Le Dernier Feu - Christian Dubuisson - E-Book

Le Dernier Feu E-Book

Christian Dubuisson

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Beschreibung

En 2016, un ancien agent des services de renseignement, retiré du monde en Normandie, est réactivé. Là où les technologies modernes échouent, il pourra, peut-être, localiser un terroriste dont la trace a été perdue. Alors qu'il pensait avoir étouffé définitivement ses sentiments, retrouvant la directrice du Service, il est submergé par les souvenirs, les regrets, les remords. Peu de temps après, la rencontre d'une femme, une belle personne dont il s'éprendra éperdument, le conduira-t-elle vers la rédemption ? L'automne de la vie réserve parfois bien des douleurs secrètes lorsque s'allume un dernier feu.

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Seitenzahl: 227

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Ô temps, suspend ton vol ! et vous, heures propices,

Suspendez votre cours !

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !

Le Lac – extrait

Lamartine

Remerciements à Annie

Felix qui potuit rerum cognoscere causas

Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses Virgile – Géorgiques, II, 489

Avertissement

S’agissant d’un roman, toute ressemblance avec des personnes, des faits existants ou ayant existé, serait fortuite.

Table des matières

Chapitre I Ballade hollandaise

Chapitre II Croix blanches et croix noires

Chapitre III Le visiteur

Chapitre IV L’antenne

Chapitre V La médaille du sourire

Chapitre VI Le forsythia

Chapitre VII Nom de code Marilyn

Chapitre VIII Sous le regard des étoiles

Chapitre IX Errare humanum est

Chapitre X Le dilemme

Chapitre XI Un hasard provoqué

Chapitre XII Mary

Chapitre XIII L’espion qui m’aimait

Chapitre XIV Un blockhaus avec vue sur la mer

Chapitre XV Confidences sur le port

Chapitre XVI L’espérance face à la mort

Chapitre I
Ballade hollandaise

La pluie cinglait les vitres de la maison en terre battue avec une violence inimaginable. Le jour se fondait déjà dans la nuit d’octobre et Charles frissonna en entendant le vent redoubler d’effort contre la vieille demeure centenaire. Ce gredin invisible allait finir par faire tomber les carreaux ! L’homme enfila son vieil imperméable couleur mastic, délavé par le temps, et ouvrit la porte de la cuisine qui faillit lui échapper des mains. Il jura, mais tint bon et parvint à la refermer derrière lui, aussitôt trempé comme une soupe, le visage ruisselant. Ah, la Normandie et ses vaches au doux regard musardant sous les pommiers, flattant la plaquette de beurre qui l’avait finalement décidé à fuir Paris, car fuir était devenu nécessaire, sans le moindre doute. Le pouvoir de la publicité l’avait détourné de ces régions du sud de la France où il faisait bon, jadis, s’adonner au farniente en attendant que le soleil passe à l’ouest, sans la moindre crainte de revenir à l’est le lendemain suivant.

L’attention de Charles fut attirée par le gond du volet de la cuisine, celui du haut, prêt à s’extraire de son logement, pour précipiter le battant au sol et fournir à l’occupant des lieux une nouvelle raison d’exprimer sa colère. En maugréant contre les éléments déchaînés, les grandes marées, la météo et lui-même,

il finit de clore les yeux de la bâtisse qui en avait vu bien d’autres avant lui, des habitants et des tempêtes, des joies et des douleurs, des espoirs et des déceptions. Et elle était toujours là, avec ses murs, de pierres et de torchis, recouverts d’un enduit en ciment, un jeté gris à donner le cafard aux folles nuits de Pigalle. Elle défiait fièrement le décompte des horloges, guettant l’arrivée de la Faucheuse, celle qui ne ratait jamais un rendez-vous, celle qui ne posait jamais de lapin, celle à qui l’on n’offrirait jamais une orchidée blanche.

