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Campé, les jambes légèrement écartées sur le promontoire de schiste gris argent veiné de rouille, il contemplait le Tarn grossi par les orages de la nuit qui charriait des eaux boueuses en dessous dans la vallée. Il y aurait peut-être une sortie de champignons dans quelques jours, pensa-t-il. Son imposante silhouette se découpait sur le ciel qui roulait des nuages poussés par le vent du Sud et son regard aux reflets doux du miel des Cévennes parcourait lentement l’étendue désertique du grand Causse de l’autre côté des gorges. Il huma l’air à pleins poumons en retrouvant des senteurs bien connues. Ils avaient roulé une partie de la nuit et sitôt les bagages déchargés il était venu se réfugier là pour éviter leurs moqueries de citadines incapables de comprendre son attachement à cet endroit sauvage. Jamais il n’aurait dû les amener là, à la source de ses souvenirs ! Mais qu’est-ce qu’il lui avait pris ?
À PROPOS DE L'AUTEURE
Anne Barthel est romancière et nouvelliste. Née à Nîmes. Toujours fidèle à la réalité historique, elle envoûte les lecteurs avec des histoires passionnantes où se mêlent des personnages fictifs et réels. Une écriture claire et limpide, une intrigue vivante et rythmée et une atmosphère. L’auteur vit aujourd’hui à côté de Toulon.
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Seitenzahl: 204
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Campé, les jambes légèrement écartées sur le promontoire de schiste gris argenté veiné de rouille, il contemplait le Tarn grossi par les orages de la nuit qui charriait des eaux boueuses en dessous dans la vallée. Il y aurait peut-être une sortie de champignons dans quelques jours, pensa-t-il. Son imposante silhouette se découpait sur le ciel qui roulait des nuages poussés par le vent du Sud et son regard aux reflets doux du miel des Cévennes parcourait lentement l’étendue désertique du grand Causse de l’autre côté des gorges. Il huma l’air à pleins poumons en retrouvant des senteurs bien connues. Ils avaient roulé une partie de la nuit et sitôt les bagages déchargés il était venu se réfugier là pour éviter leurs moqueries de citadines incapables de comprendre son attachement à cet endroit sauvage. Jamais il n’aurait dû les amener là, à la source de ses souvenirs ! Mais qu’est-ce qu’il lui avait pris ?
Il était venu seul parfois, roulant toute la nuit pour entrevoir de loin au petit matin, ses enfants ou sa femme après leur divorce. Il avait découvert par hasard ce gîte au fond d’une faïsse proche de la maison familiale dont sa femme avait hérité après la mort de sa Grand-mère. Lors-que le passé se faisait trop présent, il faisait seul une escapade pour sentir à nouveau les genêts en fleurs au printemps ou contempler la houle mauve des bruyères sous le vent à la fin de l’été. Il ne dérangeait personne, ne se montrait pas, mais observait de loin que rien n’avait changé, sinon qu’il ne faisait plus partie du décor.
Tôt ce matin, ils avaient atteint le vallon où se niche la ferme transformée en gîte rural où il trouvait parfois refuge. C’était la première fois qu’il y venait accompagné et déjà il le regrettait. Elles se lançaient des plaisanteries concernant le paysan Cévenol qui les avait accueillies et dont elles avaient ignoré la main tendue crevassée et terreuse, à leur arrivée. Lâchement il avait fui et avait rejoint le promontoire les laissant à leurs critiques acerbes concernant le manque de confort, de boutiques et de voisinage. Il tourna la tête et regarda derrière lui ; il lui suffirait de monter le raidillon et il retrouverait sans peine les souvenirs des jours heureux où les enfants sur les talons et sa femme fermant la marche le suivaient comme on suit un guide. Il était loin déjà, ce temps où toute la famille retrouvait avec bonheur la vieille maison pour des vacances ou des fêtes de fin d’année.
