Le chercheur de trésors - Philippe Aubert de Gaspé - E-Book

Le chercheur de trésors E-Book

Philippe Aubert de Gaspé

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Beschreibung

« Les moeurs pures de nos campagnes sont une vaste mine à exploiter », écrit Philippe Aubert de Gaspé fils en préface de cette oeuvre, considérée comme le tout premier roman canadien. D'abord paru dans le journal « Le Populaire », ce récit rural raconte les tentatives inlassables et infructueuses de trouver la pierre philosophale par un certain Charles Armand de Saint-Jean-Port-Joli. Entrecoupant les péripéties de cet alchimiste par des légendes et poèmes issus du folklore local, le romancier suit les traces de son célèbre père, dont les talents de conteur étaient déjà connus en 1837, bien avant la parution du roman « Les Anciens Canadiens ».

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Seitenzahl: 118

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Le chercheur de trésors

PréfaceIIIIIIIVVVIVIIVIIIIXXXIXIIXIIIXIVcoverPage de copyright

Préface

Ceux qui liront cet ouvrage, le cours de Littérature de Laharpe à la main, et qui y chercheront toutes les règles d’unité requises par la critique du dix-huitième siècle, seront bien trompés. Le siècle des unités est passé ; la France a proclamé Shakespeare le premier tragique de l’univers et commence à voir qu’il est ridicule de faire parler un valet dans le même style qu’un prince. Les romanciers du dix-neuvième siècle ne font plus consister le mérite d’un roman en belles phrases fleuries ou en incidents multipliés ; c’est la nature humaine qu’il faut exploiter pour ce siècle positif, qui ne veut plus se contenter de Bucoliques, de tête-à-tête sous l’ormeau, ou de promenades solitaires dans les bosquets. Ces galanteries pouvaient amuser les cours oisives de Louis XIV et de Louis XV ; maintenant c’est le cœur humain qu’il faut développer à notre âge industriel. La pensée ! voilà son livre.

Il y a quelques années, j’avais jeté sur le papier le plan d’un ouvrage, où, après avoir fait passer mon héros par toutes les tribulations d’un amour contrarié, je terminais en le rendant heureux durant le reste de ses jours. Je croyais bien faire ; mais je me suis aperçu que je ne faisais que reproduire de vieilles idées, et des sensations qui nous sont toutes connues. J’ai détruit mon manuscrit et j’ai cru voir un champ plus utile s’ouvrir devant moi. J’offre à mon pays le premier roman de mœurs canadien, et en le présentant à mes compatriotes je réclame leur indulgence à ce titre. Les mœurs pures de nos campagnes sont une vaste mine à exploiter ; peut-être serais-je assez heureux pour faire naître, à quelques-uns de mes concitoyens, plus habiles que moi, le désir d’en enrichir ce pays. Le Chercheur de trésor ou L’influence d’un Livre est historique, comme son titre l’annonce. J’ai décrit les événements tels qu’ils sont arrivés, m’en tenant presque toujours à la réalité, persuadé qu’elle doit toujours remporter l’avantage sur la fiction la mieux ourdie. Le Canada, pays vierge, encore dans son enfance, n’offre aucun de ces grands caractères marqués, qui ont fourni un champ si vaste au génie des romanciers de la vieille Europe. Il a donc fallu me contenter de peindre des hommes tels qu’ils se rencontrent dans la vie usuelle. Mareuil et Amand font seuls des exceptions : le premier, par sa soif du sang humain ; le second, par sa folie innocente. L’opinion publique décidera si je dois m’en tenir à ce premier essai. En attendant, j’espère qu’en terminant cet ouvrage mon lecteur aura une pensée plus consolante, pour l’auteur, que celle de Voltaire :

Tout ce fatras fut du chanvre en son tems.

