Le Fils de Jean-Jacques - Isabelle Marsay - E-Book

Le Fils de Jean-Jacques E-Book

Isabelle Marsay

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Beschreibung

Il est le fils d'un dénommé Jean-Jacques qui se pique d'écrire des opéras, des essais et qui fréquente des philosophes. Tandis que l'enfant, Baptiste, est envoyé en nourrice à la campagne, son père écrit le Discours sur les Sciences et les Arts qui lui vaudra le premier prix de l'Académie de Dijon et lui permettra, lui le provincial, de conquérir la capitale.

Malmené, passant de famille en famille, Baptiste finira toutefois par trouver un foyer, des parents adoptifs ainsi que des frères et soeurs qui seront sa famille. Il grandit dans cette France rurale, dure et simple, de Louis XV le Bien Aimé. L'abandon d'enfant, à cette époque, est pratique courante plus qu'affaire de circonstance.
Et ledit Jean-Jacques abandonnera, successivement, quatre bébés dont il n'a cure. Pourtant, Baptiste, son aîné, restera sa mauvaise conscience.

Et, au soir de sa vie, il tentera, en vain, d'en retrouver la trace.

C'est à un très brillant exercice que s'est livrée Isabelle Marsay, avec ce Fils de Jean-Jacques, donnant à voir le quotidien d'une époque paradoxale : Siècle des Lumières et ultimes heures de la féodalité ; décor naturel d'une histoire (presque authentique) et paradoxale, celle d’un homme qui abandonne ses enfants en même temps qu'il écrit des traités d'éducation qui feront trace jusqu'à nos jours.

EXTRAIT

La religieuse conduisit le dénommé Baptiste rue Neuve Notre-Dame, face à l’Hôtel-Dieu. S’il n’avait pas pleuré, elle aurait fait une halte dans la chapelle de l’hôpital et prié pour la sauvegarde de son âme afin que Dieu lui accorde clémence et miséricorde, amen. Mais le petit homme hurlait à présent et la religieuse hâtait le pas : depuis combien de temps n’avait-il pas été rassasié ?

Une dame en cornette pénétra bientôt dans la chambre des pouparts, une vaste pièce où quelques nourrices s’affairaient autour d’une quarantaine de nouveau-nés. Elles leur donnaient le sein, les changeaient, les berçaient, vérifiant qu’ils respiraient ou que leur petit cœur battait. Fraîchement arrivées de leur province, la plupart des nourrices attendaient qu’on leur confiât un nourrisson. D’autres vivaient à demeure à l’hospice, moyennant soixante livres de pension.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ce roman est une très belle découverte, [...] pour son style, pour la construction du récit, pour ses personnages marquants et aussi, bien sûr, pour l’évocation du scandale qui secoua les philosophes et qui est à l’origine du complexe de persécution de Rousseau. Un très grand livre. - Blog Les Livres de George

La lecture très intéressante et enrichissante est entrecoupée de texte de Jean-Jacques Rousseau donne vraiment envie de s'intéresser d'avantage à ce grand philosophe. - Blog Sandy Lire Ensemble

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1967 à Toulouse, Isabelle Marsay est professeur de Lettres à Amiens. Romancière, elle a publié différents ouvrages, dans des registres très divers.

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Seitenzahl: 220

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Isabelle Marsay

LE FILS DE JEAN-JACQUES

ou la faute à Rousseau

À mon fils, pour son dixième anniversaire. À mes élèves.

