Le gardien d'Ansembourg - Agnès Dumont - E-Book

Le gardien d'Ansembourg E-Book

Agnès Dumont

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Beschreibung

De retour du Viêtnam, Rémy trouve un emploi au Musée d’Ansembourg de Liège. Mais qui est réellement cet homme qui semble se cacher derrière son uniforme de gardien ? Bercé par son quotidien, il sera soudain rattrapé par son passé. Entre jalousie, vengeance et règlements de compte, Rémy devra redoubler de prudence afin de préserver son secret et ceux qui lui sont chers.

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Seitenzahl: 125

Veröffentlichungsjahr: 2015

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AgnèsDumont

Agnès Dumont vit et enseigne à Liège. Cette ville a servi de toile de fond à ses trois premiers recueils de nouvelles, publiés auxéditions Quadrature.

Dévoreuse de romans policiers, elle apprécie le regard sans concession qu’ils portent sur la société, leur modernité. C’est dans ce genre qu’elle a été une première fois remarquée par la critique, en remportant le grand prix du Concours Polar 1997 de la RTBF avec sa nouvelleUne bonne mère.

En 2011, son recueil intituléJ’ai fait mieux depuisa reçu le prix Georges Garnir de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

©éditions Luc Pire

[éditions Naimette sprl]

Esplanade de l’Europe, 2A bte 2

4020 Liège

www.lucpire.be

Coordination éditoriale :éditions Luc Pire

Graphisme : [nor]production

www.norproduction.eu

Illustration de couverture :

Marc Verpoorten – Ville de Liège

Version imprimée également disponible en librairies

ISBN : 978-2-87542-127-2

Droits de traduction et de reproduction

réservés pour tous pays.

Toute reproduction, même partielle,

de cet ouvrage est strictement interdite.

Romansde gareIKill and read

Agnès

Dumont

Le gardien

d’Ansembourg

Prologue

Portières claquées, le moteur avait rugi. Dans ses écouteurs, la voix du Boss, à fond : « Me and Mary we met in High school when she was just seventeen…1 »

C’est à peine s’il devinait les injonctions des autres qui retiraient leur cagoule, à l’arrière : « Vas-y, mec, fonce, fonce ! »Ils rigolaient, tapotaient leur butin bien calé entre eux sur le siège, saoulés d’adrénaline : yesss, ils les avaient eus !

« À gauche, tourne à gauche ! » Il avait hésité une seconde, pris le virage un rien trop large et heurté quelque chose. Un truc mou qui s’était tout de suite affaissé sous les roues du quatre fois quatre. Bordel ! Il avait freiné sec et jeté un coup d’œil apeuré dans le rétro : une femme ? Une gamine, plutôt. Il avait ouvert sa portière tandis que les autres beuglaient qu’il était dingue, il allait tous les faire coffrer avec ses conneries.

« We’d go down down to the river2 », continuait Springsteen, imperturbable. La petite avait quinze ans, à tout casser. Un tee-shirt où on pouvait lireLove and Hopeet des rollers aux pieds. Le pied droit formait un angle bizarre avec le tibia mais elle ne semblait pas se plaindre. Ses yeux le fixaient dans le crépuscule, étonnés. Un peu de mousse rosâtre avait suinté à la commissure de ses lèvres. Il s’était penché pour entendre ce qu’elle voulait dire et sans doute y serait-il parvenu si Bruce s’était tu, ne fût-ce qu’une seconde. Puis quelqu’un avait ouvert une fenêtre, sur la gauche, tandis qu’il restait à genoux, bras ballants, prisonnier d’un rond de lumière.

En une seconde, Panelli avait tiré dans le réverbère et pris sa place au volant : monte, MONTE ! Comme un automate, il s’était jeté dans la voiture aux vitres teintées alors qu’au loin, un gyrophare bleu apparaissait.

« Is a dream a lie if it doesn’t come true ?3» La cavale commençait.

01

– Où sont les dépliants ? Faut vous remuer un peu, mon vieux !

