Le culte des grottes au Maroc - Henri Basset - E-Book

Le culte des grottes au Maroc E-Book

Henri Basset

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Beschreibung

Examen d'avatars de cultes marocains des grottes.

Etude anthropologique du culte qui se célébrait au Maroc devant les grottes véritables ou supposées.
L'auteur s'est attaché à en examiner les avatars, selon les régions, depuis l'occupation romaine jusqu'au début du XXe siècle.
Outil indispensable pour tous ceux qui s'intéressent à l'histoire anthropologique du Maroc.

Grâce à l'ouvrage d'un historien de renommée, découvrez le culte qui se célèbrait au Maroc devant les grottes véritables ou supposées.

EXTRAIT

On voit donc que bien des faits de nécromancie s’expliquent en réalité par la puissance supérieure du personnage consulté, saint ou génie, qu’il garde mort comme il l’avait vivant ; et le rôle des démons peut y être considérable, encore que l’Islam favorise plutôt le saint. Mais si nous nous en tenons aux grottes, une constatation très suggestive s’impose : l’Islam lui-même a dû reconnaître que le culte, avec rite d’incubation, qui s’attache à certaines d’entre elles, est rendu aux seuls génies. C’est le cas, par exemple, de la grotte de Sidi Chemharouj, dans le Goundafi, dont nous parlerons plus en détail au chapitre suivant. Le fait que Chemharouj est reconnu comme roi des génies par l’orthodoxie musulmane ne doit pas faire illusion : l’Islam n’a pas osé imposer un saint de son cru, il s’en est tenu au génie et c’est celui-ci qui rend les oracles.
A moins donc de supposer que dans les croyances berbères préislamiques, les cavernes des défunts s’identifiaient aux jnoun ou en devenaient une catégorie, ce qui serait, dans l’état actuel de nos connaissances, une hypothèse tout au moins risquée, il faut bien reconnaître que, dans les grottes, ce sont les petites divinités chtoniennes, les génies, qui rendent aussi les oracles par incubation.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Henri Basset est historien du début du XXe siècle, spécialiste de l'Afrique du Nord et de la culture berbère. Né en 1892, il passe sa jeunesse à Alger, dont il fréquente la faculté de Lettres en 1909 et 1910. Il y obtient une licence en langues et en littérature classique et entre en 1912 à l'Ecole normale supérieure. En 1916, Lyautey lui propose un poste à l'Ecole supérieure de langue arabe et de dialectes berbères, au Maroc. Après avoir écrit deux thèses Essai sur la littérature des Berbères et Le culte des grottes au Maroc, il est reçu en 1920 docteur es Lettres à la faculté de Lettres d'Alger dont son père, René Basset, avait été le doyen. La même année, il devient directeur adjoint de l'Institut des hautes études marocaines.
Henri Basset meurt le 12 avril 1926 à Rabat.

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Seitenzahl: 188

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

LE SIMOUN

Dans la même collection :

1. Reconnaissance au Maroc

Charles de Foucauld

2. Le culte des grottes au Maroc

Henri Basset

3. Voyage dans l’Empire de Maroc

Jean Potocki

4. Voyage en Turquie et en Égypte

Jean Potocki

Titre

Copyright

Ce livre a été publié en 1920 aux Éditions Carbonel.

Tous droits de reproduction, de traduction

INTRODUCTION

Caractère populaire et antéislamique du culte des grottes au Maroc. – Ce qu’il faut entendre par grottes : cavernes profondes, abris sous roche, et grottes imaginaires. – Bibliographie.

Le culte des grottes au Maroc est un culte essentiellement populaire, et populaire dans toutes les acceptions du terme. Il est suivi surtout par les campagnards et les petites gens. En vain le chérif Si Abd-el-Haï el-Kittani a pu sanctionner un jour de sa très haute autorité, en affirmant que le prophète Daniel y avait son tombeau, le culte rendu au kehf’l ihoud de Sefrou, les docteurs de l’Islam voient d’un mauvais œil, comme toute chose où ils sentent les restes de l’antique paganisme, la vénération de la foule pour de tels sanctuaires. Seuls, les plus avisés d’entre eux, à l’exemple d’el-Kittani, comprenant qu’ils ne les pourraient supprimer, ont tenté de les ramener à l’orthodoxie. Les citadins lettrés rougiraient de pareilles dévotions. Il existe bien, aux portes même de Fès, une grotte sacrée : elle est à l’usage des toutes petites gens, et plus encore des bédouins de la campagne environnante : à telles enseignes qu’elle s’ouvre seulement les jours de marché à l’adoration publique.

