. C’est vrai qu’il est bel homme. Et toujours bien habillé.
– Mais il est trop vieux pour moi.
Germaine lançait un mouvement de sa longue jupe ample.
– Je te le laisse…
La jeune hôtesse agitait la cuiller de bois.
– Ne dis pas des choses pareilles. Pense aux médisants…
Mais Germaine ne pensait pas. À seize ans elle sautillait dans ses chaussures neuves, sentait crisser à sa taille un jupon frais, secouait ses boucles, heureuse de se savoir jolie.
– Aujourd’hui c’est la fête au Moulinet et les méchants n’en passent pas la porte.
Les bouillons de la cuisson, les craquements du fagot, le chant léger des deux femmes qui s’accordaient sur une mélodie, toute la belle joie de la fête était là.
Bientôt arrivaient les invités, tous voisins du Bas-Bourg : le facteur rougeaud dans son uniforme empesé, le fermier de l’Aygues noire, sec et acide avec des sourcils en broussaille, sa femme aux yeux marrons et aux manières de rustaude, ses deux grandes filles qui pouffaient en agitant leurs tresses blondes terminées par le même nœud de satin noir, la sœur de la fermière, aimable et souriante.
Seul à venir du Haut-Bourg, le père Druey arrivait aux guides d’un cabriolet noir. Sans prendre le temps de saluer la compagnie, il s’isolait avec le jeune couple, quémandant des nouvelles de sa fille. Comme ils ne pouvaient lui en donner il jurait contre elle avec des mots affreux puis il se mêlait aux convives tandis que la jeune femme essuyait une larme du coin de son tablier et que le jeune chef de famille s’occupait ostensiblement que tout le monde ait à boire.
Frémissant de toute sa vapeur, la lourde marmite était posée sur la table.
C’était le signal.
Armé d’une fourchette ou d’un couteau, chacun piquait au fond de la coquelle, cherchant plutôt la viande. Le père Druey piquait pour deux et offrait les meilleurs morceaux à petit Lucien qui mangeait vite.
La jeune femme grondait :
– Mange lentement, ne te goinfre pas !
Mais le garçon n’entendait rien, trop heureux de retenir l’attention de ce monsieur que tous avaient salué bas.
À l’autre bout de la pièce, Germaine montrait subrepticement à la sœur de la fermière le croquet d’un jupon neuf, juste un quart de seconde de trop pour déclencher l’envie des deux filles aux tresses blondes :
– Fais voir, fais voir…
Elles commentaient en tordant la bouche, retroussaient haut leurs jupes pour comparer avec leurs lourdes dentelles.
– Allons, grondait leur tante, ça ne se fait pas.
Imperturbable, Bon Papa servait le vin gris qui chauffait les oreilles tandis que le mouvement des cuillers dans la marmite ralentissait. La paix du ventre gagnait la compagnie.
Alors Germaine avançait légère jusqu’à la fenêtre, s’y adossait en défroissant sa jupe.
Et tandis que les hommes allumaient leur pipe elle commençait à chanter d’une voix joliment posée :
– Que donneriez-vous Belle,
pour revoir votre ami,
je donnerais Versailles,
Paris et Saint-Denis
et ma jolie colombe
qui chante jour et nuit…
Petit Lucien n’avait jamais entendu la fin de cette chanson de quinze couplets. Abruti de nourriture et de bonheur il se laissait porter jusqu’à son lit par l’homme dont il embrassait la joue rêche sans savoir qu’il était son grand-père.
Et il lui souriait longtemps dans son sommeil.
L’automne de 1910 on attendit vainement le grincement de la bicyclette du facteur sur le mauvais chemin du Moulinet. « Martinet père et fils » avait disparu dans une faillite dont on n’avait rien su. Par le facteur les invités furent informés que la fête n’aurait pas lieu et ils en firent grief au jeune couple dont la mauvaise fortune leur allait droit au ventre.
La neige fut haute tout de suite.
Avec le peu d’argent glané pour la fête et le solde des travaux des femmes Bon Papa se rendit à la ville. Il en revint vers la mi-novembre avec un papier où on avait inscrit en belle anglaise son nom : Julien Druey – et son titre : chef de chantier. Le document était un chef-d’œuvre de lithographie avec des billes de bois, des usines, des locomotives, des machines Decauville dont la fumée remplissait le haut de la feuille. En corps de page le nom de l’entreprise dans un caractère prétentieux : « Établissement John Malibran & Cie ».
Suivait la liste des adresses de bureaux, chantiers, usines.
– Tu vois, femme – il secouait le papier ému aux larmes, avec cette grosse joie qui lui montait du cœur – pour nous les ennuis sont finis. Le patron, Monsieur John, a dit qu’il nous rendrait visite. C’est quelqu’un Monsieur John. Il m’a déjà donné la charge d’un chantier.
Elle n’avait pas voulu gâcher la joie de son compagnon mais son intuition la mettait en alerte. Et voilà qu’en plein hiver, au gros du travail du bois, son homme rentrait dans l’après-midi au Moulinet.
