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Le Bec-Hellouin, Normandie, août 2000
Alors que Sixtine, jeune enseignante, assiste aux obsèques de son père, historien de renom, elle est approchée par frère Roscélien, moine de l’abbaye toute proche, qui se présente comme un vieil ami de la famille. Les révélations qu’il s’apprête à lui faire vont bousculer toutes ses croyances…
Sixtine comprend que les recherches de son père avaient pour unique but de lever le voile sur une énigme ancestrale, et que cette mission lui incombe désormais.
Elle va devoir plonger – au sens propre du terme – dans les secrets du temps, afin de remonter jusqu’à l’assassinat de Thomas Becket dans la cathédrale de Canterbury au XIIe siècle, pour innocenter un chevalier accusé à tort et oublié de tous…
Avec ce passionnant roman, alliant suspense, émotion et Histoire, Nathalie de Broc s’attaque avec brio à un nouveau genre. Une quête pleine de mystère, entre Da Vinci Code, Le Nom de la Rose, et Outlander…
À PROPOS DE L'AUTRICE
Nathalie de Broc est une écrivaine française.
Après avoir beaucoup voyagé entre États-Unis et Angleterre, elle a vécu quelques années aux Antilles, à terre et également sur un voilier, dans la droite lignée d’une famille de marins notamment son cousin Bertrand de Broc (1960), avant de poser ses bagages en Bretagne.
Elle a été reporter à France Inter avant de devenir journaliste indépendante pour France 3 Ouest. Avant de signer son premier roman aux Presses de la Cité, elle a été traductrice chez Plon et a publié des guides touristiques aux Éditions Gallimard.
Depuis son premier roman, "Le Patriarche du Bélon" (2004), elle a publié "La Dame des forges" (2005), "La Tresse de Jeanne" (Presses de la Cité, 2007) et une trilogie sur une saga familiale: "Loin de la Rivière" (2008), "La rivière retrouvée" (2008) et "L'adieu à la rivière" (2011).
"La Tête en arrière" (2009) a reçu le Prix des Ecrivains bretons.
Depuis septembre 2012, elle est animatrice d'une émission hebdomadaire "De bric et de broc", sur France Bleu Breizh Izel, où elle s'entretient avec des invités qui se confient sur leur actualité et leur vie.
Elle anime chaque vendredi à 18h40 sur RCF Alpha (Rennes) ou Rivages (Brest) ou Vannes, ou encore Lorient la chronique "Ces femmes qui ont fait la Bretagne" (qui est aussi un livre, publié en 2019).
Nathalie de Broc habite Quimper.
son site : https://nathaliedebroc.fr/
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Seitenzahl: 338
Veröffentlichungsjahr: 2024
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CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
J’avais dix-sept ans. Touriste, je venais d’entrer dans la cathédrale de Canterbury pour une visite où les adolescents s’ennuient. Nous écoutions le guide d’une oreille distraite, marchant en troupeau dissipé jusqu’au lieu du martyre de l’archevêque Thomas Becket. Nous avions étudié la pièce de Jean Anouilh, Becket ou l’Honneur de Dieu, quelques mois auparavant en terminale. Les détails sanguinolents du meurtre fameux dans la cathédrale si imposante résonnaient dans ma tête. Devant la sculpture rappelant le crime, un assemblage métallique d’épées noires comme l’enfer, tandis que la voix continuait son laïus et citait un à un le nom des meurtriers de Thomas, le dernier m’a interpellée. J’ai demandé au guide de le répéter, n’en croyant pas mes oreilles. Ce nom était le mien ! Certes prononcé à l’anglaise en aboyant le R et accompagné d’un prénom qui, en revanche, m’était étranger : Ranulf1 ? Sachant que ce patronyme n’est partagé par nul autre que ceux de ma famille, comment avait-il pu atterrir sous les voûtes de cette immense cathédrale et a fortiori désigner un odieux criminel ?
Il y allait de l’honneur du nom.
C’est ainsi que j’ai appris l’existence d’un lointain ancêtre, de la branche anglaise des Broc, qui se trouvait associé à cet événement si marquant de l’histoire. D’après la brochure consultée le jour même, Randolph n’était « que » celui qui avait assuré la garde à la porte de la cathédrale tandis que les quatre chevaliers faisaient le sale boulot.
L’histoire aurait pu s’arrêter là.
Mais il se trouvait également que, cet été-là, je séjournais dans la propriété d’une amie de ma mère, amie qui allait épouser un très célèbre historien anglais, lequel vivait à Saltwood Castle. Or, ce château fort était au XIIe siècle la propriété de… Randolph de Broc !
Coïncidence ?
Cet ancêtre est resté relégué dans un coin de ma tête fort longtemps jusqu’à cette occasion, il y a deux ans, d’une visite privée à Saltwood Castle. J’ai descendu les marches qui mènent à la salle d’armes, admiré l’immense bibliothèque où se déroule une des scènes du chevalier oublié. Sur les traces véridiques de Randolph. Plus tard, croisant à la cathédrale de Canterbury le responsable des archives, cette fois, j’ai osé me présenter. Dans un clin d’œil, il m’a dit :
— Aren’t you ashamed2 ?
L’humour anglais.
Mais il a aussitôt ajouté plus sérieusement :
— Alors, il vous faut raconter l’histoire de votre ancêtre, compte tenu des renseignements que votre famille est seule à détenir.
Je m’y suis attelée.
Nathalie de Broc
1 Randolph.
2 Vous n’avez pas honte ?
Il entendit parmi le bois venir cinq chevaliers armés, de toutes pièces, équipés. Elles faisaient un grand vacarme, les armes de tous ceux qui venaient ! À tout instant se heurtaient aux armes les branches des chênes et des charmes, les lances se heurtaient aux écus, les mailles des hauberts crissaient, tout résonnait bois ou fer des écus et des hauberts.
