Le chevalier de Brocéliande - Nathalie de Broc - E-Book

Le chevalier de Brocéliande E-Book

Nathalie de Broc

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Beschreibung

Sixtine Cyrell, brillante enseignante à l’école de journalisme de Tolbiac, a retrouvé une existence normale, entre cours à préparer et virées avec sa meilleure amie Juliette. Mais derrière ses tailleurs impeccables se cache un secret vertigineux : la jeune femme a le pouvoir de franchir les siècles.
Lorsque la mémoire de son père défunt, médiéviste de renom, est menacée par un rival décidé à le discréditer, Sixtine n’a d’autre choix que de renouer avec ses voyages astraux, et part bientôt sur les traces d’un chevalier insaisissable…
Survient alors l’inattendu : une clé, une adresse, une maison mystérieuse nichée dans les brumes de Brocéliande. Qui se cache derrière cet héritage ? Dans cette demeure chargée d’histoire, une pièce secrète ouvre la voie à de nouveaux passages dans le temps.
Entre énigmes médiévales et secrets de famille, Sixtine devra réveiller la voyageuse intrépide qui sommeille en elle… et plonger corps et âme dans les profondeurs d’un passé longtemps enfoui.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Nathalie de Broc a été journaliste à France Inter puis pour France 3 Ouest de nombreuses années avant de se consacrer entièrement à l’écriture.

Elle a reçu le prix de l’Association des Écrivains bretons pour "La Tête en arrière" (Diabase), ainsi que celui du Roman Populaire pour "Ces ombres sur le fleuve" (Presses de la Cité).

Elle est l’auteure de nombreux romans célébrant à la fois les femmes et la Bretagne.

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Seitenzahl: 330

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

https://nathaliedebroc.fr

À Arthur et Victor

À Gaëlle, à Alain,

À Claudine et Hervé,

À Mathieu et Anne-Laure.

« Learn to fly. Do it now.And mind how you go. Strive ! »

« Apprenez à voler. Faites-le maintenant. Et soignez la façon dont vous vous y prenez.Faites un effort ! »

Terry Pratchett

« (…) And moving through a mirror clearThat hangs before her all the yearShadows of the world appear.There she sees the highway nearWinding down to CamelotAnd sometimes thro’ the mirror blueThe Knights come riding two and two.She hath no loyal Knight and trueThe Lady of Shalott. »

« (…) Et dans le miroir limpide qui devant elle se tient tous les jours de l’année, apparaissent les ombres mouvantes du monde.Elle y voit la chaussée proche qui serpente vers Camelot, et parfois parmi les reflets bleus les Chevaliers s’en vont par deux.Aucun d’eux n’est pourtant le servant de La Dame de Shalott. »

Alfred TennysonThe Lady of Shalott

Petit rappel à l’usage des égarés ou des nouveaux venus (cf. tome 1. Le Chevalier oublié)

Sixtine Cyrell a la trentaine blonde hitchcockienne et vit à Paris, rue Mouffetard. Professeur à l’école de journalisme de Tolbiac, en charge de l’histoire des femmes, elle porte talons hauts et tailleurs stricts. Plutôt du genre psychorigide, elle aime garder le contrôle sur les choses et sa vie, mais à l’instar des héroïnes du célèbre cinéaste rondouillard, cache le feu sous la glace. Son père, Michel Cyrell, médiéviste réputé, décédé un an auparavant, lui a laissé une lettre où il confesse avoir toute son existence usé de drôles de techniques pour voyager dans le passé afin de nourrir ses travaux sur le Moyen Âge et où il lui recommande l’aide d’un moine de l’abbaye du Bec-Hellouin en Normandie, capable de lui enseigner ces mêmes pratiques. Ce qui ne fait pas l’affaire de Sixtine, trop cartésienne pour y voir autre chose que des billevesées ésotériques. Mais, par loyauté, amour filial, et peut-être aussi un peu par… curiosité, elle a plongé dans cet univers si éloigné du sien, et régulièrement, grâce au savoir de ce frère Roscélien, s’est mise à pratiquer avec assiduité et… plaisir les voyages astraux, au cours desquels, sous la forme d’une luciole, elle s’envole vers le passé.

Même si la finalité des voyages – au départ elle cherchait comme son père une lettre manuscrite que détenait un chevalier impliqué dans la mort de l’archevêque de Canterbury Thomas Becket – a pu lui paraître bien éloignée de ses propres centres d’intérêt. Mais à force de fouiner dans le passé lointain des autres, on peut tomber sur le sien et apprendre ce que l’on aurait préféré ignorer. Sixtine a ainsi fait de surprenantes découvertes : son père si vénéré n’était pas son père biologique, frère Roscélien, le moine qui l’aidait à passer de l’autre côté du miroir, avait été avant de rentrer dans les ordres l’amant de sa mère et elle était le fruit de leurs amours.

Sixtine a toujours pensé que l’organisation de sa vie était parfaite. Entre son amie d’enfance Juliette, beauté incendiaire qui collectionne les hommes, et Laurent, son copain de fac, amoureux transi. Mais David, le traducteur attitré de feu son père, est venu s’y ajouter, perturbant l’équilibre. Quant au manuscrit ? Il continue de briller par son absence. Comment ne pas se brûler les ailes ? … de luciole évidemment.

PROLOGUE

Paris, décembre 2001

Quelques jours avant le solstice d’hiver

Tout recommençait. La fièvre recouvrée. Cette folie que j’avais crue définitivement hors de propos, inappropriée, voilà qu’elle m’était à nouveau offerte. Cette fébrilité vibrionnante.

J’étais redevenue luciole !

