Le dernier mois - John R. Glastod - E-Book

Le dernier mois E-Book

John R. Glastod

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Beschreibung

Longtemps oublié, voire condamné, le roman picaresque retrouve des couleurs avec notre époque. Et pour cause ! Le héros, transbordé d’une situation à l’autre, découvrant des lieux bizarroïdes, des situations improbables, nous entraîne dans un maelstrom au cœur duquel nous aurons notre mot à dire !

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Auteur reconnu pour ses récits, John R. Glastod propose au lecteur ce nouvel ouvrage d’une forte empreinte : une chronique échevelée, picaresque, zigzaguant des Champs-Élysées au Japon, des sous-bois aux cuisines équipées, peuplée de contemporains plus vrais que nature.

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Seitenzahl: 264

Veröffentlichungsjahr: 2024

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John R. Glastod

Le dernier mois

Chronique picaresque

Roman

© Lys Bleu Éditions – John R. Glastod

ISBN : 979-10-422-2226-0

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Pour Jérémie, évidemment.

Et pour Patrick Hérail, qui a tout compris.

Le roman picaresque :

On commence par l’école Boulle, qui tourne bien l’esprit ; et on continue avec l’alphabet : A.B.C. Décoration et ouvrages d’art. Enfin, on parcourt l’existence. Pas toujours conforme aux poncifs, j’en ai bien peur. Et vivante ... palpitante. Rebondissante !

Paris, avant-hier

John R. Glastod

Toujours avec la liesse

La tristesse

Se mêle secrètement.

Ronsard,

Le folastrissime voyage d’Arcueil

Du même auteur

- Le bonheur, c’est quoi ? (Avec Noëlle Bazalgette), essai,

Éditions du Grillon, Marseille, 1994 ;

- Couve de Murville (1907 - 1999), un président impossible, biographie, Éditions L’Harmattan, Paris, 2007 ;

- Trouver la fin, roman, Éditions Mélibée, Toulouse, 20131 ;

- Le menteur, roman, Éditions Amalthée, Nantes, 20152 (2) ;

- Manuel de survie en milieu judiciaire, abécédaire, Éditions Fortuna, Tournai, 2016 ;

- Bréviaire de la destruction, La justice politique à l’œuvre, récit, Éditions Fortuna, Tournai, 2018 ;

- Du côté de chez Céline, essai, Éditions Portaparole, Arles, 2019 ;

- Le juge des enfants, récit, Éditions Portaparole, Arles, 2019 ;

- Le conférencier, récit, Éditions Portaparole, Arles, 2020 ;

- L’avocat, récit, Éditions Le Lys Bleu, Paris, 2021 ;

- Paris, Covid, roman, Éditions Le Lys Bleu, Paris, 2021 ;

- Trois petits tours, roman, Éditions Le Lys Bleu, Paris, 2022 ;

- Un monde perdu, roman, Éditions Le Lys Bleu, Paris, 2023 ;

- La deuxième proie, roman, Éditions Le Lys Bleu, Paris 2023.

Prologue

Tout est de la faute de Jérémie ! C’est lui qui est venu me chercher. Je me porte pourtant très bien lorsqu’on me laisse seul. Et tranquille ! Par paradoxe, la sensation d’isolement monte en moi lorsque se présente l’occurrence d’une réunion de mes semblables, à laquelle je suis convié, mariage ou assemblée de copropriété. A fortiori lors de celles auxquelles je ne peux me soustraire…

Ce n’est hélas pas rare ! Le cas se renouvelle chaque mardi matin, lors du conseil pédagogique du lycée. Chacun s’assied, Robert, le mâle dominant, sort la plaisanterie du jour, invariablement salace, tout autant que laborieuse, les sept jouvencelles et les douze autres profs libérés qui composent le gros des troupes pouffent, esquivent ou protestent avec l’air pincé de la du Barry jouant la vierge modèle… et ce maigre feu s’éteint dès que la directrice, cette pauvre Virginie, nous assène les plus récentes données invariablement qualifiées essentielles dont je ne prends même plus note et que je serais bien incapable de vous répéter. Bien avant l’heure, je me lève discrètement et disparais pour retrouver mes livres d’histoire. Eux ne m’ennuient pas. Je le disais, tout est de la faute de Jérémie, parce qu’il demeure cet unique semblable susceptible de m’intriguer. En l’espèce, il a même réussi à me capter. Enfin, ça n’a pas duré ! Car comme toujours, les choses ne sont pas aussi simples qu’il y paraît. L’intérêt et la sagacité d’un propos ne peuvent être perçus, a fortiori reçus qu’au regard de ce qui le porte. Les conditions sont premières !