Chrétien de Troyes
Perceval ou Le Conte du Graal
J’étais un débauché, peut-être un libertin, un homme de ce monde en tout cas. J’adorais vivre et je me moquais de tout cela, mais alors, il ne fallait pas me remettre le fardeau. J’en suis chargé maintenant, j’ai retroussé mes manches et on ne me fera plus lâcher. L’honneur de Dieu et la raison qui, pour une fois, coïncident, veulent qu’au lieu de risquer le coup de couteau d’un homme de main obscur, sur une route, j’aille me faire tuer – si je dois me faire tuer – coiffé de ma mitre, vêtu de ma chape dorée et ma croix d’argent en main, au milieu de mes brebis, dans mon Église Primatiale. Ce lieu est seul décent pour moi…
Jean Anouilh
Becket ou l’Honneur de Dieu
À Arthur et Victor
À frère Serge
À Jan, Jane et Martine
À Cécile
À Odette et Alain
Eure, village du Bec-Hellouin, 3 août 2000
Quelle que soit la date, il fait toujours froid les jours d’enterrement. Celui-ci ne faisait pas exception. J’avais pourtant roulé toutes fenêtres ouvertes depuis Paris, dans un état second il est vrai, mais était-ce le noir de mon tailleur trop strict bien qu’il absorbât la lumière crue de l’été ou mon chagrin, je grelottais et nous étions en plein mois d’août. J’avais fini par arriver Dieu sait comment au fin fond de nulle part dans un joli village à flanc de coteau que surplombaient une abbaye et sa haute tour d’un blanc crémeux aux pointes de flèches tendues vers le ciel, aux saints enchâssés dans leurs niches de pierre et aux énigmatiques inscriptions en lettres gothiques. Mon père avait demandé à être enterré dans le village de son enfance, village où je n’avais, de mémoire, jamais mis les pieds et je m’étais conformée à la lettre à ses dernières volontés. Étonnée de découvrir une facette inconnue de sa vie. Mais il devait y en avoir tant d’autres ! Comme cette foule, par exemple, qui se pressait à la sortie de l’église. D’où sortaient ce ministre de la Culture, ces sommités politiques, ces doyens d’universités, ces confrères illustres qui, de son vivant, lui avaient tant fait défaut, qui trop souvent avaient brillé par leur absence quand il s’était agi d’appel à subvention, ou d’un simple soutien amical et qui, soudain, la mine en berne, en oubliaient l’importance de leurs propres travaux, abandonnaient leurs sacro-saintes archives, lâchaient (un temps, je n’étais pas dupe) leurs querelles intestines, leurs ambitions personnelles, secouaient leurs propres poussières ? Je mesurais à l’aune de l’affluence bavarde sur la pelouse de la petite église l’influence que mon père avait exercée dans son domaine, le sillon tracé. L’édition de la veille du journal Le Monde avait titré :
Perte immense pour les recherches sur l’histoire du Moyen Âge que celle du réputé médiéviste Michel Cyrell qui vient de s’éteindre, d’une crise cardiaque, dans sa 75e année. Ce chartiste normalien, bien connu des amphis du Collège de France, avait su apporter un éclairage novateur voire déstabilisant sur une époque trop souvent assimilée, à son goût, « au raccourci réducteur de l’obscurantisme, dans lequel tant de chercheurs aiment à se complaire ».
Savoir que mon père avait pu en désorienter plus d’un avec sa vision rafraîchissante, loin des sentiers battus d’une époque pour laquelle il s’était pris de passion depuis son adolescence et qu’il savait si bien raconter, pansait un peu (si peu, si mal) ma douleur.
*
Une semaine auparavant, nous dînions ensemble dans le capharnaüm de son appartement parisien perché sur les hauteurs de la rue Mouffetard. Évidemment devant une bouteille de bourgogne, un montrachet 1990 (il affirmait qu’il n’est de vin que celui-là) et sa sacro-sainte blanquette de veau du mardi. À évoquer « sa lubie » du moment. Car il fonctionnait ainsi : par à-coups obsessionnels qui l’accaparaient des mois, reléguaient au second plan tous les autres dossiers jusqu’à ce qu’il estime le sujet non pas définitivement bouclé, mais disons « essoré ». Quasi jusqu’à la sécheresse.
— Pourtant, aucun ne l’est jamais vraiment, me répétait-il, c’est important, ma Sixtine, que dis-je, important, c’est essentiel ! Ne jamais se contenter. Tous les dossiers doivent toujours demeurer en suspens, comme des enquêtes de police que l’on rouvre après des années parce qu’un détail de rien du tout est venu foutre par terre tes recherches. Il faut l’accepter. La remise en question, c’est la clé. Surtout ne jamais affirmer ! L’affirmation est le fait du prince, pas celui des chercheurs. Et ne te crois pas hors d’affaire. Même dans le roman, il faut refuser l’à peu près. Oser dépasser les limites rassurantes de son pré carré bien tranquille.
Quand il se mêlait de « mon pré carré », je tiquais toujours un peu, persuadée qu’il n’y connaissait pas grand-chose au roman et qu’il y avait un monde entre le genre d’ouvrages qu’il avait signés (une bonne trentaine tout de même) et les miens. Il avait cependant l’art de gratter pile là où ça fait mal. J’avais choisi assez tôt de ne pas suivre ses traces d’historien pour nombre de raisons qui avaient sans doute à voir avec une présence/absence pendant mon enfance (il était à portée de main dans son bureau, mais interdiction absolue d’en franchir la porte sans autorisation expresse) et opté plutôt pour l’écriture romanesque en plus d’heures de cours que je donnais dans une école de journalisme à Tolbiac. Mes deux premières publications, Au risque de… et L’Art de jouer, avaient connu un petit succès, mais sans plus, qui me laissait sur ma faim. Égratignure d’amour-propre. Avivée par ses allusions discrètes, néanmoins récurrentes :
— À trop effleurer son sujet par peur de le bousculer, on passe à côté.
