Le patriarche du Bélon - Nathalie de Broc - E-Book

Le patriarche du Bélon E-Book

Nathalie de Broc

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Beschreibung

Vivant ! Gabriel Gourlaouen revient de l’enfer des tranchées, retrouve Louise et leurs deux enfants, son village et sa rivière dont il a tant rêvé sur le front.
Ouvrier ostréicole depuis l’enfance, employé par la famille Kervellec, Gabriel, grâce à l’amitié que lui porte le maître Robert Kervellec, sera bientôt à son tour à la tête de sa propre concession.
Mais à qui transmettre le flambeau ? Qui continuera de faire vivre les « plates » du Bélon au goût subtil de noisette ? La relève viendra-t-elle de Jean, son fils qu’il comprend mal et dont il veut ignorer les rêves, ou d’une petite fille aux yeux fines de claire… ?
À travers les destins croisés de personnages attachants, l’auteure nous offre une fresque familiale riche en émotions, un récit captivant, empreint de tendresse et de résilience, explorant les thèmes de la transmission, de l’amour filial et des choix de vie. La rivière Bélon, magnifiquement décrite, sert de toile de fond à cette histoire poignante et authentique. "Le patriarche du Bélon" est une ode à la Bretagne et à ses traditions, un récit à la fois intime et universel, qui saura toucher le cœur de chaque lecteur.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Nathalie de Broc a été journaliste à France Inter puis pour France 3 Ouest de nombreuses années avant de se consacrer entièrement à l’écriture.

Elle a reçu le prix de l’Association des Écrivains bretons pour "La Tête en arrière" (Diabase), ainsi que celui du Roman Populaire pour "Ces ombres sur le fleuve" (Presses de la Cité).

Elle est l’auteure de nombreux ouvrages célébrant à la fois les femmes et la Bretagne.

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Seitenzahl: 391

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Note

Certains ne manqueront pas de s’étonner de la présence d’un accent sur le « e » de Bélon.

Qu’ils ne croient pas à une coquille. Il n’est de coquille dans ce roman que celle de la plate. Cet accent y est à demeure depuis toujours, mais avait été quelque peu oublié dans les années soixante jusqu’à ce qu’un arrêté préfectoral du 24 janvier 1964 vienne rappeler que la seule appellation officielle reconnue était : Riec-sur-Bélon.

Il devrait en être de même pour les huîtres du même nom, or on continue de les appeler « les belons » et de les savourer sans accent.

À Arthur et Victor

PROLOGUE

Plaines de la Meuse, janvier 1918

Goanv abred, goanv hepred1.

Quatre mots de son pays. Quatre mots que Gabriel Gourlaouen se répétait à plaisir pour mieux en goûter les sonorités rocailleuses qu’il n’avait plus entendues depuis tant de mois et pour apercevoir, jeu simple et rassurant, la petite vapeur blanchâtre sortir de ses lèvres. Il remonta son col. Le drap élimé de la longue capote bleu-gris aux pans relevés lui grattait la peau. Il avait les yeux fixés sur la paroi de plaques de tôle ondulée étayées de rondins disjoints, qui retenait mal la terre par endroits. L’air vif et mordant lui glaçait les doigts. Il avait beau tirer sur les mitaines que Louise, sa femme, lui avait envoyées dans le dernier colis, deux mois auparavant, ses articulations laissées à l’air lui faisaient mal, tant le froid les pénétrait.

— Alors, le Breton, on ne dort pas ?

Une autre buée toute proche répondit à la sienne sur la droite. En se tournant dans sa direction, Gabriel aperçut une rangée infinie de minuscules fumerolles identiques à hauteur de bouche. Le sommeil avait lâché de même ses compagnons de tranchée. De loin en loin, l’incandescence rouge d’une cigarette trouait l’aube naissante et éclairait des visages à la barbe drue et aux cernes violacés. Tout le campement semblait s’éveiller en écho. Mais dormait-on vraiment dans cette boue ? Au milieu des sifflements constants d’obus et de tirs de mortiers allemands qui zébraient le ciel et faisaient vibrer le sol à des kilomètres.

— Dormir, du diable si je me souviens ce que c’est !

Gabriel Gourlaouen n’était guère d’humeur à entamer la conversation. Parler, à quoi bon ? Dans ce trou à rats, avant l’assaut, les mots n’avaient pas leur place, ou alors pour l’essentiel : pitance, sommeil. Le reste, quel que pût être l’accent, on le gardait pour soi, pour mieux supporter l’uniformité de gris plombé qu’embrasaient de part en part les infernales illuminations. Des Bretons comme lui, il y en avait des centaines dans les rangs du 262e d’infanterie, centaines que les officiers ne dédaignaient pas de mettre en première ligne – « Sont coriaces, les croquants, et durs au mal ! »

Gabriel avait même retrouvé le lieutenant Robert Kervellec. Ar Mestr ! « Le patron » dans ce boyau humide. Celui-ci lui avait asséné avec un petit rire désabusé :

— La vase, ça nous connaît ; n’empêche, on préfère celle qui sent la marée, pas vrai, Gabriel ?

Sûr qu’il la préférait, sa vase, Gabriel ! Ses bonnes vasières de Riec-sur-Bélon où l’on s’enfonçait parfois à mi-cuisse et qui vous rendaient vos sabots dans un « floquement » bien gras de ventouse. Le fantassin aurait donné cher pour retourner au bord de sa ria, reprendre son travail sur les parcs à « plates2 » des Kervellec, sentir l’iode et l’algue lui chatouiller les narines, là où la marée pénétrait les eaux douces de la rivière.

Le regard de Gabriel Gourlaouen s’évada d’un coup. Il ne voyait plus rien. Fini les rangées interminables de silhouettes déformées par les musettes, les couvertures roulées, les gamelles, les baïonnettes, ce barda dérisoire et si précieux. Son cerveau lui offrait ce cadeau inestimable : un ailleurs, où personne ne pouvait le rejoindre. La peur elle-même l’épargnait. Elle ne le tenaillait plus. Son ventre se soulevait au rythme d’une respiration presque apaisée. Il lui sembla doucement partir. Le bleu de son ciel breton lui emplissait l’esprit. Les méandres de sa rivière s’argentaient sous les piaillements des mouettes, en contrebas des rochers. L’or des genêts allumait les bois de pins. Des voix montaient du chemin côtier. Comme un murmure d’abord lointain, une houle diffuse, une ondulation invisible qui se rapprochait à travers les bosquets. Un temps anonymes, ces voix se féminisaient au gré de la marche, les intonations devenaient familières, se perlaient de rires déjà reconnaissables. Un gazouillement enfantin les accompagnait en contrepoint. Encore quelques mètres et les échos qui montaient du sentier auraient un visage. Pour Gabriel, la tentation de tendre la main se fit soudain irrésistible. Louise était là, la petite Marie dans les bras, et Jean, leur fils, courait vers lui.