Comme la température ambiante. Aujourd’hui la chaleur… et quelle chaleur ! Avec un effet d’autant plus ressenti que l’hiver et le printemps ont été rudes, glacés, interminables. Mais là, fin juin, en quelques jours, la canicule s’était installée : 30, 35 degrés ! D’un coup ! Pas de printemps ! J’avais déjà ressorti mes polos et mes vestes claires de coton, puis très vite abandonné jusqu’à mes chaussures de ville pour des mocassins souples, légers, italiens. Et enfin échoué dans mes vieilles baskets Converse que je ne lace plus. Dont j’ai finalement retiré les lacets et retourné les flancs. Les conditions étaient donc celles d’un lâche abandon du corps, parce qu’à trente-six degrés et plus, je m’apercevais incapable de penser à autre chose qu’à ce miracle du climat, la renaissance brute des végétaux et jusqu’à une certaine frénésie susceptible d’entraîner de plus vivants que moi.

Un dimanche après-midi donc, après deux carafes de sirop d’orgeat glacé accompagnant un repas léger à base de crevettes fraîches, accommodées de feuilles hachées de citronnelle, nous étions partis nous abriter dans les ombres de la forêt, sur les hauteurs de Meaux. Avec Jérémie, il est possible de parler sans jouer un rôle. D’abord de nos pauvres passages sur cette terre ! De quoi présenter Bouvard et Pécuchet sous les dehors valeureux de Du Guesclin lors de l’assaut de Cocherel ou de Condé à Rocroi… Alors que nous piétinions sur place pour ce qui nous reste à vivre, parcourant sans conviction les sentiers séchés par le soleil ou protégés par les futaies, la forêt semblait s’éveiller joyeusement de l’effroyable nuit d’hiver qui avait duré sept mois et l’avait en quelque sorte pétrifiée. Par un tour de force, perçant la grisaille de l’humus, cette triste couche couleur terre d’ombre, d’infinies variétés de plantes jaillissaient vers le ciel. D’un vert cru, ou vert-de-gris, de toutes les nuances de cinabre, les tiges drues, les pousses et jusqu’aux racines orangées me saisissaient de beauté. J’en restais sans voix ! immobile ! Plus tard, quand je reviendrai pour m’interroger sur ce qui m’était arrivé, empruntant les mêmes chemins de ces collines arborées qui surplombent après Meaux la vallée de la Marne, je ne pourrai pas ne pas voir à quel point les choses étaient en quelque sorte, « imparables ». Prévues, programmées ! J’étais une plante qu’on avait arrachée de sa terre pour je-ne-sais quel destin de poussière et roulant désormais inerte et désarticulée dans les rues de Paris.

Tout est décidément de la faute de Jérémie, qui m’a conduit vers l’Unité d’assaut ! Et donc à Paris, je le disais. Juillet était bien entamé cette fois, la canicule atteignait des records historiques. 36, 39… Quarante et un degrés cet après-midi-là ! Je marchais. Je marchais sans grand allant, on s’en doute. Car ma journée était sans surprise, et ne m’appartenait plus. Jusqu’aux détails de la mission, qui me pesaient ! Mais je veillais néanmoins à ce que les choses se passent bien, comme prévu, et que n’échappe pas au commando la nouvelle proie, la quatrième. Pour l’heure, celle-ci me précédait : c’était une blonde aux jambes lourdes. Rien chez elle n’attirait le regard, que ce soient ses cheveux de jonc, couvrant en corolle un visage à la peau légèrement couperosée, et un thorax bombé par une poitrine de nourrice, qui entraînait vers l’avant ses épaules effondrées. Je la suivais alors qu’elle remontait avec son amant l’avenue des Champs Élysées.

