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Extrait : "– Belot ! – Hein ! quoi ! Qui m'appelle ? En même temps, je levai la tête, et j'aperçus, à la croisée d'un entresol, mes deux confrères et amis, Vast et Ricouard : Vast, maigre, pâle, sérieux, mélancolique ; Ricouard, le sourire aux lèvres et dans les yeux."
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• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.
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Seitenzahl: 173
Veröffentlichungsjahr: 2016
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À Monsieur ADOLPHE BELOT.
Mon cher Confrère,
Vous seriez mille fois aimable de nous envoyer la Causerie que vous nous avez promise sur le Diable à Quatre.
À vous,
VAST-RICOUARD.
À Messieurs VAST-RICOUARD.
Voici, mes chers confrères. Lisez, et, si ces quelques pages ne vous conviennent pas, déchirez, brûlez : je n’y mets aucun amour-propre.
Votre dévoué ADOLPHE BELOT.
À Monsieur ADOLPHE BELOT.
Merci de tout cœur, mon cher confrère. Nous imprimons en tête de notre livre.
VAST-RICOUARD.
LES RÉFLEXIONS QUE CE LIVRE SUGGÈRE
– Belot !
– Hein ! quoi ! Qui m’appelle ?
En même temps, je levai la tête, et j’aperçus, à la croisée d’un entresol, mes deux confrères et amis, Vast et Ricouard : Vast, maigre, pâle, sérieux, mélancolique ; Ricouard, le sourire aux lèvres et dans les yeux.
– Où allez-vous comme cela, par ce soleil, par cette chaleur ?
– Au Gymnase, pour Sapho, répondis-je.
– Bah ! Sapho peut attendre. On ne vous jouera que l’hiver prochain. Montez donc un instant. Il fait très frais là-haut.
Il faisait tellement chaud dans la rue, une petite rue voisine de la Madeleine, et Vast-Ricouard, comme ils s’appellent, avec un trait d’union, me sont si sympathiques, que je me laissai tenter.
Quelques secondes après, réunis, tous les trois, dans le cabinet de travail de Vast, nous causions des choses et des gens liés à notre métier : du dernier livre paru, de l’article nouveau, de la pièce prochaine, de nos confrères, des éditeurs, de nos déceptions, de nos espérances, du succès entrevu, qui nous échappera sans doute, mais qui fait vivre pendant quelque temps, l’esprit léger, le cœur tout épanoui.
On frappe à la porte :
– Entrez ! dit Vast. Qu’est-ce que c’est ?
– On vient d’apporter ce rouleau de papier pour Monsieur.
– Qui l’apporte ?
– Un commissionnaire.
– Bien. Laissez-nous.
– C’est un manuscrit, fit observer Ricouard, en flairant le rouleau.
– Cela en a tout l’air.
– Ouvrez donc. Ne vous gênez pas, dis-je.
Vast ouvrit, et, du rouleau déployé, tomba une lettre.
Autant qu’il m’en souvient, elle disait à peu près ceci :
« J’ai été femme mariée, femme du monde, respectée, enviée, très en lumière. Aujourd’hui, je suis ce qu’on appelle une déclassée. Comment ai-je perdu mon rang, ma situation, ma place dans la société ? Cette histoire vous le fera comprendre, et servira peut-être d’enseignement à quelques-unes, et surtout à quelques-uns. Lisez, élaguez, allongez, arrangez et publiez sous votre nom, car le mien vous restera toujours inconnu. »
« Votre servante X ***
– C’est original, fis-je, la lecture de la lettre terminée.
– Bah ! répondit Ricouard. Quelque mauvais roman refusé par tous les éditeurs, et qu’on essaye de leur faire prendre par une voie détournée, sous notre responsabilité.
– Si nous lisions ? repris-je.
– Maintenant !
– Pourquoi pas ? J’ai manqué le Gymnase, et ce n’est pas encore l’heure de mon train pour retourner à Maisons-Laffitte… Si c’est ennuyeux, mauvais, nous nous arrêterons aux premières pages.