— Une sèche, Gourlaouen ?

Robert Kervellec, tout près, exhala la fumée d’une « souffrante » mal roulée. D’un œil averti, habitude de tranchée, il venait de repérer la dangereuse échappée de Gabriel, assortie de l’éclat liquide de son regard. À l’instant précis où l’espoir vacille, où la peur vous fouaille le ventre. Lorsque se laisser couler là, dans cette boue gluante qui colle aux bandes molletières, paraît l’unique échappatoire. Lui aussi pratiquait l’exercice, mais il avait appris à le contrôler. Éviter à tout prix que l’évocation ne l’entraîne trop loin, en menant le jeu. Question de maturité sans doute. Gabriel n’était pourtant pas un bleu, mais ses trente-cinq ans ne pesaient pas lourd face aux dix années de plus que comptait Kervellec et qu’ils avaient tous fêtées la veille, à la gnôle, avec les hommes de la section, sous les ronflements d’obus, à l’abri des étais de la galerie.

L’officier tendit son briquet et une petite blague à tabac. Gabriel s’appuya à même le contrefort de la tranchée et roula sa cigarette en silence.

L’amitié entre les deux hommes remontait à loin. Gabriel se demandait si elle n’avait pas commencé auprès d’un poêle, lui qui avait si froid maintenant. Le poêle de l’école communale de Riec, près duquel il se tenait, ce mémorable automne 1893. De corvée de bois ce matin-là, il avait ramassé deux malheureuses bûches sur le chemin en quittant le penn-ti3 de sa grand-mère. Toute la classe se bousculait autour de lui et tendait les mains vers la chaleur, qui tardait à venir. La rangée de sabots humides et crottés s’alignait devant la porte. De Kerbernez, Corentin avait apporté des châtaignes et les avait disposées sur le couvercle de fonte. Chacun à leur tour, les enfants en piochaient une, mal cuite ou calcinée, et croquaient dedans avec avidité.

La porte de la classe s’était ouverte, livrant un courant d’air glacé. Une haute silhouette vêtue d’une vareuse délavée par le sel, un chapeau à large bord à la main, était entrée. L’homme, moustachu, était immense, d’une carrure presque hors du commun. De surprise, Gabriel en avait laissé tomber sa châtaigne. Monsieur Chapalain avait salué l’inconnu. Les élèves chuchotaient, l’instituteur les avait fait taire d’un ton sec, et leur avait tourné le dos pour parler à cet homme. Tout bas, ce qui ajoutait encore un peu plus à la curiosité ambiante. Monsieur Chapalain avait mis fin au bref conciliabule, d’un mouvement tournant avait posé son regard bienveillant sur Gabriel, et lui avait fait signe d’approcher.

— Monsieur Kervellec t’offre une chance à saisir, Gabriel. Il veut bien te prendre à son service et t’apprendre son métier. C’est un honneur, tu peux me croire. À douze ans, tu es en âge de travailler et de gagner ta vie maintenant !

Gabriel n’avait rien dit. Il n’était pas certain de trouver la proposition à son goût, d’autant qu’il ne savait même pas de quel métier on lui parlait. Monsieur Chapalain avait continué sur le même ton et mis fin à ses interrogations :

— Tu verras, travailler les huîtres, c’est un beau métier.

Robert Kervellec s’était approché et lui avait mis la main sur l’épaule, une grosse main tannée, rassurante. Sa voix était basse et tranquille.

— Un franc par jour, ce n’est pas si mal payé, qu’en penses-tu ? Et si tu restes le soir à la marée ou si tu viens travailler avant le jour, il pourrait y avoir une rallonge. Même chose, s’il y a trempage4 !

Les enfants, derrière Gabriel, avaient ri du terme incongru. Les chuchotis avaient repris de plus belle, la classe bourdonnait. Gabriel n’avait aucune idée de ce que pouvait signifier le fameux trempage. En revanche, il avait parfaitement conscience de l’aubaine que représentait ce salaire pour lui et sa grand-mère. Sur un hochement de tête qu’il aurait voulu mature, il avait conclu l’accord d’un raclement de gorge timide.

— Je compte sur toi demain, à 7 heures, près de la cale. Tu sais où sont les parcs, je pense ?

La stature massive de Robert Kervellec disparue de la classe, le silence était soudain revenu. Il semblait à Gabriel que les élèves, moqueurs quelques minutes auparavant, le regardaient maintenant avec une sorte de respect. Il s’était assis, conscient de sa nouvelle importance, et avait regardé droit devant lui, comme si toute la scène ne l’avait nullement concerné.

Les obus sifflaient de tous côtés, la première vague d’assaut avait été lancée. Gourlaouen en était. Au coup de sifflet de l’officier, la section du 262e, grimpée sur les échelles – les échafauds, comme les nommaient cyniquement les soldats –, enjamba les sacs de terre entassés sur la crête de la tranchée. Tout le monde se mit à courir, le corps plié en deux. Objectif : les premiers barbelés du camp, coupés dans la nuit à la grosse tenaille ; ensuite, si tout allait bien, le no man’s land et peut-être les lignes ennemies. Le sol n’était plus qu’une succession de cratères, au mieux emplis d’un amas noirâtre de neige fondue, de débris métalliques et de racines, au pire de cadavres mutilés.

La baïonnette au canon, Gabriel s’insinuait d’entonnoirs d’obus en crevasses, s’arrêtant tous les mètres pour s’abriter contre les parois boueuses, dérisoires protections. Une fois le no man’s land atteint, il se mit à ramper aux abords des barbelés allemands. À une petite distance derrière, Kervellec le suivait, rythmant son avancée par des descentes en glissade dans les fossés défoncés. À chaque rafale, le cœur de Gabriel se vrillait, sa respiration se saccadait, le poids de son havresac pesait sur sa poitrine. L’écart qui séparait les deux Bretons se creusait à chaque reptation de Gabriel, plus jeune, plus agile. Les lignes allemandes lui apparaissaient dans une sorte de brume d’où montaient les fumées des tirs.

