Le déni - Gérard Bourguignat - E-Book

Le déni E-Book

Gérard Bourguignat

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Beschreibung

17 ans de silence, 17 ans de refus de lui dire qui est son père. Olivier décide de passer outre cette omerta familiale. Il mène sa propre enquête qui le conduira jusqu'à l'auteur des ses jours. Il découvre alors le secret qui entourait ce silence.

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Seitenzahl: 270

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Je n’ai jamais menti à personne

d’autre qu’à moi-même.

GB.

La place de Morny grouille de monde en cette fin de matinée. J’arrive à pied par la rue Gambetta. J’ai décidé de la traverser de façon à avoir une vue panoramique sur l’extérieur du Morny’s Café. La terrasse de la brasserie, qui s’étale de part et d’autre de sa porte d’entrée, semble complète. Normal, à onze heures trente du matin en août, à Deauville. J’ai le cœur qui bat à cent à l’heure, peut-être même un peu plus. Les jambes qui menacent de flancher. L’idée folle de faire demi-tour me traverse un instant l’esprit. Je me ressaisis. Si près du but, ce serait stupide. Je risquerais de le regretter toute ma vie.

Au téléphone, il m’a dit : « — Je serai à l’extérieur, assis en terrasse. J’aurai un livre ouvert posé à l’envers sur la table, à côté de ma consommation. Nous devrions nous reconnaître. Il a dit ça d’une voix calme, posée, grave, plutôt mélodieuse. De loin, je ne vois pas grand-chose. Il y a trop de monde. Si je m’approche, c’est lui qui va me voir le premier. Je suis sûr qu’il scrute la rue. Un ado de dix-sept ans, ça se remarque. Est-il aussi nerveux que moi ?

J’arrive devant la partie gauche des tables en plein air. J’ai les tempes qui bourdonnent. Je respire profondément et balaye rapidement des yeux l’assistance. Je souhaite qu’une main se lève. J’attends un signe. Cette fois-ci, c’est trop tard pour reculer. Il doit m’observer. Je me sens mal. J’espère ne pas m’évanouir, ce serait tellement ridicule.

Pour commencer, je ne distingue qu’une silhouette. Il est à contre-jour. Par contre, j’ai parfaitement repéré le livre ouvert, posé à côté d’un demi de bière. Je pense que mon cœur va exploser. Je m’approche de sa table, m’arrête à un mètre, l’interroge des yeux. L’homme se penche légèrement en avant. Il sourit, montre ses dents. Ses yeux se plissent. À présent, je peux détailler son visage. Plutôt rondouillard, genre bon vivant. Le cheveu est rare. Le teint légèrement basané.

— Olivier ? Je vois que tu m’as trouvé facilement.

Il referme le livre, le range dans une sacoche accrochée au dossier de sa chaise et m’indique le siège en face de lui.

— Assieds-toi. Veux-tu boire quelque chose ?

Ainsi, ce serait lui mon père ? Cet individu que j’ai en face de moi et que je regarde comme s’il était un extraterrestre, serait mon géniteur ? Physiquement, il n’a rien à voir avec celui que j’avais virtuellement fabriqué au cours de mes rêves d’adolescent. Le mien était du style Georges Clooney. Lui, ce serait plutôt un sosie de Gérard Jugnot jeune, avec encore quelques cheveux. Bonne bouille, sympa, le gars que t’as envie d’avoir comme pote.

Ceci n’explique en rien le fait qu’il ait disparu un mois après ma naissance. Pourquoi n’a-t-il jamais cherché à me revoir ? Et pourquoi aujourd’hui ? Que signifie cette omerta familiale concernant son existence et ma naissance ? Il devra me répondre.

Je suis là, devant lui, tétanisé. Je m’assieds.

— Je… je sais pas. Comme toi… euh, vous. Une bière.

Il passe la commande au serveur qui m’a vu arriver et, apparemment me suit à la trace.

— Je te mets tout de suite à l’aise, Olivier, dit mon vis-à-vis, je suis aussi stressé que toi, sinon plus. Je suis arrivé avec une demi-heure d’avance sur l’horaire dont nous étions convenus, de peur de te rater.

Cette phrase me détend.

