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Qui veut réduire Clarisse Dubois au silence alors qu’elle enquête sur la place des femmes dans le foot ? Et pourquoi ? Staquet et Ben Mimoun vont plonger à sa suite dans le monde des supporters du Standard de Liège, quitte à découvrir ce qu’ils n’y cherchaient pas.
Le duo Staquet-Ben Mimoun dans l’enfer de Sclessin !
À PROPOS DES AUTEURS
Agnès Dumont vit et enseigne à Liège. Elle a publié plusieurs recueils de nouvelles littéraires aux éditions Quadrature. C’est cependant dans le genre policier qu’elle a été une première fois remarquée en remportant le grand prix du concours Polar de la RTBF (1997) avec sa nouvelle "Une bonne mère". En 2014, elle illustre à nouveau le genre avec "Le gardien d’Ansembourg" (paru chez Luc Pire, dans la collection Romans de Gare).
Patrick Dupuis aime Louvain-la-Neuve, ville où il a choisi de vivre depuis près d’un demi-siècle. Il y participe à l’aventure de Quadrature, une maison d’édition qui se consacre entièrement à la nouvelle francophone. Lui-même nouvelliste, auteur de plusieurs recueils (publiés aux éditions Luce Wilquin), amoureux de Simenon, il a longtemps rêvé d’écrire un roman policier qui se passerait dans sa ville.
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Seitenzahl: 260
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Descriptif
La collection de romans policiers Noir Corbeau bénéficie du regard averti de François Périlleux, Commissaire Divisionnaire (e. r.), ancien chef de la Crime à la Police Judiciaire Fédérale de Liège.
Prologue
La fille apparut enfin. Planqué dans sa voiture, il la guettait depuis de longues minutes et son stress monta d’un cran. Il s’était éclipsé alors qu’elle venait d’annoncer son départ et rien… Elle était toujours à l’intérieur. À force de fixer une porte qui refusait de s’ouvrir, il avait fini par croire qu’elle allait passer la nuit dans ce café. Il devait pourtant agir maintenant et vite. Mettre un terme à toute cette histoire qui lui pourrissait la vie.
Le coup de pied qu’elle donna dans son pneu dégonflé arracha au guetteur un sourire sans joie. Mais la demoiselle semblait hésiter à abandonner sa Twingo : elle balaya les environs d’un long regard périscopique, scrutant avec soin les barrières de protection mises en place pour baliser le chantier du tram et les façades lépreuses plongées dans l’ombre. Il se tapit derrière son volant afin de n’être pas repéré. Alleeez, qu’elle se mette en route, qu’on en finisse !
Tout à coup, elle parut prise d’une inspiration subite, fit volte-face et repartit vers le bistrot. Il serra les poings. Si elle appelait un taxi, un ami… tout serait fichu ! Mais elle réapparut au bout de quelques minutes et cette fois sans hésiter, elle s’éloigna à pied en direction du centre ou peut-être vers la gare de Sclessin. Quel que fût son choix, elle ne lui échapperait pas.
Ce n’était plus le moment de tergiverser. Il allait enfin la coincer et l’obliger à lui rendre ce qu’il voulait. Dans sa tête, le scénario était clair et il lui sembla même entendre une voix crier : moteur ! Mâchoires serrées, il mit le contact. Gros plan sur son pied qui enfonçait la pédale d’accélérateur. En bande-son, un grondement emplit l’habitacle. Il abandonna sa place de parking, mais un break sombre, semblable au sien, déboula dans le champ. Il pila aussitôt. Qui se permettait de modifier son script en dernière seconde ? Sans l’avertir ?
Il observa la suite en spectateur médusé. Travelling sur le véhicule qui fonçait trop vite, droit devant lui. La fille longeait le chantier du tram. Elle accéléra le pas. Envol de poussières et de granulats lorsque, dans son dos, la voiture accrocha une barrière de sécurité, puis une deuxième. Paniquée, la femme se mit à courir, mais elle perdait du terrain et bientôt elle se retourna, coincée dans le halo des phares. Comme au ralenti, ses cheveux blonds voltigèrent autour de son visage avec un temps de retard. Les yeux agrandis d’effroi, elle tenta de bondir sur le trottoir pour éviter l’impact, sans y parvenir. Le choc la projeta contre la bordure. Fondu enchaîné, le break disparut au bout de la rue, sans s’arrêter.
Tétanisé sur son siège, le guetteur attendit quelques instants l’irruption d’un figurant éventuel. Personne ! Lui seul avait assisté au drame. Il martela son volant, écartelé entre l’envie de disparaître à son tour et la nécessité de saisir sa chance : le corps immobile semblait lui lancer une invitation. Une pareille opportunité ne se présenterait pas deux fois.