– Ne t’en fais pas, bonne femme – ils ne s’étaient jamais appelés par leur prénom – je rentre plus tôt parce que demain le patron vient chez nous.
Le lendemain, en fin de matinée, Monsieur John débarquait au Moulinet. Il était venu à bord d’une automobile Sygma avec de la nourriture, du vin et deux filles qui sentaient fort le parfum bon marché. Petit Lucien ne vit rien d’autre que l’automobile, le capot hexagonal bordé de cornières de cuivre brillant, la coque noire du berceau qui accueillait les fauteuils de cuir tabac, les phares à huit pans inégaux, les roues hautes à pneus pleins qui laissaient des traces parallèles dans le gravier du chemin du Moulinet.
Pendant que le patron prenait ses aises dans la maison, mangeant, buvant et flattant la croupe des filles, Bonne Maman s’affairait devant le foyer ouvert et Bon Papa semblait occupé.
– Où est passé petit Lucien ? demanda la maîtresse de maison.
Elle était à cent lieues de comprendre le bonheur du garçonnet contemplant l’automobile comme un berger la Vierge.
Mieux qu’à la fête de la première neige, la nourriture apportée par le patron était abondante et délicieuse : amertume des huîtres, longueur du foie gras, saveur des oranges. Paradoxalement, cette nourriture dont ils n’avaient connu jusqu’alors ni le nom ni le goût prenait dans leur esprit la forme d’un péché contre la faim :
– Est-ce qu’on a idée de faire un pain si blanc, demandait à haute voix Bonne Maman en haussant les épaules.
La jeunesse de Germaine lui évitait ces scrupules. En gourmande elle dégustait une tresse à la croûte dorée, parlait avec les filles qui n’avaient guère plus que son âge. Sans le laisser voir elle admirait les jaquettes ajustées, les surtouts de laine peignée bordés de renard gris. Les cocottes prenaient tout ce que leur donnait leur maître, y compris une caresse appuyée sur la croupe qui déclenchait leur gloussement.
Le jeune forestier prenait à part sa jeune femme, lui promettait la fin des ennuis-
– À partir d’aujourd’hui la misère ne franchira plus la porte du Moulinet, déclarait-il sentencieusement.
Elle l’écoutait à peine, rudoyait Germaine qui traînait autour du groupe lubrique formé par John et ses cocottes.
Durant la lourde digestion de ses hôtes3 elle chuchotait à son mari, priait le ciel à haute voix, dévalait les escaliers du Moulinet pour rechercher son garçon qu’elle trouvait caché sur le siège de l’automobile, enfoui sous le couvre-jambes en peau de mouton.
Au bout de deux longs jours ils étaient repartis. Les filles laissaient pour Germaine, outre leur mauvais parfum, deux robes cintrées haut, des pantalons fuchsia, des chapeaux garnis de fourrure et même une paire de bottines que la petite portait à ravir mais en cachette.
Au moment du départ Bon Papa avait essayé sans succès de tourner la manivelle pour lancer le moteur. Son patron lui avait repris l’outil des mains et d’un geste sec il avait su faire ronronner le moteur. Cet épisode précédait une étrange cérémonie où Monsieur John, la taille courte et les cheveux plaqués loin en arrière, enfilait les attributs de l’automobiliste : veste en fourrure, guêtres sur les bottines de cuir blond, casque à oreillettes et lunettes comme des hublots.
Une fois habillé, il redressait sa courte taille, souriait avec suffisance puis, brusquement animé, enjambait les portants de la machine, s’asseyait sur le fauteuil du conducteur et faisait rouler l’automobile sur les graviers du Moulinet où elle laissait deux traces parallèles.
Après le départ de Monsieur John il y eut au Moulinet plus de nourriture que jamais :
– Il a laissé pas mal – disait le jeune forestier encore penaud de n’avoir su faire démarrer la voiture – du pain et du lard et même de l’eau-de-vie dans une belle bouteille sculptée. Il a promis de revenir à Pâques pour d’autres chantiers. C’est qu’il a des affaires en route Monsieur John. C’est pas un petit Martinet. Il m’a d’ailleurs avancé cent francs sur les gages à venir.
– Cent francs !
La somme effrayait la jeune femme habituée à gagner moins d’un franc pour une longue journée de ménage et heureuse quand son homme lui apportait deux pièces après douze heures de travail aux champs. Certes le bois payait mieux mais… Inquiète elle demandait :
– Lui as-tu signé un reçu au moins ?
– Bien sûr que non – il était mal à l’aise – entre un patron et son chef de chantier ça doit être la confiance.
– Il reviendra à Pâques ?
– C’est ce qui est convenu.
Elle était soudain très grave :
– Écoute-moi bien, Julien – le recours au prénom soulignait la gravité de l’avertissement – ton Monsieur John se conduit mal. Il vient avec des créatures qui sont un mauvais exemple pour la petite, vit et mange trop bien pour être honnête, éblouit le petit avec sa voiture, jette l’argent par les fenêtres. De tout cela rien de bon ne peut sortir, j’en ai bien peur. Voilà ce qui m’apparaît. Tu t’en souviendras.