Cette demeure, achetée sur un coup de blues, elle l’avait accueilli, lui le Parisien, comme le nommaient, en baissant le ton, les quelques autochtones qui vivaient non loin de là. Ceux-là semblaient passer comme des fantômes, esquissant une vague grimace, semblable à un sourire, à cet intrus qui n’avait pourtant ménagé aucun effort de gentillesse pour tenter de se faire accepter, un peu d’abord car il lui faudrait de la patience et plus encore ; ici, à la frontière de la Manche le poids des mots, non prononcés, empêchait les bouches de s’ouvrir. Ces visages, encore inconnus, le jaugeaient, avec curiosité, l’œil goguenard, guettant la faute, la parole de trop, le regard de trop, le silence de trop. Un long chemin restait à parcourir pour apprivoiser le silence des haies et ce ciel, tel un ciel de Flandre où les nuages aux étranges formes blanches, soulignées de rose par un soleil couchant, se perdaient entre falaises, dunes et marais.

Charles referma la porte et laissa le vent d’ouest pousser l’huis avec rage, mais en vain désormais. Quelle idée d’avoir mis une porte face au vent dominant !

Les sortilèges des marais du Bessin vécurent jusqu’au matin naissant, insolites voix venues de l’ouest, portées par des bourrasques tourbillonnantes, meuglement des vaches cherchant un improbable refuge derrière une haie, sifflement obsédant sous la gouttière de la grange. Puis ce fut le silence, lourd, pesant, soudainement percé par l’aboiement d’un chien proche, transi de froid et de pluie, car ici les chiens des fermes ont droit à la niche au fond de la cour, et souvent à un coin dans une grange ouverte à tout vent. À quoi peuvent-ils penser sous le regard des étoiles ou quand tombent les lourds flocons de neige d’un hiver tardif ?

L’angélus sonna au clocher proche. Il était sept heures et Charles se leva sans enthousiasme. Après sa toilette, il entreprit une gymnastique matinale, rituel salvateur qui lui avait conservé une apparence physique respectable pour un âge qu’il refusait obstinément d’accepter. Il avait fait sien le texte du général Mac Arthur, « La jeunesse n’est pas une période de la vie, elle est un état d’esprit… ».

Le petit-déjeuner, copieux, selon un usage adopté lorsqu’il se rendait en Allemagne et dans d’autres pays nordiques, lui permettait d’écouter les dernières nouvelles diffusées par une station de radio, infestée par les annonces publicitaires nécessaires à sa survie. Trahisons politiques, conflits, corruption, luttes pour le pouvoir tel était le menu indigeste porté par les ondes. Il était temps d’aller faire le tour de la maison et du jardin afin de constater d’éventuels dégâts. La maison d’un étage, au toit d’ardoises maintenues par des crochets brillants, signe probable de la bonne santé de la toiture, occupait le centre d’un jardin entouré d’une haie vive qu’il faudrait tailler en novembre. Près de la sortie de la grange, faisant désormais office de garage, un portail en fer donnait accès à un chemin goudronné, rapiécé de toute part, longeant la partie sud du terrain. Il rejoignait le village, peuplé de six cents âmes exactement, sauf quand la Faucheuse décidait d’en réduire soudainement le nombre, en ricanant sous sa capuche sans fond, car les naissances tardaient à venir dans ce coin perdu au milieu de nulle part. Eh puis, à l’été suivant, l’équilibre était à nouveau atteint déclenchant l’ire de l’édentée qui promettait mille tourments lors de son prochain passage. Malgré la proximité d’une centrale nucléaire, les coupures d’électricité fréquentes, dès le début de l’automne, contribuaient sans aucun doute au renouvellement des générations.

Charles n’avait que faire de la superstition locale, celle qui faisait se détourner du chemin lorsqu’un chat noir se profilait à l’horizon. Il en était d’autres qu’il n’avait pas encore découvertes !

Il occupait les lieux depuis un mois seulement. Des cartons non déballés encombraient la pièce principale. Il lui faudrait accrocher des cadres aux murs, acheter des rideaux pour les fenêtres. Eh bien non, décida-t-il. Emma, son épouse, dont l’arrivée était prévue dans une semaine ou deux, s’en chargerait avec un talent qu’il n’avait pas pour ce genre de choses. De toute façon il n’aurait pas fait le bon choix de coloris, de texture des tissus, de forme, enfin de tout ce qui fait qu’un homme ne comprend rien aux histoires de chiffons, surtout lui qui avait plus parcouru un monde incertain que la cuisine de l’appartement vendu récemment, avec soulagement.