Débrouille-toi ensuite avec ce genre de commentaires ! J’avais beau y être habituée, essayé de ne pas me sentir atteinte, je les prenais de plein fouet et rageais de reconnaître que dans le fond… il avait raison.
Donc, son obsession du moment était une (soidisant) lettre retrouvée par un (obscur) chevalier que bien peu de manuels d’histoire mentionnaient ou alors en quelques lignes, chevalier qui avait été impliqué dans l’assassinat de l’archevêque de Canterbury, Thomas Becket, en 1170.
Je précise « soi-disant » et « obscur », car cette recherche-là pour une fois me paraissait fumeuse et, je ne peux que le reconnaître, m’agaçait un peu. Je craignais qu’il ne perde son temps, ne s’égare dans ce qui risquait de prendre des allures de mauvais polar loin de ses recherches « sérieuses » d’historien établi.
— Sixtine, peux-tu me dire où se situe la frontière entre le sérieux et ce qui ne l’est pas ?
Il avait tendu son verre de bourgogne pour admirer le rubis sombre en transparence :
— Ça, c’est du sérieux, mais, en même temps, c’est le vin, la légèreté…
L’essentiel de nos frictions se situait là, nos façons si différentes d’envisager la vie. J’enviais son don pour la légèreté tout en profondeur, alors que je pataugeais dans le trop sérieux, manquais de souplesse, m’arc-boutais sur mes convictions. La peur d’oser sans doute. De perdre le contrôle ?
J’avais ri, un peu jaune.
— Non, papa, le bourgogne, c’est tout sauf léger ! Surtout celui-là, un vrai coup de massue.
— Légèreté et gravité… Tout dépend de la façon dont tu entrevois l’existence. L’important est de ne surtout pas t’en tenir à l’acquis et d’accueillir ce qui pourrait t’inquiéter, te déstabiliser. Pour le transformer à ton avantage en dépassant tes peurs. Je sais bien que je t’embête avec mes vieux radotages…
— Pas du tout, j’ai juste l’impression que tu vas gaspiller un temps précieux avec la lettre de ton… enfin de ce fichu chevalier ! Reconnais que ce n’est qu’anecdotique, ça ne changera pas grand-chose à la face du Moyen Âge…
Il me souriait. Par-dessus ses lunettes en demi-lune. Dans son pull fatigué de cachemire qui sentait le pin sylvestre. Petite, j’aimais me lover au creux de son épaule pour me repaître de ce parfum au mélange poivré : Acqua di Selva. Quand ses conférences l’obligeaient à s’absenter, pour m’endormir, je m’enroulais dans un de ses vieux pulls, m’imaginant ainsi qu’il ne m’avait pas tout à fait quittée.
— Et si je te disais que justement ce détail comme tu dis, ce petit rien anecdotique pourrait secouer cette sphère poussiéreuse si pleine de certitudes, ces vieux bonzes imbus d’eux-mêmes qui se gargarisent de leurs connaissances. Cet entre-soi indéboulonnable.
— Papa, s’ils t’entendaient !
— Et alors ? Cela leur ferait le plus grand bien d’être un peu chahutés ! L’histoire est perpétuellement en mouvement. Et se contenter de ce qui a été affirmé une bonne fois pour toutes…
— Tu l’as déjà dit…
Il avait tapé du poing sur la table. Son bourgogne tanguait dans le verre.
— Et je le répète, bon sang, Sixtine ! Je n’aime pas quand ma propre fille prend ces airs blasés. Tu penses tout connaître, avoir tout vu, tout compris, alors que tu t’es contentée d’écrire bien sagement… sans sortir de ta zone de confort. Cela te satisfait ? Sois franche !
— Comment veux-tu que je travaille ? Toi aussi tu te plonges dans les livres, tu fouines dans les vieux grimoires…
— Sois curieuse, accueille l’informulé, l’indicible, ce qui ne se voit pas d’emblée. Va chercher la petite bête, l’inconnu… Accepte d’être surprise.
— Papa, je t’aime, mais, franchement, il y a des moments où tu déconnes ! L’informulé, l’indicible… pourquoi ne pas monter à bord de la machine à remonter le temps pendant que tu y es ?
J’entends encore son soupir. Lassitude, déception ? Il m’avait tendu son verre pour que je le resserve. Pris un certain temps à observer le vin, en silence. Je ne savais plus qui du sérieux ou de la légèreté avait pris le dessus.
— Pourtant, je compte sur toi, Sixtine. Il faudra bien que tu prennes le relais.
J’étais à deux doigts d’exploser, mais tout de même intriguée :
— Le relais de quoi ?
— Des recherches sur la lettre de ce chevalier… prétendument anecdotique. Je t’assure qu’il s’y trouve quelque chose d’essentiel et qu’elle pourrait se prêter à la trame d’un roman.
Hum, à la trame de notre désaccord plutôt. Cette façon, l’air de ne pas y toucher, qu’il avait d’orienter mon travail, de guider mes choix. N’était-ce pas du contrôle finalement ?
À mon tour de soupirer :
— Papa ! C’est toi l’historien, pas moi ! Comment veux-tu que je m’attelle à un sujet pareil, je n’y connais rien. Mes romans sont à des années-lumière de tes Plantagenêts !
