Le choix de Bilal - A.S. Lamarzelle - E-Book

Le choix de Bilal E-Book

A.S.Lamarzelle

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Beschreibung

Alors qu'il tenait ses rêves à portée de main, Bilal voit tout s'écrouler suite au vol d'un supermarché qui l'obligera à faire des choix décisifs.

En ce tranquille dimanche matin, Bilal savoure sa réussite : enfin riche, il tient ses rêves à portée de main.
Tandis que le quartier se réveille lentement, les conversations s'entremêlent par les fenêtres ouvertes. Entre incrédulité et admiration, la nouvelle se répand : le supermarché a été braqué.
D'abord entouré des siens et protégé par la loi du silence, Bilal est loin d'imaginer à quel point ce vol va bouleverser l'ordre des choses. Entre les victimes qui crient justice, les policiers qui se rapprochent, et la cité qui réclame son dû, le jeune homme va devoir faire des choix. Et en assumer les conséquences.
Au fil des pages, se dévoile la face cachée d'un fait divers.

Découvrez, dans les pages de ce roman à suspense, comment chaque fait divers recèle une part d'ombre bien cachée.

EXTRAIT

L’agent de sécurité était l’un des derniers à son poste de travail. Il se concentrait sur sa tâche, les yeux rivés aux écrans de contrôle qui affichaient en alternance le parking, les rayons de vente et la zone de stockage à l’arrière du magasin. Il suivait inlassablement du regard la danse aléatoire des images vaguement colorées et un peu floues.
Deux hommes avaient pourtant échappé à sa vigilance. Ils avaient traversé la réserve et se trouvaient désormais hors du champ des caméras.
Les intrus, plaqués contre le mur du couloir, étaient parfaitement silencieux. Ils portaient des cagoules et des gants. Évidemment, ils avaient chaud, étouffés par un blouson et trois couches de pantalons. Ils échangeaient parfois un bref coup d’œil pour se réconforter ; la présence de l’autre interdisait de renoncer. Ils luttaient contre la peur qui s’insinuait, déguisée en frissons douloureux ou en crampes glacées. Grâce aux cagoules, les rictus qui défiguraient leur visage restaient invisibles, préservant leur fierté. Les doigts crispés sur la crosse, ces individus tenaient fébrilement des Sig Sauer identiques à ceux utilisés par la police, sous la réserve qu’il s’agissait de copies bulgares. Même s’ils n’avaient pas l’intention de s’en servir, les pistolets étaient chargés pour parer à toute éventualité. Avec eux régnait un sentiment de puissance qui donnait l’illusion d’écarter la peur.
Ces hommes guettaient le moindre son, le plus petit mouvement. Même les odeurs étaient suspectes. Ils se taisaient, à l’affût. Le silence, pourtant témoin de leur tranquillité, pouvait à tout moment révéler une menace. Complice involontaire, il les oppressait davantage.

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Seitenzahl: 318

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Couverture et iconographie :Alain Cournoyer / alaincournoyer.com

Illustration couverture : Marion VillettePhoto de l’auteure : Charles Piétri

© L’Astre Bleu Éditions, 2019709 RD 933 – Les Leynards – 01140 [email protected]://lastrebleu-editions.fr

Collection HéliumISSN : 2497-4811

Création des versions numériques :IS Edition, via son label Libres d’écrire, Marseille.

ISBN (version papier) : 978-2-490021-05-5ISBN (version numérique) : 978-2-37692-138-7

Une tour immense se dressait à chaque coin du parking, quatre sentinelles vitrées, que les reflets de l’horizon paraient d’un féerique voile rose. Ceux qui habitaient les étages supérieurs jouissaient d’une vue somptueuse sur la ville ; dominant le jeu d’ombre et de lumière, ils devaient parfois éprouver une sensation de puissance et de liberté. Mais ce jour-là, la plupart des volets roulants restaient baissés : malgré l’heure tardive, la chaleur était difficilement supportable.

En bas, des groupes de tous âges déambulaient avec nonchalance ou discutaient tranquillement. Au pied des immeubles, des plus jeunes aux aînés, avachis sur les marches ou affalés contre les voitures, légèrement vêtus, tous bravaient la température. Des éclats de rire fusaient, recouvrant le son des djembés au loin et celui, plus proche, de bavardages feutrés. C’était le moment le plus doux de la journée, celui qui annonçait les joies de l’été, invitant à profiter de l’instant présent.

Dans le fond, entre les tours Iris et Jasmin, s’étirait un long bâtiment sombre. Sans autre ouverture que sa porte d’entrée, il subissait à toute heure les néons agressifs de ses enseignes. À l’intérieur, les quelques visiteurs du samedi soir se hâtaient. Ils avaient des gestes précis, choisissant leurs articles avec l’efficacité de l’habitude, puis se dirigeaient rapidement vers la sortie. S’ils rencontraient un voisin, ils le saluaient à peine. Si les agents de caisse oubliaient une formule de politesse, on ne leur en tenait pas rigueur. Tous avaient hâte d’en finir pour retrouver les dernières lueurs du jour.

L’agent de sécurité était l’un des derniers à son poste de travail. Il se concentrait sur sa tâche, les yeux rivés aux écrans de contrôle qui affichaient en alternance le parking, les rayons de vente et la zone de stockage à l’arrière du magasin. Il suivait inlassablement du regard la danse aléatoire des images vaguement colorées et un peu floues.