Quels hasards, quelles coïncidences invraisemblables l’avaient conduit dans ce coin perdu de Normandie, dans ce village dont le nom évoquait plus le roman de Renart qu’une longue méharée sous le regard des étoiles dans le massif du Hoggar. Était-ce à cause de cette chanson, « J’irai revoir ma Normandie », chantée par des milliers d’enfants comme lui, en regardant les cartes de géographie accrochées aux murs des classes ? Ici, près du tableau noir, juste derrière le bureau du maître, que l’on respectait, il y avait la carte de France aux couleurs fascinantes, brunes pour les montagnes que l’on imaginait couvertes de neige. Les plaines étaient vertes, magnifiant la générosité de la nature, promesse de récoltes abondantes. Les rivières et les fleuves étaient bleus. Il fallait les connaître par cœur, des sources aux confluents qui leur feraient rejoindre la mer ou un océan dont Charles imaginait le bruit des vagues, se brisant en un long souffle sur une plage de sable blond. Mais, magie du rêve d’enfant, sur le mur du côté de la cour de récréation le rêve prenait son envol, encore plus puissant, plus mystérieux à l’appel de l’inconnu ; la voix du maître ramenait soudainement Charles derrière son pupitre de bois noir, taché d’encre violette, tout comme ses doigts, et trop souvent son sarrau noir, au désespoir de sa mère, obligée de faire bouillir une nouvelle fois la lessiveuse.

— Charles ! Si tu ne travailles pas tu ne verras jamais l’Afrique ! Prenez tous votre Pomot marron !

Le Pomot marron1 était un livre de lecture, magique, réservé aux élèves de grande division, ceux qui allaient partir pour le lycée ou un autre établissement, à la prochaine rentrée scolaire, après un concours réussi. Il était riche de textes captivants et avait donné le goût de la lecture à Charles et à de très nombreux écoliers, en ces temps où lire et comprendre demandaient richesse du vocabulaire, maîtrise de la grammaire.

Pourtant, combien d’enfants, qui n’avaient pas beaucoup travaillé à l’école, allaient découvrir l’Afrique, sans l’avoir souhaité, et y fermer les yeux à jamais, au cours des longues guerres que la République continuera à mener. La mairie et les quatre classes, deux pour les garçons et deux pour les filles, se situaient dans le même bâtiment de pierre brune à l’entrée du village, perdu au cœur de l’Auvergne. Depuis la classe, par la fenêtre donnant sur l’avenue de la Libération, Charles voyait parfois le maire, dans son plus beau costume, prendre la direction du centre du village en avançant péniblement, à regret, comme si ses jambes refusaient de le porter. Il s’arrêtait, repartait pour quelques mètres, s’arrêtait à nouveau et semblait marmonner des mots que lui seul entendait et qu’il lui faudrait pourtant prononcer à voix haute, une fois le but atteint. Le but… Chaque homme ou femme qui le voyait s’approcher, sentait soudain son cœur s’arrêter et le temps se figer : « Pitié mon Dieu, pas chez moi ». Il y avait comme une ombre sinistre derrière le premier magistrat, une ombre qui ne pouvait se détacher de ses pas, ricanant de voir le visage blême de l’homme. Puis le maire passait, sans prononcer une seule parole, pas même un bonjour car ce n’était pas un bon jour, juste le jour où il n’aurait pas voulu être à la place où il se trouvait, le jour maudit où il allait devoir annoncer à une mère en pleurs que l’Indochine, la garce, lui avait pris son fils. Il hochait la tête, repartait, cette fois-ci, vers la rue des noyers, alors chacun se signait car à la rue des noyers, il n’y avait que le fils de la Félicie, royaliste convaincue, à servir la maudite Gueuse sur ces terres hostiles. Les mots, répétés sans relâche, il ne les prononcerait même pas, juste un « Ma pauvre Félicie… ». La pauvre Félicie s’effondrerait dans ses bras et le noierait de larmes chaudes et amères que rien ne pourrait arrêter. Le maire, un homme bon, y mêlerait les siennes en répétant inlassablement « Tu peux compter sur moi, Félicie, tu peux compter sur moi ».

