Neige sur Liège - Agnès Dumont - E-Book

Neige sur Liège E-Book

Agnès Dumont

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Beschreibung

Une disparition inquiétante, un appel au secours. Il n’en faut pas plus pour que Roger Staquet et Paul Ben Mimoun reprennent du service. Après Une mort pas très catholique, le vieux flic retraité et le jeune inspecteur sillonnent la région liégeoise à la recherche d’Honorine, réfugiée sans papiers qui s’est volatilisée… un soir d’été.
Pas de flocons dans le ciel de la ville, mais une autre neige, addictive, illégale, pour laquelle on n’hésite pas à tuer.
Une énigme explosive que nos amis auront beaucoup de mal à résoudre.

À PROPOS DES AUTEURS

Agnès Dumont vit et enseigne à Liège. Elle a publié plusieurs recueils de nouvelles littéraires aux éditions Quadrature. C’est cependant dans le genre policier qu’elle a été une première fois remarquée en remportant le grand prix du concours Polar de la RTBF (1997) avec sa nouvelle Une bonne mère. En 2014, elle illustre à nouveau le genre avec Le gardien d’Ansembourg (paru chez Luc Pire, dans la collection Romans de Gare).

Patrick Dupuis aime Louvain-la-Neuve, ville où il a choisi de vivre depuis près d’un demi-siècle. Il y participe à l’aventure de Quadrature, une maison d’édition qui se consacre entièrement à la nouvelle francophone. Lui-même nouvelliste, auteur de plusieurs recueils (publiés aux éditions Luce Wilquin), amoureux de Simenon, il a longtemps rêvé d’écrire un roman policier qui se passerait dans sa ville.

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Seitenzahl: 245

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Descriptif

La collection de romans policiers Noir Corbeau bénéficie du regard averti de François Périlleux, Commissaire Divisionnaire (e. r.), ancien chef de la Crime à la Police Judiciaire Fédérale de  Liège.

Trois nuits plus tôt

Noir ! Tout était noir. Dans la nuit dense, sa veste noire collée à sa peau, noire elle aussi, la rendait quasiment invisible. Elle courait sans se retourner, fonçait au milieu des arbres, incapable d’éviter les branches qui lui griffaient la figure. Une nouvelle balle siffla à ses oreilles. Elle accéléra, ses jambes comme des pistons bien huilés la propulsaient toujours plus vite, toujours plus loin. Elle escalada un talus, trébucha sur une souche, reprit sa route, le souffle court. Soudain, le sol se déroba sous ses pieds, elle croisa les bras pour tenter de se protéger, roula et glissa jusqu’à ce qu’un tronc mette un terme brutal à sa chute.

Au loin, elle les entendit encore qui s’interpellaient dans une langue inconnue. Elle ramena sa tête entre ses genoux repliés, se recroquevilla sur le sol, comme pour se fondre dans l’humus, et resta de longues minutes immobile, tous les sens aux aguets. Plus aucun son ne lui parvenait. Seraient-ils déjà partis ? Le soulagement ressenti à cette idée fut de courte durée. Si c’était le cas, cela signifiait qu’ils savaient où la retrouver. Elle n’avait pas le choix : elle devait éviter tous les endroits qui lui étaient familiers.

Les pulsations de son cœur s’apaisaient, elle releva la tête, tenta de se repérer. Un profond silence régnait dans ce bois ardennais, cette forêt si éloignée de la végétation de son enfance. Fallait-il continuer à fuir ou attendre la levée du jour pour s’orienter ? Heureusement, dans la poche de son blouson, son portefeuille était toujours là, et son smartphone aussi. Son smartphone avec les photos…

Un craquement la fit sursauter, la figea, bouche entrouverte et respiration coupée. Comme quand, gamine, elle jouait à cache-cache dans la banlieue de Yaoundé. Mais la gamine était loin et ceux qui la traquaient aujourd’hui, s’ils retrouvaient sa trace… Elle attrapa une branche, la serra dans son poing, bien décidée à ne pas se rendre sans combattre.

Mais le silence revint, se prolongea. Fausse alerte. Sans doute un petit rongeur nocturne en quête de nourriture. Elle devait se calmer, ne plus penser à ce qui venait d’arriver.