Essoufflé, Gabriel s’offrit une seconde de répit contre le versant verglacé d’une fosse au fond de laquelle il s’était laissé couler avant de reprendre son interminable avancée. De son poste précaire, il entrevoyait l’avancée laborieuse du lieutenant loin en arrière, et au-delà il devinait, plus qu’il ne pouvait la distinguer, la tranchée qu’ils avaient quittée quelques minutes auparavant. Son souffle et le sang qui lui cognait les tempes se mêlaient aux crépitations ; le ciel se mouchetait d’éclats incandescents. Redressant d’un geste brusque son barda, qui lui sciait le dos, il essaya de s’extirper de la crevasse, le corps ramassé sur lui-même, prêt à ramper sur l’infime distance qui le protégeait encore des lignes ennemies.

L’obus explosa à quelques dizaines de mètres en arrière, lui éclatant les tympans et fichant dans son dos une infinité de minuscules débris acérés. Une âcre fumée montait du sol, mélange d’odeurs de métal chaud et de chairs brûlées.

Le lieutenant Robert Kervellec gisait, face contre terre, la jambe droite arrachée à hauteur du genou.

1 « Hiver précoce, hiver qui dure. » Proverbe breton.

2 Huîtres plates.

3 Chaumière bretonne.

4 Il fallait fréquemment aller dans l’eau jusqu’à mi-cuisse, voire plus, pour l’entretien des parcs, ou, dans le Morbihan, pour la pose des bouquets.

1

Malgré le grand vent

Qui gronde sans trêve

Léna Le Morvan

S’en vient à la grève

S’en vient en chantant

Une cantilène

Tout en tricotant

Un beau gilet de laine ai-ai ai-ne

Son point de tricot

Connue d’elle seule

Lui vient de

Margot Sa défunte aïeule

Son homme, un fier et beau capitaine

Mettra cet hiver

Ce beau gilet de laine ai-ai-ai-ne

La longue procession de sabots, d’où s’échappaient en voltigeant quelques brins de paille, rythmait de deux en deux la complainte de Théodore Botrel5, lancée par une dizaine de voix féminines dans le petit matin. Les vapeurs de brouillard stagnaient à hauteur des bustes. Les jeunes femmes avançaient d’un pas leste que les cailloux du sentier rendaient cependant prudent. Les jupes de laine brune suivaient leur déhanchement ; un déhanchement appuyé un peu plus par le poids des fagots qu’elles portaient à même les épaules et qui leur faisaient d’étranges silhouettes. Les rubans noirs de leur koupine6 voletaient sur les dos courbés.

Après une courte pause, elles reprirent leur souffle, puis le troisième couplet, sous l’impulsion de Louise Gourlaouen, petite silhouette vive et gracile d’où sourdait cependant une énergie peu commune et qui avait pris la tête de la file indienne. Il n’était pas dans leurs habitudes de se mettre à chanter de si bon matin. Louise en avait pris l’initiative sans y penser, une envie d’en découdre avec l’angoisse qui la tenaillait, et de lancer un défi au ciel de grisaille et au petit crachin persistant qui pénétrait les échines. Les paroles du refrain arrachaient de loin en loin quelques picotements incongrus au coin des yeux et même des raclements de gorge, mais les aventures de Léna Le Morvan et de son gilet de laine ne pouvaient en être la cause.

Le chemin qui menait vers le lieu-dit Kerdru sinuait entre les châtaigniers et les pins, dont les hauts mâts chargés d’aiguilles laissaient deviner la rivière du Bélon en contrebas. La bise s’était insinuée dans les rangs de la petite troupe, faisant se rajuster les châles de laine autour des cous. Le mois de mars déjà bien entamé ne semblait pas vouloir s’adoucir, et prolongeait encore un peu plus le terrible hiver de cette année 1918. Un murmure monta de la grève, que le groupe reçut en écho à sa chanson. De sa voix flûtée, Louise interrompit le couplet :

— Regardez, elles sont déjà là !

— J’espère bien ! bougonna une voix derrière. Je n’avais pas l’intention de les attendre des heures avec ce temps de cochon.

— Hum, je vois que notre Thérèse est d’humeur maussade ce matin, qui pourrait dire pourquoi ?! Un matin comme celui-ci, ma belle, on ne grogne pas, on décharge ses fagots, et on demande juste au soleil de montrer le bout de son nez !

La tirade résolue de Louise arracha à peine quelques sourires dans les rangs ; beaucoup se sentaient l’âme chagrine, mais on ne résistait pas à l’autorité naturelle de Louise. Depuis son plus jeune âge, malgré sa petite taille, elle en imposait et il ne venait à personne l’idée de contester à cette épouse d’ouvrier ostréicole, deux fois mère de famille, son rôle de meneuse. D’autant qu’elle le pratiquait avec droiture et honnêteté.

Ses prunelles claires cerclées de marine, sous la mousse désordonnée de ses cheveux blonds, scrutaient sans faillir son interlocuteur et, de son timbre de voix haut perché, elle allégeait d’un rire le fardeau des soucis. Car, à cet ascendant incontesté, Louise avait ajouté un solide sens de l’humour et de la dérision, dont elle usait indifféremment à ses dépens ou à celui de ses proches. Thérèse Le Gall, sa cousine et amie d’enfance, en faisait l’expérience quotidiennement. Elle reconnaissait sans le dire que les piques taquines de Louise l’avaient souvent aidée à surmonter bien des matins depuis le début de la guerre. Louise l’encouragea d’une tape sur l’épaule :

— Viens, grogner n’a jamais rien changé à la vie. Allons rejoindre les autres.

Sans un mot, à peine un plissement de paupières, Thérèse obtempéra et suivit les jeunes femmes qui, une à une, déposaient leurs fagots sur le sol pierreux. La marée était à son plus bas niveau, une marée de morte-eau, qui laissait à découvert le dessin d’un chenal presque à sec. L’activité était à son comble sur cette portion de rivière à trois kilomètres en amont de la mer ; autant de petits groupes aux silhouettes pliées en deux et disséminés sur toute sa superficie. Une dizaine de personnes, pelles en main, à quelques mètres du muret de cailloux qui délimitait la grève de Kerdru, s’attaquaient à la vase. Louise héla l’une d’entre elles :

— Marie, voilà le renfort, veux-tu les fagots maintenant ?

Des têtes se relevèrent et accueillirent les arrivantes d’exclamations moqueuses.

— Ah, tout de même, lança la dénommée Marie, le corps appuyé sur le manche de sa pelle, sûr qu’on a besoin de votre bois ! On commençait à trouver le temps long. Vous avez dû traîner en route. Les korrigans seraient-ils de sortie, ce matin ?