Un autre maire prit sa suite et tout comme lui, pendant les « événements d’Algérie », car il était alors interdit de parler de guerre, enfila son plus beau costume à chaque fois qu’il fallait annoncer une terrible nouvelle. Il est des blessures qui mettent très longtemps à cicatriser.

En repensant à ces temps lointains, Charles frissonna, et les visages des garçons disparus, torturés comme à Palestro, défilèrent devant ses yeux soudainement embués de larmes. Trop, beaucoup trop nombreux pour un si petit village. Fallait-il chercher là une raison qui l’avait poussé à rejoindre, beaucoup plus tard, un service de renseignement car savoir à l’avance n’était-ce pas la meilleure façon d’empêcher le malheur de se produire, enfin d’essayer.

—C’est passé, vorbei, murmura-t-il.

Le ciel se dégagea de ses nuages, peu à peu, et vers onze heures il devint bleu. Le soleil sécha les dernières traces de pluie, réchauffant l’atmosphère.

Un héron traversa majestueusement l’air et se posa avec élégance dans le champ proche. Une vache s’approcha du grillage derrière la grange, curieuse de voir cet homme qui ne lui témoignait pas l’indifférence habituelle dont elle et ses consœurs étaient régulièrement l’objet.

— Bonjour, la Rousse ! Quel sale temps cette nuit. Aujourd’hui la météo annonce un peu de soleil, tu pourras réchauffer ta jolie peau…Pour les peaux de vaches, j’en ai connu des pires !

Un contact secret s’était établi, peu à peu, entre Charles et cette normande de belle prestance qui lui rendait visite chaque matin, ne demandant rien d’autre qu’un peu de sympathie, quelques paroles de réconfort, enfin de quoi faire douter de la santé mentale du Parisien, si par hasard il avait été entendu.

Le plus surprenant en ces lieux était le silence qui y régnait. Aucun bruit de voiture, de camion, de sirène d’ambulance, de pompier, de police ou autre, ne venait perturber une quiétude dont il avait oublié qu’elle put exister. Seul, parfois, un imposant tracteur, forcément prioritaire, fonçait sur l’étroit chemin en un grondement sourd et inconscient eut été celui qui aurait osé lui refuser le passage ! L’air était vif, chargé des senteurs du marais et quand le vent soufflait de l’est… des odeurs de purin de la ferme voisine, distante de deux cents mètres au plus. Le vent de l’est étant rare, cela restait supportable à condition de ne pas mettre le linge à sécher dehors ce jour-là. Qu’ils étaient loin le boulevard Mortier et les bouchons de la porte des Lilas ! Qu’ils étaient encore plus loin les souvenirs d’Afrique et ces muezzins, appelant à la prière dans les hurlements de vieux haut-parleurs éraillés, quand les mouches parcouraient la viande des étals du souk, proche du bureau qui servait de couverture à ses activités !

Les plus proches voisins étaient d’une totale discrétion, garantissant encore plus la paix recherchée en ces lieux lors de l’achat. En effet, à l’est, le cimetière du village n’était qu’à une trentaine de mètres, séparé du terrain par un parking goudronné ! « En voilà avec qui je vais bien m’entendre », avait pensé ce silencieux en visitant la maison avec l’agent immobilier, une jeune femme blonde aux joues roses, telle qu’apparaissaient parfois les Normandes dans les bandes coloriées pour enfants.

— Les précédents visiteurs n’avaient pas voulu l’acheter à cause de la proximité du cimetière, avait déclaré la dame sans réel espoir de voir le bien sortir enfin de son portefeuille.

—Pour nous ce sera parfait, n’est-ce pas Emma ?

— C’est un peu isolé, mais quel calme ! confirma Emma, l’épouse, ce qui arracha un ouf de soulagement à la vendeuse, confuse, dont les joues se mirent à rosir encore plus. Futée en diable, elle avait invité le couple pour la visite un jour où le vent d’ouest était complice !

« Ça fera une tombe de plus », marmonna Emma pressée d’en finir.

