La dame des forges - Nathalie de Broc - E-Book

La dame des forges E-Book

Nathalie de Broc

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Beschreibung

En Bretagne, au milieu du XIXe siècle, une jeune héritière de forges prospères doit choisir entre le devoir familial et son amour pour un ouvrier… Virginie, petite-fille d’Eylau de Kerviléon, impitoyable propriétaire des Forges d’Hennebont, a été élevée pour devenir épouse et mère dans le respect de son rang. Jusqu’à sa rencontre avec un jeune employé des forges, Adrien Le Guerno… Lorsque celui-ci découvre les injustices régnant dans les usines de Kerviléon, il organise la première grève. Virginie, choyée et protégée, ignore tout de la misère à sa porte, du quotidien des « métallurgistes en sabots ». Son amour pour Adrien lui ouvre enfin les yeux. Mais, à l’heure de la révolte, il la met aussi face à un terrible choix… Aura-t-elle le courage de se dresser contre sa famille pour devenir la « dame des Forges » ?


A PROPOS DE L'AUTRICE


Nathalie de Broc compose un magnifique portrait de femme et brosse un tableau réaliste du monde des hauts-fourneaux bretons. Elle explore avec finesse les conflits de classe, les tensions sociales et les tourments intimes d’une époque en pleine mutation. Ce roman vibrant d’humanité nous plonge dans une fresque poignante où l’amour et la justice deviennent les armes d’une émancipation inattendue.




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Seitenzahl: 351

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

© Presses de la Cité, 2005 et 2011

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

https://nathaliedebroc.fr

PROLOGUE

Le volet se referma sous la poigne résolue d’Adrien Le Guerno. C’en était fini de ces murs, de ce qu’ils avaient abrité, de ce qu’il avait cru acquis. Le blasphème lui monta aux lèvres, y mourut aussitôt. Adrien recula de quelques pas et embrassa d’un seul regard l’alignement de maisonnettes de forgerons aux toits ardoisés et aux murs de schiste gris qui luisaient sous la pluie fine. Dire qu’un pan de sa vie avait tenu tout entier derrière cette porte, dans l’embrasure de cette fenêtre qui dispensait si peu de lumière les mois d’hiver.

Il avait suffi de quelques heures à peine pour que les quatre dernières années qu’il venait de vivre se conjuguent au passé. Le calcul était d’une impitoyable simplicité : de « presque » trois, il se retrouvait maintenant ridiculement seul, sous le crachin insistant, à ne plus savoir vers quelle destination diriger ses pas, ni si le jeu de sa propre existence en valait encore la chandelle. Sa femme Célie n’était plus. Ces mots, il avait beau les avoir entendus de la bouche de l’accoucheuse qui, deux jours durant, avait aidé à la naissance de leur premier-né, il avait beau se les répéter mécaniquement, il ne parvenait toujours pas à en saisir la réalité. D’ailleurs, qui parviendrait jamais à comprendre comment on passe de vie à trépas, comment une jeune femme rieuse d’à peine vingt ans pouvait n’être plus que ce corps écartelé, ce visage exsangue, ce souffle suspendu ? Pas plus qu’il n’arrivait à concevoir qu’une pièce hier emplie de mouvement, d’agitation, de chaleur et de joie pût désormais résonner d’un silence insoutenable.

Refermer la porte de ce logement et y abandonner ses souvenirs était la seule chose qu’Adrien se sentait capable d’accomplir. Rien. Il ne voulait rien emporter. Ni la maie sous la fenêtre, ni les pots d’étain qui s’alignaient sur le manteau de la cheminée, les chenets dans l’âtre, pas plus que les deux chaises si souvent rempaillées qui se faisaient face de chaque côté de la table de chêne, les plats de faïence… ou le lit, avec sa courtepointe de coton rouge passé.

Il tirait un trait sur cette partie de sa vie dont il ne savait plus que faire, de la même façon qu’il avait laissé sur le sol irrégulier de terre battue, sans y toucher, la brassée incongrue de camélias que madame de Janzé, maîtresse des lieux et propriétaire des forges, avait discrètement déposée sur le pas de la porte en prévision de ce qui devait être « l’heureuse délivrance ». Leur rouge cru, éclatant, continuait de jurer avec l’atmosphère funèbre qui régnait. « Les fleurs de nouvelle année ne sont pas faites pour accueillir les défunts », avait lancé l’accoucheuse épuisée par les nuits de veille et sa propre impuissance.

Le cercueil avait emporté Célie et leur fils mort-né, à travers champs jusqu’à l’église de Sainte-Brigitte, paré d’un simple bouquet de houx adouci de perce-neige.

— Et alors, penn kaled1, toujours certain de ta décision ? Rien ne te fera changer d’avis ?

La voix derrière lui surprit Adrien, même s’il n’en laissa rien paraître. À l’inflexion bourrue quoique teintée de compassion, il avait immédiatement identifié son propriétaire, aussi ne se retourna-t-il pas tout de suite. Il se pencha pour ramasser le havresac posé à ses pieds, le cala sur son épaule d’un geste brusque avant de faire face à un gaillard au visage à peine débarbouillé de suie.

— Non, Joseph, pas la peine de te fatiguer, ce qui est dit est dit.

— Et où c’est-y que tu vas aller, petit ? La Célie, elle aurait pas aimé que tu te retrouves sur les routes. Ici, au moins, tu as un travail, un toit… Un luxe, de nos jours.

— Laisse Célie où elle est, coupa sèchement Adrien. Qu’elle repose en paix. Si elle ne l’a pas choisi, elle l’a bien mérité.

Joseph lui emboîta le pas, laissant couler quelques minutes de silence. Son regard errait sur l’enfilade de maisons qu’ils longeaient. Il toussota, mal à l’aise, mais, certain de son fait, ne put s’empêcher d’insister :

— Pour sûr, Dieu ait son âme… Il n’empêche, il n’empêche. Les Forges des Salles, c’est une bonne maison, tu ne peux pas dire le contraire. Les Janzé ont du bon et leur salaire est honnête.

