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L'évolution de la société liégeoise aux 18e et 19e siècles
Que peuvent nous apprendre les prédictions de l’Almanach de Mathieu Laensbergh en matière d’éveil aux idées des Lumières, au XVIIIe siècle ? Quel changement de mentalité à l’égard des pratiques magico-religieuses laissent entrevoir les commentaires du livret de pèlerinage à Saint-Hubert en Ardenne ? Comment les mémoires rédigés à l’occasion de procès opposant des communautés rurales aux autorités manifestent-ils le progrès du rationalisme critique, à travers un lexique où le bourgeois sensible côtoie l’aristocrate
éclairé ?
C’est à de telles questions que tâche de répondre le présent ouvrage, à partir d’une documentation associant littérature « populaire », journaux, catalogues de libraires, chansons, etc. La communication orale y trouve une place importante, notamment quand elle se fait dialectale. La diffusion de valeurs et d’interrogations communes s’opère aussi par le théâtre, où drames sérieux, vaudevilles et opéras-comiques – nous sommes au pays de Grétry – composent un véritable « paysage culturel ».
La question des changements qui travaillent la société liégeoise à la veille de la Révolution traverse ainsi un livre où cette dernière s’annonce dans la vigueur avec laquelle les classes populaires verviétoises, à travers la chanson, combattent l’ancien régime. Une figure d’exception dominera l’événement : Nicolas Bassenge, dont la célébration patriotique dessine le charisme en évolution, à mesure que se développe l’aspiration à une société pacifiée.
La même exigence de conciliation et de pragmatisme se lira dans le traitement accordé au dialecte wallon sous un régime français moins jacobin qu’on ne l’a parfois dit.
La question de la continuité et de la rupture se pose également dans le catalogue de la lecture qu’offre à Liège le passage de la fin du XVIIIe siècle à l’époque romantique. Quelles nouveautés foncières se font jour à côté d’une tradition persistante du livre « utile » visant désormais l’entrepreneur balzacien ? Avec Georges Sand et les Vésuviennes de 1848, la revendication féministe fera irruption sur la scène locale, tandis qu’alterneront dans la chanson de conscrit complaintes de la fille-mère et protestations contre une armée au service de la société de l’argent.
Un ouvrage très intéressant qui met en avant la culture, la communication orale et les chansons de la région liégeoise !
EXTRAIT
La campagne menée contre les Lumières vise en effet assez explicitement un large public, quand elle emprunte, dans une chanson dialectale outrageusement grossière, l’habit supposé de l’expression populaire et de son « bon sens » face aux nouveautés. Les portefaix et débardeurs qui sont censés composer ces « pasquilles » sont trop malpolis pour être honnêtes et véridiques. On sent, derrière, la plume du clerc. Modulons cependant ce qui vient d’être dit en constatant que le wallon n’était en aucune manière, au XVIIIe siècle, réservé au peuple. Les aristocrates qui collaborent à l’écriture du « Théâtre liégeois » (1757-58), quatre opéras-comiques patois, en usent comme d’un parler appelant la sympathie par son caractère familier, mais aussi comme d’un objet un tantinet burlesque.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Daniel Droixhe a enseigné l’histoire de la langue française, les méthodes de la philologie romane, l’histoire de la linguistique et la dialectologie wallonne à l’Université libre de Bruxelles. À l’Université de Liège, il s’est consacré à la littérature dialectale de Wallonie. Il a créé le programme Môriåne d’identification informatique des contrefaçons et co-fondé la Société wallonne d’étude du XVIIIe siècle. Il est membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et de la Société française d’histoire de la médecine.
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Seitenzahl: 406
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Ce livre est né d’un propos didactique. L’Université de Liège a bien voulu me confier, pour l’année académique 2002-2003, un cours d’Histoire culturelle de la Wallonie. J’ai pensé qu’une série d’études mettant en œuvre l’analyse textuelle de divers types de matériaux, pour différentes époques, permettrait de saisir des aspects d’un « état culturel général », à côté ou en deçà, pour ainsi dire, de ce que l’on entend d’ordinaire par « culture littéraire, artistique, etc. ». En un mot, le projet était de resserrer histoire de la culture et histoire des mentalités. Sa réalisation, sur une assez longue période de temps, ne pouvait guère être que fragmentaire. Mais elle regagne peut-être en unité par le caractère commun qu’offrent la plupart des matériaux utilisés.
Ceux-ci, par définition, relèvent d’une culture commune ou « populaire » qu’illustrent le livret de pèlerinage, l’almanach, le journal ou le catalogue des meilleures ventes de librairie. Le présent recueil y joint un type de documentation privilégiant l’oralité : la chanson et le théâtre, surtout la comédie-vaudeville de boulevard. Interviennent également la réfraction et la vulgarisation d’une culture « savante » à travers des médias tels que la prédication, sans parler des « lectures à la veillée » ou des discussions de cabaret. On évitera de fantasmer sur une propagande organisée avant 1789 par des « instituteurs en révolution », même si les fameux Mémoires pour servir à l' histoire dujacobinisme de l’abbé Barruel (1798-99) leur attribue un grand rôle dans la déstabilisation de l’ancien régime à Liège. Quant aux lectures et conversations de cabaret, elles occupent dans la peinture de Léonard Defrance une telle place qu’on peut bien leur prêter une fonction de caisse de résonance, étant donné ce que nous savons de l’attitude du pouvoir.
La campagne menée contre les Lumières vise en effet assez explicitement un large public, quand elle emprunte, dans une chanson dialectale outrageusement grossière, l’habit supposé de l’expression populaire et de son « bon sens » face aux nouveautés. Les portefaix et débardeurs qui sont censés composer ces « pasquilles » sont trop malpolis pour être honnêtes et véridiques. On sent, derrière, la plume du clerc. Modulons cependant ce qui vient d’être dit en constatant que le wallon n’était en aucune manière, au XVIIIe siècle, réservé au peuple. Les aristocrates qui collaborent à l’écriture du « Théâtre liégeois » (1757-58), quatre opéras-comiques patois, en usent comme d’un parler appelant la sympathie par son caractère familier, mais aussi comme d’un objet un tantinet burlesque. Pour les « patriotes » et bourgeois verviétois qui annoncent les Révolutionnaires de 1789, le wallon véhiculera par excellence une revendication où se perpétue l’énergie des « pères de la nation » : rédacteurs de la médiévale Paix de Fexhe, charte des franchises communales, et vieux Grignoux - « grincheux » - du XVIIe siècle. Mais l’image d’un « instrument de dommage et d’erreur » pèsera sur le wallon, à la Révolution, même si la politique linguistique de la France s’avère à son égard bien plus libérale et tolérante que ne le dit une historiographie projetant sur le passé les tensions d’aujourd’hui ou les revendications de l’abbé Grégoire. Ceci vaut du reste pour le traitement réservé par les révolutionnaires à l’« idiome » flamand.