Leur voiture avait quitté Liège à la tombée de la nuit et avait pris la direction de l’Ardenne. Voiture volée ? Prêtée par quelqu’un ? Peu lui importait. Son cousin conduisait, silencieux et tendu. Comme convenu, elle avait pris place sur la banquette arrière et ne le regrettait pas, car le chauffeur dégageait une odeur douceâtre, à la limite du supportable. Une odeur d’homme mal lavé, de linge de corps pas frais. Elle lui avait demandé si on pouvait ouvrir une fenêtre. Pas de réponse, alors que c’était pour lui, ou plutôt à cause de lui, qu’elle s’était lancée dans cette aventure. Elle n’aurait jamais dû accepter. Son instinct le lui avait soufflé dès qu’elle avait compris ce qu’il manigançait. Mais il était de sa famille et il avait réussi à la culpabiliser : la famille, c’était sacré.

Elle avait jeté un coup d’œil sur son smartphone : une heure du matin, on était déjà demain. Si le plan foireux du cousin devait retarder ne fût-ce que d’une semaine l’obtention de son permis de séjour, famille ou pas famille, il le paierait cher.

Ils avaient quitté l’autoroute. Peu de circulation. Léon Nkoulou était prudent et respectait les limitations de vitesse. Pas envie de se faire contrôler, sans doute. Que pouvaient bien contenir les sacs qu’il avait enfournés dans le coffre ? Drogue ? Armes ? Cigarettes de contrebande ? Il valait mieux ne pas savoir. Dans quelques minutes, ils arriveraient à l’endroit discret où ses employeurs lui avaient donné rendez-vous. Léon lui avait demandé de l’accompagner pour prendre des photos sans se faire remarquer. Elle devait rester dans la voiture durant toute la transaction. Ensuite, ils retourneraient à Liège. Elle avait accepté avant de se rendre compte que la demande émanait d’un homme qui avait peur. Peur de quoi ? Elle s’en fichait.

La voiture avait ralenti. Le chauffeur s’était engagé sur une petite route secondaire :

— Cache-toi sous le plaid !

Ils progressaient à pas d’homme. Elle avait un peu soulevé la couverture et le profil du conducteur lui était apparu en contre-plongée. Il semblait de plus en plus nerveux, avait lancé un appel de phares puis coupé son moteur.

Quand la portière avait claqué, elle avait attendu quelques instants avant de risquer un coup d’œil. Un parking mal éclairé avec, sur le côté, quelques tables en bois, des bancs : une aire de pique-nique. Le cousin palabrait avec trois types, deux petits affublés de blousons de cuir et un grand chauve aux bras tatoués. Des skinheads ? Elle avait saisi son smartphone et commencé à photographier en espérant que le faible éclairage public lui donne assez de luminosité. Pas question d’utiliser le flash.

Les hommes avaient ouvert un des sacs apportés par son cousin. Leur discussion semblait dégénérer, mais impossible d’entendre quoi que ce soit. Soudain, une détonation et le cousin s’était effondré. Le trio l’avait regardé tomber sans manifester la moindre émotion. Un meurtre dans toute sa banalité.

Elle était restée un court instant immobile, paralysée, et cet instant avait eu valeur d’éternité. Son corps avait fini par réagir. Elle s’était laissée glisser hors de la voiture pour se faufiler dans le sous-bois mais, malgré ses précautions, l’un des meurtriers l’avait repérée. Des cris, des pas, une deuxième détonation. Elle avait couru sans réfléchir, animée par un instinct animal de survie.

Sa respiration redevenait normale. Elle se releva à moitié et jeta un regard au-delà du tas de branchages qui la protégeait. Elle se trouvait au bord d’un chantier forestier, une coupe « à blanc ». Le bois scié était partout : stères alignés, troncs en attente de chargement… Au-delà, le versant d’une colline laissait voir sa totale nudité sous la clarté de la lune qui avait percé les nuages.

Envie de pleurer, mais elle devait agir, et vite. D’abord s’assurer que personne ne la poursuivait. Ensuite éviter cette clairière car elle y serait trop visible. Mieux valait longer la lisière du bois, emprunter la voie tracée par les engins de chantier qui œuvraient sur ce site et qui devait forcément mener quelque part.

Elle se remit en route, les membres engourdis par sa longue station immobile. Bientôt, elle s’engagea sur un chemin un peu plus important. Il n’était pas macadamisé et ça la rassura : ni le véhicule des meurtriers ni celui de son cousin n’étaient tout-terrain. Aucun risque qu’ils s’aventurent par ici. Les ornières avaient été remplies de briquaillons et de déchets de construction. Deux rigoles délimitaient la piste qui bifurqua à gauche avant de déboucher sur une nouvelle clairière. À l’autre bout, une masse plus sombre, peut-être une maison, entourée d’une haie assez haute. La piste s’arrêtait là, remplacée par une petite route goudronnée filant vers quelques lumières qui scintillaient au loin.

