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« La nuit sera blanche et noire. » Gérard de Nerval au soir de son suicide, et qu’on retrouva au petit matin pendu à un réverbère dans la rue de la Vieille lanterne à Paris. Histoire du moine noir, histoire du Christ meurtrier, histoire de l’assassin innocent, histoires de l’homme animal, du chat errant, du marin que la mer réclamait, tant d’autres encore… La face obscure d’un monde abandonné de Dieu et où le diable mène le bal émerge comme d’un miroir maléfique de ce recueil où rôdent les ombres immenses de Guy de Maupassant, de Robert-Louis Stevenson et de Stephen King. Autant de pages angoissantes où la tragédie côtoie le burlesque grinçant dans une atmosphère aussi sulfureuse qu’inquiétante. La lecture du Facteur de la mort et des vingt-cinq récits qui composent cet ouvrage envoûtera et glacera d’effroi l’amateur de mystère et de secrets de famille comme il fera frissonner celui de vies clandestines et de suspense. Embarquez-vous pour une saison aux couleurs de l’enfer, passez de l’autre côté du miroir pour quelques nuits blanches… et noires… Bonnes insomnies !
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Seitenzahl: 262
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Bernard Loesel
Le Facteur de la Mort
et autres récits fantastiques
Nouvelles
ISBN : 978-2-37873-938-6
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : Avril 2020
© Couverture Ex Æquo
© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays Toute modification interdite
Préface
Connu pour sa belle écriture et son regard aiguisé d’observateur, l’auteur de ces nouvelles nous projette avec malice dans le puits sans fond d’une Normandie mystérieuse. Contre les parois de son imagination débordante, notre lecture vertigineuse croise des fantômes, des animaux clairvoyants, une magie envoûtante, une religiosité aux coutumes équivoques, des objets insolites et toute une ribambelle d’événements inattendus.
Hors du temps, nous ne savons plus quel illustre Normand tient la plume alerte de ce brigand d’auteur ; Maupassant, Barbey d’Aurevilly, Mirbeau ou le grand Flaubert ? Son équipée littéraire surgie du XIXe siècle aspire la modernité d’un style ciselé à l’envi. La musicalité des mots nous berce tandis que la noirceur des contes dessine avec brio l’humanité hasardeuse de personnages inquiétants.
Ainsi, de mystères en drames, d’aventures en songes, d’existences enracinées en fumerolles de l’au-delà, nous nous laissons happer par la magie et les vies simples deviennent tumultueuses.
Ce recueil de nouvelles aux dimensions universelles est dès lors une réelle source de plaisirs dont les lignes s’amusent des travers humains qui traversent les siècles. Quel merveilleux voyage !
« Les mystères s’expliquent moins par eux-mêmes qu’en expliquant tout le reste, comme une lampe s’explique moins par sa mèche que par sa lumière. »
Paul Claudel
SOMMAIRE
HISTOIRE D’UN RENDEZ-VOUS
HISTOIRE DE L’HOMME ANIMAL
HISTOIRE DE L’AVEUGLE MIRACULÉ
HISTOIRE DU CHAT ERRANT
HISTOIRE DU MARIN QUE LA MER RÉCLAMAIT
HISTOIRE DU MISSEL VAGABOND
HISTOIRE DE LA FONTAINE AUX FÉES
HISTOIRE DU MOINE NOIR
HISTOIRE DE LA LOI
HISTOIRE DU CHRIST MEURTRIER
HISTOIRE DE LA MORTE INFANTICIDE
HISTOIRE DE L’ASSASSIN INNOCENT
HISTOIRE DE L’HORLOGE ARRÊTÉE
HISTOIRE DU COLLECTIONNEUR QUI N’AIMAIT QUE LES OBJETS MYSTÉRIEUX
HISTOIRE DU FACTEUR DE LA MORT
HISTOIRE DE LA SORCIÈRE QUI AVAIT LA PHOBIE DES CHATS NOIRS
HISTOIRE DE LA VIEILLE QUI AVAIT VU LA MORT
HISTOIRE DES ÂMES EN PEINE
HISTOIRE DE LA LOUVE DU GROS-HORLOGE
HISTOIRE DU PROMENEUR DE CHIEN
HISTOIRE D’UN AMOUR POSTHUME
HISTOIRE DE LA FEMME GROSSE
HISTOIRE DU NAVIRE DES MORTS
HISTOIRE DE RÉINCARNATION
La pluie tombait sans discontinuer depuis que nous avions quitté Saint-Valéry, il y avait de cela deux heures.