Louise s’était approchée, ses fagots à la main, répondant au sourire narquois de Marie, grande brune au chignon lourd. La jupe de celle-ci était déjà trempée de boue jusqu’à hauteur de mollet, et le froid incisif y avait accroché d’étranges guirlandes de glaçons qui semblaient cliqueter à chacun de ses mouvements.

— Marie, on dirait que tu traînes des pendeloques de glace avec toi ! Toi au moins, les korrigans t’entendront venir et pourront décamper !

— Voilà ce que c’est d’arriver après la bataille. Vous toutes, vous êtes encore au sec, mais vous ne perdez rien pour attendre, les higennou-kler7 vous attraperont vous aussi !

Les deux groupes, tacitement, écourtèrent l’échange ; l’heure n’était pas aux palabres. D’un index pointé, Marie indiqua à Louise où déposer le bois.

— Regarde ! … Là-bas… Là où tu aperçois Anna Auffret. Cette portion est terminée. Elles ont passé la herse hier, avec la vieille rossinante du père Guéguen, leur terrain est fin prêt. Ici, comme tu vois, il y a encore deux ou trois bonnes journées de travail avant la corvée de bois.

À quelques mètres de là, Anna et une douzaine d’aides faisaient de grands signes. Louise, suivie du groupe, s’avança en pataugeant vers elles. La marche devenait cependant de plus en plus aisée. On avait ôté la vase.

— Beau travail, Anna ! salua Louise en guise de bonjour.

— Ouf, c’est fini ! Mais le plus dur reste à faire, vous nous aidez à étaler le tuffeau, ce matin ? lui répondit une femme plantureuse, qui protégeait sa mise d’un grand sac de jute serré à la taille.

Un lourd chargement de grumeaux jaunâtres formait une montagne au beau milieu du chenal et reposait sur un chaland, sorte de bac rectangulaire à fond plat sans tirant d’eau qui servait au transport d’huîtres, de bois ou de pierres selon les besoins, et que l’on maniait avec précaution à la gaffe.

— Certaines, comme Soizig dont le dos la fait trop souffrir, iront aux expéditions au magasin8, mais nous, nous sommes volontaires ! précisa Louise, montrant Thérèse et quelques autres qui les rejoignaient, leurs jupes déjà alourdies de larges traces brunes.

— Ne traînons pas ! conclut Anna. Une fois les fagots bien étalés, il restera pas mal de travail pour le tuffeau ; il faut que tout soit terminé avant la marée. Les parcs doivent être impeccables. Madame Edmée est allée chercher les huîtres dans le golfe. Il va bientôt falloir semer.

La venue d’un soleil timide, de l’extrémité de la ria au-delà du pont du Guily, interrompit la conversation et provoqua un soupir de satisfaction dans les rangs. La lumière argentée vint se poser sur le cône irrégulier de tuffeau ; celui-ci prit une teinte jaune safran encore plus prononcée. L’étendue de vase s’irisait par endroits. Les mouettes rieuses s’aventuraient d’un pas rapide sur les parcs ou survolaient les travailleuses de leurs cris rauques. La bise semblait tombée.

Depuis la première concession ostréicole accordée en 1857, faisant suite à un décret de Napoléon III sur la production maritime, le petit port du Bélon et toute la rive jusqu’au Guily avaient vu fleurir les concessions. Le bourg de Riec, aux confins sud du Finistère, vivait tranquillement des revenus des cultivateurs de la terre et de ceux de la mer ; il s’accommodait de sa situation entre Pont-Aven et ses colonies de peintres, et le sérieux de Quimperlé, avec ses foires, ses marchés et sa gare.

Chaque printemps, on préparait les parcs à huîtres. Un travail acharné de désenvasement de la grève sur des étendues laissées à sec par les marées. Puis venait l’assainissement des terrains qui étaient destinés à porter les précieuses semences d’huîtres. À grand renfort de fagots d’ajonc vert étalés à même le sol, que l’on recouvrait ensuite du mélange de grès et d’argile, baptisé localement tuffeau et extrait au pic, des carrières de Kertanguy. Une fois le tuffeau étendu à la pelle, le parc était digne de ce nom. On pouvait semer, à la fourche, la provision de coquillages venue du Morbihan pour son affinage final. Elle allait s’épanouir en toute quiétude dans les eaux douces et salées, mélange unique, né de la rivière du Bélon et des incursions de la mer dans son fjord sur près de cinq kilomètres, et qui donnait son goût si particulier de noisette à la plate.

— Au travail ! lança Thérèse en poussant du coude une Louise étonnée par le sourire qu’elle voyait enfin poindre sur le visage de sa camarade. Pas question de perdre du temps !

Méthodiquement, elles commencèrent à étaler les branchages, accompagnant d’un regard celles qui remontaient vers le magasin, bâtisse de pierre construite aux abords de la grève, où s’effectuaient le triage et les expéditions de tonnelets d’huîtres.

— Préparez-nous un bon feu pour ce midi, nous ne l’aurons pas volé !

Bientôt toutes s’activèrent dans un silence seulement ponctué de coups de pelle, de raclements de râteau et de craquements de bois. Louise, examinant ses doigts déjà bleuis, soupira et entama son ouvrage avec concentration. Depuis le mois d’août 1914, où elle avait assisté, impuissante, au départ de Gabriel pour le front, il lui semblait s’être inscrite dans la ronde immuable d’une année de travail qui se répétait à l’infini, sans y participer vraiment. Elle accomplissait sa tâche avec sérieux, répondait à l’attente de Madame Edmée, la femme du patron. Toutes deux avaient tout naturellement repris la place de leur mari sur les parcs. Mais, comme pour bon nombre d’entre elles, le cœur, la pensée étaient ailleurs. Louise se demandait souvent comment on pouvait continuer à vivre comme si de rien n’était, comme si la guerre n’existait pas, pas plus que les hommes ne tombaient. Impensable. Aujourd’hui on semait, demain on récolterait ; comme chaque jour, les marées inonderaient les bassins.

