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Née en 1915, la belle Charlotte traversera ce vingtième siècle bouleversé par des événements familiaux tragiques et par les conséquences désastreuses de l'invasion de la France, par l'armée allemande, suite à la déclaration de la guerre en 1939. Après la fin des hostilités, le destin lui réservera encore d'autres surprises...
Dans sa quête du bonheur, elle devra affronter ses démons, dans un monde hypocrite, plombé par les tabous et la bien-pensance. Au milieu du chaos, trouvera-t-elle les forces nécessaires pour se reconstruire, après les drames, en se libérant du joug de la morale ? Parviendra-t-elle à échapper à la perfidie d'une société dans laquelle l'amour peut conduire à la haine et à une vengeance implacable ?
Histoire de famille qui traverse la Grande Histoire, où la logique du cœur s’oppose aux conventions comme la complexité d’apprendre à enfin devenir soi-même.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Professeur de français retraité,
Claude Navarret est un amoureux des mots qui a écrit de nombreux poèmes, des pamphlets et des fables. Il est né et vit dans le Sud-Ouest de la France. Son roman, "Le clos des cèdres et ses secrets", est le fruit d'une lente germination dans une imagination fertile qui refusait de rester en jachère.
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Seitenzahl: 409
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Claude NAVARRET
Le Clos des Cèdres
et ses secrets
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-250-5ISBN Numérique : 978-2-38157-251-2
Dépôt légal : 2022
© Libre2Lire, 2022
1. Les funérailles de Charlotte
Ce 23 novembre 1985, dans l’église Saint-Jacques, au cours d’une messe solennelle, magnifiée par les envolées des orgues, le vieux curé rendit un vibrant hommage à feue Charlotte Beaupré, en soulignant que sa foi avait aidé la vieille dame à faire face à sa longue maladie.
Dans l’assistance recueillie, on voyait des visages graves. Une femme, toute de noir vêtue, se leva du premier rang des perdants et lut, avec une grande émotion, un poème relatif au don de soi. Un ancien Résistant rappela la participation active de Charlotte dans la lutte clandestine contre l’occupant, pendant la Seconde Guerre mondiale. Quelques impatients dansaient d’un pied sur l’autre, lors des stations debout, en émettant un soupir étouffé quand un signal du prêtre les invitait à se rasseoir. D’autres, légèrement enivrés par les vapeurs d’encens, semblaient enveloppés d’un voile de pureté et levaient les yeux vers le ciel. Lorsque le beau cercueil de chêne, orné de bronze, porté par les préposés des pompes funèbres, déambula dans l’allée centrale, vers la sortie, on entendit quelques sanglots, des nez que l’on mouchait. On vit des yeux rougis, des visages attristés, des traits fatigués. Cependant, parmi tous ces gens, qui connaissait vraiment le parcours semé d’embûches de Charlotte, une femme altruiste, belle et convoitée tout le long de sa vie ? Dehors, sur le parvis, peut-être à cause de l’air vif, malgré un ciel radieux, des voix commencèrent à s’élever, tandis que démarrait le luxueux corbillard, paré de belles gerbes fleuries, preuves ostentatoires d’un grand chagrin ou du rang social de généreux donateurs.
La place se vida ensuite, les uns regagnant leur foyer, les autres se dirigeant vers le cimetière pour conduire la défunte à sa dernière demeure, pendant que des mécréants se retrouveraient au bistro du coin, pour des commentaires pas forcément bienveillants. Le cercueil fut descendu dans le mausolée béant, à côté d’autres, ternis par les années, témoins silencieux du passé.
Il avait été décidé, comme c’est souvent l’usage, de réunir à la maison de la disparue, des parents, des amis et des voisins.
La maison, une imposante bâtisse, aux volets blancs, baptisée « le clos des cèdres », était nichée au milieu d’un grand jardin, blottie derrière de grands cèdres et des haies colorées qui la dérobaient à la vue depuis l’impasse au fond de laquelle elle avait été bâtie.
Sitôt franchie la lourde grille ouvragée, après avoir marché sur la large allée gravillonnée, à une vingtaine de mètres, une énorme rocaille fleurie la masquait et il fallait d’abord contourner ce monument, d’où jaillissait une cascade, pour l’apercevoir enfin : pas de fioritures baroques mais des lignes pures, des encadrements de pierre, des façades lumineuses, un perron majestueux. Le hall d’entrée, très haut, s’ornait d’un bel escalier courbe, en chêne, à la rampe sculptée. Ici, tout respirait le luxe d’un passé triomphant qui pouvait impressionner le visiteur.
Quelques souvenirs d’enfance remontaient des profondeurs de la mémoire, des visions joyeuses de gamins virevoltant dans le parc, en criant, ou se poussant sur la balançoire, la cabane perchée au creux des plus grosses branches du vieux chêne, hélas déraciné par une violente tempête. Tout cela paraissait si loin. Faudrait-il encore gravir les marches, à pas feutrés, afin que les parents n’entendent pas grimper les petits diables jusqu’au grenier, à la recherche de quelque trésor caché ? Que d’images de joie, de peine, de drames revenaient soudain ! Pouvait-on oublier les déchirements, les regrets ? Quelle fée, surgie du néant, pourrait cicatriser les plaies et raviver des liens qu’on croyait éternels ? Le temps fragilise la mémoire. Il ravage la jeunesse du corps et de l’esprit et obscurcit la vieillesse.