Dans la calèche brinquebalante à la capote rabattue, mon compagnon de voyage portait de temps en temps un regard accablé sur le morne paysage à demi englouti sous les trombes d’eau. Je trouvais plus distrayant d’observer le bonhomme, dont l’accoutrement aurait attiré l’attention de moins désœuvré que je ne l’étais. La curiosité offre d’ailleurs cet avantage qu’elle permet de faire oublier un moment le désagréable de certaines situations, et le siège de cette voiture était décidément des plus inconfortables.
Le hasard de notre rencontre, au relais, tenait au retard inexpliqué de la diligence qui assurait le service de la côte. On avait fini par apprendre par un roulier de passage qu’elle avait versé du côté des Plains, à la suite d’une rupture d’attelage. Nous attendions depuis trop longtemps devant notre grog à nos tables respectives, et devant notre impatience grandissante, le maître de poste s’était en désespoir de cause résolu à nous proposer de partager les frais de la calèche de location où nous nous rencognions à présent frileusement.
Je n’avais pas prêté, à l’auberge, une attention particulière à mon compagnon d’infortune. J’en avais maintenant le loisir. Engoncé dans une redingote verdâtre qui avait dû connaître les beaux jours de la Monarchie de Juillet, son physique filiforme évoquait irrésistiblement ces caricatures de Daumier qui moquaient avec une cruauté si réjouissante le bourgeois de cette époque. Un personnage, à n’en pas douter. Je me proposai de l’entreprendre pour passer le temps.
— Pauvre homme, dis-je en désignant d’un signe de tête le siège surélevé où se découpait sur le fond sombre du ciel la silhouette du cocher au ciré ruisselant.
Je ne pouvais savoir à ce moment que cette banale entrée en matière allait bien vite me faire oublier le ridicule qui m’avait d’abord attiré chez mon voisin de rencontre.
— Vous ne croyez pas si bien dire, murmura ce dernier en s’épongeant le front dans le grand mouchoir à carreaux qu’il avait tiré de sa poche. N’en doutez pas, en cet instant, ce temps de chien doit lui rappeler le souvenir le plus épouvantable de sa vie… si tant est qu’il ait encore des souvenirs…
Étonné qu’il parle ainsi sans la moindre retenue d’un homme qui se trouvait à deux pas de lui, je l’interrogeai du regard.
— Ne craignez rien : le pauvre diable est sourd comme un pot et de toute façon… disons qu’il a l’esprit un peu confus…
Il ajouta en soupirant :
— Nous en avons pour une heure au moins avant d’être rendus. Voulez-vous que je vous raconte son étrange histoire, telle qu’il l’a cent fois racontée lui-même au cabaret ?
Vous pensez si je ne me fis pas prier. L’homme se présenta cérémonieusement : « Césaire Fidelin, ancien employé aux écritures », et il entama aussitôt son récit en s’enfonçant sur son siège aussi commodément qu’il lui était possible :
— Baptiste, c’est son nom, devait avoir une quinzaine d’années au moment des faits. Il revenait de sa première campagne de terre-neuvas. Mousse, à l’époque, comme tant de drôles de ce pays entre ciel et mer qui n’ont jamais eu d’autre destin que celui d’embarquer. Le Saint-François aurait dû être à quai dans la matinée, mais une avarie de machine survenue à quelques encablures au large de Fécamp l’avait contraint à attendre la marée pour rentrer au port. Une fois le morutier amarré dans le bassin Bérigny, Baptiste avait dû s’acquitter des dernières corvées du bord, qu’on réservait comme de juste à la bleusaille. On n’était pas tendre avec la jeunesse, en ce temps-là.