Je retrouvais avec délectation ces sensations trop vite oubliées – ou peut-être volontairement mises sous le boisseau – d’une infinie liberté, ces virevoltes cul par-dessus tête, si proches du monde de l’enfance. Je me les offrais, m’en repaissais, savourais ce retour de l’autre côté.

L’exercice était d’autant plus excitant que j’avais eu beaucoup de difficultés à le réitérer. Rien d’étonnant à cela, j’étais tout bonnement rouillée. On ne repart pas de l’autre côté d’une simple pichenette. Depuis mars de cette même année, depuis les journées d’équinoxe, je n’avais pas vraiment retenté l’expérience, aussi m’y suis-je reprise à deux fois. La patience n’étant pas, on le sait, ma qualité première, j’ai pesté une bonne heure. À la seconde tentative, le découragement me guettait, j’allais renoncer et c’est à ce moment précis que j’ai enfin quitté le monde présent.

Donc je virevoltais. Oh, pas très loin, en tout cas pas assez pour l’objectif que je m’étais fixé une heure auparavant. Je stagnais juste au-dessus… du bureau de mon père. Piètre performance. Mais à ce stade, je me refusais à désespérer. Le plus gros était accompli, disons le plus pénible surtout, j’ai nommé le passage obligatoire qui avait toujours présidé à chacune de mes envolées. Cette impression si tourneboulante – dans tous les sens du terme – de début d’envol équivalant à celle que doit éprouver un vieux tee-shirt derrière le hublot d’une machine à laver lors d’un essorage complet à mille deux cents tours minute.

Je venais de traverser avec succès cette épreuve, à moi le vol parfait.

Toujours au-dessus du bureau de mon père, pas loin du plafonnier. Au-dessous, à plus de deux mètres cinquante, ce qui pour une luciole représente déjà une distance conséquente, la lampe Tiffany continuait d’éclairer le pendule. Mes deux alliés du moment. Ceux qui m’avaient permis après maints tâtonnements d’entamer le voyage. À côté d’eux, le traité de chrono-transportation. Écorné, mille fois repris, mille fois relu, bourré de Post-it et d’annotations. Ouvert à la page : Machine à voyager dans le temps. De ma position, je voyais en tout petit le croquis complexe que j’avais plus ou moins essayé d’imiter. Dont le processeur anti-démantibulation reproduit empiriquement par un assemblage instable de dictionnaires supportant en un équilibre précaire lampe, pendule, pour capturer – ou tenter de capturer – le rayon gamma. L’objectif étant de coincer ce foutu rayon insaisissable qui, grâce à son action sur mon lobe frontal, secteur du cortex moteur primaire censé contrôler les fonctions motrices de l’hémicorps controlatéral, devait permettre de décoller de mon enveloppe corporelle, en tout cas de quitter le fauteuil paternel, ma rampe de lancement.

J’avais réussi à décoller, on l’aura compris.

Je flottais. Certes la sensation était jouissive, mais cela s’arrêtait là. J’en étais réduite à l’inspection des lieux si familiers. À fixer les murs, je veux dire l’état des murs qui auraient eu bien besoin d’un bon coup de peinture. Un rafraîchissement nécessaire du bureau de mon père, que dans un coup de tête et de rage quelques mois auparavant j’avais vidé. Mais l’opération s’était achevée pas très loin dans le couloir, d’où la douzaine de sacs-poubelle, débordant de documents, dossiers et autres écrits de sa vie entière, qui n’avaient toujours pas été débarrassés. La culpabilité m’avait submergée. Mon geste initial de colère n’était-il rien d’autre que le crime ultime de lèse-majesté ? La trahison absolue ou un manque élémentaire de respect ?

J’en avais tant voulu à mon père pour ses mensonges, pour tout ce que j’avais découvert après sa mort. Maintenant, malgré les révélations, malgré le fait que celui dont je portais le nom n’était pas mon père biologique – je répugnais encore à le croire –, c’est lui qui me manquait, lui et ses pulls cashmere usés, lui et ses lunettes demi-lune, lui et ses a priori sur l’écriture de fiction soi-disant trop réductrice, lui et son thé fumé, ses grands crus de Bourgogne, ses certitudes, ses recherches obsessionnelles et subjectives, sa passion débordante pour le Moyen Âge et les Plantagenêts, qu’il m’avait transmise sans que je m’en rende compte ou plutôt malgré moi.

Lui, toujours lui.

Je n’en finissais pas de regretter nos discussions, nos engueulades, nos mauvaises fois respectives. Ah, cette mauvaise foi ! Comme elle nous avait souvent tenu chaud… nous nous en drapions avec tant de talent ! Plus personne de ma connaissance ne la cultivait avec autant de savoir-faire. Sur ce point j’avais perdu un compagnon, faussement adversaire, de choix.

J’en venais même – un comble alors que je le lui avais tellement reproché post mortem – à regretter de n’avoir jamais voyagé ainsi que j’étais en train de le faire, de concert avec lui. À n’avoir jamais eu l’occasion d’échanger sur ce sujet-là aussi.

Que de temps irrémédiablement perdu !

Une luciole se lamente-t-elle ainsi que j’étais en train de le faire ? Pathétique et dérisoire apitoiement sur moi-même. Il faut croire que ces pleurnicheries étaient incongrues et déplacées dans le monde des lampyridés, car en quelques secondes je me suis retrouvée exactement là d’où j’étais partie. Dans le creux du fauteuil de cuir trop confortable.

Parfaitement éveillée. Il était dix-huit heures trente.

Tout était à refaire.

1

Abbaye du Bec-Hellouin

— Vous ne pouvez pas entrer à l’infirmerie, voyons ! L’élément féminin est strictement interdit ici.

