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2048. Et si un jeu en ligne pouvait rapprocher des jeunes déconnectés ? C'est l'hypothèse du juge Laloye en créant cette nouvelle peine judiciaire. Les gamers sont-ils à ce point hors-sol ? Qu'est-ce qui peut encore les faire vibrer ? Les impliquer dans la vie réelle ? Ici, c'est une contrainte judiciaire qui va les éveiller, leur rendre confiance. Que vous aimiez ou non les jeux en ligne, plongez dans cette dystopie, en tout point originale. La réalité n'est pas toujours augmentée et vous serez au défi de dire si vous êtes dans le jeu ou dans la réalité. Oserez-vous vivre une aventure de développement personnel grâce à votre avatar ?
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Seitenzahl: 307
Veröffentlichungsjahr: 2024
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A Nolwenn, Matthias et Alice.
S’il est important de laisser une trace de notre passage sur Terre …
Ce sera mon témoignage.
Pour transmettre modestement à mes enfants ce que j’ai appris.
Poursuivez le Chemin !
Préface
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Postface
Michel Laloye est un homme intègre qui apprécie les choses simples. D’apparence bedonnante et dégageant une forte sympathie naturelle, il n’en est pas moins méticuleux et ordonné. Sa barbe est rasée de près et ses yeux d’un bleu profond expriment une sincérité vraie. Ce sont peut-être les légères rides aux extrémités des yeux qui le rendent complice lorsqu’il vous écoute. Il a des principes et il aime que les choses soient faites dans l’ordre. Aujourd’hui, après une pluie de quatre jours sans discontinuer, il a choisi de partir marcher en bottes. C’est un exercice qu’il affectionne particulièrement car il prendra sa retraite dans un an et il estime que toute sortie est en quelque sorte une anticipation sur sa vie future : partir marcher sur les grands sentiers d’Europe et du Monde. Toute sortie est une préparation, voire une répétition. Il a enfilé son mérinos, mis son pull Patagonia et sa veste verte Mountain Peak. Il est paré contre les intempéries, mais surtout il peut tester le confort de ces vêtements qui l’accompagneront dans ses périples à venir.
Le vent et la légère bruine de cette fin octobre ne l’empêchent pas d’emmener avec lui son fidèle compagnon Whisky, un bouvier bernois de 6 ans d’âge. Les mains enfoncées dans les poches avant de son pantalon, il a choisi aujourd’hui de faire le tour par la rivière. Il s’est renseigné, il n’y pas de chasse dans ce coin. Avec la quantité d’eau qui est tombée, la rivière s’est certainement transformée en un joli torrent et il doit y avoir des dizaines de petits cours d’eau le long du chemin. Ses bottes Aigles lui donnent un sentiment d’invincibilité, d’être prêt pour contrer les éléments. Le vent qui prend dans les branches renforce ce sentiment de confiance. Même s’il se sait tout petit quand la nature se déchaine, il adore ressentir les arbres qui dansent sous l’effet du vent ou les gouttes de pluie qui viennent rafraichir ses joues. Son pas est régulier et maitrisé. Il veille constamment à ne pas dépasser les 5km/h. C’est peut-être la seule utilité de la montre Suunto qu’il porte à chaque sortie.
Son chien se sent comme toujours d’humeur joueuse et ramène aux pieds de son maître de beaux trésors, souvent des branches, de toutes tailles, mais aussi des canettes, des cailloux et rarement du gibier. Ceci est arrivé une fois, il y a cinq ans, au printemps. Whisky avait déniché une portée de sanglier dans les fourrés et avait ramené fièrement un marcassin dans sa gueule. Croqué dans le cou, la pauvre victime n’avait pas dû souffrir, mais Michel, par peur des représailles maternelles, et aussi pour éviter que cela ne se reproduise, n’avait pas voulu féliciter son animal à quatre pattes et avait jeté le jeune mammifère bien loin dans les taillis. Les promenades avec un chien réservent toujours des surprises. Et c’est probablement la raison pour laquelle il ne le tient jamais en laisse. Il s’associe à la liberté du canidé et lorsque celui-cisaute dans les bas-côtés ou court après un oiseau, il y a une partie du maitre qui saute et court également. C’est une sorte de contrat implicite d’expression de liberté que seule la marche avec un chien procure.