Deux hommes avaient pourtant échappé à sa vigilance. Ils avaient traversé la réserve et se trouvaient désormais hors du champ des caméras.

Les intrus, plaqués contre le mur du couloir, étaient parfaitement silencieux. Ils portaient des cagoules et des gants. Évidemment, ils avaient chaud, étouffés par un blouson et trois couches de pantalons. Ils échangeaient parfois un bref coup d’œil pour se réconforter ; la présence de l’autre interdisait de renoncer. Ils luttaient contre la peur qui s’insinuait, déguisée en frissons douloureux ou en crampes glacées. Grâce aux cagoules, les rictus qui défiguraient leur visage restaient invisibles, préservant leur fierté. Les doigts crispés sur la crosse, ces individus tenaient fébrilement des Sig Sauer identiques à ceux utilisés par la police, sous la réserve qu’il s’agissait de copies bulgares. Même s’ils n’avaient pas l’intention de s’en servir, les pistolets étaient chargés pour parer à toute éventualité. Avec eux régnait un sentiment de puissance qui donnait l’illusion d’écarter la peur.

Ces hommes guettaient le moindre son, le plus petit mouvement. Même les odeurs étaient suspectes. Ils se taisaient, à l’affût. Le silence, pourtant témoin de leur tranquillité, pouvait à tout moment révéler une menace. Complice involontaire, il les oppressait davantage.

Le plus grand peinait à contenir sa nervosité. Agitée de mouvements désordonnés, sa tête lui échappait : elle se levait vers le plafond dans une muette et fervente prière, retombait accablée sur son torse, puis se tournait vers son comparse dont le calme l’apaisait.

Ce dernier transpirait sous sa cagoule, gêné par les gouttes de sueur sur son front, mais il demeurait immobile, s’astreignant à respirer lentement, bien que son souffle se fît de plus en plus court. Régulièrement, il consultait la montre de sport à son poignet puis laissait doucement retomber son bras.

Les minutes s’écoulaient, à la fois trop courtes et trop longues dans cette attente qui précède l’irréparable. Eux-mêmes n’auraient pu dire si des pensées leur traversaient l’esprit, s’ils songeaient à leur mère, à leurs amours, à leurs rêves, ou si, tendus vers leur but, ils n’étaient plus qu’une volonté figée dans un corps raide.

Nouveau regard sur la montre. Cette fois, il était temps. La porte, verrouillée de l’intérieur, allait s’ouvrir. Ils s’accordèrent d’un geste du menton et engagèrent simultanément une munition dans le canon de leur arme.

Lorsque les deux employées sortirent de la pièce, tout s’enchaîna mécaniquement. L’un des hommes pointa son arme sur le front de la première femme. S’il l’avait observée, il aurait vu qu’elle était jeune, vingt ans maximum. Blonde et fine, elle était sans doute jolie mais la terreur déformait ses traits. Elle se mit à sangloter et, obéissant à la menace, elle s’allongea immédiatement sur le sol. Sans mesurer son audace, l’autre femme chercha à refermer la porte pour empêcher l’intrusion des braqueurs. Violemment atteinte à la tempe par la crosse d’un pistolet, elle s’effondra.

La suite fut un jeu d’enfant. Ouvrir le coffre, se saisir des sacs contenant la recette, enjamber les deux femmes, dérisoires obstacles inanimés, rejoindre en courant la sortie du personnel et monter dans la voiture. Le chauffeur, qui portait une casquette baissée jusqu’au milieu du front et des lunettes de soleil, lâcha le magazine dans lequel il était plongé pour démarrer lentement.

Le véhicule parcourut les cinq kilomètres jusqu’aux jardins ouvriers de Clancy, laissant défiler immeubles et pavillons. Il y eut bien trois ou quatre voitures, quelques vélos et une dizaine de piétons insouciants sur le trajet, mais personne ne prêta attention à la Saxo qui atteignit son but sans encombre.

Les jardins étaient déserts. Seuls la terre desséchée, quelques baraques en bois, un râteau et une pelle oubliés contre une palissade, seraient témoins de la suite. Les hommes se débarrassèrent des cagoules, gants et pantalons, désormais inutiles. Les flammes s’élevèrent, masquant l’odeur de vieille rose et de laurier. Délaissant le fascinant spectacle du feu qui effaçait leurs traces, les trois hommes se hâtèrent de prendre place à bord de la Clio garée dans un recoin du terrain bordé d’épineux et de frênes sauvages. Ils rangèrent les sacs et les armes dans la cache aménagée sous la banquette arrière et prirent la route du retour. Sur leur visage un sourire prenait naissance, mais ils restaient silencieux. Surtout, ne pas crier victoire trop vite.

À peine vingt minutes s’étaient écoulées depuis le vol. Devant les entrepôts de l’avenue Jean Jaurès, une Renault Mégane blanche leur barrait le passage. Une silhouette imposante se tenait au milieu de la chaussée, porteuse d’un jean, d’un blouson en cuir et d’un brassard orange au bras gauche.

La Clio se rangea sagement sur le bas-côté. Ses occupants retenaient leur souffle tout en s’attachant à conserver un visage souriant, gage de leur conscience tranquille. Deux policiers s’approchèrent lentement, la main à la ceinture du côté de leur pistolet de service. L’un d’eux dirigea sa lampe torche à l’intérieur de la voiture. Rassuré de constater qu’il n’y avait pas d’arme, il laissa échapper un soupir de soulagement.