La sueur inondait son dos, son visage. Il s’épongea d’un revers de manche, quitta sa voiture et s’approcha de la victime. Une traînée de sang lui maculait le visage. Respirait-elle encore ? Il se surprit à l’espérer. Se penchant sur elle, tous les sens aux aguets, il lui tâta les poches en vitesse et s’empara de son sac avec portefeuille, clés et smartphone.
Quand la porte du troquet s’entrouvrit, il s’aplatit derrière les barrières de chantier pour se soustraire aux regards indiscrets. Un duo de supporters papota un instant sur le seuil puis s’éloigna vers Jemeppe, ignorant tout du corps qui gisait à quelques mètres. Le guetteur regagna sa voiture et mit le contact, la tête bourdonnante. Que cette fille aille au diable ! Ce n’était tout de même pas de sa faute si une voiture fantôme avait surgi de nulle part pour l’écrabouiller !
Zoom arrière et dernier regard dans le rétroviseur : allongée dans le caniveau, elle ne bougeait toujours pas. Les notes d’un sinistre générique semblèrent retentir tandis que le chauffeur s’éloignait.
Une nausée lui souleva le cœur et il se sentit étreint d’un sentiment trouble qui n’allait plus le quitter : la culpabilité.
Dimanche 11 décembre, quelques heures plus tôt
Paul Ben Mimoun appuya une nouvelle fois sur la sonnette, en vain. Il traversa la rue et leva la tête vers la fenêtre du premier étage. Impossible de distinguer quoi que ce soit. Un rideau sombre occultait la vitre.
— Ce n’est pas normal, asséna le grand type maigre debout à ses côtés. On n’est pas loin de midi. Elle devrait nous ouvrir. Les vieux, ça ne fait pas de grasses matinées, si ?
Maître Raymond Buisseret scrutait aussi les tentures tirées en pleine journée. C’était lui qui avait appelé le 112. Il s’était présenté comme mandataire judiciaire de Léontine Pelletier, placée sous tutelle à la demande de sa nièce. Depuis deux semaines, l’avocat n’avait plus de nouvelles de celle qui, aux yeux de la loi, était désormais considérée comme mineure, et il semblait inquiet. Sa pomme d’ Adam, bien visible de profil, jouait les yoyos dans son cou de dindon piqueté de poils blancs.
— Cette femme vit seule malgré sa mise sous tutelle ? questionna Ben Mimoun.
L’avocat confirma. Il s’excusa d’avoir fait appel à la police en milieu de week-end, mais le silence de Léontine Pelletier le tracassait trop pour attendre le lundi. Il entreprit ensuite d’exposer le cas de sa cliente : la mesure, récente, était tout à fait proportionnée au degré d’altération de ses facultés. Son médecin l’avait estimée suffisamment autonome pour se débrouiller seule au quotidien malgré son grand âge, mais une sorte d’addiction soudaine aux achats en ligne avait entraîné…
Tout à coup, les deux hommes eurent l’impression qu’un léger mouvement venait de faire osciller la tenture du premier étage et l’avocat s’interrompit. La vieille dame se tenait-elle tapie dans l’ombre de son salon, épiant par la fenêtre les faits et gestes de ceux qui sonnaient à sa porte depuis plusieurs minutes ? Mais dans ce cas, pourquoi ne leur ouvrait-elle pas ? Ben Mimoun retraversa la route, bien décidé à en avoir le cœur net. Raymond Buisseret se précipita derrière lui : la nièce était injoignable, mais il possédait la clé de l’appartement. Il n’avait pas voulu l’utiliser avant l’arrivée d’un représentant des forces de l’ordre… Sans ralentir l’allure, Ben Mimoun tendit la main et s’empara d’un porte-clés en métal qui le fit penser à une plaque d’identité militaire. À l’anneau pendaient deux Yale classiques. Une pour la porte de l’immeuble, l’autre pour l’appartement, estima le jeune inspecteur. Il en essaya une au hasard : bingo ! Délaissant le rez-de-chaussée inoccupé, il se retrouva bientôt dans la cage d’escalier, l’avocat toujours sur les talons.
Devant la porte palière, ornée d’un œilleton en guise de judas, les deux hommes firent une pause. Pas de sonnette ici. Ben Mimoun asséna quelques tapes vigoureuses contre le panneau de bois sombre. La vieille Léontine avait-elle l’œil rivé à la lentille ? Sans savoir pourquoi, il en doutait, et une sourde appréhension commençait à poindre en lui.
— Madame Pelletier, c’est la police, ouvrez, s’il vous plaît !