Elle renonça à demander de l’aide. La police, quand on n’avait pas de papiers, c’était peine perdue. Un coup d’œil à son téléphone lui apprit que sa batterie était plate. Les photos, ça consommait de l’énergie. Elle devrait s’en sortir seule mais ce n’était pas plus mal : inutile de mettre ses amis en danger.

Sur sa gauche, la masse sombre se précisait : un corps de logis en moellons, quelques dépendances, une cour de terre battue mais, sous les hangars, plus aucune trace d’engins agricoles ; la ferme avait sans doute été transformée en résidence secondaire ou en gîte de vacances. Pas de voiture non plus, pas d’aboiement de chien, les lieux semblaient vides. Elle s’avança sans bien savoir ce qu’elle cherchait. Le long d’un mur, un vélo était abandonné. Après quelques coups de pédale prudents, elle prit très vite de l’assurance. Une idée unique tournait dans sa tête : quitter cet endroit hostile.

La route déboucha enfin sur une artère plus importante. En parallèle, des poteaux de caténaires plantés à intervalles réguliers : une voie de chemin de fer. Sauvée ! Redoublant d’énergie, elle longea les rails jusqu’à la gare la plus proche.

Ce n’était plus qu’un simple point d’arrêt : un bâtiment délabré aux fenêtres condamnées, deux quais, un guichet automatique et surtout un panneau éclairé, avec l’horaire des trains. Un rapide coup d’œil lui permit de constater que cette gare se trouvait sur la ligne Namur-Bertrix.

À l’approche des quais, elle fut rassurée : seuls, deux navetteurs bavardaient, dans l’attente du premier train qui n’allait pas tarder. Aucune trace de ses poursuivants. Elle abandonna son vélo, prit son billet, se détendit un peu et réfléchit. Pas question de mouiller Clarisse dans cette affaire. Son amie ne résisterait pas à la tentation d’enquêter et, comme d’habitude, elle prendrait des risques. Pas question non plus de rejoindre son domicile, car ses poursuivants devaient connaître l’adresse de Léon Nkoulou. Son adresse. Elle savait cependant où se rendre afin de recevoir une aide discrète et c’est le cœur plus léger qu’elle monta dans le convoi qui allait la ramener vers Liège.

Samedi

Depuis Namur, le train direct Bruxelles-Ottignies-Liège jouait avec la Meuse. Il s’en écartait pour mieux la rejoindre ensuite. À partir d’Andenne, il se faufilait dans un paysage de plus en plus industrialisé qui ne plaisait guère à Roger Staquet. Il lui préférait la belle Meuse dinantaise où il allait parfois pêcher avec un de ses vieux amis. Les jolies villas mosanes et les chemins de halage verdoyants étaient ici remplacés par des berges bétonnées, des usines assez crades et d’autres bâtiments industriels plus ou moins en bon état… rien de bien attrayant.

Pourquoi Paul Ben Mimoun l’invitait-il à Liège alors qu’il habitait Namur ? De l’eau avait coulé sous les ponts depuis leur première enquête1. Le jeune agent avait fait son trou dans la police d’Ottignies tandis que lui-même poursuivait sa petite vie tranquille dans la cité universitaire. Ils se voyaient encore de temps en temps, mais Staquet était sans nouvelles depuis deux mois. Et tout à coup cette invitation, aussi loin de son domicile néo-louvaniste que de Namur et sans la moindre explication…

Intrigué, il avait accepté. Après tout, Paul et lui étaient liés par une aventure commune et l’idée de passer quelques heures dans la Cité ardente ne lui déplaisait pas. Il appréciait cette ville, même s’il la connaissait mal, et il était curieux de découvrir la nouvelle gare des Guillemins, qui figurait, disait-on, dans le top dix des plus belles gares du monde.

Lorsque le train s’arrêta, il ne fut pas déçu. La gare était aérienne… et très aérée ! L’architecte Calatrava, à l’origine des plans, avait pensé à tout sauf aux courants d’air qui parcouraient les quais de ce bâtiment ouvert à ses deux extrémités.