— Oui, grinça Adrien, tant que tu ne dépenses pas tout en pichets de cidre et que tu rembourses ton crédit de la semaine. Tu auras beau faire, ce sera toujours celui qui vit derrière ces murs qui tiendra les cordons de ta bourse ; vicomtes ou pas, des générations de Janzé vivent de ta sueur.

Il montra du plat de la main la maison de maître, de facture classique, et l’aile de pierre chapeautée d’ardoise qui surplombait toute la cour intérieure.

— Aurais-tu, par le plus grand des hasards, trouvé moyen de faire autrement ? ricana Joseph en se calant devant lui.

Adrien avait repris la marche, les yeux rivés sur le faîte du haut-fourneau2 qui dominait tout le hameau et crachait des volutes d’une lourde fumée poisseuse, mêlée d’escarbilles.

— Non, certes pas, lança-t-il d’une voix qui voulait couvrir le bruit alentour, mais je cherche.

— Tu n’en as donc pas encore soupé de la révolution ?

— Qui te parle de révolution ? Être son propre maître doit avoir du bon.

— Si tu te prends à rêver, je crains que tu ne trouves place nulle part, ici pas plus qu’ailleurs.

— Rêver ! Voilà bien le cadet de mes soucis, lâcha Adrien.

Penaud, Joseph se tut.

Le vacarme les força à clore la discussion. Les cris des ouvriers au travail se mêlaient aux grincements des machines. Au-dessus d’eux, un pont de pierre enjambait un terre-plein menant à l’ouverture supérieure du haut-fourneau. Deux hommes y poussaient un wagonnet, rempli de minerai de fer mêlé de schiste, avant d’aller en déverser le contenu dans la rougeoyante gueule du fourneau. Le bruit était à son comble. Au fracas de métal, aux coups sourds des marteaux, au grincement exaspérant de la roue à eau se mêlait le gargouillement incessant de la rivière, dont le lit bordait toute la longueur du bâtiment.

Adrien posa la main sur l’épaule de son compagnon et l’entraîna vers la cantine, à une centaine de mètres de cette agitation. Ils passèrent sans échanger le moindre mot devant la boutique du maréchal de forge3, qui, s’essuyant les mains sur son tablier de cuir, leur adressa un signe. La maison modeste aux volets de guingois qui tenait lieu d’épicerie-buvette était louée depuis peu à un couple de cabaretiers venus de Normandie. La porte restait fermée pour préserver un semblant de tranquillité à ses occupants. Adrien avait toujours connu l’endroit très fréquenté. Lui-même y passait dès qu’il avait un moment ; les nuits de commande urgente, le régisseur payait cidre et tournée, voire le repas, aux forgerons. On s’y attablait dans les éclats de rire et de voix avant de retourner, requinqué de raisonnables lampées d’eau-de-vie, « en enfer », dans la chaleur suffocante du gueulard4.

Adrien eut une seconde d’hésitation avant de franchir le seuil. Il n’était pas revenu là depuis la nuit de l’accouchement de Célie. Mis sans ménagement à la porte de chez lui par la sage-femme, il avait été envoyé attendre la naissance à la cantine, au chaud. Un moyen détourné de se débarrasser de ce grand corps qui encombrait toute la pièce, tournait comme lion en cage, et empêchait la jeune parturiente de crier tout son soûl.

« Un homme n’a rien à faire ici. Vous aurez tout loisir de la voir quand ce sera terminé. Elle n’a pas besoin, et moi encore moins, d’un homme qui ne servirait de rien. »

Il était resté assis des heures durant, le regard dans le vague, isolé du brouhaha des parties d’osselets qui agitaient la buvette.

La dernière image de Célie qu’il avait emportée, c’étaient ses yeux cernés de noir, son visage blême qui s’efforçait de ne pas grimacer sous la douleur, tandis que de longues mèches brunes collaient à ses tempes et que ses doigts s’agrippaient au drap tendu sur le ventre qui saillait.

Quelques ouvriers étaient attablés, dos à la cheminée. Adrien les salua avant d’aller s’asseoir devant un alignement de verres et de pichets.

— Le Guerno, tu nous quittes ?

— Vous n’y arriverez pas plus que moi, coupa Joseph d’un haussement d’épaules, à peine passé le seuil de la porte. Cela fait un moment que j’essaie de le convaincre de rester. Mais… peine perdue.

— N’use pas ta salive, Joseph, intervint Adrien, an eil amzer a vev un all5.

Un silence passa dans des hochements de tête dubitatifs.

— Tu diras ce que tu voudras, reprit un des convives, mais un fondeur comme toi, dans la force de l’âge, ça ne se retrouve pas comme ça sous le sabot d’un cheval.

Une voix féminine les interrompit :

— Allez-vous le laisser en paix…

La bistrotière s’était approchée et, le chiffon à la main, ajouta d’un ton sec, qui fit taire toute velléité de réplique :

— C’est sûrement déjà bien assez difficile de partir sans avoir en plus à écouter vos âneries !

Le tic-tac de la pendule emplit soudain tout l’espace. Quelqu’un se racla la gorge. La plupart des têtes étaient penchées au-dessus de la table, semblant attendre que quelqu’un dénoue l’atmosphère. Adrien s’en chargea avant de sortir :

— La Jeanne, si tu as un petit croque pour la route, ce ne sera pas de refus… Le régisseur a préparé mon compte, je n’ai pas l’intention de traîner.

Le battant à peine refermé, les têtes se relevèrent, les langues se délièrent. Chacun y allait de son commentaire :

— C’est égal, un comme lui, on n’en retrouvera pas de sitôt. Le régisseur va vite s’en mordre les doigts de le laisser partir…

— Bon sang, il ne le laisse pas partir ! Crois-tu qu’il ait les moyens de faire autrement ? Quand Le Guerno a décidé quelque chose, tu sais bien ce que ça veut dire.