Quand il eut fini de passer sa wassingue sur le pont et que le patron lui eut donné congé, le soir tombait déjà ; au-dessus de la mer, de gros nuages noirs barraient l’horizon, menaçants. Nous étions en octobre et, comme vous pouvez le voir, le ciel a ses caprices par chez nous en cette saison. Mais caprice ou pas, il lui fallait se mettre en route, il n’avait pas le choix : la masure de ses parents était sise à Bénouville, à cinq lieues de Fécamp. Autant dire au diable vauvert, par les chemins de la côte régulièrement embourbés en période d’intempéries, et qui ne manqueraient pas de se révéler malaisés avec le temps qui s’annonçait. Il s’en fut donc, résigné et s’attendant au pire. Il n’allait pas être déçu…
Selon toute apparence, nous n’allions pas l’être non plus. La pluie, dans l’obscurité glaciale et le vent maintenant levé, redoublait d’intensité, au point que je devais par moments tendre l’oreille pour suivre le récit de mon compagnon. Il y avait quelque chose de profondément insolite et pour tout dire d’infiniment troublant à écouter ainsi conter l’histoire d’un homme que j’avais sous les yeux, arc-bouté contre les assauts des éléments dont la violence enflait de minute en minute, et que le vacarme ambiant aurait empêché de nous entendre quand bien même son infirmité lui en aurait laissé la faculté.
Mon conteur continuait, imperturbable. Était-il à ce point possible que l’étrangeté de la situation lui échappât ?
— À peine notre Baptiste avait-il atteint le plateau que la tempête se leva. Une tempête dans le genre de celle qui s’annonce, mon bon monsieur, comme il s’en rencontre de loin en loin et qu’on se remémore des années durant. Gageons que la nôtre entrera elle aussi dans les annales, mais prions le Ciel pour qu’il nous préserve d’une rencontre aussi funeste que celle que le pauvre garçon fit ce jour-là.
Le vieil épouvantail avait décidément l’art de vous tenir en haleine. Il semblait d’ailleurs y prendre un malin plaisir, à en juger par le mince sourire que je crus deviner sur ses lèvres.
Recroquevillés au fond de la calèche, nous nous protégions tant bien que mal de la pluie qui nous giflait en rafales.
— Le meilleur de mon récit, voyez-vous (le pire de son histoire pour Baptiste) commence ici. Il était parvenu sur les hauts de Vattetot, au sortir de la forêt qui escalade les pentes du hameau de Vaucottes, quand il entrevit à quelques pas devant lui, dans l’obscurité, la silhouette d’un homme qui semblait attendre. Il n’avait naturellement rencontré âme qui vive depuis son départ de Fécamp, et voilà qu’un inconnu surgissait brusquement de la nuit, apparemment indifférent à ce temps épouvantable qui vous glaçait le cœur et les os. Vous comprendrez qu’il pût en être saisi. N’oubliez pas qu’il s’agissait d’un adolescent de quinze ans, que la dureté de sa condition n’avait pas encore armé contre les maléfices des contes dont sa mère l’avait bercé tout au long de ses jeunes années — des années encore bien proches. Il s’approcha de l’homme le cœur battant et son soulagement fut immense quand il le reconnut : c’était un nommé Victor Lagruelle, un voisin de ses parents. Victor et Simone Lagruelle habitaient en effet une chaumière à cent mètres à peine de la ferme familiale, et même s’ils n’avaient pas bonne réputation en raison de leurs incessantes querelles de ménage, Baptiste n’en ressentit pas moins à sa vue un grand chaud au cœur. Après la frayeur qu’il venait d’éprouver, ce fut presque avec effusion qu’il le salua.
Césaire Fidelin coula vers moi un regard malicieux. Sûr de ses effets, le bougre sentait que les moindres détours de son récit me captivaient désormais. J’aurais juré à présent que, loin d’être insensible à l’insolite de la situation, la proximité de l’intéressé l’émoustillait de façon un peu perverse. Il poursuivit avec un soupir qu’on eût dit de ravissement :
— La tempête cependant faiblissait, et la pluie se faisait moins violente. Ils commencèrent à cheminer de concert en devisant des affaires du pays. Baptiste en était avide, après son absence de trois longs mois, et les anecdotes anodines qui ne l’eussent pas retenu en d’autres circonstances lui semblaient en cet instant autant de nouvelles précieuses. Tant il est vrai que ce qui fait l’ordinaire de notre vie et que nous tenons pour négligeable ou ennuyeux se pare soudain d’attraits dès lors que nous en sommes sevrés. Aussi ne se lassait-il pas d’interroger son compagnon, sollicitant des détails sur des faits sans importance qui soudain en acquéraient à ses yeux, et celui-ci lui répondait complaisamment avec une sorte d’indulgence amusée.