J’étais (un peu) de mauvaise foi. Car en tant que fille de père médiéviste, il m’était difficile de ne pas connaître une dynastie qu’il avait passé des années à me raconter. Je n’avais pas grandi avec les albums du Père Castor ou les aventures de la Petite Poule Rousse, mais avec les démêlés opposant au XIIe siècle Henri II Plantagenêt et son ami/ennemi Thomas Becket, les détails sanguinolents de l’assassinat de ce dernier, où nageaient des morceaux de cervelle sur le pavé de la cathédrale de Canterbury, terrifiante histoire pour la gamine de huit ans que j’étais alors, ou encore la cour d’amour courtois de la flamboyante Aliénor d’Aquitaine, les croisades de son fiston préféré Richard Cœur de Lion et les trahisons répétées du benjamin de la fratrie, le sale gosse trop gâté, mais mal aimé Jean sans Terre.
Tous ces personnages avaient peuplé mon imaginaire d’enfant. Au point que, parfois, il me semblait mieux connaître leurs incessantes querelles que celles de mes propres copains de classe.
Il ne souriait plus. Une tristesse soudaine était passée dans sa voix. Sa main sur la mienne, il avait murmuré :
— Et pourtant, vois-tu, je te le demande… Je ne serai pas toujours là pour mener ces travaux.
Ce genre de phrase ne lui était pas coutumière. J’avais fait celle qui n’écoutait pas, ou peut-être m’étais-je récriée, il avait haussé les épaules ; l’agacement avait changé de camp, une sorte d’urgence l’avait pris, il s’était levé :
— Viens, il faut que je te montre quelque chose. Et je te promets qu’ensuite je ne t’en parlerai plus.
Nous étions partis en expédition, car son appartement était un vrai labyrinthe envahi de livres qu’il avait depuis longtemps renoncé à ranger sur des étagères (elles-mêmes croulaient sous les ouvrages) et entassait en piles à même le sol dont certaines atteignaient le plafond. Coup de chance, ces plafonds n’avaient rien de haussmannien. Mais cela donnait à l’ensemble un air de grotte à attaquer à la lampe frontale. Pourtant, jamais je n’avais réussi à le prendre en défaut de retrouver dans ce fouillis indescriptible la plus petite note, la plus minuscule brochure ou un simple ouvrage de référence. En quelques secondes, il avait déniché l’objet de ses recherches :
— C’est l’apanage des véritables bordéliques ! clamait-il. On sait exactement où sont les choses. Tiens ! Demande-moi n’importe quoi : l’addendum du mémoire sur la Blanche-Nef, par exemple.
Enfant, c’était une de mes histoires préférées, une de celles dont on ne se lasse pas, qu’on redemande chaque soir, rien que pour les frissons qu’elle provoquait :
Une froide nuit de novembre 1120, un vaisseau blanc avec à son bord tout ce que la cour comptait de beaux jeunes gens pleins d’avenir, l’élite de la cour, y compris l’héritier de la couronne d’Angleterre et du duché de Normandie en personne, le fils d’Henri Ier, quittait le port de Barfleur pour rejoindre les côtes anglaises. Tout ce beau monde était fin saoul – l’expression me faisait toujours rire – mais on avait quand même largué les amarres peu après minuit. Il n’avait fallu à la Blanche-Nef que quelques instants pour aller se fracasser sur les récifs de Quillebœuf. De la prestigieuse expédition, de tous ces beaux gentilshommes, espoirs de l’Angleterre, il n’était demeuré qu’un survivant, un malheureux boucher monté à bord pour réclamer une dette impayée…
Mon père concluait toujours de la même façon, j’entendais presque le roulement de tambour, sa voix enflait : par ce naufrage débutait l’épopée sur deux siècles de la dynastie des Plantagenêts, ainsi nommés parce que le premier du nom Geoffroy d’Anjou avait pour habitude d’orner sa royale toque d’un brin de genêt… L’œil brillant, fier de lui comme un gamin facétieux, il brandissait l’addendum trouvé « au hasard » d’une pile branlante, puis se passait la main dans les cheveux, sa tignasse léonine d’un blanc neigeux. Un faux air craquant d’Einstein tirant la langue. Comme je l’aimais dans ces moments-là !
*
Un sanglot m’a secouée. Hoquet de chagrin d’enfant. Le requiem de Fauré y était certainement pour quelque chose. Musique qu’il avait choisie et qu’il écoutait souvent pour mieux s’immerger dans ses recherches. L’église s’était vidée. J’aurais aimé avoir quelques minutes rien qu’à moi pour lui parler une dernière fois. Mais dehors, la foule attendait ainsi que la voiture des pompes funèbres. Moi qui me targuais de me débrouiller seule, j’étais déboussolée. La gamine de huit ans ressurgissait, celle sonnée de questions restées sans réponse, qui tenait la main de son père lors d’un autre enterrement, celui de sa mère.
Les deux m’avaient pareillement lâchée.
Des mains serraient la mienne, des lèvres prononçaient les mêmes condoléances à n’en plus finir. Mes hauts talons s’enfonçaient dans la pelouse et, afin de me donner une contenance ou de tenir debout, je gardais l’œil fixé sur la tour de l’abbaye, à l’abri de ses hauts murs à moins de deux cents mètres de nous. Une voix derrière moi m’a fait sur-sauter. Une voix qui ne ressemblait pas aux autres ou peut-être ne répétait-elle pas le même refrain. Je me suis retournée, un grand moine clignait des yeux derrière ses grosses lunettes à cause du soleil. Sensiblement du même âge que mon père. Dans sa coule de bure grège à capuche et ses sandales bien usées. Appuyé sur un morceau de bois faisant office de canne.
— Bonjour, Sixtine, frère Roscélien… Je suis un vieil ami de votre père.
Rien que le fait qu’il n’emploie pas l’imparfait m’a fait du bien. Il n’était pas comme les autres à avoir déjà tiré un trait sur mon père et à le remiser à peine refroidi dans les souvenirs.