Par contre, les grottes tiennent une place considérable dans les croyances du peuple. Assurément, et c’est un des premiers points que nous établirons, chaque grotte n’est pas forcément une grotte sacrée : il existe même certaines régions où le culte en semble inconnu. Mais ces régions sont rares, et partout où s’ouvre une grotte sacrée, les fidèles y viennent en grand nombre. Le culte peut se célébrer tous les ans, à date fixe, en de grandes fêtes religieuses qui durent plusieurs jours, et rassemblent parfois la population de toute une contrée ; ce sont les moucems (maûsem) bien connus dans toute l’Afrique du Nord ; ou bien les fidèles y peuvent venir faire leurs dévotions particulières tout au long de l’année. On va y sacrifier, y déposer quelque offrande, y passer la nuit ; et en échange, on demande des grâces, qui sont d’ordres divers. Ce culte n’est pas particulier aux populations musulmanes ou à celles qui se prétendent telles : les Juifs peuvent avoir leur grotte sacrée. A Sefrou, Musulmans et Israélites ont chacun une caverne où ils vont prier ; si les premiers dédaignent le kehf’l ihoud, ils n’en méconnaissent pas la sainteté, et leurs coreligionnaires de Bahlil, village voisin, y viennent faire leurs dévotions. Le cas n’est pas rare, dans l’Afrique du Nord, de sanctuaires communs aux deux religions.

Dans toutes ces grottes sacrées, sauf rares exceptions, comme aux grottes de Sefrou ou d’el-Maqta’, près de Fès, on ne pénètre pas. C’est à l’entrée, ou tout près de l’entrée, que se font les sacrifices, que l’on interroge l’oracle ou que les malades s’endorment. Et cela nous fait songer, dès l’abord, au culte des cavernes, tel qu’il se pratiquait dans l’antique Berbérie. Le rapprochement serait à faire à chaque instant : l’un est bien l’héritier de l’autre. Ainsi les Berbères d’autrefois n’allaient point très avant dans la grotte où ils adoraient le dieu Bacax ; c’est près de l’entrée que toutes les traces du culte ont été relevées.

Il y aurait d’ailleurs fort souvent impossibilité matérielle à pénétrer très loin dans la caverne, objet de la vénération populaire : elle peut être une petite excavation creuse dans une paroi rocheuse, un simple abri sous roche, moins encore : il arrive parfois qu’elle n’existe pas ; du moins, qu’elle n’apparaisse pas à nos yeux. Elle est article de foi, et cela suffit : le culte, les croyances sont les mêmes dans tous les cas. Par ce titre de culte des grottes, il faut entendre aussi bien le culte des abris sous roche ou des grottes supposées : pour l’indigène, c’est tout un, et je croirais même volontiers que, dans tous les cas, la grotte supposée est plus importante que la grotte visible. N’est-ce pas là encore un trait commun avec les anciens cultes du pays ? Si Bacax était adoré dans une caverne véritable, le dieu du Chettaba n’avait qu’une excavation ; Ifrou, dont le nom évoque pourtant si nettement l’idée d’une grotte (ifri), recevait les hommages de ses fidèles devant un simple abri sous roche. Sans doute on supposait par derrière une souterraine demeure.

Mais revenons à nos cultes d’aujourd’hui. Je n’ai pas prétendu faire un corpus de toutes les grottes, vraies ou supposées, qui sont, au Maroc, entourées d’un respect plus ou moins grand, ou prêtent à des cérémonies rituelles ; ce serait encore impossible actuellement. Mais déjà nous possédons assez de documents, et assez typiques, pour pouvoir nous rendre compte, ainsi que j’ai tenté de le mettre en lumière, de ce fait que le prétendu culte rendu aux grottes est en réalité un culte rendu aux jnoun, c’est-à-dire aux innombrables génies protéiformes qui peuplent l’air, la terre et les eaux nord-africaines, et dans lesquels le Berbère personnifie les forces occultes, les influences bienveillantes ou funestes qu’il sent dominer sa vie. Les documents qui peuvent être utilisés dès aujourd’hui viennent de toute l’étendue du territoire marocain, depuis la frontière algérienne jusqu’à la côte atlantique, depuis le pays des Jbala jusqu’à celui des tribus les plus reculées de l’Anti-Atlas. La similitude des rites et des croyances qu’on trouve attachés aux cavernes dans des régions aussi diverses permet de ne point regarder comme téméraire un essai de dégager de tous ces faits quelques idées générales valables pour l’ensemble du pays marocain. Si j’ai résisté à la tentation d’étendre cette généralisation à toute l’Afrique du Nord, ce n’est pas faute de la croire légitime, c’est seulement pour ne pas dépasser les limites de ce travail.