— Mais je dois le voir ! Frère Arnaud, s’il vous plaît.

— De toute façon, frère Roscélien ne vous reconnaîtrait pas. Il est très mal en point.

— C’est justement la raison pour laquelle je dois le voir… je ne veux pas…

Comment expliquer à ce jeune moine obtus que j’étais la fille de frère Roscélien, que lui seul sur cette terre pouvait m’aider à la télétransportation, qu’il y avait urgence parce que j’avais perdu la main ? Pourtant simple, non ? Mais bras en croix, frère Arnaud faisait rempart de son corps et continuait à me barrer le chemin avec obstination.

Je l’imaginais tout à fait brandissant un crucifix, criant :

— Vade retro Satanas !

Je n’avais pas retrouvé l’abbaye sans un pincement au cœur. Rien n’avait changé. L’hostellerie semblait pleine. Quantité de retraitants se promenaient sous les arbres. Les moines se pressaient vers l’office, procession silencieuse de coules claires secouées par le vent dans le froid glacial. Leurs pas s’accordaient au rythme du carillon appelant à la messe. Ils priaient en marchant et de leurs bouches s’échappait un voile de vapeur. J’admirais leur stoïcisme et leurs… pieds nus. Alors que je grelottais. J’avais fait un, très, rapide pèlerinage sur les lieux du tout premier voyage effectué sous l’enseignement de frère Roscélien. Un tour bref du vieux châtaignier puis de la pierre. À l’ombre tutélaire de l’immense tour qui me donnait toujours autant l’impression d’écrasement.

Sensation qui ressemblait fort à l’accueil dudit jeune moine peu amène qui continuait à me toiser. Quelques pas feutrés, un glissement d’aube nous ont fait tourner la tête. Soulagée, j’ai reconnu frère Thibault qui tant de fois m’avait accueillie en ces murs.

— Que se passe-t-il ? Frère Arnaud, on vous attend à l’office, il ne me semble pas approprié d’empêcher notre Sixtine de passer.

Je crois que je l’aurais embrassé pour ce notre.

Devant l’air courroucé du sieur Arnaud, Thibault a pris le temps d’expliquer :

— Dois-je vous rappeler que l’on n’interdit pas les visites à nos malades ? Leur guérison dépend aussi en grande partie de cet apport extérieur essentiel à leur moral. De plus, Sixtine est la protégée de frère Roscélien et je pense au contraire qu’il serait tout à fait heureux de la voir. Vous êtes nouvellement venu dans notre communauté, il est évident que vous ne pouviez pas le savoir.

Frère Arnaud ne voulait pas en démordre. Il entendait s’offrir le dernier mot, attitude plutôt étroite pour un appelé de Dieu.

— Tout de même !

Je crois l’avoir entendu siffler entre ses dents :

— Une femme…

Mais peut-être l’ai-je rêvé ?

Frère Thibault l’a gentiment rappelé à l’ordre.

— Ne craignons pas de faire preuve d’humilité…

Ce qui a eu pour résultat immédiat de faire déguerpir le novice dans un envol de coule beige, un piétinement appuyé de ses sandales. Tandis que les cloches sonnaient à toute volée. L’idée qu’il avait encore beaucoup plus de chemin qu’il ne pensait dans sa communication avec le Très-Haut m’a traversé l’esprit, mais qui étais-je pour juger ? Le rire me guettait, sous l’œil indulgent de frère Thibault qui a souri.

— Restons charitables !

Je baissais la tête moins par humilité que pour calmer comme je le pouvais le hoquet totalement malvenu qui menaçait. Frère Thibault était déjà à mi-escalier. Celui dit « des mâtines », qu’ornementait une série de moulures taillées à même la pierre tout en blondeur. Je m’empressai de le suivre, n’osant toutefois l’interroger sur la direction que nous prenions car quelques mois auparavant, l’infirmerie était au sous-sol, dans le tréfonds des caves. Frère Thibault avait dû lire dans mes pensées.

— Les travaux sont enfin terminés. Je vous emmène dans une infirmerie flambant neuve ! Et nettement mieux éclairée que la précédente. Ah, j’ai bien cru que la version provisoire durerait plus que de raison. Homme de peu de foi que j’étais.

Là-dessus, il s’est signé alors que nous atteignions la dernière marche.

Il y a eu une enfilade de couloirs, puis une autre, j’ai reconnu au passage l’étage de la bibliothèque que nous avons dépassé pour nous enfoncer toujours plus loin et atteindre la partie plus strictement conventuelle.

Je mesurais le privilège qui m’était fait. Je ne sais pas ce que frère Roscélien avait dit de moi, m’avait-il finalement présentée comme sa fille ? Le connaissant un peu, j’en doutais, ou alors peut-être dans l’étroite confidentialité de la confession. Il était trop secret, trop chatouilleux de son territoire pour les épanchements personnels. Frère Thibault ne m’avait-il pas raconté que le simple fait d’oser poser la main sur la poignée de sa cellule constituait déjà pour frère Roscélien une violation de domicile ?

Frère Thibault s’est arrêté soudain au beau milieu d’un couloir et tout bas m’a glissé :

— Devant frère Arnaud, je n’ai pas voulu revenir sur la gravité de l’état de frère Roscélien. Il continue de souffrir de ses brûlures… mais reçoit vos messages avec beaucoup de gratitude, je peux vous l’assurer. Vos visites à l’hôpital lui ont fait le plus grand bien. Il sait ce qu’il vous doit !

— Je… je…

Sa main s’est posée sur mon bras. La pression était d’une incroyable légèreté et cependant j’en ai ressenti un étonnant réconfort.