Emma, fille des Flandres, là où les diables en pierre accrochés aux clochers des cathédrales, de Bruges et de Gand, jettent un regard immuable sur les mortels passants, avait rencontré Charles par le plus grand des hasards. Enfin, le hasard est probablement cet instant subtil où le destin, lassé de constater l’incapacité des humains à saisir leur chance, décide de leur prendre la main et de les forcer à voir l’invisible. Quand il se trouvait à Eindhoven, le soir, le jeune homme se rendait régulièrement dans un café salon, chaleureux, proche de la Marktstraat, où il pouvait écouter un orgue Hammond, servi par un virtuose du clavier, en dégustant un cappuccino. Il appréciait cette ambiance feutrée, presque sensuelle, où apparaissaient de ravissantes créatures, troublantes de féminité qui, une fois assises, sortaient leurs blagues à tabac pour rouler leurs cigarettes ! Cette pratique courante l’avait surpris, tout comme l’avaient surpris ces mots français en usage, alors qu’il cherchait des bretelles dans une ganterie… Possible souvenir du passage des troupes de Napoléon. Et puis, un soir, entrèrent Emma et une amie. Le temps s’arrêta soudain pour Charles. La jeune femme, vêtue d’un ensemble blanc du plus bel effet croisa le regard du jeune homme, essayant de déplacer légèrement sa table pour mieux la voir ; mais la table, très lourde, refusait obstinément de bouger ce qui déclencha le rire des jeunes gens et des proches voisins.

— Sorry, je suis vraiment confus, déclara Charles.

—Vous êtes un Français ? demanda-t-elle.

—Oui… Nobody is perfect…Permettez-moi de vous inviter à cette table, je serais tellement honoré de votre présence.

Les jeunes femmes, un peu surprises, toujours souriantes, prirent place, intriguées par ce dragueur d’un genre nouveau. Il se présenta.

—Charles Dubois.

— Je suis Emma, déclara la jeune femme en blanc.

—Maria… compléta son amie, plus timide.

Emma était grande, mince, probablement un mètre soixante-dix estima le jeune homme, légèrement rousse, une coupe de cheveux courte encadrant un visage aux traits délicats. Maria, brune aux yeux verts, plus petite, était vêtue de sombre ; le Yin et le Yang, pensa Charles soudainement troublé de son audace.

Toutes les deux parlaient un français impeccable et reconnurent être Belges, ce qui facilita amplement un contact des plus agréables. Que faisait-il ? D’où venait-il ? De quelle ville ? Depuis quand était-il là ? Pour combien de temps ? Venait-il souvent ici ?

— Oui, je vous attendais sans le savoir, avoua-t-il humblement en regardant Emma.

Emma, légèrement surprise, sourit et murmura.

— Le hasard peut réserver d’heureuses surprises, ou bien est-ce le destin ? Faut-il lui faire confiance ?

Leurs yeux ne se quittèrent pas, surpris de découvrir cette intensité soudaine, hors du temps, que ne sauraient traduire mille mots chuchotés à l’oreille. Maria se taisait, émue par la magie de l’instant présent, à nul autre pareil. Qui aurait pu imaginer une semblable rencontre, quelques minutes plus tôt ? Aurait-elle souhaité être à la place de son amie ? Elle l’avouera bien plus tard, après avoir poursuivi une carrière politique au sein d’un parti, de groenen2, qui voulait faire le bonheur des gens malgré eux.

Un fracas soudain sortit Charles de ses méditations. Le battant du volet de la cuisine venait de tomber sur le sol ; le gond du bas, rongé par la rouille, venait de céder à son tour ! Au même moment le glas se mit à sonner à l’église voisine. Ici, point de coups espacés, frappés par le gong sur la cloche, mais une volée joyeuse et monotone, invitation probable au voyage !

1 Livre de cours moyen des auteurs Pomot – Besseige – Fourot - 1949

2 Les verts

Chapitre II
Croix blanches et croix noires

Le vent d’automne, chargé d’embruns, balayait la plage d’Omaha, Omaha beach. Emma frissonna et essuya discrètement son visage. Des larmes de pluie, rien que des larmes de pluie, affirma-t-elle en imaginant les milliers de soldats morts étendus sur cette immense bande de sable, au soir du 6 juin 1944. La Normandie, en ce jour décisif du plus grand débarquement de l’histoire militaire, était entrée pour toujours dans l’Histoire des peuples.