I

L’alchimiste

Sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans une plaine qui s’étend jusqu’à une chaîne de montagnes, dont nous ignorons le nom, se trouve une petite chaumière, qui n’a rien de remarquable par elle-même ; située au bas d’une colline, sa vue est dérobée aux voyageurs par un bosquet de pins qui la défend contre le vent du nord, si fréquent dans cette partie de la contrée. Autrefois cette misérable cabane était habitée par trois personnes : un homme, son épouse, jeune femme vieillie par le chagrin, et un enfant, fruit de leur union. Cet homme, que nous appellerons Charles Amand, la possédait au temps dont nous parlons, en ayant éloigné ses autres habitants afin de vaquer secrètement à des travaux mystérieux auxquels il avait dévoué sa vie. C’était le quinze août de l’année 182- ; Charles Amand était debout au milieu de l’unique pièce que contenait ce petit édifice presqu’en ruine. D’un côté, un méchant lit sans rideau ; vis-à-vis, un établi de menuisier, couvert de divers instruments, parmi lesquels on remarquait deux creusets, dont l’un était cassé : aussi, différents minéraux que Charles considérait d’un air pensif sur un âtre ; au côté droit de l’appartement, brûlaient, épars ça et là, quelques morceaux de charbon de terre. Près de l’âtre, sur une table, un mauvais encrier, quelques morceaux de papier et un livre ouvert absorbaient une partie de l’attention de l’Alchimiste moderne ; ce livre était : les ouvrages d’Albert le Petit.

L’homme dont nous parlons était d’une taille médiocre ; son vêtement, celui des cultivateurs du pays ; son teint livide et pâle, ses cheveux noirs et épars qui couvraient un beau front, son œil brun, presqu’éteint dans son orbite creux, tout son physique annonçait un homme affaibli par la misère et les veilles. Il rassembla les charbons, les souffla et y posa un creuset contenant différents métaux ; puis s’étant couvert la bouche d’un mouchoir, il se mit à l’ouvrage. Après un travail opiniâtre, qui dura près de trois heures, il s’assit presqu’épuisé et contemplant la composition nouvelle qui se trouvait devant lui, il se dit à lui-même : Travail ingrat ! Faut-il enfin que je t’abandonne ? Ne me reste-t-il plus d’espoir ? J’ai pourtant suivi à la lettre toutes les directions, ajouta-t-il en prenant le livre, oui : étain, zinc, arsenic, vif-argent, sulfate de potasse. Ah ! s’écria-t-il en regardant de plus près : soufre ! Je l’avais oublié et il se remit à l’ouvrage. Après une demi-heure de travail il tira du creuset une composition qu’à sa couleur on eût prise pour du fer. – Malédiction ! murmura-t-il, et il laissa tomber la nouvelle substance métallique. Peu importe, j’aurai recours à l’autre voie ; celle-là me réussira, j’en suis sûr ; il me coûte d’en venir là ; mais il me faut de l’or, oui : de l’or ; et l’on verra si Amand sera toujours méprisé, rebuté comme un visionnaire, comme un... oui, comme un fou ; pourquoi me cacher le mot ? ne me l’ont-ils pas dit, ne me l’ont-ils pas répété jusqu’à ce que j’aie été près de le croire ; mais ces mots de l’écriture : cherchez, vous trouverez, je les ai gravés là (et il touchait sa tête) ; ils y étaient au moment où je paraissais sourire à leurs plaisanteries, si agréables pour eux, et si amères au malheureux qui manque de pain. Je ne le leur ai pas dit ; je n’ai pas besoin de pitié ; car c’est tout ce qu’ils m’auraient prodigué.

Il se leva, fit quelques pas et puis ajouta : Il doit pourtant être près de minuit et Dupont ne vient pas ; s’il allait renoncer à son projet ? mais non, c’est un homme de cœur.

Au même instant on frappa à la porte.

– Qui va là ? dit-il, en donnant un accent menaçant à sa voix.

– Un ami, fut la réponse.

– Ah ! c’est lui. Ouvrez ; et l’inconnu entra aussitôt. – Je commençais à craindre que tu n’eusses oublié notre rendez-vous.

– Il n’est que minuit, dit Dupont.