Première partie

« Pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un, il faut agir comme on parle ; être toujours décidé sur le parti qu’on doit prendre, le prendre hautement et le suivre toujours. »

Paris, le 20 avril 1751 Jean-Jacques Rousseau à Suzanne Dupin de Francueil

« 0ui, Madame, j’ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés. J’ai chargé de leur entretien l’établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m’ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c’est un malheur dont il faut me plaindre, non pas un crime à me reprocher. (…)

Vous connaissez ma situation : je gagne au jour la journée mon pain avec assez de peine, comment nourrirais-je encore une famille ? Et si j’étais contraint de recourir au métier d’auteur, comment les soucis domestiques et le tracas des enfants me lais­seraient-ils dans mon grenier la tranquillité d’esprit nécessaire pour faire un travail lucratif ? Les écrits que dicte la faim ne rapportent guère et cette ressource est bientôt épuisée. Il faudrait donc recourir aux protections, à l’in­trigue, au manège, briguer quelque vil emploi. (…) Non, Madame, il vaut mieux qu’ils soient orphelins que d’avoir pour père un fripon.

Ce mot d’Enfants-Trouvés vous en imposerait-il comme si l’on trouvait ces enfants dans les rues exposés à périr si le hasard ne les sauve ? Soyez sûre que vous n’auriez pas plus d’horreur que moi pour l’indigne père qui pourrait se résoudre à cette barbarie ; elle est trop loin de mon cœur pour que je daigne m’en justifier. Il y a des règles établies, informez-vous de ce qu’elles sont et vous saurez que les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d’une nourrice. »

I

Le jour venait de se lever.

Les jardiniers, paniers vides, avaient regagné leurs marais ; les porteurs de lanternes rentraient chez eux, fourbus, et les colporteurs, les bateleurs, les bonimenteurs, s’apprêtaient à reprendre la route, malgré l’orage qui menaçait Paris.

Sur les quais, les porteurs d’eau commençaient un ballet à l’immuable chorégraphie : du soir au matin, ils charriaient l’eau de la Seine que les citadins entreposaient dans leur fontaine. L’eau de la Seine dans laquelle se déversaient, pêle-mêle, les viscères des animaux abattus, la chaux des blanchisseuses ou des croque-morts, les pansements purulents de l’Hôtel-Dieu, les dégorgements des égouts, les dégor­­gements de chaque foyer à vrai dire, l’eau de la Seine qui provoquait les fièvres, des maux de ventre et la dysenterie.

Elle arrivait de la pointe Saint-Eustache.

Le cocher la déposa sur le parvis de Notre-Dame et lui demanda trois sols. Le montant de la course était bien élevé, mais elle ne broncha pas et réajusta le châle qui recouvrait ses épaules. Ne venait-on pas de lui donner deux livres ? Pour son assistance lors de l’accouchement et pour le dépôt de l’enfant, baptisé la veille.

Elle descendit du fiacre puis, sur les pavés, elle déposa le panier où sommeillait le nouveau-né. Ayant ôté l’un de ses gants, elle tendit les trois sols. Tandis que les fers du cheval résonnaient de nouveau, elle reprit le panier puis s’avança vers l’Hôtel-Dieu. Enveloppé dans sa couverture de laine, l’enfant dormait.

À l’entrée, la jeune femme croisa le gardien de l’hôpital et lui adressa un sourire qu’il lui rendit. Ils commençaient à se connaître, à présent, et elle lui trouvait un air bonhomme, ma foi, qui ne lui déplaisait pas. Pour rien au monde, en tout cas, elle n’enviait sa place : debout toute la journée, à voir défiler de pauvres gens – estropiés, loqueteux, mourants, fous, malades…

La jeune femme emprunta un couloir sombre et froid pour gravir les marches de pierre qui menaient au bureau où se dressaient les procès-verbaux. Après cette formalité, le nouveau-né pourrait être admis à l’hospice des Enfants-Trouvés.

Comme les autres fois, elle n’aurait pas besoin de plaider la cause des parents. Pas besoin d’invoquer leur indigence, leur misère et l’incapacité dans laquelle ils étaient, fût-ce momentanément, d’élever leur enfant. D’évoquer les remords, les regrets, dont certains se disaient atteints. Le commis chargé d’enregistrer les nouveaux arrivés l’écouterait en lissant sa moustache, puis il se pencherait sur ses feuillets tout en faisant la moue.