– Puisque vous le voulez.
Vast nous offrit des cigares, des boissons fraîches, et commença la lecture.
Elle dura deux heures. Personne ne l’interrompit.
– Ce n’est pas un roman, fis-je, lorsque Vast s’arrêta. C’est une histoire vraie, vécue, quelque page détachée d’une existence… détraquée, folle.
– À quoi voyez-vous cela ?
– Je ne le vois pas. Je le sens.
L’auteur n’invente pas ; il raconte, il se souvient, il revit le passé, et s’en délecte encore.
– Un des maris, sans doute, mêlés à l’action ?
– Non pas. Une des femmes.
– Laquelle ? La blonde ou la brune ?
– La blonde. Elle trace son portrait avec plus de complaisance que celui de son amie. On s’aperçoit qu’elle estime davantage la nuance de ses cheveux, la couleur de ses yeux, le modelé de ses formes. Elle se donne aussi plus d’esprit. Ce qu’elle dit, est mieux dit. Elle y met certaine coquetterie, comme si on devait la deviner en la lisant.
– C’est une vieille femme, sans doute, aujourd’hui ?
– Non pas. Elle est jeune, ou encore jeune, sur la limite… du bon côté.
– Qu’est-ce qui vous le fait croire ?
– Une vieille femme aurait dématérialisé, en quelque sorte, idéalisé divers passages, diverses aventures. C’est l’esprit plus calme, les nerfs moins surexcités, les sens plus apaisés, qu’elle eût évoqué ses souvenirs, et fait renaître le passé. Une femme de trente à trente-cinq ans, au contraire, a écrit et devait écrire sous une impression encore vive, avec la fièvre de la première jeunesse, greffée sur les ardeurs de la seconde.
– Soit ! Mais, malgré les inexpériences de ce récit, nous avons affaire, n’est-ce pas, à quelque femme de lettres ?
– Du tout. Votre inconnue n’a jamais écrit et n’écrira jamais. Une vraie femme de lettres aurait développé tout ce qui est seulement indiqué ici. Elle aurait fait deux volumes de ces quelques pages, le plus de copie possible, avec ses souvenirs. Celle-ci est brève, parce qu’elle est vraie. Elle parle et ne discute pas. Elle indique sans creuser. Elle ne se perd pas dans les détails, où il eût été si facile, et, en même temps, si séduisant pour elle de se perdre. Elle dédaigne enfin les hors-d’œuvre que les écrivains de profession servent à leurs lecteurs. Le plat de résistance lui suffit.
– Croyez-vous, demanda Ricouard, que le public aimera ce plat, tel qu’elle l’a servi ?
– Peut-être faudra-t-il l’apprêter, le présenter autrement. Mais gardez-vous de lui ôter sa saveur première. N’épicez pas. C’est assez pimenté. Les femmes qui se mêlent d’écrire, sans avoir étudié le métier, n’ont pas la main aussi légère qu’on pourrait le croire, ou plutôt, elles l’ont trop légère. Elles manquent souvent de mesure. Retirez, au contraire, par-ci, par-là, un grain de poivre, un clou de girofle, les ingrédients trop accentués, qui pourraient brûler le palais et blesser le goût. L’auteur de ces pages semble avoir oublié son origine, sa position d’autrefois, son honnêteté première, pour se rappeler seulement son existence actuelle, son déclassement. Quand elle se met en scène… et elle y est toujours… elle parle, non pas comme elle a parlé du temps de sa gloire mondaine, mais, comme elle parle depuis sa chute. C’est le langage, le style d’une femme tombée… de haut, mais tout à fait tombée.
Vast, qui gardait le silence, me dit tout à coup :
– Consentiriez-vous à nous aider, Ricouard et moi, dans ce remaniement, cette mise à point, cet élaguement, cet épluchage ?
– Non certes.
– Pourquoi ?