— Si, si, ne le réfutez pas, vous lui avez sauvé la vie ! Mais je préfère vous prévenir…

Il a laissé passer quelques secondes de flottement.

— Vous allez le trouver diminué plus que les autres fois. Sa… hum… sa pensée est chaotique. Il semble divaguer, il nous parle parfois d’un chevalier et de sa fille, d’un manuscrit. Ses facultés ont dû être amoindries par les semaines de coma.

Frère Thibault a secoué la tête.

— Dieu lui offre un sursis, mais Il ne le prolongera pas au-delà de ce qu’Il estime nécessaire.

Il m’a tapoté le bras, a repris son chemin jetant par-dessus son épaule :

— Vous avez bien fait de venir maintenant. Chacune de vos visites le maintient en vie.

Au terme d’un couloir plus long que les autres que ponctuait un cortège de portes toutes semblables, bientôt une prégnante odeur de peinture nous a enveloppés. Des madriers attendaient par terre ; nous les avons enjambés. J’ai failli me prendre les talons dans un entrelacement de fils et câbles qui couraient à même le sol. De grands draps servant de bâches habillaient encore les murs. Deux ouvriers sifflotaient sur des escabeaux tout en peignant une cloison à grands coups de rouleaux énergiques. Frère Thibault s’est contenté de se racler discrètement la gorge. Aussitôt l’un d’eux a soulevé sa casquette.

— Oh, désolé, mon père, on ne vous avait pas entendu ! Et… hum… bonjour, madame ?

L’arrivée d’une femme dans ces murs le déstabilisait visiblement. Il est resté la casquette en l’air et j’ai senti son regard sur moi le temps de suivre frère Thibault qui poussait la porte de la nouvelle infirmerie. Une vaste salle très claire d’où n’émergeaient que des tringles, porteuses de mètres de drapés blancs. Le tout imprégné de cette même odeur de peinture mêlée à celle si reconnaissable des lieux de soin. Alcool et camphre prédominaient. Cela toussait derrière des rideaux. On devinait quelques ombres, notait des murmures. Frère Thibault a entrouvert un rideau, m’a fait signe de patienter. Après quelques minutes, enfin il a réapparu, chuchoté :

— Venez !

Sur la pointe des pieds pour empêcher mes talons de se signaler, je me suis approchée.

J’avais encore en mémoire, lors de mes précédentes visites à l’hôpital où frère Roscélien avait été conduit après le terrible incendie qui avait entièrement détruit sa cellule, sa pauvre figure si abîmée. Les dernières phrases de frère Thibault n’étaient pas pour me rassurer. Allais-je trouver une ombre déjà partie, recroquevillée sur son lit de souffrances ? Frère Roscélien était pourtant assis dans son lit, bien calé contre un monceau d’oreillers. Son visage que j’avais autrefois connu si plein et rond était maintenant creusé et la joue gauche striée comme un vieux parchemin de multiples cicatrices, lacis rosé de chairs labourées. Il ne portait pas ses lunettes, ces affreux culs de bouteille épais. Me voyait-il ? Son regard me suivait, intense, brillant. Il a tendu une main vers moi. L’autre était comme repliée en serre d’oiseau. Elle reposait sur le drap, vraisemblablement il n’en avait plus l’usage.

Un pauvre son est sorti de sa bouche, mi-sifflement mi-chuchotis :

— Sixtine !

Cela râpait.

Frère Thibault m’a soufflé à l’oreille :

— Je vous laisse, ne restez pas trop longtemps. Il se fatigue si vite maintenant.

Le rideau s’est rabattu. Je me suis sentie empotée, maladroite. Frère Roscélien a tapoté le drap, m’invitant à m’asseoir près de lui. Je me suis posée avec infiniment de précaution à l’extrême bord du lit tant je craignais de l’écraser, tant je le sentais fragile. Il ne m’a pas laissé le temps d’y réfléchir, m’a serré la main, plutôt l’a agrippée. Il lui restait encore pas mal de poigne pour un presque mourant.

Dans un souffle, il a laissé tomber :

— Ils croient tous qu’ils vont m’enterrer demain. Mais j’ai encore un peu de ressource.

Cela râpait déjà nettement moins.

Je n’ai pas pu m’en empêcher.

— Il y a deux minutes, vous ne parveniez même plus à parler et maintenant…

— Me voilà ressuscité ! Tout bonnement… chère Sixtine, tant que je serai capable de leur jouer mon numéro, je ne m’en priverai pas. M’en voulez-vous ?

J’ai ri franchement. Ravie et surprise à la fois de le retrouver comme avant. Était-ce un leurre ? Avec lui tout était à prévoir. Y compris la comédie du bien portant qu’il jouait avec brio.

— Sixtine, nous n’avons tout de même pas la vie entière devant nous, où en êtes-vous ?

J’ai haussé les épaules, le constat était imparable.

— Nulle part, hélas !

— Comment ça, « nulle part » ? Vous ne voyagez plus ?

— À quoi bon ? Et de toute façon, je n’ai jamais voyagé que grâce à vous ! À part une ou deux fois, mais c’est tellement anecdotique que ça ne compte pas. Donc j’en suis au point mort.

Je n’avais aucune envie de lui raconter ma récente tentative. Trop minable.

Il a sifflé :

— Fichtre ! Quel gâchis de talent…

— Vous parlez d’un talent ? Pfffft ! Vous faisiez tout le travail pour moi.

— Il est temps de réattiser cette énergie.

Je jouais les blasées fatalistes mais n’aurais pas dit non à une recette miracle.

— Croyez-vous que l’on gagne ce ciel-là en se tournant les pouces ? Mais c’est en luttant tout au contraire ! Peut-être pourrais-je vous être encore utile ? Qu’en pensez-vous ?