Désormais, il nous reste à faire connaissance…

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

1

Ma tante est certainement le membre de ma famille que j’aime le plus. C’est celle à qui j’ai confié tous mes secrets d’enfant et, plus tard, mes premiers émois d’ado. C’est elle qui a été mon initiatrice en conseils de toutes sortes. Avec elle on peut parler de sexe, d’alcool, de fumée. Avec maman, pas question.

Tata Gabrielle, c’est aussi celle auprès de qui je m’épanche de mes tourments, de mes questionnements. Elle n’aime pas que je l’appelle Tata. Elle préfère Gab. Ça me va bien aussi. J’ai évoqué à plusieurs reprises le sujet concernant mon géniteur auprès de ma mère. Soit je n’obtiens pas de réponse, soit fiche-moi la paix avec ça. Dans les deux cas, je reste le bec dans l’eau. Un jour, j’en ai parlé à Gab. Elle m’a dit :

— Écoute, leur relation a été plus que brève. Un mois après ta naissance, il est parti. À l’époque, j’étais en école de compta à Lyon et je ne venais à Paris que le week-end. Je ne connais que son prénom, Philippe. Pas son nom de famille. J’ai cru comprendre qu’il vivait en Normandie depuis quelques années. J’ignore où. Pour quelle raison ta mère ne veut-elle pas t’en dire plus, te donner son nom, au moins ?

— Je ne sais pas. En tout cas, elle est ferme sur le sujet. Je devrais même dire fermée, ce serait plus juste. Qu’a-t-il pu se passer de si grave entre eux ? Ou bien, est-ce un repris de justice, un voyou, un assassin, est-il en prison, que sais-je ?

— Il me semble qu’un jour elle a parlé de Deauville. Mais, tu sais, Olivier, je n’en suis pas certaine,.

— Je me demande combien de Philippe sont résidents à l’année à Deauville…

— Oui, je me le demande aussi, dit Gabrielle en riant. Ne t’inquiète pas mon grand, si ton papa a envie de te connaître il fera ce qu’il faut pour.

— Je pense qu’il n’en a pas trop envie, j’ai quand même seize ans. Ils se sont séparés, j’avais un mois. Si t’as envie de voir ton enfant, t’attends pas seize ans, non ?

Gab ne répond pas. Que pourrait-elle répondre en l’occurrence ? Elle sait que j’ai raison. Puis, elle reprend :

— Je voulais dire, ne te mets pas martel en tête. Et puis, tu t’entends bien avec Martin ?

Martin Delmas, c’est mon beau-père. Il a épousé ma mère il y a deux ans, ils sont ensemble depuis dix ans. Pas pressé non plus, celui-là.

— La question n’est pas là. Martin n’est pas mon père et si je n’ai rien à lui reprocher, ce n’est pas ça qui m’avancera. De toute façon, je ne lâcherai rien. J’attendrai d’avoir mes dix-huit ans s’il le faut, mais je le retrouverai. En attendant, je peux toujours mener l’enquête.

Gabrielle grille une nouvelle cigarette, me tend l’étui et se ressert un fond de whisky. Elle penche la bouteille en direction de mon verre. Je fais non de la tête, tout en allumant ma clope. Elle repose le flacon sur la table basse et savoure son alcool avec délectation. Elle se tourne vers moi.

— Je te comprends, Oli. Si je peux t’aider, je le ferai. Personne, même pas ta mère, ne peut t’interdire de voir ton père, dix-huit ans ou pas. Insiste encore auprès d’elle, elle doit te dire ce qu’elle sait, il n’y a pas de raison. Et puis, si tu veux, j’irai lui parler et…

— Non ! Je t’en prie, Gab, ne fais pas ça. Elle va m’en vouloir d’avoir évoqué le sujet avec toi et je ne suis pas sorti de l’auberge, tu la connais. Mieux que moi, en plus.

Maman n’aime pas que je parle de mon père avec qui que ce soit. Et spécialement avec sa propre sœur. Là encore, j’ignore pourquoi. Le mystère des histoires de famille, je suppose. En tout cas, c’est gonflant de n’obtenir aucune réponse auprès de gens qui n’aiment pas qu’on les questionne. Il y a bien Mamie Simone. Elle, c’est pareil, elle ne veut pas d’embrouille avec ses filles et en particulier avec celle qui se trouve être ma mère. Je ne lui en veux pas. Je comprends. Il y a des jours où j’en ai marre de comprendre tout le monde.

