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Tic tac. L'aventure appelle, elle est belle et sent le citron vert. La quête d'un bonheur perdu, abandonné, traqué, par une femme, un crapaud, un songe, sur des terres arides et sauvages, dans une grotte mouillée, au plus profond des enfers, au plus haut dans le ciel. Sur un rocking chair. Partons à sa recherche, à travers les divagations de bords de rêves, curieux essais fantômes qui s'immiscent dans la nuit pour soulager les cafards diurnes. Jusqu'à la liesse de l'instant présent. Le temps règne. Créateur d'histoires, rassasié à l'imagination qui jamais ne lâche sa proie, pour son plus grand plaisir, tel le Crocodile. Huit nouvelles à quatre mains relatant des histoires de jours et d'ennui, d'humour et de nuit, des bobards magiques et des cauchemars curieux. Un petit voyage à travers les styles.
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Seitenzahl: 204
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Été
Rasos O Yafeish
Le Biscuit
Automne
Mon Manoir
L’Étang
Hiver
L’Oranger
Le Chant De La Pluie
Printemps
Confessions D’Une Fleur
Le Chapeau Triangle Qui Voulait Être Carré Pour Voir Les Vergers Fleuris
Astrid Massad
Depuis le sol de l’ouest, Karjek est une ville remontant la montagne comme il en existe tant d’autres dans le pays. Mais depuis la mer de l’Est, Karjek est unique.
Lorsque vous poserez le pied sur le sol du port vous regarderez d’abord tous les pêcheurs et marins, puis en remontant votre regard vous apercevrez le marché rempli d'étals aux produits de mille couleurs et odeurs. Vous aimerez sans doute les beaux ensembles beiges et légers des femmes, dont le tissu de lin nonchalamment posé sur les cheveux noirs descend sur le buste, laissant apparaître les nombrils percés. Les hommes dans les mêmes tons et sur un modèle similaire portaient le tissu en gilet ouvert et en un large sarouel, créant une population aux allures douces et chaleureuses.
Après avoir vu le port, le marché et le peuple vous vous attarderez sur les maisons. Ces drôles de petites bâtisses semblant avoir été taillées directement dans la roche. Des maisons rondes et irrégulières dont les morceaux ajoutés et lisses faisaient comme des grosseurs étranges au milieu desquelles des portes et des fenêtres aux formes organiques rendaient chaque habitation unique. Quant à leurs couleurs ocre ou rouge très pâle, elles donnaient un sentiment d'aridité. Mais cette idée de sécheresse était adoucie par tout un tas de petites cavités à même le sol, remplies d’eau turquoise. Ainsi entre chaque maison serpentent de petits chemins, faits d’un mélange de terre et de sable, des escaliers et ces crevasses d’eau dans lesquelles des enfants sautent et s'éclaboussent. Vous ne pouvez pas le voir d’en bas mais chaque creux est habité de coquillages et de petits poissons luisants. Chaque pluie, chaque colère de l'océan les remplissent amenant des nouvelles vies ici et là. Le fond étant clair et le soleil brillant, cette eau paraît presque irréelle par sa couleur. Sa rondeur vous fera déglutir de soif plus d’une fois.
Maintenant que vous avez analysé chaque étage de maisons superposées, vous remonterez la montagne et tout en haut de celle-ci une dernière maison surplombe la ville. Elle est simple et tout aussi tordue, mais un peu plus claire comme si le soleil venait se poser sur elle plus que sur les autres. De nombreuses crevasses d’eau l’entourent, plus qu’en dessous, donnant l’impression depuis le port que la maison repose sur un tapis de petites pierres précieuses étincelant à la lumière.
Ce que, en revanche, vous ne saurez jamais c’est l’histoire de cette demeure.
L’air chaud et moite glissait sur sa vieille peau dorée parsemée de taches brunes et de cicatrices; et malgré un léger sifflement dans son oreille gauche, le bruit des vagues résonnait au loin.
Djanesha se sentait si paisible sur son vieux perron. Ses traces sur son corps et le sifflement étaient si ancrés en elle depuis tant d'années qu’elle ne les remarquait plus, ou peut-être sa mémoire ne voulait plus les lui rappeler. Ici et maintenant seule sa paix lui importait.
Ses vieux os avaient du mal à exécuter le moindre mouvement mais elle continuait à vivre.