Un notaire avait fait bâtir cette maison à la fin du dix-neuvième siècle, dans le style de certaines villas de villégiature de la côte atlantique, sur une grande parcelle boisée, proche de la Dordogne, en bordure de la ville. Une dizaine d’années après sa mort, Pierre-Henri Beaupré acheta la propriété et s’y installa en 1946, avec Charlotte qu’il venait d’épouser. Ils y firent installer le chauffage central, une salle de bains et des toilettes, à chaque étage. Les murs furent habillés de boiseries en chêne clair. Les plafonds reçurent de nouvelles moulures et rosaces de staff. Les meubles, de belle facture, garnirent petit à petit les nombreuses pièces de la demeure. Le parc s’enrichit de nouvelles essences, d’un jardin d’hiver, adossé au mur ouest, et d’un petit kiosque, joli belvédère d’où l’on pouvait admirer la rivière. Malgré quelques outrages du temps, avec ses murs ocrés, ses hautes fenêtres à petits bois, sa couverture de petites tuiles plates, épousant les formes des pignons et des lucarnes, ses cheminées plantureuses, coiffées de chapeaux ouvragés en terre cuite, ses encadrements de pierre, ses volets blancs, son perron aux colonnes de marbre gris, surmonté d’une rotonde, cette bâtisse avait fière allure.
Jusqu’au décès de son mari, la maîtresse des lieux menait un train de vie très confortable, avec du personnel de maison à disposition. Pierre-Henri s’absentait souvent, parfois même plusieurs jours, voire plusieurs semaines, afin de visiter les producteurs, de démarcher de nouveaux clients, de participer à différents salons et foires, dans toute la France ou à l’étranger. Il ne voulait pas que Charlotte s’épuisât dans les tâches du quotidien. La vie de famille avait dû s’organiser différemment pour pallier les absences de Pierre-Henri. Les enfants et leur mère en avaient souffert mais pouvait-il en être autrement ?
Le veuvage obligea Charlotte à réduire ses dépenses de personnel, à s’investir dans les affaires de la maison et de l’entreprise. Elle fit appel aux services d’Henriette, une voisine, pour le ménage et un peu de cuisine, en remplacement de la vieille bonne, partie en retraite et ceux de Joseph, à ses moments libres, à son gré, pour le jardin.
2. La famille réunie
La collation, préparée par Ingrid et Henriette, se présentait sous la forme d’un buffet, dressé sur la longue table de la salle à manger, autour de laquelle se retrouvèrent une trentaine d’adultes et quelques enfants. La plupart d’entre eux connaissaient bien la maison mais quelques-uns semblaient la découvrir : ils observaient les détails de la pièce, le mobilier massif, de style Louis XIII, en chêne foncé, un énorme bahut aux panneaux ciselés, des chaises recouvertes de velours doré qui contrastaient avec d’autres sièges disparates, ajoutés pour la circonstance. Les murs blancs se paraient de toiles, de canevas, de tapisseries d’Aubusson, représentant, ici une scène de chasse, là un paysage campagnard. Des bibelots de porcelaine et des étains ornaient le dessus d’un argentier. Des moulures et une belle rosace de staff, de laquelle descendait un énorme lustre en bronze, conféraient, à cette salle, une ambiance de sérénité et de gravité. Le salon attenant, largement ouvert, laissait voir une grande cheminée aux jambages de pierre blanche, pouvant accueillir de longues bûches, sur des hauts chenets en fer forgé. Contre les murs, plaqués de panneaux de bois ouvragés, étaient adossés quelques fauteuils et un canapé, couverts d’un cuir marron, craquelé, patiné par les ans. Un tapis usé, aux couleurs fanées, protégeait le parquet ciré, sous une table basse.
Les conversations s’engagèrent et le ton monta. Quelques rires vinrent, de temps en temps, apporter un peu plus de chaleur. Chacun picorait dans les plats, des crudités, des charcuteries, des portions de pizzas, de quiches, du fromage. Julien, le deuxième fils de Charlotte, servit du vin du terroir, aidé de son frère aîné, Paul. Julien leva son verre pour saluer la mémoire de leur mère : « à Charlotte, à toi, maman que nous n’oublierons jamais ! » Tous portèrent ce toast dans un même élan. Ingrid semblait particulièrement affectée et ne put retenir ses larmes.
Henriette, Joseph et Ingrid s’assurèrent que les plus jeunes mangeaient bien, assis sur le tapis, autour de la table basse. Les cousins et Philippe, le petit fils d’Henriette, s’entendaient bien. Certains se découvraient, ou se retrouvaient, après plusieurs années de séparation. Partageraient-ils, un jour, comme leurs parents, autrefois, les rires, les joies, les secrets, les peines ?
Maud, la sœur cadette de Paul et Julien, les rejoignit. Directrice adjointe d’une maison d’édition, trente-quatre ans, très jolie, avec de beaux cheveux noirs coupés en carré court, les yeux verts, la peau délicate, légèrement hâlée, un large sourire imprimé sur des lèvres pulpeuses, une silhouette gracieuse, elle rayonnait, inspirant la sympathie, voire la convoitise. Elle avait divorcé, quelques années auparavant, de Xavier, le père de Julie, sa fille, aujourd’hui âgée de treize ans. Cette dernière avait hérité le blond vénitien de ses longs cheveux et les yeux d’émeraude de sa maman. Julie devait faire fondre les garçons. Quand Maud apparut dans le salon, Julie se leva et se précipita pour l’enlacer. Leur complicité sautait aux yeux. Elle s’était attachée profondément à sa maman depuis le départ, vers la capitale, de son père qu’elle voyait seulement pendant les vacances scolaires. Petit à petit, elle s’était sentie moins proche de lui, surtout depuis qu’il vivait avec une autre femme, malgré la gentillesse et l’affection que lui témoignait cette dernière.