***

Un après-midi que maman était de shopping, Martin est venu dans ma chambre me parler. Il m’a dit qu’il concevait mon tourment et ma quête. Et que s’il pouvait faire quelque chose pour moi, il le ferait. Je l’ai remercié. Après tout, ce type n’est pour rien dans cette sombre histoire.

— Tu sais, Olivier, je ne prétends pas remplacer ton père, mais je peux essayer d’en faire office, si tu veux bien m’accepter comme tel.

— Merci, Martin. Merci.

*

Il a un bateau. Je ne sais pas ce que c’est comme type d’embarcation, je n’y connais rien. C’est un bateau à moteur, c’est tout ce que je sais. Sympa, l’intérieur. Deux places à l’avant, trois à l’arrière, tout en cuir rouge. Une plage en lattes de bois ciré et une chouette cabine. Un beau tableau de bord en ronce de noyer, je pense, mais pas sûr. La coque est blanche. Ce matin-là, il rentre dans ma chambre en faisant claquer violemment la porte contre le mur. Je sursaute et me réveille en panique.

— Allez, moussaillon, c’est l’heure des braves, debout là-dedans !

— Mais, papa, il fait nuit. Quelle heure il est ?

— Cinq heures, fils. Fonce sous la douche, il y a du café frais à la cuisine.

— C’est trop tôt, laisse-moi tranquille, dis-je en m’enroulant dans mon drap, tête comprise.

— Quand on va à la pêche, c’est l’heure qu’il faut. Allez, sors de là.

Il arrache le tissu qui me recouvre et me tire par le haut de mon tee-shirt, m’obligeant à m’asseoir.

— Dépêche-toi, matelot, sinon j’te fous à la mer ! dit-il en riant aux éclats et rejoignant la cuisine.

J’aime ces parties de pêche avec juste lui et moi. On écoute de la musique, pas trop fort, pour ne pas effrayer le poiscaille, comme il dit. Vers dix heures, il prépare des sandwichs, presque toujours accompagnés d’un rosé de Provence qu’il a mis au frais dans une glacière. C’est celui qu’il préfère. J’aime bien aussi. J’en bois peu. C’est surtout pour lui faire plaisir. Je sais qu’il est heureux quand je viens à la pêche avec lui. Moi aussi. On revient souvent bredouilles, mais heureux. C’est ça qui compte

C’est un des scénarios qui tournent en permanence dans ma tête. Et c’est tous les jours. En toutes occasions et en tous lieux. Il a peut-être un bateau. Pourquoi pas ? Mais lui, où est-il ? Avec ou sans bateau.

*

Une fois encore, j’attends ce qui me paraît être le meilleur moment pour parler à ma mère. Je la sens plutôt bien aujourd’hui. Comme c’est samedi après-midi et que je suis à la maison, je lui propose de faire du thé. C’est pas la boisson que je préfère mais, à la guerre comme à la guerre. Elle accepte. Elle lit et a l’air très imprégnée par sa lecture. Le dialogue va être compliqué, je le crains. Lorsque je reviens de la cuisine elle a son livre ouvert sur les genoux. Il faut que je saisisse cette opportunité. Je pose mon plateau sur la table de la salle à manger. C’est un appartement minuscule, nous n’avons pas de salon.

— Regarde dans le buffet derrière moi, dit-elle, il y a une boîte de biscuits.

Le thé doit infuser un moment. J’espère qu’elle ne va pas reprendre sa lecture. J’improvise.

— Au fait, maman, je t’ai pas dit ? Tu sais le nouveau prof de dessin, celui qui remplace le géomètre, devine d’où il arrive.

— Je… je sais pas. Un endroit que je connais ?

— Oh, oui. Et même très bien.

— Dis-moi…

— Ault-Onival.

— C’est pas vrai ! Comment s’appelle-t-il ?

— Tran NGuyen. Pas vraiment picard, dis-je en riant.

— En effet, dit-elle, riant également. Comment le sais-tu ?

J’aime quand maman rit. J’aime son rire, ses yeux, sa bouche. C’est rare. Elle ne rit pas souvent. Apparemment l’anecdote l’amuse.