Jamais il n’avait osé dire à sa jeune maîtresse que ce coin des Cévennes était beaucoup plus pour lui qu’un en-droit plaisant où se désintoxiquer de la pollution parisienne, et encore moins que la maison familiale riche de tant de souvenirs était cachée plus haut à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau.
À contrecœur il tourna les talons ; on ne revient pas sur son passé ! et se dirigea vers le vallon avant qu’elles ne découvrent et n’envahissent son refuge.
Il avait dû accepter que sa meilleure amie les accompagnât, seule condition qu’elle avait posée pour passer quelques jours dans ce trou perdu, loin des odeurs de la ville avec ses encombrements.
Comment lui faire comprendre ce que ces paysages et cette solitude représentaient pour lui ?
Vainement, à plusieurs reprises il avait tenté de lui faire admettre qu’avant leur liaison il avait eu une vie, toute une vie ! Elle ne voulait rien entendre, rien savoir, rien comprendre. De l’âge de sa fille aînée, elle balayait tout son passé d’un coup de cul callipyge qu’elle pensait irrésistible et du moment qu’il la désirait, tout lui semblait simple. De son côté à lui, retombé en sueur auprès d’elle, tout était beaucoup plus compliqué ! Les tensions un instant effacées par ces instants fugitifs lui donnaient une impression d’invincibilité, puis lucide, il se prenait à regretter comme aujourd’hui, le passé, et un sentiment d’échec absolu le submergeait. Enfuie, la satisfaction de plaire à une aussi jeune femme et le regard d’envie des autres hommes, qui pour quelques instants lui faisait penser que cela l’empêchait de vieillir. Il en était là de ses réflexions suivant la pente avec attention, les pierres de schiste sont glissantes après la pluie, et rejoignit le gîte songeant à l’ennui mortel du long week-end qui l’attendait et qu’il avait eu le tort d’espérer semblable à ceux du passé. Il ne pensait plus maintenant qu’à son retour à Pa-ris, incapable qu’il était de communiquer l’amour pour la terre de son enfance et la première partie de sa vie d’homme.
Enfin, elle était débarrassée de lui ! Les marronniers en fleurs embaumaient dans l’air du soir et les promeneurs flânaient sous les fenêtres de l’hôpital.
Le souffle régulier de la climatisation emplit la chambre, étouffant les bruits extérieurs qui parvinrent assourdis jusqu’à elle. Elle éprouvait une envie irrésistible d’ouvrir la fenêtre, de crier sa délivrance, attendit encore un peu, les yeux fixés sur son visage enfin détendu et serein, doutant que ce fût son dernier souffle. Le mois de juin touchait à sa fin, la nuit étoilée couvrait la grande ville au-dessus du halo fluorescent des enseignes lumineuses. Sur la colline de Montmartre en fête, un feu de la Saint-Jean léchait de ses flammes claires les cuisses blanches des filles. Leurs robes légères se soulevaient à chacun de leur saut par-dessus le brasier. Plus elles sautaient haut, plus leur chance de se marier dans l’année était grande. Elle les enviait mourant d’envie de les rejoindre. À cette idée les battements de son cœur s’accéléraient. Toutefois elle n’osa pas, un reste de pudeur l’en empêchait ! Elle devrait se montrer prudente, patienter encore quelques jours pour n’éveiller aucun soupçon !
Toute petite, à peine de la taille d’une enfant de treize ans, le haut du corps menu à la poitrine effacée d’adolescente, lorsqu’elle marchait, on ne voyait d’elle qu’un derrière charnu aux hanches larges qui contrastait avec son allure juvénile et qui attirait le regard des hommes. Elle avait aimé alors qu’il l’appelât sa Vénus Callipyge. Elle devait être raisonnable, jouer la comédie, donner le change et se lamenter encore en présence de ses amis qu’elle avait fini par séduire avec ses mines de fillette. Pendant sa maladie dont elle espérait et pour cause, l’issue fatale, elle avait discrètement soldé à son profit le compte en Suisse dont, imprudemment il lui avait confié le numéro un jour, où, lassé de ses pleurnicheries parce qu’il ne lui faisait pas confiance, elle avait réussi à force d’agaceries et de mouvements lascifs de croupe, à le faire céder. Elle possédait à présent une somme suffisamment conséquente pour assurer son avenir durant les quelques mois qui suivraient sa disparition.