Pince-sans-rire, il a montré l’abbaye :
— Mon pied-à-terre depuis un sacré bout de temps… sans doute pour cette raison que nous ne nous sommes jamais rencontrés, vous et moi. Votre père me parle de vous depuis que vous êtes haute comme ça (il a joint le geste à la parole) et m’a confié une mission d’importance dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. Même si le moment est mal choisi, j’en conviens.
— Je… je ne sais pas quoi vous dire. Après le cimetière ? Mais je dois rentrer à Paris dès ce soir.
Je ne voyais pas ce qui pouvait être important à ce point, je supposais que cela n’allait pas prendre beaucoup de temps. Aussi, pour m’en débarrasser au plus vite, j’ai proposé :
— Maintenant, si vous voulez, avant le cimetière ?
Frère Roscélien m’a prise de court :
— Non, pas ici, je préférerais un endroit plus tranquille. Après les vêpres, dans l’allée sous les châtaigniers.
Il scrutait les alentours, à l’affût d’oreilles indiscrètes, de regards inquisiteurs. Je n’avais pas le cœur à ça, mais je n’ai pu m’empêcher de sourire de cette mine de conspirateur, d’espion à la James Bond.
L’idée qu’il soit un peu parano m’a traversée.
La porte était entrebâillée. Sachant que je venais, fidèle à son habitude, mon père l’avait laissée ouverte. Sa façon de me montrer que j’étais attendue, toujours la bienvenue. La réalité, nettement moins rose, m’est tombée dessus. Je me suis reproché, dans la précipitation des derniers jours, les multiples démarches pour son enterrement, d’avoir oublié de la refermer. Le silence m’a happée. Un nœud à l’estomac, les larmes trop vite aux paupières, elles ne me quittaient plus depuis des jours et ajoutaient à mon agacement de ne pouvoir les retenir, je suis entrée, contenant mon vieux réflexe :
— Papa, je suis là !
Cela ne m’a pas sauté aux yeux immédiatement. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’avais toujours connu ces pièces en désordre, rien n’avait vraiment changé. Les piles de livres dans l’entrée, dans les couloirs étaient à leur place, mais, en poussant la porte de son bureau, j’ai reçu un coup dans le ventre. De pagaille sympathique et familière, si rassurante, je tombais sur un pillage en règle. Tout avait été fouillé. Scrupuleusement. Méthodiquement. Tiroirs renversés, étagères vidées, papiers jetés à terre en vrac. Mon premier réflexe a été d’aller aussitôt voir si sa chambre avait été, elle aussi, « visitée ». À part quelques tiroirs, celui de sa table de chevet et d’une commode, « on » n’avait touché à rien. Pour preuve, les bijoux de ma mère, dans une boîte en loupe d’orme sur la petite table devant la fenêtre, n’avaient pas trouvé preneur. Même chose dans le salon, où, à part le rayonnage entier de ses publications (« on » avait tout emporté), rien ne manquait. À première vue.
Je me suis écroulée sur le canapé, assommée, tentant de rassembler le peu d’esprit qui me restait. Le « drôle » de cambriolage avait tout l’air d’être l’œuvre d’un connaisseur. À la recherche de quelque chose de précis. L’idée que, parmi tous les confrères qui avaient accompagné mon père à sa dernière demeure, il y en avait peut-être un à l’origine de ce sac. Les visages passaient dans ma mémoire. Finalement, bon nombre d’entre eux avaient des têtes de coupables. Surtout d’être vivants. Eux continueraient leurs travaux, mon père ne le pourrait plus jamais. Il avait été interrompu dans son élan et, même si je persistais à me prétendre « soulagée » de le savoir parti dans son sommeil, lunettes encore sur le nez, – il avait l’habitude de s’endormir avec – et sur le lit, quantité de feuillets qu’il annotait de sa petite écriture serrée, au feutre rouge, savoir que tant de ses recherches resteraient inachevées me vrillait le cœur.
J’ai pris le téléphone et appelé Laurent. Mon ami depuis la fac, qui répondait toujours présent, trouvait une solution à (presque) tout. Et le mot gentil qui va avec.
— Oh, Sixtine, j’ai tellement pensé à toi, si tu savais. Je ne pouvais vraiment pas être là… une conférence que je ne pouvais reporter…
— Je sais, je sais, ne t’inquiète pas…
— J’étais tellement désolé de ne pas pouvoir te serrer dans mes bras. Tu es bien rentrée ?
Je hoquetais :
— Oui… oui, mais ! Oh, Laurent !
— Que se passe-t-il ?
— Ils, ils… ont cambriolé l’appartement de mon père !
— Quoi ? Qu’est-ce tu… Ne bouge pas, j’arrive ! Et surtout ne touche à rien.
Cela m’a paru risible. Toucher à quelque chose alors que je n’avais qu’une envie : refermer la porte du bureau pour ne plus jamais la rouvrir.
Outre le bourgogne, dans la journée, mon père m’avait convertie au lapsang-souchong. Il s’autorisait à se dégourdir les jambes, ouvrait la porte où se balançait le panneau rouge de sens interdit et jetait à la cantonade dans l’appartement :
— Tu ne nous ferais pas un petit thé par hasard ? Histoire de nous requinquer ?
Bien que, dans l’instant, je n’eusse pas dit non à un verre (voire deux) de montrachet, je me devais d’accueillir Laurent à peu près sobre et suis allée faire chauffer l’eau. Dans les sifflements intempestifs de la bouilloire m’est tombée sur les épaules la vacuité dérisoire des travaux de mon père comme des miens ; à quoi avaient servi cette vie d’efforts, ces milliers d’heures passées sur un détail dans un recoin obscur des archives pour finir en caisses étiquetées, en étagères trop pleines, en feuillets en désordre, souillés, profanés, violés par des inconnus ?