Sentirait-on particulièrement, derrière les contestations et rebellions qui jalonnent notre parcours, une présence croissante de la femme ? L’âge classique dénonçait surtout en celle-ci la coquetterie, au service d’un orgueil qui menace parfois l’ordre social quand l’ambitieuse de condition inférieure essaie « d’attraper un avocat », comme dit la chanson patoise. Le théâtre du XIXe siècle rend omniprésente la figure de la grandiveûse, « prétentieuse » parvenue ou opportuniste qui prétend également changer de condition sans être à même d’adopter les manières de la classe supérieure1. Ces prototypes constitueraient-ils les deux faces, évolutives, d’un même personnage ? La satire de la grandiveûse, qui singe le langage des bourgeois, peut signifier un souci de consolidation de la hiérarchie des classes par le verrouillage de ses codes. Elle peut aussi exprimer un fait ressenti, à savoir une insatisfaction plus grande, dans le chef de la femme, et une revendication corrélative de promotion, notamment culturelle. En somme, plus la statut d’infériorité est criant, plus l’espérance égalitaire serait violente. Quelle étude sociologique actuelle dirait la différence d’attitude du père et de la mère à l’égard de l’avenir scolaire et même professionnel des enfants ?
Faut-il insister, par ailleurs, sur le contraste que présentent les chansons relatives à la conscription, selon qu’elles sont censées exprimer le point de vue masculin ou féminin ? Ces « voix de femmes », ou supposées telles, se font singulièrement écho quand les « divorceuses » de 1848 dénoncent la brutalité domestique et que la fille-mère se plaint de l’abandon où l’a laissée le jovial conscrit. Il est difficile de démêler, dans le probable emprunt de la parole féminine par des auteurs masculins, ce qui relève d’une conjuration du réel ou d’une représentation souhaitée de l’autre sexe. Quand la chanson de conscrit exalte le courage de la femme en invitant celle-ci à la résignation, fournit-elle une variation sur le thème de l’ouvrière besogneuse et quasi virile dont la gravure, le théâtre et même les proverbes locaux prodiguent l’image ? La tradition qualifiait les Liégeoises de « mulets du prince-évêque » et leur réservait « l’enfer » domestique, quand elle mettait les maris au « purgatoire » et assurait aux prêtres le « paradis ». La comédie wallonne fait paraître sur scène plus d’un mari velléitaire ou paresseux. Laissons à d’autres le soin d’y reconnaître quelque chose de particulier au pays ou à la « psychologie des peuples ».
On estimera peut-être que l’enchaînement des chapitres produit artificiellement une téléologie du progrès et des révolutions, un illusoire « sens de l’histoire ». Si le post-structuralisme tend à nous interdire de croire encore à celui-ci, au moins est-il permis de continuer à creuser la recherche des combinaisons et des dynamiques causales associant axe des successivités temporelles, la diachronie, et plan des solidarités synchroniques. Les Lumières en offrent une bonne illustration, quand elles disséminent dans le peuple le sentiment d’une cruelle injustice et dans les classes supérieures la rationalité d’un philosophisme qui sape, à terme, leur domination.
* * *
Soulignons encore une fois que ces études se veulent d’abord exercices de lecture. Toutes les versions antérieures ont été considérablement remaniées. Les plus anciennes d’entre elles se ressentent de la pratique de « l’analyse textuelle » en honneur à l’Université de Liège, quand j’étais étudiant. On espère que les vertus de l’exercice n’apparaîtront pas moins aujourd’hui.
Les études 2, 5, 6 et 8 sont liées aux activités du Groupe d’Étude du Dix-huitième Siècle de l’Université Libre de Bruxelles, qu’ont animées Roland Mortier et Hervé Hasquin. Elles ont paru respectivement dans : Magie, sorcellerie, parapsychologie. Éd. H. Hasquin. Éditions de l’ULB. 1984. 85-98 ; Études sur le XVIIIe siècle 9. 1982. 9-47 ; Études sur le XVIIIe siècle 7. 1980. 95-106 (en collaboration avec M. Cabay) ; Études sur le XVIIIe siècle 16. 1989. 23-37. Les études 1 et 9 proviennent de participations aux colloques organisés par Jean-Yves Mollier à l’Université de Versailles / Saint-Quentin. Elles ont paru dans : Les lectures du peuple en Europe et dans les Amériques (XVIIe-XXe siècle). Éd. H.-J. Lüsenbrink et al. Bruxelles : Complexe. 2003. 59-75 ; Le commerce de la librairie en France au XIXe siècle, 1789-1914. Paris : IMEC / Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme. 1997. 329-339. Pour une version étendue de la onzième étude, avec référence au domaine picard, voir : « Chansons liégeoises de conscrits. La mise en page de la voix populaire », Chansons de colportage. Éd. M.-D. Leclerc et A. Robert. Presses Univ. de Reims : Centre d’Étude du Patrimoine Linguistique et Éthnologique de Champagne-Ardenne. 2002. 93-124.
Le 1er juillet 2003
1 DROIXHE 1978 ; VANWELKENHUYZEN 2001-2002.
Une solide tradition veut que le philosophisme ait fait son entrée dans la principauté de Liège avec l’établissement du Journal encyclopédique de Pierre Rousseau, publié sur les bords de la Meuse de 1756 à l’été 17592. H. Francotte, de tendance catholique conservatrice, écrit que « le voltairianisme s’empara de l’ancienne société par surprise », se présentant, « à son insu sans doute, sous des dehors trompeurs ». J. Küntziger, en militant rationaliste et progressiste, insiste aussi sur cet éveil tardif des Lumières. « Et comment en eût-il été autrement dans un pays gouverné par un évêque et une armée de prêtres et de moines qui avaient intérêt à entretenir le peuple dans l’ignorance, qui dédaignaient la science comme une vaine superfluité, qui repoussaient la philosophie comme dangereuse pour la foi, qui éloignaient de leur troupeau avec un soin jaloux tout ce qui pouvait porter atteinte à leur autorité, et formaient comme un cordon sanitaire autour de la population pour empêcher l’introduction des idées nouvelles ? ».
On se propose ici d’examiner dans quelle mesure la production imprimée la plus célèbre, parmi celles sorties des presses principautaires, est susceptible d’éclairer les changements de mentalité intervenus au cours de la génération qui précéda l’arrivée de Pierre Rousseau. L’Almanach supputé sur le méridien de Liège par maître Mathieu Laensbergh, qui paraissait depuis le XVIIe siècle, comporte des « pronostications » dont on peut croire qu’elles reflètent quelque chose du climat psychologique du moment. On ne s’est pas assigné pour point de départ une date très formelle, laquelle a été en partie dictée par l’état des collections de l’almanach conservées à l’Université de Liège3.
On a principalement procédé par statistique lexicale. En abordant la lecture des résultats de l’enquête, il s’agira de tenir à l’esprit le fait que l’almanach formule ses prédictions d’une manière extrêmement allusive, sibylline - qui constitue bien sûr la condition majeure d’une prévision ayant quelque chance de se réaliser. En principe donc, le discours du pronostiqueur n’évoquera que de façon très générale les circonstances historiques du moment.
On a d’abord considéré un ensemble de termes concernant la religion ou les écarts par rapport à celle-ci. Les chiffres portés dans les colonnes ci-dessous indiquent le nombre d’occurrences. On n’a pas cru nécessaire de les détailler davantage dans la mesure où les passages les plus significatifs sont mentionnés et localisés ci-après.