– C’est vrai.

– N’était-ce pas l’heure convenue.

– Tu as raison.

– Alors, pourquoi me faire des reproches ?

– Tu te trompes, Dupont, ce ne sont pas des reproches ; j’étais seul et je m’ennuyais. Dis-moi, as-tu songé à ce que tu m’as promis ?

– Oui et plus j’y songe et plus je m’en dégoûte : sais-tu que c’est mal ?

– Pshaw ! enfant, je m’engage à prendre toute la responsabilité. Voyons, sois homme. Tu sais ce dont il s’agit ; notre fortune ! Tu dois être persuadé de l’infaillibilité de notre moyen. Qu’est-ce qui peut donc te faire balancer encore ?

– Cette poule noire.

– Eh bien, ce n’est rien ; tu n’as qu’à la voler et moi je me charge du reste.

– Pourquoi ne pas l’acheter ?

– Imbécile ! tu sais bien qu’alors elle serait inutile. Veux-tu que je te lise encore le passage ? Est-ce que tu ne t’en rappelles plus ? Qu’est-ce au fait, que de voler une poule noire ! Quand bien même tu serais découvert ? tu diras à ton voisin que tu voulais lui faire une plaisanterie ; et puis, tout sera dit.

– Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?

– Pas mauvais ! D’abord, tu sais qu’il faut être deux, nous le sommes ; mais crois-tu que je vais courir tous les risques et puis ensuite partager avec toi ? Il faudrait être fou ! J’aimerais autant tout garder moi-même.

– Écoute, Charles, tu connais M. B*** ; te rappelles-tu comme il s’est moqué de nous, quand tu lui as parlé de ton projet ?

– D’accord ; mais écoute à ton tour : cet homme est riche, n’est-ce pas ? N’est-il pas de son intérêt de nous cacher les moyens par lesquels il est parvenu à la fortune ? Tu sais qu’il a tous les livres du monde, excepté un ?

– Oui.

– Eh bien, pourquoi a-t-il refusé de me les prêter ? C’est qu’il craignait que je ne fisse comme lui. Comme je puis me fier à toi, je vais te confier un secret : Tu connais cette petite rivière qui serpente derrière son domaine. Je l’ai vu, moi-même, de mes yeux, à minuit, avec son fils, tous deux occupés à conjurer des esprits de l’autre monde. J’avais le cœur faible alors. Aussi je m’éloignai. Si je pouvais retrouver une aussi bonne occasion de m’instruire, je t’assure que je ne la perdrais pas à présent.

– Je consens, dit Dupont.

– Touche là, dit Amand ; à demain, vers minuit. Et les deux amis se séparèrent.

La nuit était sombre, le vent faisait trembler la chaumière, mal assurée sur ses fondements, et quelques gouttes de pluie poussées par l’orage suintaient au travers des planches mal jointes de son toit. Le tonnerre se faisait entendre au loin. Tout présageait une nuit horrible. Amand avait froid. Dans l’enthousiasme de son zèle pour s’assurer de son compagnon irrésolu, il avait oublié d’alimenter son feu qui se trouvait maintenant éteint. Il fit inutilement tous ses efforts pour le rallumer ; enfin, accablé de fatigue, il se dépouilla de ses vêtements et se mit au lit. Il s’endormit facilement ; car depuis longtemps il avait pour habitude de ne prendre que deux heures de sommeil par nuit. Heureux moments où son âme s’élança dans ce monde idéal pour lequel il était né ! Que n’aurait pas fait cet homme si son imagination fertile eût été fécondée par l’éducation ?