Je me suis appuyée contre le rebord de l’évier et me suis offert quelques minutes pour pleurer tout mon soûl. Puis, je suis allée chercher ma tasse préférée, bleu nuit avec son liseré d’or, à l’anse cassée et me suis installée à la place que j’occupais toujours, appuyée contre le vaisselier, pour l’écouter me raconter ses recherches du jour. Mon père avait raison, le pouvoir du lapsang-souchong a commencé à opérer. J’ai encore reniflé deux ou trois fois, mais je me sentais à nouveau combative.
De l’entrée, Laurent a crié :
— Sixtine ?
— Dans la cuisine !
Je me suis retrouvée dans ses bras, heureusement sans une larme. J’avais bien fait d’anticiper et de les laisser dans l’évier. Son inénarrable pardessus (en plein mois d’août) me râpait le nez. Mais la vie me paraissait soudain nettement plus facile.
Je lui ai proposé du thé. Il restait debout, pressé d’aller constater les dégâts.
— Ma pauvre chérie ! Tu avais bien besoin de ça !
Il a fait la grimace en reniflant sa tasse :
— Ce ne serait pas la mixture fumée de ton père ? Tu sais, je ne suis pas trop fan…
— Tu préférerais que j’ouvre une bouteille ?
— À trois heures de l’après-midi ? Restons sobres !
Il a allumé une cigarette et, dans la fumée, m’a demandé :
— La cérémonie, c’était comment ?
J’ai hoché la tête.
— Bien… sobre, justement. Il y avait un monde fou, le ministre de la Culture est venu me serrer la main, il m’a dit combien papa allait manquer au Collège de France…
— Fichtre ! Rien que ça ! Sixtine, je ne voudrais pas te bousculer, mais reculer le moment de retourner dans le bureau de ton père ne sert pas à grand-chose. Plus vite tu sauras à quoi t’en tenir, mieux ce sera. Allez, courage. Je suis là !
J’ai pris une profonde inspiration et l’ai suivi. Il connaissait le chemin. Combien de fois n’était-il pas venu quêter quelques conseils auprès de mon père ? Laurent gravitait dans la même sphère. Un parcours brillant : khâgne, hypokhâgne, agrégation, et j’en oubliais certainement. Nous nous connaissions depuis les bancs de la Sorbonne pour nos masters respectifs, lui histoire, moi lettres. Son besoin de réussir, voire de revanche (mais revanche sur quoi exactement ?) m’avait toujours impressionnée. Laurent n’aimait pas beaucoup s’étendre sur ses origines ou son milieu familial. Il parlait peu de lui et, si j’abordais le sujet, soit il éludait, soit il me servait la même réponse. Que je prenais plus ou moins bien :
— Pas eu la chance d’être né dans les beaux quartiers, moi, ni d’avoir eu un père comme le tien !
Pourtant, pour le peu qu’il avait daigné me confier, je ne voyais pas matière à rougir du sien : Gérard Gastien, ouvrier typo à la retraite n’avait pas eu la vie facile quand l’Imprimerie nationale avait décidé dans les années 70 de délocaliser certaines de ses équipes. Il était passé de la rue de la Convention et des bâtiments historiques parisiens à une obscure banlieue de Douai. Mais c’était ça ou le chômage. Il avait fait avec, revenant au mieux les week-ends dans leur trois-pièces de la rue Gambetta pendant que la mère de Laurent nettoyait de nuit des bureaux à la Défense. Laurent était un peu un ovni dans leur vie ; s’ils en étaient fiers, le fossé entre eux et lui s’était creusé au fil des années et la publication de son agrégation, Éducation et Cultures dans l’Occident chrétien du XIIe au XIVe siècle que son père avait imprimée, le genre de coïncidence incroyable qu’offre le destin un peu trop joueur, les avait éloignés plus encore : « On joue pas dans la même cour, mon garçon ! » déplorait Gérard Gastien qui ne se remettait pas de son exil de Paris. À moins que ce soit de ne pas se sentir à la hauteur d’un fils qui cachait mal sa honte de voir son père distribuer l’Huma le dimanche matin au marché de la rue des Pyrénées.
— Ah, les salauds ! a-t-il dit en poussant la porte du bureau.
Revoir l’étendue du désastre m’a fait plus mal encore. J’avais espéré quoi ? Que, par magie, tout soit remis en place ? Découragée avant de commencer, j’ai jeté :
— On n’a qu’à tout descendre à la cave et on n’en parle plus !
Déjà à genoux devant une montagne de feuillets épars, Laurent a eu un haut-le-cœur :
— Tu es folle ! Enfin… Sixtine, c’est tout ce que tu fais du travail de ton père ? De ses années de recherche ?
Non, ce n’était pas tout, évidemment. J’étais consciente de ce que cela représentait. Ô combien ! L’essentiel de la vie de mon père et, par ricochet, de la mienne. Volontairement ou non, j’en avais suivi, partagé toutes les étapes. Parfois jusqu’à saturation. Un souvenir est remonté brutalement : le soir fatidique du bourgogne et de la blanquette, mon père avait évoqué les quatre cartons qu’il m’avait demandé d’entreposer chez moi (j’habite deux étages plus bas) quelques semaines auparavant. Par précaution.
— Tu les as toujours ?
— Ils servent de divan d’appoint au beau milieu du salon. Très pratique, d’ailleurs, je n’avais pas grand-chose pour asseoir les invités. Tu t’y es installé plus d’une fois sans t’en rendre compte.
— Ces cartons, Sixtine, j’y tiens comme à toi. C’est la prunelle de mes yeux. Tout le reste, tout ce qui se trouve sur les étagères dans mon bureau, je m’en fous, mais ces cartons…
— Tu m’en dis trop ou pas assez… quel trésor ou quelle bombe cachent-ils ?