D’une seule voix, les trois complices, en tee-shirt et short de sport, expliquèrent qu’ils revenaient des berges. Ils avaient passé l’après-midi à discuter au bord de la Goule et ils rentraient dîner. D’ailleurs ils n’avaient rien avalé depuis plusieurs heures et se sentaient affamés. Ils assurèrent n’avoir rien remarqué d’anormal sur leur trajet. Ils se montraient toujours très corrects avec les policiers. Les uns et les autres entretenaient des rapports d’autant plus courtois qu’ils se connaissaient très bien.

Fébriles, les agents se hâtèrent d’examiner la voiture sans rien remarquer. On s’attend à ce que les malfaiteurs s’éloignent du lieu du crime et non qu’ils y reviennent.

Dans les années soixante-dix, une quinzaine d’immeubles avaient poussé au nord des tours. L’architecte avait souhaité de la couleur mais les teintes étaient passées : le bleu, l’ocre et le rose avaient rapidement été recouverts d’une couche grise et sale. Côté sud il y avait des balcons, quelques-uns verts et fleuris, d’autres vides. La plupart servaient de débarras où l’on entassait pêle-mêle des chaises en plastique, des roues de vélo, des planches, des réfrigérateurs, des meubles cassés, des cages à perruches inutiles et des bouteilles vides. Partout, des antennes paraboliques avaient fleuri sur le béton, revendiquant une cité ouverte sur le monde.

Au pied des barres on trouvait immuablement côté nord un parking ; au sud quelques arbres et ce qui aurait dû être une pelouse. À force d’y jouer au ballon, les gamins avaient fait disparaître le moindre brin d’herbe.

Au centre de la cité, le square des Anciens Combattants, légitimement pourvu d’un toboggan, d’une balançoire et d’un bac à sable, avait failli à sa mission. Infesté d’urine, délaissé par les enfants, il était squatté par une faune gouailleuse et revendicative, souvent alcoolisée. À la place, les gosses vagabondaient librement d’un immeuble à l’autre, s’égosillant et courant de tous côtés. Des plus petits pour lesquels il s’agissait d’un labyrinthe, aux plus grands qui en avaient fait leur terrain de conquêtes amoureuses, les allées grouillaient de jeunes qui apprenaient leurs premières leçons de vie.

L’Avenir était relégué à l’ouest de la Goule. Pour rejoindre la ville, la route au bord du fleuve longeait un petit lotissement de pavillons, apparu à la place de l’ancienne décharge. Elle filait ensuite contre la zone industrielle. Après les entrepôts et la station-service, il fallait encore franchir le pont, seul trait d’union entre les deux mondes. La ligne de bus directe désenclavait la cité mais le trajet durait plus d’une demi-heure.

Dans un sens comme dans l’autre, on évitait autant que possible de faire le déplacement. Personne ne formulait la chose, mais une règle tacite s’appliquait : « chacun chez soi » ou « chacun sa place », comme on veut. On ne se mélangeait pas. Le fleuve constituait la frontière, charriant le souvenir d’un gamin qui s’était noyé, poursuivi par des policiers. Pourtant bon nageur, il avait été pris au piège des tourbillons invisibles de la Goule. Son corps froid et gorgé d’eau n’avait reparu que le lendemain. Un vol de vélo était à l’origine de sa fuite et de son saut depuis le pont.

Le drame avait ému l’opinion dans le pays entier. Les journalistes s’étaient emparés du sujet pour poser les questions nécessaires : doit-on accepter qu’un enfant meure pour un vélo ? Les policiers auraient-ils dû renoncer à leur poursuite ? Pouvaient-ils deviner l’issue tragique de cette intervention de routine ? Une commission d’enquête avait été créée. Puis oubliée. Mais à l’Avenir, l’accident avait laissé une empreinte indélébile. Les habitants avaient noyé leur douleur dans des feux de poubelles et de véhicules. C’était à qui érigerait le bûcher le plus spectaculaire à la mémoire du défunt, autant de flammes destinées à rendre plus forts les survivants en criant la puissance de leur désespoir. Les pompiers avaient été pris pour cibles. Puis les policiers.

Le feu et la colère avaient fini par s’éteindre d’eux-mêmes : une pluie providentielle s’était abattue sur la cité, étouffant les flammes et calmant les esprits. Le quartier s’était réveillé un matin les façades et les âmes noircies. Si les bâtiments avaient pu être en partie nettoyés, le fleuve montrait toujours le même visage, rappelant encore le drame, des années plus tard.

Malgré tout, pour qui osait s’y aventurer et la regarder de près, la cité révélait une vitalité singulière. De multiples origines s’y côtoyaient et on y croisait une mosaïque de couleurs, de modes, de costumes, de coiffures et de genres ; une foule bigarrée prompte à s’indigner, qui parlait fort, savait rire d’un rien et réglait ses comptes en public. La cité veillait jalousement sur ses légendes, plus ou moins glorieuses. On entendait ainsi régulièrement l’histoire de cette femme descendue dans la nuit, en robe de chambre, échevelée et hurlante, parcourant le parking pour rechercher dans chaque véhicule son mari en compagnie d’une hypothétique maîtresse. Il est difficile de dire combien de couples illégitimes furent surpris par son intervention, mais à ce jour, nul ne sait où son mari avait passé la nuit.