Seul le silence lui répondit, ponctué par la respiration sifflante de l’avocat qui récupérait son souffle. Paul jeta un regard à la plaque métallique du porte-clés qu’il serrait toujours dans sa paume. Modèle personnalisé. D’un côté, le message gravé : « On t’aime très fort ! » Et de l’autre, un personnage stylisé, sorte d’avatar de la nièce sans doute, dont le prénom était calligraphié en dessous. Ilona. C’est ainsi que s’appelait celle qui avait craint de voir son héritage partir en fumée sur Amazon, Spartoo ou Zalando, songea Paul en enfonçant la seconde clé dans la serrure. Dès qu’il franchit la porte, il comprit qu’il arrivait trop tard.
L’image d’un plateau de fromages lui vint à l’esprit, bien qu’il sût avec certitude qu’il ne fallait pas leur imputer le remugle qui pénétra aussitôt dans ses narines, s’insinuant jusque dans le fond de sa gorge. À ses côtés, Raymond Buisseret devint blême. Il s’appuya un instant contre le mur du hall avant d’être secoué d’un haut-le-cœur : son petit-déjeuner, transformé en geyser, vint éclabousser une pile de boîtes en carton brun qui obstruaient l’entrée. Toutes étiquetées au nom de Léontine Pelletier, elles ne semblaient même pas avoir été ouvertes.
Ben Mimoun, un mouchoir plaqué contre la bouche, poursuivit ses investigations vers le fond de l’appartement. Un vrombissement, qu’il prit d’abord pour le bruit d’un mixer, emplissait l’air. Mais lorsqu’il poussa la porte du séjour, il eut la confirmation que jamais plus Léontine Pelletier n’utiliserait le moindre blender. Elle gisait par terre, face contre un tapis élimé qui s’était imprégné de ses fluides corporels. Lorsque Paul fit un pas dans la pièce, la pénombre ambiante s’éclaircit tout à coup : les mouches nécrophages, massées en grand nombre contre la fenêtre, cessèrent de jouer les stores occultants et s’égaillèrent à vive allure dans le reste du logement.
Il attrapait son téléphone, prêt à rameuter ambulance et renforts, lorsque sa sonnerie retentit : Clarisse. Merde !La journaliste ne l’appelait presque jamais et pour une fois qu’elle se décidait, il fallait que ce soit pile au moment le moins opportun. Il hésita un quart de seconde. Après tout, Léontine Pelletier avait cessé d’être pressée, lui soufflait une petite voix maligne dans le creux de l’oreille. En voilà une qui lui pardonnerait à coup sûr, s’il décidait de surseoir… Mais dès qu’elle apparut dans sa tête, cette pensée lui fit horreur. Le devoir d’abord. Un dossier judiciaire risquait d’être ouvert, si la mort de la vieille dame se révélait suspecte aux yeux du juge d’instruction en charge de l’affaire. Le magistrat pourrait ordonner des examens médico-légaux complémentaires, autopsie ou prélèvements, auquel cas aucune perte de temps, même minime, ne serait tolérée. Il bascula l’appel de Clarisse vers sa boîte vocale.
* * *
Commissaire de police retraité, bien de sa personne, propriétaire, en bonne santé, actuellement à quatre pattes dans une cuisine humide avec l’avant du corps coincé sous un évier ! Le contraste pouvait paraître plaisant. Ceci dit, l’homme en question ne riait pas.
Roger Staquet n’était pas bricoleur, encore moins plombier. Pourtant, en ce dimanche matin, comment ignorer l’appel lancé par Raoul Demeester, un voisin octogénaire qui, à son réveil, avait trouvé sa cuisine transformée en mare aux canards ? La gestion de son immeuble néo-louvaniste n’offrait pas que des avantages, songea Roger : le poids des responsabilités qu’elle entraînait commençait à lui peser.
Après avoir coupé l’eau, il avait aidé le vieux Raoul à éponger son carrelage et, maintenant, armé d’une lampe torche, il cherchait la cause de cette inondation. Tout semblait normal, rien n’était desserré, aucune fissure. Raoul allait devoir attendre la fin du week-end et la venue d’un vrai plombier pour utiliser à nouveau ses robinets. Heureusement, il lui restait la salle de bains : il ne mourrait pas de soif, et pourrait même y faire sa vaisselle… Encore que nettoyer des assiettes dans une baignoire, à son âge…
Tout à coup, une douleur au mollet fit sursauter Roger. Mauvais réflexe : son occiput vint percuter le fond de l’évier. « Bordel de m… ! » Il agita la jambe, provoquant une kyrielle d’aboiements. Le chien de Raoul, minuscule loulou de Poméranie, avait confondu morceau de viande à déguster et guibole de commissaire retraité. Lorsqu’il se rendit compte de son erreur, il était trop tard pour éviter le retour assez violent de ladite jambe vers son museau.