— Mets-toi à sa place ; ça te dirait, toi, de voir tous les jours l’endroit où ta femme a passé ? Du travail, il en retrouvera… où il veut… dès demain.

— Pour sûr, mais va savoir s’il touchera la même paye ?

— Je ne donne pas une semaine à son prochain patron pour voir à qui il a affaire. L’argent suivra, tu peux m’en croire.

— Joseph, tu dois bien avoir une idée, toi ? Il part où, Adrien ?

Joseph marqua une pause, satisfait de constater que son auditoire l’imaginait seul à détenir le « secret » d’Adrien ; prenant son temps et ses aises, il sortit sa blague à tabac et, de ses doigts aux ongles perpétuellement striés de noir, entreprit de se rouler une cigarette. Autour de lui, on s’était tus dans l’attente de connaître la nouvelle destination du déjà regretté fondeur des Forges des Salles, Adrien Le Guerno. D’un coup de langue agile, assorti d’un coup d’œil aussi rapide sur son public, Joseph imbiba le papier, referma le rouleau presque parfait, en ôta lentement les fibres de tabac qui dépassaient et lança d’un air presque goguenard :

— S’il a jugé bon de ne rien dire pour le moment, ce n’est pas à moi de vous en parler.

— J’en conclus que tu sais ?

— Il n’y a pas cent forges dans tout le département. Réfléchis, si ta caboche te le permet, et tu trouveras bien tout seul.

Joseph se rejeta contre le dossier de sa chaise, ferma les yeux et exhala la première bouffée de sa cigarette. Il eût été bien en peine de révéler la direction qu’Adrien avait choisie. Avare de confidences, celui-ci avait estimé préférable de n’en glisser mot à quiconque.

1  Tête de pioche.

2  Four où le minerai de fer additionné de charbon de bois est converti en fonte liquide. Il y avait un haut-fourneau aux Forges des Salles mais pas aux Forges d’Hennebont.

3  Ancien terme pour « maréchal-ferrant ».

4  Ouverture supérieure du haut-fourneau par laquelle on enfourne le minerai de fer.

5  Un temps donne naissance à un autre.

1

La haute demeure de la dynastie Kerviléon, le « Château », ainsi qu’on le désignait dans le pays, dominait toute la vallée du Blavet. L’emplacement de sa construction avait été judicieusement choisi pour surplomber les cheminées des Forges d’Hennebont1, mais sans avoir à en subir les fumées noirâtres qui eussent enlaidi les murs et défiguré l’imposante façade de pierre.

La bâtisse n’avait rien de modeste. Trois étages, sans compter les soupentes dissimulées sous nombre de corniches et de décrochements, une succession de fenêtres, ponctuées d’encorbellements ouvragés, qui recevaient la lumière tout le jour durant. Surplombant la rivière, une vaste terrasse permettait de garder un œil sur les files d’ouvriers se déployant vers les ateliers. Des jardins à la française étaient sortis d’une terre caillouteuse et sèche : tout avait été pensé, conçu pour traduire l’opulence, voire un certain quant-à-soi. Mais la modestie n’avait jamais été la qualité première du propriétaire.

Le front appuyé à la fenêtre de son bureau, Eylau de Kerviléon regardait s’étirer la lente cohorte sombre descendue des collines avoisinantes. Les lanternes se balançaient, dans l’aube à peine naissante, mêlant leur cliquetis de ferraille aux risées de la bise sifflant sur la rivière. La troupe martelait le sol d’un grondement sourd de sabots butant contre les caillasses du chemin. Aucun murmure ne montait de la colonne, que la vapeur des souffles et les raclements de gorge. Quelques jupes alternaient avec les rangées de pantalons. Eylau de Kerviléon les compta par habitude tout en jetant un coup d’œil sur la montre de gousset qu’il avait sortie de la poche de son gilet. Pour la première fois depuis des années, il ne descendrait pas surveiller l’embauche du matin qu’annonçait un lancinant roulement de cloches à travers toute la vallée. Secoué par une quinte de toux, courbé sur lui-même, il alla s’affaisser dans un fauteuil.

— La peste soit de ce refroidissement ridicule ! Si encore je pouvais compter sur Armand. Bien entendu, il ne sera pas levé ou traînera dans la maison sous je ne sais quel prétexte… Cet imbécile nous conduira au désastre.

Le vieil homme se mit à tapoter nerveusement sur le bras de son fauteuil. Cette inactivité lui était insupportable, mais plus encore le silence qui émanait de la maison. Il s’enfonça contre le dossier de son siège, laissant ses pensées errer dans la pénombre de son bureau. Un halo de lumière orangé se levait à l’horizon. Il soupira et, pris par la fatigue, se laissa glisser dans un demi-sommeil rythmé par les bruits qui commençaient à monter des forges.

Eylau de Kerviléon s’était toujours entêté à attribuer son destin hors du commun à des dons innés d’anticipation. « Voir avant les autres garantit fortune et félicité », une formule dont il estimait qu’elle avait fait ses preuves.

Si l’envie de tâter semblable prospérité chatouillait ses voisins, libre à eux d’appliquer sa méthode. Cependant, Kerviléon se gardait bien de préciser le propos et d’ajouter que le « avant les autres » pouvait souvent signifier « à leurs dépens » ou « en les écrasant », nuances qu’il jugeait superflues ; et quand il n’anticipait pas, c’est qu’il savait se trouver là où il fallait qu’il soit, et surtout… au bon moment.

C’était selon.