Je me suis fait l’avocat du diable.

— À quoi serviraient les voyages maintenant ? Puisque… puisqu’il n’y a… enfin, il n’y a plus de lettre manuscrite à trouver ! Je n’ai aucune raison valable de passer de l’autre côté. Ce que nous cherchions s’est envolé en fumée.

Je l’ai observé du coin de l’œil, me demandant si mon allusion allait faire mouche. Frère Roscélien n’avait-il pas délibérément mis le feu à la fameuse lettre ? Mais c’était mal le connaître : égal à lui-même, l’air satisfait, il s’est rencogné dans ses oreillers et a juste lâché :

— Qui vous dit que c’était le document recherché ?

Cela m’a échappé :

— Ah non ! Vous n’allez pas recommencer. Une mauvaise foi pareille, c’est… c’est… Confondant !

Des « Chuts ! » nous parvenaient derrière les rideaux.

J’ai baissé le ton, pas calmée pour autant.

— Cette fois, vous ne m’aurez pas. Plus question de courir après des lettres ou des manuscrits… Je ne suis pas médiéviste.

Frère Roscélien demeurait d’un calme olympien.

— Sixtine, les raisons de nos actions nous échappent souvent. Ne cherchez pas à comprendre le pourquoi de l’histoire de cette lettre…

— Elle a empoisonné une partie de la vie de mon père, je refuse qu’il en soit de même pour moi. Exit la lettre.

— Elle n’a rien empoisonné du tout. C’était sa passion. Ne lui enlevez pas cette quête qui lui a permis de tenir debout. De toute façon, que vous le vouliez ou non, elle croisera votre route à nouveau un jour.

J’ai grimacé.

— Vous recommencez…

— Oui, et je le ferai tant qu’il me restera un souffle. Regardez-moi bien en face.

Il m’a pris le menton entre ses doigts, m’a obligée à relever la tête. Sacrée poigne.

— Jurez-moi que vous n’avez pas eu envie d’y retourner ? Que cela ne vous manque pas ? Que vous n’avez pas essayé de repartir ? Jurez-le-moi, ici devant Lui.

Il a haussé les yeux vers le plafond.

Je l’ai repoussé. Agacée.

— C’est commode, vous vous rappelez à Lui. Alors que la plupart du temps, vous blasphémez sans aucune gêne.

— Jurez, Sixtine !

Comme je ne suis pas vraiment équipée pour mentir, ou que l’on me repère à cent mètres quand j’essaie, j’ai capitulé.

— Oui là, une fois, il n’y a pas si longtemps. Vous êtes content ? Mais rien ne s’est passé.

— À la bonne heure. Rien n’est perdu !

À mon tour de lever les yeux au ciel. Frère Roscélien a enfoncé le clou.

— C’est parce qu’il vous manque un but ! Un combat ! On ne voyage pas pour le simple plaisir de passer de l’autre côté, pour aller voir si l’herbe était plus verte dans les siècles passés, ce serait trop facile ! Non, il faut une raison, un objectif. Certes il y a eu la lettre, mais il y aura d’autres batailles à mener. La vie ne peut manquer de vous en offrir une bientôt. Vous n’allez tout de même pas rater le solstice ? Je suis prêt à vous aider à partir. Je vous l’accorde, cette année l’horaire ne va pas nous faciliter la tâche : 20 h 21, je vous demande un peu ! Mais enfin, nous ferons avec car il vous faut reprendre les voyages là où nous les avons laissés.

— Vous nous voyez ici, au milieu de l’infirmerie ? Avec tout le monde autour ?

— Dois-je vous rappeler qu’il n’y a pas si longtemps nous avons fait bien pire dans l’ancienne infirmerie et les caves ? Auriez-vous perdu la mémoire, Sixtine ?

Je n’entendais pas céder si vite.

— Et quel mensonge servirez-vous à frère Thibault ?

— Tiens, tiens ! Au lieu de me refuser tout net, il semblerait que cela vous intéresse tout de même. La preuve, vous cherchez déjà comment mentir à ce pauvre frère hôtelier.

— Pas du tout !

Frère Roscélien a lissé le drap de son lit. Il ricanait en douce, j’en suis certaine.

— Il vous sera offert de voyager à nouveau. Ne vous inquiétez pas, vous franchirez le pas, même sans moi. Et si rien ne se passe d’ici le 21 décembre, revenez me voir, nous verrons ce que nous pouvons faire. Je me chargerai de mentir si cela vous écorche trop la morale. Je vous attendrai et vous recommande de ne pas traîner. Imaginez si Là-Haut, il Lui prenait la lubie de me rappeler avant ? Alors c’est entendu, vous reviendrez vite… ma fille ?

J’ai été lâche, je l’avoue, et préférant ne pas relever son « ma fille » – ce terrain-là était trop glissant pour moi –, j’ai toussoté.

— Je reviendrai, vous le savez bien.

C’était amplement suffisant. J’avais accepté beaucoup de choses, mais me garder mon père – fût-ce le faux – était mon ultime bastion. Citadelle imprenable. Ma loyauté demeurait intacte et j’étais incapable d’effacer une vie entière pour des révélations de la dernière heure. D’ailleurs, était-ce utile ? Nous profitions d’une drôle d’entente, frère Roscélien et moi. Genre chien et chat. Pourquoi en demander plus ? La perspective de repartir me plaisait.

Mais il était hors de question de le reconnaître.