Avec cet argent et la somme de l’assurance vie qu’il avait contractée à son nom elle serait à l’abri du besoin, le temps de lui trouver un remplaçant sur le retour qui, lui aussi, lorsqu’elle en aurait tiré tout le profit possible, serait abandonné ou éliminé d’une manière ou d’une autre ; elle n’était jamais à court d’idées ! Dans quelques jours elle serait libre, elle prendrait alors un amant jeune à la peau ferme et souple, au sexe assuré, et son désir assouvi, elle repartirait à la chasse à l’homme mûr.
Elle allait d’abord se donner du bon temps !
— Rien, je ne regrette rien, pensa-t-elle sans l’ombre d’un remords.
Au début de leur relation, elle avait été sincère, séduite par son charme d’homme mûr et sa situation confortable. Ignorant tout de son père, sa mère éludant toute question à son sujet elle découvrait en cet homme, le Pygmalion et le protecteur qui lui avaient toujours manqué.
Pendant quelques mois elle admira sa culture et sa finesse qui la fascinaient, elle s’en imprégnait comme une véritable éponge. Apparemment docile, souvent capricieuse elle le rendait fou de désir, le manœuvrant alors comme elle l’avait prévu. Parfois, il lui arrivait d’émettre un avis dans les conversations sans fin où lui et ses amis intellectuels refaisaient le monde, la conversation un instant suspendue, reprenait alors exactement au point où elle les avait interrompus, comme si elle n’avait rien dit, comme si elle n’existait pas. Chaque jour blessée davantage, mortifiée, elle n’en laissait rien paraître accumulant les griefs et la rancœur.
Des jours, des mois passèrent ainsi et quand elle pensa en avoir tiré le bénéfice qu’elle pouvait en espérer, c’était décidé ! Elle allait rompre.
— Fini, fini, n, i, ni ! répétait-elle les dents serrées, le regard lourd de menaces chargé de haine. Sa décision prise, elle se précipita chez sa meilleure amie, celle des bons et des mauvais jours, la complice de tous les instants, celle qui savait tout d’elle sans jamais en tirer avantage, celle qui connaissait son enfance hasardeuse de petite fille de la rue et de sa misère affective. Elle avait en elle une confiance absolue et lorsque celle-ci ouvrit la porte après son bref coup de sonnette, elle s’effondra en pleurs dans les bras amis.
— Je le plaque, cette fois-ci, je le plaque, je peux plus l’encaisser, qu’est-ce que je suis pour lui ? Je l’amuse c’est tout ! J’en ai marre de jouer à la fillette en culotte « petit bateau » et en socquettes blanches, il peut se les mettre au cul ses accessoires ! Fini j’te dis ! Fini la jupe fendue et la moue aguicheuse ! Qu’il crève !
Dans la colère elle retrouvait le langage de la rue qu’elle avait abandonné depuis quelques mois.
— Aide-moi ou je vais faire une connerie ! Y mériterait que ça, que je le bute ! Seulement, j’ai pas envie d’aller en taule ! Affectueusement son amie la guida vers le lit qui servait de canapé dans la journée, la fit asseoir, enserra ses épaules et l’attira à elle.
— Calme-toi, on va trouver une solution, ce serait trop con, tu peux pas tout lâcher comme ça ! Laisse-moi réfléchir, on va bien trouver une solution j’te dis !
Quand elle eût séché ses larmes et que le tremblement qui l’agitait eût cessé, dans un dernier hoquet elle dit :
— J’ai bien une idée, mais j’ai besoin de toi. Il faudrait m’en débarrasser, mais sans laisser de trace. Tu sais qu’il a pris une assurance-vie ? Eh ben, tant pis pour sa gueule, j’ai assez payé, il va casquer maintenant, je lui dois plus rien !