Le point de côté que Louise ressentit un instant n’avait rien à voir avec un quelconque essoufflement. Vive, alerte, à trente-quatre ans Louise était dure à l’ouvrage, ne rechignait à aucune besogne. Cette douleur à hauteur de poitrine qui la surprenait sans crier gare, c’était l’absence. Oui, c’était cela ! L’absence. Ne plus avoir Gabriel à ses côtés, ne plus l’entendre rire lorsqu’il la retrouvait sur les chemins bordés de fougères les soirs d’été ; ne plus le voir s’attendrir devant la démarche hésitante de leur cadette, Marie, qui avait fait ses premiers pas jusqu’à la cheminée de Tréveillou et s’était cognée à la table de bois. Tout cela était déjà si loin. Marie venait de fêter son quatrième anniversaire, parlait de moins en moins de son père, et les rares permissions du soldat n’avaient fait que distendre le lien père-fille. Que dire alors de l’entente entre Gabriel et Jean, leur fils aîné ? À quatorze ans, celui-ci souffrait de cette absence masculine et devenait ombrageux, taciturne, rêvait de mers lointaines et de marine marchande.

À l’absence qui s’étirait s’ajoutait maintenant un silence que Louise ne comprenait pas et auquel elle refusait de donner un nom. Prononcer la moindre hypothèse de vive voix lui faisait craindre de voir le pire se réaliser. Car les morts s’égrenaient à Riec comme mauvaise pluie sur la rivière. Des fermes gardaient les volets clos, en signe de deuil pour un père, un fils, un frère tombé quelque part où jamais personne du bourg n’était allé. Les femmes reprenaient sans un mot le travail de la terre ou de la marée, le regard vide, le dos creusé, la main tremblante. Louise craignait que l’Ankou9 ne l’ait simplement oubliée et que sans pitié, elle rattrape cet oubli. La mort n’était pas encore venue rôder aux alentours de Tréveillou, la métairie que Louise exploitait avec sa mère, veuve de longue date.

Louise avait acquis une certaine habileté dans l’art d’esquiver les questions à propos de Gabriel. D’un sourire qu’elle s’efforçait de rendre le plus naturel possible, elle détournait la conversation. Une pratique reprise à leur compte par ses compagnes, qui permettait de faire bonne figure, mais n’empêchait pas les heures d’insomnie.

La dernière lettre de son époux, que Louise serrait depuis dans son corselet de drap noir, datait du début de l’année. Jamais Gabriel n’avait imposé un tel intervalle entre deux courriers. Ses lettres avaient toujours été régulières ; il y partageait avec elle son dur quotidien. Elle le soupçonnait souvent de minimiser les épreuves, les combats qu’il menait, et de lui taire ses craintes. C’était même lui qui la rassurait. Le comble ! Ses propres réponses avaient tout naturellement adopté, en retour, ce mélange d’humour et de pudeur qui caractérisait leur union depuis quinze ans.

Pour un peu, elle aurait laissé couler la larme qui lui agaçait l’œil depuis quelques minutes. Leur anniversaire de mariage ! Fallait-il le passer sous silence, cette année encore ? Fallait-il taire cette envie animale de hurler qui la prenait au ventre et lui faisait imaginer son homme le nez dans la boue ? Sa tâche présente lui imposait opportunément de garder la tête baissée ; aussi éprouva-t-elle un réel soulagement à laisser quelques pleurs tomber sur le sol.

Louise, tu t’attendris sur toi-même !

D’un petit rire désabusé, elle renifla, secoua la tête ; prise d’une envie soudaine de gaieté infantile comme pour exorciser cette angoisse qui ne la lâchait pas, elle se mit à défaire la rosette qui liait le tablier à piécette de Thérèse, également perdue dans ses pensées.

— Mai-ais ! cria celle-ci avec dans la voix une petite pointe d’agacement, là tu es contente, il est tombé. Tu ne sauras donc jamais te tenir ?

Les deux cousines se regardèrent, les yeux également brillants de larmes refoulées, et éclatèrent d’un rire libérateur. Entre Thérèse, la brune, et Louise, la blonde, guère besoin de mots. L’enfance, les cavalcades dans les champs, puis les vicissitudes de l’âge adulte avaient scellé une amitié, bien au-delà du lien éloigné de parenté qui unissait les deux natives des bois de Saint-Léger. C’était Louise qui, un dimanche froid de décembre 1914, avait fait le tour de la table familiale, Thérèse, à son bras. Thérèse, et son ventre qui commençait à s’arrondir sous le tablier. Et c’était Louise, encore, qui avait déclaré aux convives gênés, parents, vieilles tantes, autant de juges prêts à bannir sans hésitation la fautive :

— Le futur bébé de Thérèse, ne vous avisez jamais de dire qu’il n’a pas sa place parmi nous, ni de chercher à savoir qui peut en être le père. Thérèse, c’est notre famille, et celui qui ferait mine de l’oublier devra se mesurer à moi.

Des mots qui avaient produit leur effet, surtout venant d’une personne de si petite taille. Agathe Le Gall avait ainsi vu le jour à Tréveillou, quelques mois plus tard, des mains de Louise et d’une « commère » accoucheuse. La famille, chapitrée, avait tenu parole et affronté les commentaires peu amènes des femmes au lavoir. Commentaires qui, faute de réponses, avaient très rapidement cessé devant le mutisme obstiné du clan Gourlaouen, soudé.

Agathe, insouciante, boucles en cascade et billes noisette, partageait depuis les jeux de ses cousins Jean et Marie. Le secret de sa naissance appartenait aux deux cousines seules. Une histoire, à pleurer tant elle était banale, de soldat, qui, sous le soleil du mois de juillet 1914, avait promis bague au doigt et douce vie dans une chaumière sur les bords de la rivière. Le conte de fées s’était achevé un matin du mois d’octobre suivant, avec un papier bleu à liseré noir apporté par le garde champêtre. Ravagée mais l’œil sec, Thérèse avait refermé la page, sentant déjà l’enfant remuer en elle. Elle n’avait plus jamais fait allusion au soldat, mais son silence ne pouvait abuser Louise ; un simple regard un peu appuyé lui suffisait pour repérer sur le visage de Thérèse le voile de tristesse que celle-ci s’efforçait si souvent de dissimuler.

— Vous êtes bien gaies toutes les deux, ce matin, les interrompit Anna, une pointe de curiosité dans la voix.

— Non, non… Rien de bien méchant, un oiseau qui aura marché d’une drôle de façon, grogna Louise tout en clignant de l’œil à l’adresse de Thérèse, qui pouffait tout bas.

Les deux complices se courbèrent à nouveau sur leur ouvrage, et Louise, attrapant une pelle, se mit à décharger le tuffeau pour le lancer énergiquement sur les fagots largement étalés à même le sol.