2

Paris, le soir même

J’arrivais toujours la première. Le Café Rostand, près du jardin du Luxembourg, bruissait de quelques clients, mais aucun du cercle des habitués de Juliette n’était encore installé. J’aimais cet entre-deux, parenthèse qui me permettait de souffler après ma dernière heure de cours du vendredi. De redescendre de la sphère amphithéâtre. D’oublier jusqu’à la semaine suivante mes étudiants, charmants pour la plupart, mais dont il fallait toujours rebooster la motivation et que les pérégrinations de Louise Michel, déportée en Nouvelle-Calédonie après la Commune, passionnaient nettement moins après seize heures. Calfeutrée derrière les lourds rideaux de velours rouge, j’avais une vue imprenable sur la salle tout en demeurant à l’abri des regards, profitant juste ce qu’il fallait de la pénombre.

Mon refuge.

— Madame Juliette n’est pas encore là ?

Le serveur – que je soupçonnais d’en pincer pour « madame Juliette » – venait de déposer mon thé. Toujours le même. Un Lapsang-Souchong infusé à 80°C. Incongruité à laquelle je m’accrochais, tous les autres participants buvant plutôt sec.

— Pas encore, non, mais elle ne saurait tarder.

Si Juliette avait été dans les murs, la salle entière l’aurait su. Ma spectaculaire Juliette ! Qui ferait comme chaque vendredi soir une entrée éblouissante de diva – en général dans un fourreau noir seconde peau et un rouge à lèvres pétant sur son épiderme d’un blanc nacré – pour ces rendez-vous philosophico-littéraires-mondains qu’elle organisait depuis quelques années avec, entre autres, la participation d’éminents professeurs du Collège de France.

J’attendais ma meilleure amie, non sans appréhension. Depuis quelque temps, nous n’étions pas franchement en froid, quoique, mais les fois où nous avions déjeuné ensemble, nous avions tellement pris soin de ne jamais aborder les sujets qui fâchent, – à force d’accumuler les non-dits, on finit par ne plus rien avoir à se dire – que nous nous étions ennuyées à mourir. Lorsque je la croisais dans les couloirs de l’école de journalisme où nous étions toutes deux chargées de cours, cela se résumait à un échange consternant de banalités. Notre complicité avait pris l’eau. Juliette réduisait ses confidences – toujours savoureuses – sur ses amours à peau de chagrin, s’arrangeait désormais plus ou moins habilement pour m’éviter. Bref, notre amitié avait un petit coup dans l’aile. J’y avais ma part de responsabilité. Pendant quelques mois, n’avais-je pas mené une vie en retrait à cause de mes invraisemblables voyages ? J’en revenais avec de plus en plus de difficulté. En outre, à qui les raconter ? Je m’étais ensauvagée. Avec délices. De toute façon, je n’avais jamais été très à l’aise avec les mondanités et me servais la plupart du temps pour les éviter du prétexte d’un roman en cours. Juliette l’appelait l’Arlésienne. Pas faux. Qui pouvait se vanter d’en avoir lu les dernières pages ? En tout cas pas mon éditeur. Je restais bloquée sur le même chapitre. Mon Oublié de Dieu était au point mort depuis des mois. Je me refusais à faire le parallèle entre mes voyages ratés et la panne d’inspiration. Mais peut-être les uns auraient-ils pu expliquer l’autre.

Cependant, le vrai hic entre Juliette et moi n’était ni mon retrait du monde ni le syndrome de la page blanche, ce vrai hic s’appelait David Gianni.

David Gianni.

Ex-traducteur latiniste de mon père qui m’avait fait un peu tourner la tête. Mais je n’étais pas la seule ! Car Juliette, experte en amour, tombeuse en chef à qui nul homme ne savait résister aurait, elle aussi, bien fait du bel Italien son quatre-heures. Pas de chance, celui-ci lorgnait plutôt de… mon côté. Incroyable retournement, que Juliette avait quelque difficulté à digérer. Comment moi, la blonde réfrigérante et coincée, avais-je pu éclipser la brune flamboyante ? Résumé lapidaire de notre réalité du moment. Nous en étions bêtement là. Je dis bêtement, car je n’avais rien fait pour attirer le bel Italien, l’aurais volontiers cédé à Juliette – suis-je de mauvaise foi ? Cela se pourrait –, avant qu’il ne me chamboule. Il n’en savait rien, du moins je préférais le supposer. Peut-être se doutait-il un peu de quelque chose car la fois où il m’avait cavalièrement embrassée, je ne m’y attendais pas, mon comportement corporel avait dû lui mettre la puce à l’oreille. Mon corps, ce traître, avouait ce que ma tête avait réussi à cacher.

Pour autant, pouvait-on parler d’histoire d’amour ?

David me plaisait, je ne tergiverserai pas sur ce point, mais je m’en méfiais pareillement. Je déteste perdre le contrôle et David avait montré quelque capacité pour cela. De plus, c’était sans doute ce que je lui reprochais le plus, il voyageait lui aussi. Je l’avais croisé à deux reprises, de l’autre côté. Et n’appréciais pas beaucoup ses incursions dans mon autre vie. Mais tout cela, impossible de le partager avec Juliette qui devait imaginer que David et moi roucoulions sous son nez, alors qu’il n’en était rien.

J’en étais là de mes interrogations devant mon thé déjà froid, jouant sans vraiment y penser avec le pendule de David. Que je lui avais subtilisé dans ce même café des mois auparavant lors de notre première rencontre, mais qu’il avait fini par m’offrir. Depuis je le gardais en permanence dans mon sac. Peu à peu, je me suis prise au jeu, m’amusais à capter la lumière par le prisme de sa spirale. Rappelons que par deux fois, c’était ainsi que j’avais pu voyager. Et j’ai repensé à la phrase de frère Roscélien : « Vous repartirez, même sans moi ; il vous faut un combat. »

J’ai bu une gorgée. Pour reprendre mes esprits, redescendre sur terre. Me rendant compte, plutôt accordant enfin à frère Roscélien, qu’il n’avait pas tort : finalement je ne rêvais que d’une chose… repartir. Sachant que la volonté, seule, ne suffisait pas. Mais hélas, question combat, moi la vindicative, exceptionnellement je n’en avais aucun sous la main.