La voie célèbre était envahie par une brume de chaleur, accentuant encore la lumière aveuglante. L’impression de rentrer dans un immense paquet de coton en fusion ! Une dure journée de canicule, avec un ciel blanc jaune. La pollution de l’air, un air de mauvaise qualité, avaient prévenu les météorologues, alourdissait encore le plafond bas et spongieux, sans autre échappatoire qu’une trouée, là-bas, du côté des tours de La Défense.

L’Unité d’assaut avait décidé d’abattre le maximum de blondes qu’on trouverait au bras d’un Africain. Celle que je suivais avait été repérée, m’avait dit Jérémie, en compagnie de son African lover dans un hall d’immeuble, en haut de la rue Cadet. Elle se promenait assez régulièrement cet été avec son amant malien, qui venait la prendre chez elle et la raccompagnait vers minuit. Ils passaient la nuit ensemble. Après la troisième exécution, dix jours auparavant, un premier article de presse, sans doute soufflé par la police, avait en quelques lignes rappelé les deux précédentes. Et s’interrogeait avec une fausse naïveté sur le signe distinctif que le commando avait laissé sur place : une pièce d’un Rand, la monnaie sud-africaine frappée depuis 1961, année d’instauration de la République et âge d’or de l’apartheid. Car l’Unité d’assaut ne revendique pas ses actions. Pas encore. Jérémie, devenu membre de cette sorte de directoire qui l’anime, ne participe pas directement aux opérations, et a obtenu qu’on reporte la revendication des exécutions après les dix premières. Pour être audible. Dix corps, dans notre monde, ça vous pose.

Comme mon pote, qui m’a entraîné dans cette galère, je n’ai donc aucune raison de porter et ne porte d’ailleurs pas d’arme. Ni de signe distinctif d’aucune sorte. A fortiori d’uniforme, dont le principe même me révulse. L’idée centrale du groupe est simple, m’a soufflé l’intellectuel du groupe, et immédiatement compréhensible : terroriser les blondes, plus spécifiquement celles qui se laisseraient approcher par des Africains. En regard de leur flirt, elles auront désormais devant les yeux l’image de leurs semblables au visage défiguré. Et si ce spectacle ne leur suffit pas, si les mèches de cheveux d’or, devenues poisseuses, étalées sur le trottoir ou collées sur l’appui-tête ne les dissuadent pas, la répétition, le nombre grandissant d’exécutions, que l’Unité d’assaut projette d’étendre sur l’ensemble du territoire français, de Paris à Agen, de Dunkerque à Menton, de la Bretagne aux Vosges, les amènera, sinon à rompre leur idylle, à tout le moins à en imaginer les risques. Et à décourager toute nouvelle liaison. Car à rebours de la mode taxant les blondes d’un niveau modeste d’intelligence et aux vingt mille plaisanteries les accablant, à l’instar de celle voulant que « lorsqu’on regarde une blonde dans les yeux, on voit le fond de son crâne », Jérémie me soutient que ces Européennes sont d’abord les victimes de la réputation façonnée par nos ennemis de tous poils, au profit de ceux qui en ont le goût, pour les réduire à merci. Et qu’en en tuant trente, nous parviendrons à en sauver cent mille. Voire bien davantage.

J’arrivais en haut des Champs Élysées. Le couple formé par la blonde et le Malien tournaient dans la rue Balzac pour rejoindre le cinéma climatisé qui offrait cette semaine-là un programme aux prix préférentiels. Dominique, un géant rasé qui veut être appelé Dominik, une vague connaissance de l’Unité d’assaut, désigné et armé pour l’exécution, les suivait avec, à bonne distance derrière lui, Jean-Paul, le deuxième membre du commando, traînant tel un touriste, mais disposé à créer une diversion en cas de difficulté. En un mot, à apporter son soutien. Après un petit moment, Dominik s’installa carrément derrière la fille, au guichet du cinéma. Puis il la suivit bientôt dans le sous-sol, tandis que Jean-Paul allumait une cigarette, maintenant assis sur sa puissante moto garée quelques mètres plus loin, dans la rue Balzac. Moi, trop content d’échapper à cette corvée de « seconde ligne de soutien », à présent terminée pour moi, je filais rejoindre le dancing, en traversant l’avenue, ensuite en descendant les larges trottoirs ombragés qui sont à droite des Champs-Élysées lorsqu’on a l’Arc de Triomphe dans le dos. Mais rien n’y faisait ! L’ombre elle-même trop fade ne dispensait aucune fraîcheur, aucun refuge ! La chaleur écrasait tout ! Je regardais le thermomètre du drugstore : il affichait 47 °C… 47 ! un record absolu dans mes tablettes ! mes souvenirs ! Je vérifiais tant ça me paraissait trop.