Maud questionna sa nièce et ses neveux sur leurs études, leurs passions, leurs souhaits et chacun se livra à cette nouvelle confidente, attentive et gaie. Ils avaient tous entendu parler de Maud et de Julie mais ils les connaissaient peu. Jacques, le fils aîné de Paul, dit à sa mère :
Philippe, un adolescent au physique agréable, avait écouté la conversation, d’une oreille distraite car son attention se concentrait surtout sur Julie qu’il ne cessait de regarder. Elle fit semblant de ne pas le remarquer mais une lueur, dans ses yeux, trahissait un certain intérêt. Les adultes ayant regagné la salle à manger, Ingrid déposa un plat de poulet froid, accompagné de mayonnaise, sur la table basse, autour de laquelle les jeunes reprirent place. Louise et Bénédicte, la compagne de Julien, firent également le service dans la salle à manger. Bénédicte paraissait plus jeune que Julien. Plutôt jolie, elle pouvait avoir trente ans. Discrète, elle s’activait néanmoins auprès des plus jeunes enfants, soucieuse de leur bien-être.
Dans les yeux de Louise, une femme menue, discrète, on lisait de la tristesse. Elle se mouvait furtivement, un peu comme par souci de ne déranger personne. Elle revint s’asseoir à côté de son époux, Paul, la quarantaine, solidement bâti, l’air sévère. Pour concrétiser ses ambitions et satisfaire son sens de la justice, après de brillantes études de droit, Paul opta pour une carrière dans la magistrature. Il gravit les marches du palais pour devenir juge, au tribunal de Bordeaux.
la rougeur du visage de Julien, à peine plus jeune que son frère, laissait supposer quelques excès de table, voire de boissons. Après la disparition de sa femme, il s'était installé, pour un meilleur confort, dans un bel appartement, proche des Caves du Périgord. Bénédicte, sa compagne, depuis deux ans, vivait avec lui. Elle venait rarement chez Charlotte. Julien gérait l’entreprise depuis que sa mère lui en avait laissé la direction, une dizaine d’années auparavant. Le vin assurait la prospérité de la famille, depuis plusieurs générations, dans la région de Bergerac. Ce négoce s’appuyait sur des vins mieux élevés désormais, par des producteurs plus soucieux de la qualité et offrait encore des perspectives encourageantes pour l’avenir. Julien rencontra Bénédicte lors d’une soirée, chez des amis. Il n’y eut pas de coup de foudre mais petit à petit, ils s’habituèrent l’un à l’autre, puis il se décida un jour à l’installer chez lui. En approchant de la quarantaine, un homme craint peut-être de vieillir seul. Il prend souvent de mauvaises habitudes, devient très égoïste. Il a perdu la plupart de ses copains qui se sont mariés, sont devenus papas et n’ont plus le foot, le tennis ou le vélo, comme centre principal d’intérêt.
Corentin, le fils de Louis était venu, seul, de Bordeaux, son épouse n’ayant pu se libérer, pour rendre hommage à Charlotte. Sa sœur, Bérengère, était descendue, spécialement, de Paris, par le train. Ils étaient, tous les deux, reconnaissants envers Charlotte et sa famille d’avoir illuminé les dernières années de vie de leur père. Plus âgés que les enfants de Charlotte, ils se retrouvaient pourtant avec plaisir, de temps en temps, au clos des cèdres ou à La Caillassière, leur petit château viticole. Jean-Yves, le maître de chai, selon les dernières volontés de Louis, avait continué de gérer le domaine mais, à sa mort, les enfants durent vendre la propriété. Bérengère, travaillant dans la mode, vivait à Paris. Quant à Corentin, il avait établi son cabinet d’architecte à Bordeaux où il habitait, avec son épouse et leurs deux enfants.
3. Ingrid
Ingrid, vêtue de noir, au visage doux et avenant, proche de la cinquantaine, était encore assez jolie. Quelques années après la mort, en Algérie, du garçon qu’elle fréquentait, elle se maria, à vingt-sept ans, avec un veuf, sans enfant, de dix ans son aîné, receveur de la poste, de son état. Ils se connurent au guichet, lui de l’autre côté de la vitre, percée d’une petite ouverture au travers de laquelle leurs mains se frôlèrent, par l’entremise d’une lettre recommandée. Ils habitèrent dans une petite maison, à quelques rues du clos. Leur union ne donna, hélas, aucun fruit. Il se rendait au bureau en vélo, elle de même, vers la boutique de mercerie que Charlotte et son parrain lui avaient achetée. Malheureusement, un soir de novembre, en 1967, aveuglé par la pluie glaciale et cinglante, déséquilibré par une violente rafale de vent, il ne put éviter une voiture qui fonçait sur lui. Inquiète de ne pas le voir rentrer à l’heure habituelle, lorsque le téléphone sonna, elle tressaillit, pressentant une terrible nouvelle. La voix hésitante d’un gendarme l’informa que son mari avait eu un accident et qu’il avait été transporté à l’hôpital de Bordeaux. Après plusieurs heures d’angoisse, le service des urgences qu’elle rappela lui asséna l’horrible vérité : « votre mari n’a pas survécu à ses blessures, malgré tous les efforts de l’équipe chirurgicale ».
Après l’enterrement, Charlotte proposa à Ingrid de revenir habiter au clos des cèdres et de s’occuper de la partie administrative de l’entreprise, après une formation à ses côtés. Ingrid accepta de bon cœur cette offre, d’une part parce qu’elle adorait Charlotte et d’autre part parce qu’elle ne se voyait pas vivre seule, dans sa maison devenue sinistre. Préférant travailler avec Charlotte, elle décida de céder la gérance de sa boutique à une amie de l’école. Henriette, la voisine de Charlotte qui rendait de nombreux services au clos, en fut ravie, ainsi que Joseph, son mari qui consacrait davantage de temps à l’entretien du parc et aux petites réparations, depuis qu’il était en retraite. Charlotte occupait une chambre et son cabinet de toilette au rez-de-chaussée, à côté du salon. Ingrid s’installa à l’étage, dans une chambre voisine de celle de Maud.