On trouvait normal de connaître la vie mouvementée de ses voisins. Entre les appartements, c’étaient tantôt des échanges chaleureux, tantôt des conflits, mais toujours de l’entraide. Rappelant que la vie ne se conçoit qu’animée, le bruit et l’odeur s’infiltraient sous les portes, traversaient les fines cloisons et circulaient librement dans les cages d’escaliers.

En ce dimanche matin, le quartier s’agitait gaiement. On allait se regrouper autour d’un déjeuner familial et des parfums d’anis, de menthe, d’oignon frit, de cumin et de viande grillée se mêlaient à ceux de l’asphalte chaud et de la terre sèche. Les conversations et les cris d’enfants se propageaient par les fenêtres ouvertes.

Seule incongruité, les grilles du magasin au centre du quartier étaient baissées, alors que le commerce ne fermait d’habitude qu’en début d’après-midi. Si partout on évoquait le braquage, dont la nouvelle s’était répandue dès la veille au soir, et si l’on scrutait avec intérêt les deux groupes de policiers qui procédaient à la traditionnelle enquête de voisinage, aucune inquiétude n’était perceptible. À vrai dire on se passionnait surtout pour l’habileté des auteurs. On entendait parfois une voix osant suggérer qu’ils pouvaient habiter le quartier. Les avis étaient partagés mais la plupart s’accordaient à reconnaître que ce type d’acte était souvent une criminalité de proximité. Les auteurs bénéficiaient d’une parfaite connaissance des lieux et de la loi du silence qui avait force de commandement sacré. Si l’on était choqué par le vol commis si près, à l’endroit où l’on se rendait chaque jour faire ses courses, ou par les violences exercées sur les employées, on se taisait. Il était de bon ton d’évoquer le crime avec respect et déférence.

Les médias couvraient largement l’événement. Au-delà de l’indignation communément exprimée et de la compassion manifestée pour les deux employées, les journalistes laissaient eux aussi poindre leur admiration suscitée par l’audace et le succès des braqueurs. Pour l’instant la police ne disposait d’aucune piste.

Habitué aux bruits du voisinage, Bilal se réveillait seulement, émergeant lentement d’un sommeil de plomb. Il repensa à sa soirée. La longue et minutieuse préparation, la boule dans le ventre, la fraternité dans l’attente, et pour finir, l’action. La montée d’adrénaline. L’explosion. Au début il avait cru qu’il voulait seulement faire comme tout le monde, mais il devait se rendre à l’évidence : il aimait ça. Viscéralement.

C’était vraiment du beau travail. Grandiose même. Il pourrait s’offrir le dernier iPhone, un immense écran, des fringues Hugo Boss, Armani, Klein, quoi d’autre ? Même si ses placards débordaient, Bilal ne s’y connaissait pas si bien en vêtements. Il laissa fuser une sorte de rire, un de ces gloussements ridicules qui s’échappent dans la solitude mais que l’on retient en public. Tout cela il l’avait déjà. Une marque ou une autre pour un jean, quelle importance ? Un nouvel écran, un nouveau téléphone, pourquoi pas ? Mais il pouvait faire mieux.

Cette fois, c’était sublime. Il fallait imaginer de nouveaux horizons. Pourquoi pas la Thaïlande ? Bilal ne savait pas au juste pourquoi ce pays le tentait, sans doute un vague attrait d’exotisme. Il avait lu un bouquin, l’histoire d’un type désabusé qui voulait essayer une nouvelle vie après la mort de son père. N’importe quoi le type. Il avait choisi la Thaïlande au hasard. Sur un coup de tête.

Bilal, lui, savait déjà ce qu’il voulait découvrir, des villes incroyables, mélanges de modernité et de tradition, des toits en dentelle, du riz gluant, des plats épicés, des filles brunes aux longs yeux rêveurs et de superbes paysages. Il s’aventurerait dans la jungle, visiterait probablement quelques temples et verrait sûrement des tortues. À tous les coups ça se mangeait la tortue. Là-bas, c’est sûr, il aurait une vie de nabab. Comme dans les films. Il essaya de se rappeler où il avait vu ces images d’hôtel luxueux, de baignoires immenses, de lunettes noires au bord d’une piscine. James Bond y avait forcément passé quelques jours. Oui, la Thaïlande était une bonne idée. Il s’étira de plaisir.

Une moto aussi. Il voulait une moto. Cela valait même la peine de bien faire les choses, d’abord passer le permis, et ensuite acheter la moto. Il ignorait tout de ces engins, mais le sien serait gros et puissant, noir et jaune. Ce serait bien de passer le permis avant la Thaïlande. Cela dit, ils n’étaient sans doute pas très regardants dans ce pays. Ce serait la Thaïlande d’abord. Il n’y avait qu’à attendre : surtout, ne pas tout gâcher en attirant l’attention.

Bilal sourit et, encore engourdi, il s’étira une fois de plus. Il avait passé la nuit au Noctambule où il avait joué au poker jusqu’au petit jour. Il n’avait pas gagné, mais c’était sans importance : on ne misait pas d’argent. L’endroit était une institution où l’on se retrouvait devant le bar rutilant ou sur les banquettes en moleskine bordeaux. Les tables en formica ne comptaient plus le nombre de verres et de plateaux de jeux qu’elles avaient supportés. Les miroirs qui recouvraient les murs conféraient à la pièce une ambiance kaléidoscopique difficile à supporter la première fois. Quand on s’y habituait on ne pouvait plus s’en passer.