Il était vingt minutes à l’avance et il décida de flâner avant de se rendre sur le quai numéro 2 où Paul lui avait donné rendez-vous. La journée s’annonçait chaude. Les mains dans le dos, il arpenta l’immense bâtiment. Les rayons du soleil jouaient dans les structures de l’imposante coupole ovoïde qui le recouvrait et donnaient un air de gaieté à l’ensemble. Sous les quais, un centre commercial et un hall d’exposition transformaient les lieux en véritable petite cité. Roger comprenait pourquoi certains encensaient l’édifice alors que d’autres le vouaient aux gémonies. On devait moins apprécier les courants d’air quand on prenait chaque jour un train de banlieue dans la froidure du petit matin…

Lorsqu’il découvrit l’énorme percée qui conduisait du parvis vers la Meuse, Roger fut effaré. Combien d’expropriations pour un tel résultat ? Cette gare semblait disproportionnée par rapport à la taille de la ville. Sa première impression se confirmait : on avait sacrifié la commodité à la beauté. Le résultat était surprenant, mais peu pratique.

Lorsqu’il se décida à rejoindre le point de rendez-vous, il comprit immédiatement qu’il n’était pas venu à Liège pour faire du tourisme. Au-dessus de l’escalator qui menait au quai numéro 2, Paul Ben Mimoun l’attendait, mais il n’était pas seul. Une certaine Clarisse était à ses côtés.

Roger n’avait plus rencontré l’étudiante depuis l’affaire des sugar babies2. Entre-temps, elle avait terminé ses études et quitté Louvain-la-Neuve. Il la reconnut sans difficulté : même chevelure blonde, même salopette… Ces deux-là étaient-ils ensemble ou Clarisse avait-elle fait appel à Paul après s’être mise dans un nouveau pétrin ? Il allait vite le savoir.

Les effusions furent brèves. L’attitude plutôt guindée du jeune agent étonna son ami. Était-ce la présence de Clarisse, le fait d’être loin de ses bases ? Il remit à plus tard la réponse à ces questions. Clarisse, par contre, était égale à elle-même. Elle n’embrassa pas Staquet mais lui donna une poignée de main qu’on aurait pu qualifier de virile. Étonnant, pour une jeune fille aussi mince.

Elle prit la direction des opérations. On approchait de midi et elle proposa d’aller casser la croûte au Grand Café de la gare, un établissement de la galerie commerçante qui courait en dessous des quais. Roger ne connaissait pas l’enseigne et espérait qu’on ne l’obligerait pas à goûter aux sempiternels boulets à la liégeoise, plat régional qui figurait en bonne place dans le panthéon culinaire de la Principauté et qu’il était sacrilège de ne pas apprécier.

Il se rendit vite compte que Clarisse et Paul voulaient lui parler de quelque chose d’important. Pourtant, on discourut d’abord de la pluie, du beau temps, de la gare, de rien. De son côté, une question aussi lui brûlait les lèvres, mais il se garda bien de l’énoncer. Paul courtisait-il la jeune fille ou avaient-ils déjà sauté le pas ? « Courtiser » : un mot qui ne s’employait plus depuis longtemps et qui soulignait la différence d’âge entre ces jeunes et lui.

En pénétrant dans l’établissement, Roger ne put s’empêcher de faire remarquer que les propriétaires du lieu ne s’étaient pas foulés pour nommer leur resto : il se trouvait dans une gare et il était effectivement fort grand. Pour sa part, il préférait les endroits plus intimes, mais il devait reconnaître que la disposition des tables, la couleur rouge des chaises et la cuisine ouverte donnaient un cachet moderne à cet endroit.

— Que prenez-vous ? Je vous invite. Pour moi, ce sera d’abord un grand verre d’eau. Mes déambulations dans ce nid à courants d’air m’ont asséché la gorge.

Sans remarquer que Clarisse fronçait les sourcils, il poursuivit : « Cette gare est magnifique mais côté pratique, Monsieur Calatrava devra revoir sa copie. Je n’aimerais pas devoir attendre un train ici en plein hiver. »

Clarisse réagit avec fougue.

— Je sais que pas mal de gens lui reprochent les courants d’air qui la parcourent en tous sens, mais je trouve que cette gare est belle. Elle est devenue en peu de temps un monument incontournable à Liège. Il est important que ma – elle insista sur le possessif –, que ma ville vive avec son temps.

Roger avait rencontré suffisamment de Liégeois dans sa vie pour savoir que ceux-ci avaient la tête près du bonnet et qu’il ne fallait pas critiquer leur cité. Mais il pensait que l’esprit principautaire était l’apanage des plus anciens et que la jeunesse voyait tout ça d’un autre œil. À entendre Clarisse, ce n’était manifestement pas le cas. Cela l’étonna jusqu’au moment où une petite voix intérieure lui susurra qu’il réagissait de la même manière quand, devant lui, on critiquait Louvain-la-Neuve et qu’il ne devait pas se formaliser pour si peu. Il préféra réitérer sa demande :

— Qu’est-ce que vous prenez ?