En dépit de l’absence du soleil, trop puissant pour être visible, la lumière aveuglante, une sorte de bouillie blanche, une touffeur insensée, incitait les rares passants à baisser les yeux, les cligner, les protéger comme ils le pouvaient, ou disparaître dans la plus proche bouche de métro, la première boutique climatisée, quand ils n’avaient pas sur eux des lunettes de soleil. Un jeune touriste au visage coquelicot, sans doute un Anglais, tenait son bob dans une main et une bouteille d’eau dans l’autre, puis remplissait d’eau le bob qu’il se renversait d’un coup sur la tête. Autour de lui, tout le monde s’aspergeait, évitait l’asphalte qui fumait à certains endroits. Personne ne riait, personne ne parlait, chacun fuyait l’enfer.

Moi, je n’étais pas pressé. L’exécution aurait lieu dans le cinéma après que Dominik ait libéré le gaz lacrymogène de deux petites bouteilles à pression, entraînant un début de panique parmi les spectateurs jusqu’alors absorbés par l’intrigue du film. Par une curieuse coïncidence, le cinéma programmait une semaine de films noirs américains. Les spectateurs allaient pouvoir passer de la théorie à la pratique… La réalité crever l’écran ! Cette fois, un scénario sur mesure ! Placé juste derrière la blonde, Dominik la frapperait à mort tandis que son amant serait trop occupé par les soins à apporter d’urgence à ses yeux arrosés à bout portant par une troisième bouteille de lacrymogène dégoupillée devant lui. Protégé par son masque, Dominik regagnerait ensuite lentement la sortie, en jouant la victime souffrante, mais discrète. Dans les escaliers remontant du sous-sol, il aurait fourré le masque dans sa poche, après avoir laissé une pièce d’un rand à proximité du corps de la blonde. Il disparaîtrait à moto avec Jean-Paul ou mieux, en métro. Calmement. C’était le mot d’ordre de la mission : « Calme blanc ».

Je m’apprêtais à rejoindre la rue Quentin-Bauchart après avoir traversé le carrefour George V, quand le spectacle m’arrêta net. Le kiosque à journaux, qui selon la plaisanterie des habitués, vend aussi des journaux, tant les accessoires destinés aux touristes – cartes postales, sucreries, parapluies, et aujourd’hui lunettes de soleil et nombre de bouteilles d’eau fraîche – encombrent la petite rotonde, affichait les titres en plein cadre. Et caractères gras. Il était cinq heures. La une des journaux du soir s’étalait sur les présentoirs. Avec sur toutes les colonnes : « Une nouvelle agression néonazie », « Crimes de l’Ouest parisien : la piste raciste » … ça alors ! J’en suis resté aimanté ! Les pieds de plomb ! Pourtant déjà bien alourdis de chaleur ! Et le scaphandre d’acier qui me tombe sur la tête. En prime ! Nous étions doublés… ça alors ! Une organisation parallèle ? Une provocation policière ? Ou selon toute vraisemblance, des petits jeunes qui nous bousillent le métier ! Des concurrents miteux s’échinant à nous rejoindre … nous dépasser ! Deux trois rétamés de la Star Ac’ en quête de reconnaissance ! Le pire ! L’élève trop consciencieux ! Le bêcheur boutonneux de Bezons ! Ah ! Les vils copieurs ! Les petits morveux. Mais après tout ! Quand on y réfléchit cinq secondes… la rançon du succès ! J’achetais le canard et lisais puis relisais l’article. Ils avaient plombé deux blondes – pourquoi deux ? – à la fête des Loges, en pleine forêt de Saint-Germain-en-Laye. Les porteuses de tignasse couleur blé ou chlore, bien massacrées ! Le journaliste avait cherché le détail : dix-neuf coups de couteau pour l’une, le visage écrasé pour l’autre… même si les photos publiées demeuraient celles de filles quelconques, des photomatons récupérées sans doute sur leur passe Navigo ou leur badge du restaurant d’entreprise. L’article était précis ! Coursées le long de la fête, vers une heure du matin, et lardées de coups après que leurs amants africains aient été allongés raides morts ! Ah, les petits cons ! Jérémie l’a bien dit ! Nous, jamais, nous ne toucherons aux Blacks ! Jamais ! C’est bien notre message. On ne touche pas aux Africains ! Qu’on les laisse où ils sont ! Mais elles, les blondes, normandes ou lorraines, flamandes ou angevines, celles qui prêtent leur flanc et porteraient des portées entières de métis, elles doivent disparaître ! C’est le message de l’Unité d’assaut ! Et avec elles, trois millions de lardons éparpillés ! Perdus dans la ville ! Écartelés entre des racines contraires ! Et surtout ! Surtout ! Inscrire ces exécutions dans un ensemble ! Une logique ! Aucune revendication et bien sûr aucune pièce de monnaie sud-africaine n’avait été retrouvée sur place. Ah, les nuls !