Le terme Dieu et ses équivalents (le Seigneur, le Ciel, le Souverain Modérateur, etc.) sont bien entendu les plus fréquents. On note cependant un contraste entre les années 1730 et les décennies qui suivent. Au début de la période considérée, on parle relativement peu de Dieu, mais davantage de l’Église, de l’erreur et de libertinage. L’almanach annonce une « nouveauté », une « erreur », une « dispute Ecclésiastique » qui suscitera un affrontement « entre gens d’Église » (1734, 4, 7, 8, 12). La prédiction renvoie probablement aux soubresauts du jansénisme et à l’affaire des convulsionnaires de Saint-Médard. Dès son arrivée au pouvoir, le prince-évêque régnant, Georges-Louis de Berghes, avait dénoncé la « fausse science » et les « machinations secrètes » des novateurs4. Leur littérature fut condamnée par divers mandements, en 1732-33. On mentionne même l’existence, en janvier 1733, d’une gazette du parti janséniste imprimée dans la principauté.
La défense de l’Église et de la vérité contre l’erreur janséniste participe d’un combat plus général contre le libertinage, la nouveauté, les réformes, l’impudence, l’indiscipline, l’insolence, termes qui s’étendent au domaine des mœurs et au domaine intellectuel, à l’hétérodoxie et au désordre social. Comment interpréter ce « libertinage de la populace » que le Laensbergh exhorte à « reprimer assez-tôt » (1735, 3, 5, 7) ? Au moins saisissons-nous dans cette « licence » un élément plus précis. Elle resulte, selon l’almanach pour 1735, « du peu d’education que les peres et les meres ont, et par consequent du peu qu’ils en donnent à leurs enfans » (11). « Anciennement », constate-t-on l’année suivante, « les Peres rendoient leurs enfans sages en les châtiant, aujourd’huy ils les perdent par le trop d’indulgence et d’amitié aveugle » (1). On peut y voir une allusion aux tensions qui affectèrent dans les années 1730 l’enseignement liégeois5. Les jésuites wallons voyaient leur primauté – qui était privilège en matière d’enseignement de la dialectique - concurrencée par d’autres écoles, particulièrement le collège des jésuites anglais. Il fallut renouveler en 1732 et 1739 les statuts respectifs de ces établissements, « parce qu’ils n’étaient pas bien observés ». On nous dit même que les élèves de poésie et de rhétorique se « mutinèrent » contre leurs professeurs et cherchèrent ailleurs, auprès d’un maître privé nommé Cholet, un véritablement enseignement de philosophie.
Les termes évoquant un trouble de l’ordre public sont très divers. Ils donnent lieu au tableau suivant.
Plusieurs de ces mots, particulièrement trouble(s) et désordre(s), doivent faire écho à la situation née de la guerre de Succession de Pologne, qui éclate à la fin de 1733. La principauté de Liège jouit d’un traditionnel statut de neutralité qui la dégage en principe du conflit entre la France et l’Empire. Mais la réalité, non moins traditionnelle, est bien différente. En dépit des efforts consentis par les autorités pour éviter le « passage innocent » des belligérants, des troupes allemandes et danoises n’en prendront pas moins leurs quartiers d’hiver dans la cité mosane, à la fin de 1735. Une chanson dialectale commentera le casernement sur le mode plaisant6. Pour s’acquitter de la contribution de guerre, la principauté lèvera au printemps suivant une capitation spéciale dont sont exonérés les « pauvres mendiants »7. Comme par avance, l’almanach soupçonne ces militaires de se montrer un peu brutaux. « L’indulgence d’un commandant rendera ses troupes insolentes tant à son égard qu’à l’égard du pays ou elles se trouveront » (1735, 11).
Il faut s’arrêter au mot de révolution, qui paraît régulièrement employé dès le milieu des années 1730, mais souvent dans des formules auxquelles le laconisme et l’application à des pays étrangers ou éloignés enlèvent une grande partie de leur poids : « Grande révolution » ou « révolution surprenante », notamment « dans les pays Septentrionaux », chez des « peuples orientaux » ou « dans des États lointains » (1735, 5 ; 1750, 10 ; 1752, 1, 8 ; 1754, 11 ; 1761, 3). De ces occurrences se détache le lapidaire « Révolution », que prophétisera l’almanach pour octobre 1761, suggérant que que l’état de trouble n’a plus rien d’étonnant, qu’il a pris la forme d’une menace ordinaire.
Une étape supplémentaire est franchie quand apparaît la qualification d’« inhumaine » pour caractériser le tournant des années 1739-40. On sait que l’Europe connaît alors l’une des grandes crises de subsistance du XVIIIe siècle. En France, le duc d’Orléans pose sur la table du roi le « pain de fougère » auquel est réduit le peuple des campagnes. Le 4 mai 1739 éclate à Liège ce que l’almanach lui-même appelle rétrospectivement « une émeute assé considérable », « excitée par la la populace, sous pretexte de la cherté des grains et du pain »8.
On s’imagine cependant que le veritable motif du tumulte êtoit un dessein formé de piller les maisons des Bourgeois ou gens aisés, le pillage êtant une suite presque indispensable de ces sortes d’emotions populaires, et il est tres rare qu’il n’en soit l’unique motif : les grains êtoient assé rare, il est vrai depuis quelque tems dans les Pays-bas comme en plusieurs autres endroits de l’Europe où la recolte a manqué les deux Années dernieres ; mais il paroit par les precautions que prit alors le Magistrat de Liege, de reduire de 17. a 13. liards le prix du pain pesant 4. livres en faveur des pauvres munis d’un certificat de leurs Cures, que le peuple de cette Ville ne se soit porté à la sedition que parce qu’il trouvoit la valeur de cette denrée fort au dessus du prix ordinaire : Quoy qu’il en soit la populace s’assembla dans un des quartiers, pilla les boutiques de deux Boulangers, les maisons de quelques marchands, et alloit se porter à ses exces ordinaires en pareilles rencontres lorsque quelques troupes, et les soins infatigables de M. DejozéMayeur en feauté accompagné de ses Sergeants vinrent la dissiper. Elle se rassembla le lendemain prete à renouveller le trouble, mais le Magistrat avec le Mayeur susdit par des mesures concertées ramenerent la tranquillité. On tua sur la place quelques-uns des mutins, d’autres furent blessés, et on en a arrêté plusieurs dont un fut pendu le neuf, et quelques autres ensuite. Les Bourgeois commencerent à monter la garde le 5. À 6 heures du soir à la maison de Ville, et à battre Patroüille toute la nuit, ce qui a êté continué jusqu’au 22. Ceux qui ont êté assé heureux pour s’échapper n’ont pas crû pouvoir trouver de sureté que dans la fuite et sont sortis du Pays : On n’a pas laissé pour cela d’instruire leur procès, et de veiller s’ils auront la hardiesse de se reproduire pour leur faire subir la punition qu’ils ont meritée. Et pour donner aux Bourgeois les moyens d’empêcher à l’avenir de pareilles violences, et mettre du moins leurs maisons et boutiques à l’abri du pillage ; on a publié une Ordonnance de Son Altesse Évêque et Prince, qui porte qu’au cas où des mutins attroupés voulussent forcer les portes et les fenêtres des maisons Bourgeoises, les voisins et autres venant au secours pourront faire feu sur les seditieux sans pouvoir être recherchés à ce sujet.