– Parce que, de tous mes romans, plus de quarante volumes, de toutes mes pièces, une vingtaine en cinq actes, les imbéciles qui représentent le tiers des lecteurs, et les corrompus, un autre tiers, ne veulent se souvenir que de trois de mes livres, trois caprices, trois fantaisies artistiques, dans une longue vie littéraire : Mlle Giraud ma femme, la Femme de Feu, la Bouche de Mme X…, et, au lieu d’y voir un enseignement, ils n’y voient qu’une excitation sensuelle. S’il nous échappait, dans notre collaboration, une phrase, un mot trop accentué, on me les attribuerait. Je ne le veux pas. J’en ai assez de toutes ces attaques injustes, dont ma sottise s’est toujours préoccupée, que je n’ai jamais su entièrement mépriser. Travaillez seuls, messieurs. Je n’ajouterai pas un mot à votre roman ; je n’en effacerai pas une ligne.
Ricouard prit la parole.
– Mais vous nous conseillez vous-même d’y toucher fort peu.
Pourrons-nous le signer, ne l’ayant pas conçu, ne l’ayant pas écrit ?
– Oui. Vous ne tromperez personne. Ce n’est ni votre genre, ni votre style, ni votre façon de procéder. Vos lecteurs savent bien que vous faites autrement d’ordinaire, que vous n’avez pas de ces inexpériences, de ces naïvetés. Vous êtes plus habiles que cela.
– Ne devrons-nous pas mettre un peu de cette habileté, si nous en avons vraiment, dans les légères retouches que vous nous conseillez vous-même ?
– C’est surtout de cela qu’il faut vous défendre. Soyez aussi naïfs, plus naïfs que l’auteur, si vous le pouvez.
– Voyez donc la fin. On ne sait même pas ce que deviennent les deux ménages.
– Oh !… Avouez qu’on le devine… Ils fraternisent, ils se confondent, ils se fondent l’un dans l’autre. Après avoir fait le Diable à quatre, vos deux maris et vos deux femmes s’apaisent, mettent de l’ordre dans leur désordre, régularisent, pour ainsi dire, leur situation, et ne forment plus qu’un seul ménage : Un Ménage à quatre… Peut-être, sous ce titre, raconterez-vous un jour, leur curieuse et terrible existence… Ne croyez pas, du reste, qu’il soit si nécessaire de conclure. Il n’existe pas un seul dénouement qui satisfasse tout le monde, qui ne soit discuté. Supprimez le dénouement. George Sand disait : « Dans une pièce, il ne devrait jamais y avoir de cinquième acte. » Votre mystérieuse correspondante a suivi le conseil de George Sand, en n’écrivant pas le dernier chapitre. Imitez-la.
– À propos de chapitres, reprit Ricouard, est-ce que vous laisseriez, en tête de ceux-ci, leurs différents titres ?
– Oui. Ils sont amusants.
Nous gardâmes un instant le silence tous les trois, puis Vast s’adressant à moi :
– Nous rendriez-vous le service, mon cher, me dit-il, de mettre dans une préface, que nous placerons en tête de notre livre, tout ce que vous venez de nous dire ?
– Une préface ! Moi. Jamais. Je ne me trouve pas en situation d’en faire. Je laisse ce soin, ce plaisir et cet honneur, aux chefs d’École ou à leurs sous-chefs, qui viennent donner une attestation de bonne conduite ou de talent aux jeunes gens travaillant sous leur direction. Je n’ai pas d’école. Je suis en chambre. Je travaille pour mon compte. On appelle cela, je crois : travailler aux pièces. Mais, si cela vous est agréable, je puis, dans une simple causerie de quelques pages, raconter comment ce manuscrit vous est parvenu, dire ce qui me fait croire qu’il est d’une femme, et d’une vraie, et pourquoi je vous conseille de le présenter aux lecteurs dans son état primitif, avec tous ses défauts et… ses vices, seulement un peu châtiés.
– Nous acceptons. C’est convenu. Merci, voulurent bien dire Vast-Ricouard, d’une seule voix, avec le même élan, comme si le trait d’union qui, sur la couverture de leurs livres, relie leurs deux noms, les obligeait à avoir la même pensée.