Rémy avait soupiré. Quand il avait débouléplace Saint-Lambert, vers 8 heures, il affectait pourtant une allure quasi martiale et s’était même offert un café avant de rejoindre le musée. Sans doute à cause du soleil, qui pointait le bout de son nez. Mais l’éclaircie avait été de courte durée. Joseph Piron l’attendait de pied ferme : aurait-il oublié qu’on recevait plusieurs groupes scolaires aujourd’hui ? Il ne comptait pas qu’on fasse tout le boulot à sa place, des fois ? Un regard acéré, lancé vers ses baskets, avait clos cette mâle discussion, le jeune homme était allé enfiler son uniforme et avait pris sa faction. Il ne lui manquait que la casquette et le berger allemand, lui qui avait passé sa vie à fuir les règlements.

Quand il était gosse, même les contours des dessins à suivre en pointillés lui faisaient horreur. La moindre injonction avait sur son cerveau les effets d’une muleta sur un taureau, toute contrainte était une ligne de coke qui le rendait fébrile, il fallait qu’il fonce, escalade, dépasse et franchisse… Rien, absolument rien ne le prédisposait à enfiler tous les jours ce strict costume gris, avec l’écusson de la ville sur la poche de poitrine, à se tenir immobile des heures durant près d’un tableau ou au pied d’un escalier, alors qu’est-ce qu’il avait fabriqué, bon sang ? Devait-il invoquer le vague souvenir d’un grand-père, garde à Cockerill, qui l’avait autrefois autorisé à porter son képi ? Il revoyait les gestes du vieux quand il l’ôtait pour s’éponger, le sillon blafard creusé sur son front par le galon trop serré : aucune chance qu’une telle réminiscence ait fait frémir, comme une flamme trop vive sous un poêlon de lait, l’imagination du gamin qu’il était.

Sans doute avait-il été distrait au moment du choix crucial ? Il se réveillait de sa jeunesse comme au lendemain d’une cuite, étourdi au pied de cet escalier cérémonieux, dans un hôtel de maître qui datait du XVIIIe siècle, selon la notice de l’Office du tourisme. Depuis, quand il lui arrivait de croiser sa propre silhouette dans un miroir ou le reflet d’une faïence, son air de séminariste égaré le rendait muet de stupeur. Était-ce pour le combattre qu’il s’était laissé pousser la moustache ?

Un observateur attentif aurait pu, bien sûr, déceler quelques failles dans cet accoutrement, les stigmates d’une vie antérieure tenace. Ses baskets noires, par exemple, lui avaient valu pas mal de remontrances de la part de Joseph Piron, son supérieur dans la modeste hiérarchie du musée d’Ansembourg. Ce type appliquait le règlement avec un zèle de nouveau converti et endurait tout manquement comme un crachat en plein visage. C’est dire si les baskets de Rémy avaient le don de heurter son œil inquisiteur. Sans oublier le tatouage qui décorait son bras droit, mélange de koï et de lotus, camouflé – fort heureusement – par la manche de l’uniforme mais dont des éclairs fugitifs apparaissaient parfois quand le poignet blanc de sa chemise se retroussait.

Pour l’anneau à l’oreille, il n’y avait pas eu moyen de transiger, face à un Joseph Piron congestionné. Rémy avait bien tenté une faible protestation, comme si cette ultime capitulation allait le précipiter droit au fond du trou, mais ce sursaut dérisoire n’avait eu d’autre mérite que de souligner l’ampleur de sa déchéance : qu’importait un peu plus ou un peu moins de compromis quand l’essentiel était déjà perdu ? Il avait offert l’anneau à la petite voisine du dessous qui lui avait lancé un regard surpris avant d’empocher le trophée. Elle devait déjà l’avoir revendu. Laura n’était pas une sentimentale et qu’aurait-elle fait d’un anneau dépareillé ? Elle n’avait jamais rêvé de ressembler à un pirate, elle.

Au bout d’un moment, malgré ses réticences, il s’y était habitué, à l’uniforme. Un peu trop peut-être. Ce bout de tissu s’incrustait en lui, même quand il se retrouvait à poil au milieu de la nuit pour aller pisser. C’était un je-ne-sais-quoi dans le maintien, il avait beau s’en défendre, il redressait tout à coup les épaules comme si un metteur en scène l’avait rappelé à l’ordre. À croire que c’était bien l’uniforme qui endossait l’homme, finalement. Ça avait été le sujet d’une dissertation qui les avait pourtant fait rigoler, au lycée. La prof se foutait d’eux ou quoi ? Jamais un banal bout de tissu n’aurait le pouvoir de les lobotomiser ! Immobile au pied du grand escalier, il enviait son assurance d’antan. Où s’était-elle évaporée ?Difficile d’en retrouver la moindre traceun jour comme aujourd’hui.