Kerviléon considérait qu’il avait éprouvé l’efficacité de cette méthode pour la première fois de sa vie, le jour de ses vingt et un ans, le 8 février 1807 sur un champ de bataille. Il allait fêter son anniversaire, sous la neige, les jambes protégées, si peu, par de vilaines guêtres noires à boutons plats, dans un petit village prussien perdu dans les brumes et battu par un atroce vent du nord : Eylau. De la bataille ne lui revenaient que la canonnade incessante, les cris des blessés mêlés aux hennissements des chevaux qui s’abattaient autour de lui. Kerviléon avait tenu bon, dans ce carnage qui lui donnait envie de vomir à chaque pas, et avait trouvé refuge dans le cimetière du village, aux côtés d’une des dernières divisions d’infanterie française encore sur pied, et de la cavalerie menée par Murat. En désespoir de cause, pieds et cerveau quasi gelés, il avait chargé les Cosaques à la suite des officiers et s’était retrouvé quelques heures plus tard, au milieu d’une innommable boucherie mais à quelques pas de l’Empereur, qui s’était approché de lui et avait loué sa bravoure.

Là où il fallait.

Quelques mois plus tard, l’Empereur l’avait reçu en audience privée dans sa résidence de Saint-Cloud, pour le féliciter de sa baronnie toute récente, et avait accueilli, non sans surprise, la demande de l’ex-grognard :

« Accoler Eylau à votre patronyme, en faire un prénom ? Diable ! Curieuse requête ! Il est vrai que de nos jours Louis n’est plus du meilleur goût », avait souligné le souverain non sans malice.

Muet, Kerviléon avait attendu l’assentiment, mais n’avait pu s’empêcher de comparer leurs tailles respectives lorsque Napoléon avait quitté son bureau pour faire les cent pas devant lui. À un pouce près, la même. Il avait esquissé un sourire, à part lui. La preuve que la grandeur ne se mesurait pas à la toise. L’Empereur continuait son monologue :

« Eylau sonne bien, et plus encore, je vous le concède, lorsqu’on lui associe “de Kerviléon”… »

Il avait un temps cessé son infatigable va-et-vient.

« Vous n’en aurez que plus de succès dans les salons. Être fêté en héros, cela n’a rien de désagréable. On s’arrachera vos récits. Vous verrez, les femmes adorent les souvenirs sanglants, les détails insoutenables… »

L’Empereur avait laissé sa phrase en suspens. Il était retourné s’asseoir, avait pris quelques minutes pour signer une lettre et, fixant le jeune homme presque sans le voir, avait ajouté d’une voix lointaine :

« Si tous les rois de la terre avaient pu contempler pareil spectacle, ils seraient moins avides de guerres et de conquêtes2. »

À vingt et un ans et six mois révolus, Louis Kerviléon, par la grâce de Sa Majesté l’empereur Napoléon Ier, avait donc troqué son identité de simple grognard pour celle, plus reluisante, de baron Eylau de Kerviléon. Un titre qui lui avait simultanément ouvert les portes du faubourg Saint-Germain et le lit de celle qui devait devenir son épouse, Marie-Louise d’Orget, dont les quartiers de noblesse apportés en dot avaient de quoi satisfaire l’ancien journalier qui, dès son plus jeune âge, se louait dans les fermes des alentours d’Hennebont. Non seulement, par cette union, il adjoignait un passé à son nouveau patronyme, mais il y ajoutait une vaste étendue de terres, près du hameau d’Inzinzac-Lochrist, terres délaissées par des générations d’Orget plus enclines à se montrer dans les salons parisiens qu’à songer tirer quelque profit de centaines d’hectares en friche dans le Morbihan. L’alliance convenait aux deux partis, quoiqu’elle fût conclue du bout des lèvres par le père de Marie-Louise, qui entendait souligner l’effort consenti : accorder son unique fille si chérie à un roturier, même fraîchement anobli. Une phrase, surprise au hasard d’un passage dans une antichambre, éclaira plus sûrement Kerviléon sur les sentiments de son beau-père à son égard :

« Espérons que les rejetons qui viendront ne naîtront pas crottés et en sabots. La nouvelle rente de ce jeune homme et sa baronnie, de surcroît, valent bien qu’on leur sacrifie, disons… quelques-unes de nos traditions familiales. »

Le père de la mariée eût-il attendu quelques années supplémentaires qu’il se serait épargné ce coûteux sacrifice. Mais ni la chute de l’Empire ni le retour des Bourbons ne se pouvaient imaginer lorsque, par un froid glacial de décembre 1808, Eylau de Kerviléon épousa Marie-Louise, héritière au visage ingrat mais à la taille heureusement assortie à la sienne.

— Mon ami, vous êtes assis dans le noir depuis des heures…

La double porte du bureau venait de s’ouvrir à grands battants, livrant passage à une femme âgée quoique encore alerte, dans un déploiement de jupes sombres. Avec le temps, Marie-Louise de Kerviléon n’avait pas embelli. Si les traits tombants de son visage accentuaient la tristesse de sa mise et de son regard, le port de tête gardait cependant une certaine prestance. Ses mains maigres alourdies de bagues de prix s’efforçaient de comprimer l’ampleur de la crinoline dans l’encadrement de la porte.

Du fond de son fauteuil, Kerviléon sursauta et poussa un soupir déjà excédé.

— Marie-Louise, le courant d’air… marmonna-t-il avec une pointe d’agacement qu’il ne cherchait nullement à dissimuler mais qui n’eut aucun effet sur son épouse.

Celle-ci traversa la pièce d’un pas décidé ; Eylau de Kerviléon la fixait sans tendresse, avec l’acuité d’un entomologiste devant une nuée de sauterelles. Imperturbable, sans se préoccuper de l’humeur de son époux, elle alla tirer les rideaux de velours vert bouteille, livrant le bureau au soleil froid de février.

