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Un beau roman populaire sur une trame d’aventures sociales et humaines.
Etienne est né en 1769 chez un petit métayer. Les dévotions de sa mère, Mariette, aux bonnes fontaines, auront raison d’une grave maladie dont il souffre dès sa naissance. Très tôt secondant son père Toinou, il maniera l’araire et se courbera, faucille en main, sur le champ de blé. Les paysans de son village réduits à un quasi état de servage, soumis aux misères du temps et aux exigences des puissants, ont souffert des privations et ont été quelquefois réduits à manger des fougères. Il ne supporte ces conditions ni pour lui-même ni pour les siens. A 18 ans, il décide de partir « à la maçonne » à Paris. Son courage et son intelligence lui permettent de devenir rapidement compagnon-maçon puis maître-compagnon. Il apprend à lire et écrire et transmet son savoir à d’autres maçons. Pris en amitié par son patron, Morélon, et curieux de tout, il fréquente les Jacobins puis les Loges maçonniques et les Compagnons du Tour de France. Il est à la Bastille, à Versailles et aux Invalides, rencontre un citoyen très actif, avec lequel le lecteur s’immerge dans les événements révolutionnaires, la ferveur patriotique et l’action décisive des artisans des faubourgs. Mais à chaque automne, l’appel du pays se fait fort. Il sait que Noémie, sa jeune épouse l’attend avec le petit Maximilien.
A travers ce roman, plongez dans un tableau vivant d’une société paysanne traditionnelle routinière et misérable et de quartiers populaires parisiens en révolte pour le changement social à la veille de la Révolution.
EXTRAIT
En quittant l’église, les époux s’embrassèrent sous les cloches et on les applaudit très fort. À leur sortie sur le parvis, quelle ne fut pas leur surprise de devoir passer sous une voûte de truelles, de marteaux et de fourches tenus à bout de bras par les jeunes gens et des adultes. Signe de bonheur et de réussite, hommage au paysan et au maçon ! Alors que le cortège, accompagné de la sonnerie des cloches et toujours précédé du chabretaire, reprenait le chemin de Valette, les hommes venus en visite – et même à l’église – se dispersèrent dans les trois tavernes pour y fêter l’événement en compagnie des sonneurs. « Un mariage comme ça, ça s’arrose, nom de Dieu ! On n’en verra plus d’autres à Pageas ! » entendait-on commenter.
On n’arriva à Valette guère avant trois heures au pâle soleil, affamé et assoiffé. Dès l’accès à l’airage, deux hommes coiffés d’une serviette nouée aux quatre angles et formant donc quatre cornes comme pour exorciser un écart toujours possible du couple, présentèrent une bréjaude à laquelle les mariés durent goûter, et tous ceux qui le voulurent. Bien en évidence, on avait disposé un poireau et ses racines et une grosse carotte. Au moment où les mariés allaient se servir, un invité avait jeté une poignée d’avoine. Il s’agissait là d’un rituel destiné à assurer la fertilité tout à la fois de la terre et du couple. Quand ils arrivèrent au seuil de la chaumière, on tendit à Noémie un balai de brindilles qui en interdisait l’entrée. Elle dut s’en emparer, balayer la pierre de seuil et rentrer dans la salle pour replacer le balai. Le rite d’accueil et d’agrégation à sa nouvelle famille était accompli. Il fut complet lorsque tous les invités eurent droit à un gobelet de vin.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Originaire du Limousin, docteur ès Lettres et ethnologue de formation,
Maurice Robert est issu d’une famille d’artisans-paysans. Il donne ici son premier roman après un essai romancé, quelques dizaines de travaux sur la société rurale et artisanale traditionnelle ainsi que plusieurs ouvrages, tous salués par une presse et un public unanimes :
La maison et le village (SELM),
Magie, sorcellerie et "guérissage" en Limousin (Lucien Souny),
Le Paysan d’autrefois en Limousin (Lucien Souny, 2002),
Artisans et métiers d’autrefois en Limousin (Lucien Souny, 2008).
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Seitenzahl: 427
Veröffentlichungsjahr: 2018
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À mon épouse, GenevièveÀ mes enfants, Jean-Paul, Marie-Paule,Stéphane, SandrineÀ mes petits-enfants, Alexis, Roman,Enzo, Noan, Yanis, LanaÀ mon arrière-petit-fils, Sacha
Ce matin, samedi 6 mai 1769, à huit heures au soleil, dans la maison des Chebulis, au village de Valette, Étienne venait au monde devant la noire cheminée et près de la grosse table de chêne avec ses bancs lustrés par les fonds de culotte rapiécés – ils disaient pétassés – en arlequinades sombres, eux-mêmes comme vernis par les grasses terres franches du vallon. Toinou, le père, comme tous les paysans, portait une semblable culotte – que la Révolution fera tomber pour laisser place au pantalon à pont. Et on ne pouvait s’y méprendre : c’était bien lui, seul, qui « portait la culotte », Mariette allant le « cul blanc », sans parement, même fendu ; plus qu’une hygiène, c’était une économie doublée d’une commodité !
L’accouchement s’était mal passé ; que Mariette fût debout ou accroupie, assise ou allongée devant la flamme, aucun signe de délivrance n’annonçait la fin de ses douleurs, des déchirements profonds, des suffocations inquiétantes que seuls des cris libérateurs soulageaient. Le travail durait depuis quelques heures ; la matrone, bien qu’avertie assez tôt et chargée d’expérience, était désemparée. On avait pourtant mis sur la braise le tison de la souche de Noël – à moins que ce ne fût celui du feu de la Saint-Jean – qui, c’était avéré, facilitait le vêlage et donc l’accouchement, comme ce morceau de tourteau, pain de Noël de longue conservation, qui avait les mêmes effets. On avait aussi récité quelques prières à la Vierge et à sainte Geneviève, invoqué les saints familiers, fait souffler Mariette par le trou de la queue de la cassotte ou godet, placé sur son ventre le bonnet de nuit de Toinou, interdit toute autre présence que celle de la grand-mère Marissou et de la Lisou, la voisine, leveuse de feu et conjureuse de verrues. On redoutait le pire et on s’apprêtait à aller quérir le curé – une bénédiction, même chez un quasi mécréant comme Toinou, ça ne peut pas faire de mal – quand la matrone fit alerter l’ensachaire de Gabillou, celui qui savait préparer le passage de l’enfant. Il vint tout aussi vite que le lui permirent ses sabots ferrés collant à la glaise des vieux chemins. Après avoir posé sa veste de gros drap, en chemise de chanvre à peine rapiécée, et fait le signe de croix, il monta sur la table ; on lui passa Mariette déjà toute congestionnée et sans réaction et il la secoua de haut en bas de ses bras de charretier en criant :
— Détache-toi ! Détache-toi !
Lorsqu’il estima suffisante la séance hallucinante, alors que les deux femmes se relevaient, les genoux douloureux, de leurs prières à même la terre battue, il remit la parturiente sur ses jambes flageolantes, le dos au foyer, la confia à la matrone et, la veste à l’épaule, sans mot dire, quitta la pièce et rentra chez lui.
— Si tout se passe bien, on t’apportera un poulet, lui dit-on.