Roger se lança dans une reptation arrière digne d’un commando des forces spéciales en opération, se cogna à la porte de l’armoire, jura à nouveau et se releva péniblement tout en se massant la tête.
— Nom de Dieu de nom de Dieu ! Monsieur Demeester, pouvez pas faire attention à votre cabot ?
— Mon cabot ? Mais, monsieur Staquet, Mimosa est un chien de race, son pedigree l’atteste, et il ne ferait pas de mal à une mouche !
— À une mouche peut-être, mais à ma jambe…
Roger inspecta son pantalon, tâta son mollet :
— Encore heureux que votre clebs ne soit pas un berger allemand ! Sinon, j’aurais été bon pour les urgences.
Cette diatribe n’eut aucun effet sur le propriétaire de la cuisine inondée, tout occupé à consoler Mimosa qui gémissait, blotti contre son ventre proéminent. Avec sa mâchoire rikiki, la boule de poils n’avait pu percer le solide jeans de sa victime et elle en payait les conséquences. L’idée que la bestiole ne puisse plus manger ses croquettes durant un jour ou deux réjouit le vieux commissaire.
— Bon, restons-en là, voulez-vous ? Je ne vois pas où se situe la fuite, il faudra appeler un plombier dès demain matin. En attendant, n’utilisez pas votre lave-vaisselle et repliez-vous sur le lavabo de la salle de bain.
Raoul Demeester raccompagna son hôte en marmonnant une phrase de remerciement. Sa poignée de main fut tiède : il avait peu d’estime pour les gens qui n’aimaient pas les chiens.
Dans l’obscurité du palier, Roger se massa encore une fois la tête et appela l’ascenseur. À peu près au même moment, une vibration agita son téléphone oublié, comme souvent, sur le comptoir de sa cuisine. Elle s’arrêta juste avant qu’il n’ouvre sa porte.
* * *
Paul Ben Mimoun inspectait le salon de la vieille Léontine lorsque maître Buisseret, réfugié sur le palier, réussit enfin à joindre la nièce de la défunte. Perturbée par le décalage horaire, celle-ci mit un certain temps à comprendre ce qu’on lui annonçait. C’est en tout cas ce que Paul, qui n’entendait que la moitié de la conversation, parvint à reconstituer à partir des propos de l’avocat, de plus en plus énervé. Il est vrai qu’à Cancún, dans le Yucatan, la nouvelle ne semblait pas faire l’effet d’une bombe :
— Une autopsie est probable, en effet, marmonna l’homme de loi, pile au moment où Paul empoignait, de sa main protégée d’un gant en polyéthylène, une photo qui trônait sur un guéridon.
Léontine Pelletier était du genre mamy plutôt sympa, estima-t-il. Sur le cliché, elle souriait à une femme trop maquillée, debout à ses côtés. Sans doute la nièce Ilona, pour l’heure en vacances au Mexique et inquiète à l’idée de devoir écourter son séjour. Quand il entendit l’avocat lui assurer que les frais médico-légaux engendrés par l’autopsie de sa tante seraient pris en charge par la justice, Paul déposa la photo. À coup sûr, madame Pelletier n’aurait droit qu’à un cercueil en bois blanc.
Pourquoi se sentit-il soudain mélancolique à cette idée ? Après tout, il ne connaissait ni cette femme ni sa nièce, et que le futur cercueil de la tante fût prévu en plastique ou en or massif, quelle importance ? Il n’aurait pas dû s’en soucier et pourtant… Il quitta les lieux alors que l’équipe technique débarquait. Son rôle s’arrêtait là, tout comme celui de maître Buisseret qui, après avoir fourni ses coordonnées, sembla soulagé de s’éclipser. « Certains jours, je déteste ce métier », murmura-t-il en tendant la main à Paul. « J’imagine qu’on va être amenés à se revoir ? » Il tourna les talons sans attendre de réponse.