— En parlant de la Picardie, justement. Il est né là-bas, de parents Vietnamiens implantés depuis quelques décennies. Il se trouve qu’il a cité son lieu de naissance. J’en ai profité pour lui dire que nous passons nos vacances de Pâques et d’été dans cette station depuis quelques années. Puis-je servir le thé, Maman ?

— Oui, je pense que c’est bon. Passe-moi le demi-citron, s’il te plaît. C’est drôle la vie, quand même. À propos de ton prof, je veux dire.

— C’est drôle, en effet. Vous alliez où en vacances, du temps de papa ?

Je vois qu’elle s’assombrit. Je me mords les lèvres. J’ai voulu faire trop vite. Elle se referme comme une huître et continue de déguster son Darjeeling par petites lampées. Quand elle a terminé sa tasse, elle la pose à côté de moi et dit seulement :

— Ressers-moi une demi-tasse avec du citron.

Je m’exécute.

— Pourquoi tu veux pas me parler de lui, m’man ?

— S’il était mort, tu pourrais me poser la question.

— Donc, il est vivant. Où est-il, s’il te plaît ? Il faut que je sache. C’est vital pour moi.

— Pas pour lui, apparemment. Je pense qu’il se moque complètement de savoir ce que tu es et où. Écoute, Oli, une fois pour toutes fiche-moi la paix avec ça, dit-elle en se levant, j’ai de bonnes raisons pour ne pas te répondre.

Elle range la boîte de biscuits, récupère le plateau et s’en va vers la cuisine. Encore raté. Je reviendrai à la charge. Un autre jour. Une autre fois.

On habite rue Rampal, dans le dix-neuvième arrondissement. Je descends à pied la rue de Belleville jusqu’à la bouche de métro du même nom. Je n’ai qu’une station jusqu’à Goncourt pour arriver rue Darboy. C’est là que je prends tous les jours mes cours de dessin. À l’E.P.D.I, École professionnelle de dessin industriel, où je m’ennuie à mourir. Mes parents, enfin ma mère et Martin, ont eu la bonne idée de me faire passer deux concours, après l’obtention de mon brevet. L’un, en dessin publicitaire, l’autre industriel. J’ai eu la mauvaise idée d’être reçu aux deux. Mais, ce n’est pas moi qui ai choisi au final. J’avais quinze ans.

— Tu prendras dessin industriel. C’est du sérieux et tu es sûr de trouver des débouchés, ne serait-ce qu’en architecture. Ce sont des emplois stables. La publicité, c’est plutôt des saltimbanques.

Ça, ce fut le discours de Maman, approuvé et validé par Martin. Comme s’il y connaissait quelque chose en tant que fonctionnaire au ministère des sports. Je me retrouve derrière ces immenses planches, à imaginer des plans et encore des plans et quand j’ai fini, on me demande d’exécuter à nouveau des plans. Quand je pense au fric que gagnent les gens qui font de la pub, c’est à désespérer du genre humain. Je n’en veux pas à maman. Je suis certain qu’elle a fait ça en « bonne mère de famille ». Mais tout de même…

Avec mon copain et voisin de planche, Tchang, on dessine à la marge. Moi des personnages de BD et lui à l’encre de chine sur les cravates de ceux qui veulent bien. Et tout le monde veut. Sauf le prof. On se demande bien pourquoi. Lui, un jour, il est venu vérifier mon travail et il a vu tous mes graffitis autour du plan. Il m’a dit : « — Vous auriez dû œuvrer en Pub plutôt qu’en industriel. Vous me semblez particulièrement doué.

— C’est à mes parents qu’il faut dire ça, Monsieur.

— Je comprends. C’est dommage. Vraiment…

J’ai cru qu’il allait me dire « Voulez-vous que je leur parle ? » Mais, je t’en fiche, il est reparti à son bureau et n’est jamais revenu vers moi.