Cette « révolution de mai 1739 » appelle peut-être l’introduction d’un terme comme rebellion dans les prophéties pour l’année suivante :
L’animosité d’un peuple attroupé sera plûtôt une rebellion qu’une demande d’être soulagé ; la douceur et la liberalité assujettissent les plus opiniâtres. (1740, 2).
Soulevement inopiné dans un Canton, pendant que d’autres se flattent de joüir des douceurs de la paix. (1740, 3).
D’autres pronostications montrent une certaine compassion ou une manière d’indulgence envers les « malheureux » et leurs « excès ». La sagesse populaire enseigne à ne pas punir trop durement : « L’anguille nous échape souvent à force de la trop vouloir serrer » (1740, 4). « Un Prince a plus à craindre de son peuple que le peuple de son Prince » (1740, 4). Aussi faut-il d’urgence « rendre la tranquillité aux peuples que les exactions, les impots, les tailles et les contributions ont reduits a la misere » (1740, 3, 10). Mais la mise en garde s’adressera plutôt, finalement, à la masse indocile. Méfiez-vous, dit-on à celle-ci, de « la malice de ces malheureux qui n’ont tâché de vous seduire que pour vous entrainer dans un bourbier qui rend vôtre ruine certaine » (1740, 12).
Mathieu Laensbergh, en commerçant avisé, joue sur tous les tableaux. Il annonce et dénonce le merveilleux. « On verra dans les Airs et sur la terre des meteores extraordinaires, dont les esprits foibles prendront l’épouvante » (1741, 3). « Quelques meteores extraordinaires vont donner sujet de speculation aux savans d’un Pays, et sujet d’étonnement au peuple ignorant » (1742, 7). « Des peuples se croiront menacés de grandes calamités par les présages d’un Phenomene qu’ils auront vû » (1744, 4).
D’une part, donc, la prédiction multipliera les « prodiges » (1745, 3 ; 1746, 6), les « signes » et « apparitions en l’air » (1746, 1, 7 ; 1747, 7), les maladies « inconnues », « differentes et peu connuës des medecins », obscurément « contagieuses », « épidémiques », « pestilentielles » (1738, 10 ; 1741, 3 ; 1744, 10 ; 1745, 1, 3, 10 ; 1747, 8, 9 ; 1748, 8)9.
De l’autre, elle se veut un discours supérieur aux supputations et commentaires d’actualité auxquels se livrent le vulgaire, les « personnes oisives ». Les almanachs pour 1734 et 1735 sont particulièrement riches en traits décochés contre les colporteurs de nouvelles incertaines, parfois si vite déformées qu’« au bout de vingt quatre heures [elles] ne seront plus reconnaissables » (1745, 5). « Que de contes en l’air, que de chateaux en Espagne seront faits par l’ignorant et le menu peuple cette année, comme les precedentes » (1735, 1). « On debitera beaucoup de nouvelles le plus souvent accompagnées d’un dit-on, d’un si ou d’un mais » (1735, 2).
Si l’on incrimine la « crédulité » du peuple (1734, 7), on décourage toute tentative de celui-ci pour se réformer, pour accéder à la Raison que détient le pronostiqueur. « Pauvres idiots », s’exclame Laensbergh à l’adresse de ceux qui ont un avis sur les finances du royaume : « dequoy vous mêlez-vous de vous ingerer dans ces disputes » ? « Vous ressemblez au chien qui aboie, parce que les autres le font » (1734, 3). « Certaines disputes qui ne deveroient qu’occuper les Écoles et les Sçavans, seront agitées par la lie du peuple et par les fileuses » (1734, 8).
Ainsi voit-on apparaître dans le lexique du Laensbergh, au début des années 1740, deux éléments essentiels : l’homme éclairé et le raisonneur. Mais chacun est séparé de la masse par son contexte :
Le commencement et une grande partie de cette année seront fertilles en nouveautés, mais il n’y a que les gens éclairés qui seront capables de discerner juste (1741, 1).
Nombre de raisonneurs debitteront leurs avis ; mais la politique des Cours n’est point à portée de leurs esprits (1742, 12).
D’autres associations lexicales rendent compte en quelques mots, dans les prédictions, d’un changement brutal ou profond de circonstances historiques. Les almanachs pour 1745 et 1746 mettent en garde contre la « tyrannye des soldats » et les « enfans de Mars » (1745, 1 ; 1746, 1). C’est que la guerre de Succession d’Autriche bat son plein. Elle convoquera les troupes du Maréchal de Saxe sur les hauteurs de Liège à l’automne 1746.
Et voici que le conflit international met sous la plume du prophète les mots, les tournures que la guerre de Sept Ans va inspirer au Voltaire du Candide. Combien de temps la « haine mutuelle » portera-t-elle les hommes « à s’entredévorer plus rapidement et plus inhumainement que jamais » (1747, 1) ? On peut parier, à l’aube d’une nouvelle année, que « les maladies et la mortalité n’empêcheront pas l’imbecillité du genre humain de s’apprêter à s’entredétruire encore plus furieusement… » (1747, 3).
Le discours critique se nourrit-il de lectures inédites ? On peut le croire si on considère que le prince-évêque signe en février 1749 un édit imposant aux libraires de présenter aux supérieurs ecclésiastiques la liste des ouvrages en rayon, d’ouvrir à la visite « tout envoi de chez l’étranger », de ne rien vendre sans licence, etc. Sont particulièrement visés « tous livres où se trouveroient des peint(ur)es lascives et obscenes » : « 1er les trois imposteurs. 2° L’Hommes machines. 3° Les mœurs. 4° L’Histoire du prince appius, L’Aretin et autres œuvres aussi tenebreuses et diaboliques ». La présence à Liège des troupes françaises et l’ampleur de la confrontation culturelle ont, comme souvent en période de guerre, joué un rôle décisif dans l’apparition de ces mauvais livres. Ceux-ci ont volontiers suivi armes et bagages. De manière significative, l’almanach prévoit sobrement, pour 1745 : « Libelles diffamatoires » (11). Les « esprits s’étourdissent » et voici que pointe à l’horizon de 1749 une autre « guerre » : « parmi des Gens de Lettres » (5).
L’histoire économique montre que le prix du pain baisse à l’approche de 1745, mais remonte ensuite. On serait donc tenté de discerner un optimisme à retardement dans certaines prédictions pour ces années suivantes : « La moisson étant moyennement bonne, les bleds, nonobstant le ravage des soldats, seront en assez raisonnable prix » (1746, 8) ; « Il y aura grande abondance de bled et de vin » (1747, 8) ; « Belles esperances d’une abondante recolte, qui feront baisser l’excessive cherté qu’on a payé du bled » (1748, 5).
À ces éléments de reprise se joignent le sentiment d’une croissance due au commerce. Le mot domine les prédictions du milieu du siècle, même si c’est sur un mode négatif, quand elles s’inquiètent des risques qu’affrontent les marchands ou qu’elles déplorent le faible soutien accordé par l’État.