Et tout se passa bien ! Debout devant le foyer, soufflant à nouveau dans le tuyau de la cassotte, Mariette mit au monde un garçon, un peu cyanosé mais déjà fort en gosier qui, on le sut plus tard, s’était entêté à vouloir passer le goulet les pieds en avant, et pas en fonçant tête la première comme cela se faisait traditionnellement.
C’est la voisine qui coupa le cordon ombilical et qui proposa d’aller l’enterrer sous le rosier de la cour, pour que le petit chante bien, plus tard. Mais la matrone, avec l’acquiescement muet de la mère, préféra le conserver dans le bonnet de nuit du père – on lui en tricoterait un autre – pour que l’enfant puisse le délier dès que possible, le plus tôt serait le mieux : il serait alors adroit et intelligent.
Pendant tout ce temps, et sans s’inquiéter apparemment de la durée des opérations, Toinou vaquait aux occupations habituelles : tirer le fumier, étriller les vaches, les approvisionner en foin puis en litière, traire la brette, tirer l’eau du puits et en remplir l’abreuvoir monolithique, observer le ciel, le vent, les traces de limaces, pour composer son bulletin météo personnel qui le prenait rarement en défaut. Retrouvant au puits son voisin immédiat, il avait échangé sur le temps, les espoirs de récoltes, les cours comparés des bestiaux à l’étable et à la foire… Bref, parlé de tout sauf de la nouvelle du jour qui ne le laissait sans doute pas indifférent, mais qui restait son affaire à lui, et une affaire de femmes.
Mais voilà que la grand-mère l’appelait :
— Toinou ! Toinou, viens ici, c’est un garçon !
D’un pas un peu plus rapide mais mesuré, Antoine, dit Toinou, maître de la famille Chebulis, s’avança vers l’unique pièce de l’habitation et se planta sur le seuil :
— Alors, c’est terminé ? C’est un mâle ?
Il s’avança vers le lit de coin et se pencha sur le bébé pour y reconnaître son garçon.
— Il se nommera Étienne, dit-il, sans attendre d’autre avis. À sa femme, il dit simplement :
— Ça s’est bien passé ?
Et il sortit, casse-croûte dans la musette, pour atteler les vaches qui, le temps s’y prêtant, pourraient labourer au moins un demi-journal. Ce qu’elles firent. Sur le coup de deux heures au soleil, Toinou revint pour se mettre à table, au bout de la grande table où lui furent servis son épaisse soupe de légumes au lard, un gobelet de piquette de cidre, un galetou, une fine crêpe de sarrasin, avec du fromage blanc. Ce fut son déjeuner – il disait marendou – du jour, sans viande ni vin, comme d’habitude. Il attendrait ainsi la soupe du soir, accompagnée de quelques châtaignes blanchies.
Il prit le bébé tout saucissonné dans ses langes, le plaça dans sa veste à carnier la plus neuve, et partit vers l’église pour déclarer la naissance auprès du curé Bardy qui, depuis les quelque dix ans qu’il assurait le service du culte, ne l’avait vu qu’à l’occasion d’enterrements, et quasi jamais pour les mariages. Il se fit accompagner de Lionou, son plus proche voisin, et de sa femme. Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver face à un curé qu’il ne connaissait pas.
Je veux voir le curé, dit Toinou.
Le curé, c’est moi. Je remplace le curé Bardy qui est mort hier.
Excusez-moi, je ne savais pas. C’est bien malheureux pour lui. J’ai ici mon petit qui est né ce matin. Faut le baptiser !
Ce qui fut fait.
« L’an mil sept cent soixante neuf et le sizième jour du mois de may, a été baptisé un garçon né à Valette de cette paroisse de Pageas, fils d’Antoine Garnet, dit Toinou Chebulis, et de Marie Lamige, dite Mariette, sa femme. On lui a donné le prénom d’Étienne. Le parrain a été Léonard Rivet et la marraine Valérie Savy, qui n’ont sceus signer de ce requis par moi, Marboutin, curé. »
La nuit fut courte, en partie occupée par les soins à donner à l’enfant. À l’aube, Toinou quitta sa couche, mit son bol de soupe devant les quelques braises encore vives, et soigna les animaux de trait. Revenu à la maison, il se fit un frottis d’ail, avala sa soupe tiède… et se mit au lit, Mariette se tirant de la paillasse profonde avec peine, pour reprendre ses occupations ménagères. Elle plaça dans un berceau, près du lit, le petit Étienne, au cou duquel elle attacha un petit sachet de sept grains de sel destinés à le préserver de la « mauvaise vue », toujours possible, de quelque visiteur.
Ces visiteurs – des visiteuses surtout – ne tardèrent pas à se présenter, la nouvelle de la naissance, avec ses difficultés, s’étant rapidement répandue bien au-delà du village et dans la parentèle. Toinou, de son lit, recevait compliments et encouragements autant que la Mariette. Peu de commères s’étonnaient de le trouver couché quand la Mariette devait les accueillir et leur préparer quelque boisson douce, à base de fruits du verger. C’est que la coutume, bien qu’en régression, subsistait encore en quelques pays limousins, bas-limousins surtout. C’était la couvade, qu’on avait toujours respectée dans l’ascendance de Toinou ; elle devait témoigner, aux yeux de l’entourage et de la communauté, de la réelle paternité du mari. D’ailleurs, à ceux ou celles qui s’en étonnaient, Toinou répondait :
— Chez nous, ça s’est toujours fait !
Aussi, comme pour les gestes du quotidien, l’observation du temps ou les pratiques de protection contre les sorts, il respectait la tradition. Et même, bien qu’il ne fût ni pratiquant ni croyant au sens de la foi religieuse, il se signait pour tenter de conjurer les malheurs et quand il pénétrait dans les bâtiments des voisins.
Il était reconnaissant à sa femme de lui avoir donné un garçon qui, dès sept ou huit ans, pourrait garder ou « soigner » les vaches, puis les conduire au moment des labours et, très vite même, tenir les mancherons de la charrue-araire, la rabale, qui fouillait si peu les champs en friche qu’on devait la passer, en long et en large, trois ou quatre fois. Mais ce soir, tous ses esprits étaient ailleurs : la visite du maître était annoncée pour la matinée ! Car Toinou était, comme ses anciens, aussi loin qu’il sache, attaché à la terre des autres, seigneurs, bourgeois possédants, ecclésiastiques ou laïcs. Pour l’heure, son premier maître était un descendant des Bourbons, Bourbon-Busset ou Bourbon-Châlus, héritier du château fortifié sous lequel avait été tué le roi Richard, dit Cœur-de-Lion. Bien qu’il ne sache de l’histoire de France que quelques légendes transmises au cours des veillées, il éprouvait un certain respect pour ce descendant des bouteurs d’Anglais qui prétendaient régenter sa province. C’était comme s’il avait du sang d’archer dans ses veines saillantes. Travailler pour un Bourbon lui donnait comme une prééminence sur les autres paysans, métayers comme lui. Son maître lui en imposait d’autant plus qu’il ne le voyait pas, ou si rarement. La seule fois où il l’avait aperçu, c’était l’année où il avait pris la métairie, à la mort de son père. Il redoutait tant qu’on le récuse qu’il avait tout labouré, ébranché et taillé, balayé et fauché, et même réparé les toits de chaume de la maison et de la grange… Il ne manquerait plus que s’annonce, ce même jour, son second maître, dont il était simple fermier pour deux sétérées de terre à seigle, le seigneur de Coustin du Mas-Nadaud, lui-même vassal du comte.