Il avait failli glisser « les tourtereaux » à la fin de sa question mais s’était arrêté à temps : pas certain que cette petite plaisanterie eût été appréciée. Il avait toujours tendance à imaginer la vie des gens, il leur prêtait des émotions, des envies, mais la réalité, souvent, lui révélait ensuite qu’il était à côté de la plaque.

Aucun, parmi ses deux amis, ne vanta les mérites du boulet sauce lapin et il put sans problème commander un steak. Trois trappistes vinrent compléter le menu, ce qui permit à Staquet de constater que Clarisse ne jouait pas à la mijaurée et n’hésitait pas à lever franchement le coude. Cela lui fit plaisir.

— Bon, les jeunes, c’est sympa de m’avoir proposé de venir vous rencontrer à Liège, mais je suppose que ce n’est pas uniquement pour me faire découvrir la gastronomie locale. Pourquoi suis-je ici ?

— C’est une idée de Paul… commença Clarisse. Une bonne idée, s’empressa-t-elle d’ajouter. Je pense que nous ne serons pas trop de trois.

— Pas trop de trois pour… ?

Clarisse se tut et Paul reprit :

— C’est à cause d’Honorine. Elle a disparu.

— Honorine ?

— Mais oui, souviens-toi, la jeune réfugiée qui logeait chez Clarisse à Louvain-la-Neuve.

— Ah oui, celle qui s’est carapatée, accrochée à un motard, la nuit où Bauwens3 a été arrêté. J’avais oublié qu’elle s’appelait Honorine. Vous n’avez pas retrouvé le motard ?

Paul ne sourit pas à ce qui se voulait être un bon mot.

— Sois sérieux, mon vieux. Elle a quitté son appartement il y a trois jours et n’a plus donné signe de vie.

— Trois jours, ce n’est pas grand-chose. Surtout quand on est majeur.

— Ce n’est pas dans ses habitudes, répondit Clarisse. Depuis que nous sommes rentrées à Liège, elle et moi, nous nous voyons très souvent. Ou alors on se téléphone.

— Un amoureux ?

— Non, pas à ma connaissance. Il y a bien ce cousin qui campait chez elle depuis quelque temps, ce qui ne l’enchantait guère. Elle ne me l’a jamais présenté et se réjouissait qu’il déguerpisse. Un certain Léon je ne sais plus comment qui a disparu aussi, semble-t-il. Je suis passée à son appartement et il n’y a plus personne.

— Vous avez signalé sa disparition ?

Clarisse lança un regard inquiet à Paul.

— Je préfère ne pas faire intervenir la police, car Honorine n’est toujours pas en règle.

— Mais Paul est policier.

— Ce n’est pas la même chose. Il ne travaille pas à Liège et c’est en ami que je lui ai demandé de venir. Et puis il est en vacances.

Paul confirma les dires de la jeune femme. Il comptait juste partir quelques jours avec ses copains du basket après avoir aidé sa mère à remplir ses cartons.

— Ta mère déménage ? questionna Clarisse. Tu ne me l’avais pas dit. Il faudra que tu me la présentes un jour. Elle reste à Molenbeek ?

Cette sortie eut pour conséquence de plonger Paul dans une sorte d’état second dont il ne sortit qu’en simulant une forte quinte de toux.

— Non, elle part en Wallonie, à Nismes, près de Couvin. Elle fait d’une pierre deux coups : elle se rapproche de sa meilleure amie et s’installe enfin à la campagne, c’était son rêve depuis toujours.

— Je connais un peu le coin, dit-elle. C’est vrai que c’est joli. Faudra qu’on y fasse un tour ensemble un de ces jours.

Roger se dit que, s’il n’intervenait pas, Paul ne pourrait plus cacher son trouble bien longtemps. Le gaillard était amoureux et ça se voyait comme un bouton d’acné sur un nez d’adolescent. Comment Clarisse ne s’en rendait-elle pas compte ? Il décida de faire diversion.

— C’est pas tout ça, les jeunes, revenons à nos moutons. Si vous me racontiez en détail comment votre Honorine s’est volatilisée ?

Malheureusement, il n’y avait pas de détails. Honorine avait disparu et son téléphone était sur messagerie. Pas d’indice.

— Ils sont peut-être partis ensemble, son cousin et elle, vers d’autres aventures, en amoureux ?