Ingrid était la fille du maître de chai du domaine familial des beaux-parents de Charlotte. Son père, Gustave, fut tué par un cheval, peu après sa naissance et sa mère, Angèle, mourut quelques années plus tard. Elle fut alors recueillie par Auguste et Marie, les parents de Pierre-Henri. Après leur décès, Charlotte et Pierre-Henri, son parrain, la prirent avec eux.
Elle se sentait bien, au clos, auprès de Charlotte et des « cousins ». Elle appréciait de vivre, de nouveau, dans ce cadre luxueux et douillet. Le parc, bien entretenu, offrait le calme, en étouffant les bruits des rues avoisinantes. Elle pouvait, sans cesse, s’émerveiller devant les changements du décor, au rythme des saisons : chacune d’elles signait sa palette de couleurs, de parfums, même l’hiver, quand les troncs blanchis des bouleaux, les ramures majestueuses des cèdres et des ifs, ployant sous la neige, formaient un paysage bucolique, propice à la rêverie.
4. Les enfants de Charlotte
Julien était le plus frondeur de la fratrie. Son aîné, Paul qui admirait son père, était studieux. Sa scolarité se fit sans problème et ses études de droit qu’il envisageait depuis qu’il était adolescent, le conduisirent, assez facilement d’ailleurs, vers la magistrature. Il quitta la maison pour s’installer à Bordeaux, quand il démarra sa carrière de juge. Il se maria aussitôt avec Louise et ils eurent deux enfants. Dès son plus jeune âge, Julien passa davantage de temps avec ses camarades que sur les livres. C’est l’une des raisons pour lesquelles Charlotte et Pierre-Henri avaient prévu de le mettre en pension à Périgueux, dès la sixième. Après le décès de son mari, Charlotte appliqua cette règle, d’autant plus que Paul, très touché par la perte de son papa, réclama pour lui-même, cet internat. Quand Maud entra, à son tour, en sixième, la question ne se posa pas car Charlotte avait décidé de la confier aux bons soins de sœur Elisabeth. Cette organisation facilita son travail dans l’entreprise, surtout ses déplacements pour le commerce. Les enfants étant pris en charge pendant la semaine, elle pouvait mieux gérer son emploi du temps. Au début, elle les conduisait tous les trois, à Périgueux, chaque lundi et ils rentraient ensemble, par le car. Ils étaient heureux de se retrouver au clos, le samedi et le dimanche. Leur mère et Ingrid leur consacraient toute leur attention, pendant ces deux jours. Maud tenait de sa mère son goût pour la littérature. Elle obtint une licence de lettres modernes mais interrompit ses études, en 1972, après la naissance de Julie. Elle entra par la suite dans une maison d’édition. Julien eut quand même son baccalauréat de philosophie, à la deuxième tentative. Il partit une année entière vers des pays exotiques, en accomplissant des petits boulots puis revint un jour, maigre, et les poches vides. Charlotte bien aidée par Jules, son bras droit, le prit alors dans l’entreprise pour le remettre sur un chemin moins chaotique et parvint à en faire un assez bon successeur.
Dès qu’il prit les commandes, en 1974, Julien déménagea du bord de la Dordogne, pour installer les entrepôts et les bureaux dans des locaux plus vastes, près de la gare, pour des échanges commerciaux plus rapides et plus faciles, par le rail. Il congédia quelques employés qu’il jugeait inefficaces. Il forma une nouvelle équipe pour la manutention et le transport des barriques, une autre, pour l’embouteillage, l’étiquetage et le conditionnement des cartons d’expédition. Ces remaniements ne se firent pas sans douleur, d’autant plus qu’une réputation de parvenu, de fils à papa, circulait déjà dans les parages. Son goût pour les voitures de sport et son arrogance, malgré l’insuffisance de ses connaissances sur le vin et les alcools, lui valurent l’inimitié de certains, dès son entrée dans l’entreprise, au côté de sa mère. Deux ou trois employés les plus anciens qui le connaissaient depuis son plus jeune âge, lui pardonnaient ses lacunes et ses maladresses et le guidaient parfois dans ses décisions.
Son épouse, Laure, un joli brin de fille, plutôt volage, en était désolée et semblait compatir avec le personnel. Cette attitude aggrava peut-être leur relation de couple, déjà mise à mal, à cause de la jalousie de Julien. Laure, orpheline, avait connu deux foyers d’accueil. Elle obtint son CAP de coiffeuse. N’ayant pas d’enfant, son maître d’apprentissage et sa femme, contents d’elle, l’avaient gardée ensuite dans leur salon et la choyèrent, comme leur fille, cédant parfois un peu trop à ses caprices. Julien ne supporta pas longtemps ses écarts de conduite et voulut divorcer, ce qu’elle refusa. Il prit un avocat pour engager une procédure. Laure disparut quelques jours après, sans laisser de trace. Une enquête fut diligentée mais de longues recherches ne menèrent à rien. On ne la retrouva pas, malgré les signalements, les appels à témoins. Des investigations, des perquisitions de police se succédèrent : on ne put savoir si elle s’était enfuie, si on l’avait enlevée ou même tuée. Julien fut soupçonné mais aucune charge ne put être retenue contre lui. La Police judiciaire vérifia les emplois du temps de tous les membres de l’entreprise, les alibis de tous les gens qui, de près ou de loin, pouvaient avoir un mobile dans cette disparition. L’entourage de Laure fut passé au peigne fin mais en vain. Selon les déclarations de Julien, elle n’avait emporté que son sac à main, un bracelet, son portefeuille. Elle n’avait laissé aucun mot justifiant son départ. Il affirma qu’il ne se rendit compte de son absence que le lundi soir, après son retour d’un salon du vin, organisé, pendant le week-end, à Bordeaux. Plusieurs témoins confirmèrent sa présence dans la manifestation, pendant ces journées et il fut prouvé également qu’il avait réellement passé les deux nuits, à l’hôtel dans lequel il séjournait habituellement dans cette ville. Ses jours précédents furent également explorés : malgré certains avis défavorables à son sujet, rien ne permit de conclure qu’il pût être coupable. Laure avait-elle une liaison et fait une fugue ? Aucune trace d’elle, non plus dans les listes de passagers, dans les aéroports et les gares des environs. Des mois passèrent, puis des années, sans réponse, sans nouvel indice, sans espoir. Elle s’était volatilisée. Peut-être se trouvait-elle dans un pays étranger. Avait-elle été kidnappée par un réseau de traite des blanches, comme dans certaines affaires exposées à la une des journaux ou à la radio ? Quand quelqu’un parlait de Laure, Julien demeurait dans un mutisme qui coupait court à la conversation, ne permettant pas à l’interlocuteur de connaître la nature exacte de ses pensées.