Cette matinée-là fut pour Toinou aussi longue qu’un jour sans pain. Jamais il n’avait tant redouté l’issue d’une visite. La vue de son champ ravagé par les sangliers ou de ses blés fauchés par la grêle ne l’aurait pas plus perturbé.
Au bruit d’une carriole cahotant dans les nids-de-poule et des pas réguliers de cheval, il enferma bêtes et gens et se tint prêt à soulever son vieux chapeau de feutre terni par les pluies et les soleils et à esquisser une demi-révérence qui le tenait encore le dos rond quand le maître, accompagné de son régisseur, mit pied à terre avec précaution et lui demanda, sans autre préambule, de se redresser. Toinou ne savait ni que dire, ni que faire de son chapeau, qu’il accrocha au premier piquet venu, en faisant, du coup, un épouvantail.
— Alors, annonça le maître à la riche culotte et aux cheveux poudrés, tu voudrais conserver ma métairie ? Ton père, me dit-on, ne lui avait pas fait rapporter gros. Que comptes-tu faire pour mériter ma confiance ?
Désarçonné par ces paroles peu engageantes, touché au tréfonds de son ventre par l’injuste critique portée contre son père, Toinou, surpris par la question, bafouilla, à tout hasard, des excuses :
— Excusez-moi, notre monsieur, mon père faisait tout ce qu’il pouvait, mais le temps des années passées nous a donné bien de l’ennui et la récolte a été mise en piteux état.
— Le temps a bon dos, Toinou. Monsieur de Bourbon veut du rapport, c’est tout ! Que comptes-tu faire ? avança le régisseur.
— Monsieur le régisseur, je ne crains pas le travail, vous le savez bien. J’ai réparé la toiture de chaume et je vais défricher la lande et semer du blé noir.
Après un court conciliabule entre les deux compères, le maître rendit son jugement :
— Ça va, Toinou, tu resteras sur mes terres aussi longtemps que tu tiendras parole ; entretiens les bâtiments, c’est ton intérêt comme le mien ; fais de la rave, du seigle et du blé noir, soigne les prés pour que mes bestiaux aient un meilleur rapport. Je t’autorise à tenir cinq brebis que tu feras paître hors des prairies ; tu me donneras un agneau tous les ans. On verra dans trois ans si tu mérites mieux.
Et la carriole s’éloigna sans autre discours ni salut. Toinou resta figé, aussi décontenancé par la bonne nouvelle que par la crainte qui l’avait saisi à l’arrivée des moussurs. Il lui fallut quelques minutes pour se reprendre et faire à Mariette, qui avait quitté son poste d’observation derrière sa fenêtre pour venir le rejoindre, un bref compte-rendu de la visite, et surtout de son issue favorable. On allait travailler de meilleur goût.
— Femme, apporte-moi une petite eau-de-vie.
La goutte, qu’on appelait nhole, était déjà un véritable viatique pour le paysan. Non qu’il en abusât, mais la rareté et le degré alcoolique en faisaient une consommation quasi rituelle, ou un coup de fouet apprécié aux grands froids et aux périodes de misère économique et physique. Au Nouvel An, lors des visites entre voisins, la nhole scellait la convivialité et la sociabilité communautaires. Ses vertus thérapeutiques étaient vantées pour les langueurs, les douleurs, les affections respiratoires ; ses qualités digestives étaient reconnues. Les animaux même pouvaient en être réanimés, et le pis des vaches protégé de diverses atteintes cutanées. Enfin, la petite nhole marquait symboliquement le passage à l’adolescence ; l’initiation et la consécration se faisaient à l’occasion des visites du premier janvier ou des mariages. C’était un spectacle, que de voir le gamin tousser, cracher, pleurer.
Sa goutte avalée, Toinou alla, déplacement et attitude rares, observer son fils au berceau, esquissa un sourire, rare aussi en famille, et, à l’adresse de Mariette, laissa s’exprimer, chose encore plus rare, son sentiment du moment :
— Il est beau, le petit, il semble bien à son père ! Mais il tient un peu de sa mère aussi ! Il faut bien le nourrir pour qu’il grandisse vite, pour nous aider sur le bien. Travailler les terres de monsieur le comte n’est pas donné à tout le monde. Nous devons nous faire honneur, et à lui aussi. C’est un grand bourgeois de race qui ne méprise pas, lui, le paysan. S’il est content de nous, il nous tirera de ce benachou.
Avant de sortir, il jeta un coup d’œil circulaire sur l’unique pièce du logis qui allait avec ce benachou, une toute petite propriété et exprima cet espoir :
— Peut-être, un jour, nous pourrons quitter ce trou de maison.
* * *
C’est que son « chez lui », qui appartenait à un autre, manquait même d’un confort minimum. Imaginez une petite construction aux murs de moellons assez épais où se découpaient une porte au linteau surbaissé, un oculus pour éclairer l’évier, et une seule fenêtre de petites dimensions pourvue d’une sorte de papier huilé translucide. Le tout coiffé d’un épais bonnet de paille de seigle en débords sur les pignons, et au faîtage recouvert, pour assurer l’étanchéité, de mottes de gazon ; naturellement, pas de girouette, réservée à la maison du seigneur, mais quelques pieds de joubarbe dont on ne remarquait guère l’élégante hampe jaune de l’été, mais à laquelle on demandait une protection contre l’orage. La chaumière se distinguait de la plupart des habitations du village, et même du pays, recouvertes de tuile canal – « en petits sillons où la rabale n’est pourtant jamais passée », selon une devinette proposée aux enfants. La chaumière renforçait l’idée de pauvreté, évoquait l’état de serf doublement attaché à son maître et à sa terre. C’était effectivement, comme on disait dédaigneusement, un trou de maison. Le tout donnait sur un petit airage généralement boueux et parsemé des bouses de vaches du voisinage, cet airage étant collectif, une charrière utilisée pour la circulation des hommes, des animaux et des charrettes. Bien que de petite taille, les habitants devaient quelquefois baisser la tête pour passer le seuil fait d’une grosse pierre plate, pénétrer dans la salle commune par deux marches de pierre en contrebas, et accéder ainsi à un sol de terre irrégulièrement tassée par les pas des occupants, voire les piétinements de quelques cochons ou gallinacés. Ces états architecturaux assuraient un espace familial minimum et une température aux faibles amplitudes. Encore la maison de Toinou était-elle pourvue d’une cheminée, quand beaucoup d’autres ne possédaient qu’un foyer décentré autour duquel on pouvait se regrouper, dans une atmosphère difficilement respirable – mais on s’y faisait dès l’enfance – la fumée ne s’échappant que lentement par le toit ou la porte, souvent ouverte. Une porte sans serrure, avec simple loquet, libre d’accès tout le jour, condamnée la nuit de l’intérieur par une barre de bois coulissant dans deux trous aménagés dans l’embrasure.