Les sons qui pénétraient dans la chambre de Bilal, accompagnant une odeur de friture épicée, lui firent prendre conscience que la journée était bien avancée.

Il se leva lentement, jeta un coup d’œil à la chambre située en face de la sienne, dont les vêtements jetés en travers du lit et le drap défait ne le surprenaient plus. Progressant dans le couloir, il laissa sa main glisser sur les livres qui tapissaient les murs, masquant la vieille peinture jaune. Il pénétra dans la petite salle de bains sans fenêtre, indifférent au lino bleu, à la peinture blanchâtre et à la faïence ébréchée qui dénonçaient la vétusté de la pièce. Devant le miroir taché, il se sentit pleinement satisfait de son visage qui irradiait de force et de joie. Le teint mat, les cheveux bruns, un grain de beauté au coin de l’œil et le sourire charmeur, il avait un air d’aventurier. Un aventurier en Thaïlande, quoi de plus naturel ? Ses yeux noirs et ses sourcils épais lui donnaient la réputation d’avoir une grande force de caractère. Dans le fichier de la police, il était précisé qu’il mesurait un mètre soixante-quinze et qu’il était de corpulence moyenne. Bilal fit gonfler ses biceps et se sourit largement dans la glace.

Il rejoignit enfin sa mère dans la cuisine, pièce lumineuse et agréable, malgré le même lino bleu que dans la salle de bains et les carreaux blancs au mur, salis par le temps et plusieurs années de négligence. Au centre, trônait une table rectangulaire recouverte d’une toile cirée fatiguée, d’une couleur indéfinissable, supportant une salade de tomates et des œufs durs. Les senteurs d’épices qui avaient sorti Bilal de son lit provenaient d’ailleurs.

La radio diffusait un tube de Stromae que sa mère n’écoutait pas vraiment. Elle ne devait pas l’avoir entendu arriver : assise face à la fenêtre, elle n’avait pas bougé. À la vue des cheveux gris mal coiffés, du frêle dos courbé revêtu d’une légère chemise rose fripée, Bilal respira longuement, déterminé à ignorer les états d’âme de sa mère. Il était hors de question de gâcher cette journée.

Christelle se retourna, un sourire las sur les lèvres.

« Bien dormi ?

– Ça va. »

Il se servit sans attendre et commença à manger.

Alors qu’elle semblait perdue dans ses pensées, sa mère lui fit doucement part de la nouvelle dont le quartier avait bruissé toute la matinée.

« Le supermarché est fermé. »

La voix traînante de Christelle avait le don d’exaspérer Bilal. Il se contenta de lever un sourcil et elle se crut invitée à poursuivre.

« Il a été braqué. Tu es au courant ?

– Forcément.

– Il y a une femme à l’hôpital. »

Christelle osait par instants plonger ses yeux dans ceux de son fils, mais elle n’y trouvait rien. Il la regardait sans expression particulière, en mâchant avec application.

« On en parle même à la télé et à la radio.

– T’inquiète, on craint rien. C’est bon ça », conclut-il la bouche pleine en montrant les tomates.

Christelle n’insista pas. Elle n’insistait jamais. Sachant qu’elle n’avait pas rempli son rôle, elle se préservait et se punissait d’une même attitude, en restant à distance de la vie de ses fils. Fouad s’en était sorti sans elle. Bilal, c’était autre chose.

« J’ai vu la mère de Sofiane ce matin, choisit-elle de dire. Ça fait combien de temps qu’il est parti ?

– Trois mois.

– Tu as des nouvelles ?

– Pas trop. »

Bilal ne savait pas lui parler. Il n’osait même pas lui demander ce qu’elle avait fait la veille. Pendant des années, Fouad et lui avaient évité les questions, craignant en réponse un torrent de larmes. Ils avaient fini par ne plus l’interroger et l’habitude était restée. Encore meurtris, les silences et les conversations anodines leur suffisaient. Au moins, cela ne risquait pas de les blesser.

« Marie doit passer tout à l’heure », essaya encore Christelle.

Cette fois, Bilal sourit largement.

Pascal était assis sur un haut tabouret devant l’ordinateur portable qui ne le quittait jamais. Encadré de courts cheveux blonds et équipé d’une fine paire de lunettes rectangulaires posée sur un nez proéminent, son visage affichait une expression sérieuse.

Quelle chaleur ! Il se saisit du verre d’eau qui reposait sur le bar et s’accorda une pause pour embrasser la pièce du regard. Depuis que Marie s’y était installée, un joyeux désordre habillait l’appartement. Les murs étaient égayés par des photos colorées de leurs voyages, bousculant l’ordre du monde : les pyramides mayas côtoyaient leurs cousines d’Égypte ; le Gange faisait face au Danube ; l’Alhambra de Grenade rivalisait avec la Place Saint Marc de Venise. Des livres et des magazines s’entassaient sur les étagères du salon ; dans la chambre, des vêtements attendaient patiemment au sol ou sur un dossier qu’on se décide enfin à les laver, et la vaisselle sale était empilée à côté de l’évier. Marie ne rangeait pas.