Ressentir cette émotion était probablement la dimension la plus importante de ces sorties pédestres. Bien plus que l’aspect physique, c’était ce lâcher-prise qui lui faisait le plus grand bien. Michel était en colère contre le genre humain depuis des années. Il avait donc besoin de prendre ses distances régulièrement. Que d’incohérences dans les décisions prises par les élus politiques, et surtout quelle manipulation permanente de la part du monde de la publicité qui rend schizophrénique n’importe quel consommateur. La promotion de la voiture électrique était certainement le plus bel exemple d’hypocrisie organisée entre les industriels et les politiciens. Un sentiment de confiance était rompu avec le monde actuel.
Il n’y avait plus de ligne de conduite claire dans cette société occidentale depuis que tous les modèles éducatifs de tout bord nous avaient entrainé à mettre de côté le « non » ferme et indiscutable d’une autorité face à des comportements inappropriés, voire déviants. Ce souhait de toujours tout discuter et remettre tout en cause avait conduit à ce que chacun pense que tout devenait négociable. Or, à un moment, il y avait besoin de trancher. En tant que juge, il était bien placé pour le savoir. Si Michel était plutôt favorable au débat démocratique et souhaitait que chaque partie puisse exprimer son opinion, il était aussi crucial qu’un système de valeurs serve de cadre et donne un repère pour trancher.
Alors qu’il descendait un sentier raide, il entendit son chien aboyer. Un autre animal répondit par un drôle d’aboiement. Michel tourna la tête en direction du bruit et devina des taillis bouger. Il était attentif sans être inquiet. Quand tout à coup, à trois mètres de lui surgit un chevreuil aux yeux hagards, comme s’il venait d’être dérangé en plein sommeil. Dans la seconde qui suivit, Whisky surgit avec les yeux hors des orbites, tout excité, à la manière de Scrat dans l’Age de Glace qui vient de trouver son gland. Il n’eut servi à rien d’essayer de le retenir voire même de l’appeler, le chien était focalisé sur sa proie. De toute façon, le cervidé était bien trop agile et dans son milieu naturel. Deux minutes plus tard, le fidèle canin revint près de son maitre, la langue bien pendante et le souffle court. La rivière franchie, il fallait à présent rejoindre la crête de l’autre côté. Le rythme lent et d’un pas assuré, Michel Laloye remontait la pente.
Cette volonté d’arriver calmement à ses fins le caractérisait depuis sa plus tendre enfance. Ainé de deux filles, il se souvient régulièrement de cette anecdote de grand vent lors d’un weekend en famille à la mer du Nord. Une tempête soufflait à décorner les bœufs et toute sortie prenait des allures de rodéo. Même si prendre l’air était interdit, Michel avait décidé, à l’âge de neuf ans, de braver les éléments car il refusait l’idée d’avoir fait autant de route pour rester enfermé. Il voulait sentir ce vent de liberté sur son corps. C’est dès qu’il fut sur le pas de porte qu’il comprit ce que le mot bourrasque voulait dire. Ses sœurs le regardaient de l’intérieur, amusées, mais puisqu’il avait décidé d’aller se promener et qu’il était observé, il n’y avait pas de marche arrière, sauf si la tempête en décidait autrement. Sa sortie fut toutefois de courte durée. C’est finalement peut-être ses 42 ans de juriste au sein du Palais de Justice qui l’avaient le plus formaté. Tant de cas différents pour lesquels il avait fallu trouver le meilleur compromis, exiger les mots les plus justes pour que les deux parties se sentent reconnues dans la décision. Tant de fois où il avait fallu trancher en fonction de ce qui était juste, en fonction de ce qui donnerait le meilleur futur possible. Passionné d’Histoire, il avait été marqué par les mauvais pourparlers au lendemain de la Première Guerre mondiale. Ce n’est que bien des années plus tard que l’on comprit que c’était, entre autres, ce mauvais armistice qui avait créé les bases du second conflit mondial. Et le conflit au Proche-Orient répondait à la même logique. Michel était convaincu que chacune des parties avait sa responsabilité dans le différent qui les occupait et que donc, il revenait à chacun de faire un effort après le jugement. Son travail était de redonner le chemin de la confiance à chacun. Il s’agissait d’entendre pleinement les dégâts causés à la victime, mais il ne voulait pas transformer le coupable en bouc émissaire. C’était devenu difficile à gérer ces dernières années avec l’émergence de toutes ces plateformes appelées « réseaux sociaux » où chacun déversait ses commentaires et sa haine de manière anonyme et créait sans le savoir une pression sociale terriblement normative. Tout le contraire d’un sentiment de confiance.