Intégrée à l’habitation, l’étable n’était séparée que par une cloison en torchis, laissant passer, avec des odeurs devenues familières, une chaleur bienvenue au cours des hivers souvent longs et rudes. Cette séparation était pourvue d’une porte de communication facilitant soins et surveillance, en particulier au moment des vêlages. Aux yeux des voisins de la paroisse, la petite maison de ces métayers passait cependant pour confortable et commode, car bien d’autres ne disposaient que d’une seule entrée, pour les animaux et pour les gens ! Le fenil, au-dessus de l’étable et de la pièce unique, participait du confort protecteur des habitants. Certains paysans ou artisans ne possédaient – ou n’habitaient – qu’une partie de maison, voire de grange. D’autres vivaient en permanence – c’était le cas des domestiques – dans un coin d’étable, avec les animaux dont ils étaient séparés, dans le meilleur des cas, par quelques toiles ou oripeaux. Les mieux lotis de ces misérables avaient une place réservée dans la chambre du four, quand il y en avait un, car le four banal était la règle.
L’intérieur de la pièce à vivre était fort modeste pour une famille de quatre adultes, Toinou hébergeant ses vieux grands-parents, et un enfant. Et peut-être plus tard plusieurs autres, suivant l’exemple des couples de cette époque qui nourrissaient tant bien que mal cinq ou six familles, et quelquefois plus.
Le cœur social et convivial de cette salle basse et sombre était la table massive et ses bancs ; à part les veillées d’hiver, c’était le lieu de rencontre et de quasi-communion de toute la maisonnée. Celle de Toinou était fort antique, héritée de ses ascendants : huit « assiettes » y avaient été creusées, aujourd’hui culottées par l’usage ; en son centre, un « plat » plus vaste et plus profond recevait les soupes, les raves ou les châtaignes blanchies. Chacun y puisait, après le père, sa pitance souvent bien maigre. Jamais ou presque de viande de boucherie – il n’y avait d’ailleurs qu’un boucher pour plusieurs paroisses – réservée quasiment à marquer les fêtes de Carnaval ; mais le dimanche, après la messe, du salé tiré du saloir taillé dans le rocher de la cave ou dans un énorme tronc d’arbre creusé à la tarière. Avec la soupe au lard, la bréjaude, de temps en temps, le fonds alimentaire était fait ici de bouillies de seigle – ailleurs de mil – de galetous, de raves, de châtaignes et de fromage ; jamais ou presque de vin à la maison, mais une piquette de cidre largement diluée.
Le foyer constituait, l’hiver surtout, le second pôle convivial ; non seulement il réchauffait, mais il éclairait aussi, projetant sur les murs des ombres qui peuplaient et animaient l’espace et contribuaient à créer, pour les enfants, une atmosphère de mystère et de légendes.
Autour du feu, les hommes préparaient des paniers tressés de lamelles de châtaignier, « l’arbre à pain » du Limousin, réparaient les outils, épluchaient des châtaignes ramassées, pour les plus pauvres, sur les chemins. Les femmes tricotaient ou pétassaient, elles ravaudaient ; l’ancêtre, sur l’archabanc, le coffre à sel, somnolait ou racontait les malheurs du temps passé, guerres, famines et épidémies qui l’avaient, grâce à Dieu et à quelque fétiche, épargné. Il avait aussi en réserve un volume de légendes et de contes que chacun avait entendus dix fois, mais qui, à chaque fois, s’enrichissaient de commentaires, de précisions, voire d’actualisations. Ainsi, depuis des générations, se constituait une longue fresque d’oralité tour à tour tragique et merveilleuse, où diable, lutins, sorciers, fées et bon Dieu rejouaient la vie, les craintes et les espoirs des pauvres sous tutelle seigneuriale ou ecclésiastique.
L’évier, lo bochio, était l’espace quasi féminin de la maison, plus encore que le foyer. La femme y plaçait le seau d’eau en bois qu’elle avait rapporté de la source ou du puits, lavait les légumes qu’elle y préparait aussi ; faisant même quelques petits nettoyages, réservant les draps pour les deux grandes lessives de l’année, préparées au cuvier de terre et rincées, toutes les lavandières réunies, à la mare qu’on nommait lu ris ou lo servo, les draps, chemises ou torchons étendus à même le pré ou répartis sur la haie d’épines. Plus encore que l’évier, le lavoir était alors un espace réservé, interdit, ou presque, aux hommes, qui ne s’y aventuraient pas, même par nécessité, accueillis qu’ils auraient été par des quolibets et même de verts propos qui n’auraient jamais été proférés au village et en famille.
Toinou, comme tous les maîtres de maison, ne fréquentait l’évier que pour de parcimonieuses ablutions et surtout, pour boire à la cassotte une eau toujours fraîche au goût de granit un peu limoneux.
Chez Toinou et Mariette, il n’y avait ni horloge, ni armoire, ni vaisselier, qui meublaient les intérieurs des gros métayers et propriétaires. Même pas de vrais placards avec des portes. Mais, seul luxe indispensable, un pétrin, la maie ; encore ne constituait-elle pas un vrai meuble qu’un menuisier aurait confectionné en planches de merisier, mais un grand bac creusé à l’herminette et à la tarière dans un tronc d’arbre, et auquel on avait mis quatre pattes de bouleau. Sous la planche à pain fixée aux poutres au-dessus de la table et où trônaient les tourtes noires cuites au four à bois une seule fois par mois, on avait attaché le grand couteau, celui qu’on n’utilisait que pour sacrifier le cochon, et une plane de feuillardier. Aux poutres noircies étaient accrochés, le panier à claire-voie pour les fromages qui séchaient sur un lit de paille, quelques bouquets d’herbes, dont celui de la Saint-Jean passée – qu’on ne devait pas brûler dans l’année –, une cordelée de coquilles d’œufs et la vessie du cochon remplie de saindoux. Autre concession à ce décor rustique : la lampe à huile suspendue au manteau de la cheminée, chez les Chebulis, depuis bien des générations.
Il ne restait guère de place que pour deux lits, celui des vieux, près de la cheminée, en gardiens et premiers bénéficiaires du foyer, et celui du Toinou et de la Mariette, coincé sous l’échelle par laquelle on accédait à un petit grenier, réserve de grain, de paille… et de souris. Près de celui-ci, le berceau que le père avait confectionné, assez grossièrement, en vieilles planches de chêne, pourtant destinées à refaire le mauvais plancher de la charrette. Ces lits étaient réduits à un cadre fixé assez haut pour pouvoir utiliser le dessous, entre quatre poteaux cloués aux poutres. Le fond en planches était recouvert d’une paillasse de toile de chanvre remplie d’un mélange de feuilles de châtaignier et de paille de seigle, où l’on s’enfonçait pendant le sommeil au point de n’en sortir, au matin, qu’avec effort, empêtré qu’on était dans quelque mauvaise couette de plumes sur laquelle on avait jeté, le soir, veste, culotte et caraco. Devant les lits, une marche – un coffre pour les anciens – indispensable pour accéder à la couche si haut perchée.
* * *
Bien ficelé dans son berceau, le petit ne nécessitait pas d’autres attentions qu’au moment de ses pleurs pour la tétée, avec des soins hygiéniques rapides deux fois par jour. Quand il pleurait au cours de la nuit, la mère manœuvrait le berceau à l’aide d’une corde jusqu’à ce que, sous l’effet du balancement, il se rendorme. Il fallait bien qu’il manifeste une longue colère, pour que Mariette consente à lui donner le sein. Un sein devenu, après l’accouchement, si douloureux que, malgré les ressources de la pharmacopée, collier de persil et autres sachets d’herbes séchées, il fallut faire appel à un téteur connu pour son art de la succion et sa patiente douceur, un petit métier que beaucoup, parmi les hommes du pays, lui enviaient. Encore aurait-il fallu qu’ils soient de bonne vue, de bonne main, de bon service, pas trop jeunes et pas trop vieux, et surtout, appelés à la fonction par la reconnaissance collective tacite de leurs qualités !