J’avais à préparer un petit rapport sur notre opération d’aujourd’hui pour la réunion du surlendemain. Autant dire que je n’avais pas l’intention d’en faire des pages ! Pour ne pas oublier, j’achetais d’autres journaux du soir que je fourrais dans mes poches, slalomant entre des hordes de Coréennes descendues de leur bus climatisé, à présent agglutinées devant le Fouquet’s, avant de cingler sur Louis Vuitton… L’air était si lourd, si compact, si dur, qu’il me semblait sentir mes jambes s’alourdir à chaque pas sous sa pesée. Et mes pieds gonflés se frottaient douloureusement aux parois internes de mes baskets pourtant ouvertes. Je tentais de chasser de mon esprit la nouvelle dont les journaux portaient la trace ostensible ! En caractères gras. J’avais bien assez à faire pour mijoter mon alibi. Mais qu’est-ce que j’étais allé faire dans cette galère ! Jérémie, je l’aime bien. Mais finalement… les humains, blancs, noirs, écossais ou ananas… plus rien à foutre !

D’autant que tout le monde le sait bien ! La primauté des visages pâles, c’est fini ! Qu’on se le dise à Bloody River, Berchtesgaden et Uppsala ! C’est plus nécessaire à Shanghai ni Cape Town ! Et Paris ! J’avais déjà répliqué à Jérémie que c’était plus mon affaire… Son Unité d’assaut... Tu parles déjà d’un nom ! Lui, le bon historien, le fin lettré, bibliothécaire hors pair, il m’avait pourtant bien embobiné ! Dans les bois de Meaux, je regardais les boutons d’or encore timides, les pousses d’ortie, les genêts, les fleurs fraîches telles ces marguerites écloses aux pétales ondulant sous la faible brise des sous-bois, les trèfles, les clochettes, et les ronces vibrantes de mûres à peine nées, très vertes, les chardons aux merveilleuses touffes déjà mauves, et mon ami plaidait. Jérémie, il aime pas le sombre ! Plutôt le retour du sang bleu ! l’armée des yeux bleus ! Le bleu ! Tu parles d’un résultat ! ça, oui, j’étais noyé dans le bleu ! Après les ombres bleutées de la forêt, maintenant avec une peur bleue, oui ! Un vrai saphir, pour l’heure ! Mon alibi à travailler ! Et pas qu’un peu ! Lui, le Jérémie, il était pas là ! Perdu dans ses recherches, sa bibliothèque à trois échelles, deux étages, dix niveaux, avec sa douce France carénée viking ! L’impérialisme normand de Caen à Fréjus ! Le grand délire des blonds ! Ils allaient tout de même pas refonder le royaume angevin de Sicile ou parachuter le dernier Lusignan sur Chypre ! Ah le délire !

Il savait bien qu’on ne retisse pas l’histoire à rebours… Je le lui avais pourtant doucement opposé, à mon Jérémie-Pénélope, que l’histoire, c’est pas une tapisserie ! Et moi, toujours si veule, j’avais accepté ce job débile ! Pire que tout pour un prof : jouer les pions ! s’assurer que tout allait bien, que les petits gars de l’Unité d’assaut faisaient proprement tomber « les dominos », puisque c’est ainsi que mes « amis » néo-nazes nomment les couples noir-blanc. Mais il n’était plus temps de sacrifier à l’esprit facile des crânes rasés et têtes de peau ! Fin de mission ! J’avais donné !