Alors qu’il passait une grande partie de son temps à planifier, prévoir et économiser, Marie, d’une nature confiante et sereine, prenait la vie comme elle s’offrait. Elle était incapable de s’organiser, pouvait dépenser sans compter et haussait gaiement les épaules à chaque remarque destinée à lui faire prendre conscience de sa légèreté. Finalement ils se complétaient bien. Pascal raffolait de ses cheveux roux en pagaille et de son visage un peu étrange, parsemé de taches de rousseur, avec des petits yeux clairs, un adorable nez retroussé et un sourire asymétrique entre deux fossettes désarmantes.

Pour le moment, Marie devait courir dans les étages, passant d’un appartement à l’autre. Il l’imaginait s’enquérir de la santé de l’un, échanger une recette avec l’autre, offrir ses services, proposer de s’occuper d’une course, se charger de nouvelles qu’elle répandrait plus loin ou rédiger un courrier.

S’il n’avait pas eu autant de travail, Pascal l’aurait volontiers retenue quand elle avait quitté l’appartement, délicieusement vêtue de cette robe bleue à fines bretelles. Elle l’enfilait telle une seconde peau au début de l’été avec, pour tout bijou, un discret anneau en argent qu’il lui avait offert pendant leur voyage en Inde. Il s’agissait de la seule bague qu’elle n’avait pas encore perdue ; il faut dire qu’elle ne la quittait jamais.

Réalisant qu’il s’était laissé distraire par ses pensées, Pascal se reprit et se concentra, en espérant que Marie ne reviendrait pas avant qu’il ait terminé. Il en avait encore au moins pour deux heures.

Évidemment, Marie rentra bien trop tôt. Essoufflée, elle déposa ses cadeaux dans la cuisine, des pâtisseries au miel, une mangue bien mûre qui venait de traverser l’océan et un pot de gelée de framboises. Il craignit un instant qu’elle se mette à lui raconter tout ce qu’elle avait appris au cours de ses visites, mais heureusement, elle n’avait pas terminé.

« Je vais voir Christelle et Bilal. Tu viens avec moi ? »

Il secoua la tête avec impuissance.

« Je n’ai pas fini. »

Pascal travaillait toujours sur plusieurs projets, à croire qu’il n’en avait jamais assez. Une sorte de boulimie inquiète, un peu déconcertante.

Marie se faufila devant lui pour l’empêcher d’accéder à son clavier. Après un rapide coup d’œil à l’écran, elle manifesta d’une moue son complet désintérêt, se blottit contre lui, glissa ses mains sous son tee-shirt et lui caressa doucement le dos.

Alors qu’il penchait la tête vers elle, prêt à s’abandonner, elle se dégagea et s’enfuit en riant.

Bilal regarda la montre de sport à son poignet, seul accessoire de la veille qu’il avait conservé. Il était encore trop tôt pour retrouver les autres. Rafraîchi par une longue douche, conforté dans son bonheur par un nouveau passage devant le miroir, il savourait l’instant, allongé sur son lit. Après les fébriles préparatifs et la tension du braquage, il était bon de ne rien faire.

Marie occupait avec Pascal l’appartement au-dessus du sien. Il avait fait leur connaissance au moment des travaux. Intrigué par les bruits répétés et par le remue-ménage inhabituel dans les escaliers, poussé par l’agacement autant que par la curiosité, il était allé voir de quoi il retournait.

Alors qu’il allait exiger des excuses pour son sommeil troublé, il était tombé sous le charme. On avait fait les présentations : Marie, Pascal, Mehdi, Anne, Franck, Meriem et Christophe qui travaillaient en riant, couverts de peinture et de poussière.

Avant d’avoir pu y réfléchir, Bilal avait proposé son aide, se découvrant un talent inattendu pour décoller le papier peint, passer de l’enduit et peindre proprement. Il avait dû reconnaître que les travaux en valaient la peine. Alors que l’appartement était conçu sur le même modèle que le sien, la disparition des cloisons entre le salon, la cuisine et le couloir créait une incroyable impression d’espace. La décoration aussi lui plaisait, en particulier les murs blancs, le parquet, les plantes et les photos des quatre coins du monde. Marie et Pascal disaient avoir voyagé dans tous ces endroits. Bilal, lui, n’était allé nulle part.

Un jour, il leur parlerait de la Thaïlande. Mais ce serait pour plus tard. Pour l’instant, il n’avait pas envie de partager son idée, qu’il gardait jalousement secrète.

Que feraient Hakim et Greg avec leur part ? À coup sûr, Greg flamberait : une belle bagnole, des sorties branchées et des vacances dans des hôtels qui avaient la classe. Pour Hakim, c’était plus dur à deviner. Y avait-il une chose qui puisse le satisfaire ? Hakim restait une énigme. Bilal se rappela la peur de son compagnon, la veille dans le couloir. Hakim n’en avait rien dit, mais son corps avait parlé pour lui. Pourtant, comme à chaque fois, il était allé au bout sans flancher.

Ses potes. Sans eux, il n’était rien. Ils avaient grandi et survécu ensemble. Au moment des émeutes, Greg et lui avaient douze ans, Hakim quinze. Ils avaient lancé leurs premières pierres contre les policiers et avaient incendié des poubelles, gestes initiatiques qui les avaient soudés d’une inébranlable fraternité. La noyade du gamin avait au moins servi à cela.