J’ai eu l’occasion de visiter moi-même un certain nombre des grottes marocaines ; en ce qui concerne les autres, j’ai eu recours, pour une bonne part, aux documents déjà imprimés1 ; enfin, des informateurs dont les dires ont été soigneusement contrôlés m’ont renseigné sur les cérémonies qui se célèbrent auprès de quelques grottes situées dans des régions où notre conquête n’est pas encore parvenue. Ces pays ne sont pas les moins intéressants. Etant les plus impénétrables, ils sont aussi ceux où se sont le plus fidèlement conservées les traditions anciennes ; ils nous réservent d’abondantes moissons.

1 On trouvera les principaux éléments de cette documentation écrite dans les ouvrages suivants : René BASSET. –Contes populaires berbères(Paris, 1887). –Nédromah et les Traras(Paris, 1901).

S. BIARNAY. –Etude sur les dialectes berbères du Rif(Paris, 1917).

Edm. DOUTTÉ –Magie et Religion dans l’Afrique du Nord(Alger, 1909).– En Tribu(Paris, 1914).

DRUMMOND HAY –Le Maroc et ses tribus nomades, trad. franç. (Paris, 1844).

Ch. de FOUCAULD. –Reconnaissance au Maroc(Paris, 1888).

E. LAOUST. –Etude sur le dialecte berbère des Ntifa(Paris, 1918). –Mots et choses berbères(Paris, 1920).

LÉON L’AFRICAIN. –Description de l’Afrique,éd. Schefer (Paris. 1897, t. II).

MICHAUX-BELLAIRE et SALMON. –Les Tribus arabes de la vallée du Lekkous,3epartie (Archives Marocaines,t. VI, 1906).

MICHAUX-BELLAIRE. –Le Gharb(Archives Marocaines,t. XX, 1913).

MOULIERAS. –Le Maroc inconnu,t. II,Exploration des Djebala(Paris, 1899).

STUMME. –Dichtkunst und Gedichte der Schluh(Leipzig, 1895).

VOINOT. –Oudjda et l’Amalat(Oran, 1912).

Edw. WESTERMARCK –The Moorish Conception of Holiness(Baraka), Helsingfors, 1916.

Articles :

A. BLAZQUEZ, –Estudios marroquies,inRivista de Geografia colonial y mercantil(t. XV, 1918, fasc.II).

L. BRUNOT. –Cultes naturistes à Sefrou(Archives Berbères,t. III, 1918, fasc. 2).

Lieut. DESNOTTES. –Notes sur la région d’Itzer(Haute Moulouya) (Arch.Berb., t. IV, 1919).

Dr HERBER. –Mythes et légendes du Zerhoun(Arch. Berb.,t. I, 1915-1916).

JOANNIS. –Excursion aux Grottes de Moulaï Ahmed ou du Zegzel(Bulletin de la Soc. de Géog. et d’Arch. d’Oran,t. XXXVI, 1916).

G. TRENGA. –Les Branès(Arch. Berb.,t. I, 1915-1916).

X. LECUREUL. – Les quatre plus grands pèlerinages du Nord marocain (Revue du monde musulman,t. VI).

Ouvrages et articles d’ordre plus général :

René BASSET. –Recherches sur la religion des Berbères(Revue de l’histoire des religions,t. LXI, 1910).

St. GSELL. –Histoire ancienne de l’Afrique du Nord(t. I, Paris, 1913).

Le P. LAGRANGE. –Etudes sur les religions sémitiques(Paris, 1905).

P. SAINTYVES. –Les grottes dans les cultes magico-religieux(Paris. 1918).

J. TOUTAIN. –Les cavernes sacrées dans l’antiquité grecque,inBibl. de vulgarisation du musée Guimet,t. XXXIX (Paris, 1913).

– Les cultes païens dans l’empire romain,t. III,Les provinces africaines(Paris, 1914).

Ainsi que quelques autres ouvrages et récits de voyage, touchant moins directement au sujet qui nous occupe, et que l’on trouvera cités en note, chaque fois qu’ils ont été utilisés.