Et il avait de quoi faire la moue : en cette fin d’année, plus de trois mille nouveau-nés avaient été abandonnés dans Paris. En moins de trente ans, le nombre des enfants admis à l’hospice avait donc triplé, quadruplé et il n’y avait pas de raison que cela cessât, non, les mesures récentes allaient dans ce sens, celui de la licence, d’une incroyable tolérance, et les commis-greffiers ne rédigeaient même plus leurs procès-verbaux ; ils se contentaient de remplir à la hâte les espaces d’un simple imprimé.

L’hiver, une trentaine de nourrissons étaient chaque jour déposés à l’hospice. Déposés par une sage-femme, parfois par les parents, ou par des passants qui avaient l’heur de découvrir de petits corps transis, souvent à demi-morts, dans des ruelles obscures, sur le parvis des églises, près des maisons cossues, à la merci de la nuit, des chiens, des rats ou des garçons de mauvaise vie.

D’autres petits étaient acheminés de la pro­vince vers Paris par des commissionnaires qui les transportaient sur leur dos, dans des boîtes matelassées qui pouvaient en contenir trois. Ficelés dans leur maillot, serrés, comprimés, respirant l’air par le haut, la plupart des nourrissons périssaient de faim, de fatigue ou de froid.

Le commis soupira. Du temps de ses aïeuls, l’aban­don des nouveau-nés était sévèrement réprimé. Dans la plupart des cas, on examinait les circonstances du délit et les parents encouraient de graves peines. Mais depuis que les mœurs s’étaient relâchées, depuis la hausse du prix du blé, les années de disette, de pauvreté, pour éviter qu’on vendît les enfants à des bateleurs, qui leur tordaient les membres ou qui s’en servaient pour agrémenter des séances de magie, pour éviter aussi qu’on les tuât, les étouffât, les procédures d’abandon avaient été simplifiées et les enfants de la honte ou de la misère remis à l’Assistance Publique, sans autre forme de procès.

La jeune femme venait de tendre au commis l’acte de baptême ainsi qu’une enveloppe que le père, un certain Jean-Jacques, désirait confier aux bons soins des Filles de la Charité. Après avoir toisé la jeune femme et lui avoir souri – du moins crut-elle qu’il lui avait souri, car son sourire ressemblait davantage à une sorte de rictus – le greffier se mit à griffonner, sourcils froncés, sans relever le nez.

En observant son front plissé, ses joues flasques s’affaissant sur son tas de feuillets, la jeune femme bâilla. D’un bâillement lent et sonore, comme pour engloutir dans son corps la fatigue de jours sans nuits. Pourquoi diable fallait-il que les enfants naissent toujours la nuit ? Pourquoi diable, hein ?

La femme était accoucheuse et s’appelait Marie-Émilie Gouin. Elle était connue pour sa discrétion, sa prudence. Les parents pouvaient compter sur son silence.

L’enfant dormait toujours. Comme si son destin devait être sans remous, aussi lisse, aussi calme qu’une mer étale, aussi doux que celui des enfants qui naissaient dans les hôtels particuliers, du côté de Saint-Germain ou du faubourg Saint-Honoré. Et le commis lissait sa moustache, toussotait, com­plétait le procès-verbal ; et la sage-femme attendait, les yeux tournés vers le ciel, qu’on lui demandât, comme les autres fois, d’apposer son nom au bas du bordereau :

« En l’an 1746, le 20 novembre à 9 heures du matin, en l’hôtel de nous, Louis Tudor, conseiller du Roi, commissaire au Châtelet, a été apporté par Marie-Émilie Gouin, maîtresse sage-femme à Paris, un enfant de sexe mâle né chez elle le 18 novembre à 6 heures du matin, lequel enfant a été baptisé en la paroisse Saint-Eustache sous le nom de Baptiste Joseph-Marie, duquel enfant mademoiselle Gouin s’est chargée pour le porter en la Couche des Enfants-Trouvés, rue Neuve Notre-Dame, afin qu’il y soit nourri et allaité en la manière ordinaire. »

Avant qu’une religieuse n’emporte l’enfant, elle le regarda de nouveau : il s’éveillait et bâillait à son tour largement. Par la bouche ouverte, on apercevait sa luette, d’un rose à peine plus foncé que le rose tendre de son petit palais.