Arrivée depuis quinze jours, avec Charles, elle avait découvert les différents lieux de mémoire, chargés de souffrance, ces milliers de sépultures, croix blanches au cimetière américain de Colleville-sur-Mer, croix noires au cimetière militaire allemand de La Cambe. Il était des soirs, dit-on, où l’on pouvait entendre des voix inaudibles, hurlant dans un silence de mort, appeler les vivants à cesser toutes ces guerres qui broyaient les corps et les âmes ; pour les entendre, il fallait avoir un cœur pur, un cœur d’enfant et encore. Il y avait peu de chance qu’elles fussent entendues par les grands de ce monde, pour qui les vies ne comptaient guère plus que des chiffres soigneusement alignés par un comptable sans visage, un comptable de la mort aux yeux creux, au sourire édenté satisfait. Emma tremblait comme une petite feuille au bout d’une branche gelée.

— Charles, partons, j’ai froid et la nuit tombe, demanda-telle en un murmure.

En venant, elle avait amené le vieux chat noir du couple, Titus, âgé de vingt ans, perclus de rhumatismes mais d’un fort tempérament, ce qui lui avait permis de traverser les épreuves. S’échapper de l’appartement pour courir au cimetière voisin à la recherche de l’âme sœur n’était pas sans risque, même quand on a neuf vies et que l’on est protégé par la déesse Bastet.

Emma l’avait souvent récupéré en ces lieux, alors qu’il s’offrait une sieste au soleil, allongé sur la tombe d’un écrivain célèbre auquel il semblait très attaché. À chaque fois, le matou promettait de ne plus s’échapper par un ronron bruyant et affectueux, tout en plantant ses griffes dans le bras en un pétrissage qui n’en finissait plus jusqu’au logement.

Plus de quatre décennies s’étaient écoulées depuis l’imprévisible rencontre au café salon proche de la marktstraat. Une longévité qui étonnait souvent. Des rides étaient apparues sur les fronts, très peu chez Emma, un peu plus chez Charles qui ne s’en souciait guère, tant qu’il ne prenait pas l’allure d’une vieille pomme gelée.

En arrivant à la maison, il faisait nuit noire, une nuit d’encre, car les lampadaires n’avaient pas été installés jusqu’au cimetière, par souci d’économie. En effet, avait-on déjà vu un enterrement de nuit si ce n’est celui de Molières. L’argument, d’une grande lucidité d’esprit, avait emporté l’adhésion du conseil municipal à la majorité moins une voix, celle d’un inclassable contestataire que Charles allait prendre, un peu plus tard, en amitié.

Il alluma la cheminée, ramonée depuis la précédente tempête. Rapidement les bûches se mirent à crépiter, à fumer aussi, puis la chaleur se répandit dans la pièce principale. Le chat Titus s’approcha de l’âtre, l’inspecta avec prudence et prit possession du fauteuil le plus proche, se lovant difficilement afin d’avoir encore plus chaud, bien décidé à occuper la place pour le reste de la nuit. Un ronron de satisfaction confirma ce très bon choix.

En peu de temps, Emma avait su donner à la vieille demeure un aspect attrayant, chaleureux. Attirées par une curiosité, qu’elles ne pouvaient dissimuler sous un sourire chafouin, quelques dames, âgées ou âgées avant l’âge, vinrent rendre visite au couple, proposant leurs services, s’enquérant surtout de nouvelles qu’elles pourraient propager en les accommodant à leur guise. Elles désignaient, l’air de rien, qui ou qui était fréquentable dans le village ; ainsi de ce conseiller municipal qui avait voulu prolonger l’installation des réverbères jusqu’au cimetière, contre l’avis du maire, en précisant même… « Si vous le laissez entrer chez vous, il ne ressortira pas, tellement il parle. Enfin, ce que je vous dis, bien sûr… » ! « C’était qu’un valet de ferme », racontait une autre ; « Qui était monté à Paris, mais était vite revenu. On ne sait pas ce qu’il y a fait… », complétait une autre, l’air parfaitement au courant. Pour sûr il y avait lieu de se méfier car à Paris, il se passait des drôles de choses !

— J’en ai assez de ces visites d’espionnes ! râlait Charles à chaque fois.