Roger ne croyait pas à ce qu’il disait, mais il voulait provoquer la réaction des deux autres.

— Impossible. Elle n’appréciait vraiment pas ce type et, je le répète, elle se réjouissait d’en être débarrassée. D’après elle, ça allait se produire bientôt.

Clarisse était précise. Elle affirmait. Elle ne supposait pas. Roger se dit que cette jeune femme était décidément solide, mais il s’étonna du silence de Paul.

— Et toi, monsieur l’agent, qu’en penses-tu ?

Paul n’en pensait rien, ou pas grand-chose. Il n’avait guère rencontré Honorine depuis l’affaire de Louvain-la-Neuve et l’essentiel de ce qu’il savait d’elle, il le tenait de Clarisse.

— Vous pouvez au moins me dire où elle habite, cette Honorine ?

— Elle loue un petit appartement rue Ferrer, à Seraing.

— Elle travaille ?

— Serveuse dans un bistrot du Carré, le quartier estudiantin. Elle ne s’est pas présentée à son travail depuis plusieurs jours.

— On peut entrer dans l’appartement ? On devrait aller y jeter un œil.

— Oui, j’ai un double des clés. Honorine a aussi un double des miennes.

— Vous êtes vraiment très liées, dirait-on.

— Au fil du temps, des liens se nouent et, oui, Honorine est devenue mon amie. C’est pour cela que je m’inquiète autant.

— Bon, je règle l’addition et vous me conduisez à cet appartement. Il nous racontera peut-être des choses au sujet de sa locataire.

Ils se retrouvèrent tous les trois sur l’esplanade de la gare. Malgré les bassins et le parterre de jets d’eau aléatoires, une chaleur étouffante les enveloppa. Où était passé le gai soleil matinal ? Même les bambous, plantés par petits groupes à intervalles réguliers, semblaient accablés. Leur feuillage d’habitude bruissant ne frémissait plus, figé dans l’attente d’un souffle d’air, d’une goutte de pluie. Roger s’épongea. Devant lui, les deux jeunes marchaient d’un bon pas et il faillit leur crier de l’attendre, mais ils s’arrêtèrent bientôt devant la petite Twingo de Clarisse. L’habitacle avait tout du sauna. Roger eut bien du mal à glisser sa carcasse sur la banquette arrière. Paul, par contre, s’assit à côté de la conductrice et le vieux flic constata que le jeune agent se comportait comme si la voiture avait aussi été la sienne. Passe encore qu’il ait aussitôt ouvert la fenêtre, mais on ne fourrageait pas dans la boîte à gants d’un véhicule pour récupérer une pastille de menthe sans demander la permission à la propriétaire, sauf si on avait l’habitude de cette voiture et, aussi, de sa conductrice… Enfin, « habitude » n’était peut-être pas le vocable adéquat, mais ce fut le seul qui lui vint à l’esprit.

* **

Roger fouettait ses œufs avec énergie. Il était rentré de Liège sur le coup de 23 heures, fatigué et affamé. Le steak avalé à midi ne lui semblait déjà plus qu’un lointain souvenir et il avait scruté son frigo avec l’œil attentif de la vigie guettant le rivage salvateur sur un bateau à la dérive : quelques restes voleraient-ils à son secours ? Un bout de parmesan, un demi-ravier de champignons, une vieille courgette. Et trois œufs frais. Il s’était aussitôt décidé pour une frittata maison, la meilleure recette vide-frigo de sa connaissance. Il avait attrapé le bol bleu, le préféré d’Adeline, sa femme décédée ; il avait incorporé un filet de lait à ses trois œufs, sel, poivre, et en avant : tandis que ses mains s’activaient, son cerveau pourrait se concentrer sur « l’affaire ». Vieille déformation professionnelle ? C’était déjà ainsi que dans son for intérieur, il nommait la « disparition » d’Honorine, peut-être une simple balade, au fond, un besoin d’iode ou de solitude. Difficile d’être très affirmatif sur ce point à ce stade de leurs investigations.

Il avait laissé reposer ses œufs et hachait quelques herbes fraîches, cueillies sur son balcon – persil plat, basilic, estragon –, quand la voix de Clarisse, désireuse de le rallier à sa cause, résonna à nouveau dans ses oreilles : « Voulu ou non, le départ d’Honorine est un fait ! » Il avait senti qu’elle s’énervait un peu tandis qu’ils fouillaient, tous les trois, le minuscule appartement qu’Honorine occupait rue Ferrer, à la recherche d’un indice.