5. Pierre-Henri
Issu d’une longue lignée de vignerons, Pierre-Henri quitta le domaine familial, après y avoir exercé ses fonctions de directeur commercial, pour s’installer à son compte, comme négociant en vins et spiritueux, avec une réussite assez rapide. Son frère Bertrand était resté à la propriété. Né peu avant la fin du dix-neuvième siècle, mobilisé en 1916, il combattit sur le front, en Champagne et dans les Ardennes où un éclat d’obus le blessa grièvement. Rapatrié à l’arrière, peu avant la fin des hostilités, il en gardait des séquelles, notamment des douleurs récurrentes. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, en raison de son âge et de ses blessures, on ne le rappela pas. Il continua d’exercer son commerce.
La vente de vins qu’il achetait dans des grandes et des petites propriétés pour les mettre sur le marché lui rapportait beaucoup d’argent. Certains crus renommés de maisons prestigieuses et le cognac, vendus à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne et aux États-Unis, assuraient un train de vie très confortable au clos des cèdres, faisant parfois l’objet de remarques désobligeantes. Pierre-Henri, encore bel homme, grand et bien bâti, avec de jolis traits et, surtout, de beaux yeux bleus, suscitait de l’intérêt chez la gent féminine. Aussi lui prêtait-on des aventures avec des femmes du coin ou même d’ailleurs. Il est vrai que son activité le conduisait souvent loin de chez lui, parfois pour des périodes assez longues, notamment quand il devait se rendre à l’étranger.
Pierre-Henri et Charlotte invitaient beaucoup, souvent des relations de travail, ainsi que des gens avec lesquels ils avaient tissé des liens plus étroits, à force de se rencontrer. On disait qu’il y avait, dans leur entourage, des profiteurs dont ils devraient se méfier…
Lors des voyages de Pierre-Henri, Charlotte recevait parfois des visiteurs, c’est en tout cas ce que disaient les employés de la maison.
Malgré l’écart d’âge, Pierre-Henri n’était pas mal assorti avec sa jeune épouse. Ils paraissaient s’entendre bien. Les enfants voyaient peu leur père, occupé à ses affaires. Il les conduisait, de temps en temps, dans sa belle Jaguar, sur la côte atlantique. Ils demeuraient alors quelques jours, dans un hôtel luxueux de Royan, ou sur le bassin d’Arcachon. C’étaient des vacances inoubliables, avec des jeux sur la plage, des bains de mer et de soleil sur le sable chaud. Ils le découvraient et partageaient un peu sa vie. Leurs camarades les enviaient beaucoup. Dans ces années cinquante, les gens au revenu modeste ne pouvaient pas s’offrir de telles escapades. Alors, devant se serrer la ceinture bien avant la fin du mois, ils ressentaient une certaine amertume, vis-à-vis de ces bourgeois qui dépensaient des sommes indécentes pour des futilités. En bref, pour eux, les vacances n’étaient qu’un rêve.
6. La rencontre de Pierre-Henri
Au printemps 1946, Pierre-Henri rencontra Charlotte sur le quai de la gare où elle attendait quelqu’un. Personne n’était descendu du train, après lui. Tandis qu’il présentait son ticket au préposé de la SNCF, se retournant, il la vit qui repartait seule, visiblement déçue. Quand elle sortit, à son tour, sans doute préoccupée, elle le heurta, n’ayant pu l’éviter lorsqu’il s’arrêta et posa sa valise pour chercher quelque chose dans la poche de sa veste. Elle s’excusa en rougissant.
Ils entrèrent dans l’établissement, s’assirent à une table, près de la devanture et commandèrent un café.
De son côté, il la dévorait des yeux et ne souhaitait qu’une chose : la retenir encore et la revoir bientôt, tant elle occupait déjà son esprit. Il n’hésita pas à lui révéler son âge. Elle fut surprise de constater que, malgré dix-huit ans de plus qu’elle, sa silhouette svelte et les traits de son visage lui donnaient un air beaucoup plus jeune. Il lui apprit aussi qu’il était veuf depuis deux ans. Elle songea qu’elle n’était pas mariée et que la vie ne lui avait pas fait beaucoup de cadeaux… Pierre-Henri était visiblement fortuné mais pas seulement : il avait fait des études supérieures et voyageait souvent. Il parlait bien, même l’anglais et l’espagnol. Elle fut conquise par la finesse de son humour, hérité, probablement, de ses séjours outre-Manche.