Sa balade, d’un tour de six kilomètres, touchait à sa fin. C’est tout juste si Michel ne sentait pas déjà l’odeur du rôti aux pommes qui l’attendait chez lui. Ce souvenir olfactif agissait comme une drogue douce. Depuis le décès prématuré de sa femme et, bien des années après, de sa fille, le parfum de cette viande faisait resurgir des émotions tellement positives que c’est comme si tous ces parfums les rassemblaient presque spirituellement. Il s’agissait d’une recette simple où chacun pouvait contribuer à hauteur de ses compétences. A la seule odeur des pommes cuites, il revoyait sa fille Clara éplucher les fruits et en chiper une tranche à chaque fruit. D’un revers de la main, il essuya une larme qui tentait de se frayer un passage sur sa joue. La blessure était encore bien présente.
Toute son attention, en cette dernière année professionnelle, était portée sur le jugement de ces sept jeunes adultes pour incivilités et vols non organisés. C’était un dossier dont il avait hérité au départ de son collègue, absent pour burn-out. Il en avait fait une affaire personnelle. L’énergie qu’il avait mise dans la résolution de ces cas de vols à l’étalage l’avait, plus qu’auparavant, orienté sur les nouvelles technologies. Il voulait essayer une réponse différente, durable. Cela le rendait furieux de voir ces jeunes perdre leur temps sur des jeux en ligne, mais il s’était dit que s’ils y passaient tant d’heures, c’est qu’il y avait moyen de les y rencontrer pour d’autres objectifs que seulement ceux de loisirs. Non qu’il fût fan de ces mondes virtuels, mais qu’il avait trouvé là un moyen approprié pour toucher ces jeunes dans leur univers et leur langage et, qui sait, les remettre sur la voie d’une écoute mutuelle. Un cas en particulier l’avait marqué, en ce début d’année 2048, celui de Marvin. Ce garçon avait un bon fond. Michel était persuadé qu’en le glissant dans la peau d’un autre il parviendrait à lui offrir l’opportunité de découvrir l’être qu’il était et de reprendre confiance dans ses rapports humains en général, de voir la société un peu plus positivement. L’hypothèse qu’il faisait était que si l’on plongeait des jeunes égoïstes dans un milieu rassurant et face à un défi à résoudre, ils deviendraient capables de reconstruire de la solidarité et de construire un avenir meilleur.
Le challenge était immense car Michel lui-même n’avait plus vraiment confiance dans la manière dont le monde tournait. Il était révolté contre cette économie capitaliste qui créait tant de disparités et en rage contre ses concitoyens qui choisissaient l’oisiveté et la zapette de leur télévision plutôt que leur créativité pour changer ce qu’ils n’aimaient pas. Cet abandon social le mettait hors de lui car, pensait-il, cela donne raison à tous ceux qui misent sur l’abrutissement des foules, et donc à l’extrême droite.
Whisky attendait son maître devant la porte du garage. Son sourire était proche de celui de Fernandel. Son état de propreté était par contre catastrophique. A croire que les poils de bouvier bernois sont remplis de microfibres aspirantes pour nettoyer le fond des bois ! Un passage par le tuyau d’arrosage s’avérait indispensable … pour vivre la fin de journée près du feu de bois.
Une voix off m’interpella dans le casque : « La chambrée est encore toute endormie. Cela fait six nuits que le jeune garçon, au centre de l’écran, y dort enfin en paix, qu’il reprend des forces »1.
J’observais l’environnement graphique et vis que la luminosité changeait. Il m’était suggéré que le soleil commençait à poindre timidement. C’est à cet instant qu’un bruit sourd résonna.
Au moment même de cette détonation, je sursautai. Je constatai que le petit Africain couché dans son lit réagissait comme moi. Je tournai la tête, il le faisait aussi. Était-ce lui Abdou ? Qu’est-ce que je pouvais faire ? Je ne connaissais personne dans ce dortoir et je n’avais pas envie de parler. Je suis en suspens dans mon Cocon Virtuel® dans mon appart. Je réfléchis et scrute tout ce que je vois à l’écran. Peut-être suis-je comme dans un Escape Game où il y a des indices à trouver. Je regarde, discrètement, les vieux rideaux délavés, les murs dépeints et craquelant. Par la porte vitrée du dortoir, on devine un néon clignotant, hésitant entre le jour et la nuit. Une ambiance de vieil hôpital soviétique. C’est donc bien moi qui commande ce personnage. Une voix off ajoute des commentaires de temps en temps, des petits post-it interactifs dans l’environnement du jeu me donnent toute une série d’infos, que j’efface d’un revers de la main. C’était un mélange entre un film et un jeu en ligne avec lesquels j’étais familier.