Avant de rentrer en cours, je m’arrête dans un petit café de l’avenue Parmentier. C’est minuscule et toujours bourré à bloc d’étudiants des environs. Quelques-uns de l’E.P.D.I aussi. On boit du Coca et on joue au flipper – un des seuls bistrots qui en possède encore un – en attendant l’heure. Et on fume beaucoup. Dehors, mais beaucoup. Trop. J’y vais aussi pour Mélanie. On se connaissait déjà de vue depuis une année scolaire. Un soir elle était invitée en même temps que moi à l’anniversaire de Jérémy, le fils à papa du groupe. Il en faut bien un. Et puis, lui au moins, il a un père. Mélanie, je l’ai kiffée tout de suite. Trop mignonne et surtout trop marrante. On a dansé ensemble. Enfin, je veux dire “en même temps’’ vu qu’il n’y a eu aucun slow. Mais sur l’un des canapés, là on était ensemble. Et même très ensemble. Comme quoi la Vodka peut réchauffer les cœurs. Et pas que. On est allé aussi une fois au cinéma. Ni l’un ni l’autre ne se souvient du film. C’est bientôt son anniversaire, j’espère qu’elle m’invitera. Maintenant, ça va être le casse-tête pour son cadeau. Enfin, je verrai au dernier moment.

***

Papa me le répète sans arrêt : « — Vous, les jeunes, vous ne savez pas y faire avec les nanas. Une fille, tu dois l’étonner, tu dois être Zorro ou Goldorak. Et puis, mettez des slows dans vos boums, ça aide, tu sais. En vous trémoussant comme des singes, vous perdez du temps. Oui, Papa il dit “boum“, c’est un truc des seventies, ça. Ou du Néandertal peut-être. Comme Goldorak et Zorro, d’ailleurs. Peu importe, je suis sûr qu’il a raison. Papa a souvent raison. Pour ne pas dire toujours.

J’étais gamin cette année-là, on était au camping des Baumelles, comme tous les ans.

En arrivant, il a exigé un nouvel emplacement compte tenu de la position du soleil au travers des arbres l’après-midi et surtout de l’équation distance mobile-home, plage, sanitaires. On lui a accordé. Faut dire qu’on est clients depuis des années aux Baumelles. J’aime bien aller aux sanitaires en même temps que lui. On se marre. J’ai que huit ans, alors j’ai pas de barbe, mais il m’enduit le visage de mousse à raser et je fais semblant avec un bâton. Ça le fait rire. Après, je l’attends dehors. Quand il a pris sa douche, on descend à la mer. On court comme des fous.

— Le dernier arrivé fera la vaisselle à la place de Maman, pendant une semaine !

Je cours le plus vite que je peux, mais c’est toujours lui qui gagne. Il rit et m’attrape par un bras et une jambe. Il me soulève et me fait faire l’avion. Je suis étourdi quand il me repose. Il va se jeter dans les premières vagues. Je le rejoins.

— On va jusqu’à la bouée bleue, d’accord, fils ?

— D’accord, p’pa !

D’accord, p’pa. D’accord, p’pa. Combien de fois ai-je répété cette phrase ? Je n’ose pas en faire un calcul statistique journalier, sauf à être obligé de compter aussi les nuits. Celles de mes rêves, où il est constamment présent. Gab dit que je me rends malade avec ça. Je n’ai pas l’impression d’être malade. C’est un peu comme si j’écrivais une histoire que j’aurais inventée. Dans laquelle il n’y aurait qu’un personnage fictif. Et moi.

Je suis décidé à trouver une astuce pour passer des vacances en Normandie, cet été. Du côté de Deauville, tant qu’à faire. Il faut que j’embrouille Maman pour un projet de camping avec des copains ou un truc du genre.

Tant pis si elle n’est pas contente. J’aurai dix-sept ans d’ici là. Je sais pertinemment que mon enquête peut déboucher sur un échec. Peu importe, je dois la faire. C’est autre chose qu’une obsession, c’est vital pour moi. Un détail me tracasse pourtant. Imaginons que je le retrouve. Quelle sera sa réaction ? Peut-il me rejeter ? Me renier ? Comment le pourrait-il, vu qu’il ne m’a pas reconnu. Je dois tenir compte de son éventuelle réaction. De toute façon, si c’est le cas, je lui dirai ma façon de penser.

En fait, je ne lui dirai rien.

Je l’aurai retrouvé et ça devrait me suffire.

Enfin... je crois.

***

2

— Comment tu comptes t’y prendre, en fait, Oli ?