D’autant qu’en parvenant devant l’entrée du dancing, je perçus enfin un souffle de fraîcheur. Et la caisse passée, je plongeais bientôt dans le sous-sol d’où provenaient la musique et l’air climatisé. J’eus presque froid ! Enfin, j’exagère ! À peine ! Au bar, je me fis servir un whisky-coca, noyé de glaçons, tandis que Kelly Rowland, interprétant le tube de David Guetta, When love takes over, hurlait l’amour qui prend son envol. Avec la batterie relayée par le bruit de réacteurs d’avion qui accompagne le tube de l’été… je me sentais nettement mieux, enfin moins mal à l’aise. Toujours précautionneux, je me fis bien préciser l’heure par la barmaid, qui pour ajouter à mon bonheur avait une montre en retard de cinq minutes. Comme l’exécution aurait lieu dans trois-quarts d’heure, mon alibi aurait le temps de prendre forme. Je le renforçais en remontant dix minutes plus tard au niveau de la caisse, adressais quelques mots sur la chaleur à la dame en faction, qui surenchérit en agitant mollement un éventail de fortune. Puis je fumais calmement une cigarette en échangeant des banalités sur le Mondial de foot à venir, en compagnie du portier-physionomiste-videur. En ajoutant la dame du vestiaire à qui je laissais mes journaux du soir et un pourboire, ça faisait quatre témoins. Un bon début… Je commandais un deuxième whisky-coca avec glaçons et commençais à m’amuser vraiment. C’était suffisamment rare ! Oh oui, je m’ennuie tellement ! Bien sûr, je consacre du temps à l’Unité d’assaut ! Beaucoup trop, à mon avis ! et même au parti, actuellement en formation. J’en reparlerai ! Mais seulement un compagnonnage ! Mais cela ne va pas durer, j’en ai déjà plein le dos.

Le reste du temps est consacré à mes cours, ceux d’un prof d’histoire exerçant dans un lycée de banlieue. Mais pour autant, je n’y traîne pas non plus, dans le bahut ! ça, c’est bien sûr. Ah, mes chers élèves ! Les brillants sujets… Je ne les présente pas ! On les connaît déjà. L’avenir de la Nation ! Incapables d’aligner deux mots. Et je ne parle pas des travaux écrits. Ni de l’intérieur de leur boîte crânienne ! À rendre jalouses les cales d’un supertanker naviguant à vide ! Pas des blonds, pourtant ! De toutes provenances, mais bien uniformément nuls ! Pour ça, l’égalité parfaite ! concevoir une idée construite… Une ébauche de raisonnement, vous n’y pensez pas ! J’exagère ? Je plaisante ? On ne me croit pas ? Alors, un exemple, un seul ! Allez, une interrogation écrite, pardon ! Le plus récent « contrôle des connaissances » ! ça, leurs connaissances, c’est bien entendu, ça va pas encombrer nos soirées ! Donc, deux ou trois questions sur la Révolution française. Sujet bateau, politiquement conforme, scolairement inévitable, idéologiquement impeccable, syndicalement imparable ! On arrête là… rien à dire ! Même cette pauvre Virginie, ma directrice, et l’autre boutonneux en forme d’inspecteur d’académie qui pousse sur mon estrade comme une trompette de la mort tous les printemps, s’en pâmeraient d’aise. La Révolution française ! Basique, non ?

On fait comme la barmaid de ma discothèque des Champs-Élysées ! On prend un verre ! Avec une pincée de Lumières, et d’Encyclopédistes, un zeste de Bastille, deux centilitres de populace pressée du faubourg Saint Antoine, mêlée d’artisans ébénistes de la Cour, partis à Versailles réclamer le paiement de leurs mémoires et factures en souffrance, un sirop de députés de province faisant bombance, une feuille de libelles, allez plutôt deux ou trois ! On peut oublier l’estranger et pour le coup jusqu’au climat, le blé manquant et la cuisson des châteaux ! Juste deux glaçons certifiés Robespierre, et on agite façon Thermidor Directoire pour conclure en introduisant la paille. La paille au nez : vous vous rappelez Napoléon avec l’accent corse ! Et passez muscade ! C’est pas compliqué, non ?