A travers ses pupilles voilées elle distinguait une grande tache lumineuse : Ce matin il faisait beau et chaud et bientôt elle entendrait les marchands crier et les habitants s'éveiller dans le marché tout en bas. Elle adorait s’installer sur son balcon, assise sur le siège dont l’argile l’intégrait au sol et aux murs, elle écoutait, sentait et ressentait la vie si belle et si douce de Karjek.
L’autre versant de la ville du côté de la terre et du pays, elle n’y était plus allée depuis le jour où elle s'était installée ici. Elle ne voulait plus faire face aux hommes et au désert qui menait à la capitale dans la vallée. Elle avait détourné sa vie pour la porter vers la mer. Horizon bleu sans fin où le soleil se couche et se lève sans rien pour l’en empêcher et où la nature décide de tout.
Quelle paix.
Elle entendit des bruits de pas rapides, au moins trois enfants qui sautaient dans des flaques. Elle entendit leur rire. Elle devina deux garçons et une petite fille. Le rire de la fillette était si pur que Djanesha eut envie de l’accompagner. Elle ne le fit pas mais le rire résonna en elle.
Une petite fille. Si innocente. Si joyeuse. Mais elle allait grandir et son enfance disparaîtrait un peu plus dans les yeux de son amant, dans les yeux de ses enfants, puis dans les yeux de ses petits-enfants et dans les yeux de tous ceux qui partageraient sa vie. Pourtant Djanesha pensa qu’elle avait encore une chance. Si elle restait ici à Karjek peut-être qu’elle n’aurait pas à se soucier de grandir, qu’aucune horreur ne la forcerait à perdre son rire. Elle regarderait la mer, et ses enfants avec elle riraient encore et encore alors qu’elle les porterait sur son dos en riant toujours plus. Elle n’aurait jamais besoin d’aller de l’autre côté de la montagne.
— Bonjour madame ! Dit la petite fille d’une voix très polie alors que les deux garçons couraient sans s'arrêter.
Tant de politesse chez une enfant attrista Djanesha mais elle répondit d’un sourire et les petits continuèrent leurs chemins.
Chaque bruit faisait son bonheur; entendre les enfants, les amoureux, les familles, les marchands, les pêcheurs, les mendiants, le vent et la mer. Elle ne pensait pas pouvoir rêver d’une meilleure retraite.
Une brise soudaine souffla dans son voile de lin et fit danser les ondulations de ses cheveux gris. Elle leva difficilement son bras tremblant pour les remettre en place. La brise parla.
— Bonjour Djanesha.
Un frisson traversa la veille femme. La voix était sage, profonde et un peu rauque. Cette voix, elle lui parlait au plus profond de son être et elle venait d’éveiller en elle une très vieille douleur, sans que sa mémoire ne lui dise laquelle.
— Me reconnais-tu ?
— Je m’excuse jeune homme mais hélas mes yeux ne discernent plus comme ils le faisaient autrefois. Qui es-tu ? dit-elle de sa voix tremblante.
— Ma Erkazin.
Djanesha était figée. Ce n'était pas possible, ils n’existaient plus. Puis elle n’en fut plus sûre. Elle reposa sa main fragile sur ses genoux. Que ce soit réel ou bien une création de son subconscient, bien plus probable à ses yeux, cela ne voulait de toute façon dire qu’une chose.
— C’est l’heure alors ?
Elle sentit un autre souffle d’air plus léger.
— Pas tout à fait.
— Alors viens tu me hanter jusqu'à ce que ce soit l’heure Rasos O Thanish ?
Le messager de la mort. Ce terme elle ne l’avait plus employé depuis des décennies et elle l’avait oublié en même temps que sa mémoire se désagrégeait. Il était revenu de façon si soudaine que sans le vouloir elle l’avait dit avec un peu de haine dans la voix. Elle se pensait pourtant prête à partir.
— Je viens porter un message. Le message que tu n’as pas entendu. Le message qui était autrefois une mise en garde et qui est aujourd’hui un fait. Le message que toi et les tiens avez essayé de taire. Je suis pourtant là, Oi Sfaebaha.
Comme en réponse au surnom qu’elle avait utilisé, il avait employé ce terme qui ne fit que la pousser un peu plus dans le malaise, réveillant des images qu’elle ne voulait plus jamais voir.
Des images de la guerre entre Rasos O Thanish et Oi Sfaebaha, l’aveugle du massacre.