Nonobstant les tempêtes et le gros temps les Armateurs courront les mers et feront des butins considerables, que bien des personnes intéressés à la cargaison des vaisseaux en seront désolées, ce qui occasionnera beaucoup de banqueroutes, et diminuera extrêmement le commerce, qui est le nerf des États, et qui ne se trouve d’ailleurs que trop affaibli par le peu d’attention qu’on a à le proteger. (1745, 2).
Je plains fort les Marchands dont la fortune est exposée au gré des vents et des flots : l’État en souffrira, parce que le Commerce en est le nerf. (1751, 2).
Éclipses notables dans le commerce : quand l’importance de cet objet n’est pas considérée par les Chefs du Pays, l’État court risque de tomber en décadence. (1751, 4).
Loix fondamentales du commerce foulées aux pieds : c’est mal entendre le soûtien de l’État. (1756, 2).
Ces citations recoupent une remarque notoire du marquis d’Argenson, dans ses Mémoires de 1754. « L’on observe que jamais l’on n’avait répété les noms de Nation et d’État comme aujourd’hui : ces deux noms ne se prononçaient jamais sous Louis XIV, et l’on n’en avait seulement pas l’idée. L’on n’a jamais été si instruit qu’aujourd’hui des droits de la nation et de la liberté ». Ceci est confirmé par la statistique lexicale.
On voit comment la référence à l’État s’accompagne d’une préoccupation quasiment inédite pour le bien public, avec émergence, dirait-on, de la notion de public. En même temps, celui-ci affirme sa présence dans une autre sphère de la vie collective, totalement absente jusque là. La première prédiction pour janvier 1752 comporte une annonce laconique mais significative : « Nouvelle Piece au Théatre ». L’intérêt pour la scène est réaffirmé pour 1754 : « Piece nouvelle au grand Théatre » (9). L’année précédente, nous apprend la chronique locale, « plusieurs jeunes seigneurs et dames de la Cour » étaient montés sur les planches pour l’anniversaire de l’élection du prince-évêque et le comte Charles de Horion lui-même, « neveu du grand maître », avait tenu le rôle du Français à Londres de Boissy10.
L’austère Laensbergh serait-il tenté d’accueillir ces nouveautés avec le scepticisme rousseauiste ? Il lie la « prospérité » à une évolution morale qui a parfois « amolli, enervé l’ancienne vertu » (1754, 7). L’almanach pour 1754 annonce : « Écrits supprimés » (4). Coïncidence ? On commence à incriminer plus ouvertement les presses liégeoises, dans la production d’ouvrages scandaleux. Ainsi, la police parisienne leur attribue l’édition originale du Code de la nature de Morelly, de 175311.
Faut-il payer cette promesse de « prospérité » par de nouvelles misères ? L’almanach, comme l’Église, aime le malheur, élément constitutif de leurs économies. On atteint donc le pire, et l’inconnu en la matière, vers 1750. Les « péchés » de tous appellent le calamités publiques (1747, 5, 12 ; 1748, 2). Le crime – « énorme » - va régner (1747, 1 ; 1750, 10 ; 1751, 12). Ce ne seront que « scelerats attrapés » (1747, 1), « voyageurs en grand danger par le prodigieux nombre de voleurs qui infesteront la campagne » (1747, 4), entreprises « redoutables » de « vagabonds et voleurs de grands chemins », « à la campagne comme à la Ville » (1748, 2, 6 ; 1749, 5). Pas d’éclairicie avec la signature du traité d’Aix-la-Chapelle. « Quoiqu’on commence à jouir un peu des premiers temps de la Paix, il y aura néanmoins quelques Provinces qui n’en goûteront point la douceur par le nombre prodigieux des brigands qui infesteront les campagnes » (1750, 4). « Incendiaires » et « faux-monnayeurs » vont proliférer sur fond de « tremblement de terre » (1750, 5, 6 ; 1751, 6, 10 ; 1752, 9).
Point de salut terrestre hors de l’Église : le Seigneur est plus malin que les « Politiques » (1751, 12), « plus efficace que toute la science d’Esculape » (1752, 2). Le reconnaître, le célébrer promet un « nouveau triomphe pour l’Église » (1751, 8). À la fin de 1755, la mobilisation pieuse culmine dans une de ces longues exhortations dont l’astrologue Mathieu était devenu coutumier depuis quelques années.
Enfin tant de vicissitudes en ce monde devroient nous faire une fois connoître et considerer le néant des choses humaines, combien elles sont peu devant Dieu, qui établit, qui change, qui renverse suivant qu’il lui plaît les Empires et l’universel état de ce monde. C’est pourquoi ne cessons d’adorer cette Providence, afin que la paix éternelle soit la fin de nos travaux. Amen.
À la veille du lancement du Journal encyclopédique (janvier 1756), l’almanach annonce pour février : « Les Partisans de l’erreur donneront beaucoup de scandale à l’Église » (1756, 2). Il devient clair que l’on n’est plus face à un crise localisée de l’autorité, à des bavardages oiseux, mais à un mouvement de sape généralisée. La prédiction pour janvier 1757 demande : « comment prétendre arrêter le torrent d’un débordement ? ». Comment enrayer l’« entreprise témeraire contre la Foi publique » ? Le comble de l’indécence sera atteint dans les mois qui viennent : « des femmes y auront leur part » (1757, 3). On dirait que l’astrologue pressent les démêlés de Pierre Rousseau avec le synode liégeois : « Foudres du Vatican lancés contre la licence des Écrits scandaleux » (1758, 11). On sait que la campagne anti-philosophique devra recourir aux théologiens de Louvain et à l’autorité de Rome pour arriver à chasser le Journal de la principauté.
À partir d’ici, l’escalade défie la profusion verbale. Il n’est plus question que d’« écrits séditieux » ou « scandaleux », d’incroyables actes d’« audace », de projets « téméraires » et « ambitieux » (1759, 4, 5, 7, 8, 9 ; 1761, 2, 6 ; 1763, 1). La nouveauté, peut-être, réside dans l’insistance qui porte sur la contamination, la large propagation des idées promues par les « mauvais esprits ». « La lecture des livres pernicieux et séditieux derangera la conscience et la tête de beaucoup de gens » (1761, 10 ; 1763, 3). Tout cela n’est-il que rhétorique, hystérique ? On voit se conjuguer, selon maître Laensbergh, la « fureur d’une populace effrenée » et les « raisonnemens » des « esprits brouillons » (1758, 10 ; 1759, 6 ; 1760, 5).
Homme d’ordre et de paix civile, il prédit à tous les fauteurs de trouble une défaite assurée. « L’issue des revoltes est presque toujours malheureuse » (1751, 5). « Quelle torrent d’éloquence [sic] paroîtra pour annoncer et prouver les verités de la vraie Réligion ! les plus impies en seront confondus » (1757, 12). Les « honnêtes gens » triompheront toujours des « émotions populaires » qui troublent leur « tranquillité ». Qu’entrevoir comme changement quand on considère la « legereté du peuple » et la manière dont ses éléments les plus « effrontés » se lient à la « dangereuse vermine » que forment « fainéans et débauchés » (1754, 6 ; 1756, 7, 8 ; 1759, 6)12 ?