Au fil d’une cinquantaine d’années de confrontation presque quotidienne, Marie-Louise avait acquis une certaine philosophie mêlée de résignation, d’espoirs déçus et cependant d’un penchant secret pour ces escarmouches. Elle se retourna, croisa le regard de son mari et fut prise d’un frisson involontaire. Quelque chose d’impitoyable quoique fascinant émanait du visage d’Eylau de Kerviléon et de ses prunelles gris acier, un visage racé mais dur, comme taillé à la serpe, le nez à l’arête fine, les yeux enfoncés qu’assombrissait encore l’épais buisson broussailleux des sourcils, les lèvres minces. Seule la chevelure, argentée, détonnait, étonnante touche de douceur sur la rude physionomie ; une chevelure léonine, indisciplinée, qui lui nimbait le visage tel un halo et coulait jusque dans son cou. Lors des colères homériques et fréquentes du vieil homme, cette crinière continuait d’onduler en crans harmonieux. Marie-Louise se ressaisit et d’une voix moqueuse s’écria :

— Un courant d’air ?! Vous plaisantez, il fait à peu près la même chaleur qu’en bas dans vos forges. On étouffe, je me demande comment vous pouvez tenir…

— Cessez de vous le demander, cela me simplifiera la vie.

— Ce que j’en disais, c’était pour vous, très cher.

— C’est bien ce que je vous reproche. Ne pensez pas toujours pour les autres. Vous y laisserez votre santé et la mienne, par-dessus le marché !

— La vôtre ? Allons donc ! Vous êtes un roc et vous le savez pertinemment. Pas plus tard qu’hier, votre médecin me disait que vous nous enterreriez tous.

— J’espère bien qu’il sera le premier sur la liste, éructa-t-il, pris d’une quinte de toux.

— Louis !

Essoufflé, il la reprit sèchement :

— Cessez de m’appeler Louis !

— Cela m’aura échappé.

Elle s’était approchée et, d’un geste plein de sollicitude, voulut passer un coussin dans le dos du vieillard. Il la laissa faire tout en glissant, perfide :

— Cela vous échappe de plus en plus souvent, ce me semble.

— La belle affaire ! enchaîna Marie-Louise dans un haussement d’épaules.

Sentant que rien ne dériderait son époux, elle se dirigeait vers la porte quand celui-ci, en un dernier coup de griffe, lui lança avec la désinvolture de celui qui sait comment faire mouche :

— Vous aviez quelque chose à me dire, pour faire ainsi irruption dans mon bureau sans crier gare ?

— Vous prier à déjeuner, mon ami. Armand… votre fils, est-il besoin de vous le rappeler, et sa femme sont encore là et ne tarderont plus à partir pour Paris. Tout le monde serait ravi de profiter de votre présence.

— Et Virginie ?

— Elle vous attend, tout aussi sagement.

— Sagement ! Voilà bien du nouveau !

— Bien, capitula Marie-Louise en un début de soupir.

La main sur la poignée, connaissant par avance la réponse qui lui serait opposée, elle hasarda cependant :

— Viendrez-vous ou préférez-vous que je prie Nanne de vous porter un plateau devant la cheminée ?

— Vous me le demandez ?

Eylau de Kerviléon paraissait jubiler. Il sembla à son épouse qu’il prolongeait avec délectation un échange devenu inutile tant son issue ressemblait à celles des jours précédents.

Pour ne pas perdre la face une fois de plus, Marie-Louise s’obstina :

— Oui, je vous le demande. J’espérais…

— Vous espériez ?

— Un soupçon d’intérêt pour votre famille… C’est votre fils, tout de même !

— Savez-vous, ma chère, fit-il d’une voix suave, que je viens parfois à en douter…

Les deux époux se faisaient maintenant face. Marie-Louise savait la partie perdue ; l’émotion pour un sujet qui lui tenait trop à cœur avait pris le dessus. Des larmes de rage et de chagrin commençaient à pointer. Elle se refusait à offrir sa reddition en pâture, aussi s’efforçait-elle de réprimer les sanglots qu’elle sentait monter. Mais Kerviléon se rejeta brusquement dans le confort de son fauteuil. Ayant désormais perdu tout intérêt pour un triomphe obtenu trop aisément, il porta l’estocade :

— Justement, puisqu’il est « votre » fils, vous serez ravie de dîner avec lui et vous vous passerez très bien de ma présence.

Avec toute l’énergie que son corps malingre pouvait contenir, Marie-Louise, hors d’elle, lui assena, en le regrettant aussitôt :

— N’éprouvez-vous donc rien… des regrets… ou tout simplement des sentiments ?

— Des sentiments ! Voilà bien une idée de femme. Pourquoi pas des larmes, tant que vous y êtes !

— Soyez sans crainte, loin de moi la pensée de vous pousser à de telles extrémités. Donc, je vous envoie Nanne ?

La partie était perdue. Marie-Louise ne s’offrit pas le luxe de claquer la porte. Furieuse contre elle-même, elle sortit, resserrant contre ses épaules son châle de cachemire qui conservait l’odeur du feu de la cheminée.

— Donc, vous m’envoyez Nanne et vous refermez cette porte derrière vous ! aboya Kerviléon.

6  Ces forges sont très exactement situées sur la commune d’Inzinzac-Lochrist, dans la banlieue immédiate d’Hennebont.

7  Citation exacte de l’Empereur.

2

Le feu ronflait dans la cheminée ; les flammes déployaient des ombres étranges sur le plafond à caissons, sur les murs tapissés de livres à l’abri des portes grillagées de la bibliothèque d’acajou. Savourant l’instant, Eylau de Kerviléon étendit ses jambes devant l’âtre et remonta la couverture, qui avait glissé de ses genoux. La chaleur, pour tout autre que lui, eût été étouffante. Il en avait toujours eu besoin et harcelait les domestiques pour qu’ils entretiennent des flambées même aux abords de l’été, comme pour exorciser les nuits glaciales qu’il avait connues dans sa jeunesse.