C’est Mélanie qui me pose la question après que je lui aie fait part de mon plan pour cet été.

— Je serais bien venue avec toi mais mes parents ne voudront jamais que je parte seule avec un garçon. Avec une fille non plus, d’ailleurs. Tu devrais voir avec Jérem, je crois que ses parents ont une baraque en Normandie.

— Pas question que je demande quoi que ce soit à ce type qui se la pète comme il respire. Je vais plutôt voir avec Denis et Jérôme, je sais qu’ils ont l’habitude de ce genre de vacances. Jérôme, en tout cas.

— Une fois sur place, comment tu procèdes, Monsieur le détective ?

— Je n’en sais fichtre rien. Je ne connais que son prénom, Philippe. Avec ça, je suis pas fauché.

— Mouais… C’est mince. Tu ignores même son métier ? Au moins à ta naissance, ça pourrait restreindre le champ de tes recherches.

— Les deux seules qui savent sont ma mère et ma grand-mère. Mais elles sont muettes comme des tombes toutes les deux. Il faut que je ruse avec Maman. Déjà, quand elle va connaître mon projet pour les vacances, ça va être chaud.

— Ah, parce que tu vas lui dire que tu vas rechercher ton père ? T’es ouf !

— Mais, non. Juste le fait que je ne parte pas en vacances avec eux dans le village de ploucs de mon beau-père, ça va pas lui plaire.

— Ben, t’as bientôt dix-sept ans, quand même.

— Je compte bien argumenter là-dessus, justement. Pour commencer, je vais voir si les Bogdanoff sont d’accord.

— Les Bogdanoff ?

— Oui, Jérôme et Denis. Ils sont inséparables, on dirait des jumeaux. D’où leur surnom.

Mèl éclate de rire.

— Vous êtes vraiment dingues, les mecs ! Bon, Oli, faut que je rentre. Réfléchis, si je peux faire quelque chose pour toi, tu me phones. Allez, smackou.

Elle me prend par le cou, me dépose un baiser sonore sur la joue. Je l’enlace et rencontre sa bouche. Fortuitement, bien sûr.

— Promis, je t’appelle. Rentre bien.

*

J’aime ce camping Les Baumelles à Saint Cyr sur mer. Quelquefois, quand maman n’a pas envie de préparer à manger, papa nous invite au resto. C’est sympa. C’est plein tous les soirs. Y a de la musique. Bon, ça fait un peu foire du Trône, mais c’est convivial.

Et puis alors, toutes les nanas reluquent mon père. Faut dire que c’est un canon. Que ce soit les serveuses ou les clientes, des dizaines de paires d’yeux se braquent sur lui. Maman surveille, telle une louve sa portée. Elle est consciente de ce qui se passe. Papa aussi. Il lui sourit et trinque son verre de rosé contre le sien. Elle n’est dupe de rien. Lui non plus. Moi, je suis fier d’avoir un paternel qui attire tant de regards. J’espère que je serai comme lui plus tard. À onze ans, les filles commencent à me zyeuter aussi. Mais je suis trop timide. Papa dit que ça se soigne. On verra bien.

À l’école, mes copains parlent souvent de ce que font leurs pères. Je suis sûr qu’ils en rajoutent. Mon père ceci, mon père cela. Moi, je n’ai pas besoin d’en remettre une couche. Le mien, c’est quelqu’un d’important. Il fait du commerce international. Il est agent secret aussi. Ça dépend des jours.

De mes nuits, surtout.

Quoi qu’il en soit, je suis plutôt fier qu’il prenne du temps pour être avec moi. Quelquefois, sans prévenir, il vient m’attendre à la sortie des classes. Et il me dit :

— Allez, fils, on va faire la tournée des Grands-Ducs, t’es content ?

Et comment que je suis content. Mes copains n’en reviennent pas de me voir monter dans sa BMW cabriolet dernier modèle. On file en direction des Champs-Élysées. Papa se gare au parking souterrain Claridge rue de Ponthieu. Il dit que c’est le plus pratique dans le quartier. Et puis, on est tout près du Gaumont.

C’est souvent là qu’il m’emmène au cinéma. Avant la séance, on s’arrête à la crêperie Framboise, rue de Ponthieu aussi.