Je n’ai malheureusement pu me procurer deux articles qui auraient présenté un certain intérêt pour ce travail :

JOHNSTON. –Morocco,Londres, 1902 (récit d’une visite à la grotte de Lalla Taqandout).

Edw. WESTERMARCK. –The nature of the Arab Ginn, as illustrated by the present belief of the people of Morocco,inJournal of the anthropological Society(Londres, 1899).

Je dois un particulier remerciement à M. Laoust, professeur à l’Ecole supérieure d’Arabe et de Berbère de Rabat, qui a bien voulu me communiquer les épreuves de ses deux ouvrages : Etude sur le dialecte berbère des Ntifa, et Mots et Choses berbères, non encore parus au moment où ces lignes ont été écrites ; et à M. Brunot, directeur du Collège musulman de Fès, qui m’a communiqué, notamment sur la grotte d’El-Maqta’, de très intéressantes observations.

I L’EXTENSION DU CULTE DES GROTTES AU MAROC

La vénération et la crainte des cavernes sont générales : il est cependant des exceptions. – Le troglodytisme ; sa grande extension ancienne, ses vestiges actuels. – Beaucoup de cavernes sacrées sont des lieux de culte récents. – Il est des régions, rares, où ce culte n’existe pas, et d’autres où toutes les grottes ne sont pas objet de vénération.

Il est d’expérience courante, pour qui habite l’Afrique du Nord, que les indigènes de cette contrée éprouvent en général pour les grottes, ne fussent-elles l’objet d’aucun culte spécial, un sentiment de crainte très marqué. Les plus hardis n’y pénètrent qu’avec une visible répugnance ; à l’ordinaire, ils se refusent absolument à accompagner, même à quelques pas de l’ouverture, les Européens, quand ils ont consenti, ce qui est rare, à les guider jusqu’à l’entrée. La grotte, si peu profonde qu’elle soit, leur inspire un sentiment de terreur religieuse qu’ils n’arrivent pas à surmonter.

Cependant, il convient de remarquer tout d’abord que cette crainte des grottes, pour générale qu’elle soit dans l’Afrique du Nord, souffre de notables exceptions, et n’est peut-être pas l’héritage d’un passé aussi lointain qu’il peut sembler à première vue. Sans vouloir prétendre qu’il s’agisse d’un sentiment récent dans la race, il n’en est pas moins évident qu’il fut un moment où cette crainte n’existait pas, du moins où elle était infiniment moins intense et moins généralisée qu’aujourd’hui ; et de ce stade il reste encore des traces.

L’Afrique du Nord fut par excellence un pays de troglodytes. L’abondance des revêtements calcaires recouvrant la surface du sol, favorables entre toutes les roches à l’action des eaux qui y creusent aisément leurs galeries, a déterminé, en bien des points, la formation d’innombrables grottes, généralement peu profondes, où l’homme, à plusieurs époques, a cherché un refuge. La grotte, sous ces climats, offre un abri presque confortable : plus, bien souvent, que la tente ou la hutte de branchages. Elle est fraîche l’été, relativement chaude l’hiver. La sécheresse du climat rend moins redoutable qu’ailleurs l’humidité, le principal inconvénient de ce genre d’habitations. La roche tendre se laisse aisément travailler, facilitant ainsi l’aménagement, et permettant même le percement de nouvelles galeries, le jour où la caverne primitive devient trop étroite : chose précieuse dans un pays où la guerre sévit toujours, elle est d’une facile défense, contre les hommes comme contre les fauves. Ces demeures souterraines ne furent pas seulement occupées par les races anciennes qui se succédèrent sur la terre d’Afrique à l’époque de la pierre taillée, les races qui précédèrent l’arrivée des Berbères. Ceux-ci, à leur tour, ne se firent pas faute de les utiliser. Doit-on accepter l’étymologie qui ferait venir du mot berbère signifiant grotte, ifri, le nom d’Afri et celui d’Africa ? La chose n’est pas impossible, et l’Afrique, dans ce cas, la Tunisie d’aujourd’hui, serait le pays des Troglodytes. Il est difficile de croire que le nom des Beni-Ifren, l’une des grandes familles des Zenata, ne signifie point les Troglodytes, et ne leur vienne pas de leurs premières habitations, quand on voit maintenant encore donner le nom d’Aït-Ifri à des gens du Dades qui vivent dans des grottes. Il n’est guère de caverne, de celles même qui sont entourées aujourd’hui d’une crainte superstitieuse, voire qui sont le siège d’un culte caractérisé, où le moindre sondage ne mette au jour des débris, non seulement anciens, mais d’une époque relativement récente, prouvant qu’elle a servi longtemps d’habitation humaine. Tout porte à croire que le troglodytisme fut autrefois la forme d’habitat la plus commune des Berbères, et en maint endroit l’histoire de l’habitation se discerne au premier coup d’œil. Je veux parler de ces forteresses, de ces villes et de ces villages qui s’élèvent sur les flancs ou sur le sommet d’un plateau rocheux, dont les assises présentent une ou plusieurs rangées de grottes superposées ; c’est dans celles-ci d’abord que les hommes s’établirent. Pour nous en tenir à quelques villes occidentales encore habitées aujourd’hui, la première Tlemcen et la Fès primitive durent être de ce modèle, et Taza en offre un exemple parfait. Quelquefois, comme en cette dernière ville, l’aménagement alla fort loin ; il est plus net encore en certains lieux qui ne sont plus maintenant habités. De Foucauld a décrit ces véritables villes de grottes, aujourd’hui désertes, qu’il a rencontrées dans les parages de Ouaouizeght, ces rues en corniche taillées dans le rocher pour relier par un passage facile l’entrée des différentes demeures1. Un jour vint où les hommes sortirent de dessous terre et élevèrent sur le sol leurs maisons ou leurs huttes ; mais ils n’allèrent pas loin, montèrent sur le sommet du plateau, ou construisirent les nouvelles demeures à la porte même des anciennes. Celles-ci ne furent point complètement abandonnées : elles servirent de magasins et d’étables ; beaucoup de montagnards marocains en sont encore à ce stade.