Eh bien ! Tu veux que je te dise, aimable lecteur ? Mes brillants petits, ceux que tu m’expédies chaque matin pour mieux plonger dans ton métro, ton atelier ou les bras de ton assistante, haleter sous la poigne de fer de ton manager ou trépigner sur le périphérique Sud, ils ont pris un air sérieux ! Concentré ! Ah ! C’est sûr, le niveau allait remonter ! Un silence de carmel, pendant deux grosses secondes ! Une bonne classe, cette année ? L’espoir, toujours l’espoir ! Tu veux que je te dise… Ils m’ont rendu, enfin certains, m’ont rendu une feuille. Le recto-verso, ça n’existe plus. Qu’on se le dise ! Une page, donc ! Avec, en moyenne, cinq lignes. J’ai pas dit cinq paragraphes ! Cinq lignes ! D’autres ont fait mieux, deux ou trois seulement ! Avec ce sommet de concentré à ellipse pour la petite du troisième rang, une rouquine au sourire lubrique à déniaiser un régiment de hussards : « La Révolution française est un mouvement intéressant ». Ah, c’est pas vrai ! Quarante minutes pour pondre cette pensée puissante ! Connaissant un peu la donzelle, je m’interrogeais : mouvement intéressant, ça signifie quoi, de son point de vue ? Danse du ventre sous le préau, gymnastique tantrique avec les mâles de terminale, double révolution autour d’une barre bien fixe, Kamasutra pour intercours ? Et pour finir, une seule question : quelle note pour ces sept mots et les cinq fautes d’orthographe qui vont avec ? Ça m’a rappelé sur le mode mineur un sujet de philo, il y a des lustres : qu’est-ce que le courage ? On prétend qu’un valeureux candidat aurait répondu : « le courage, c’est ça ». Ah ! C’est sûr, le courage, moi j’en manque ! Des adolescents de seize ans qui, année après année, produisent moins de mots que de boutons d’acné, alignent autant d’excuses bidons pour leurs absences que de volutes de joints, ne connaissent comme cortex cervical que les étuis de préservatifs retrouvés chaque soir, ça vous entraîne à prendre un abonnement pour séances de relaxation zen ! Carte de fidélité ! Points à collecter sur trois cinq jours seulement ! À muer en pilier du Centre de physiothérapie ! Il faut dire ! C’est vrai ! Allez, convenons : autour de mes futurs académiciens, le contexte est légèrement peu propice à la réflexion, à la logique !

Un exemple ? Un seul ! Puisque je te parle de mon lycée. Celui de Meaux, Seine-et-Marne… Le maire, Copé Jean-François, notre futur Premier ministre-président-consul, il a prévu un plan de rénovation urbaine. Nom du plan : Plan Marshall ! Des guillemets tout de même ? Non ? La sous-préfecture a donc subi un bombardement ? On est pourtant un peu loin de Rotterdam 1945 ? Un peu de doigté pour la mémoire, et nos anciens ? Tu plaisantes ! Marshall… Tiens ! La prochaine interrogation, je demanderai à mes intellectuels de terminale s’ils connaissent le plan Marshall. Le vrai ! Ou plutôt non ! Évitons les malentendus ! Les rudes surprises ! Enfin, une des principales rénovations programmées par Copé Marshall à Meaux, ce sont les abords de la gare.

Je sais, le livre te glisse des mains, mais accroche-toi encore deux pages… Un horizon va s’ouvrir !

Quand on connaît les lieux, la gare de Meaux, quand on prend le temps de se pencher sur les cartes postales anciennes de ce quartier avec de belles maisons, des hôtels aux proportions harmonieuses, posés selon un plan, avec des avancées d’herbe et de grands arbres, hier encore un kiosque à musique… La gare inaugurée par la belle impératrice Eugénie, venue en personne et ondulant avec grâce dans ses atours avant de rejoindre en calèche les séries de Compiègne… Meaux, en dépit de la bataille de la Marne, de la route des invasions qui la traverse, a été préservée par les trésors d’amour que ses habitants d’alors lui portaient. Mais la pauvrette, elle aura connu un maire aussi efficace que trois guerres mondiales ! Lion, Jean, 1977-1995 ! Tu peux oublier ! Rasés les mille tilleuls, évacué le kiosque à musique, écrasés les quais sur la Marne ; ouverts en plein centre, une avenue gris autoroute, un pont pour trente-neuf tonnes, et au cœur du quartier historique : montées, des tours Fontenoy, une horreur marron-gris, d’une fadeur à faire sangloter Le Corbusier lui-même ! Ah, l’esthète ! Jamais ministre des Beaux-arts ! Pour lui, on aurait supprimé jusqu’au titre s’il avait encore existé ! Mais ça suffisait pas !