Seulement, Vast, plus timoré que Ricouard, crut pouvoir lever un nouveau lièvre.
– Cette histoire ne vous paraît-elle pas un peu… scabreuse ? demanda-t-il.
– Elle est dans le mouvement, répondis-je, et ses audaces, quant au fond et quant à la forme, ont été si souvent dépassées ! Puis, les quatre personnages de ce livre ne sont pas des dépravés : ce sont des inconscients. Ils ne pensent pas au mal, ne le voient pas, et ne le font qu’entraînés, peu à peu, par leurs désirs, leurs passions. Ils ne sont coupables que de n’avoir pas compris, dès le début, où allaient les conduire leur légèreté, leurs compromis de conscience, leurs habitudes, leurs mœurs vraiment trop faciles. Cette histoire en raccourci, cette étude télégraphique en quelque sorte, contiennent une terrible leçon pour les hommes qui, mariés, se conduisent comme s’ils étaient toujours garçons, traitent leurs femmes comme des maîtresses, et ne cherchent dans le mariage que le plaisir, lorsqu’ils devraient y chercher le bonheur.
– La conduite des deux femmes n’est-elle pas vraiment trop légère ?
– Sans doute. Mais pouvait-il en être autrement ? Comment les a-t-on conseillées, dirigées ? Elles sont allées là où on les a poussées. Elles sont tombées dans l’ornière creusée sous leurs pas… Puis, quel réveil ! Comme leur conscience s’indigne ! Comme tout leur être se révolte !
– Réveil de quelques heures, puisque l’héroïne, la blonde, suivant vous, confesse elle-même sa déchéance. Elle s’est réveillée peut-être, mais pour se rendormir sous d’autres ciels de lit que le lit conjugal.
– C’est la moralité du livre. Si elles étaient restées d’honnêtes femmes, l’exemple serait désastreux. Il inviterait à se faire, par vertu, pour le bien d’autrui, donneur de mauvais conseils, courtier en mauvais exemples. Mais elles sont perdues, elles sont tombées, elles ont roulé, elles rouleront peut-être plus bas encore, tout en bas, jusqu’au fond, et la portée morale de cette chute, de cet effondrement, est évidente.
Je pris congé de ces messieurs. Pendant qu’ils me reconduisaient à la porte, Ricouard me dit :
– C’est égal, je voudrais bien la connaître, cette inconnue, cette blonde, qui a fait le diable à quatre.
– Pour le faire avec elle, n’est-ce pas ?… Soyez tranquille, vous la connaîtrez.
– Comment ? Quand ?
– Lorsque paraîtra le livre, si vous lui conservez le titre excellent et bien approprié au sujet qu’elle a choisi elle-même.
– Ah ! vous croyez que, se voyant imprimée, elle réclamera ?
– Non. Rassurez-vous, elle ne vous demandera pas de droits d’auteur. Elle doit être au-dessus de cela. Mais son masque tombera, ou se soulèvera un instant… Faites annoncer le Diable à quatre dans les journaux, et, le jour de son apparition, de sa mise en vente, soyez certain que la première acheteuse qui arrivera chez votre éditeur ou à la Librairie Nouvelle, sera votre mystérieuse blonde… Peut-être enverra-t-elle un commissionnaire ou un domestique ; vous n’aurez qu’à le suivre.
– Pourquoi cet empressement ?
– Empressement d’auteur. Elle voudra lire son œuvre avant tout le monde. Empressement aussi de femme dont les souvenirs sont encore chauds, et qui brûlera de revivre, grâce à la lecture, une des parties de sa vie… la plus piquante.
– Et, si vous vous trompez, dit Ricouard inquiet. Si elle fait acheter le livre en secret, si elle ne se trahit pas !