Dès que, les visites terminées et la reconnaissance de sa paternité ainsi acquise, Toinou eût quitté son lit de procréateur attesté, Mariette se prépara à faire sanctifier son impureté par des relevailles que le curé se fit plaisir de lui accorder, moyennant l’obole sans laquelle prières et bénédictions auraient manqué d’efficacité. Peu de jeunes mères oubliaient de respecter cette coutume ; celles qui, cependant, mal remises de leurs couches, attendaient plus de cinq ou six jours, se trouvaient en grand danger spirituel et physique, ainsi que leur enfant, et soumises à l’opprobre de la société locale, que le clergé tenait en forte sujétion.
Vers ses deux ans, alors qu’il courait derrière les longs jupons de sa mère, Étienne fut pris de sortes de convulsions, le catari, qui le tétanisaient et le laissaient quelquefois comme mort. Ses parents, affolés, avaient tenté de contrecarrer ces atteintes de plus en plus fréquentes par l’utilisation de drogues, de procédés magiques, comme placer l’enfant sur une roue de charrette, ou de prières, mais rien n’y faisait. On décida donc de se confier aux bons saints des fontaines. Mais lesquels ? On consulta une recommandeuse, médiatrice reconnue entre la terre et le ciel, le bien et le mal, les saints, Dieu peut-être, et les hommes. Cette femme reçut la mère, l’interrogea sur le mal et ses manifestations, sur les moyens déjà mis en œuvre, et conclut :
— C’est probablement le mal de saint Jean ; il faut savoir d’où ça provient. Attendez-moi là, dit-elle en lui montrant les bancs de la table, et elle sortit.
Elle ne tarda pas à revenir, une longue baguette de noisetier dans une main, un bol d’eau bénite, ou consacrée peut-être seulement par elle-même, dans l’autre, et s’installa devant le foyer, le bol posé devant elle, la baguette mise à la flamme. Tout en surveillant le foyer, elle faisait force signes de croix en marmonnant sans doute des prières connues d’elle seule et transmises de mère en fille depuis des générations ; à moins qu’elle n’ait été initiée à ces pratiques par quelque voisine privée de descendance souhaitant transmettre son secret à plus jeune, croyante sinon dévote. Dès que la baguette était en partie carbonisée, la recommandeuse la retirait des flammes, brisait un charbon, puis un autre au-dessus du bol, et à chaque fois, elle annonçait le nom d’une fontaine. Elle recommença jusqu’à ce que sa liste de saints eût été épuisée. De petits charbons flottaient à la surface, deux reposaient en croix au fond du bol : ceux-là avaient répondu positivement à leur nom. Ils désignaient donc les deux fontaines Saint-Jean auxquelles on devait faire dévotion.
Mariette savait qu’elle avait le choix entre faire elle-même la dévotion ou la confier à la recommandeuse, qu’elle devrait dédommager, le déplacement à ces fontaines représentant peut-être quatre à cinq lieues à parcourir dans la journée. Mais pouvait-elle prendre dans ses maigres économies plusieurs sols, peut-être une livre, sans privations et sans les reproches de son Toinou ? Elle laissa à la femme une pièce fort modeste, remercia plusieurs fois et partit, courbée sous sa cape de grosse laine grise. Sa décision fut rapidement prise : elle accomplirait elle-même le long parcours et ferait ses dévotions, l’une à Saint-Bazile, l’autre à Saint-Priest, pour « mettre de part » – ou, comme on disait vers Aixe, « faire son pèlerinage » –, demander aux saints leur intercession. Car il n’y avait pour elle pas de doute, c’étaient de mauvais saints ou, pire, quelque « sorcier », qui leur voulaient du mal et frappaient lâchement le plus vulnérable. Mais pourquoi grand Dieu, leur infliger une telle punition ? Et qu’avaient-ils fait pour la mériter ? Inutile de poursuivre ces réflexions et de rechercher l’origine du mal, on ne pouvait que subir. Si Dieu n’avait pas contrarié les saints, il avait ses raisons et vu ou su quelque péché qu’ils auraient commis sans en avoir conscience. Mariette, comme les hommes et les femmes de son temps, n’était pas en mesure d’analyser ces situations. En pleurs, elle renonça à trouver l’origine de son accablement qu’était la grave maladie de son enfant. Confiante par croyance en une bénéfique intercession, elle redoutait cependant une issue fatale, comme cela était si souvent arrivé dans le pays.
Elle rendit compte à Toinou de sa consultation, des résultats du tirage des saints et de sa décision de partir dès le lendemain. Il exprima des réserves :
— Les saints, les saints ! Peut-on leur faire confiance puisqu’ils font ou le bien ou le mal ? Tu vas leur laisser une pièce, pardi. C’est comme si tu la donnais à l’apothicaire ! Elle serait mieux utilisée pour payer les dettes ! Et qui va s’occuper du petit ?
Mariette n’était point insensible aux remarques critiques de son homme, mais elle tenait à faire la dévotion par conviction religieuse et aussi par acquit de conscience. On en avait vu des guérisons, pourquoi pas chez eux ? Quant à Étienne, elle le confierait à la grand-mère ; il serait sous bonne garde.
Elle ne dormit guère de la nuit, tournant et retournant dans sa tête cette affaire qui l’écartelait entre son espoir et les doutes de son mari. Elle partit au petit jour, la cape sur le dos, le capuchon froncé protégeant son visage buriné et soucieux, dans la poche un quignon de pain aillé, deux fioles et quelques sols noués dans son mouchoir. La matinée fut brumeuse et froide. Ses sabots ferrés ne rompaient guère le silence sur les chemins détrempés. De grosses gouttes tombaient des arbres qui faisaient au-dessus d’elle comme une voûte cuivrée et assombrissaient encore plus son parcours. À chaque croix de carrefour, elle marquait un arrêt pour une prière à saint Martial, patron, pour elle, de tous les saints du Limousin, intercesseur privilégié et familier. Elle allait d’un bon pas au long de bois ou de champs inconnus d’elle, selon les seuls conseils du forgeron du village qui s’approvisionnait de fers en barre de ces côtés, sur les bords de la Tardoire ou du Bandiat. Quelques rares directions, sur des panneaux de planches noircis par les pluies, ne pouvaient la guider, car elle n’avait jamais appris une seule lettre. Mais, comme par instinct, elle faisait toujours le meilleur choix aux croisements.
Vers onze heures au soleil elle était en vue de Saint-Bazile, non sans avoir cependant demandé son chemin une ou deux fois. Elle arriva par le petit pont de la Besse, sur la Tardoire, et remarqua la roue à aubes du moulin qui laissait retomber de multiples perles argentées. Remontant le versant par des chemins pleins de fondrières, elle aperçut le clocher de l’église et hâta le pas. Le monument l’étonna par sa simplicité, avec sa nef unique à trois travées. S’étant signée à l’entrée, elle en fit rapidement le tour, génuflexion devant l’autel oblige, et s’étonna d’y trouver de nombreuses statuettes, parmi lesquelles celle de saint Jean-Baptiste, l’agneau à ses pieds. Elle s’agenouilla à même les dalles et lui adressa, en son patois, une fervente prière ; elle le savait apôtre de Jésus et donc bien placé pour attirer sur Étienne la miséricorde divine. Elle se releva pour adresser tout aussitôt une autre prière à lo Dauno, la Dame, représentée allaitant l’Enfant.