Ils avaient ensuite partagé de longues journées, posés sur les bancs au pied des barres, bu leurs premières bières, fumé leurs premiers pétards. Très vite, le besoin d’argent s’était fait sentir : il était temps d’imiter les plus grands, dont les récits permettaient de rêver. Ceux qui, auréolés de richesses, vraies ou fausses mais toujours exhibées, étaient des héros.

Bilal avait réellement commencé sa carrière à seize ans, entraîné par d’autres qui avaient déjà, au même âge, une solide expérience. Après les autoradios, il y avait eu les camionnettes dans la zone industrielle. On trouvait facilement dans le quartier des gens prêts à acheter de l’outillage d’occasion. À l’époque déjà, Hakim et Greg l’accompagnaient. Sofiane était l’exception. Il avait eu son bac et n’avait jamais volé. Il acceptait seulement que les autres lui paient ses sorties : puisqu’il passait ses journées au lycée, il n’avait pas d’argent. Les choses s’étaient maintenant inversées : ses amis lui devaient beaucoup.

Des voix féminines résonnèrent dans le couloir. Bilal se hâta de quitter sa chambre, prenant tout juste le temps de s’arrêter quelques secondes dans la salle de bains et de gonfler ses biceps devant le miroir, en relevant un sourcil.

Christelle avait ouvert la porte, un livre de poche corné à la main. Malgré le beau temps, elle passait sa journée dans le silence de son appartement, à méditer et à lire. Les deux femmes s’embrassèrent chaleureusement. Marie était l’une des rares personnes qui osait demander à Christelle comment elle allait.

« Plutôt bien », mentit l’intéressée, de sa voix de vieille sage, rauque et chaleureuse, qui avait séduit Marie dès leur première rencontre.

Sans voir le pli d’inquiétude qui barrait le front de sa voisine, la jeune femme enchaîna aussitôt sur la nouvelle du jour.

« Les gens ne parlent que du braquage. Ce que je trouve dingue, c’est que personne ne paraît choqué. »

Christelle alluma une cigarette avec une moue impuissante. C’était la première fois que le supermarché se faisait braquer, mais la réaction des gens était la même que pour un cambriolage ou un incendie. Une sorte de fatalisme résigné.

« Que veux-tu, Marie ? On est désarmé face à ce type d’évènement. Comme on ne peut pas lutter, autant l’accepter. Est-ce qu’on sait qui a fait ça ? »

Quel que soit le crime, on ne parlait jamais des auteurs. Christelle connaissait la règle et Marie fut surprise par sa question. Elle se contenta de secouer la tête : elle n’avait rien entendu à ce sujet. Elle chancela un peu et s’assit sur le canapé. Christelle ne fermait pas les stores, laissant les rayons du soleil envahir le salon. La chaleur était pesante.

Bilal les rejoignit et la conversation prit une autre tournure.

« Tu es venue sans Pascal ?

– Il est resté devant son ordinateur.

– Il est malade ton mec. On est dimanche. »

Marie éclata de rire.

« Et toi, Bilal, tu vas travailler un jour ?

– Tu sais bien qu’il n’y a pas de boulot pour les arabes de l’Avenir.

– Tu exagères ! Regarde ton frère, il bosse, lui. Et puis j’ai un truc pour toi : tu te souviens d’Éric qui était avec nous pendant les travaux ? »

Bilal secoua la tête. Celui-là, il ne s’en souvenait pas.

« Son oncle a besoin de quelqu’un pour des chantiers et Éric a pensé à toi. Ça t’intéresse ? »

Bilal se rappela alors vaguement ce garçon qu’il avait totalement effacé de sa mémoire, un type sans intérêt avec un tee-shirt Superman. À moins que ce soit la perspective qu’il ait pensé à le faire travailler qui le lui rende aussi peu sympathique.

« Non merci. C’est les vacances. »

Christelle parvint à ne pas réagir. Elle avait renoncé depuis longtemps à soupirer ou à lever les yeux au ciel. Marie, elle, manifesta sa déception.

« C’est dommage. Je ne sais pas si la proposition tiendra encore après l’été.

– Ce risque-là, je veux bien le prendre. »

Christelle avait quitté le salon sans un mot. Marie n’insista pas. Elle s’étonnait de cet étrange couple formé par Bilal et sa mère : elle-même ne pouvait imaginer vivre encore chez ses parents.

« Pascal serait content de te voir. Peux-tu venir ce soir ?

– Ce soir, non, je ne peux pas.

– Demain ? »

Le lendemain c’était possible.

Bilal sortit de l’appartement derrière elle en respirant son parfum, une légère odeur de vanille. Il lui jeta un dernier regard tandis qu’elle montait l’escalier, puis il descendit de son côté.

Sans se hâter, Bilal marcha jusqu’à l’esplanade avantageusement baptisée « Place des Droits de l’Homme », devant le petit centre marchand qui regroupait le supermarché, le salon de coiffure, la boulangerie, la pharmacie et la laverie. Toutes sortes de gens y convergeaient chaque jour, quelques travailleurs, des acheteurs, des flâneurs, des chômeurs, des trafiquants, des beaux parleurs, ou encore des danseurs de hip-hop avec leurs appareils qui délivraient autant de grésillements que de notes de musique. Même le dimanche après-midi, il y avait foule, alors que seul était ouvert le café, dont l’enseigne affichait étrangement, de jour comme de nuit, « le Noctambule ».