En bien des pays, le tombeau représente la forme ancienne de la maison ; on couche les morts dans une demeure semblable à celle où vécurent les ancêtres. Si la sépulture dans les grottes n’est plus pratiquée aujourd’hui en Berbérie, elle le fut largement autrefois. Les tombeaux creusés dans le rocher, grottes artificielles ou grottes naturelles aménagées, sont fréquents dans le nord du Maroc, sans qu’on puisse encore leur assigner une date précise. A Fès, à Taza surtout2, ils sont fort nombreux ; et l’on sait que les Guanches des Canaries déposaient dans une caverne spacieuse les corps momifiés de leurs morts3.

Si le troglodytisme est infiniment moins répandu aujourd’hui qu’il ne l’était dans les temps anciens, il a cependant laissé des traces en de multiples points de l’Afrique du Nord. Pour nous borner encore à citer quelques exemples pris dans les régions occidentales, les troglodytes sont nombreux dans tout le Moyen-Atlas et sur le rebord nord des contreforts de cette chaîne (El-Hajeb ou Ifran) ; on en trouve, sur l’autre versant, dans le Dades, comme dans le Haut-Atlas ; les villes ont souvent les leurs. Les grottes de la primitive Tlemcen sont réhabitées, et, à l’intérieur même de l’enceinte de Fès, tout un village de troglodytes s’est établi près de Bab-Guissa.

Il est vrai que ces grottes ont souvent pour habitants des catégories de population qui sont moins exposées que les autres aux attaques des puissances occultes. Les troglodytes d’Ifran sont ou se prétendent chorfa. Ailleurs, les cavernes sont habitées par des forgerons, dont les pouvoirs magiques particuliers sont bien connus. Ou encore, comme à Tlemcen et à Fès, par de très pauvres gens, dont l’indigence fait taire les craintes superstitieuses : mieux vaut maison dangereuse que pas de maison du tout ; et, l’impunité aidant, on finit par s’habituer à sa demeure souterraine. D’autres enfin, par des hommes qui aiment mieux braver les génies que les autorités : de nombreuses grottes ont donné asile à des contrebandiers ou à des fabricants de poudre, tel le kehf-el-baroud des environs de Rabat.

Mais, à l’occasion, d’autres éléments de la population ne redoutent pas d’utiliser les grottes. Non seulement elles servent de magasins, mais encore d’étables ; le Zerhoun renferme de nombreuses excavations et des abris sous roche où l’on parque les animaux pour la nuit ; la même coutume existe dans le Moyen-Atlas. Il faut bien supposer alors que ces grottes sont vides d’influences magiques, car on ne se risquerait pas à laisser à la discrétion de celles-ci les provisions ni les bêtes. Les bergers y accompagnent souvent leurs troupeaux ; et ces grottes peuvent être fort loin de tout village. Dans les régions où l’on pratique la transhumance, où, comme dans nos montagnes françaises, les troupeaux partent chaque été vers les hauts sommets sous la garde de quelques bergers, ceux-ci installent souvent de véritables maisons d’été dans les cavernes, et personne ne vient les troubler. Il est vrai que les bergers sont particulièrement téméraires, et ce sont eux que les légendes montrent le plus souvent punis pour avoir manqué de respect aux hôtes tout-puissants des grottes.