Une drôle de sensation nous réveilla, mon personnage et moi. Comme une vibration inconsciente … Suis-je le seul à l’avoir entendu ? Que dois-je faire ? Lorsqu’on a treize ans règne dans la tête une envie de loyauté mélangée à une énergie pleine de découvertes. Oserais-je sortir du lit et chercher d’où venait ce bruit ou dois-je attendre, encore un peu, que tout le monde se lève et qu’une journée supplémentaire se déroule ? La pièce est calme et le ronflement léger de certains comparses berce l’espace d’une quiétude rassurante. Personne ne bouge.
Une voix off précisa dans les écouteurs : « Il s’en fout, Abdou. Il est bien. Depuis qu’il est ici, il s’est posé. Le rythme du Centre lui permet de reprendre du poids et de retrouver le sourire. Il s’est déjà fait quelques copains et finalement, à son âge, c’est ce qu’il y a de plus important. Il adore surtout Youssouf. Hier, c’était génial les sauts à vélo dans les bosses. Le progrès le plus fulgurant qu’il ait fait depuis son arrivée c’est au niveau de son langage. Son bégaiement tend à s’estomper, comme une peur qui s’évacue ».
Mon esprit tente de se recentrer sur le bruit que je viens d’entendre. J’essaie de l’analyser, de le comparer avec ceux que je connais. Ce n’était pas celui d’une détonation, ni celui d’une arme à feu. Je les connais trop bien. J’attends quelques minutes, peut-être cinq ou dix. Et comme toujours rien ne bouge, je décide de me lever. De toute façon, nous ne nous rendormirons pas. Je dis « nous » car si je me lève, ce petit bonhomme m’imitera. C’est très surprenant de voir comme rapidement une sorte de cordon ombilical s’est déjà établi. Je me sens déjà presque responsable de lui.
La voix off d’ajouter : « C’est comme ça depuis que son grand voyage migratoire a démarré. Il vit les événements en les acceptant un par un. Il ne cherche plus à trouver du sens à tout ça. Et si le bruit qu’il a entendu était une invitation ? En cette fin de printemps 2050, les promesses de chaleur sont encore maigres, mais Abdou n’a jamais été un frileux. Il s’est habitué aux températures de ces contrées ».
Je plonge dans le jeu.
J’enfile un jeans déjà bien usé, un T-shirt sur lequel figure l’œuvre de Banksy « There is always hope » et glisse mes pieds nus dans des baskets dépareillées particulièrement confortables. Ces chaussures bicolores m’amusent et me donnent un air de Gavroche du 21e siècle. Me voilà hors de l’établissement, sur la pointe des pieds. Mon ouïe fonctionne à 100%. C’est le calme complet qui règne. Au loin, au village, une cloche indique qu’il est six heures. Ne trainons pas. D’ici peu de temps, le Centre va sûrement se réveiller et ce sera bien plus compliqué de partir seul en forêt à la recherche du bruit.
La région dans laquelle je suis m’émerveille. Tout ce vert. Ces douces collines offrent à qui sait les regarder des courbes invitant à la rêverie. L’alternance de prairies et de forêts denses indique que l’Homme a depuis longtemps trouvé un équilibre avec son environnement, comme s’il avait su façonner le juste espace qui lui était nécessaire. Le point de vue que je regarde avant de plonger dans le bois est fait en tout cas pour me rassurer. Confiant, j’enjambe le trou dans la clôture du fond du domaine et disparais.
Le sous-bois est facilement accessible car, à cette période de l’année, les ronces n’ont pas encore envahi le sol. Je peux donc avancer selon la courbe du relief. Ne pas descendre trop vite car il faudra alors tout remonter et ne pas non plus tout monter car cela m’écartera de la zone du bruit. J’arrive sur une petite clairière orientée plein sud. Le soleil commence à toucher la cime des chênes centenaires. A mes pieds, de belles fleurs blanches ayant la forme d’une boule de neige couvrent le sol.