Cette nuit il eut un songe : il lui sembla être près de l’astre du jour, qui d’un côté lui présentait un vaste jardin au milieu duquel, sur un trône, était assis un esprit céleste qui l’excitait du geste et de la voix à le rejoindre. Amand, enivré de joie, s’élançait vers lui et celui-ci lui faisait place à ses côtés et lui disait : « Sans nul secours, tu t’es frayé un chemin au travers du sentier rude et épineux de la science, tu as pénétré dans les secrets les plus profonds de la nature, tu as approfondi des mystères que le vulgaire regarde de l’œil de l’indifférence ; les difficultés ne t’ont pas rebuté : pas même la dérision à laquelle tu t’exposais. Viens jouir maintenant de ta récompense. Tu vas retourner sur cette terre où l’on t’appelait visionnaire ; mais tu n’y seras plus pauvre et sans asile. Suis-moi. » Et, accompagnant l’esprit céleste, il passait sur la surface opposée du dieu de la lumière, et il lui semblait qu’il était sur un miroir d’or et de rubis et que tout cela était à lui. Puis il se retrouvait sur notre globe, on l’adorait, on l’aimait, on l’enviait... Il était heureux !

Le jour mit fin à cette douce erreur, et la froide réalité vint rappeler à notre héros qu’il était seul, couché sur un misérable grabat, et presque mourant d’inanition au fond d’une chaumière.

II

La conjuration

When shall we three meet again ?

In thunder, lighting, or in rain ?

Macbeth

Dupont, en se jetant sur sa couche, n’avait pas trouvé des rêves aussi agréables ; l’idée de l’action qu’il allait commettre le lendemain ne l’abandonnait pas, et le sommeil fuyait sa paupière. Lorsque le jour parut, il se leva fiévreux et fatigué, et s’étant assis près du foyer, il alluma sa pipe. Livré à ses réflexions, il songeait s’il ferait bien de suivre, à la lettre, les injonctions d’Amand. Il était honnête ; et ce crime lui répugnait. Après avoir délibéré près d’une heure, il prit son chapeau, sortit et traversa le champ qui le séparait de la ferme voisine en se disant à lui-même : – Bah, je vais l’acheter et je lui ferai accroire que je l’ai volée.

Étant arrivé chez son ami Dubé, il frappa à sa porte ; une voix au-dedans lui répondit : ouvrez, et il entra ; il manifesta le désir d’acheter une poule noire. Le marché fut bientôt conclu, et, moyennant la somme d’un franc, Dupont retourna chez lui muni de cet être magique qui devait lui ouvrir les mines du Pérou. Il la cacha dans sa grange et délivré de toute inquiétude de ce côté, il put vaquer tranquillement, le reste du jour, à ses travaux habituels en attendant la nuit avec impatience.

Amand n’était pas resté oisif pendant cette longue matinée ; dès l’aurore il s’était rendu à la montagne voisine pour se procurer de la verveine, chose indispensablement nécessaire à la réussite de la conjuration qu’il devait exécuter pendant la nuit ; et muni de ce précieux talisman il était revenu exténué de fatigue, pour prendre son seul repas ; et, quel repas ! du pain... qui devait le soutenir pendant le cours de cette journée où il serait soumis à tant d’émotions diverses.

Si mon lecteur a été au Port-Joli, il a dû visiter le lac de ce nom. Qui pourrait donner une idée de sa splendeur à ceux qui ne l’ont jamais vu ! Quel coup d’œil que l’aspect de ces eaux argentées, à travers les érables, à une distance d’un mille, pour le voyageur fatigué qui est parvenu au haut de la montagne qui le limite au côté nord ! Qu’il paraît riche avec ses nombreux îlots, en forme de couronne, chargés de pins verts qui semblent autant d’émeraudes parsemées sur une toile d’argent ! Qu’il est propre à rendre pensif et mélancolique, lorsqu’aucune voix importune ne réveille les nombreux échos de ses rivages ! Qui aurait pu croire, en le voyant, le seize août, balancer au souffle léger d’un vent d’est ses eaux azurées, que dans la nuit, qui devait suivre cette belle journée, il vomirait de son sein des esprits infernaux, qui troubleraient sa tranquillité céleste pour enrichir un chétif mortel ! Qui pourrait se figurer en effet que cette oasis était le lieu choisi par Amand pour tracer ses cercles nécromantiques.