— Tu le sauras un jour. Mais je te demande de ne pas en parler. Inutile.
— Tu ne veux pas plutôt que je les remonte ? En as-tu besoin, là, maintenant ?
— Non, non, garde-les. Cela me tranquillise. Dans quelque temps, tu y jetteras un œil…
J’avais eu un doute :
— Tout va bien ? Me caches-tu quelque chose ? Tu te sens fatigué ?
— Mais non, qu’est-ce que tu vas chercher ? Je suis comme le Pont-Neuf ! Les savoir chez toi me rassure.
Tranquillisé, rassurer… les deux mots m’avaient fait tiquer. Ils n’avaient rien de rassurant, justement. Les cartons. J’avais cru que mon père s’en était débarrassé par manque de place et un peu rouspété, car la superficie de mon appartement n’avait rien à voir avec celle du sien. L’ordre non plus. Mon côté monacal, paraît-il. Il m’avait fallu pas mal de temps pour leur trouver la place idéale et j’avais fini par opter pour la solution la plus logique : le meilleur moyen de dissimuler quelque chose étant de le placer au vu et au su de tous. Je les avais simplement recouverts d’un joli tissu indien. Ils trônaient désormais au beau milieu du salon.
Ce même soir, nous nous étions donc retrouvés dans son bureau :
— Voilà, Sixtine, tous ces papiers, j’aimerais que tu les ajoutes à ceux des cartons. Au cas où il m’arriverait quelque chose.
— Papa, cela fait au moins trois fois ce soir que tu glisses l’air de ne pas y toucher tes petites allusions : s’il m’arrivait quelque chose, je serais tranquillisé, cela me rassurerait… Vas-tu me dire ce qui se passe ?
Il avait passé la main dans ses cheveux :
— Sixtine, quand on a mon âge, il est normal de songer à l’après, non ?
— Mais pourquoi particulièrement ce soir ? Pourquoi ce soudain branle-bas de combat ? Pourquoi les cartons ? Ils sont chez moi depuis des semaines, cela n’avait pas l’air d’être un problème… jusqu’à présent ?
— Avant, c’était avant.
— Ces cartons, papa, ils ont quelque chose à voir avec ton chevalier ? Si tu me racontais ?
Il m’avait entraînée dans sa chambre, avait tapoté sur le dessus-de-lit en bouchon, pour m’indiquer où m’installer et avait annoncé :
— Histoire du soir !
J’avais envoyé valser mes hauts talons pour me caler en chien de fusil, enroulée dans la couverture. Comme autrefois.
Avec le pouce en moins…
Sans me douter que c’était la dernière fois.
— Nous sommes en décembre 1170. Le 29, très exactement. Un vent glacial, un froid de gueux. Un ciel bas. Aux abords de la cathédrale de Canterbury, merveille de dentelle gothique dans le Kent anglais ; l’un des plus anciens édifices de la chrétienté. Le second lieu qui concentre tous les pouvoirs après le palais d’Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Ce monarque tout-puissant a trente-sept ans, il a été couronné seize années auparavant, presque jour pour jour. Depuis de nombreuses années, à ses côtés, Thomas Becket, son conseiller puis chancelier, est devenu un ami. Le plus cher à son cœur. Son confident le plus proche et le plus écouté. Il faut les voir, ces deux-là, si dissemblables ; Henri II est petit, trapu, roux, naïf et doux quand il est de belle humeur mais impulsif, jetant des éclairs quand l’irritation le domine et ne jurant que par la chasse où il épuise hommes et chevaux, dit de lui Pierre de Blois. Thomas, son aîné de treize ans, est grand, le teint pâle, le cheveu noir, il aime le raffinement de la table et les richesses. Pourtant, malgré ces disparités, ils s’entendent parfaitement et, tout naturellement, lorsque l’archevêque Thibaud de Canterbury meurt en 1161, Henri II nomme à sa succession celui qu’il estime le plus à même de représenter « ses » intérêts : Thomas Becket, intermédiaire commode entre la Couronne et l’Église. Thomas Becket, qui se range toujours du côté du roi en toutes circonstances, est le candidat idéal, maniable à l’envi pour les besoins d’Henri II. En toute logique. Sauf que la logique en matière humaine n’est pas toujours du côté où on l’attend. Becket le met d’ailleurs en garde :
Je devrais repousser les concessions que vous me demanderez. Ceux qui m’envient vous dresseront contre moi. Nous cesserons d’être amis et vous me haïrez autant que vous m’aimez aujourd’hui.
Henri II est d’un naturel obstiné et ne veut rien entendre.
La nomination de Becket fait scandale au sein de l’épiscopat : ce n’est ni un théologien, même si son maître d’étude n’est autre que le grand Abélard (oui, celui-là même qui culbuta Héloïse) ni un juriste, encore moins un prélat. Qu’à cela ne tienne, en deux temps, trois mouvements, le voilà ordonné prêtre et, dans la foulée, le lendemain même… il reçoit la mitre et le pallium d’archevêque en grande pompe. Ayant passé une grande partie de sa vie à se conformer à son rôle de chancelier laïc, il se trouve subitement parachuté dans un monde religieux qui n’a pour lui que mépris et lui reproche sa trop grande proximité avec le roi.