Le soir même, rentré à Namur, Paul fourrait son sac de sport dans le coffre de sa Clio puis s’installait derrière le volant. À l’abri dans l’habitacle familier, il attrapa une nouvelle fois son téléphone pour appeler Clarisse et ne put retenir un geste d’agacement lorsque retentit le refrain qu’il connaissait désormais par cœur :… si vous décidez de me laisser un message, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous, salut ! Non, il n’allait pas lui laisser de message supplémentaire. Qu’aurait-il pu ajouter aux trois précédents, qu’elle avait ignorés ? Elle semblait pourtant inquiète quand elle lui avait demandé de la rappeler au plus vite alors qu’il venait de pénétrer dans l’appartement Pelletier. L’idée qu’elle le punissait, pour n’avoir pas décroché ou obtempéré immédiatement, l’avait traversé à plusieurs reprises, mais il se savait injuste. Clarisse n’était pas le genre de fille à se vexer pour si peu, elle connaissait les aléas de son métier, ses obligations, et n’avait aucune raison de s’imaginer qu’il aurait refusé de prendre son appel exprès. Alors quoi ? Que signifiait ce silence ?
Ben Mimoun mit le contact, jeta un œil dans le rétroviseur et déboîta, bien décidé à aller courir quelques kilomètres avant de se rendre à la salle de sport pour y soulever un peu de fonte. Un conseil de son nouvel entraîneur de basket, donné dès la rentrée, à croire que le bonhomme avait des ambitions régionales pour leur modeste équipe de 4P. « Le basket se base sur la tonicité et l’explosivité », avait-il martelé lors du premier entraînement. « Pas la peine de cumuler les séries de 200 répétitions comme si vous prépariez un concours de bras de fer. » Il leur avait concocté un programme adapté, transcrit sur une feuille que Ben Mimoun avait d’abord fourrée dans son sac sans la regarder avant de la retrouver quelques jours plus tard et de la défroisser. Après tout, quand on voyait les gars de la NBA, il était évident que leurs pectoraux, leurs épaules ou leurs triceps ne s’étaient pas développés d’un coup de baguette magique. « Et surtout, n’oubliez pas la corde à sauter ! avait conclu le coach. Elle vous fera travailler la détente, le gainage, les appuis et l’endurance dans un même exercice. »
Stimulé malgré lui par ces nouvelles injonctions, il avait décidé de se reprendre en main, mais préférait les bienfaits du footing à ceux de la corde : respirer l’air frais le relaxait davantage après une rude journée.
Coup de chance, il trouva une place libre rue Félix-Wodon et sauta sur l’occasion. Il emprunterait d’abord le quai de l’ Écluse, le long de la Sambre, et prolongerait peut-être, selon sa forme, via le chemin de halage, avant de clôturer, en salle, par une séance de développés couchés avec haltères.
Il débuta son entraînement à petites foulées, au milieu des feuilles mortes et glissantes. On était déjà à la mi-décembre, mais l’air restait d’une douceur incroyable. Paul inspira à fond, augmenta l’amplitude de ses enjambées. Son visage se détendit peu à peu : rien de tel qu’un jogging quand vous êtes assailli d’idées noires. Non seulement le silence de Clarisse l’inquiétait, mais continuaient de flotter dans sa tête les images du corps de Léontine Pelletier gisant sur le tapis de son salon. L’examen externe du cadavre n’avait pas permis de déterminer avec certitude la cause de la mort, qui remontait à plusieurs jours. Le procureur avait ordonné une autopsie médico-légale et Paul s’était félicité que son statut d’inspecteur de quartier ne lui imposât pas d’y assister. S’il montait un jour en grade, aurait-il jamais l’estomac suffisamment accroché pour participer à ce genre de rituel, indispensable bien sûr, mais si violent ?
Plusieurs voitures étaient encore garées le long du quai et il dut slalomer un moment entre elles avant de reprendre son rythme. En contrebas, la Sambre étirait ses écailles gris métallisé qui scintillaient sous le ciel de décembre. Une lune pâle y campait, réverbère solitaire. Il lui adressa un clin d’œil amical et entreprit de forcer l’allure.
Il décida d’appeler Roger en rentrant de la salle de sport. Cette fois, rien à faire : il avait eu beau courir, transpirer et soulever des poids, ça n’avait pas suffi à l’apaiser. Il avait besoin de parler à quelqu’un. Le vieux flic décrocha à la deuxième sonnerie et balaya aussitôt ses états d’âme concernant la future autopsie de Léontine Pelletier :
— Tu devrais te réjouir, au contraire, que cette brave dame passe par l’ IML1…
— Tu crois ?
— Mais bien sûr ! Je viens encore de le lire dans Le Soir, il paraît que faute de budget, la Belgique passe à côté de 75 crimes parfaits par an ! Bonne nouvelle que ta Léontine ne soit pas victime de ce type de restriction, non ?
Paul dut en convenir. Grâce à l’autopsie, si la nièce sans cœur avait quelque chose à voir avec le décès de sa tante, son crime ne resterait pas impuni.
— Autre chose ? finit par questionner Roger, tandis que le silence s’éternisait au bout du fil.