Arrivé à la croix de Bénouville, cependant, l’homme s’arrêta, au grand étonnement de Baptiste :
— C’est là que nos routes se séparent, lui dit-il. Et devant la mine ahurie du garçon, il ajouta en souriant d’un air mystérieux :
— Vois-tu, petit, j’ai ma besogne, et il m’est impossible de rentrer au logis cette nuit. Mais demain matin, quand tu verras la Simone, dis-lui que nous nous sommes rencontrés et que je l’attends.
Baptiste n’eut pas le temps de lui demander plus d’éclaircissements. Où, quand le rendez-vous ? Déjà Victor s’enfonçait dans la nuit, vers ce lieu maudit qu’on nomme dans le pays la valleuse du Curé et dont vous avez sans doute déjà entendu parler. Qu’est-ce qui pouvait bien à cette heure l’attirer dans un endroit aussi désolé ? Quelque affaire de contrebande, peut-être, mais par ce temps…
Perplexe, le garçon poursuivit son chemin. Il touchait d’ailleurs au but et arriva à la ferme sur le coup de deux heures du matin. Tout y était comme de juste silencieux : le paysan n’est pas nuiteux. Si on avait veillé un moment à l’attendre, on avait dû se dire qu’il était retenu par quelque affaire de service et on s’était couché depuis belle lurette. Il allait cependant annoncer son arrivée quand il s’avisa qu’on était un jeudi. En conséquence, veille du jour de marché à Gonneville, auquel ses parents n’auraient jamais manqué. Ils se levaient à cette occasion aux aurores, la mère pour préparer ses volailles et ses paniers d’œufs, ses mottes de beurre et ses jattes de crème, le père pour atteler et charger sur la guimbarde les tréteaux et les planches de l’étal. Il n’allait pas écourter leur sommeil déjà mesuré pour des retrouvailles qui pouvaient bien attendre le soir. Il tombait d’ailleurs de fatigue après son équipée de la nuit. Il alla donc se coucher dans le pailler. Quand il se réveilla au beau milieu de la matinée, les vieux étaient déjà partis.
Il faut croire que le destin raffole de ces menus hasards ordinaires auxquels il paraîtrait insensé, sur le moment, d’accorder le moindre sens, et qui vont pourtant déterminer le cours de votre existence.
À ma grande surprise, le bonhomme s’interrompit. Il semblait tout à coup plongé dans ses pensées et j’allais le relancer lorsqu’il se mit à rire d’un étrange rire :
— Tenez, Monsieur, puisque nous ne nous reverrons sans doute plus, je vais prendre la liberté de vous donner un exemple que je tirerai de mon expérience personnelle. Cela fait du bien, parfois, de se laisser aller aux confidences… quand on ne risque rien… Il suffit parfois, l’avez-vous remarqué, d’une seconde où vous avez le nez en l’air pour que vous butiez brusquement contre un obstacle inattendu. Eh bien, ce peut être une femme si vous êtes dans un jour de malchance. Vous ne lui auriez pas accordé un regard si vous l’aviez banalement croisée sans cette distraction. À la faveur de cet incident, elle va entrer dans votre vie et la tournebouler à sa façon… Vous riez ? Moi aussi bien sûr, moi aussi… Il faut savoir rire pour ne pas pleurer… Je vous vois inquiet tout à coup : ne craignez rien, je ne vous importunerai pas davantage avec mes folies de vieillard, et je ne vous laisserai pas sur votre faim avec ma philosophie de quatre sous…
Cette crainte, il faut le dire, venait bel et bien de m’effleurer.
— Où en étions-nous ? se reprit-il. Ah oui… le hasard… Baptiste, voyez-vous, a passé sa vie à se demander comment les choses auraient tourné s’il n’était pas rentré la veille du marché de Gonneville, ou si ses parents l’avaient réveillé au matin, ou si, d’abord, le Saint-François n’avait pas dû attendre la marée. Si, surtout, la Simone n’avait pas été au logis lorsqu’il alla la trouver. Elle y était pour son malheur : les si ne mènent pas le monde, comme vous savez.
À son réveil, il l’aperçut rentrant du potager qui jouxtait sa chaumière, et résolut de s’acquitter sans tarder de la commission dont il était chargé. La porte s’ouvrit brusquement dès qu’il eut frappé.