Cette chaleur délicieuse dénouait ses articulations usées, déliait ses mains aux phalanges déformées. Les veines, que dissimulait à peine la peau transparente tant elle était parcheminée, y traçaient l’enchevêtrement d’un réseau presque noir.

— Quel besoin aurais-je de déjeuner avec mon fils ? marmonna-t-il entre ses dents. Qu’il aille à Paris et qu’il y reste, si cela lui chante. Bon débarras. Celui qui m’obligera à déjeuner avec ce fieffé imbécile… n’est pas né, tu m’entends ? se mit-il à crier en tendant le poing vers la porte.

À quand remontait la haine tenace que vouait le vieil homme à son fils ? Lui-même eût été bien en peine de le dire. Il lui semblait avoir toujours eu au cœur cette immense déception. En toute mauvaise foi, il gardait rancœur à sa femme de lui avoir donné un fils qui ne correspondait en rien à ce qu’il estimait être en droit d’attendre et ne manquait jamais l’occasion de lui en faire la remarque : « Que faut-il que je vous dise ? J’avais placé de grands espoirs en lui, et regardez-le ! Il ne sera jamais à la hauteur. Pas d’ambition, aucun sens des affaires et une volonté… défaillante. Et encore, je suis indulgent ! Quant aux méthodes de travail, parlons-en ! Encore une chance qu’il ne s’oppose pas à moi au beau milieu de mes ouvriers. Heureusement, il n’a pas non plus le culot nécessaire pour le faire ! »

Argument qu’il servait régulièrement à Marie-Louise, avec la cruauté et la froideur clinique coutumières, omettant de reconnaître que si Armand n’avait pas hérité de son côté visionnaire il épaulait cependant, bon gré mal gré, son père depuis la création de l’usine à fer, tôle, fer-blanc et fonte, au lieu-dit Kerglaw, sur la rive droite du canal du Blavet.

Les terrains de la dot de Marie-Louise avaient trouvé leur emploi, sous l’œil sceptique et un tantinet moqueur de la belle-famille sans que cela entrave l’enthousiasme ni l’énergie de Kerviléon qui, une fois encore, avait utilisé sa formule, anticiper, en y ajoutant son incontestable talent pour flairer la bonne affaire.

À l’affût de fructueux marchés, il n’était pas resté indifférent devant l’essor des conserveries de poissons du Finistère et du Morbihan. Avant les autres, il avait compris que l’on était en passe de changer radicalement les méthodes de production et il n’était pas envisageable de manquer ce coche-là. Enfin, ses toutes dernières hésitations avaient été balayées lorsque l’obstacle du transport avait été levé. Eylau de Kerviléon n’était pas de ceux qui conspuaient le chemin de fer. Au contraire, tout ce qui pouvait servir ses intérêts était le bienvenu.

Les conserveries ponctuaient toute la côte, du Croisic à Douarnenez, et toutes avaient besoin de boîtes de fer-blanc pour emprisonner les quantités phénoménales de sardines pêchées en Atlantique. Fort bien, les Forges d’Hennebont seraient en mesure de fournir ledit fer-blanc ! Quant à la main-d’œuvre, il suffisait de « se baisser alentour pour la ramasser, le tout pour un coût dérisoire », assurait-il avec un mépris certain mais une réelle clairvoyance, puisque le coût de la main-d’œuvre était considérablement inférieur aux prix pratiqués dans l’est ou le centre de la France.

Le fait qu’un ancien site de forges sur les lieux de l’abbaye de la Joie, à quelques encablures de là, n’ait pas rencontré le succès escompté n’avait rien changé à sa décision.

« La belle affaire, nous irons plus en amont et le tour sera joué ! »

Un choix judicieux, puisque la circulation sur le Blavet, tout nouvellement canalisé, permettait la livraison des fontes et minerais venus de Loire-Inférieure1, des briques réfractaires de la région d’Angers et des ferrailles de l’arsenal de Brest, tout comme l’ouverture en aval vers la mer facilitait l’importation de la houille galloise pour alimenter la fonderie.

Restait l’autorisation écrite de l’empereur Napoléon III : « Le Petit et son Espagnole à crinoline tardent ! Qu’à cela ne tienne. Nous nous passerons de leur consentement ! »

Kerviléon s’en était passé. Depuis 1861, l’usine tournait à plein régime avec ses deux cent cinquante ouvriers, ses fours d’affinerie, à puddler, ses machines soufflantes et ses laminoirs2. Sept cent cinquante tonnes de fer-blanc sortaient de ses ateliers, et le maître des Forges n’entendait pas en rester là. Le vaste projet qu’il gardait en réserve devait mettre sa petite-fille Virginie à contribution, et Eylau de Kerviléon n’allait pas tarder à le voir se concrétiser.

Il se remit à tousser bruyamment puis vint une période de répit. Essoufflé, il se rencogna dans le moelleux capitonné de son fauteuil.

— Eh bien, eh bien, vous en faites un bruit ! On doit vous entendre jusqu’à Hennebont. Madame m’a dit de vous porter un plateau. C’est égal, vous auriez été mieux installé dans la salle à manger auprès de votre fils.

Le visage rebondi, encadré par les deux ailettes de sa coiffe impeccablement amidonnée, des yeux légèrement bridés où affleurait une malice naturelle, Nanne venait de faire une apparition énergique, avec dans les mains un plateau chapeauté d’une cloche d’argent.