Les pelletées de terre granuleuse s’abattaient maintenant avec régularité. Le travail avait pris un rythme accéléré, la marée commençait à monter, et même si son coefficient très bas laissait l’estran10 dégagé, l’eau allait d’ici peu largement remplir le chenal. Avec le flux, l’anse de Kerdru s’éveillait et imprimait aux barques au mouillage de délicats mouvements de roulis dans le courant. Les ouvrières furent soudain prises d’une frénésie d’activité : les sabots claquaient sur le tuffeau. La marée commençait à lécher le bas des jupes et à y accrocher des scintillements de givre.

Bientôt, la parcelle de Madame Edmée, délimitée par de hauts pieux de bois, serait fin prête. À peine quelques jours encore pour les semailles d’huîtres.

Un feu avait été allumé dans le magasin, et les branches de châtaigniers lançaient, dans des craquements secs, des braises rougeoyantes sur le sol de terre battue. Il régnait dans la partie qui servait de logis au vieux Simon, le garde des parcs Kervellec depuis toujours, une chaleur réconfortante qui enveloppa la petite troupe dès son arrivée. Une paillasse avait été sommairement remisée contre un mur, et une grande table, approchée de la cheminée.

La deuxième pièce, séparée par une cloison de torchis, bruissait encore de l’activité des « trieuses », qui classaient par taille les huîtres parvenues à maturité et les jetaient avec régularité dans des paniers d’osier. Chaque midi, l’emplacement près de la cheminée servait de salle de repas à toutes les employées ; qu’elles soient femmes de marée, payées un franc cinquante la journée pour la récolte, ou ouvrières en titre, salariées de la concession. Simon, petit homme trapu à la démarche claudicante depuis une mauvaise chute, prêtait avec bonhomie son refuge. Il améliorait même de temps en temps l’ordinaire d’une ou plusieurs bouteilles de cidre apportées d’une ferme voisine. Depuis le début de la guerre, il se retrouvait souvent l’unique élément masculin de l’assemblée et, discret, préférait s’éclipser pour reprendre sa tournée sitôt le cidre avalé.

Le menu, toujours le même, était frugal. Deux grosses pommes de terre, encore couvertes de terre, frottées à la va-vite et que l’on glissait dans ses poches avant de partir à l’aube. À midi, on les mettait à cuire dans le chaudron de fonte avec celles des autres dans un bouillon d’eau de mer et, pour ne pas les confondre, d’un coup de couteau sur la peau, on gravait l’initiale de son prénom… Les jours bénis, lorsque l’on avait tué le cochon, on ajoutait un morceau de lard ou une tranche de pâté à étaler sur un quignon de pain, que l’on accompagnait de grands bols de café bien fort.

Simon n’était pas encore reparti. Il semblait guetter quelqu’un parmi les retardataires qui, devant l’entrée, cognaient leurs sabots contre la pierre et décollaient les restes de goémon et de brindilles. Une à une, les jeunes femmes s’installaient autour de la cheminée. Elles rompaient le silence de la matinée en bavardages qui allaient crescendo, tout en frottant leurs mains gercées. Louise et Thérèse étaient les dernières. Simon, boitant bas sur sa jambe gauche, s’approcha d’elles, le chapeau à la main, et retint Louise par la manche de sa blouse :

— ’Scusez, Madame Louise, j’ai quelque chose pour vous.

Avec précaution, le garde lui ouvrit la main, y déposa une enveloppe un peu fripée, au timbre déchiré, et ajouta en rajustant son chapeau avant de s’éloigner :

— M’est avis que cela devrait faire votre affaire ça, pas vrai ?

5 Théodore Botrel (1868-1925) : chansonnier, auteur de nombreux textes à la gloire de la Bretagne, et notamment de la célèbre Paimpolaise.

6 Sobre coiffe de semaine.

7 « Hameçons de glace » : ils pendaient des tabliers et des jupes, les matins de grand froid.

8 Bâtiment construit sur le bord de la rivière, servant de bureau et d’entrepôt.

9 La mort, dans les légendes bretonnes.

10 Portion du littoral entre les plus hautes et les plus basses eaux.

2

L’adresse et la mention de l’expéditeur sur l’enveloppe avaient été lues et relues ; la lettre de Gabriel examinée, tournée, retournée, embrassée avant de disparaître furtivement dans le corselet, tout près de celle qui l’avait précédée quelques mois auparavant. Un rapide coup d’œil sur la date de l’envoi avait rassuré Louise. À peine une semaine auparavant. Que pouvait-il arriver à Gabriel en ce court laps de temps ? Rien, n’est-ce pas ? se répétait-elle avec conviction.

Elle n’avait pas l’intention de faire la lecture de sa précieuse lettre assise dans le brouhaha entre deux femmes de marée, qui ne manqueraient pas de l’assaillir de questions, certes bien intentionnées mais néanmoins indiscrètes. Elle voulait en savourer seule chacune des lignes. De sa place, Thérèse lui avait adressé quelques hochements de tête interrogatifs, auxquels elle avait répondu d’un simple mouvement appuyé de paupière, pour signifier que oui, tout allait bien, enfin. Louise avait su gré à sa cousine, dont elle devinait l’envie impérieuse d’en apprendre plus, de ne pas insister et de réfréner son impatience.

Elle avait expédié son déjeuner pour courir sur la grève malgré le froid et s’installer loin de la petite maison, assise, les jambes pendantes, sur le muret. Avec précaution, elle avait sorti l’enveloppe de sa cachette, l’avait lissée avec une patience étonnante, cherchant à faire durer le moment avant de déchirer d’un coup d’ongle précis un des coins déjà soulevés, et de retrouver l’écriture à hauts jambages, si reconnaissable.

Ferme de Restegnot, 12 mars 1918,

Ma Louise,

Je t’écris de la grange d’une ferme réquisitionnée, transformée en baraquements pour les pauvres éclopés que nous sommes ! Cela s’agite partout autour de nous. Ar Mestr est avec moi, un peu mal en point. Mais vivant ! Si tu savais comme je trouve ce mot superbe ! On n’a pas idée de l’importance qu’il peut avoir quand on le prononce tous les jours naturellement. Ici, il a vraiment une autre signification, surtout lorsqu’on revient de loin. Les obus boches ne nous ont pas eus, même s’ils nous ont laissé quelques petits souvenirs.