— Ma bonne Dame, vous qui avez un si bel enfant et qui l’aimez tant, prenez le mien en pitié et guérissez-le !
Elle aurait voulu faire brûler un cierge pour la bonne Vierge, mais elle ne pouvait dépenser ici l’une de ses pièces ; et c’eût été commettre un vol que de ne pas glisser un sol dans le tronc. Elle y renonça. La Dame l’excuserait sûrement.
À la sortie de l’église, elle demanda le chemin de la fontaine Saint-Jean au forgeron de la place, qui ne connaissait que celles de Sen Bazeri (saint Bazile) tout à côté de chez lui, sur la petite place, et du Pont-du-Loup, vers Cussac. Il l’adressa au merilher, le sacristain, qui la conduisit jusqu’à la sortie du bourg, lui montra la direction de la fontaine des Bayes, accessible par pâturages et sentiers, et lui enseigna le parcours à effectuer.
C’était un trou d’eau claire au fond duquel reposaient des pièces de monnaie ; tout autour, les pèlerins avaient dessiné le parcours dévotieux qui s’évadait vers des ruines proches. Mariette fit trois fois le tour des murs de ce qui était une ancienne abbaye, effleurant les pierres, récitant des prières soulignées par des signes de croix. Elle suivit le sentier et fit aussi trois fois le tour de la fontaine, tête basse libérée du capuchon, mais couverte d’un petit châle noir. Elle s’arrêta, fit une dernière prière, jeta l’une de ses pièces, remplit d’eau l’une des fioles, donna un dernier coup d’œil circulaire, et rejoignit le village où elle se fit indiquer le chemin de Saint-Priest qu’on lui assura long et malaisé.
Il lui fallait revenir en partie sur ses pas et s’avancer vers Aixe, par les châtaigneraies. Le temps s’était éclairci, les chemins étaient meilleurs, mais les sabots devenaient lourds. Elle ne parvint à Saint-Priest qu’à cinq heures du soir, harassée, mais heureuse de pouvoir accomplir une seconde dévotion qui renforcerait, sans aucun doute, l’efficacité des pratiques. Au bourg, elle alla à l’église, fit ses prières et dut accomplir encore une demi-lieue pour découvrir, à l’orée de la forêt, signalée par la croix chargée d’habits d’enfants, la fontaine Saint-Jean, où elle procéda comme à Saint-Bazile, puis elle revint à l’église, prier devant l’autel.
Le retour fut bien un autre chemin de croix pour Mariette, qui supportait pourtant les peurs et les douleurs dans la certitude de souffrir, sans vouloir établir de comparaison, à la manière du Christ. Et elle ne cessait de prier pour la guérison de son fils.
Elle suivait le grand chemin des diligences que l’intendant voulait modifier et améliorer ; et il en avait bien besoin, tout constellé de nids-de-poule, certains encore à demi remplis d’eau sale, et qu’elle ne pouvait pas toujours éviter, la nuit venue. D’autres dangers pouvaient la guetter, autrement plus angoissants que le risque de se tordre le pied dans un trou du chemin. Car la nuit l’avait saisie alors qu’elle était loin de la maison. La lune n’était pas encore levée et Mariette allait difficilement, titubant un peu, guidée par la seule ombre du fossé. Soudain, elle entendit un galop de chevaux et la voix du postillon qui les exhortait à plus de vigueur.
Instinctivement, elle se coucha sur le bas-côté, retenant son souffle ; on ne sait pas quelle pourrait être l’attitude de voyageurs de nuit. Au moment où elle se remettait en route, des cris perçants se firent entendre au-dessus de sa tête.
— Mon Dieu, s’écria-t-elle, la chasse-galière !
Elle fit le signe de croix, traça au sol, du sabot, un cercle symbolique et se plaça au centre, à défaut de se trouver à quelque carrefour. Car Mariette n’ignorait pas ce qu’était cette chasse-galière : une ribambelle d’âmes d’enfants morts sans avoir été baptisés poursuivie par les démons jusqu’au jour où, après avoir parcouru des lieues et des lieues, elle trouverait refuge sur une croix. C’était un mauvais signe… Elle aperçut au loin une faible lueur vacillante et, tout aussitôt, devina les maisons d’un village. Le réconfort qu’elle éprouva à se sentir proche des hommes fut tempéré par la vue de ce falot qu’elle identifia à une lanterne des morts veillant sur un cimetière. Encore un signe ? Elle replongea tout aussitôt dans la nuit noire, tressaillant au moindre bruit. Quelque bête – un loup peut-être – la suivrait-elle, attendant sa défaillance et sa chute pour bondir et se repaître ? Aussi, de loin en loin, marquait-elle un arrêt pour, sabots en mains heurtés l’un contre l’autre, éloigner les indésirables.
Rien ne lui permettait de dire combien de temps il lui faudrait encore pour atteindre les châtaigneraies du Temple qu’elle avait grande hâte de reconnaître. Que devaient imaginer Toinou et les vieux ? Sans doute la croyaient-ils perdue, détroussée au détour d’une lande, enlisée dans quelque sagne. Et Étienne, comment allait-il ? Avait-il eu l’une de ces crises qui le laissaient comme mort ? Et si les saints avaient déjà accompli un miracle ?
Si sa longue et douloureuse pérégrination n’avait pas été vaine, quel bonheur serait le sien ! Mais la chance était rarement du côté des pauvres paysans.
Sa chance à elle fut, à cet instant, que le ciel se dégageât et que la lune, toute ronde, éclairât le chemin et chassât les mauvais esprits. Cela lui redonna courage. Elle en avait bien besoin ! Elle découvrit alors le chemin de saint Jacques, ce long semis d’étoiles qui les guidait naguère, avec Toinou, quand ils rentraient trop tard du champ ou d’une veillée au village voisin. Il lui sembla qu’elle n’avait qu’à se laisser conduire par ce qu’on nommait chez elle le ciel du paradis. Elle alla d’un pas plus sûr, devinant proche sa coumado, la chaumière, et sa famille. Pourtant, après encore un long cheminement, indifférente à l’heure très tardive qu’elle ne pouvait évaluer à la lune comme on le faisait au soleil, elle sentait ses jambes se dérober, comme rétives à obéir à son entêtement, et l’angoisse gagner en intensité. Et c’est au moment où elle crut défaillir, qu’elle pensa reconnaître les murailles de l’ancienne commanderie templière. Elle traversa la route pour les toucher, s’assurer qu’elle n’avait pas la berlue. C’était bien les vieux murs en partie couverts de lierre des vastes domaines nouveaux des Hospitaliers ! Elle était donc déjà chez elle, dans son pays. Dans quelques instants, elle passerait au moulin du Temple sur la Petite Gorre, la rivière qui prenait sa source près de son village ; elle y tremperait la main et la porterait à son visage, pour atténuer les marques de souffrance. Encore quelques efforts et elle prendrait à gauche, juste avant la Grande Gorre, qui coulait au pied du château du Mas-Nadaud où elle avait été chambrière et dont le seigneur était toujours son maître pour quelques terres. Elle traverserait les taillis de châtaignolles où, peut-être, quelque feuillardier, sous sa cabane de copeaux, préparait encore des cercles de barrique pour compléter le pauvre gain de la journée. Elle devrait affronter la longue côte de Gâte-Soleil, mais elle le ferait avec courage, en un dernier sursaut. Déjà, il lui semblait humer comme une âcre odeur de fumée, celle de son cantou devant lequel, pour tromper l’inquiétude, Toinou et ses vieux épluchaient probablement les châtaignes qu’elle blanchirait dès le matin et ferait cuire dans le toupi de fonte.