Dans ce secteur, les plus jeunes s’essayaient au vol à l’étalage, au vol à la tire et à la vente de cannabis. La zone concentrait l’essentiel des échanges humains et marchands du quartier. Aimée et convoitée, elle suscitait des désirs irrépressibles.

Juchés sur le dossier de leur banc, face au supermarché, les pieds ancrés sur l’assise et les jambes écartées, Hakim, Greg et Bilal tiraient sur leur cigarette, narguant le pitoyable rideau de fer baissé. Leur nonchalance affichée masquait parfaitement l’attention qu’ils portaient à tout ce qui les entourait. Ils ne voyaient aucun policier. En cette fin d’après-midi, les investigations devaient être finies.

« C’est la classe, répétait Grégory.

– On a fait fort, acquiesça Hakim.

– Attention les mecs, pas question de flamber. Faut rester discret.

– T’inquiète Bilal. Vas-y, lâche-toi un peu. Profite !

– C’est le meilleur moment, quand t’imagines tout ce que tu vas pouvoir faire avec le blé, reprit Hakim.

– Eh, Bilal, tu dis rien ? »

Greg le poussait du coude et Hakim le regardait avec curiosité. Bilal ne voulut pas parler de la Thaïlande. Ni de la moto.

« Je pense à Sofiane. »

Sofiane était parti. Il avait monté un restaurant avec son oncle en Tunisie. Avant son départ, une immense fête avait été organisée dans le quartier pour célébrer ce qui apparaissait d’emblée comme une réussite. Avoir des projets ou même des envies n’était pas à la portée de tous. Sofiane était cité en exemple dans les familles ; il était devenu le modèle auquel les enfants devaient se conformer pour plaire à leur mère. Celles-ci, dévorées d’admiration, ignoraient qu’avant son départ, il avait tenu à rendre service à ses amis, leur prêtant pour quelques heures une clé à laquelle il avait eu accès.

Sur l’esplanade, des groupes se formaient puis se délitaient, majoritairement composés d’individus défavorablement connus des services de police, selon la formule consacrée. Souvent quelqu’un venait les saluer. Bilal, Hakim et Greg échangeaient quelques mots avec tous, écourtant seulement la discussion avec les dealers.

À l’Avenir, la drogue était un fléau que la police n’arrivait pas à endiguer. Quand un trafiquant était enfin incarcéré, un autre prenait sa place, en général celui-là même qui avait donné les preuves pour le faire tomber. Maintenant que le produit circulait largement, les vendeurs distingués des débuts, montés en grade dans la pyramide du trafic, avaient laissé leur place à d’autres, nettement moins avenants.

À quelques mètres d’eux, Joël, entouré d’une petite garde rapprochée de trois hommes, commençait son activité. Son manège était évident : dès qu’un nouveau venu s’approchait, il le saluait en tendant une main qui recueillait les billets, puis en un tour de passe-passe, les remplaçait par un petit paquet brun. Il ne cherchait même pas à être discret et les transactions étaient nombreuses ; la journée serait rentable. Quand Joël les salua d’un signe de main, ils répondirent d’un vague geste de la tête puis s’éloignèrent rapidement.

À l’hôtel de police, le capitaine Lelorrain, était entouré de son équipe qui l’avait rejoint bien qu’on fût dimanche. Le groupe, chargé des enquêtes en matière d’homicides et de vols avec arme, avait vu ses effectifs se réduire drastiquement au cours des derniers mois. Autour du capitaine, il ne restait plus que Thierry, la quarantaine flatteuse, un ancien de la brigade des stupéfiants, Magali, une grande brune, efficace et nerveuse, toujours élégante malgré ses ongles rongés jusqu’au sang, Idriss, excellent procédurier, et Théodore, le benjamin, sorti major de sa promotion de gardiens de la paix, qui avait bénéficié du privilège de choisir son affectation.

À quarante-huit ans, Frédéric Lelorrain était un homme tout en rondeurs, au teint hâlé et aux tempes déjà grisonnantes. Flegmatique et peu soucieux de son apparence, il avait le geste lent et l’élocution imprécise, donnant à ceux qui le rencontraient pour la première fois, l’impression trompeuse d’un caractère indécis.

Le capitaine regardait ses hommes tout en secouant la tête : il y avait bien une femme dans l’équipe, mais pour lui, cela ne faisait pas de différence. Par la force de l’habitude, tous les quatre étaient « ses hommes ». Ce dimanche, une fois de plus, ils étaient venus à son appel, animés de la volonté d’identifier les malfaiteurs au plus vite pour les empêcher de récidiver.

Frédéric Lelorrain appréciait particulièrement son groupe qui mettait autant d’acharnement à confondre les auteurs principaux qu’à rechercher les complices, les receleurs, et tous ceux qui se risquaient à faire pression sur les témoins ou à fausser d’une manière ou d’une autre la recherche des preuves. Comme lui, tous travaillaient beaucoup, sans compter les heures supplémentaires. Souvent ils décevaient leurs proches qui passaient de longues heures angoissées à attendre leur retour à la maison, plusieurs fois différé.

Combien de soirées entre amis et de repas familiaux avaient-ils manqués ? Combien de départs en vacances avaient-ils repoussés ? Ils n’auraient su le dire. S’ils avaient compté, ils auraient sans doute renoncé à cet engagement excessif. Indéterminées, ces heures volées à leur vie privée étaient acceptables ; mesurées, elles seraient devenues insupportables.