Il s’était pourtant levé sans grandes difficultés malgré les canettes broyées qui jonchaient encore le sol du salon où il dormait. Beau score la veille, avait-il noté, au moins une vingtaine de cadavres à lui tout seul, qui l’avaient obligé à slalomer vers la salle de bain. Au-dessus des flacons et des onguents, son visage lui était apparu en gros plan dans le miroir : cernes bleuâtres, barbe en papier émeri, une vraie photo anthropométrique. Il ne lui manquait que le numéro de matricule.

Un frisson lui avait secoué les épaules et il avait jeté deux aspirines dans un verre : cuite ou grippe, elles feraient l’affaire. Il les avait avalées debout face à la fenêtre, cinglée d’une pluie têtue. C’était à peine si on distinguait le vieux hangar, de l’autre côté de la rue. Pourtant ça l’avait rassuré de le savoir là, qui bravait les rafales printanières. Quand il avait allumé la radio, on annonçait une chute des températures en dessous des normales saisonnières et il avait fait la grimace : ces aspirines avaient un goût dégueulasse.

Sa promenade matinale, sous le crachin, l’avait raffermi. Des employés communaux nettoyaient les avaloirs et l’air de la ville s’était posé sur son visage comme une main fraîche. Le faubourg Sainte-Marguerite, où se trouvait la maison de sa grand-mère, offrait le mérite de l’authenticité. Les gens qui vivaient là avaient renoncé à paraître autre chose que ce qu’ils étaient, des immigrés pour la plupart. Il n’en connaissait plus aucun mais se sentait en communion avec eux, ils avaient trinqué, lui aussi ; ils arrivaient de loin, lui en revenait, c’était presque pareil.

Pourtant, il n’était pas sûr que ça ait été une bonne idée, ce retour à Liège, dans l’appartement encombré de sa grand-mère. Il y étouffait, poursuivi par lesbibelots jusqu’aux toilettes : la pharmacie d’Hortense, ce n’était pas une boîte en mélaminé blanc comme tout le monde, mais un tabernacle avec miroir et moulures, comme si ses pilules avaient besoin d’un écrin spécial pour reposer en paix. Assis sur la cuvette, les pieds enfoncés dans le tapis en chenille rose, Rémy avait mille fois envisagé de tout virer mais une telle profanation n’aurait-elle pas précipité sa grand-mère dans la tombe ? Quand on aimait, on était toujours un peu superstitieux.

– Allez nous préparer du café, au lieu de rêvasser !

Quelle mentalité d’adjudant il avait, Joseph Piron ! Et gonflé de son importance, en plus, comme si le bon fonctionnement du musée reposait sur ses seules épaules ! Heureusement qu’il y avait Cindy pour lui sourire dans le dos de ce vieux corniaud ; parfois elle y allait même d’une grimace et ça éclairait les journées. Un de ces soirs, il l’emmènerait boire une bière, si toutefois elle aimait la bière. Il ferait aussi bien de s’en assurer, le moindre échec serait trop lourd à porter désormais, la moindre chiquenaude risquait de le mettre KO.

*

« Les Heures douces », ce n’était pas la porte à côté, surtout en bus :les services sociaux avaient beau lui assurer qu’ils faisaient l’impossible pour trouver à sa grand-mère une place plus proche de Liège, le temps passait sans que sa situation évolue et pour la voir, il devait à chaque fois endurer un trajet interminable. Sans compter qu’Hortense ne semblait plus le reconnaître, même si les médecins ne se montraient pas catégoriques sur ce point. Certains prétendaient que le son de sa voix pouvait raviver des souvenirs et l’incitaient à lui parler normalement, comme on le préconisait pour les comateux. Il s’y était employé de son mieux, surjouant l’enthousiasme à chacune de ses visites :

– Coucou, Mamy !