Il allait ajouter une raillerie sur le prix de la consultation qu’il serait en droit de réclamer, pour écouter avec une patience de psy chevronné les confidences d’un homme déprimé, mais Paul ne lui en laissa pas le temps :
— Je suis sans nouvelles de Clarisse…
Allons bon, le courrier du cœur à présent ! Le gamin ne tournait pas rond, ce soir. L’ironie n’était peut-être pas le meilleur moyen de voler à son secours, tout compte fait. Clarisse était charmante, c’est sûr, mais depuis qu’il la côtoyait, elle n’avait jamais semblé considérer le jeune homme autrement que comme un ami. Qu’il se secoue et tourne la page, bon sang ! Les jolies filles ne devaient pas manquer dans son entourage…
Ces judicieux conseils n’eurent pas le temps de franchir ses lèvres. Paul enchaîna et Roger comprit qu’on abordait enfin le véritable motif de cet appel tardif. Clarisse ne donnait pas de nouvelles alors qu’elle avait demandé à Paul de la rappeler dans les plus brefs délais. Voilà qui ne lui ressemblait guère et à l’instar de son ami, à nouveau silencieux au bout du fil, Roger sentit son cœur se serrer.
— À quand remonte cet appel, dis-tu ?
— Midi.
Staquet en conclut que c’était l’heure à laquelle elle avait aussi tenté de le joindre lui-même, mais sans succès.
— Que t’a-t-elle dit ex-ac-te-ment ?
Paul débita les quelques mots qui composaient le message. Clarisse, fidèle à ses habitudes, avait tellement voulu aller à l’essentiel que ses propos en étaient devenus obscurs, même si leur urgence ne faisait aucun doute : Il se passeun truc étrange. Rappelle-moi dès que tu peux !
Un « truc étrange ». Cette manie qu’ils avaient, les jeunes d’aujourd’hui, de truffer leurs moindres propos de « chose » et de « machin » qui obligeaient leurs interlocuteurs à jouer les Champollion tentant de déchiffrer la pierre de Rosette. Que camouflait ce « truc » ? Pour autant que Roger pût en juger, il pouvait aussi bien s’agir d’un complot terroriste que du cliché indiscret d’un paparazzi.
— Elle travaillait sur quoi, en ce moment ? Tu le sais ?
Mais Paul n’en avait pas la moindre idée. Depuis leur collaboration concernant la morte du Trou du diable2, et les quelques articles que la journaliste avait consacrés aux dérives de l’immobilier en Wallonie, les deux jeunes gens s’étaient souvent revus, mais jamais Clarisse n’avait évoqué les nouveaux dossiers qu’elle comptait traiter sur son blog.
— Tu restes en ligne ? lança Paul. Je vais vérifier.
Tandis qu’il faisait défiler les dernières publications de son amie sur l’écran du PC, Roger patientait, étonné que Ben Mimoun ait eu besoin de conseils pour penser à ouvrir ce blog. C’était pourtant le b.a.-ba d’une enquête, non ? Ou il était très perturbé ou il avait encore pas mal de choses à apprendre, le jeunot.
L’impact des régimes alimentaires sur l’environnement, comment favoriser la biodiversité en ville, les potagers collectifs du Thier-à-Liège, enquête sur l’économie circulaire en région liégeoise… récita Paul à mi-voix avant de s’écrier : mais plus rien depuis quinze jours !
Clarisse devait préparer un nouveau sujet. En tant que journaliste d’investigation, elle menait toujours des recherches approfondies avant d’écrire, sans jamais révéler les nombreuses sources qu’elle recoupait. Voilà qui ne les éclairait guère.
— Écoute, il est presque 22 heures, c’est un peu tard pour agir… tu serais libre demain matin ? Qu’on aille faire un tour à Liège, si tu es toujours sans nouvelles ?
Au silence éloquent qui suivit, Roger comprit que sa proposition ne suffirait pas à calmer son ami. Malgré sa fatigue et les heures qu’il venait de passer à jouer au plombier, il capitula :
— Je crois qu’il y a encore un train pour Liège vers 22 h 30 ou 22 h 40, dans ces eaux-là… On se retrouve aux Guillemins ?
— Merci, souffla Paul avant de raccrocher.