Le Copé, il en a remis une couche ! Mais attention, cette fois, au nom de l’écologie ! j’exagère pas ! Je te lis le petit journal municipal, le plus récent, celui du mois ! numéro quatre ! Tu n’en as rien à faire ? Pour le coup, j’insiste ! Tu ne peux pas imaginer ! Un morceau d’anthologie ! publié sous le titre Plan Marshall, cœur de ville, et distribué dans toutes les boîtes aux lettres : « La municipalité a décidé de prendre le problème des racines d’arbre à bras le corps ». Première nouvelle ! Les arbres ont des racines ! ça alors ! Vite un prix spécial ! Académie des sciences, au moins ! Ah les maîtres ès arts arboricoles ! Si elles gênent, tes racines, la terre pour les couvrir, tu connais ? Les trottoirs ou planchers surélevés, ça n’existe pas ? Ah, c’est pas vrai ! Arracher ou remplacer les deux ou trois arbres trop gênants, pas possible ? Et les autres ! Après ça, tu comprends, devant ces marronniers centenaires aux troncs si puissants, aux écorces si délicates, aux branchages si subtils, avec leurs pleines couleurs, jaune de Naples, vert pistache, gris chaud, caramel délicat, qui, luisants après la pluie, me faisaient m’arrêter devant eux tant ils me saisissaient de beauté, on peut comprendre que les braves lycéens éprouvent une légère difficulté à comprendre le langage des adultes ! Rasés, tous les marronniers ! Tous ! La logique des futurs guides de la Nation ! Les héroïques écologistes du moment !

Enfin ! j’étais loin de Meaux… Mais je pensais encore à mes arbres… d’autant que dans le dancing des Champs-Élysées, ça sentait vraiment le sapin. Moyenne d’âge : soixante-sept ans. Non, j’exagère, soixante-trois. J’avais pas vu les deux amazones en minijupe grimpées sur les tabourets du bar ! Tout le monde peut se tromper… Sans doute les ai-je confondues avec les estampes japonaises dix-huitième siècle derrière elles… Je dis le dancing, puisque la discothèque fait plutôt dans la chanson douce. Mais on avait aussi droit à la demi-heure disco ! De quoi agiter un peu mamy et rendre des espoirs aux abonnés Viagra ! Quelques bonnes rencontres, susurre-t-on… alors, des petites capsules à portée de main ! Et jusqu’aux derniers tubes ! Les plus récents hits de David Guetta. Oui, mais, attention ! Pas de techno hard ! Foin du rap ! La maison donne dans le tango argentin relooké à Bressuire, et valses musettes dûment estampillées Nogent-sur-Marne. Et cette fois, pas une demi-heure ! De quoi me permettre quelques stations prolongées au bar, avec autant de whiskies coca ! Allez, me diras-tu avec justesse, lecteur compatissant ! Arrête un peu ! Profite de l’instant ! De l’empathie, mon garçon. Et sois gentil ! Cesse un peu l’ironie facile ! Tu n’es qu’un vieux en sursis… C’est vrai, lecteur, je concède ! D’autant que j’allais bien m’amuser sur la piste, jerkant selon les rythmes de Gloria Gaynor et Donna Summer, les standards de Tina Turner et autres Barry White. Enfin, au début… La suite a été un peu différente.

Première partie

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L’heure était aux slows. Les lumières s’étaient, d’un coup théâtral, totalement éteintes pour faire place à des veilleuses bleutées. Quand je dansais le jerk, les femmes, très majoritaires sur la piste, souvent par grappes de deux, s’étaient peu à peu formées en une sorte de demi-cercle dont, mon improbable modestie dût-elle en souffrir, je m’aperçus être le centre. Ma haute taille, ou je ne sais quelle élégance britannique qu’on me reconnaît… en dépit de mes baskets, des Converse