La jeune femme sourit, salua le commis, et sortit. Dehors, le ciel était encore plus gris.

9

***

Le commis ouvrit l’enveloppe après son départ. Le père promettait-il, comme tant d’autres, de récupérer son marmot au plus tôt ? De prier Saint-Antoine en guise de remerciement ? De faire un pèlerinage annuel à Pâques, à Noël ou à la Saint-Firmin ?

Il ne promettait rien. Comme si son geste eût été naturel et que l’abandon fût entré dans les mœurs à présent. Le père recommandait l’enfant aux bons soins des Filles de la Charité sans s’épancher, sans se justifier, et il s’était contenté d’inscrire, sur une carte à jouer déchirée, dont il avait conservé la moitié, un simple numéro. Au cas où, quelque jour, les remords seraient les plus forts. Au cas où la curiosité le pousserait, qui sait, à retrouver celui qui lui ressemblerait un peu, beaucoup, à supposer qu’un vague numéro permît de l’identifier…

9

***

En cette année 1746, le Bien-Aimé règne à la cour en compagnie de la Pompadour et Jean-Jacques est le secrétaire des Dupin.

Son nouveau système de notation musicale n’a pas convaincu mais ses opéras, ses trios, remportent un vrai succès.

Il vit à Paris, seul, rue Neuve des Petits-Champs et dîne chaque semaine au « Panier Fleuri », rue des Augustins, en compagnie de Condillac et de Diderot.

Cela fait un peu plus d’un an qu’il fréquente une jeune servante prénommée Thérèse. Que ferait-il de son marmot ? N’a-t-il pas en tête maints projets, maintes trouvailles, maints travaux ? Gagne-t-il suffisamment d’argent ?

En cinq ans, Thérèse et Jean-Jacques auront quatre autres enfants. Tous placés aux Enfants-Trouvés. Dans cette pieuse institution chargée de les élever…

Les Confessions
(Livre septième)

« L’année suivante, même inconvénient et même expédient, au chiffre près qui fut négligé. Pas plus de réflexion de ma part, pas plus d’approbation de la part de Thérèse ; elle obéit en gémissant. »

II

La religieuse conduisit le dénommé Baptiste rue Neuve Notre-Dame, face à l’Hôtel-Dieu. S’il n’avait pas pleuré, elle aurait fait une halte dans la chapelle de l’hôpital et prié pour la sauvegarde de son âme afin que Dieu lui accorde clémence et miséricorde, amen. Mais le petit homme hurlait à présent et la religieuse hâtait le pas : depuis combien de temps n’avait-il pas été rassasié ?

Une dame en cornette pénétra bientôt dans la chambre des pouparts, une vaste pièce où quelques nourrices s’affairaient autour d’une quarantaine de nouveau-nés. Elles leur donnaient le sein, les changeaient, les berçaient, vérifiant qu’ils respiraient ou que leur petit cœur battait. Fraîchement arrivées de leur province, la plupart des nourrices attendaient qu’on leur confiât un nourrisson. D’autres vivaient à demeure à l’hospice, moyennant soixante livres de pension.

La religieuse remit l’enfant à Toinette, celle qu’elle préférait, puis elle déambula dans les allées afin de passer en revue les berceaux qui, faute de place, et faute de subsides aussi, abritaient parfois trois ou quatre petiots. Ficelés avec des bandelettes, comme de minuscules momies, serrés les uns contre les autres, respirant un air vicié, confiné, dans un espace où l’hygiène faisait totalement défaut, tous devaient quitter l’hospice au plus tôt. Comment nourrir autant de bouches ? Ceux qui ne pouvaient être allaités, couraient ici un grave danger : le lait de vache, de brebis, donné dans des pots d’étain ou de terre en forme de cornet, tuait presque tous les enfants au bout de quelques jours. À quand l’arrivée de nouvelles nourrices qui les emmèneraient respirer le bon air des campagnes ?