— On aurait dit qu’elle allait mordre ! devait-il raconter par la suite.
Et de fait, la femme qui paraissait devant lui ne ressemblait guère à celle qu’il connaissait. Échevelée, l’air sur la défensive, elle portait sur lui un regard acéré et méfiant. Il balbutia, désarçonné :
— C’est rapport au Victor… Il m’a demandé cette nuit…
Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Elle avait pâli tout à coup, comme frappée de stupeur. Puis, il l’eut juré, un éclair de haine brilla dans ses yeux avant qu’elle ne se recule sans un mot en claquant brusquement la porte.
Cet accueil stupéfiant suffoqua Baptiste. Il y avait dans la réaction de la jeune femme quelque chose d’anormal, d’incompréhensible. D’inquiétant surtout. Il s’en revint à la maison paternelle tout désorienté devant le mystère de cet accueil. Il passa la journée à fendre du bois dans la remise en ne pouvant se défaire d’un sentiment de malaise qui allait s’amplifiant à mesure que le temps passait. Enfin la carriole du père se fit entendre dans la montée qui menait à la ferme.
Les retrouvailles furent ce qu’elles devaient être. On n’est guère expansif dans le pays et les embrassades obligées furent vite expédiées. Au souper, il commença comme de juste à raconter sa campagne, la vie à bord et les incidents quotidiens qui l’avaient émaillée, mais son récit, il le sentait bien, restait lettre morte pour les vieux. Eût-il été plus habile à évoquer les images de ces longs mois passés en mer qu’il ne les eût pas davantage captivés : il leur parlait d’un monde qui n’était pas le leur. Ils l’écoutaient cependant, avec des hochements de tête qui traduisaient plus leur bonne volonté que leur réel intérêt. Vint le moment où il ne sut plus que dire.
— Et au pays, s’enquit-il, quoi de neuf ?
À son grand étonnement, ce fut la mère qui lui répondit. Il eut soudain l’impression qu’elle n’avait fait qu’attendre sa question. Elle n’était pourtant point diserte à l’habitude, peu encline aux commérages et habituée à s’effacer derrière le père pour les affaires d’importance.
— Pardi, dit-elle en hâte, il s’en est passé de belles depuis ton départ, tu peux me croire ! Figure-toi que le Victor est mort à la Saint-Martin. Et mort comment, devine… empoisonné ! La Mélie Collignon l’a retrouvé pattes en l’air dans sa grange des Botteaux, la figure noire comme figue. Ah ! c’en a fait du bruit au village ! Le Privat a été arrêté, la main dans le sac si on peut dire : il avait encore de la mort-aux-rats dans sa pouque ! Les gendarmes ont vite découvert qu’il fricotait avec la Simone et on a bien pensé qu’elle n’était pas blanc-bleu dans l’affaire elle non plus, mais comme le Privat n’a pas desserré les dents… Il n’empêche, on sait ce qu’on sait, pas ?
Elle avait déballé son discours tout à trac sans se rendre compte de la pâleur subite qui avait envahi le visage de Baptiste. Le pauvre gars frissonnait, pris de vertige. Il ne pouvait en croire ses oreilles. C’était un mauvais rêve, une chose impossible ! Les fantômes n’existaient pas ! Il revoyait pourtant le regard égaré de la Simone lorsqu’il avait tenté de lui transmettre le message de son homme, la haine qu’il y avait lu et son effroi soudain. Il balbutia en se levant, sous le regard étonné des vieux :
— Je… je ne me sens pas dans mon assiette, la mé… Il vaut mieux que j’aille reposer, je crois… quelque chose qui n’est pas passé, peut-être, ou bien… ou bien j’ai pris froid cette nuit… ça ira mieux demain....
Et il monta se coucher dans la soupente, où il s’endormit d’un bloc d’un sommeil hébété.
Le lendemain, ce fut la mère, encore elle, qui lui annonça la nouvelle en l’éveillant : on venait de découvrir la Simone pendue à la poutre maîtresse de son grenier.
Nous arrivions à Octeville. La tempête s’était apaisée.