Mais elle était si faible qu’elle ne se sentait pas prête à gravir des sommets. Alors, passée la Grande Veyssière, elle prit à droite le vieux chemin de Châlus au Puy, qu’elle connaissait bien. À la Petite Veyssière, elle le quitta pour prendre à gauche celui, empierré, du Mas-Aubert, longeant les essarts des Coupes où Toinou avait, tout l’hiver dernier, fait lataire, ouvrier préparant des lattes de châtaignier pour des cercles qu’on emmenait, disait-on, vers Angoulême, autant dire aux cinq cents diables, et destinés à amortir le roulage des fûts de poudre… Et dire que dans cet endroit perdu, il devait, quand la neige était épaisse et recouvrait le seul chemin charretier, passer la nuit dans sa cabane, travailler jusqu’à la minuit à la lueur d’une chandelle. Même qu’il avait souvent « senti » le loup tourner autour de son abri de copeaux. Une fois, on n’avait même pas pu lui apporter une soupe, un peu de pain dur, du lard et des oignons, tant la marche était impossible. Heureusement, il avait pu prendre au collet un lièvre dont il avait repéré la trace – il avait aussi vu celles du renard et du loup ! Dépouillé et rôti au feu de copeaux allumé sous la cabane, au foyer aménagé dans une vieille souche, il avait fait trois jours, sans jus et sans sel, sans oignons, comme le lui préparait Mariette, dans la braisière de fonte.
Tout à ses pensées, elle était arrivée au Mas-Aubert. Elle décida de trancher, de couper à travers bois et champs, et emprunta le rustique chemin des Jarondies. Au moins passerait-elle, à mi-chemin, près de la pauvre chaumière de ce dérangé de la tête, et même peut-être un peu fou, de Birouneus. Un peu fou, certes, mais pas méchant, bien qu’on s’en méfiât, comme de tous les solitaires. Mariette, à une demi-lieue de sa maison, était taraudée par une unique pensée : comment allait-elle retrouver son Étienne ? Comment avait-il supporté son absence ? Ses dévotions allaient-elles être efficaces ? Elle n’eut pas le temps de se donner des réponses. Là, devant elle, coupant son chemin, une béro, un cercueil entrouvert éclairé de deux chandelles, fit qu’elle se figea ; un cadavre, ou son fantôme, sans doute prêt à sortir, allait la prendre, la presser entre ses membres durs et glacés ou, peut-être, la jeter à sa place pour le libérer de la mort et le rendre au monde des vivants ! Mariette était comme pétrifiée, redoutant l’apparition. Elle dut s’appuyer à un tronc de châtaignier pour éviter de s’évanouir. Se reprenant soudain, dans un de ces retournements dont étaient capables les paysannes de ce temps, elle invoqua – on ne sait pas toujours à qui se fier et chacun a son pouvoir – Dieu et saint Pierre, le Cifer et ses démons, fit force signes de croix, cracha au sol, y fit un cercle du bout du sabot et cria :
— Fantôme, fantôme, mets visage à terre et retourne dans ta fosse !
Son grand-père lui avait appris la formule qu’elle n’avait pas oubliée. Bien lui en prit, car le cercueil disparut, ne laissant que deux feux follets qui, à leur tour, disparurent.
Avec méfiance et précaution, elle passa son chemin sans se retourner, l’œil et l’oreille aux aguets, et s’arma d’un bâton qui avait entravé sa marche. Quand elle passa près de la cabane de Birouneus, une voix lui cria, sans qu’elle distinguât la personne – mais ce ne pouvait être que lui, le vieux fou :
— Tu as repoussé le revenant, mais fais attention au loup-garou, femme !
« Que de dangers guettent la nuit le voyageur, se dit-elle. Les vieux le disaient bien ! Ils en savaient plus que nous ; et le petit nobliau du Mas-Aubrun, à moitié ruiné, se croit bien malin avec ses idées de raison contre les bonnes fontaines, les vieux remèdes et les traditions qui, depuis si longtemps, ont sauvé le monde ! »
Elle venait de reconnaître dans cette clarté pourtant inquiétante de la lune rousse, avec son bonhomme condamné à porter un lourd fagot sur son dos, la couture emblavée du petit Jeantou, son voisin immédiat. Ce fut un coup au cœur : elle était donc près de chez elle, près d’Étienne ! Dormait-il ? Avait-il eu une crise ? Comment allaient se passer les jours à venir, et comment allait se comporter Toinou ? À cette heure – mais quelle heure ? Minuit peut-être ! – il s’était sans doute couché, enveloppé dans sa large chemise à pans, coiffé de son bonnet à pompon, ronflant comme un porcelet. Encore quelques enjambées, de plus en plus courtes et pénibles, et elle pousserait la porte de l’unique pièce et s’affalerait sur un des bancs, sans rien dire, par crainte et par retenue. Ce n’est pas elle qui devrait parler la première, mais les vieux et Toinou. Elle répondrait simplement, car si elle était solide et forte loin du village, elle se montrait soumise à la maison.
Elle devinait le hameau endormi, habitations, granges et étables regroupées autour du couderc, la place commune du village. Elle avançait, comme irrésistiblement attirée, sans réfléchir, sans fatigue. Elle traversa le couderc et entra dans la charrière, annoncée par le labri, sorti de sa niche pour lui faire une fête aussi folle que s’il ne l’avait pas vue depuis l’autre saison. Mariette était heureuse de cet accueil. Allait-il être le même à l’intérieur ? Elle poussa la porte sans prévenir et tressaillit en remarquant, près du foyer à peine éteint, l’ombre agitée du vieux, sursautant à sa présence. Il avait attendu, inquiet et curieux de savoir comment s’étaient passées les dévotions. C’est Toinou qui, de son lit, se manifesta sans attendre :
— Eh bien, te voilà enfin ! Que faisais-tu, à minuit, par les chemins ? L’eau des bonnes fontaines t’a peut-être saoulée !
Mariette éclata en sanglots et n’exprima pas sa déception.
— Étienne, comment ça s’est passé ? Où est-il ?
Ce fut le grand-père qui répondit. Il y croyait, lui, aux vertus des plantes, des prières et des bonnes fonts. Étienne avait eu une crise, le matin, vers onze heures ; il avait été agité, mais, tout d’un coup, il s’était senti mieux et s’était remis à jouer avec sa toupie. Le visage de Mariette s’éclaira soudain et elle trouva le courage de répondre à son mari :
— Tu vois, tu ne crois ni au bon Dieu ni aux démons, toi, mais il n’empêche, c’est à cette heure que je faisais mes dévotions à Saint-Bazile, à la font Saint-Jean, pour la tête et le haut mal ! Ça y a fait, sûrement ! Si tu y allais, toi, aux bonnes fontaines, tu traînerais peut-être moins la patte.