La mère supérieure répondit à Toinette qui s’inquiétait. Par la grâce de Dieu, un meneur était attendu le jour même. Dès le lendemain, il acheminerait nour­rices et nouveau-nés vers des campagnes éloignées de Paris afin que certaines parisiennes n’aient point la tentation d’abandonner leur petit dans l’espoir de le récupérer en proposant leurs services à l’hospice pour être rétribuées.

Tandis que Toinette démaillotait le nouvel arrivé, devant le feu qui brûlait, au centre de la pièce, le médecin en profita pour l’examiner. Celui-ci, sans nul doute, était en bonne santé. Il partirait par le premier convoi, échappant peut-être à la mort qui faucherait la plupart de ceux qui, trop fragiles ou déjà infectés, seraient obligés de rester et qu’on placerait, pour éviter la contagion, dans la chambre des moribonds.

Car, malgré les efforts consentis, malgré le secours des Filles de la Charité, leurs prières, les dons récoltés, malgré les soins des nourrices, l’hospice fondé par saint Vincent de Paul au siècle passé était, en 1746, un immense mouroir. Les parents pouvaient-ils l’ignorer ? Pouvaient-ils ignorer que l’abandon, fût-ce dans une charitable institution, constituait un infanticide à peine déguisé ?

L’hiver en particulier, les trois quarts des enfants trouvés mouraient durant le premier mois. Outre la phtisie, ou le mal vénérien, deux infections principales les guettaient. La plus répandue, connue sous les noms de muguet, millet, blanchet, consistait en l’éruption d’aphtes, de chancres qui apparaissaient dans la bouche, le long du gosier et même dans l’estomac, ainsi qu’on s’en aperçut, un jour, en ouvrant certains nourrissons qui n’appartenaient à personne et que personne ne viendrait réclamer.

L’autre fléau apparaissait avec le froid et dispa­raissait au printemps. Au début de la maladie, la peau des nouveau-nés était couleur cerise, avant de virer à la couleur lie de vin puis au violet. Le tissu cellulaire se mettait dès lors à gonfler, à durcir, la peau devenant grenue, gorgée de sérosité jaunâtre, surtout sur le ventre et dans la région du pubis. Aucun petit ne réchappait à cette maladie et dès que les premiers symptômes de l’endurcissement cellulaire étaient décelés, on séparait le nourrisson des autres pour le placer dans cette chambre où la mort ne cessait de rôder.

Après avoir calmé les pleurs d’un enfant au visage blafard, aux yeux rouges, passablement gonflés, Toinette plaça Baptiste dans un berceau, auprès d’un autre nouveau-né, puis elle posa sur lui un drap bien chaud qui avait séché près de la cheminée. Elle s’acquitta ensuite de l’indispensable et ultime formalité : nouer autour du cou de l’enfant un collier qui permettrait de l’identifier et qu’il serait formellement interdit d’ôter. Composé d’une simple ficelle, d’un sachet de coton, le collier renfermait un exemplaire du procès-verbal ainsi qu’un double du billet rédigé par le père et qu’on avait reproduit ne varietur…

Les Rêveries du promeneur solitaire
(Neuvième promenade)

« Je comprends que le reproche d’avoir mis mes enfants aux Enfants-Trouvés a facilement dégénéré, avec un peu de tournure, en celui d’être un père dénaturé et de haïr les enfants. Cependant, il est sûr que c’est la crainte d’une destinée pour eux mille fois pire et presque inévitable par toute autre voie, qui m’a le plus déterminé dans cette démarche. Plus indifférent sur ce qu’ils deviendraient et hors d’état de les élever moi-même, il aurait fallu, dans ma situation, les laisser élever par leur mère qui les aurait gâtés et par sa famille qui en aurait fait des monstres. Je frémis encore d’y penser. »

III

Germain Sac-Épée parvint en fin de journée à l’hospice, accompagné des onze nourrices qu’il avait recrutées dans sa circonscription. Le ciel restait très menaçant. En sillonnant les routes de la Picardie, il n’avait cessé de redouter l’orage.