Et Césaire Fidelin conclut avec un air que j’aurais juré de satisfaction :
— La seule façon de supprimer les cauchemars qui vous hantent, c’est encore, voyez-vous, de se supprimer avec eux. Et la meilleure manière qu’on ait trouvée d’y parvenir, par chez nous, c’est encore l’alcool, qui vous laisse assommé du sommeil de la brute et qui finit par endormir définitivement tous les fantômes.
Nous descendîmes de la calèche. Je n’avais pas prêté attention au cocher au départ de Saint-Valéry. Je voyais à présent son visage ravagé, son regard morne, absent. Je comprenais mieux l’absence de précautions de mon compagnon, qui m’avait conté son histoire comme si sa présence à deux pas de nous n’avait aucune importance. Elle n’en avait aucune en effet. Il y avait beau temps que Baptiste n’était plus d’ici-bas.
29 mai 1944. Dans sa cellule de la maison d’arrêt de Saint-Lô, Jean Marchenoir relisait pour la centième fois le magazine aux pages fatiguées qu’il avait découvert sous le bat-flanc, lors de son incarcération à la fin février. Non qu’il fût grand lecteur d’habitude, mais il fallait bien s’occuper, surtout par les temps qui couraient : au-dehors la situation empirait, les réquisitions du STO se multipliaient et on avait réduit le personnel de surveillance en conséquence ; les ateliers avaient été supprimés et les promenades ramenées à une unique sortie quotidienne d’un quart d’heure. Si l’on pouvait d’ailleurs appeler promenade ces allers-retours mécaniques dans l’étroit boyau qui servait de cour et qui ne pouvait accueillir que deux détenus à la fois — et encore, ils se frôlaient en se croisant.
Il s’était peu à peu fait à la solitude de sa cellule et avait même fini par la préférer à cette courte sortie quotidienne où on l’avait accouplé à un politique qui le snobait manifestement en évitant son regard. Au moins, ici, il avait la ressource de s’oublier un peu dans son magazine.
Un article surtout retenait son attention. Il y revenait sans cesse. L’auteur, sans doute en mal de copie, avait cherché à éveiller l’intérêt du lecteur par un titre un peu racoleur : « Mystères animaux ». Il s’agissait en fait d’une compilation d’anecdotes insolites qui toutes avaient trait à la supposée prescience animale devant l’imminence d’un danger.
Jean Marchenoir se plongea une fois encore dans la lecture de ces pages qu’il commençait à connaître par cœur :
« Grandville. 31 mars 1892. L’Étoile du Sud était à la veille d’appareiller pour une nouvelle campagne de pêche et l’on s’affairait aux derniers préparatifs d’armement. Le départ avait été fixé au 2 avril, pour la marée du matin. À la nuit tombée et alors que toute activité avait cessé sur le bâtiment, deux marins revenant de bordée furent, selon leurs dires, témoins d’un étrange spectacle : alors qu’ils s’engageaient sur la passerelle qui menait au pont avant, ils aperçurent, glissant le long des filins d’amarrage, une théorie de rats manifestement affolés qui quittaient précipitamment le navire.
On sait que ces animaux sont réputés déserter les bateaux menacés de naufrage. Pour l’heure, ce n’était manifestement pas le cas de L’Étoile du Sud, à l’ancre et bien à l’abri le long du quai du Plan Coupé. Au matin, quand ils rendirent compte au capitaine de l’étrange phénomène auquel ils avaient assisté, on peut imaginer la façon dont ils furent reçus : il n’était pas du genre à s’égayer des farces de 1er avril et ne supportait pas les ivrognes. Leurs tentatives auprès des camarades ne connurent pas plus de succès. Ces derniers s’empressèrent de répandre la bonne blague dans les bistrots du port. En butte aux quolibets de tous, ils se tinrent cois tout au long de la journée, jusqu’à l’appareillage du lendemain.
On devait apprendre deux semaines plus tard que L’Étoile du Sud avait coulé corps et biens le 6 avril au large des côtes africaines, par temps clair et mer calme. La cause du naufrage ne fut jamais déterminée ».
« 2 juin 1909. Sur les falaises d’Etretat, Césaire Lempereur menait son troupeau. Les bêtes étaient accoutumées à pâturer au bord du gouffre et le pré qu’il leur avait choisi ce jour-là était de ceux qui leur plaisaient d’habitude. Pourtant, il avait senti dès le début de l’après-midi une onde de nervosité gagner les brebis, auprès desquelles les agneaux se serraient à présent frileusement. Le bélier, à l’écart, humait le vent, donnant l’impression d’être sur ses gardes. Butor, le chien, le regardait d’un air inquiet.