Et pourtant, comment rester insensible à la plainte d’un peuple « reduit aux dernieres extrémités par la rage de la faim » (1752, 6 ; 1754, 2) ? Comment accepter « l’avarice de ceux qui ne vivent que du sang des miserables » (1754, 9) ? Avis au prince : une « trop grande severité n’est pas toûjours le plus sûr moyen de remedier aux desordres » ; il faut l’« admirable clemence d’un Prince envers des Sujets rebelles » (1752, 7). Changement caractéristique : Laenbergh ne demande plus à la Providence l’apaisement mais la vengeance. « Les cris des opprimés font retentir l’air : ils armeront le bras d’un Dieu vengeur de l’iniquité » (1757, 11)13.
Qui, en effet, peut encore croire à la justice de Dieu et mettre sa confiance dans l’Église ? Celle-ci donne le spectacle de « moines en disputes », de « faux devots » en qui la prédiction reconnaît - formule inouïe dix ans auparavant - de « dangereux ennemis de la societé civile » (1759, 10 ; 1760, 7). D’autres expressions font leur apparition : « esprit de superstition », « parti fanatique » (1759, 11 ; 1763, 2, 3, 7). Le pronostiqueur ne s’en retourne pas moins, finalement, vers les « prières publiques » et la piété du charbonnier pour calmer « la colère du Seigneur » face aux « démarches d’une bande de Libertins » (1761, 2, 4, 9 ; 1763, 9).
Interprète de l’esprit bourgeois, l’almanach scelle l’opposition entre les « honnêtes gens » et une « dangereuse vermine » faite de « fainéans et débauchés » (1754, 6 ; 1756, 7, 8 ; 1759, 6). On peut croire que les idées de bienfaisance et d’humanité ont aussi touché de leur aile celui qui ne peut parler au peuple qu’en se mettant plus ou moins à son diapason, même s’il reste arrimé à la tradition de conservatisme et d’obscurantisme que représente le Laensbergh, dont se moqueront plus d’un philosophe, de Voltaire à Sterne.
2 KÜNTZIGER 1879, 9 sv. ; FRANCOTTE 1880, 31 sv. ; MORTIER 1978, 74 sv. ; VANDEGANS 1980, 21 sv.
3 Celle-ci possède une série relativement continue à partir de 1734, laquelle a été complétée par des exemplaires conservés à la Bibliothèque centrale de la Ville de Liège.
4 DARIS 1868, 59 sv.
5 DARIS 1868, 74.
6Les Danois, « pasquille » attribuée au chanteur de rue Mathieu Moreau, dans BAILLEUX et DEJARDIN 1844, 113-15.
7 HAESENNE-PEREMANS 1981, 185-86.
8Almanach pour 1740, fol. D1 sv. ; cf. DARIS 1868, 110. L’épisode devait être remarquable, pour que l’astrologue, au récapitulatif des grands événements de l’année écoulée, lui fasse une place entre l’attente des couches de la grande duchesse de Toscane, partie en gondole à Pise et Livourne, et la ratification définitive, dont on parle tant à Versailles, de la paix de Vienne par les « Rois d’Espagne, des deux Siciles et de Sardaigne ».
9 Et encore : « Le courant de ce mois apprendra des choses qu’on ne se seroit jamais imaginées » (1745, 4) ; parviendra-t-on à « ôter à des entreprises étranges une partie de ce qu’elles ont d’affreux » (1745, 8) ?
10 DEVAULX, 103 r°.
11 DROIXHE 1996.
12 Et encore : les « gens mal-intentionnés au Gouvernement » serviront d’« exemple sévere, mais nécessaire pour la punition d’un crime, qui ne menaçoit de rien moins que d’un affreux desordre » (1756, 4 ; 1757, 10 ; 1763, 1, 8). Il faut punir sans faiblesse (1756, 4 ; 1757, 7, 8 ; 1759, 5, 6, 12, etc.).
13 La chaîne des faits à venir se déroule désormais selon une logique implacable, dépouillée de tout pathos : « Murmures populaires, indifférence des Superieurs, présages d’une Émeute. Sang repandu. Le bonheur et la tranquillité des peuples dependent sûrement de l'accord des Chefs » (1759, 11). Mais tout espoir a disparu. « Le fracas étouffera la voix des malheureux » (1760, 5).
Le pèlerinage à l’abbaye de Saint-Hubert en Ardenne, l’opération de la taille, par laquelle on insérait au front du visiteur un morceau de l’étole-relique du saint, et la « neuvaine » qui suivait étaient autrefois censés préserver de la rage. Il s’agissait d’écarter un « mal physique », rage ou folie, qui « n’est que le reflet d’un mal moral plus profond » incombant à Satan14. Dans son Histoire du monastère, le moine Hancart expose les Miracles opérés par les mérites de saint Hubert sous la prélature de l’abbé Jean de Masbourg. L’intervention du patron des Ardennes y est réclamée tantôt pour une Tournaisienne possédée des démons Ariel et Alep, tantôt pour un prévôt qui vient d’être mordu. Celui-ci s’était rendu coupable d’un grave péché qu’il dissimulait, le diable lui ayant « fermé la bouche ». On l’amena, écumant, au monastère de Troisfontaines, où il mourut. Mais on reconnut un miracle en ceci qu’il contint « les mouvements furieux de la rage sous les rênes de la raison, afin de n’envelopper en son malheur ceux qui l’environnaient ». Une gravure de Jean Valdor l’aîné illustre également ce qui unit l’exorcisme et la taille à la grande époque de la chasse au diable (fin XVIe - début XVIIe siècle)15.
Dès le XVe siècle, le chancelier Gerson avait ouvert l’offensive contre une pratique jugée indignement superstitieuse. Trop d’aspects de la neuvaine qui accompagne nécessairement l’incision avaient un air de mystère ou de pratique occulte. La personne incisée se voyait interdire de « peigner ses cheveux pendant quarante jours ». Elle ne pouvait « baisser sa tête pour boire aux fontaines et rivières ». Elle devait « coucher seule en draps blancs et nets, ou bien toute vêtue ». Il était prescrit de manger froides des viandes provenant d’animaux « d’un an ou plus ». Le bandeau qui avait fermé la plaie devait être brûlé, et les cendres étaient mises dans la piscine de l’abbaye.
Ces « cérémonies » provoquèrent un feu continu de protestations ou d’explications qui réduisaient l’action de la neuvaine à un phénomène naturel. Ainsi, Van Helmont et son magnétisme animal rendirent un compte impie des guérisons miraculeuses. La Sorbonne condamna le pèlerinage en 1671, relayée en 1701 par le chanoine Gilot, dont la virulence fut telle, à l’égard de la neuvaine, qu’il donna son nom à la faction des « Gilotins »16. Contre ces attaques, les autorités religieuses liégeoises et les abbés de Saint-Hubert, appuyés par la Faculté de Médecine de Louvain, firent bloc. En 1690, le prince-évêque Jean-Louis d’Elderen donne un acte justifiant pleinement la neuvaine. L’approbation eut une belle carrière. Reproduite dans tous les livrets dont il va être question, elle figure encore au XIXe siècle sur le certificat remis au pèlerin pour attester l’incision.