Son cœur se serra si fort qu’elle crut en mourir.
Elle le souhaitait si fort, là tout de suite. La mort était mieux que de se souvenir.
— Regrettes-tu, Oi Sfaebaha ?
Djanesha caressa ses bras ridés puis ses mains frêles. Elle passa une d’elle devant ses yeux pâles. Elle ne vit rien d’autre qu’une vague ombre cachant la lumière.
— Je regrette… Je regrette de n’avoir pas plus peint. De n’avoir pas retranscrit les belles images. Mes yeux ne peuvent plus me les décrire, ma mémoire ne peut me les montrer à nouveau et de toute façon mes mains ne sont plus assez précises pour les illustrer. Si seulement j’avais pu en profiter avant et caresser son visage.
— Son visage ?
— Ma… ma fille… je crois. Pour le reste je ne sais plus. En fait je ne sais pas de quoi je parle, je… je suis… enfin parfois mes paroles… qui êtes-vous déjà ?
Un rire étrange provenant de la gorge de Ma Erkazin résonna dans sa chair, dans ses mains, dans ses yeux, dans son crâne. Ce rire la ramena dans l’instant présent et elle retrouva le cours de ses pensées.
Puis il se tut.
— Tu es forte Djanesha, et tu as grandi. Les hommes de ta vie ne sont plus, tu es libre et tu as le pouvoir de devenir Rasos O Thanish.
Des larmes se mirent à couler dans les sillons de ses joues flétries. Tout son corps frissonnait alors que la sueur glissait sur son dos bosselé. Elle se couvrait le visage de ses vieilles mains se répétant que ce n'était pas réel. Mais le messager l'ignora.
— Maintenant vois.
Elle vit.
Il était bien là devant elle.
Ma Erkazin.
Perché sur le rebord d’argile. Majestueux même dans l’ombre du soleil brûlant derrière lui.
Djanesha cligna des paupières avant de pouvoir le discerner du fond.
Son œil jaune était aussi perçant qu’une épée d’Ashris. Il leva haut son long bec meurtrier, son cou en zigzag s’étirant en une courbe, ses longues et fines pattes se tendant en douceur. Son plumage bleuté se confondit un instant avec la mer.
C’était un mirage, pensa Djanesha. Il ne pouvait exister et elle ne pouvait le voir. Il se tourna vers elle et ouvrit ses ailes, juste assez pour lui envoyer une brise. Elle découvrit les variations de ses plumes aux teintes grises et bleues, preuve qu’il était un très vieux héron, au moins aussi vieux qu’elle, même plus encore.
L’air tira encore son voile et elle l’attrapa de justesse. Elle ne remarqua pas tout de suite la fluidité de son mouvement mais la douceur de ses cheveux l'étonna. Elle vit alors ses mains, celles-là même qui lui rappelaient sans cesse son infirmité et sa vieillesse. Elles étaient magnifiques. Lisses sans aucun défaut. Elle se toucha les joues, regarda ses bras et ses jambes.
— Mais qu…
Elle se leva en sursaut et se mit à rire. Un rire un peu nerveux. Elle ne parvenait pas à définir si elle avait une hallucination ou non. Son cœur battait dans sa poitrine, sans aucun souffle étrange dans ses poumons, le battement remontait ses veines et le sang s’agitait sous sa peau. Toute cette énergie l’emportait. Elle souleva sa longue jupe beige pour voir ses pieds fins avant de tourner sur elle-même essayant de voir son dos et testant l'agilité de ses chevilles. Enfin elle serra ses mains, marcha droit hors du perron avant de se mettre à courir autour de sa maison. En contre bas des passants fixaient l'étrange fille agitée. Elle courut de toutes ses forces, seul le rire coupa son élan, puis elle voulut lâcher un cri, célébrer sa liberté mais elle le réprima.
Elle n'était pas libre dans son cœur. Elle s’immobilisa face à l'horizon. Sa poitrine bombée se soulevant à chaque respiration.
— Regarde, intima le héron qui se tenait audessus d’un bassin d’eau.
Le bleu azur laissait apparaître coquillages et perles rosées dans le fond. Djanesha s'approcha et se baissa, heureuse de pouvoir plier ses genoux avec tant de facilité.