Presque à coup sûr, ce trajet se révélerait inutile. Ils allaient déranger la jeune fille en pleine nuit, elle dormirait à poings fermés à côté de son téléphone déchargé, mais tant pis. S’il y avait la moindre éventualité qu’elle soit en danger, ils s’en voudraient tous les deux de n’avoir pas réagi à temps. Roger Staquet attrapa le bonnet qu’il avait acheté à la mer sur les conseils de Clarisse3 et enfila sa veste. La douceur anormale de ce mois de décembre avait disparu avec l’arrivée de l’obscurité et il ne voulait pas risquer d’attraper la mort en arpentant les quais de gare au milieu de la nuit pour sauver les demoiselles en détresse. Il claqua la porte de son appartement, donna un tour de clé et s’en fut en soupirant.
La gare de Louvain-la-Neuve était déserte et il ne trouva personne derrière les guichets. Il se rabattit sur son smartphone en pestant contre cette technologie moderne qui bouffait de l’emploi et restreignait les contacts humains à leur plus simple expression. Son train était annoncé avec cinq minutes de retard. Il laissa un message à Paul pour lui signaler qu’il devrait arriver à Liège- Guillemins vers minuit et quart et se rendit sur le quai où deux pigeons insomniaques se disputaient un bout de sandwich qu’un voyageur avait laissé tomber. Le vieux flic les regarda s’agiter puis s’assit sur une banquette en bois qui avait connu des jours meilleurs.
Depuis combien de temps n’avait-il plus pris un train la nuit ? Il se rappelait un voyage vers l’ Italie. Il venait de rencontrer Adeline. Ils étaient tous les deux sur un quai aussi désert que celui-ci, se serraient l’un contre l’autre, riaient… Les voyages de nuit, souvent, vous confrontent à vos souvenirs. Mais pas de tristesse dans l’évocation de sa femme aujourd’hui décédée. Juste de la nostalgie et l’impression de revivre des instants heureux. Tout compte fait, son expédition nocturne lui plaisait.
À Ottignies, il eut juste le temps de changer de quai avant de sauter dans le train pour Liège. Il s’assit dans le sens de la marche et, très vite, ferma les yeux. Aucune crainte de rater l’arrêt : il se réveillait toujours à temps et n’avait jamais eu besoin de sonnerie pour quitter son lit avant une partie de pêche matinale.
Mais cette fois, son horloge interne s’avéra inutile et il fut tiré du sommeil par un tonitruant « Ticket, s’il vous plaît ! ». Encore assoupi, il montra son titre de transport que le contrôleur examina d’un air suspicieux avant de lui réclamer sa carte d’identité. Cet excès de zèle le surprit :
— Je peux savoir pourquoi ?
— Simple vérification. Vous me présentez un billet Senior et je dois m’assurer que vous avez bien l’âge requis.
Le vieux commissaire éclata de rire.
— Cher Monsieur, sachez que ce contrôle inopiné me fait plaisir. C’est toujours agréable de paraître plus jeune que son âge.
L’homme en face de lui n’avait pas envie de plaisanter. Il vérifia le document puis conseilla à Roger de rester éveillé, car on arriverait à destination dans moins d’un quart d’heure. Aucun sens de l’humour, mais prévenance envers les usagers, songea Staquet, heureux de constater que les plateaux de la balance s’équilibraient. Il quitta le train le sourire aux lèvres et avec l’impression d’avoir rajeuni.
La gare des Guillemins était tout illuminée. L’absence de voyageurs mettait en évidence la majesté de sa structure métallique parée de filtres multicolores, œuvre éphémère de Daniel Buren. Des reflets verts, rouges, orange, jaunes ou bleus dansaient une sarabande folle sur les quais. Combien avait coûté cette débauche de couleurs ? ne put-il s’empêcher de penser. Les Liégeois y avaient-ils vu une marque de confiance en l’avenir ou une dépense indécente quand bon nombre d’entre eux n’arrivaient pas à payer leurs factures de chauffage ? Son sourire s’effaça, mais il s’ébroua pour chasser ces pensées moroses. Mieux valait se souvenir qu’on l’avait pris pour moins vieux qu’il ne l’était.
Paul l’attendait sur le quai. Ils se serrèrent la main et aussitôt l’inspecteur l’entraîna vers l’arrière de la gare où patientait sa Clio.
— Tu n’as toujours pas abandonné ta vieille caisse ? remarqua Roger.
— Ma vieille caisse fonctionne à merveille et va nous emmener sans problème chez Clarisse.
À cette heure tardive, la rue Volière était déserte. Un boyau obscur où, selon Paul, une femme n’aurait jamais dû s’aventurer seule la nuit. Mais son amie n’était pas du genre à s’embarrasser de précautions : elle avait choisi de vivre en Pierreuse, derrière le Palais des princes-évêques. Ce quartier pittoresque, dynamique et proche du centre, était aussi en lien avec le site quasi champêtre de Favechamps qui lui permettait de s’aérer en cas de besoin. Elle ne l’avait jamais regretté. Combien de fois n’avait-elle pas vanté ses charmes à Paul lorsqu’il la raccompagnait après l’une ou l’autre soirée dans le Carré ? Pour elle, Pierreuse rimait avec heureuse, point final.