Inutile de dire que le scepticisme du XVIIIe siècle radicalisa les hostilités. Après le baron de Pöllnitz, le Français Jolivet, ne voulant pas être en reste d’une indignation et considérant par ailleurs le pays liégeois comme peuplé d’arriérés, a décrit une coutume qu’il range parmi « les plus fanatiques et les plus révoltantes ». Les superlatifs sont accumulés sur un « spectacle pieusement horrible », au cours duquel le trésorier de l’abbaye, « après des prières et des exorcismes, ouvre, d’un coup de rasoir, le front des victimes et leur incruste le diabolique chiffon ». On imagine le cortège que forment celles-ci : « l’œil abattu, le teint livide, le corps couvert de poussière et incrusté de houille, chantant dévotieusement, le bandeau encore sur le front et tenant la compresse sur la plaie »17.
Dans quelle mesure les commentaires de la neuvaine procurés, sous l’ancien régime, par une littérature pieuse de large diffusion reflètent-ils quelque chose du climat critique ainsi schématisé ? On a considéré deux séries d’ouvrages vulgarisant le culte de saint Hubert. La première se présente sous le titre : Abrégé de la vie de S. Hubert,prince du sang de France, duc d’Aquitaine, etc. D’après l’avertissement, le texte remonterait à un original daté de 1645, ainsi qu’en fait foi une permission d’imprimer signée de Jean de Chokier. Celui-ci fut un des plus vigilants défenseurs de l’orthodoxie et d’un pouvoir ecclésiastique rigides, car sa combativité lui valut d’être cité par Pascal dans la cinquième Provinciale. L’ouvrage connut de nombreuses éditions liégeoises : 1725, 1733, 1737, 174418. Cette édition originale, dont aucun exemplaire ne paraît localisé, fut réalisée à l’occasion de l’établissement de la confrérie de Saint-Hubert à Liège. Elle contenait « les indulgences, prières et règles de ladite confrérie », avec un abrégé de la vie du saint. Après la permission d’imprimer viennent, dans les éditions du XVIIIe siècle, le formulaire de la neuvaine et une Explication des conditions requises pour l’accomplir de façon correcte.
Une seconde tradition textuelle est constituée de livrets généralement intitulés Abrégé de la vie et miracles de S. Hubert, patron des Ardennes, par un religieux de l’abbaye dudit S. Hubert. Elle remonterait à une édition de 1697 dont la permission d’imprimer date de l’année précédente19. Elle se présente sous deux formes. En réponse aux « inquiétudes » qu’ont suscitées certaines « observances »20 de la taille, un premier type d’ouvrage propose une Manière de faire la neuvaine, avec l’Explication ou réflexion sur chaque article21. C’est le texte sur lequel va porter principalement l’examen. Un second type d’ouvrage n’offre pas ces éclaircissements22.
En effet, rapporte la tradition textuelle que l’on appellera l’Abrégé-Ardennes, « des incrédules (…) ne font pas difficulté de blâmer ladite neuvaine de superstition tout ouverte, mesurant toutes choses à la portée de leurs esprits et censurant trop librement ce qui les surpasse ». Ces « rêveries » vont « inquiétant beaucoup de personnes ». On serait tenté de mettre ce témoignage en rapport avec le « nombre élevé des blasphémateurs poursuivis à Saint-Hubert » (Dupont-Bouchat). Qui sont ces violents qui battent ou insultent leur curé, comme Jean d’Awenne, de Hatrival, ou Adam Lhoste, de Freux ? Qui sont ces Jean Maistre, d’Arville, ou Jean l’Écossais, qui renient Dieu « de bon cœur » et « au grand scandale du peuple » ? On aimerait en savoir plus. L’Abrégé-Ardennes dut en tout cas propager largement l’idée d’une mise en cause du pèlerinage, car il fut réimprimé à Rouen par le libraire irrégulier Besongne (1704), à Luxembourg par Ferry (1734) et Kléber (1785), à Namur par Flahuteaux (1802), Legros (1827), etc. Le jugement de l’ancien évêque, celui des théologiens et médecins de Louvain, la déclaration des examinateurs synodaux, l’approbation donnée en 1696 par le curé de Saint-Adalbert, et jusqu’à l’orthographe traditionnelle des imparfaits en -oit, tout cela traverse allègrement le XVIIIe siècle ! L’édition Flahuteaux, imperturbable, continue d’écrire « par mégard » au lieu de « mégarde », comme sous Louis XIV23.
La comparaison entre les deux traditions et leurs exposés de motifs fait apparaître le passage d’un système de contrainte rituelle à celui du contrat raisonnable. Au départ, les pratiques imposées au pèlerin relèvent d’une opération de type proprement magique en ce qu’elles obéissent intégralement à une logique de contrainte généralisée. Celle-ci engage Dieu et saint Hubert, dont la protection est absolue en cas de respect intégral du formulaire. Celui qui reçoit un fragment de la sainte étole se trouve enserré dans un réseau d’obligations qui n’ont pas à se justifier. Cela « est clair ». Ainsi s’exprime l’Explication dans 1’Abrégé-Aquitaine en ce qui concerne les articles relatifs à la nécessité pour la personne taillée de dormir « seule en draps blancs et nets » ou tout habillée (n°2) et l’interdiction de se peigner pendant quarante jours (n°6). Paraphrase et - mieux encore - tautologie constituent les seules gloses acceptables. Quand le discours annonce en quoi telle interdiction « est claire », il tourne court en se bornant à redire que « la quarantaine commence le jour de l’incision » ! L’articulation du commentaire n’exprime pas une suite logique mais purement impérative, en fermant sur lui-même l’argument d’autorité. Ceci est encore plus net lorsqu’il s’agit de motiver, à l’article 7, l’obligation de brûler le bandeau ayant retenu la parcelle de l’étole et de jeter les cendres dans la piscine. Le texte du rituel « ordonne de faire délier le bandeau au dixième jour, parce que la neuvaine commence le jour de l’incision »…
Un autre trait de tautologie « autoritaire », comme disait Barthes, réside dans une confusion entre explication – causale – et explicitation – périphérique. S’il est stipulé que l’incisé « peut boire du vin rouge, clairet et blanc mêlé avec de l’eau » (art. 4), c’est parce qu’il est défendu « de boire toutes autres liqueurs, comme bière, hydromel, eau de vie, thé, café, chocolat, et enfin tout ce qui n’est pas vin rouge, clairet, blanc, mêlé avec de l’eau, ou de l’eau pure ».
L’Abrégé-Aquitaine referme très soigneusement le cercle des obligations qui composent le rituel. Il ne s’agit pas de confondre le prescrit et le facultatif. L’opération surnaturelle requiert un cadre strict. Accusant son rapport avec la magie, elle tend à rejeter au-dehors de ce cadre ce qui relève de la piété ou d’un libre amour de Dieu. Tout compte fait, elle a intérêt à se donner pour la moins religieuse possible, comme une mécanique ayant ses règles internes. L’article 8 demande qu’on observe chaque année la fête de saint Hubert. L’explication traditionnelle en minimise la portée. Célébrer la fête du saint n’implique « point qu’on communie de nécessité ce jour-là ». Il est seulement « conseillable » de lui rendre cet hommage. On pourra « l’omettre sans scrupule ».