Elle se pencha sur l’eau et vit son visage. Si jeune, si beau. Lorsqu’elle avait vraiment cet âge-là, elle n'était ni laide ni jolie, les hommes la disaient classique, un étrange équilibre entre des défauts marqués et des qualités bien suffisantes. Mais en cet instant, alors qu’elle avait plus de quatre-vingts ans et qu’elle revoyait sa peau de jeune fille, elle se trouva sublime. Si sublime qu’elle lâchât une petite larme de regret de ne pas l’avoir pensé plus tôt.
— Oi Sfaebaha, apprends et vis.
Ma Erkazin ouvra grand ses ailes et dans un mouvement brutal mais gracieux il les rabattit. Le vent chaud entraîna Djanesha en avant. Son reflet rencontra l'original et sa gorge s’emplit d’eau.
Elle voulut respirer mais seule l’eau salée vint vers ses poumons. Elle était secouée dans tous les sens, les courants la firent tourner sur elle-même. Enfin elle vit de la lumière plus haut. Elle se déplia et tendit ses bras vers la surface.
De l’air. Une grande bouffée s’insinua en elle. Elle s'agrippa au rebord sableux et s’extirpa de l’eau. Allongée sur les grains jaunes, elle reprenait son souffle face au ciel sans nuage.
— Djanesha ! Mais qu’est-ce que tu fais ? Djanesha !
La voix au loin la paralysa. Dans un réflexe son corps se redressa aussitôt.
— Père !
L’homme était vêtu d’un long tissu rouge tombant sur un sarouel assorti resserré au-dessus de chaussons de cuir pointus et le tout attaché d’une ceinture de corde. Ceinture qu’elle connaissait trop bien. Un couvre-chef plus petit et fluide mais plié comme un turban tombait sur un visage à moitié couvert de barbe noire et sale. Ce visage était marqué de rides d’expressions. En le voyant tout le monde pouvait deviner que ce n’étaient pas des expressions réjouissantes.
Arrivé à elle, il lui empoigna le bras avec force et la tira en avant.
Djanesha se laissa faire sans un mot.
Abasourdie de se retrouver là avec lui. Elle se tourna vers l’eau d'où elle était sortie mais ne trouva plus la crevasse, tout ce qu’elle aperçut fut tout au bout de son champ de vision, minuscule et presque invisible vu la distance mais encore discernable à l’horizon, la montagne de Karjek là où quelques instants auparavant elle délirait avec un oiseau maudit.
Toujours empoignée et pour éviter de justesse de trébucher elle porta son regard en face et elle la vit.
La tour d’Ashris, splendide et mystérieuse audessus de la vallée jaune.
Djanesha se mit à trembler de panique devant la ville, celle de tous les possibles, la capitale des merveilles, la cité folle.
Une introduction s’impose.
Lorsque vous arriverez dans la vallée d’Ashris, vous remarquerez toutes ces maisons cubiques ou bien au contraire très rondes souvent sur deux ou trois étages, comme des empilements de jouets d’enfants mais sans l’aspect ludique.
Contrairement à Karjek vous n’y verrez aucune crevasse remplie d’eau. La mer est bien trop loin. Ici les bâtiments sont de différentes couleurs tout comme les vêtements de leurs habitants. Tout est plus bruyant, mouvementé et éclectique. Les gens grouillent dans les ruelles, évitant charrettes trop rapides ou meute de chats allongés sans gêne au milieu du passage, miaulant à leurs compagnons des toits.
Et bien sûr au centre de cette agitation, celle que vous aurez remarqué avant même la ville et qui vous hypnotise : L’immense tour. Il serait impossible de compter les étages et même si vous essayiez vous n’y parviendrez pas. Voyez-vous, cette tour est trouée de fenêtres mais aucune ne s’aligne avec une autre plus de trois fois. Voilà l'un des rares éléments qui vous rappellera Karjek : L’aspect organique et terreux de la structure. Aucune fenêtre, aucune forme n’est parfaite ou géométrique, tout est tordu et noueux. Les arches des fenêtres sont parfois bien distinctes les unes des autres et puis d’autres se mélangent comme si la structure fondait.
Cette tour a donné son nom à la ville. Il y a quelques décennies cette vallée n'était qu’un grand village regroupant un jeune peuple de marchands. Situé au centre-Est du pays, un peu plus proche de la mer mais sans pour autant être isolée en bordure, il était ainsi déjà bien vivant. Une petite ville importante mais sans particularité qui la rendrait attrayante.