L’autre réfléchissait, et quand elle réfléchissait son front se plissait et ses yeux roux se rétrécissaient jusqu’à n’être plus que deux fentes.
— Laisse-moi un peu de temps, je vais bien finir par trouver !
Le lendemain à la première heure c’est-à-dire en fin de matinée, il fallait bien la laisser récupérer la pauvre petite ! Elle laissa sonner un long moment le téléphone et enfin, son amie, la voix ensommeillée décrocha.
— Ah, c’est toi ? Je croyais que c’était encore l’autre, il m’appelle toujours pour voir si j’ai préparé à bouffer avant de rentrer, sinon il bouffe à son boulot.
T’as réfléchi ? Alors, quelle nouvelle ?
— Fringue-toi et rapplique dare-dare. On a rendez-vous, magne-toi. J’peux pas t’en dire plus au bigophone.
A la hâte elle enleva le tee-shirt qu’elle mettait pour dormir, enfila un slip, pas besoin de soutien-gorge elle n’avait rien à mettre dedans, enfila sa minijupe préférée qui lui arrivait au ras des fesses, un petit pull moulant et par dessus, son petit manteau d’écolière aux épaules étroites qui accentuait son allure gracile, enfantine. Il pleuvait, une pluie fine et froide comme on la trouve à Londres. Elle pénétra dans la bouche de métro, midi sonnait à l’église voisine. Elle n’eut pas besoin de carillonner comme elle le faisait d’habitude, son amie ouvrit la porte dès qu’elle entendit l’ascenseur sur le palier.
— Grouille-toi, on a rendez-vous à une heure, je t’expliquerai en chemin, une copine m’a filé une adresse. Y paraît que c’est un mec super, un vrai marabout de son pays, on peut lui faire confiance.
Elle avait bien fait de mettre son petit manteau qui ne payait pas de mine, ça limiterait peut-être ses honoraires. Dans une petite rue du quartier de la Goutte d’Or, une ruelle étroite et sale où des hommes et des femmes interpellaient les passants en annonçant leurs tarifs, elles découvrirent une porte crasseuse où une plaque de cuivre rutilant comme celle d’un médecin indiquait le nom du bonhomme. La porte était entrouverte. Elles se faufilèrent l’une après l’autre dans le couloir étroit qui sentait l’urine et gravirent en silence l’escalier éclairé pauvrement par une ampoule de vingt-cinq watts qui pendait le long du mur décrépi. Sur le palier du premier, une nouvelle plaque leur indiqua qu’elles étaient arrivées. Anxieuses, elles se regardèrent une dernière fois avant d’appuyer sur la sonnette. Un jeune éphèbe imberbe à la peau couleur de bronze ouvrit et s’effaça devant elles sans leur adresser la parole, un sourire énigmatique au coin des lèvres. Elles étaient dans une petite pièce très sombre aux lourdes tentures de velours rouge qui cachaient la lumière du jour, une bougie dégageait une forte odeur d’encens. On se serait cru dans une chapelle obscure. Des coussins posés à même le sol invitaient à s’asseoir, les deux amies se regardaient intimidées. Elle, tremblait maintenant à l’idée de formuler sa demande. Elle devait être assez claire pour qu’il comprenne bien ce qu’elle voulait, sans toutefois, jamais prononcer aucun mot définitif qu’elle ne pourrait plus rattraper. Ainsi, ni lui ni elle ne prenaient le moindre risque. Quoi qu’il advienne, chacun pourrait toujours se tirer d’affaire et prétendre avoir mal compris. Un grand noir au ventre proéminent rayonnait derrière un bureau de ministre dans un boubou indigo éclatant quand le jeune éphèbe revint les chercher pour les introduire. Un anneau d’or à l’oreille gauche, aux chevilles et aux poignets, des dents en or remplaçant une dentition qui avait dû être parfaite, mais qui ne correspondait plus à la catégorie sociale actuelle du bonhomme, signaient son importance. Un vrai roi mage ! Il avait réussi à Paris et entretenait au pays par une solidarité sans faille, quatre épouses, une partie de sa tribu et dix-huit enfants. Vénéré et respecté, son retour tous les deux ans donnait lieu à de grandes fêtes au village. Avant de pénétrer dans la pièce aux tentures sombres, son amie lui avait jeté du ton autoritaire qu’elle employait parfois avec elle :
— Eh ! Surtout tu t’attendris pas hein ? Tu noircis le tableau !