Les Filles de la Charité accueillirent les nouveaux venus dans le réfectoire où elles apportèrent bientôt du beurre, des tartines et du bon lait chaud. Le voyage n’avait-il pas été trop éprouvant ? N’avaient-ils pas souffert du froid ? Qu’ils reprennent des forces et dorment tout leur saoul. L’hospice ne pouvant faire face aux nouveaux afflux, il faudrait reprendre la route au plus tôt…

Ce départ n’enchantait guère la compagnie qui avait passé tout le jour dans une carriole inconfortable et cahotante. Il n’y avait pas eu que des mauvais moments, c’est vrai, et les caquets avaient agrémenté ce voyage au long cours, le premier que certaines nourrices eussent fait d’ailleurs, la plupart n’ayant jamais quitté leur canton ou leur bourg.

Quand on arriva à Paris, toutes se connaissaient et s’appelaient par leur prénom. Il y avait Laure, qui venait de Beauvais, Angèle, Catherine, Louise, une dénommée Marion, ainsi que plusieurs Marie. Emmi­touflée dans sa couverture de laine, chacune avait évoqué mari, village, marmaille, comparant à l’envi la taille de son lopin de terre ou de sa mai­sonnée. Toutes convenaient de la nécessité, pour leur foyer, de percevoir un salaire nourricier, fût-il modique. Surtout lorsque les récoltes avaient été mauvaises et que le malheur avait emporté veau, vache ou cochon.

Le repas achevé, le meneur suivit la mère supé­rieure. Elle désirait entendre son rapport et récupérer les bordereaux qui prouvaient que les nourrices avaient bien perçu les quatre livres mensuelles. Germain Sac-Épée était chargé de rétribuer les paysannes et de pourvoir au bon fonctionnement d’une institution dont il était l’indispensable maillon. Râblé, le front bas, les épaules larges, les yeux sombres, globuleux, il avait quelque peu la mine ou le tempérament fougueux de ces bœufs fraîchement liés qui s’indignent et s’ir­ritent du joug en guettant la moindre embardée.

Les nourrices pénétrèrent peu après dans la chambre des pouparts. Il régnait dans cette salle mal aérée une puanteur telle que leur cœur en fut aussitôt soulevé.

Faute de personnel, les nourrissons serrés dans leur maillot au langeage compliqué, n’étaient changés qu’une fois par jour.

Tandis que les nouvelles venues offraient leur sein à tous ceux qui pleuraient, le médecin en profita pour vérifier que ces gaillardes-là n’étaient pas en trop mauvaise santé ; qu’elles étaient bien en état d’allaiter car, dans la précipitation, il était arrivé que des enfants fussent remis à des nourrices dont le lait s’était depuis longtemps tari.

Au terme de son examen, le médecin hésita à écarter deux d’entre elles. Elles étaient assez âgées, épuisées par une dizaine de grossesses et leur lait, à présent, paraissait bien clair. Avait-on cependant le choix ? Le nourrisson qui leur serait confié aurait sans doute plus de chance de survivre à la campagne qu’à l’hospice.

Le ciel tonna toute la nuit. Toute la nuit, de gros éclairs s’abattirent sur la capitale plongée dans l’hiver. Au matin, le vent soufflait en rafales et si la pluie avait cessé, le ciel n’en laissait pas moins présager de nouvelles colères.

Au petit jour, les nourrices, qui escortaient une vingtaine de nouveau-nés, s’entassèrent dans la carriole. Orage ou pas, le départ ne pouvait être différé.

C’était une grosse carriole couverte d’une épaisse toile de serge tendue sur des arceaux. Avec son plancher jonché de paille, elle bringuebalerait durant deux jours sur des routes boueuses, mal pavées, pour parcourir, si le temps et les chevaux n’étaient pas trop mauvais, douze lieues dans la même journée.