C'était sans compter sur ce tremblement de terre qui secoua le pays. La terre s’ouvrit au centre et des grumeaux de boue se rassemblèrent dans le creux comme des aimants jusqu'à ce que cette tour en sorte. Puis les morceaux d’argile continuèrent à s’accumuler la faisant grandir encore et encore, créant les fenêtres et l’architecture.
On raconte que c'était comme voir un potier fabriquer une sculpture. Les habitants ne purent que croire à l'œuvre d’un Dieu. Ashris le dieu de la création, celui qui avait modelé la terre de ses mains divines, celui qui avait séparé les continents comme on déchire l’argile. C'était Ashris qui venait de créer un nouveau morceau de monde. La ville fut ainsi renommée d’après lui.
A partir d’un certain temps la tour s'arrêta de grandir. Cette création divine transforma la ville en véritable capitale attirant touristes, jeunes ambitieux rêvant de travailler dans cette tour ou encore religieux et malades en quête d’un miracle.
Les années passèrent et on se rendit compte que la tour poussait encore, si lentement que ce n'était pas visible mais elle avait bel et bien gagné en hauteur et continuait depuis tout ce temps.
Djanesha regardait donc la tour des mystères avec effroi. Son père la tirait encore et il la tira jusqu’au pied du bâtiment. Perdue dans ces questions, son regard n'avait fait que glisser sur la ville et les ruelles qu’ils avaient traversées. Vu d’en bas la tour était suffocante. Le vertige aurait pris même le plus courageux des guerriers tant la hauteur et les formes dégoulinantes semblaient sur le point de s'écrouler.
Ils entrèrent. Les murs étaient décorés de tentures colorées et de meubles en terre. L'intérieur était fait de façon qu’un espace remonte le centre de la tour jusqu’au dernier étage cerné d’escaliers qui s’accumulaient en colimaçon et se terminaient à l'entrée de chaque étage. Mais au-delà d’une certaine hauteur, il était impossible d’aller plus haut car un épais plafond bloquait le chemin.
Personne n’a jamais réussi à l’escalader ou à creuser une ouverture, les parois de la tour étant plus solides que l’acier et en continuelle reconstruction comme une peau qui se régénère. C'était donc là le plus grand mystère de cet endroit que les plus savants et religieux venaient étudier : Découvrir ce qu’il se trouvait au-dessus.
Le père demanda à une jeune servante le monte-tour pour éviter les interminables escaliers. Ils s'installèrent dans un large et solide panier puis soudain ils s'envolèrent. Djanesha sentit son estomac remonter, elle n’avait en réalité pas remonté la tour ainsi depuis plus de quarante ans et en avait oublié la sensation.
Arrivés à leur étage, ils sortirent du panier. Elle fit l'erreur de regarder en bas et en voyant l'entrée, par laquelle ils étaient arrivés, si petite, sa tête lui tourna. Tout cela lui rappela la toute première fois qu’elle était venue ici, les impressions étaient les mêmes.
Sa mémoire avait supprimé beaucoup d’instants de sa vie en vieillissant mais en entrant dans cette nouvelle pièce certains éléments lui revenaient doucement et elle comprit.
Elle revivait le début de la guerre.
Son père fit un salut officiel, plaçant sa main gauche ouverte sur son épaule droite. Il donna un coup de coude dans le bras de sa fille. Djanesha plaça alors sa main gauche non pas sur l'épaule opposée comme les hommes mais sur son épaule gauche comme le font les femmes face à une personne de haut rang.
En face d’eux assis derrière un bureau de pierre se trouvait un homme d'une trentaine d'années au vu de ses cheveux lissés en arrière et de sa moustache entretenue. Il était vêtu d’une chemise sombre en dessous d’un gilet de cuir ajusté. Seul un foulard rouge enroulé à sa taille dénotait par sa couleur.
Elle pensa d’abord qu’il était beau, avant de réaliser que non il n'était pas beau, il était attirant, envoûtant. Son charme emplissait toute la salle, toute la tour même, de sa présence. Mais à la vue de la fille, ses yeux soulignés de khôl noir s’étaient plissés d’avidité laissant transparaître une pointe de laideur.
Son père, après avoir salué, parla.
— Voila Djanesha Mahanis. Ma fille unique. Ce n’est pas un homme mais je l’ai formée depuis qu’elle est en âge au rôle de général. Je lui ai appris l’art de la guerre. Elle peut se battre et a déjà affronté plusieurs de mes meilleurs hommes. Elle a vaincu à chaque fois. Quant à l'étude des stratégies, c’est le général Kasparnesh qui l’a recommandée après l’avoir eu sous ses ordres pendant trois ans.