Elle haussa les épaules, son amie la prenait vraiment pour une idiote ! Bien sûr qu’elle n’allait pas parler au bonhomme des yeux mordorés si doux et si bons qui posaient sur elle un regard possessif et protecteur qui l’avaient séduite au début de leur liaison.
Un regard couleur de miel de bruyère qui retenait l’attention des femmes ; jusqu’à son ex-épouse que ce regard de chien fidèle bouleversait encore, faisant naître en elle une tendresse qui persistait après vingt-cinq ans de mariage, diverses liaisons et un divorce. Dès qu’elles entrèrent dans la pièce, elle commença à renifler, cet homme lui faisait réellement peur ! Après la petite entrée en matière et pour appuyer ses dires, elle souleva sa jupette d’un air faussement pudique.
— Il me frappe vous savez, regardez, et encore, ça c’est rien !
Elle lui montrait un hématome virant au vert, occasionné par l’angle de la commode du couloir chaque fois qu’elle courait pour répondre au téléphone qui ne lui avait pas échappé après un bref coup d’œil sur ses cuisses de fillette qui ne l’intéressaient pas du tout. Il les aimait plus plantureuses ! Elle continua prenant un ton plus bas comme si quelqu’un d’autre pouvait les entendre :
— Il m’oblige même parfois à aller avec des hommes !
Et là, elle fit une pause en versant d’abondantes larmes. Elle ne se forçait même pas, cela venait tout seul tant le bonhomme l’impressionnait. Habituée à mentir elle rajouta :
— C’est une question de vie ou de mort, je n’ai plus le choix.
Maintenant elle pleurait à gros sanglots, à bout nerveusement. Lui, malin, faisait semblant de la croire.
Il avait compris.
— S’il y a réellement danger, je peux essayer, mais ce sera très, très délicat ! Sous-entendu : et très, très cher !
Elle tremblait à présent pour de bon, elle avait hâte de sortir de là, d’en finir ! Son amie, silencieuse jusque-là, conclut le marché avec le bonhomme, elle savait comment le convaincre.
— Si ça marche, y’aura cinq pour cent de tout ce qu’elle aura pour vous.
Pas impressionné du tout, le sourire d’or menaçant, on l’avait déjà grugé quelques fois, il les fixait :
— Je te préviens, si tu ne respectes pas le marché, je saurais vous trouver et elle aura le même sort que lui, compris ?
En parlant, il roulait des yeux ronds, tout blanc, un regard voilé d’aveugle destiné à les effrayer. Elle acquiesça d’un hochement de tête incapable de le regarder.
— Je ferai tout ce qu’il demande, mais maintenant, je veux sortir, vite, je t’en prie ! murmura-t-elle.
Elle avait tellement peur, cet homme lui inspirait une telle crainte qu’elle défaillait, ses jambes se dérobaient sous elle. Il insistait à présent, découvrant encore ses dents de carnassier.
— Voilà, c’est presque terminé, tu signes là et je te donne ce que tu es venue chercher.
Elle eut un mouvement de recul et fit un non énergique de la tête récupéra les petits sachets qu’il avait eu l’imprudence de déposer devant elles tant il était sûr de son coup.
Tout disparut rapidement dans la large emmanchure de son boubou. Sa meilleure amie lui serra brutalement le poignet la tirant de force vers la table où le papier était posé attendant sa signature.
— Signe idiote, s’il montre ce torchon il est aussi com-promis que toi ! Signe, ou alors on s’en va !