Entrée au service d’Eylau de Kerviléon dans sa vingtième année, elle y avait passé l’essentiel de sa vie. Elle s’y était mariée au majordome de la maison, puis une fois veuve, sans enfants ni famille, avait choisi de finir ses « vieux jours dans la place », ainsi qu’elle aimait à le dire. Gouvernante, nourrice de Virginie : les qualificatifs manquaient pour définir l’étendue de sa fonction tant Nanne avait pris de l’importance au Château. Son autorité égalait largement celle de son « maître », et l’on pouvait se demander parfois qui, des deux, faisait régner la loi en la maison. Elle détenait clés des armoires et secrets de famille, exprimait son avis sur tout sans avoir été sollicitée, mais, d’une fidélité de louve, eût donné sa vie pour les Kerviléon. Nanne était sans doute la seule personne à oser défier le propriétaire des lieux et elle ne s’en privait pas, pas plus qu’elle ne se gênait pour lui dire sa façon de penser lorsqu’un sujet la hérissait. Qu’il s’agisse de l’indifférence de ce dernier pour son fils, de son manque d’humanité pour les ouvriers, ou encore de sa rudesse envers Marie-Louise, Nanne avait le verbe haut, la réplique aussi vive qu’acerbe et un cœur d’or. Et chose curieuse, jamais Eylau de Kerviléon ne se fut risqué à la faire taire. Au contraire, il la ménageait. Son franc-parler l’amusait et il ne dédaignait pas d’engager avec elle quelques échanges bien sentis, dont le dernier mot lui échappait le plus souvent.

— Nanne, pose le plateau et retourne à tes fourneaux.

— J’y retourne de ce pas, j’y retourne. Je me demande bien qui pourrait rester près de vous et de cette fournaise. Un jour, on vous retrouvera en cendres, si vous n’y prenez garde. Ce qui me rassure, c’est que lorsque vous serez en enfer, cela ne vous changera pas beaucoup de vos forges ou de votre bureau. Laissez-moi reculer votre fauteuil, au moins. Ma poularde n’a pas besoin d’être plus cuite. Vous, vous avez la peau coriace, pas elle.

— Vas-tu me laisser, oui ?

— On y va, on y va ! Madame disait que vous aviez l’humeur chagrine, elle n’avait pas tort. Ce sera votre fourneau qui vous monte à la tête. Le chambertin que Monsieur Armand est allé chercher spécialement pour vous ne gagnera pas à être plus chambré…

Tout en parlant, Nanne avait avancé un guéridon près du fauteuil, disposé le plateau, ôté la cloche pour présenter une poularde à la crapaudine encore fumante agrémentée de pommes rissolées et d’une salade de petite chicorée des serres du Château.

— Le chambertin ?

— Oui, Monsieur, un chambertin de 1846, lui sourit-elle, en lui versant d’autorité un verre qu’elle lui tendit. C’est votre Empereur qui l’aurait aimé3.

— Tu le remportes et plus vite que ça !

Elle lui tint tête, les bras croisés sur son tablier à large devantier :

— Sûrement pas, malgré tout le respect que je dois à Monsieur, je rôtirai en enfer plutôt que de le retourner en cuisine. Il est ouvert, vous le boirez. Si c’est pas malheureux !

— Nanne, ne t’avise pas de jouer à ce petit jeu avec moi, tu y gagnerais tes huit jours…

— Vous y perdriez certainement plus que moi, Monsieur, rétorqua-t-elle avec effronterie, et vous le savez. À quoi vous sert-il de vous mettre ainsi en rage, vous ne changerez pas votre fils, pas plus qu’il ne vous changera… Hélas.

Un dernier mot qu’Eylau de Kerviléon ne releva pas, l’insolence de Nanne n’ayant pas été jusqu’à le prononcer à haute voix.

— Nanne, presse-toi, nous allons faire attendre Edmond !

— Celui-là, grand bien lui fasse ! Attendre ne lui fera pas de mal. Quand je vois ce grand escogriffe, je me demande ce qui a bien pu traverser la tête de votre grand-père pour vous dénicher un futur mari si peu… si peu…

— Si peu, quoi ? coupa Virginie en la toisant tout en essayant de dissimuler le fou rire qui la prenait. Si peu à ton goût, c’est ça ?

— Riez, riez, ce n’est pas moi qui l’aurai dans mon lit, et si je l’y avais, je m’en irais coucher ailleurs… Votre Edmond Cossec, rien que la seconde moitié de son nom donne une idée du personnage. C’est grand, c’est sec comme vent de nordet, et cela doit s’amuser seulement les jours de grands pardons ! Sûr, il doit chipoter dans son assiette comme dans son lit. Avec lui, vous dormirez tout votre soûl et ce sera bien dommage !

— Nanne, suis-je censée comprendre les horreurs que tu me chantes ? D’abord, ce n’est pas mon Edmond. Tu viens de le dire : grand-père l’a choisi. De toute façon, lui ou un autre, railla Virginie, il faut bien que j’épouse quelqu’un !

— Ça, c’est évident. Cessez de bouger, voulez-vous, ou je n’arriverai jamais à lacer cette crinoline. Celui qui a inventé cette fichue cage à oiseaux n’imaginait certainement pas les heures passées à l’enfiler !

Les dents serrées sous l’effort et la concentration, Nanne achevait de lacer les liens de toile qui retenaient le cercle le plus étroit de la structure en corolle aux agrafes du corset de Virginie. Celle-ci, plantée au beau milieu de sa chambre tendue de moire crème, jetait un œil impatient vers la cheminée, sur la pendule que survolaient deux angelots de bronze. L’imposante « cage à oiseaux » déployait toute l’envergure de ses dix cercles d’acier et se balançait au moindre mouvement de la jeune fille, ce qui augmentait considérablement l’énervement de Nanne et lui faisait rythmer sa tâche minutieuse de coups de talon excédés.

— Et croyez-vous que remuer de la sorte va nous faire aller aussi vite qu’il le faudrait ? Encore heureux que votre robe ne ressemble pas à celle de la femme du maire, j’ai entendu dire que la sienne comptait trente-deux cercles. Pas étonnant qu’un courant d’air soit venu par là pour soulever le tout… et juste à la sortie de la grand-messe encore ! Croyez-moi, elle n’en menait pas large, à montrer ses dessous. J’ose espérer pour elle qu’elle portait son indispensable4.