Elle n’avait pas repris goût à la vie depuis la mort de Raymond et la disparition d’Emma. Elle repensa à son sauveur, à celui qui s’était conduit en héros. Il avait su si bien la protéger, la consoler, lui redonner espoir. Bien sûr, c’était un gars rustique, peu instruit qui s’intéressait peu à autre chose qu’à son travail mais il savait faire preuve de courage et prendre des initiatives intelligentes, dans les opérations de sabotage qu’on lui confiait. Droit et généreux, il aurait décroché la lune pour la rendre heureuse ! Elle se souvint des missions de messagère qu’elle avait assurées, des rencontres brèves avec des inconnus, pour leur remettre, furtivement, une enveloppe, un petit paquet, pendant une messe ou sous un porche, dans un square, de ses longues et angoissantes virées, à vélo, à travers la campagne, pour ravitailler des camarades, des préparatifs de Raymond, dans la fameuse grange, avant de la quitter, avec son matériel dangereux et de ses compagnons d’armes. Ils étaient tous gentils, avec elle. Ils prenaient leur rôle au sérieux et se serraient les coudes pour « en faire voir aux boches », comme ils disaient ! Certains avaient peu fréquenté l’école, ce qui expliquait que, parfois, les conversations volaient bas. Pourtant, elle les aimait bien. Elle se sentait en sécurité, avec eux. Elle pensait qu’ils étaient plus ou moins amoureux d’elle mais aucun n’aurait essayé de la voler à Raymond qu’ils respectaient et craignaient sûrement. Cependant, la vie de couple ce serait différent. Faire vivre une famille est beaucoup plus difficile : elle avait vu, autour d’elle, tant de gens qui survivaient dans la gêne permanente, les femmes devant faire attention au moindre sou, trimant du matin au soir, pour nourrir correctement leurs enfants, les habiller, leur assurer les meilleures conditions pour préserver leur santé, avec, souvent, un mari aigri, buvant plus que de raison et se montrant insultant, voire violent. Hélas, tous les compagnons du groupe étaient morts ! Il fallait oublier ces heures noires.
Pierre-Henri ne se lassait pas de la regarder, redoutant l’instant où ils devraient se quitter. Jamais il n’avait éprouvé une telle émotion pour une femme, depuis sa rencontre avec Jeanne, avec qui il avait passé de belles années. Aucune autre n’avait compté, à part Angèle, même s’il avait cru pouvoir refaire sa vie. Avec Charlotte, c’était différent. Le courant s’était établi immédiatement. Ils restèrent assis, l’un en face de l’autre, plus longtemps qu’il ne l’avait espéré ; alors il se hasarda à prononcer ces mots :
Il l’interrompit :
Quand elle se leva, ses jambes tremblaient et son cœur cognait très fort dans sa poitrine. Elle ne put soutenir de nouveau son regard et baissa les yeux. Il sembla à Pierre-Henri qu’une larme coulait sur sa joue. Après s’être levé aussi, il s’approcha et lui prenant une main, il s’inclina et y déposa un baiser.
Elle murmura un « au revoir » inaudible. Ils se séparèrent aussitôt, sans se retourner, de peur de rompre le charme.
7. Théo
Charlotte naquit en 1915, dans une famille aimante. Sa mère, Joséphine, issue de la campagne, était venue travailler en ville, chez une couturière qui lui avait appris le métier. À son retour de la guerre, libéré d’un camp de prisonniers après l’armistice, en 1918, son père, Félicien Casal, reprit son emploi de maçon dans une entreprise du bâtiment. Quelques années plus tard, il déménagea, avec sa femme et ses filles, à Bergerac où il réussit, à ses moments libres, à force de persévérance et de privations, à restaurer une petite maison où elle et sa sœur Thérèse, d’un an sa cadette, eurent une enfance heureuse. Bien sûr, ce n’était pas la grande vie mais elles ne manquèrent jamais de l’essentiel. Elles aimaient leurs parents qui faisaient tout leur possible, pour leur bien. Ils ne les contraignirent pas à quitter l’école, très tôt, pour aller travailler, comme l’imposaient les parents, dans les familles modestes. Ils les encouragèrent à continuer, au-delà du traditionnel certificat d’études. Malheureusement, Thérèse mourut d’une pneumonie, à quatorze ans. Sa disparition fut une épreuve douloureuse pour tous, surtout pour Félicien. Deux ans après, Charlotte obtint son baccalauréat de philosophie, au lycée de Périgueux. Quand elle partit à l’université, à Bordeaux, le chagrin et l’éloignement de sa fille creusèrent la tombe du père. Joséphine, désormais seule, ne lui survécut que quelques années.
Charlotte connut des moments difficiles. Elle pensait souvent que le mauvais sort s’acharnait trop contre sa famille. Ce fut dans l’église qu’elle put trouver du réconfort, notamment auprès d’un jeune curé, Théo Riblau, qui savait l’écouter et la comprendre, chaque fois qu’elle revenait à Bergerac. Ce dernier fut affecté à la paroisse Notre-Dame, à la mort du vieux curé qui y avait exercé son ministère, pendant une trentaine d’années. Elle se sentait en accord avec lui, parce qu’elle pouvait parler, sans crainte de l’offusquer, pas comme avec le prêtre précédent.
Charlotte, très ouverte sur le monde, de par sa culture et sa soif de connaissance, n’était pas une bigote comme celles qu’il voyait quotidiennement dans son église. Elle avait, malgré tout, conservé sa foi en Dieu, même si elle n’était pas toujours d’accord au sujet de certaines idées propagées par le clergé et si elle souriait, en songeant à certaines images et paroles menaçantes, utilisées par les prêtres pour illustrer leurs sermons.