Comment la jeune fille avait-elle échoué dans le Fond de Seraing ? Il n’avait pas osé soulever la question, conscient que des difficultés financières avaient dû être à l’origine du choix de ce quartier. La rue elle-même, dans laquelle ils avaient débarqué vers 15 heures, avait aussitôt donné à Roger l’envie de fuir. Sans doute le ciel gris, pommelé comme la croupe d’un vieux cheval et tout aussi lourd, y était-il pour quelque chose. Il avait eu l’impression d’avancer dans une ancienne artère commerçante, dont les activités de négoce avaient dû justifier qu’on défigurât la plupart des façades en transformant les rez-de-chaussée en avenantes vitrines, bâillonnées, pour l’heure, de grands volets baissés. L’immeuble d’Honorine ne faisait pas exception à ce dérèglement urbanistique, mais la large porte de garage qui balafrait sa façade avait tenté de prendre des allures officielles. Des autocollants de signalisation – un disque rouge et bleu et un autre montrant une dépanneuse en pleine action – interdisaient à tout quidam qui en aurait eu l’idée saugrenue de venir stationner dans les parages. Mais Clarisse, qui semblait connaître le coin comme le fond de sa poche, avait pris soin de garer sa Twingo dans une rue transversale discrète, aux vitrines éclairées en plein jour par des néons de couleur. Aucun doute ne planait sur le commerce qu’on pratiquait derrière ces aquariums mauves et roses. Honorine ne devait pas être rassurée quand elle rentrait tard le soir par des rues aussi glauques.

La jeune fille avait cependant tenté de rendre son nid douillet : de louables efforts pour ensoleiller ses deux petites pièces en étaient la preuve. Les tissus colorés, wax, batik ou bogolan aux motifs géométriques, happaient dès l’entrée le regard du visiteur. On les trouvait tendus sur les murs, éparpillés en coussins ou nappant table et buffet. Roger, même s’il fut séduit par cette profusion inattendue de couleurs, n’en remarqua pas moins le plâtras qui s’effritait dans la cuisine, les canalisations rouillées surplombant deux bassines de secours et le fil tendu où pendait une pauvre lessive. La cuvette des toilettes, entartrée, lui souleva le cœur et les coulées de moisissure dans le coin douche, le balatum à moitié arraché lui firent craindre qu’Honorine ne fût victime d’un marchand de sommeil, un proprio sans scrupules qui aurait exploité la détresse d’un public fragilisé.

— Et il dormait où, le fameux cousin ? avait-il quand même demandé, constatant que le logis ne comportait qu’un canapé-lit.

Clarisse avait désigné du menton un matelas coincé à la verticale entre fenêtre et buffet. On sentait que pour elle, l’essentiel était ailleurs. Elle avait ouvert sous leurs yeux le frigo branlant d’où une forte odeur avait aussitôt jailli :

— C’est quoi, ce truc ? s’était exclamé Paul, mais même Roger ne put le renseigner, quoiqu’il se targuât d’être un assez bon cuisinier.

Clarisse avait assené : « La preuve qu’il est arrivé quelque chose à Honorine ! » Un jacque trônait en effet sur la claie supérieure du frigo. À maturité, ce mastodonte dégageait une odeur forte et sucrée à la limite du supportable, du moins pour des nez peu habitués. En Afrique, on l’appelait le « fruit du pauvre », avait expliqué Clarisse. Mais en Belgique, on ne le trouvait que dans des boutiques de produits exotiques où il coûtait toujours assez cher. Jamais Honorine ne se serait offert un tel luxe, de plusieurs kilos quand même, estima Roger, pour l’abandonner ensuite dans son frigo.

Les oignons rissolaient dans la poêle. Une odeur qui faisait toujours saliver Adeline, du moins avant qu’elle ne tombe malade. Roger les avait émincés finement et ils doreraient encore dix minutes à feu doux, juste un coup de spatule de temps à autre pour vérifier qu’ils n’attachaient pas. Il avait le temps de s’offrir un petit verre de marc avant d’ajouter les rondelles de courgettes et les champignons émincés. Il s’agissait là d’une sérieuse entorse à la règle qu’il s’était lui-même fixée (ne jamais boire ce nectar seul), mais la situation était exceptionnelle : les jeunots comptaient sur lui et il devait se montrer à la hauteur ; en un mot, déterminer si le départ d’Honorine relevait bel et bien de ce que, dans le jargon de son ancien métier, on appelait une disparition inquiétante. Ce point acquis, entreprendraient-ils ensuite, et sans prévenir la police, une enquête privée sous prétexte que la belle Honorine était toujours illégale en Belgique ?