Sans plus rien dire elle s’approcha de la couche du petit, fit un signe de croix et, lestement, se coucha, tournant le dos à Toinou, qui n’en revenait pas de la répartie de sa femme d’habitude si soumise. Les bonnes fonts, ça ne l’avait pas arrangée. Il se retourna aussi et se mit à ronfler.
Dans les jours et les semaines qui suivirent, Étienne n’eut que de légères crises, comme si les convulsions allaient disparaître. Mariette ne pouvait assez louer le bienfait de l’eau des fontaines qu’elle lui faisait prendre chaque jour par petites gorgées. Mais que se passerait-il lorsque les fioles seraient vides ? En attendant, elle faisait provision de houx qu’en cachette elle donnait à bénir au curé et dont elle ferait des tisanes, comme le lui avait enseigné la vieille mère Cati qui levait le feu, conjurait les verrues, remettait les articulations et connaissait les « verbes à Dieu », prières populaires, sortes de patenôtres.
« Quand même, se pensait-elle, il y a bien un bon Dieu ou quelque chose plus fort que tout. C’est vrai que le bon Dieu pourrait faire cesser notre misère et celle de tous les paysans, empêcher les chevauchées des soldats et arrêter la peste et la foudre. Mais c’est sans doute qu’il a des raisons, car les hommes, eux, ne sont pas bien raisonnables. Et je connais des femmes qui ne vont à la messe – pas trop souvent – que pour se faire voir ! En tout cas, même si Toinou n’est pas bien dévotieux, il est assez honnête et travailleur pour que le Seigneur et ses saints nous aiment. »
La bonne nouvelle d’une guérison annoncée se répandait aux alentours, dans le village d’abord, et les femmes venaient s’assurer de ce miracle, sachant bien que le catari conduisait généralement à la folie et à la mort. Elles louaient les saints pour leur bienveillance, mais aussi Mariette pour l’épreuve qu’elle s’était imposée et les dangers auxquels elle avait échappé. Elle, sollicitée, n’arrêtait pas de conter son voyage pour « mettre de part » et prenait plaisir à commenter ce qu’elle avait vu de ces contrées si lointaines et si étranges, bien au-delà de l’horizon habituel des paysans. Cette quasi-consécration populaire, le crédit de respectabilité qu’elle recevait, la certitude où elle se trouvait que son Étienne serait sauvé par saint Jean et ses fontaines, lui donnaient de l’assurance et elle eut bientôt une autorité nouvelle parmi les siens. Elle ne manquait aucune occasion de moquer, discrètement cependant, l’incroyance, ou au moins le scepticisme, de Toinou qui, malgré ses répliques, devinait et redoutait la place qu’elle allait prendre dans le ménage. Oh ! Elle ne serait jamais de ces mégères qui « coupent le farci », qui veulent régner sur la maisonnée jusqu’à porter la culotte, une expression née avec le siècle.
C’est que Toinou, tout paysan qu’il fût, n’était pas loin d’admettre, au fond de lui-même, que la Mariette avait peut-être bien raison de se fier aux fontaines et d’y faire ses dévotions. Bien que le tirage des saints par la recommandeuse ne l’ait pas désignée, elle allait assez souvent à la fontaine « des Devoirs », près de Chènevières, placée aussi sous le patronage de saint Jean ; et elle ne manqua pas, jusqu’à sa mort, les dévotions et processions que le curé en charge de la chapelle organisait le dimanche suivant le 24 juin.
Maintenant, Étienne allait sur ses cinq ans, sans qu’il donne quelque signe de maladie nerveuse ni d’insuffisance cérébrale. Mais Mariette le surveillait sans cesse, l’observait, prévenait ses écarts et lui réservait le meilleur de ses plats. Dans l’espace qui lui était consenti, la charrière, il se sentait un peu à l’étroit. Il aurait voulu suivre son père et n’était admis compagnon que de sa mère et de ses grands-parents. Dans sa robe de droguet fort raccommodée, avec ses chaussettes de laine sombre jusqu’aux cuisses, sans culotte, une petite pèlerine en cas de froidure, il en était réduit à inventer des jeux qu’il préférait à ceux que lui enseignait son pépé, qui lui apprenait aussi quelques comptines.
Mais il aimait mieux patauger dans la mare aux eaux vertes, peu profonde, piquée de carex, où venaient se poser les libellules bleues aux ailes diaphanes et les « monsieurs », les papas sans doute, aux ailes vibrantes dans leur fuite ou leur va-et-vient. Il confectionnait aussi des bonshommes – peu de bonnes femmes ! – avec des raves, des carottes et des brindilles. Aux soirs de printemps, il collectionnait les hannetons, qui le chatouillaient au creux de la main ou s’agrippaient à ses cheveux. Dans ses moments de lassitude, il apprenait à tresser quelques joncs, sans parvenir, comme le lui avait montré son pépé, à confectionner un grelot ou un chapeau à large bord.
Quand il prit ses sept ou huit ans, il quitta la robe pour la culotte serrée aux genoux par les bas de tricot préparés par sa mémé, et dans laquelle il rentrait une petite chemise en fil de chanvre découpée et cousue par Mariette ; le tisserand en avait préparé la toile avec les pelotes que la grand-mère avait faites après avoir filé l’étoupe. Il n’avait pas encore droit à la veste ou au veston, qui marquerait son passage à l’adolescence. On lui accorda dès lors d’autant plus de liberté qu’il devait accompagner le père pour les travaux des champs, qu’il s’agisse de labours, de semailles ou de fauchaison. Certes, il n’était pas requis pour effectuer de durs travaux, mais il s’y initiait en prêtant la main ou en observant les gestes des parents.
Bientôt, il devrait labourer, semer, faucher, moissonner et tenir sa place pour, lui aussi, se faire honneur. Le seul langage qu’il connût était le patois, une vraie langue venue de loin, riche en vocabulaire et nuances. C’était à peu près l’unique parler qu’on pratiquait dans les villages, celui de sa culture, expression du geste, de la technique, du sentiment, de la prière, de la vie en somme. Bientôt, à fréquenter, en compagnie de son père, des marchands ou à rencontrer des bourgeois, il se saisirait de quelques mots de français qu’il saurait accommoder à son propre langage, comme le faisait Toinou, maladroitement certes, mais assez pour montrer une ouverture à la culture, fût-elle dominante, de ses maîtres. Seul, aux Vergnes, proche de chez eux, un petit laboureur orgueilleux aimait qu’on le dise sieur ou monsieur. On s’en moquait, bien sûr : « Beau monsieur, celui dont les poules chient dessus ! »
Car chez lui, comme chez les « petits », la volaille entrait dans le logis, sautait sur la table et, de là, sur la planche à pain suspendue aux poutres. N’étaient-ils pas, les uns et les autres, esclaves de la terre, soumis aux corvées, à la taille, à la dîme et à bien d’autres impositions dues au roi, au seigneur, à l’évêque, au couvent ou au monastère, au curé, quelquefois aussi dépourvu que ses ouailles ?