Cependant, ce dernier qui ne devait avoir que sept ou huit ans de plus qu’elle, l’appréciait. Il aimait discuter avec quelqu’un qui décortiquait les évangiles, y compris en latin, sans ambages. Elle appréciait aussi ces joutes verbales, souvent ponctuées de rires, d’autant plus qu’elle se sentait privilégiée de les partager avec un prêtre jeune, moderne et accessible. Pour lui, c’était excitant de confronter la théologie avec la vie quotidienne des paroissiens et, il devait bien l’admettre, beaucoup plus agréable de le faire avec une jolie jeune fille. Ses pensées étaient pures mais il ne pouvait s’empêcher de penser à elle et attendait, avec une certaine fébrilité, la prochaine venue de Charlotte.
Quand elle obtint sa licence de lettres classiques, elle revint à Bergerac pour partager sa joie avec Joséphine qui n’était pas peu fière de la réussite de sa fille. Elle alla également à l’église, sans doute pour remercier la Vierge ou l’un des Saints d’avoir contribué à ce succès. Tandis qu’elle allumait un cierge et le scellait dans une alvéole du présentoir, elle entendit des pas : le prêtre vint vers elle. Un large sourire illuminait son visage. Elle n’avait jamais remarqué, jusqu’à cet instant, qu’il était bel homme, bien fait et pensa que c’était dommage qu’il fût entré dans les ordres.
Elle marqua une légère hésitation, avant de prononcer ce « mon père » car elle venait de réaliser que cette expression lui paraissait inappropriée. Était-ce à cause de leur faible différence d’âge ou bien la révélation d’une autre raison, moins avouable ? Il ressentit aussi une certaine gêne, puis il s’empressa de répondre :
Elle fut surprise de cette petite pause entre les mots et surtout de ce « enfin » et éprouva une émotion qui fit rosir ses joues. Il s’en aperçut et ajouta :
Il sourit de nouveau mais son visage se crispa légèrement.
Il lui adressa un clin d’œil complice.
Il se dirigea vers l’autel et, après une génuflexion, il se signa et revint près d’elle.
En lui serrant la main, sur le parvis, elle éprouva une sensation inhabituelle, étrange et il dut détourner les yeux afin de ne pas lui montrer qu’il avait perçu son émotion. Sur le chemin du retour vers la maison, Charlotte se demanda si elle n’était pas en train de divaguer, s’il était bien raisonnable de voir, en ce jeune homme, quelqu’un d’autre qu’un prêtre. Elle essaya de balayer des images furtives qui dansaient dans sa tête. Elle revoyait pourtant son beau visage souriant, ses yeux bleus, malicieux, auxquels elle n’avait jamais prêté attention auparavant… au moins essayait-elle de s’en persuader. Elle entendait cette voix chaude, apaisante. N’était-ce pas pure folie de l’avoir invité dimanche ? Comment se comporterait-elle et que penseraient sa mère et ses voisins, si elle se troublait ainsi, en sa présence ?
Lorsqu’elle franchit le seuil, sa mère lui trouva un air bizarre. Elle se ressaisit en prétextant qu’elle appréhendait sa première rentrée scolaire, qu’elle aurait beaucoup de travail pour s’y préparer et pour donner satisfaction à la directrice du collège. Elle devait d’ailleurs rencontrer cette dernière, dans quelques jours, pour faire le point sur les conditions d’embauche et pour signer son contrat.
Sœur Elisabeth, lors de leur première entrevue, juste avant la proclamation des résultats, lui avait paru sévère et à cheval sur le règlement. Elle lui avait promis un poste d’enseignante, sous condition d’une mention « Bien » sur son diplôme. Bien sûr, elle avait aussi exigé de lui fournir un curriculum vitae complet, même en sachant déjà qu’elle avait reçu une bonne éducation religieuse, clause obligatoire pour exercer dans une école de filles comme la sienne et qu’elle avait toujours été une élève sérieuse et brillante, de morale irréprochable. Tous ces éléments n’avaient certainement pas suffi pour la convaincre de la recruter. Peut-être quelqu’un avait-il fait pencher la balance en sa faveur, face à d’autres candidates, peut-être Dieu lui-même…
Le personnel était essentiellement composé de religieuses, avec quelques enseignantes laïques. Un seul homme vivait parmi ces femmes : Alphonse, le mari de la concierge, factotum de l’établissement, chargé de l’entretien des bâtiments et des menues réparations en tous genres : il pouvait intervenir aussi bien pour une fuite d’eau que pour une prise électrique défectueuse, voire une gouttière sur un toit. C’était, selon sœur Elisabeth, le magicien du collège, très sollicité. Elle le citait souvent en exemple, même si sa femme, qui œuvrait au ménage des salles de classe et à la loge, pour filtrer les entrées et les sorties, ne le voyait pas du même œil !
Le dimanche suivant, Charlotte se rendit à l’office, avec sa mère, à dix heures. Le prêtre dit sa messe, comme d’habitude mais elle remarqua qu’il la regardait plus particulièrement, pendant son sermon. Il avait choisi pour thème « la réussite et ses écueils ». Cela n’étonna pas Charlotte qui vit là une manière de lui rendre hommage mais qui la mettait en garde contre les excès auxquels le succès pouvait la mener. Bien entendu, ses joues s’empourprèrent, au son de ces paroles qu’elle devinait prononcées pour elle, pour elle seule, peut-être. Elle évita de regarder la chaire du haut de laquelle il prêchait. Elle fut soulagée, à la fin de la messe mais elle appréhendait de se retrouver, tout à l’heure, à table, en face, ou même à côté de lui. Elle désirait cependant sa présence apaisante.