Je me gave de deux ou trois spécialités différentes. Lui, il boit une bière et mange une seule crêpe.

Je crois qu’il a ses bureaux dans le secteur. Il m’a dit qu’il me ferait visiter un jour et qu’il me présenterait à tout le personnel. J’ai hâte. Je sais qu’il m’aime. Il n’est pas à me faire des léchouilles sans arrêt. Il me prend par les épaules quand on traverse une rue. Il m’ébouriffe les cheveux et il rit beaucoup. Quelquefois, il me donne une tape dans le dos. J’aime bien.

*

Je ne me souviens pas du moindre geste de tendresse de maman. Ni de bisou comme ça, pour rien. Ce n’est pas une tendre. Elle dit qu’elle a été élevée à la dure. Que la vie n’a pas été facile pour elle. Quand j’interroge Mamie, elle dit que sa fille exagère. Je ne sais plus qui croire.

Avant qu’elle rencontre Martin, j’étais en pension chez Mamie Simone et Papy René du côté d’Agen. Un village qui s’appelle Saint-Jean de Thurac. Quand j’ai eu huit ans, Maman a voulu me récupérer. Elle était déjà en ménage avec son fonctionnaire. Et puis, Papy René est mort. Du coup, Mamie est remontée aussi sur Paris. Elle est restée avec nous trois mois, le temps de trouver un studio pour sa retraite. Martin l’a beaucoup aidée dans sa démarche. En plus, je pense qu’il ne tenait pas spécialement à héberger la belle-doche ad vitam aeternam. Mamie n’aurait pas voulu non plus. Trop indépendante.

Les premiers contacts entre Martin et moi ont été plutôt du style banquise. Je pense que nous étions gênés réciproquement. Et puis, petit à petit, l’atmosphère s’est réchauffée. Il m’a montré sa collection de timbres. J’ai fait semblant de m’y intéresser et tout le monde était content.

*

J’ai bien réfléchi à la question. Avant d’entreprendre mon plan de camping avec les potes, il faut que j’aie au moins un indice pour mener mon investigation. En effet, je ne me vois pas faire toutes les rues de Deauville en demandant aux passants : « Sauriez pas où qu’il est mon papa ? ». Ça ne serait pas sérieux. Du coup, j’ai pensé à un truc. Je vais travailler Mamie au corps. Elle va finir par craquer.

*

J’ai la clé pour rentrer chez elle. Je ne sonne pas. Elle est dans la cuisine. Le bruit de la serrure lui fait tourner la tête.

— Oh, mon grand ! Comme je suis contente. Quelle surprise. Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de ta visite ?

— Rien de spécial, Mamie. Je suis dans le quartier, j’en profite pour te faire un p’tit coucou.

— Je suis ravie. Je viens de faire du café, tu en veux une tasse ? Comment va ta mère ? Elle ne me donne pas trop de nouvelles. Et Martin, tu t’entends bien avec lui, au moins ?

— Mamie, oui pour le café et pour Martin. Quant à Maman elle va plutôt pas mal. Je lui dirai que tu as demandé. Et toi, comment ça va, ma Mamounette ?

— Ça va. Je me suis inscrite à un club de bridge dans le quartier, du coup je me suis fait des copines. Dont une qui habite l’immeuble, je ne le savais même pas. Sinon, je regarde la télé et je lis beaucoup, comme tu le sais. Assieds-toi, je te sers. Attends, il me reste du cake que j’ai fait hier quand j’ai invité Geneviève. C’est celle dont je t’ai parlé qui habite au troisième étage. Elle est veuve aussi.

Cette fois-ci, il faut que je sois prudent. Et pas pressé, surtout. Je vais la laisser parler le plus possible. Elle en a besoin du fait qu’elle vit seule.

Elle me raconte un tas de choses qui ne m’intéressent que moyennement, voire pas du tout. Mais l’enjeu est de taille pour moi. Je lui pose des questions sur son voisinage. Elle me parle des commerçants du quartier, tous très gentils. Sauf un. Elle n’ira plus chez lui, ça lui apprendra. Je lui dis qu’elle a parfaitement raison. Ben, tiens…

— Et puis alors, le facteur, c’est un drôle celui-là ! Même quand il n’y a pas de courrier, il sonne chez moi pour me demander si tout va bien. Je le fais rentrer. On boit un verre de vin ensemble et on discute. Je crois que c’est pour le coup à boire qu’il s’inquiète de ma santé, dit-elle en riant.