Roger clappa la langue contre son palais : son ami Meunier ne s’était pas moqué de lui. Cette fois encore, il lui avait ramené de Bourgogne une bouteille dont le liquide, une merveille jaune ambré, avait passé plus de dix ans en fût, merci Messieurs-Dames ! Il tendit la main pour un deuxième verre, y renonça aussitôt. « Mon vieux Staquet, sois sérieux. Un verre permet d’y voir plus clair, tu l’as maintes fois constaté, mais au-delà, l’effet s’inverse et ce n’est pas le moment de s’embrouiller les idées. »

Il nappait ses légumes d’une couche d’œufs battus quand il se posa une nouvelle fois la question qui le tourmentait depuis son retour de Liège : hormis le fruit du jacquier, leur fouille n’avait rien donné. Même le courrier qu’il avait ramassé avant de quitter les lieux ne lui avait rien appris : imprimés publicitaires, hebdomadaires gratuits sans intérêt. Une fausse mangue puante, abandonnée dans son frigo par Honorine, pouvait-elle passer pour un indice sérieux ? Ses anciens collègues auraient bien rigolé s’il leur avait seulement posé la question. Mais il y avait Clarisse, persuadée du contraire, Clarisse dont l’instinct semblait sûr, en tant que jeune journaliste mais aussi en tant qu’amie. Et Paul, qu’elle avait embrigadé sans problème dans l’aventure, même si ses beaux yeux devaient y être pour beaucoup.

Après la visite rue Ferrer, les jeunes l’avaient emmené dans le Carré, histoire de lui montrer le bar où travaillait Honorine. D’après eux, il n’y avait pas grand-chose à tirer d’un endroit pareil. Il avait dû en convenir : un boyau obscur, de hauts tabourets, un serveur pressé, Kevin, qui confirma leurs pires craintes. Aucune nouvelle de la jeune Camerounaise, le patron avait d’ailleurs engagé une autre étudiante pour la soirée, à l’essai. Honorine avait intérêt à ramener ses fesses au plus vite si elle ne voulait pas perdre son boulot.

Il se faisait tard mais avant de le reconduire à la gare, Clarisse avait tenu à lui faire découvrir « un autre visage de Liège », comme pour racheter la désagréable impression dégagée par les quartiers sinistrés du bas de Seraing. Il était hors de question qu’un « touriste » quitte sa ville sans avoir arpenté la place Cathédrale, admiré la façade du Palais des princes-évêques ou le Perron, symbole des libertés liégeoises. Elle avait enchaîné sur les pittoresques ruelles de la rue Féronstrée, les deux hommes collés à ses talons. Quand elle avait proposé de terminer par une balade sur les quais jusqu’à la nouvelle passerelle, « La Belle Liégeoise », Roger avait demandé grâce : inutile de lui imposer le parcours complet en un jour, il reviendrait.

— Mais c’est à une minute de la gare, avait insisté Clarisse, on vous y conduira juste après.

Il avait apprécié le détour : la structure en acier semblait s’envoler au-dessus de la Meuse et redescendre parmi les arbres du parc de la Boverie. D’où sortait ce nom de « Belle Liégeoise » ? avait-il demandé étourdiment, déclenchant aussitôt un cours sur Théroigne de Méricourt, une politicienne et révolutionnaire liégeoise très féministe. Un personnage qui avait tout pour plaire à Clarisse, avait-il pensé. Peu après, ils s’étaient à nouveau entassés dans la Twingo et on l’avait enfin déposé devant les Guillemins :

— On a besoin de vous, avait dit Clarisse en lui serrant la main.

— Notre duo a plutôt bien fonctionné jusqu’ici, non ? avait ajouté Ben Mimoun.

Il avait répondu qu’il y réfléchirait. Mais tandis qu’il faisait glisser sa frittata de la poêle vers le plat de service, il se l’avoua enfin : qu’il le veuille ou non, leur enquête avait déjà commencé et au fond, pardon à Honorine si elle était bel et bien en danger, cette perspective ne lui déplaisait pas. Travailler avec Ben Mimoun, même en douce comme la fois passée, le rajeunissait ; et quoi de plus grisant que de se sentir utile, voire même indispensable, c’était le mot que Clarisse avait employé, pour trouver du goût à la vie quand on était veuf et retraité ?

Il sourit tout seul et attaqua sa frittata. Un bon coup de fourchette, sans hésitation, et peut-être qu’après, il s’offrirait un deuxième verre de marc. Pour saluer sa décision.

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