— On ne leur dit rien, je ne vois pas ce qu’elles pourraient dire de plus.

— Justement, elles vont raconter tout ce qu’elles ne savent pas !

Poussé par Emma, Charles entreprit de consolider les gonds des volets qui commençaient à témoigner d’une volonté d’indépendance insoupçonnée lors de la visite des lieux. Il se montra assez adroit et en peu de temps, le ciment prompt aidant, les volets reprirent leur rôle protecteur.

Après une vie active, l’ennui d’une retraite redoutée était bien présent. Les jours se noyaient lentement dans la nuit de décembre pour n’en sortir qu’au petit matin brumeux, tel un voyageur hébété débarquant sur un quai de gare inconnue, après une nuit passée dans un train à vapeur, chahuté par le bruit des roues et le halètement de la locomotive. Le soir Emma allumait le foyer dans la cheminée, avec patience, le nourrissant jusqu’à lui donner vie, une vie réconfortante et chaleureuse. Elle confiait ensuite sa fatigue au divan et, souvent, s’endormait ; Charles restait admiratif de son savoir-faire, l’embrassait tendrement et se blottissait dans le grand fauteuil attendant que les souvenirs l’envahissent. Quand les flammes dansaient en crépitant, jetant des ombres sur les murs, un parfum venu de nulle part troublait ses sens, comme à la première minute de cette rencontre si lointaine, soudainement si proche ; puis une image, un visage féminin se dessinait peu à peu sur l’écran blanc de ses pensées. D’abord apparaissaient les yeux, un regard clair, teinté de vert, comme un reflet d’océan Pacifique, bercé par cette musique envoûtante, ce slow qui les avait senti se fondre l’un en l’autre, réunis par un inexplicable hasard, inexplicable hasard surtout pour Charles. Les yeux l’interrogeaient, « M’as-tu oubliée ? Où es-tu ? Que fais-tu ? Penses-tu encore à moi ? ». Puis apparaissait parfois l’ovale du visage entouré d’un halo blond, devenant châtain ou brun, cette bouche aimée qu’il ne pouvait approcher, qui murmurait « Est-ce que tout est fini ? ». Il la suppliait, en silence « Où es-tu ? Pourquoi as-tu disparu ? Qui t’a fait du mal, dis-le-moi, pitié, dis-le-moi… ». Alors, le visage de Martine s’effaçait doucement, se perdait dans l’infini de l’inconscient, dans cette dimension inconnue d’accès si difficile à nos sens incrédules. Des larmes amères coulaient sur le visage de Charles. Ses vingt ans, un instant retrouvé, disparaissaient et les questions sans réponses restaient, lancinantes, avivant une douleur jamais éteinte.

En ces temps presque oubliés de Guerre froide, quand Emma appartenait à un lointain futur que le hasard, avatar du destin, aurait la charge de placer sur la route de Charles, Martine œuvrait en toute discrétion pour un service de renseignement français, en RFA3. Le jeune homme, sous officier de l’armée de l’air, avait attiré l’attention sur lui en raison de sa fréquentation d’une jeune infirmière allemande mais, surtout, de celle d’un Russe qui s’était prétendu journaliste, rencontré à Offenburg, lors du Fasching4. Surveillé par le contre espionnage, l’homme, Tchoukov, était en réalité un colonel du KGB, de belle culture, francophile, ce que Charles découvrit bien plus tard. Quelle aubaine pour le commandant Jean Steiner, l’officier de renseignement qui supervisait l’opération ! Il ne lui restait plus qu’à attirer le sergent dans ses filets pour exploiter une situation qui semblait prometteuse. Blanchi sous les harnois, Jean Steiner, matois comme un vieux chat, savait bien que le jeune homme, apprécié et bien noté par sa hiérarchie, d’une grande prudence, ne serait pas une proie facile. Les règles strictes de sécurité ne permettaient pas de tels contacts avec des représentants des forces soviétiques et il pouvait utiliser la vieille méthode du chantage5 pour le contraindre à collaborer, à l’insu de son commandement. Peu convaincu par le procédé, un peu brutal, parfaitement au courant des activités professionnelles et privées du jeune homme, Jean se dit que des bas résille, noirs et superbement portés, seraient des filets d’une efficacité bien