Le berger maugréa. Cela ne servait à rien de rester ici. Dans l’état où elles se trouvaient, les bêtes ne paîtraient plus. Il siffla Butor et se dirigea à grandes enjambées vers l’intérieur des terres. Le troupeau s’ébranla derrière lui à grand bruit de sonnailles.
Ce ne fut pourtant qu’une semaine plus tard que la falaise s’écroula sur les lieux mêmes qui avaient provoqué la réaction mystérieuse des animaux. Quelques touristes qui se promenaient insoucieux au bas de l’à-pic furent ensevelis sous l’éboulement. Césaire Lempereur, qui n’était pourtant pas connu pour hanter les églises, se signa par trois fois à l’annonce de la nouvelle. »
« 21 octobre 1927, Tourlaville. La vieille Mme Desplanches était alitée depuis trois jours dans sa masure délabrée de la rue Haubert. Une mauvaise fièvre l’avait prise au retour de la visite qu’elle rendait chaque mois à sa fille, à la Glacerie. Chemin faisant, elle avait été assaillie par une de ces averses imprévisibles qui ne sont pas rares en cette saison dans le Cotentin, et le vent glacial qui s’était levé n’avait pas arrangé les choses.
À son arrivée, elle avait retrouvé son chat dans un état d’agitation anormal. Grisou, habituellement placide et qui l’accueillait généralement avec un air d’indifférence dédaigneuse, semblait nerveux, irritable. Une fois qu’elle lui eût donné sa pâtée, elle gagna son lit sans tarder. Il hésitait manifestement à l’accompagner comme à l’accoutumée et il lui sembla qu’il la suivait finalement à regret. Elle ne s’en préoccupa pas davantage.
Au milieu de la nuit cependant, elle fut réveillée par des miaulements déchirants qu’accompagnait un grattement frénétique à la porte de sa chambre. Elle rudoya tout d’abord l’animal, lui enjoignant de cesser sa “sarabande”. En vain. Au bout d’un moment elle dut se résoudre à se lever, toute flageolante. À peine avait-elle ouvert la porte que le matou filait d’un trait à celle de l’entrée, renouvelant son manège : mêmes miaulements affolés, mêmes grattements obstinés. Elle n’était pas en état de lui faire entendre raison et se résigna à le laisser sortir. Après tout, s’il trouvait plaisant de vagabonder au-dehors par ce temps de chien, grand bien lui fasse ! Tout de même, c’était d’ordinaire un animal casanier, qui ne l’avait pas habituée à ce genre de caprice. Trop lasse cependant pour s’interroger davantage, elle regagna son lit, qu’elle ne quitta guère trois jours durant, comme on l’a dit, que pour se préparer un bouillon de poule roboratif. De temps en temps, dans son demi-sommeil troublé par les accès de fièvre, l’image du matou venait la visiter. Il n’était pas revenu et la pensée qu’il pût lui être arrivé quelque accident fâcheux l’inquiétait vaguement.
Sa voisine, surprise de ne pas la voir, vint la visiter sur ces entrefaites. Elle lui conta l’histoire, insistant sur le comportement étrange de l’animal en lui recommandant de s’enquérir dans le quartier de ce qu’il avait pu devenir.
C’est par cette voisine que les faits furent connus, après l’incendie qui ravagea le lendemain la masure de la vieille femme, dont on retrouva le cadavre calciné au milieu des décombres. »
Extrait du recueil de souvenirs publié en 1950 par Georges Pastor, surveillant en poste à la maison d’arrêt de Saint-Lô d’avril 1943 au 6 juin 1944 :
« Depuis le matin, Marchenoir ne paraissait pas dans son état normal. Déjà, lors de ma première ronde, je l’avais vu prostré sur son châlit, la tête entre les mains. Cela ne lui ressemblait pas. Je lui avais demandé ce qui n’allait pas, mais il s’était contenté de me regarder d’un air absent sans me répondre. Une petite crise de dépression, avais-je alors pensé. La chose arrivait aux plus solides.