J’ai prié, ma Louise, si tu savais comme j’ai prié le saint patron de la petite chapelle (Te souviens-tu de notre premier baiser devant la statue de bois ? Je me demande si ce n’est pas toi qui m’avais entraîné là avec une idée derrière la tête…) pour qu’il nous épargne et nous laisse revenir. Dans quelques semaines, j’espère. Notre cher lieutenant a encore du mal à se tenir assis et encore plus à tenir la plume. Je joins à cette lettre quelques lignes pour Madame, à qui tu transmettras mes respects. La seule chose dont je suis certain maintenant c’est que je vous retrouve bientôt, toi, Jean et la petite Marie, que je ne vais pas reconnaître. Disleur combien ils m’ont manqué, et toi, ma Louise, ai-je besoin de te l’écrire ? Je ne te demande que de m’attendre encore un peu et t’envoie mille tendresses.

Ton Gabriel

Louise replia la lettre d’un geste lent, laissant intouché le pli destiné à Madame Edmée. Les larmes lui picotaient les yeux, mais rien à voir avec la douleur vive qu’elle avait ressentie dans la matinée. Cette fois, l’attente serait douce. Elle ne chercha pas à s’appesantir sur l’allusion aux « souvenirs » et choisit même de l’éluder pour ne retenir, elle aussi, que le mot soudain radieux de « vivant ».

De son regard embué, elle fixait l’autre rive que survolait un héron. Le grand oiseau atterrit sur le sable au ralenti, ses longues pattes semblaient tricoter le paysage. Plus près, un chaland se balançait dans le chenal ; une plate11 avançait dans le courant. À son bord, un vieux pêcheur sifflotait et imprimait à sa godille des mouvements en huit, qui paraissaient d’une fluidité étonnante. L’air apporté par la mer sentait l’iode et couvrait l’odeur de vase et de goémon qui avait régné tout le matin.

Il avait suffi de quelques mots pour que la rivière retrouvât les couleurs que Louise, depuis quelques semaines, était incapable de voir. Une belle lumière argent de début de printemps, qui lui faisait cligner des yeux. Et sur les rives, pour lui répondre, le vert des bourgeons qu’elle n’avait, jusqu’ici, pas pris le temps de remarquer. Les cloches de la chapelle de Saint-Léger sonnaient dans une des anses voisines, écho étrangement de circonstance après ce qu’avait écrit Gabriel. Il lui semblait si lointain, ce baiser derrière le lavoir de la petite église ! Gabriel le lui avait proprement volé, il n’y avait pas d’autre mot, en pleine procession du pardon de juillet. Louise se surprit avec un petit rire à parler toute seule :

— Voyons, c’était en… 1900 ? … Si loin déjà !

Étaient-ils déjà fiancés ? Toujours est-il que Gabriel, un éclat noir dans le regard, lui avait pris la main « d’un air très autoritaire, ma foi » ; il avait laissé là le curé de la paroisse, les enfants de chœur, monseigneur l’évêque, venu exceptionnellement bénir la chapelle au clocheton de pierre, les pèlerins endimanchés, coiffes et collerettes au vent, pour l’entraîner derrière le petit mur du lavoir. Ce mur si ridiculement bas qu’il n’avait certainement pas dérobé aux regards pieux ce premier baiser inoubliable. Louise se souvenait même du clin d’œil presque égrillard que lui avait lancé une vieille édentée, la coiffe amidonnée de frais, en lui tendant un bol d’eau de la fontaine, qu’elle vendait les jours de grands pardons.

— Un sou la bolée, ma belle ! avait-elle grimacé. Le bon saint Léger vous bénira, toi et ton amoureux. Méfie-toi tout de même de ne pas faire la couette avant la moisson12 !

Et Louise s’était enfuie, le rouge aux joues, suivie d’un Gabriel faussement indigné, et leur rire essoufflé avait résonné longtemps sous les hêtres de l’allée.

— Je crois qu’il est temps de remonter, Louise, on t’attend pour le tri, Soizig a toujours son dos qui la fait souffrir, elle n’ose pas partir avant que tu reviennes.

Thérèse se tenait en retrait, n’osant faire un pas de plus. Sachant qu’elle rompait un moment que Louise devait savourer, elle ajouta timidement :

— Dis-moi simplement s’il va bien…

— Il est vivant, Thérèse, vivant ! Et il va rentrer bientôt… Je viens.

L’après-midi s’effilocha, interminable. Louise avait décidé de se rendre dès la journée terminée chez Madame Edmée pour lui remettre la lettre de son mari. Mais d’ici là restaient quelques expéditions en souffrance auxquelles la jeune femme s’attela en sus du tri, l’esprit vagabond, avec une célérité décuplée ; comme si de son seul gré, elle pouvait faire avancer les aiguilles de l’énorme pendule accrochée au-dessus de la table de triage. Les trieuses y opéraient en silence. Deux par deux, elles calibraient les huîtres ramassées par les femmes de marée durant la matinée. Leurs mouvements étaient sûrs, rapides ; aucune hésitation pour identifier le numéro du coquillage et le jeter dans les neuf mannes d’osier alignées à leurs pieds, par catégories. Celles des numéros 4, 5 et 6 se remplissaient plus rapidement ; la panetière correspondant au triple zéro trônait au milieu de la table. De temps à autre, une main y déposait quelques plates bien larges, et la précaution contenue dans le geste ralenti contrastait avec la cadence en cascade vers les autres paniers.

Le soir commençait à tomber quand Louise prit le chemin du retour. Elle avait confié à Thérèse le soin de s’occuper de ses enfants et de Jacques, le fils Kervellec qu’elle avait à demeure pendant l’absence de sa mère. Bien que sa famille habitât non loin de là, Thérèse prenait peu à peu pension à Tréveillou ; la perspective de côtoyer trop souvent ses parents ne l’enchantait guère. Leur mine réprobatrice et quelques reproches bien sentis sur son célibat et la présence d’Agathe l’avaient confortée dans sa décision. Aussi, sous prétexte d’aider à la nouvelle situation des Gourlaouen, ou de veiller sur les petites, ne retournait-elle plus que rarement du côté de Lannéguy et s’en trouvait bien.

Les ombres s’agrandissaient et donnaient aux pins et aux chênes des allures menaçantes. Le vent avait repris de la vigueur, mais la montée, ardue, faisait oublier le froid. Louise obliqua bientôt sur la droite vers la haute maison des Kervellec, Kerhost, qui dominait l’anse de Penmor. Une construction ancienne, dans la famille Kervellec depuis plusieurs générations et flanquée d’une tourelle en poivrière. Coiffée d’ardoise, cette masse rectangulaire toute de granit, aux six fenêtres entourant la lourde porte d’entrée, dominait un terrain en pente douce vers la rivière. En contrebas, un chaos de roches grises léchées par les marées.