Quand on frappa à la porte, sa mère lui demanda d’aller ouvrir. Charlotte aurait préféré éviter de faire elle-même l’accueil mais Joséphine était occupée dans la cuisine. Elle se dirigea vers l’entrée, en se forçant à prendre un air désinvolte. elle le reçut avec le sourire :
Elle n’avait pas hésité, cette fois ! Il pénétra dans le vestibule et lui serra la main énergiquement. « ouf, voilà qui est mieux ! » se dit-elle. Elle le conduisit vers la salle à manger, une pièce où l’on ne venait que lors des grandes occasions. Joséphine ne recevait pas souvent mais elle savait choyer les gens, à sa table. Elle avait disposé les assiettes en porcelaine, reçues en cadeau de mariage, ainsi que les couverts en argent, astiqués méticuleusement la veille, sur une nappe blanche, décorée de motifs floraux sur son pourtour, soigneusement repassée, comme les serviettes assorties qui apportaient une note de luxe à l’ensemble. De jolis verres à pied remplaçaient avantageusement les ordinaires de tous les jours. Sur le buffet massif, en bois de chêne foncé, aux panneaux droits, trônait un compotier rempli de fruits, encadré par deux chandeliers de laiton, le tout posé sur un napperon de coton écru, sans doute brodé à la main. Une toile exposait une scène champêtre, au-dessus du bahut, sur toute sa longueur, contre le mur revêtu d’un papier fleuri, dans des tons printaniers. Joséphine, arborant sa belle robe du dimanche, après avoir retiré son tablier, sortit de sa cuisine et vint saluer son hôte :
Elle le pria de s’asseoir et précisa :
L’atmosphère se détendit et l’arrivée des voisins renforça cette sensation de sérénité. Le prêtre se montra conciliant et chaleureux, même vis-à-vis d’Antoine, en dépit de sa désaffection pour la religion. Ils plaisantèrent tous les deux et l’on sentit naître une certaine empathie entre eux. Le repas fut excellent et la conversation que redoutait Charlotte fut joyeuse, grâce à la faconde d’Antoine, habitué à prendre la vie du bon côté, toujours prêt pour la rigolade mais également par la modernité de ce jeune curé qui savait mieux s’adapter à la vie quotidienne de ses paroissiens que bon nombre de ses pairs, notamment son vieux prédécesseur ! Elle n’eut pas besoin de rester sur ses gardes pour masquer ses émotions et nul ne pouvait deviner l’inconfort de sa situation. Ils se séparèrent, après un bon café et les remerciements d’usage. Charlotte les raccompagna jusqu’au seuil :
Ils se séparèrent, après une poignée de main, à l’effet si étrange…
8. Triste retour à Bergerac
Charlotte ne revint pas à Bergerac, avant la rentrée, trop occupée par sa nouvelle vie. Elle souhaitait, avant tout, prendre ses distances vis-à-vis de Roger qu’elle ne reconnaissait pas, qui ne faisait plus partie de son monde. Elle s’investit dans son rôle de professeur de français. On lui attribua des classes de sixième et de cinquième. Elle sentait le poids de cette nouvelle responsabilité face à ces petites filles qu’elle devait apprendre à connaître et, en même temps, le pouvoir extraordinaire que lui donnait sa fonction. Il lui faudrait certainement travailler dur pour préparer ses premières leçons et inventer des trucs pour rendre ses cours plus intéressants que ceux de certains profs inexpérimentés ou maladroits, voire incompétents qui avaient jalonné son parcours scolaire et universitaire. Le chemin serait long, mais enseigner était ce qu’elle voulait depuis qu’elle était enfant, pour suivre les traces d’une institutrice dévouée qui lui avait inspiré cette envie de transmettre, avec passion et bienveillance, non seulement le savoir mais, également, la curiosité intellectuelle, l’ouverture des yeux et de l’esprit sur le monde. Elle gardait des souvenirs émus faits d’anecdotes savoureuses, de bons mots pour illustrer un exposé, de joutes verbales délicieuses avec quelques professeurs auxquels elle souhaitait s’identifier et dont l’image resterait, malgré les années, indélébile et empreinte de tendresse.
Elle se sentait bien dans son petit deux-pièces qu’elle louait à une brave femme, nommée Ernestine Froment, veuve de guerre, sans enfant, dans sa maison de la rue des Teinturiers, à deux cents mètres à peine du collège. La directrice lui en avait indiqué l’adresse, le jour même de son engagement. Cette maison, serrée entre deux autres, petite mais coquette, cachait, derrière elle, un minuscule jardin qu’Ernestine bichonnait avec amour. Cette dernière se montra immédiatement très prévenante et même affectueuse envers Charlotte qui apportait un rayon de soleil dans ce lieu, grâce à sa gentillesse et à sa beauté. Ernestine l’admirait aussi pour son statut de professeur, situation peu courante à cette époque-là. Elle lui répétait souvent qu’elle aurait aimé avoir une fille comme elle. Elle ne cessait de la complimenter et ne tarissait pas d’éloges, lorsqu’elle bavardait avec ses voisines :
Quand elle vantait ainsi les mérites de Charlotte, en sa présence, celle-ci essayait de freiner son ardeur mais Ernestine continuait. Alors, Charlotte trouvait un prétexte pour s’éloigner, sans vexer quiconque. Ces petits excès n’altéraient pas pour autant la profonde tendresse qu’elle éprouvait pour sa logeuse.
Le travail de préparation des cours et de correction des devoirs l’occupait parfois tard, le soir, ce qui l’empêchait de penser à autre chose. Elle écrivit à sa mère, chaque semaine, lui racontant, avec le plus de détails possible, son quotidien à Périgueux, la rassurant sur sa santé et sur ses bonnes relations, au collège et chez Ernestine. Cependant, elle ne revint à Bergerac qu’à la Toussaint.
À son retour, Charlotte trouva sa mère très fatiguée, moins alerte que d’habitude. Elle s’en inquiéta mais Joséphine voulut la rassurer :