— Vous attendez dans ce petit coin alors que vous mériteriez la lumière !

Je n’avais pas besoin de lever le nez pour identifier le flatteur. Marceau Langevin, professeur émérite en linguistique au Collège de France, le plus vieil abonné du café de Juliette, venait de se plier en deux pour me saluer. Je lui ai souri gentiment.

— Bonjour, professeur, j’aime cette place un peu à l’écart, cela me permet de…

Il n’avait que faire de ma réponse, s’est mis à interpeller deux ou trois de ses collègues qui arrivaient en rafale, porteurs d’un souffle d’air froid, malgré les rideaux. Parmi eux, tire-bouchonné dans une écharpe tricotée main et son pardessus un peu râpé aux manches, un autre des piliers du vendredi, mon vieil ami de fac, Laurent. Nous avions partagé un temps les bancs de la Sorbonne. Il tenait en main une série de fiches pour la soirée, préparait toujours avec beaucoup d’assiduité ses interventions. Les prenait très au sérieux. Il n’avait de cesse de briller. Toujours. Son enfance avait quelque chose à y voir. Sortir de son milieu, faire oublier les ascendances ouvrières paternelles. Persuadé qu’il était de les porter gravées en rouge sur son front. Je savais qu’il brillerait effectivement, ainsi qu’il le faisait tous les vendredis. Il m’a fait un petit signe, très rapidement, ne voulant pas se déconcentrer.

Juliette est arrivée. Juste après tout le monde. Je la soupçonnais de calculer parfaitement son heure d’entrée en scène. Les trois coups n’auraient pas été déplacés. Elle aussi cherchait à briller mais d’une autre manière, alors qu’il lui suffisait d’apparaître quelque part pour éclipser tout le reste. Et ce soir particulièrement. Sa ressemblance avec l’actrice principale d’un vieux film que j’avais vu quelques jours auparavant au cinéma d’art et d’essai boulevard Saint-Michel m’a frappée. Certes c’était un obscur navet des années 1930, Extase, dans sa version originelle et non expurgée, mais à l’époque, il avait fait grand bruit car l’actrice principale Hedy Lamarr y apparaissait nue et en plein orgasme. La belle avait eu beaucoup à souffrir de l’après, car mise au ban de la société. Juliette avait ce même teint pâle, ce même air sulfureux, cette semblable beauté du diable aux yeux marine. Et la même intelligence aussi ; car l’actrice hollywoodienne que l’on avait trop vite qualifiée de ravissante idiote avait tout de même inventé en 1941 un système de transmission de signaux par saut de fréquences qui permettait de rendre les missiles plus furtifs. Ignorée à l’époque par l’armée américaine, c’est seulement quelques décennies plus tard que de cette innovation étaient nés le Wi-Fi et les GPS ! Depuis deux ans – elle venait de mourir en janvier 2000 –, on célébrait enfin son génie précurseur, et de la plus belle femme du monde, Hedy Lamarr était passée à la bombe à tête chercheuse. La comparaison avec Juliette se tenait, elle qui parlait cinq langues et jouait du piano quasi à un niveau de concertiste. Elle s’est installée sur les fauteuils du Café Rostand assortis à son rouge à lèvres, m’a adressé un baiser lointain du bout des doigts. Je lui ai répondu de même, mais suis restée à ma place ; impossible de la rejoindre, la douzaine de convives serrés entre les tables empêchait tout mouvement. Il n’y avait plus un centimètre de libre. Elle a cependant jeté un œil sur le seul siège restant à côté de moi, m’a fixée un moment qui m’a paru assez long et vu sa bouche un peu pincée, elle présumait sans doute que je le gardais pour… David.

Elle m’en voulait encore.

Les paumes de mains ouvertes, j’ai voulu lui signifier le hasard, mais elle avait déjà détourné le regard et réservait maintenant ses attentions à ses admirateurs du Collège. J’ai décidé dans la foulée de l’inviter très vite pour vider enfin notre sac. Et, coïncidence, David est arrivé, s’est posé… près de moi. Le plus naturellement du monde. Essoufflé, élégant. Quelles que soient les circonstances, il le restait toujours. Un vrai cliché italien ambulant avec costume Cerutti anthracite juste ce qu’il faut d’un peu vieilli pour éviter le clinquant. Je me suis surprise à serrer tellement fort le pendule, qu’un « Aïe ! » bruyant m’a échappé. Des têtes se sont tournées vers moi. David a ri sous cape.

— J’aime vous faire cet effet !

— Ne soyez pas si présomptueux, vous n’y êtes pour rien.

— Ne m’enlevez pas l’espoir ! C’est tout ce à quoi je peux me raccrocher !

J’ai apprécié qu’il use du vouvoiement, cela me permettait de ne pas trop me rapprocher. À chaque fois que je posais les yeux sur lui, un gyrophare se mettait en marche. Les sirènes prenaient le relais : « danger, danger ».

Juliette nous a rappelés à l’ordre vite fait :

— Les dissipés près du rideau ! Nous commençons… si vous vouliez bien vous intéresser à nous !

Le ton était un peu pète-sec. Cela avait toute l’apparence de l’humour, mais je connaissais trop Juliette pour savoir qu’il n’en était rien. Nous avons obtempéré comme deux écoliers punis, riant en douce. L’aréopage d’érudits a soupiré d’aise et Juliette a donné le thème de la soirée :

Pour Kant et Kierkegaard, le bonheur est-il dans le pré ?