Chaque nourrice repartait avec un ou deux nourrissons accompagnés de la vêture fournie par l’hospice qui comprenait pour chacun d’entre eux : une couverture de laine, trois langes piqués, six couches, quatre chemises, quatre tours de col, quatre béguins, une brassière de drap, ainsi que deux bonnets. Si l’enfant mourait, la nourrice restituait son linge au meneur, qui le remettait à l’hospice, accompagné du collier et de l’acte de décès.

C’est ce que toutes les nourrices, à l’exception des nouvelles recrues, avaient déjà fait. Au bout de quelques mois, parfois de quelques jours, elles ren­voyaient tous les effets, puis réclamaient un autre enfant. C’est ce que faisait régulièrement Marion Viard, une paysanne de Conty dont les nourrissons avaient la fâcheuse habitude de rejoindre le Ciel un peu trop tôt. C’est ce qu’elle ferait sans doute encore quelques mois, peut-être quelques années, la Viard, car les gens de l’hospice n’étaient pas très regardants ; et comment pouvaient-ils l’être quand la capitale engendrait plus de trois mille « enfants-trouvés » chaque année ? C’est ce qu’elle faisait d’autant plus qu’elle le connaissait bien, Germain Sac-Épée : étant donné la nature de leurs rapports, pourrait-il jamais l’accabler ?

À dix heures, la carriole franchissait la barrière de Paris puis s’ébranlait à travers champs, vers le village de Saint-Denis. À intervalles réguliers, Germain Sac-Épée faisait claquer son fouet avec la rage de celui qui veut arriver à bon port dans les meilleurs délais.

Durant le trajet, Marion Viard avait la charge de deux nourrissons ; Laure Gontier, que le meneur confierait le lendemain à une paysanne de Beauvais, ainsi qu’un certain Baptiste Lanoy que le commissaire avait baptisé ainsi, faute de connaître son véritable nom, en piochant dans la liste d’un vieux registre.

L’orage éclata peu après midi comme on rompait le pain en forêt de Montmorency. En quelques secondes, une pluie glacée se déversa en torrents et des éclairs crevèrent le ciel. Toutes les nourrices, fût-ce celles qui donnaient le sein, se précipitèrent dans la carriole. Mais le temps de rassembler les effets, de transporter les nouveau-nés, la pluie ruisselait sur les visages, mouillant les coiffes, saupoudrant les couver­tures de laine d’un voile léger.

Quand tout le monde fut installé, le meneur donna du fouet et la carriole redémarra. Que faire, sinon gagner le premier abri, afin que la toile qui protégeait l’équipage du vent, de la bruine ou du froid, ne fût pas traversée par la pluie ? Germain Sac-Épée avait connu pareille mésaventure l’an passé : au bout d’une heure, la bâche dégoulinait ; la moitié des nourrissons avaient péri dans les jours qui avaient suivi et plusieurs nourrices, gagnées par les fièvres, avaient dû s’aliter.

Dieu soit loué, on n’était, cette fois, qu’à une demi-lieue de Neuville, il connaissait la route par cœur, le meneur, et quand on sortirait de la forêt, au bout du chemin qui montait, le village apparaîtrait.

Il apparut, en effet, au grand soulagement des nourrices qui frissonnaient, redoutant de se trans­former en « ingelé », comme on disait dans leur contrée.

Les rues de Neuville étaient désertes et la pluie tombait, drue et glacée. Germain Sac-Épée s’arrêta sur la place du village, face à de belles bâtisses de pierre qu’on n’eut guère, dans la précipitation, le loisir ou le cœur d’admirer. Entre deux éclairs, tout le monde s’engouffra dans l’église en remerciant le Seigneur pour l’asile qu’il consentait à leur donner.