Elle réfléchissait à toute allure, c’était vrai, après tout que risquait-elle ? Il ne dirait jamais rien, c’était juste une garantie pour toucher sa part du magot si magot il y avait ! Il serait toujours temps d’aviser. D’un geste rageur elle attira à elle la feuille de papier où d’un ongle rose au bout d’un long doigt noir, il lui désignait l’emplacement exact réservé à la signature.
— Signe là, voilà. Tu vois, c’est simple !
Avec la complicité, la familiarité s’installait entre eux, elle avait horreur de ça ! Vite, elle ramassa les sachets qu’il avait ressortis de sa manche comme un prestidigitateur, écoutant d’une oreille distraite ses explications. De toute manière son amie, son ombre était là comme toujours dans les moments difficiles pour l’aider. Elle comptait sur elle, sûre qu’elle avait bien écouté le mode d’emploi. Elle compta la somme qu’il lui réclamait, jeta plus qu’elle ne les posa les billets sur le bureau, elle ne voulait surtout pas qu’il lui effleurât même la main et se dirigea vers la porte en pensant :
— Eh ben, il s’emmerde pas ce salaud ! Tant pis, si ça marche ça vaut le coup !
C’est à peine si elle lui dit au revoir en continuant à renifler. Dès qu’elles furent dans la rue, ses pleurs cessèrent, elle jubilait sans tout à fait croire au succès. Elle sautillait sur place regardant de temps à autre les sachets un bref instant pour ne pas se faire remarquer et, volubile, criait presque en les remettant dans sa poche :
— Ça y est, on l’a eu, il a marché !
Elle crut l’avoir dupé cette naïve, alors que pas un instant son manège ne l’avait convaincu, il en voyait telle-ment défiler ! C’était une bonne comédienne, mais pas au point de le convaincre. Tout ce qui l’intéressait, c’était de toucher son argent le plus rapidement possible et son arrivage de plantes médicinales était si frais, que l’effet serait foudroyant ! Il n’aurait pas longtemps à attendre. Si la petite savait y faire, dans deux mois elle serait libre et lui un peu plus riche. Il veillerait à ne pas la perdre de vue. Dès qu’elles eurent franchi la porte, il fit un signe de tête au jeune éphèbe qui les avait raccompagnées toujours sans un mot et qui, comme un félin discret se mit à les suivre de loin après avoir à la hâte enfilé une veste de cuir sombre qui moulait ses épaules.
En rentrant elle se fit toute douce, une vraie chatte. Lui, la regardait tendrement, ses yeux couleur de miel de bruyère la dévisageaient, il la trouva très belle et l’attira amoureusement à lui. Elle se laissa faire volontiers, sûre que cela ne durerait plus longtemps. Sa patience fut sans limites. Il pensa :
— Quelle chance j’ai ! Décidément, je n’ai aucun regret d’avoir divorcé. Vingt-cinq ans de bonheur conjugal, d’accord, mais du poulet toujours du poulet pensa-t-il trivialement en souriant, oubliant qu’il avait un jour encore proche, supplié sa femme de reprendre la vie commune lorsqu’il s’était rendu compte que l’attirance qu’il éprouvait pour la fille ne serait que passagère.
Le soir même sa maîtresse cuisina avec dévotion un carry de poisson qu’il lui avait appris à faire sans se douter qu’un jour, cela participerait à son élimination.
Très épicé ce plat supporta très bien une accommodation à sa manière ! Elle dressa une jolie table contraire-ment à son habitude, mit une belle nappe, de belles assiettes et des couverts en argent. Ce soir c’était exceptionnel ! D’ordinaire, elle jetait à la hâte les couverts et les assiettes sur la table en formica mal essuyée. Il essaya de deviner ce qu’elle fêtait ainsi, posa plusieurs questions, mais ne put rien en tirer. Elle prenait des poses lascives en le servant, le frôlant de ses fesses rebondies, tant et si bien, qu’il finit par capituler et l’attira à lui excité par ses agaceries. Elle s’esquiva les yeux pleins de promesses et au dernier moment, sans hésiter, mélangea la poudre contenue dans un sachet à la sauce dorée et parfumée. Ses mains ne tremblèrent même pas. Elle ne se mit pas à table, prétextant qu’elle était barbouillée d’avoir trop goûté le plat en le préparant. Il insista :
— Tu n’as vraiment pas faim ? C’est délicieux !