Mais plus rien ne semblait la concerner, elle se contentait de geindre – « C’est pénible, tu sais… » – sans qu’on sache exactement à qui elle s’adressait ; le plus souvent, elle l’appelait Jean, comme son père, et lui demandait des nouvelles du petit, l’obligeant à avaler sa salive :.

– Tu voudrais que je t’amène la télé ? Pour t’occuper ? Ou ton crochet ?

– Non, non, pas la peine – elle regardait par la fenêtre –, je vais rentrer bientôt.

Tout à coup, elle lui attrapait la main :

– Je ne comprends pas pourquoi on me retient ici, c’est pénible, tu sais…

– Tu dois surtout reprendre des forces, Mamy…

– Oui, mais c’est pénible, je me demande comment tout ça va finir.

Il gardait par-devers lui sa pessimiste opinion et se contentait de l’inciter à manger, convaincu des vertus thérapeutiques du chocolat même s’il n’était pas certain qu’un ballotin enrubanné parvienne jamais à faire oublier les relents d’urine qui régnaient dans les couloirs. Il s’en était ouvert à un ouvrier qui repeignait la chambre 102, juste à côté :

– Pas moyen de faire quoi que ce soit, pour l’odeur ?

Il avait appuyé sa demande d’un petit clin d’œil viril, ils discutaient entre hommes dans la force de l’âge, entre types costauds pas du tout concernés par ces problèmes d’incontinence qui empuantissaient l’atmosphère.

– On s’y habitue, avait fait le type en salopette, fataliste. C’est votre mère ? avait-il ajouté avec un mouvement du menton en direction de la porte 103.

– Grand-mère…

– Paraît qu’elle se balade la nuit, faudrait pas qu’elle tombe, le col du fémur, à leur âge, ça peut être fatal.

Muni de ce sage avertissement, Rémy avait rejoint Hortense qui sortait des toilettes, ses pas menus précédés du déambulateur, des mollets comme des brindilles. Aucun doute, c’était pénible, il ne voyait pas comment la faire changer d’avis.

Quand Cindy lui avait proposé sa voiture – pour un tel trajet, ce serait plus facile – il l’avait trouvée particulièrement mignonne, un ange presque, avec ses cheveux blonds retenus par des pinces colorées et son sourire comme une éclaircie en pleine giboulée :

– On n’en a pas besoin après le boulot, avec Freddy on ne sort pas beaucoup alors si tu veux, tu n’as qu’à le dire !

Les meilleures nouvelles pouvaient toutefois s’assombrir en un rien de temps :jusqu’alors, il ignorait tout de ce Freddy dont l’apparition soudaine compromettait son projet d’invitation. Le sort semblait décidément s’acharner, non qu’il eût envisagé une seconde d’accepter la proposition de Cindy. Il avait banni tout volant de son existence, fût-ce celui d’une auto-tamponneuse. Mais la silhouette de Freddy venait de boucher l’horizon. Ce type avait-il seulement conscience de vivre aux côtés d’un ange avec des barrettes ? Il vérifierait la chose en temps utile. Un jour prochain mais pas tout de suite, surtout pas.

– T’es mariée depuis longtemps ?

Et voilà, il avait basculé, il était déjà sorti des questions sans risque malgré ses injonctions intérieures de n’en rien faire. Il ne s’obéissait jamais, c’en était fatigant.

– Oh, on n’est pas mariés, avait répondu la fée…

Était-ce bon signe ? Une ouverture pour ses fantasmes ? Incapable de trancher, il s’était entendu préciser que jeudi, ce serait chouette d’avoir la bagnole, si Freddy était d’accord bien sûr ; il l’appelait déjà par son prénom, un pote presque, un gars sympa qui lui prêtait sa caisse, peut-être devrait-il l’inviter à boire une bière ? Il en avait ricané rien qu’à l’idée.

Si seulement Cindy l’avait accompagné, rien qu’une fois, aux « Heures douces ». S’ils avaient pu rouler tous les deux au crépuscule, coude passé par la portière et Chet Baker en sourdine. Mais d’imaginer son léger parfum de fraise des bois noyé sous l’ammoniaque, ça lui avait fait mal au plexus. Il n’avait pas le droit de lui infliger ça.

*