– Ayez un succès, et elle se trahira tôt ou tard, je vous en réponds. Son amour-propre flatté lui fera dire, sous le sceau de la confession, à une amie intime qui s’empressera de la vendre : « Tu sais, ce Diable à quatre dont tout le monde parle… c’est de moi. »
– Nous passerons alors pour des plagiaires, des voleurs !
– Non, puisque vous annoncez carrément à l’avance que le roman n’est pas de vous, que vous l’avez seulement mis à point, et que, dans trois mois, s’il se vend bien, on connaîtra l’auteur.
– Tiens ! C’est une idée ! fit Vast. On nous lira peut-être, dans l’espérance de percer le mystère, d’apprendre le nom de notre collaboratrice.
Suivant la promesse faite en été, à ces messieurs, je viens d’écrire, en hiver, au courant de la plume, ces quelques lignes, qui n’ont aucun rapport avec une préface. On le voit bien.
ADOLPHE BELOT.
QUATRE PARISIENS DONT DEUX PARISIENNES À LA RECHERCHE D’UNE VILLA
– Voyez donc, Régine, là-bas, devant la tente-abri !… Je ne me trompe pas ! On dirait Jean Deverny ! fit Georges de Chenne, en désignant du regard, à sa femme, un couple qui venait à leur rencontre.
– C’est bien lui, en effet, au bras de Claire. Et, tenez ! ils nous ont aperçus.
Deux minutes après, on se serrait les mains.
– Quelle bonne fortune ! Vous ici, à Trouville !… Et pour longtemps ?…
– Pour la saison.
– Comme nous, ordre de la Faculté ! déclara Deverny. Elle nous met au vert.
– Et nous au sel ! riposta de Chenne, en riant.
– Où habitez-vous ?
– Pour l’instant, nulle part, comme deux vagabonds, débarqués depuis une heure à peine, et en quête d’un gîte quelconque.
– Eh bien, mon cher, logés à la même enseigne, avec cette différence, pourtant, qu’arrivés d’hier, voilà vingt-quatre heures que nous cherchons la… villa promise ! Nous avons bien un asile aux Roches-Noires, mais il se fait un tapage là-dedans, du matin au soir !… Impossible d’y tenir ! Claire et moi, nous nous sommes juré de ne pas y passer une nuit de plus ! L’hiver a été rude, vous savez ! Douze à quinze bals et autant de dîners, par mois ! Aussi vous jugez si nous avons besoin de repos ! Nous aurions donc bien voulu découvrir, pas à Trouville même, mais, tout à côté, une villa confortable, où l’on fût isolé, sans cependant être privé de la vue et du bruit lointain de la plage, – un bruit en sourdine, le tête-à-tête à deux pas de la foule !… C’eût été délicieux ! Car nous ne sommes pas encore las du tête-à-tête, n’est-ce pas, Clairette ?
La jeune femme eut un sourire d’approbation.
– Pour nous aussi, l’hiver a été rude, affirma de Chenne, et Régine et moi, sommes, comme vous, bien résolus désormais à en prendre et à en laisser… à en laisser surtout.
– Et vous n’avez rien trouvé ? demanda Deverny.
– Rien ?… Si, une villa charmante, avec un jardin, un vrai jardin, planté de vrais arbres, au feuillage touffu et d’un vert naturel, ombrageant une pelouse authentique, soyeuse comme un tapis de peluche.
– Et quelle vue !… s’exclama Régine.
– Oh ! superbe, la vue ! poursuivit de Chenne. Devant soi, la Manche, le Havre et Sainte-Adresse ; derrière, un océan de verdure : la forêt de Touques ; à droite, l’embouchure de la Seine, jusqu’à Honfleur… sans compter que la plage est à vos pieds : vingt minutes de marche au plus ! Avec « un bon lorgnette » on distingue les baigneuses. Ainsi, tout à l’heure, j’ai parfaitement reconnu la petite marquise de Croix.
– Dans l’eau ?…
– Oh ! elle n’y était qu’à mi-jambes. Elle a la ligne, la petite marquise ! Seulement…
– Ah ! il y a un seulement à la petite marquise ?