La maison était plongée dans l’obscurité. En habituée, Louise contourna la façade et entra par la petite porte de l’office à l’arrière ; la pièce sentait l’encaustique et le pain blanc. Louise savait par Simon que Madame Edmée ne tarderait plus. Elle alluma la lampe à pétrole laissée sur la huche contre le mur de la cuisine. Elle reconnaissait le moindre craquement : le plancher à l’étage supérieur, le tic-tac du gros réveille-matin sur les étagères. L’endroit lui était familier. Avant de remplacer Gabriel sur les bords de la rivière, elle avait longtemps officié sur la cuisinière aux poignées de cuivre où l’on gardait au chaud une cafetière émaillée aux motifs bleus pour le maître de Kerhost. Ses enfants avaient tous deux traîné leurs genoux sur ce sol bosselé de terre battue. Ils s’étaient tenus près de la cheminée qui dominait toute la pièce et avaient maintes fois regardé leur mère, le visage rouge, retourner les galettes de blé noir au-dessus du billig13.

La cafetière n’était plus à sa place et le fourneau était éteint. Quelques braises rougeoyaient encore dans la cheminée ; Simon avait dû veiller à entretenir un feu pendant les jours d’absence de la propriétaire des lieux. Louise, frissonnante, ajouta une bûche, tisonna le feu et fit un rapide inventaire pour préparer quelque chose de chaud. Elle retrouvait ses gestes d’autrefois avec plaisir, comme si cette fatale interruption de près de trois années n’avait pas eu lieu.

Elle haussa les épaules. Oublier ? Comment y parvenir, ne serait-ce que l’espace d’un instant ? Il suffisait de croiser quelqu’un sur la place de l’église, aux champs, sur la grève, pour savoir que le cauchemar était toujours présent. La liste des noms s’allongeait, déjà près d’une centaine pour un bourg tel que Riec qui, en 1914, comptait un peu moins de cinq mille habitants. Louise pouvait s’estimer heureuse de ne pas y avoir lu le nom de son mari. Et Madame Edmée, épargnée cette fois encore, elle qui avait eu plus que son lot de souffrances. Il suffisait à Louise de fermer les yeux pour revoir le visage défait de la jeune femme après la mort de son premier-né, Henri, âgé d’à peine quelques mois. Elles l’avaient toutes deux veillé avec tant d’espoir, plusieurs nuits de suite lors d’une mauvaise fièvre. Louise se souvenait aussi de la naissance de Jacques, quelques années plus tard ; le petit Jacques, qui avait redonné vie à la maison et partagé un temps les jeux de son propre fils bien qu’il en fût l’aîné de deux ans.

Le feu se mit à crépiter agréablement. Il dessinait des ombres allongées sur les murs. Louise découvrit dans la huche un pain enveloppé dans un torchon et un morceau de lard ; elle les posa sur une assiette et fit chauffer un reste de soupe dans une petite marmite de fonte qu’elle déposa sur un trépied dans l’âtre. Le bruit d’une roue de charrette sur le gravier la fit sursauter, elle prit la lampe et accueillit Madame Edmée dans le vestibule attenant. Brune aux grands yeux bleus, la patronne emmitouflée dans un sombre cache-poussière se lança, volubile comme à son habitude, dans une longue explication :

— Simon, que j’ai croisé tout à l’heure, m’a dit que vous m’attendiez. Le train n’en finissait pas jusqu’à Quimperlé, la petite promenade en charrette m’a frigorifiée. Ah ! si Monsieur Robert avait pu me voir à Saint-Philibert, il aurait été fier de moi. Les huîtres seront superbes, elles sont restées en gare de Quimperlé. Du « trois ans », comme on en a rarement vu ! Près de cinquante tonnes ! Il faudra commencer à les semer demain, si la marée le permet. Simon se chargera de les livrer avec la charrette. Cela fait longtemps, Louise, que je ne vous avais vue ici… Jacques ne vous a pas causé trop de soucis, ces derniers jours ? Il peut être dur parfois. Mais vous savez y faire !

Essoufflée, elle interrompit son monologue puis, scrutant Louise de son regard clair, lui demanda d’une voix inquiète :

— Tout va bien, n’est-ce pas ?

— Ils… Ils reviennent, Madame.

La voix de Louise s’enrouait sous l’émotion. Le temps d’une inspiration, elle reprit un peu d’assurance :

— Ils reviennent… Madame ! Je veux dire Monsieur et mon Gabriel !

— Louise ! Comment le sais-tu ? Dis vite, mais dis vite !

Le vouvoiement avait disparu, remontaient soudain les heures de veille partagées, les liens du passé. Louise lui tendit la lettre et s’éloigna de quelques pas, la laissant lire le billet tout en la regardant à la dérobée. Elle s’attendait à voir sur le visage penché d’Edmée le même soulagement qui avait éclairé ses propres traits quelques heures auparavant, et se précipita lorsque celle-ci chancela.

— Louise ! Louise !

Edmée Kervellec ne pouvait rien ajouter. D’une main tremblante, elle lui tendit la feuille froissée :

— Lis !

Ma bien chérie,

Tu vois, je suis encore trop paresseux pour écrire, alors Gabriel s’en charge pour moi. Mon fidèle second, toujours là pour m’épauler ! Si tu savais la fière chandelle que je lui dois, que nous lui devons. Il n’aime pas que je lui dicte ces mots-là, je le vois à la grimace qu’il vient de faire, mais c’est l’exacte vérité. Si je suis encore en vie, c’est grâce à lui. Ma femme chérie, il faut que tu me promettes de ne pas avoir peur en me retrouvant. Les obus font de sacrés dégâts. J’ai payé de ma jambe. Je t’en prie, pas de larmes en lisant ces lignes. Prépare notre Jacques, qu’il reste malgré tout fier de son père, et attends-moi comme je t’espère tous les jours que Dieu fait.

Robert

— Venez Madame, venez vous asseoir dans la cuisine ! J’ai fait un bon feu et vous boirez quelque chose de chaud.

Louise, inquiète, installa Edmée sur une chaise devant le feu et lui tendit un bol de soupe. C’était compter sans la force de caractère de sa patronne :

— Un petit lambig14 serait plus indiqué, tu ne crois pas ? Il y en a dans l’arrière-cuisine, tu trouveras une bouteille de l’année de naissance de Jacques. Cela devrait nous faire le plus grand bien !