Diable ! Mais qui avait bien pu pondre une ineptie pareille ? Désolée, mais j’ai éclaté de rire, sous le regard peu indulgent de Juliette. Je lui fusillais son début de soirée. Elle a choisi de faire celle qui ne me connaissait plus. Cela m’arrangeait. J’ai commandé un autre thé, me suis rencognée dans mon fauteuil bien décidée à me taire jusqu’à la fin. Les yeux de David pétillaient. Le sujet ne l’inspirait pas plus que moi, tandis que Laurent – sans l’appui de ses fiches – donnait le vrai coup d’envoi.

— Kant émet l’hypothèse que, toute chose étant égale par ailleurs, il vaut mieux être heureux que malheureux, que le bonheur est un idéal de l’imagination et non de la raison. Alors que Kierkegaard a inventé le concept même de l’angoisse. Comment connaîtrait-il le bonheur dans ce contexte, qui plus est dans le pré… ?

J’en aurais bâillé. Je ne me suis pas gênée. Tête baissée cependant. Si j’en croyais cette suite d’affirmations, le sujet était clos, mais Langevin a repris la main.

— Voyons, mes amis ! Gardons en mémoire l’axiome de Kant le plus précieux : le bonheur est un idéal de l’imagination et non de la raison.

Ce qui me rendait le philosophe nettement moins antipathique. Je me suis demandé si Kant avait une opinion sur les passages dans la troisième dimension jusqu’à ce que je comprenne que l’imagination, pour lui philosophe si sage, si attaché à la raison pure, représentait la pire des conceptions, l’équivalent du laisser-aller, l’abomination du plaisir. J’ai déchanté aussitôt. David devait suivre à peu près le même raisonnement car il m’a glissé :

— Dommage que nous ne puissions pas nous échapper ! Un petit voyage, ça vous dirait ?

Je l’ai fixé, m’efforçant à la sévérité, et je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai murmuré :

— Je n’y arrive plus !

— Porca miseria ! Il est temps de faire quelque chose… je peux vous aider si vous voulez ?

— Je ne vois pas comment.

— Si j’ai bonne mémoire, vous m’avez pourtant déjà fait confiance et par deux fois. Mai due senza tre comme on dit à Rome.

— Je suppose que cela signifie jamais deux sans trois ?

J’ai avalé de travers mon thé encore bouillant. Mon cerveau marchait à toute vitesse. Ça se bagarrait là-dedans. Oui ou non ? Après tout, qu’avais-je à perdre ? Mais je ne voulais pas lui montrer trop rapidement ce que j’étais tentée de nommer ma reddition. J’ai dit :

— Je réfléchis.

Il a eu ce petit sourire en coin, décidément très dangereux. Si j’avais été du genre à me lâcher, je crois que je l’aurais pris par la main, lui aurais dit : « Partons d’ici, j’étouffe, allons-nous envoyer en l’air… Humm, je veux dire, voyageons. »

Mais je suis trop bien élevée. Et puis, n’oublions pas que nous étions bloqués dans un coin du Rostand. Pour la poudre d’escampette, il aurait fallu faire déplacer dix personnes au bas mot. Question échappée en douce, on repassera. Autour de nous, les bons mots fusaient, les grandes tirades philosophiques. À mourir d’ennui. Entre deux envolées au-dessus des sphères, Langevin m’a discrètement fait passer un petit papier ; j’ai bien cru qu’il déplorait par écrit ma conduite de mauvaise élève. Au lieu de cela :

Bien chère Sixtine,

M’accorderiez-vous quelques minutes de votre temps si précieux ? Lundi au Collège dans mon bureau. Je vous y attendrai vers 14 heures si cet horaire vous agrée.

Marceau

J’ai relevé la tête, il a cligné de l’œil et je me suis demandé ce qu’il pouvait bien me vouloir. Mon utilité était nulle. Je n’étais pas la gardienne du temple, pour la succession de mon père. N’avais plus aucun pouvoir si tant est que je n’en aie jamais eu. Alors ?

Le peu d’informations dont je disposais était également connu du grand public : la chaire de feu Michel Cyrell restait vacante. Situation qui mettait les nerfs des potentiels candidats à rude épreuve. Langevin jouait les assurés de la cooptation, mais rien ne se décidait. Et cela concernait tout autant Laurent qui lui aussi croyait mordicus au bienfondé de sa candidature. Il était d’ailleurs assez pathétique de voir que si l’un se rendait quelque part, l’autre se pointait dans la foulée. Ils étaient ainsi de tous les cocktails, tous les raouts, toutes les inaugurations, tous les vernissages au cas où. Tant ils craignaient qu’une décision ne s’y prenne sans eux.

Ma curiosité était attisée. J’ai simplement hoché la tête, Langevin a fait de même, l’air satisfait, et a repris son exposé comme si de rien n’était.

Un peu par défi, surtout contre moi-même, je me suis tournée vers David et lui ai posé la question sans tout à fait réfléchir :

— Serez-vous au Collège lundi ?

Je cherchais quoi exactement ? À clarifier une situation qui ne l’était pas, à me rassurer ? Depuis quelques mois, malgré un premier rapprochement quelque peu cavalier de sa part, il ne s’était plus rien passé. J’avais dû rêver ce premier baiser fougueux. Ou peut-être n’était-ce pour lui qu’un simple égarement qu’il avait déjà dû oublier. Y avait-il quelque chose entre nous, une attirance quelconque, n’était-ce que vue de l’esprit personnelle, les conséquences d’une autopersuasion ?