Je m’inquiétai davantage lorsqu’à midi il refusa son repas, et c’est sans doute la raison qui me fit retourner le voir vers les trois heures. Dès l’entrée du couloir, je sus qu’il se passait quelque chose d’anormal. Un bruit sourd provenait de la cellule, entremêlé de sons confus. J’eus juste le temps de le voir se heurter aux barreaux de la fenêtre comme un fou furieux — c’est, je me le rappelle, l’expression même qui me vint à l’esprit à cet instant — avant de pénétrer en hâte dans la pièce. Son visage ensanglanté attestait qu’il se livrait à ces violences depuis un bon moment. Je signalai par la suite le fait dans mon rapport, et l’autorité en conclut qu’il n’y avait déjà plus rien à faire pour le sauver.
Il eut pourtant — oh, cela me hante ! — le temps de hurler tout à coup en me fixant, les yeux hagards :
— Mais vous ne comprenez pas ? Ils arrivent… ils arrivent ! On va crever comme des rats ! Il se précipita alors une fois de plus tête la première contre les barreaux, la dernière, avant de s’affaler mort sur le sol.
Nous étions le 2 juin 1944, quatre jours avant les bombardements qui devaient comme on sait détruire la ville. »
Ni son fils ni sa fille n’avaient jamais débordé d’affection pour la Victorine. Aussi s’étonna-t-on de voir ces deux-là se disputer la garde de la vieille lorsqu’à quatre-vingts ans passés il lui fallut se résoudre à quitter la masure qu’elle occupait depuis son enfance. Ce n’était point tant le fait de l’âge qui la contraignait à abandonner ainsi les lieux où elle avait toujours vécu, mais son état mental, qui s’était considérablement dégradé dans les dernières années. Oh, elle avait encore des moments de lucidité, la Victorine, ce qui expliquait d’ailleurs qu’elle finit par accepter son exil, mais la plupart du temps son esprit battait la campagne. On la rencontrait régulièrement par les chemins, courbée sous le faix de quelque fagot et marmonnant pour elle-même d’obscures vaticinations, et on hochait la tête, apitoyé devant son refus de répondre à vos bons offices :
— Montez donc dans la carette, la mé, l’détour par chez vous ne s’ra pas ben grand.
Elle passait son chemin sans même vous remercier de la politesse.
— Ce que c’est que de nous, tout de même… soupiraient ceux qui, secrètement vacillants, redoutaient pour eux-mêmes semblable dérive. On en connaissait tant qui étaient ainsi partis de la tête.
Une des lubies de la vieille était de notoriété publique l’idée fixe qui la tenait de posséder un trésor caché.
— On verra ben un jour, on verra ben… répétait-elle à qui voulait l’entendre.
On riait bien sûr de cette folie, même si elle en laissait plus d’un songeur. On rit moins quand la Simone et le Baptiste commencèrent à se quereller pour savoir lequel des deux accueillerait la Victorine. Pour sûr, on ne fait rien pour rien et l’on sait que le sentiment est d’abord l’intérêt, pas ? Y aurait-il donc eu du vrai dans ce qui passait jusqu’alors pour divagation ?
Le Baptiste y allait de son couplet de bon fils :
— Vous serez à votre aise chez nous, la mé… Et puis je suis t-y pas l’aîné ? On sait ce qu’on se doit !
La Simone n’était pas en reste. Mariée à un valet de ferme qui passait plus de temps au cabaret qu’aux champs, elle tirait le diable par la queue, affligée qu’elle était en outre d’un enfant infirme qui, aveugle de naissance, n’était qu’une bouche à nourrir.
— Le Félicien aurait ben besoin de compagnie, savez-vous, moi je compte pour rien, avec toute la besogne…
Ce fut Victorine qui trancha au bout du compte : elle se retirerait chez sa fille. Non qu’elle la préférât à ce grand flandrin de Baptiste, mais la pensée du petit la remuait. De ce jour, son fils la tint pour morte.
Dans la maisonnée, on s’habitua vite à les voir tout au long du jour au coin de l’âtre, la vieille folle et l’infirme. Ils ne se parlaient guère, mais leur connivence éclatait. C’était comme si les mots avaient été superflus entre eux. Elle le regardait parfois en souriant, pendant qu’il lui caressait timidement de la main le bras ou le visage.
— Mon besot… murmurait-elle.
Tôt sevré de tendresse, Félicien découvrait avec sa grand-mère le bonheur d’une présence aimante.