— Vas-tu finir avec tes bavardages, Nanne, c’est toi qui nous mettras en retard. Je dois encore enfiler la robe. M’imagines-tu me présenter au bras d’Edmond avec la cage et en corset ?

— Le pire, c’est que votre fiancé n’y verrait que du feu !

— Trop aimable ! Mais qu’a donc Edmond qui te déplaît tant ? De toute façon, tu devras t’y faire. Moi, il ne me déplaît pas. Grand-père ne m’aurait pas choisi quelqu’un qui ne me conviendrait pas.

— Si vous le dites ! Voilà, j’ai enfin terminé, ce n’est pas dommage. Allons-y pour la robe.

Une opération encore plus délicate que la précédente car elle nécessitait deux outils supplémentaires : un petit escabeau et surtout deux baguettes de bois, longues de près de trois pieds5. Nanne grimpa sur le premier en coinçant tant bien que mal sa jupe de gros drap d’une main, puis, munie de ces deux baguettes sur lesquelles elle avait enfilé la robe, elle tendit, un peu inquiète pour son équilibre, l’étrange attirail au-dessus de la tête de Virginie. Celle-ci, les deux bras levés, parvint à faufiler le haut de son corps dans la masse de tissu de fin cachemire blanc doublé d’un double jupon de linon.

Elle émergea de la tenue, rouge, en sueur, le cheveu défait, et l’humeur proche de la crise de fou rire. Nanne ne partageait guère sa gaieté et, appliquée, s’activa à déployer, tel un rideau, la jupe sur la cage tandis que le corsage légèrement décolleté s’ajustait sur le buste mince de Virginie.

— C’est une femme de chambre qu’il vous faudrait, et une jeune encore ! Je ne tiendrai pas longtemps à de tels exercices. A-t-on idée ?

— Tu l’as déjà dit. Il faut que ce soit toi qui prennes cette corvée en main, puisque maman a emmené Rose avec elle. C’est égal, je n’aurais pas boudé mon plaisir si elle m’avait proposé de l’accompagner.

— Et qui se serait occupé des derniers préparatifs pour votre mariage ? Encore moi pour sûr ! s’exclama Nanne en haussant la voix.

Virginie se fit câline :

— Tu sais bien qu’il n’y a que toi, dans cette maison, sur qui je puisse vraiment compter. Cesse de faire ta mauvaise tête. Après tout, nous sommes aussi bien toutes les deux pour décider ce qui sera le mieux pour ce jour-là.

— Oh, ne croyez pas m’entourlouper avec vos mines, riposta Nanne, faussement renfrognée.

Elle replia l’escabeau, se recula de quelques pas, ne put s’empêcher d’admirer Virginie qui, devant sa psyché, finissait d’inspecter sa tenue et ajustait les brandebourgs de son burnous bleu nuit aux revers de cachemire blanc assortis.

Virginie de Kerviléon était belle et le savait, mais Nanne avait veillé depuis le plus jeune âge de sa protégée à ce que cette beauté, voyante, ne lui monte pas à la tête. D’épais cheveux noirs jusqu’à la taille, une peau presque transparente voire bleutée aux tempes, de longs cils qui voilaient des prunelles violettes, Virginie se frayait son chemin dans l’existence à la manière d’une proue de navire, sans toutefois que l’on pût la qualifier de vaniteuse. Elle avait été élevée en grande partie par Nanne, sa mère lui préférant les mondanités et les séries6 de Compiègne. Quant à son père, brave homme faible et peu au fait de l’éducation d’une enfant, il se contentait de suivre le mouvement parisien de sa femme, trop heureux d’échapper à la noirceur du monde des forges et à la malveillance de son père.

Virginie s’était accommodée de la situation ; l’affection de Nanne avait comblé le vide de l’absence maternelle, sa truculence apportant une utile gaieté dans un environnement austère et si peu propice à l’épanouissement d’une jeune fille. L’éducation de Virginie avait été calquée sur celle de toute femme du monde en devenir ; son instruction comprenait quelques cours secondaires d’orthographe, d’anglais et d’italien, fort à la mode, des leçons de maintien, de piano, des ouvrages d’aiguille dispensés par une institutrice triée sur le volet. Une éducation uniquement destinée à servir un futur mari, à observer les règles de bienséance dans les salons et à s’y montrer à son avantage.

Virginie avait ainsi appris à exécuter convenablement une révérence, à marcher ou descendre de voiture avec élégance, dignité et un rien de coquetterie innocente. En revanche, elle ne se permettait jamais de faire mention de son état physique en public, qu’elle ait chaud, faim ou froid, et se conformait strictement aux usages stipulés par le code du savoir-vivre : pas de sourire, si ce n’est derrière l’abri salvateur d’un éventail et encore moins de fou rire bruyant en société, sachant qu’une jeune fille de bonne famille ne pouvait qu’esquisser un léger mouvement des lèvres pour traduire son contentement, les seules expressions de béatitude voire d’hilarité étant strictement réservées aux femmes mariées. Enfin, elle avait adopté chaque fois qu’il avait été nécessaire une attitude empreinte de modestie et s’en était tenue à quelque rougeur du visage lorsqu’un homme se penchait vers elle pour lui adresser la parole.

Cependant, Virginie, sous des abords convenus, n’avait rien de mièvre. Intelligente, elle avait vite compris qu’il lui fallait accepter Edmond Cossec pour mari sans rébellion mais sans résignation non plus. Elle n’avait rencontré ce futur époux qu’à deux reprises, lors d’un dîner de présentation et dès le lendemain, pour la demande officielle de sa main. Très élégant, sûr de lui, long et mince dans son habit gris perle, le regard marron sans doute un peu distant, un rien de raideur dans sa façon de lui parler, mais la situation n’incitait pas au rapprochement ni aux effusions.