– Mais non, à la villa !
– Le prix, peut-être ?
– Oh ! quatre mille francs pour la saison !… Et elle les vaut ! Malheureusement, elle a une villa jumelle, qui lui est adossée, absolument identique de construction, d’aménagement et de mobilier, avec communication possible, en un mot, une grande maison dont on a fait deux petites. Or, voyez-vous que je m’installe, avec Régine, dans le pavillon de droite, et que, le lendemain, dans celui de gauche, qui n’est pas loué, surviennent un brave homme de père de famille et ses douze enfants !… Nous qui avons soif de solitude et de calme !
– Mais je la connais, votre villa ! interrompit Jean Deverny.
– Eh bien ?…
– Nous l’avons visitée, Claire et moi, ce matin… En haut de la côte, n’est-ce pas ?
– À Hennequeville ?
– À Hennequeville.
– Briques et pierres ?
– Pierres et briques !
– Flanquée de tourelles ?
– De chaque côté.
– Un balcon au premier ?
– Et quatre mille francs pour la saison…
– Nous avons hésité…
– Parbleu, nous aussi !
– Dame… les douze enfants !…
– Au fait, une idée !…
– Allez !
– C’est qu’elle est indiscrète, mon idée… et si elle ne vous plaît pas… à vous ou à Madame de Chenne… vous nous le direz franchement.
– Franchement ! Mais je suis sûr que c’est la mienne, votre idée !
– Prenons les jumelles, à nous deux.
– Pour éviter les mioches !
– Ah ! mais, vous avez bon caractère, au moins ?
– Et vous ?
– On s’y fait ! D’ailleurs chacun vivra de son côté.
– Nous n’avons pas d’enfants…
– Ni d’animaux !…
– Non ! Ah ! si, un cheval !… oh ! tout petit… pas encombrant, notre poney ! Nous avons fait venir le panier, pour les excursions.
– Je vous abandonnerai les écuries et remises ; Madame Deverny et moi, nous entendrons avec un loueur de voitures pour les promenades. C’est moins de tracas !
– Alors, conclu ?…
– Aux dames de décider.
– Accepté d’enthousiasme ! répondirent Régine et Claire.
– Donc, sus à la villa ! fit de Chenne. On n’aurait qu’à nous l’enlever !
Ils quittèrent la plage, et, hélant le premier landau qui passait, se firent conduire à la gare, pour donner l’ordre de transporter les bagages de M. et Mme de Chenne à Hennequeville. Même recommandation fut laissée aux Roches-Noires, où les Deverny avaient leurs malles.
Moins d’une heure après, ils avaient traité de la location.
– Maintenant, tirons au sort ! dit Deverny.
– Pourquoi faire ?
– Pour savoir à qui de nous reviendra chaque pavillon.
– Puisqu’ils sont semblables !
– Pardon, il y a celui de droite et celui de gauche.
– Soit ! À pile ou face !
Le pavillon de gauche échut aux Deverny ; celui de droite, aux de Chenne.
On revisita à quatre la double villa, depuis les sous-sols contenant les cuisines, les offices et les caves, jusqu’aux combles où s’alignaient, sur un couloir central, cinq ou six chambres de domestiques.
– Nos deux salons ne feront pas de jalouses, ma chère Claire, dit Régine de Chenne. Disposition et mobilier en sont conformes de tous points : mêmes lambris, mêmes tête-à-tête, mêmes dormeuses, même profusion de bibelots, même tenture en satin.
– Le vôtre pourtant est vert émeraude, tandis que le nôtre est caroubier.
– Ça tombe à merveille ! Tu es brune, dit Claire à Mme de Chenne.
– L’émeraude sied admirablement aux blondes, répliqua Régine.
– Pas bête, le hasard ! fit observer Deverny.
– Quant aux fumoirs, ils sont pareils tous les deux, intervint de Chenue : sapin apparent et rideaux entoile écrue. Il paraît que nous autres hommes nous n’avons pas de couleur bien définie… politique à part, et encore !…