— Ou alors, il est amoureux de toi, Mamie, dis-je avec malice.

Elle éclate de rire, au bord de l’étouffement. Elle m’a fait peur. J’ai cru qu’elle allait rendre l’âme. Et puis, elle se calme.

— Toi, alors ! Tu ne changes pas, me dit-elle. Tu me vois amoureuse du facteur ? Ah, ah, ah !

Il faut que je passe à l’attaque. J’aime bien ma mamie, mais ça commence à être un peu longuet.

— Mamie, j’ai un truc à te demander, mais je sais pas comment te dire ça.

— Tu as besoin de sous ? Combien tu veux ? Je n’suis pas riche, tu le sais, mais je peux te dépanner. C’est ça, hein ?

— Non, non, écoute je… Enfin voilà, c’est par rapport à mon père et…

— Olivier. On en a déjà parlé mille fois. Tu connais ma position sur le sujet. Je ne veux pas d’histoire avec ta mère, tu le sais aussi.

— Je veux juste savoir quel métier il faisait quand je suis né, c’est tout. C’est quand même pas énorme comme demande, non ?

Je vois qu’elle hésite. Elle se lève. Arrête la cafetière électrique. Se tourne vers moi : « —Tu veux encore un peu de cake ?

— Non, merci Mamie. Je vais y aller. Je suis désolé de t’avoir contrariée, ce n’est pas ce que je voulais.

— J’en suis sûre, mon chéri. Ne t’en fais pas pour ça. Je suis surtout chagrinée de ne rien pouvoir faire pour toi.

Je me lève et me dirige vers la sortie. Elle m’accompagne. Je l’embrasse et je sors. Elle referme sur moi. Je suis à la moitié du hall quand j’entends sa porte se rouvrir. Je me retourne. Elle me fait signe de revenir. Je m’avance vers elle.

— Il était coiffeur. Je ne t’ai rien dit, tu ne sais rien, on ne s’est pas vus. Nous sommes d’accord ?

Un sourire de contentement illumine mon visage en même temps qu’une vague de plaisir inonde mon corps. Je la prends dans les bras et je la berce de gauche à droite. Je l’embrasse partout sur la tête.

Elle m’embrasse à son tour et repousse sa porte.

*

Ce soir, Papa est passé au JT de vingt heures.

Comme je le savais, j’ai prévenu un maximum de copains à l’école. La séquence était enregistrée depuis vingt-quatre heures et je connaissais la date de diffusion. On l’interviewait sur l’expansion de sa société en Afrique et le bénéfice qu’en tirent les populations les plus précaires, sur la construction d’un hôpital ultramoderne au Bénin.

Ils ont également évoqué l’incroyable odyssée de cet homme parti de rien. Cet homme qui est mon père et dont je suis fier. Évidemment, le lendemain matin, j’étais la star dans la cour de récré. J’ai essayé de me la jouer modeste. Franchement, j’ai eu du mal Faut se mettre à ma place, aussi. On m’a posé plein de questions auxquelles je n’ai pas toujours su répondre.

— Vous pourrez lui demander, il va venir me chercher à la sortie.

C’est Maman qui est venue. J’étais un peu déçu. D’autant plus qu’elle était pressée et qu’elle n’a pas voulu perdre du temps à discuter avec certains curieux. Ça m’a un peu contrarié, du coup. Pas toujours facile d’être enfant de star.

***

— Coiffeur ?!! C’est génial ! Il ne doit pas y en avoir cent cinquante à Deauville, quand même ?

Apparemment, Mélanie est ravie pour moi. J’avoue que je le suis aussi. A priori, ça devrait me faciliter les choses. À moins qu’il ait changé de métier depuis. C’est une éventualité dont je dois tenir compte. Mais, je refuse d’être négatif.

— T’as vu les Bogdanoff ? demande-t-elle en riant.

— J’en ai parlé à Denis. Il a dit que ça devrait pouvoir s’envisager. Il faut juste qu’il en parle à Jérôme. Et surtout à ses parents.

— Vous iriez comment ?