C’est là où tout bascule. Du jour au lendemain et de façon fort impressionnante. De conseiller malléable, Thomas Becket va soudain endosser réellement les attributions de ses nouvelles fonctions. Éminemment importantes. Il est désormais le deuxième personnage du royaume et il entend le prouver. Henri comptait sur lui pour mettre de l’huile, à son avantage, dans les rouages de l’Église… raté ! Terminée la compromission. En l’espace de quelques jours, Thomas va opérer une conversion spectaculaire et passer d’épicurien éclairé à moine ascétique. Il devient végétarien, se met à la tisane de fenouil, prônée par la visionnaire Hildegarde de Bingen, sa contemporaine, revêt une épaisse chemise de crin, se fait donner la discipline, porte le cilice. Autant de mortifications que le pape Alexandre III lui a fortement enjoint de pratiquer s’il veut être reconnu par ses pairs :
Jusqu’ici votre vie s’est passée dans le luxe et les grandeurs et vous ne savez guère ce que sont les privations. Nous désirons que vous appreniez comment on soumet la chair à l’esprit.
Mais au-delà de ces pratiques, Thomas Becket va surtout s’employer à contrer tout ce qu’il avait jusqu’alors contribué à faire appliquer. Son seul objectif désormais : défendre les droits de l’Église et lui garantir l’exemption complète de toute juridiction civile. Je le cite :
Jamais pour l’amour d’un roi de la terre, je ne renoncerai avec la Grâce de Dieu à obéir au Roi des cieux.
Je m’étais redressée sur un coude :
— Un peu logique, non ? C’est ce qu’on pourrait tout naturellement attendre de lui puisqu’il est devenu homme d’Église. Sa foi prime.
Mon père avait rajusté ses lunettes.
— Dans l’absolu certes. Mais si on y regarde de plus près, ce n’est pas aussi parfait que ça en a l’air : ce que veut Thomas Becket, c’est garantir la totale impunité des gens d’Église. Imagine que dans toute la hiérarchie, du simple prêtre de paroisse jusqu’au plus haut placé, certains aient commis des exactions. Inutile de préciser qu’en la matière, l’Église est loin d’être innocente. Quelques prélats n’hésitaient pas, par exemple, à monnayer leurs sacrements, ou carrément les reliques des saints pour les vendre à prix d’or et en tirer des bénéfices substantiels. Ces religieux qui pillent, tuent ou violent, ne relèvent pas du droit séculier, seulement du châtiment de l’Église et, la plupart du temps, elle fait montre d’une extrême indulgence à leur égard d’autant qu’elle ne peut faire exécuter les coupables ni leur imposer la question. Le roi Henri II entend niveler tout ça et ne plus tolérer que tout ce « beau » monde puisse tranquillement s’abriter à l’ombre du droit canon en toute impunité. Pour simplifier, par les constitutions de Clarendon du 30 janvier 1164, le roi signifie que, s’il s’avère coupable de délits ou de meurtres, tout homme d’Église doit être expulsé de son ordre et remis à la justice séculière pour encourir les mêmes châtiments que n’importe lequel des sujets de son royaume. Mais Becket, après avoir pourtant contresigné le document, se rétracte « pour l’Honneur de Dieu ». Cet Honneur de Dieu, la nuance suprême et l’origine de leur conflit. Autour de lui, nombre de prélats, comme l’évêque de Chichester, s’insurgent de ces culbutes de girouette :
Seigneur archevêque, laissez-moi vous dire que nous avons à nous plaindre de vous. Votre prohibition nous a placés dans le plus grand embarras puisque nous ne pouvons la méconnaître sans vous désobéir ni la respecter sans manquer au roi et à la loi. Dans l’assemblée de Clarendon, il s’agissait de prendre l’engagement d’observer les coutumes du royaume. Pour qu’il n’y ait aucun doute, on consigna par écrit ces coutumes qui consacraient des privilèges au bénéfice du prince. Tous s’obligèrent à s’y conformer : d’abord vous-même, ensuite et par votre ordre, nous vos subordonnés. Et maintenant vous nous forcez à nous démentir, quand vous nous défendez de siéger à un tribunal où le Prince nous fait asseoir en vertu des coutumes reconnues à Clarendon. En conséquence, nous vous tenons pour parjure et nous ne saurions vous obéir plus longtemps.
Becket en appelle à l’arbitrage et au soutien du pape Alexandre III :
Après Dieu, écrit-il, le pape est mon seul juge et je me place avec mon Église sous sa protection.
Je te passe les années d’empoignade et d’impossibilité de réconciliation entre le roi et son ex-meilleur ami, la fuite de Becket en France pendant cinq ans, car il craint pour sa vie et où, entre parenthèses, il est accueilli en illustre et respecté personnage par le roi Louis VII qui ne demande pas mieux que d’attiser les braises contre Henri II. Et pour cause : ne pas oublier que la femme d’Henri II, la belle Aliénor d’Aquitaine n’est autre que l’ancienne épouse de ce Louis VII qu’elle a quitté pour se remarier quelques mois à peine après avec son pire ennemi et vassal ! Tu peux imaginer aisément les comptes à régler entre ces deux-là. Revenons à Becket et aux soucis qu’il pose au roi. Un jour, c’est la goutte d’eau. Après avoir eu vent des égards que le roi de France lui accordait, tu penses bien que ses espions suivaient l’archevêque à la trace, Henri II se lâche. Lors d’un banquet, sans doute bien arrosé et après maintes ripailles, en l’année 1170, dans un pavillon de chasse normand derrière les remparts de Bures et je vais en arriver à ce qui nous intéresse au premier chef, le petit rouquin laisse échapper (à dessein ou non, on ne le saura jamais), en tout cas, sa coupe est pleine :
Eh quoi, parmi tous ces lâches que je nourris, aucun n’est donc capable de me venger de ce misérable clerc ?
Phrase qui n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. De quatre sourds plus exactement. Quatre chevaliers, qui prennent l’injonction au premier degré, traversent la Manche pour se retrouver à deux heures de chevauchée de Canterbury dans la forteresse d’un autre chevalier. Le château de Saltwood. Et le voilà, celui qui me préoccupe.