Avant de rejoindre la compagnie, le meneur attacha ses chevaux sous la halle qui se trouvait à proximité. Il ne restait plus, désormais, qu’à espérer une accalmie.

Le tonnerre gronda encore une heure, au milieu des prières et des pleurs des enfants. De temps à autre, la lueur des éclairs allumait les vitraux et chacun retenait son souffle : faites, Seigneur, que cet orage cesse, et que je retrouve les miens…

Les prières furent peut-être entendues et les cœurs exaucés – qui sait ? Dieu écoute parfois les prières, et les hommes lui en sont reconnaissants pendant quelques minutes, parfois pendant quelques heures – car, dans la demi-heure qui suivit, pluie et tonnerre avaient cessé. Quand on remonta dans la carriole, le soleil même avait fait son apparition et, s’il ne parvint pas à sécher tous les corps, du moins permit-il de les réchauffer. Ou de réchauffer la plupart, car le corps du nourrisson de Laure Despré, quant à lui, était déjà bien froid, ne cesserait de se refroidir d’ailleurs et, quand on lui eut fermé les yeux, les nourrices se le passèrent de bras en bras, ce corps, pour que son âme montât au Ciel ou, plutôt, pour mieux marquer le partage existant entre le monde des morts et celui des vivants, un monde auquel elles appartenaient au moins pour quelques temps, c’est toujours ce qu’elles escomptaient, même si l’Au-delà était exempt, disait-on, des tracas d’ici-bas. Et c’était ce qu’elles lui demandaient, au Seigneur, quand on enterrait un des leurs. Ce qu’elles lui demandaient encore en évitant de regarder l’enfant emmailloté gisant au bout de la carriole, sur son tas de paille, comme un nouveau Jésus.

On arriva au couvent à la fin des vêpres.

Les voyageurs soupèrent en compagnie des religieuses, près de l’âtre, sur des bancs étroits. Leur corps avait gardé la mémoire de tous les cahots. Ils étaient encore plus fourbus que la veille et ne pipaient mot. Entre deux bols de soupe, à peine trouvait-on la force de s’adresser un vague sourire.

Quelques nourrices profitèrent du repas pour apaiser la faim de certains petiots. Dans le silence de la salle, l’une d’entre elles entonna une courte rengaine que d’autres reprirent en écho :

« Téton, tétin, Tontine, fontaine, Tétin, téton, Tontaine, tonton… »

Sans leur jeter un seul regard, Marion Viard allaita le petit Baptiste et le nourrisson sur lequel elle devait veiller durant le trajet. Marion Viard avait deux mamelles capables de nourrir des légions de nouveau-nés, deux gros tétons qui se dressaient et dont les bouches s’emparaient, avides, pour ne plus les lâcher.

Pendant ce temps, Germain Sac-Épée trempait un bout de pain dans sa soupe pour qu’il ramollît. C’était une soupe au lard sans lard, avec simplement le goût d’un morceau qu’on avait laissé mariner et qui servait pour les potages trop clairs de l’hiver.

Le meneur trempait son pain en songeant aux étapes du lendemain, ainsi qu’aux gorges des pay­sannes, leurs belles gorges pleines et dodues, les comparant, les soupesant, pariant sur celles qui seraient les plus douces, celles qu’il aurait, peut-être, l’occasion de humer, d’embrasser, songeant aux qualités que la nourrice modèle devait pos­séder aux yeux des médecins : « Celle-ci doit être d’un bon tempérament, ni trop grosse, ni trop maigre. Ses mamelles doivent être sans cicatrice, assez amples pour contenir une quantité suffisante de lait, sans être grosses avec excès. Le bout des mamelles doit être un peu élevé, bien percé de plusieurs trous, afin que l’enfant n’ait point trop de peine en les suçant et en les pressant avec la bouche. Son lait ne doit être ni trop aqueux, ni trop épais. Il doit être blanc de couleur et de saveur douce et sucrée. »

Germain Sac-Épée ferma les yeux puis mordilla ses lèvres épaisses, parfaitement dessinées :