Elle faisait la fine bouche.
— Non, vraiment, je t’assure, j’ai un peu mal au cœur, et elle pensait en même temps froidement :
— Bon, ça va. Très bien, il en restera pour demain !
Dès lors, son seul problème fut de trouver dans quoi, elle allait pouvoir chaque jour, mettre la potion magique. Insouciante, à nouveau heureuse, elle souriait même, pensant à ce cher Obélix qui avait bercé son enfance. Lui, souriait de la voir ainsi. Elle n’éprouvait aucun regret, encore moins de remords ! plus tard peut-être ? ou qui sait ? peut-être n’en aurait-elle jamais ?
Régulièrement, tous les jours, elle versa sans scrupule la poudre contenue dans un des petits sachets, indifféremment, dans son café bien tassé à la fin du repas ou en apéritif dans le whisky ambré, un vieux Chivas de vingt ans d’âge, siroté à petites gorgées presque religieusement, habitude qu’il avait adoptée depuis qu’il vivait avec elle. Il disait :
— Ça fait fondre le cholestérol !
Elle redoubla d’attention et de gentillesse, guettant le moindre signe, le plus petit malaise. Tous les jours son amie venait aux nouvelles, mais rien ne laissait présager la moindre atteinte. Rien ne les rassurait, elles commençaient à penser qu’elles s’étaient fait berner, enfin, une lueur d’espoir apparut. Il commença par avoir des vertiges, puis des crampes dans les membres et des sueurs froides qui le laissaient épuisé à la fin de la journée. Elles s’affairèrent autour de lui comme des abeilles, et lui bénissait le ciel tous les jours de lui avoir donné cette adorable compagne. Son épouse aurait-elle eu le même mérite, les mêmes attentions ?
Pourtant, parfois, il en arrivait à penser qu’elle au moins, saurait quoi faire. Il la regrettait alors, elle avait toujours été si bonne, si préoccupée de son bien-être et de sa santé. S’il osait il l’appellerait pour lui demander conseil ! mais, c’est que la petite était jalouse ! elle lui faisait parfois des scènes lorsqu’elle apprenait leurs rencontres. Il avait horreur de ça ! Pourtant, il n’y tint plus, il fallait qu’il la voie ! Elle seule pourrait peut-être le rassurer. Il dut se cacher pour la rencontrer, prétextant un rendez-vous avec son banquier.
Exacte, elle l’attendait dans le petit bistrot au bord de l’eau où ils avaient coutume de se retrouver autrefois. Elle le regardait venir vers elle. Comme il avait changé ! son visage légèrement gonflé lui fit penser :
— Se serait-il mis à boire ?
Il était sur le qui-vive, jetant des regards circonspects sur les consommateurs qui les entouraient ;
C’était comique ! le mari tremblant de peur d’être sur-pris par sa maîtresse en compagnie de sa femme ! la situation était renversée, à présent elle s’en amusait. Ils ne s’étaient pas revus depuis quelques mois et elle se rendit compte à quel point ses sentiments pour lui avaient évolué. Une vague de tendresse la submergea, un peu ce que l’on ressent pour un enfant fragile et délicat. Inquiet, il attendait son verdict après lui avoir expliqué ses récents malaises pensant naïvement qu’elle allait lui donner une solution pleine de bon sens. Exactement la réponse un peu maternelle et amicale dont il avait besoin.
— Je ne sais pas moi, tu as consulté au moins ?
Elle n’était pas réellement inquiète. Il se surmenait, voilà tout !