La façade de la maison était plongée dans l’obscurité et personne ne répondit à leur coup de sonnette. Ils avaient l’air malin, tous les deux, à faire le pied de grue en pleine nuit, sur les pavés disjoints de la ruelle, tentant une nouvelle fois de joindre la jeune fille par téléphone, incapables d’accepter la réalité d’un silence qui devenait de plus en plus angoissant. Si au moins elle avait hébergé l’un ou l’autre sans-papiers, ainsi qu’elle en avait l’habitude, ils auraient eu quelqu’un à questionner, mais la maisonnette ne leur offrait qu’un front buté et silencieux, sans le moindre mouvement derrière ses fenêtres closes.
— Merde et merde, pesta Ben Mimoun. Qu’est-ce qu’on fait ?
Le dos rond, les mains enfoncées dans les poches de sa veste, Roger grogna quelques mots indistincts. Il était crevé et s’en voulait d’avoir cédé à l’insistance de son ami alors qu’il l’avait bien dit : cette escapade nocturne ne rimait à rien, il aurait mieux valu attendre le lendemain pour…
C’est à cet instant précis que Paul l’attrapa par un bras : des pas résonnaient entre les façades de guingois. Ils se figèrent tous les deux, aux aguets, à la fois soulagés qu’un incident extérieur vienne dénouer la situation, mais aussi inquiets à l’idée d’une mauvaise rencontre, toujours possible. Les pas approchaient, se mêlant à la rumeur lointaine de la ville, encore présente malgré l’heure tardive. Liège ne dormait jamais, prétendait Clarisse.
Une silhouette massive se découpa bientôt dans le bas de la rue, précédée de la lueur vacillante d’un téléphone qui compensait l’éclairage public, fort limité. Lorsqu’il les aperçut, l’homme hésita une seconde, le temps sans doute d’évaluer la situation. Il ne dut pas s’estimer mis en danger par leur présence car il reprit bientôt son ascension et finit par s’arrêter devant une autre façade en contrebas. Il tâta ses poches et en sortit une clé au moment où Paul reconnaissait l’endroit. L’ Espace fraternel, marmonna-t-il avant de s’avancer vers l’inconnu, plantant Roger tout seul, sans autre mot d’explication.
Bien campé sur ses jambes courtes et massives, l’homme attendait. Prêt à aider ou à combattre ? D’où il était, Roger avait du mal à le deviner, mais son ami semblait progresser sans crainte et il décida de le rejoindre.
— Clarrrisse Doubois ?
Il avait répété le nom avec un accent espagnol prononcé et un sourire illumina sa face burinée. Bien sûr qu’il la connaissait, elle venait parfois prendre le petit-déjeuner avec eux. Qui ça, eux ? Paul ne paraissait pas étonné par l’info tandis que Roger s’interrogeait : avec quelle bande de zigotos Clarisse buvait-elle son café du matin ?
Obligé de rester en retrait d’une situation qui lui échappait, le vieux flic laissa « le gamin » mener la conversation. Il s’en tirait plutôt bien, finit-il par constater, heureux de voir que ses judicieux conseils portaient leurs fruits. Pas de pression, mettre son interlocuteur en confiance, le regarder droit dans les yeux…
En quelques phrases, ils apprirent que non seulement Clarisse déjeunait parfois dans cette maison de la rue Volière, mais qu’il lui arrivait aussi de prêter sa voiture aux résidents pour la récolte des invendus dans les magasins. Oune aide prrrrécieuse, conclut leur interlocuteur, immigré espagnol peut-être, ou sud-américain. Mais qui ignorait où sa voisine se trouvait à l’heure actuelle.
— C’est quoi, cette association ? questionna Roger dès que le bonhomme eut refermé sa porte. Une aide aux SDF ?
— Plus ou moins, fut la réponse laconique de Paul.
— Je dois deviner le reste ?
Il avait envie de savoir, même si ces informations ne risquaient guère de faire avancer leurs recherches. Paul résuma. L’ Espace fraternel avait été créé par un prêtre-ouvrier et venait en aide, depuis des dizaines d’années, à un public précarisé issu de la rue, composé d’alcooliques, de toxicomanes ou de sans-papiers.
— Belle compagnie pour prendre son petit-déjeuner, commenta Roger. Tu crois que notre journaliste préférée aurait en tête de faire un papier sur eux ?
— Pourquoi pas…