Au contraire, le commentaire de 1697 dissout le noyau d’exigences cérémonielles dans un contrat de piété, de sorte qu’il place l’obligation d’honorer saint Hubert sur le terrain d’une « juste reconnaissance ». La séparation entre l’impérieux et le souhaitable perd son sens. L’homme protégé de la rage, jouissant d’un « si grand bienfait », se sent tenu à la plus grande gratitude. Devenue volatile, la contrainte voit s’abolir les limites de temps et d’espace qui la circonscrivent, dans la compréhension traditionnelle. Celui qui a été taillé, s’il reçoit par la suite « blessure ou morsure de quelques animaux enragés qui allât jusqu’au sang », sera préservé au prix d’une abstinence de trois jours « sans qu’il soit besoin de revenir à Saint-Hubert » (article 9). Si la crédibilité magique impose de se rendre dans un lieu éloigné et d’y suivre un rituel désagréable, la possibilité de reproduire à peu de frais le miracle à domicile fait figure de tour de passe-passe.
Le commentaire de 1’Abrégé-Ardennes, davantage en phase avec les idées qui se font jour, combinera dans son Explication ou réflexion sur chaque article trois éléments : raison, hygiène et mortification. Ceci, sans doute, n’est pas neuf. L’une des plus célèbres apologies du pèlerinage, l’Historia S. Huberti du jésuite Roberti, parue à Luxembourg en 1621, justifiait l’interdiction de se peigner en tant que « pénitence », par le souci d’éviter « l’agitation d’humeurs infectieuses » et comme précaution toute prosaïque visant à maintenir la parcelle insérée en place24. Mais nos livrets liégeois, rouennais ou ardennais, taraudant l’essence même du magique, vont modifier considérablement la relation générale au divin qui fonde le rituel, où l’aspect de mortification est accentué au détriment de ce qui constituait la neuvaine en une sorte de code d’intercession. Il ne s’agira plus tant, désormais, d’exercer par l’observance de règles parfois énigmatiques une pression sur le saint protecteur, mais plutôt de mériter la santé par des sacrifices. Celle-ci devient, à sa manière, une rétribution.
La privation de certains aliments ou de certaines boissons est trop explicitement réduite à un moyen parmi d’autres de fléchir Dieu. Ceci apparaît particulièrement dans le brouillon manuscrit de l’Explication, qui nous est conservé25. Le document, dans un passage qui sera supprimé, rapproche cette forme d’abstinence de celle qu’« un confesseur ordonne à un pénitent ». Puisqu’il y aurait là une conduite « agréable à Dieu », qui pourrait parler « avec justice de superstition » ? L’autorité de la neuvaine se déplace vers la conception marchande du contrat pieux. L’abstinence sexuelle en devient aussi une des monnaies. Le manuscrit de l’Explication l’explicite en un passage qui disparaîtra également de la version éditée, peut-être pour ménager en même temps la bienséance et la solennité d’un rituel auquel ne convient pas le prosaïsme de la vie quotidienne. Le taillé doit dormir seul parce qu’« il n’est pas permis aux personnes mariées d’user de leur droit ordinaire ». Par contre, le livret conservera une autre justification indicative. Si l’on doit boire aux fontaines « sans se baisser », c’est pour des raisons pratiques (empêcher que la parcelle d’étole ne tombe), prophylactiques (ne pas avaler des « bêtes venimeuses ») et encore « pour éviter la sensualité ».
Ces interdits, d’un rendement opératoire à la mesure des pulsions fortes qu’il s’agissait de contrôler, ne durent pas faire peu pour le maintien de la neuvaine à Saint-Hubert. Même en devenant plus clairement, avec le temps, le terme d’un échange, le prix moral de la sauvegarde, ils s’enracinaient dans ce « naturalisme religieux » qui constituait, avec d’autres éléments, le terreau d’une pensée magique. Les apologistes qui défendirent l’efficacité du pèlerinage aux XVIIe et XVIIIe siècles, comme De Jong dans son Supplément à la vie de saint Hubert de 1737, sentirent bien qu’il se fondait sur la conviction majeure d’une unité des « moyens naturels et surnaturels », de la « santé corporelle » et de celle de l’âme. Ils soutinrent qu’il ne fallait pas y voir un dévoiement populaire de la piété, une manifestation assez typique de la sottise des masses, mais pour ainsi dire le point névralgique d’une culture, d’un état moral et intellectuel de la société. Ils plaidèrent ainsi pour le « bon sens » chrétien, chose la mieux partagée, en même temps que pour la bonne nature du peuple, qui est loin de vivre dans l’« ignorance grossière et insupportable » que certains imaginent. En somme, ils défendirent la neuvaine en tant que code rituel fortement intégré à un « système d’interprétation du monde et d’action symbolique sur lui »26.
La tension qui travaille ce « système » permet néanmoins de distinguer une religiosité « populaire concrète » et un christianisme « intellectuel » - qui recoupe en partie la séparation, parfois invoquée, entre « religion des clercs » et dévotion du « peuple chrétien ». Pour les théologiens du cru, qui défendent pour ainsi dire le patrimoine culturel et économique représenté par la neuvaine, cette unité du matériel et du spirituel, resserrés par les innombrables croisements qu’ordonne une pensée analogique, reste au centre du dispositif. Contre les apologistes liégeois, les théologiens de la Sorbonne, « ces Messieurs », travaillent en somme à remplacer le monde des « sympathies » autrefois décrit par M. Foucault, la végétation foisonnante des ressemblances, par la critique, la méthode et leurs architectures. Ils rejettent un cérémonial qui, mettant en œuvre et exaltant la solidarité du sensible et du divin, procède par incubation des forces surnaturelles dans la nature sauvage. De là le prescrit imposant de manger froid, forme modérée du cru (article 5). De là l’obligation de dormir seul ou l’interdiction de se peigner, symboliques d’une coupure avec l’ordre social et ses codes.
Par ailleurs, les lecteurs « modernistes » du pèlerinage introduisent dans le commentaire une part de réalisme médical, d’hygiénisme qui confère au corps une place évidemment toute différente de celle qui était la sienne auparavant, même si certains d’entre eux craignent de voir dégénérer le « naturalisme religieux » en panthéisme ou en matérialisme vulgaire, par un débordement du physique sur le moral.
Serait-il vain de supputer l’influence exercée par un changement des mentalités sur la pratique même du pèlerinage à Saint-Hubert ? Le recul de l’autorité proprement magique des règles et des codes affaiblit-il la fréquentation de la cité ardennaise ? Nous ne possédons les chiffres de fluctuation du pèlerinage que pour 1680-1731 et le XIXe siècle ; les générations voltairiennes nous échappent27. Si l’on compare la moyenne des tailles pour 1698-1701 à celle que fournissent les premières années du XIXe siècle, on peut avoir l’impression d’une grande stabilité : Saint-Hubert attire environ deux cents cinquante pèlerins par an28. Plus que l’évolution des esprits, la conjoncture internationale serait ici en cause, si l’on considère que le pic de fréquentation atteint pendant la période 1680-85, avec quatre cents incisés, est suivi d’une chute brutale à environ cent cinquante tailles pendant le conflit de la Ligue d’Augsbourg. Ainsi voit-on les chiffres remonter quand est signée la Paix de Ryswick (1697)29