En voulant toucher cette plante, je peux lire à l’écran : « Aïl des ours, plante comestible au goût fort. Abdou ne risque pas d’avoir faim aujourd’hui. Hier soir, il a mangé un excellent couscous. De toute façon, avec ce qu’il a déjà dû avaler durant son voyage, son estomac est solide. » Puis, j’invite mon personnage à se désaltérer dans un ruisseau non loin de là. Je vois qu’une sittelle m’observe. Ça, je le sais car si mon œil reste plus de quatre secondes sur un objet, un pop-up s’ouvre en donnant le nom de ce que je regarde, de la même manière que si j’essaie de le toucher.
La forêt se réveille et entame sa mélodie matinale, douce et pénétrante. Mais par où aller ? Faire demi-tour ? J’ai déjà bien marché près d’un kilomètre et plus aucune trace d’activité humaine quelconque ne se fait sentir. Je reste là, comme pour attendre un signe. Plus jamais le bruit ne s’est fait entendre. Peut-être aije rêvé ? Mon œil surprend un chevreuil lorsque le couinement d’une roue tournant dans le vide perturbe le silence du fond des bois. Un bruit qui ressemble à s’y méprendre à celui de la roue d’un vieux vélo.
J’avance à pas de loup. La pénombre du sous-bois se dissipe lentement. Je ne distingue pas encore très bien le relief du sol. A ce moment, le sol plonge dans une sorte de ravin assez raide. Mon regard est attiré par la carcasse d’un véhicule encore fumant. De fait, cette voiture, retenue dans les branches d’un hêtre robuste, semble vouloir imiter la mécanique parfaite d’une montre et laisse tourner de manière régulière la roue avant droite. Je n’ai donc pas rêvé. Il y a bien eu un bruit en cette fin de nuit et c’est cette sortie de route qui m’a sorti du sommeil. Mon attention est totalement accaparée par cet engin suspendu dans l’arbre. Que s’est-il passé ? Combien d’occupants y avait-il à bord ? Faut-il courir chercher des secours ou, à tout le moins, retourner au Centre pour signaler les faits ? Ma curiosité me dit d’avancer encore un peu. Cette voiture n’est pas tombée là par hasard. Il doit bien y avoir une route. Et donc, quelqu’un va bientôt remarquer cet accident !
Je m’en approche. Lentement, j’enjambe quelques branchages, ainsi qu’un tas de grosses pierres couvertes de mousse. Tout à coup, je perds l’équilibre, glisse et me retrouve les genoux dans un petit cours d’eau. Au moment de me relever un regard glaçant me fait frissonner, celui d’un énorme crapaud qui semble vouloir me dire que je dérange son petit déjeuner. « Crôa Croâ! » résonne dans mon casque comme en pleine Amazonie.
Je me redresse. Rien de cassé. Je bouge sans douleur. Je reprends mes esprits et poursuis la marche. La lumière rend de plus en plus facile l’observation des lieux et je réalise à quel point cet endroit est magnifique, petit vallon rempli d’une riche diversité, complètement isolé. J’ai envie de savoir si la route d’où est tombée cette voiture est un axe qui pourrait me ramener au Centre. La seule certitude, c’est d’y grimper. Je contourne un gros châtaignier et là, mon sang fait dix fois le tour de mon corps. Une main vient de m’agripper à la cheville. Je n’ose pas regarder. Je suis comme paralysé. J’aimerais croire que c’est une branche qui me retient, mais je sens bien l’ensemble des doigts d’une main qui encercle ma cheville.
Avec ces combinaisons à retour de force, je ressens physiquement ce que le jeu me fait heurter.
Je tourne les yeux et aperçois deux jambes humaines dans le prolongement du châtaignier. Je ne vois pas encore l’être qui gît à même le sol. Je tente de me dégager, mais la force qui m’immobilise indique celle d’un adulte habitué à travailler avec les mains.
— Mais lâchez-moi ! Vous me faites mal, lui dis-je.
Au moment précis de ma réponse à haute voix, dans mon appartement, je comprends que le jeu auquel je me soumettais était d’une catégorie encore jamais rencontrée. Je pouvais parler avec d’autres personnages, leur dire quelque chose qui impliquait une conséquence directe avec mon récit. C’était un truc de ouf …
— Je ne peux pas, dit une voix tremblante. Tu vas m’abandonner. Et après je ne tiendrai plus…
J’aperçois alors un vieil homme, les jambes allongées sur le sol, appuyé sur l’arbre, le visage tout en sang. Cela doit être le conducteur du véhicule !
— Je vais aller chercher des secours. Vous ne pouvez pas rester là. Quelqu’un doit vous soigner.