Un silence se fit puis son père lui donna un nouveau coup de coude. Les mots sortirent de sa bouche comme si ses lèvres se rappelaient quoi dire alors qu'elle-même ne le savait plus.
— Pendant trois ans en effet, j’ai servi le général Kasparnesh. Malgré mon sexe faible mes capacités ne lui ont laissé d’autre choix que celui de m’enrôler dans son bataillon de recrue dès mes seize ans. J’ai obtenu de meilleurs résultats que tous mes collègues et grâce à cela j’ai été placée dans la liste d’attente pour intégrer votre équipe.
Elle avait récité son texte d’une voix dure et confiante.
L’homme fit signe à Djanesha de sortir. Son père resta.
Les sentiments du passé lui revenaient en vague et ils se mélangeaient à ceux de la Djanesha d’aujourd’hui. Elle n’en avait que faire aujourd’hui, mais à l'époque elle avait tremblé de panique à ce moment-là et était sortie en tentant de toutes ses forces de ne pas s’effondrer.
Tandis qu’elle attendait devant la porte, sa mémoire ouvrit un tiroir. Elle savait qui était cet homme, elle le connaissait mieux que quiconque.
La porte s’ouvrit de nouveau, et son père se tint à côté de l’homme.
— Djanesha Mahanis, ma fille tu as devant toi, Araklis Louek, Haut général d’Ashris, commandant principal de l'armée et ton futur époux.
L’accord avait été négocié et approuvé par son père. Elle n’avait pas cillé à cette nouvelle. Elle avait acquiescé, s'était agenouillée pour signifier son obéissance et était sortie. Elle se souvint comme elle avait pleuré ce soir-là, elle se souvint de la ceinture de son père lui ordonnant d'être heureuse. A présent cela ne lui faisait plus rien.
Elle était assise là seule, dans sa vieille chambre sans âme. Son père militaire, elle avait grandi dans la simplicité et le cadre. Si elle sortait de ce parfait cadre, la ceinture revenait. Elle était donc devenue une personne dure, une jeune femme froide et ordonnée.
Interrompant ses pensées, à sa fenêtre des ailes bruissèrent.
— Ma Erkazin ! se pressa-t-elle avant d'être déçue face à un autre héron. Il était majestueux, encore plus que Ma Erkazin. Il n'était pas gris et bleu, il brillait de milles couleurs, indice de sa jeunesse.
— Je suis Ma Kiar et je viens te prévenir. Un malheur arrivera demain, tu n’y pourras rien. Un autre, par contre, peut être évité. Il pleuvra du sang sur le monde avant que le ciel ne brûle. Apprends l’histoire.
— Rasos O Thanish…
Le Héron disparut aussitôt. Elle n’avait pas compris à l'époque et elle ne comprenait toujours pas.
Elle ne faisait jamais d’erreur et ne laissait aucun malheur arriver. Pourtant il y en avait bien eu une d’erreur.
— Bonsoir mon amour.
A cette même fenêtre, ce n'était pas un oiseau sous le clair de la lune, brillant de douceur. Ses yeux cette fois ci se mouillèrent. Elle fondit en larmes et écarta les couvertures et coussins de son lit, trébucha dans les draps, se rattrapa à une lampe mais n’y prêta aucune attention, elle se jeta au cou du jeune homme brun aux beaux yeux verts.
Cet instant se figea. La jeune fille d’ordinaire si contenue s'enfouit dans les bras du jeune brigand perché à sa fenêtre sous une lune pleine et pâle.
Il ria doucement et voulut l'écarter pour la regarder mais elle prit son visage entre ses mains malgré les larmes mouillant ses lèvres, elle l’embrassa encore et encore, sur le front, les joues le cou, la bouche, elle laissa exploser sa tristesse et son amour.
— Erkyan ! Tu es revenu !
— Cela ne fait qu’un jour Djanesh, mais je suis ravie de voir que je te fais tant d’effet ! Attention par contre, j’ai pas envie que ton père me fasse décapiter.
Il entra dans sa chambre et elle ne put s'empêcher de l’enlacer. Ils passèrent une nuit d’amour comme elle ne l’avait plus vécu depuis quarante ans.