Assurément, il n’existe plus aujourd’hui que des vestiges de troglodytisme. Mais ils prouvent que la crainte superstitieuse des grottes, de toutes les grottes, est un sentiment relativement tard venu dans la race berbère ; ensuite qu’elle n’est pas encore absolument générale. Il ne faut donc point parler d’un sentiment de crainte irraisonné et primitif. D’ailleurs, dans les régions même où on les redoute, tous ne les redoutent pas également, et quand une grotte est un lieu de culte, il n’en faut pas conclure que toutes celles de la région soient réputées sacrées. Il existe, au-dessus de Volubilis, une grotte nommée Kehf-el-Hamâm (la grotte aux pigeons) : quand j’en entrepris la visite avec le regretté Biarnay, un ancien tirailleur qui nous servait de guide, et tout le long du chemin avait fait l’esprit fort, se refusa péremptoirement à y pénétrer avec nous : quand nous arrivâ-mes au fond, beaucoup plus proche que ne l’avait dit notre guide, nous y trouvâmes les cendres d’un feu de paille tout récemment allumé par des bergers ; nous y récoltâmes en outre de nombreux débris de céramique néolithique relativement récente. A Fès, où des gens habitent dans des grottes, on va faire ses dévotions dans la caverne d’El-Maqta’ que l’on dit fréquentée par les génies.

Nous sommes donc portés à croire a priori que les grottes du Maroc ne sont pas craintes pour elles-mêmes, mais pour certaines puissances que l’on croit hanter toutes les cavernes d’une région, ou certaines d’entre elles seulement.

1Reconnaissance au Maroc, p. 61, 70.

2  Sur les tombeaux de Taza, voir le résultat des fouilles faites par le lieut. Campardou (Bull. Soc. Arch. Oran. 1917).

3  Il n’y a pas lieu, je crois, de considérer comme une survivance l’ensevelissement dans des grottes, qui, sous l’influence de circonstances accidentelles, se pratique quelquefois à l’époque actuelle. Ainsi, dit-on, les Juifs de Taza, n’osant s’écarter de la ville, ensevelissaient leurs morts dans les cavernes qui se trouvent juste au-dessous de l’ancien mellah.

II LES GROTTES DANS LA LITTERATURE POPULAIRE. LES CONTAMINATIONS LITTERAIRES ET ORIENTALES

Récits légendaires sur les grottes : leur longueur démesurée ; personnages changés en pierre ; dangers de l’exploration. – Légendes orientales : le dragon à sept têtes ; les Sept Dormants. – Les personnages bibliques enterrés dans les grottes.

La crainte des animaux féroces qui peuvent chercher refuge dans les grottes est-elle pour quelque chose dans l’appréhension qu’éprouve aujourd’hui pour elles l’indigène marocain ? Les contes populaires nous parlent souvent des lions qui habitent les cavernes, ou des êtres fabuleux redoutés au même titre, les ogres surtout, les ogres berbères, bien différents des ogres introduits par les contes orientaux : ils tiennent le milieu entre l’’afrit et le fauve, et sont parfois si rapprochés de celui-ci que, dans le cours du même conte, l’ogre peut se transformer en lion, animal d’ailleurs inconnu à l’heure actuelle ; on peut aussi, à l’occasion, rencontrer les ‘afrit dans des antres analogues. Une légende courante dans le nord du Maroc assure qu’il existe quelque part une ville de singes qui vivent et se gouvernent comme les hommes, et on les redoute : l’une tout au moins des localisations de cette ville la situe dans une montagne du pays des Ktama, toute percée de cavernes qui seraient les demeures de ces quadrumanes1. Mais d’ordinaire les indigènes le savent bien : en fait d’êtres en chair et en os, outre les petits fauves peu dangereux, on ne trouve guère dans les cavernes, par myriades, que d’inoffensives chauves-souris qu’ils ne redoutent point. Aussi quand on leur demande des renseignements sur quelque grotte, parlent-ils peu des animaux qui y peuvent vivre. Mais leurs récits sont riches en détails fantastiques.