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Le Grand Pavois La Princesse blanche Telle la peste noire, le sceau de la terreur colonise les terres du Rhyarnon ; le sombre dieu Arawn a décidé de placer sous son joug le royaume du souverain Maddan le Juste, par l'entremise de la sorcière Morrigan (la princesse aux teints blafards), dressant une armée destinée à conquérir tous les comtés du royaume... et ce, quels que soient les moyens employés. Mais en ces temps où le mal, venu des profondeurs de la terre, sème la mort et la terreur tout au long de son avancée, le Fianna, un groupe de chevaliers autonomes, est déterminé à soutenir Maddan le Juste en lui proposant ses services. Padarec fait partie de cette compagnie de valeureux chevaliers, venu d'une terre aussi lointaine que son esprit obscur, cachant les affres d'un passé que seuls les dieux en connaissent les raisons. De ce parcours initiatique, il rencontrera en la personne de Abhcan un serviteur fidèle, facétieux bout-en-train menant une vie de bohème, apte à résoudre bien des tracas de la vie quotidienne. Mais ce joyeux luron devra affronter, tout au long de son parcours, les égarements de son esprit tortureux, sous la forme d'un cheminement initiatique destiné à élever son esprit des oeuvres-chimères de la nature...
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Seitenzahl: 213
Veröffentlichungsjahr: 2021
Sous Patrice Martinez
La Revanche d'Ixion
La Tombe d'Hestia
L'Univers-Dieu de Tau-Thétis
CHAPITRE UN
CHAPITRE DEUX
CHAPITRE TROIS
CHAPITRE QUATRE
CHAPITRE CINQ
CHAPITRE SIX
CHAPITRE SEPT
CHAPITRE HUIT
CHAPITRE NEUF
CHAPITRE DIX
CHAPITRE ONZE
CHAPITRE DOUZE
CHAPITRE TREIZE
CHAPITRE QUATORZE
CHAPITRE QUINZE
CHAPITRE SEIZE
CHAPITRE DIX-SEPT
CHAPITRE DIX-HUIT
CHAPITRE DIX-NEUF
CHAPITRE VINGT
CHAPITRE VINGT-ET-UN
Les soubresauts des calebasses, marmites, vaisselles et autres nécessaires à cuisine s'amplifiaient sous les assauts d'un tremblement de terre, qu'aucun mage ou devin n'avait auguré pour cette saison ; pourtant Dieu sait combien de savants, d'astrologues, de géomanciens et de sorciers se penchaient jour et nuit sur leur incunable, leurs rites mantiques et leur lunette afin de présager et de se protéger de la fureur des éléments qui affectaient la Terre de Rhyarnon… En ce temps-là, si loin qu'il faille aux hommes feuilleter dans le plus antique des incunables que les hommes aient découvert au fond d'un puits, la terre des hommes se soulevait des assauts terribles d'un dragon, caché dans sa tanière de l'Autre-monde. Il en fallait des sacrifices et des prières, qu'aucune magie blanche ou maléfique n'arrivait à apaiser les colères de ce démon.
Mais revenons à cet instant où ce vulgaire bourg – perdu entre mer et terre, à quelque cent mille pas de l'illustre cité de Taknit –, se retrouva plongé dans un bain de sang et de terreur qu'il amena ce noble royaume à relever le glaive et la double-hâche afin d'affronter les chevaliers-démons…
En cette matinée pluvieuse, la cavale trépidante des sabots meurtrissait cette terre que de pauvres hères travaillaient sans répit ; on entendait le hennissement des chevaux, leurs mâchoires tiraillées par des mors que de puissants chevaliers saisissaient avec force, d'une fierté non feinte. Leur casque miroitait dans un crépuscule d'une pourpre sanguinolente, où la rosée du matin épousait la flore et la faune glissant des ramures et des feuillus dans une exultation de dards scintillants mais qu'une naïve nymphe des bocages n'osait porter son regard nonchalant sur cette scène apocalyptique, tant la terreur prenait le pas sur la beauté des lieux. C'était tout un escadron venu des terres lointaines, haussant le pique et le glaive, causant l'effroi où les sabots de leur monture faisaient trembler cette terre arrosée d'une eau froide qu'ils parcouraient, se gorgeant de longues étreintes mortifères. La vision floue, tourmentée par tant d'heures ployées sur les crinières de feu de leur destrier s'étirant sous un blizzard âpre, leur nature démoniaque n'apportant que brutalités, rapines et crimes en tous genres ; peu importe l'âge ou le sexe, peu prévaut si le pauvre homme n'a que quelques maigres pieds de terre à labourer ou qu'il soit un notable du lieu, il fallait faucher bas, faire des culs-de-jatte, retrousser la robe de la vieille et arracher la chemise de lin à la plus jeune, en tout cas il fallait faire de cette terre un ENFER…
Ils atteignirent le centre de la bourgade, deux lueurs émeraude vibrant dans leur heaume d'un noir de tourmaline, la bave de leur destrier s'écoulant des mâchoires comme la lymphe des mânes émanant des trépassés. Plusieurs cavaliers descendirent de leur monture et pénétrèrent de force dans les foyers, des hurlements de terreur y émergeant comme le cri des corvidés sous le couvert d'un arbre centenaire. Puis des flammes se propagèrent aux alentours, dévorant les abris de chaumes dans un bruissement qui recouvrait le bruit des lames s'introduisant dans les chairs ; quelques femmes parvinrent à se déloger de leur masure en flammes, se faufilant entre les chaumières afin de s'arracher des griffes libidineuses de leur tortionnaire, s'esquivant entre le puits situé au centre de la modeste place et des venelles d'où s'élevaient des brasiers hauts de plusieurs pieds, pendant que des anciens dressaient leur bâton en chancelant, au nez des barbares, tant les rhumatismes affectaient leur corps usé par la rudesse de la vie. Et c'est dans ce chaos indescriptible que les cavaliers coupèrent les têtes d'un geste net, aussi puissant que le dieu de la guerre Teutatès, la serpe de la Mort n'épargnant aucune âme rebelle…
Le soleil vint déployer ses rayons. Des fumées noires nourrissaient l'air du village d'une odeur âcre, s'élançant vers un ciel de plomb d'où un soleil étincelant aurait pu témoigner de ce drame qui se jouait dans une bourgade de la puissante cité de Taknit. Les sombres cavaliers grimpèrent sur leur monture, parés de cuir et d'acier aussi noir et brillant que la tourmaline. Leur chef pivota sa nuque massive, contemplant ce paysage calciné embrasant son regard, un sourire rageur en coin, sous le couvert de son heaume charbonneux, surligné d'un cimier à tête de griffon. Le capitaine dressa sa main gantée de mailles vers son visage austère, une chevalière gîtant à l'un de ses doigts difformes ; il la contempla d'un regard intense, acquiesçant d'un mouvement du crâne aux injonctions occultes de sa maîtresse, la sorcière banshee Morrigan. Des paroles inaudibles au genre humain émanaient de la bague purpurine, en des ondes troublant la densité de l'éther, comme une pierre s'échouant sur le miroir placide d'un bassin.
C'est dans cette ambiance lugubre qu'ils se détournèrent de cette maigre bourgade, continuant leurs méfaits par mont et par vaux, leur reine blanche ordonnant de raser chaque hameau et chaque demeure afin de faire tomber la puissante cité de Taknit… car le temps était compté !…
D'un bras puissant Padarec envoya le malandrin s'écrouler entre les tables de guingois. Il avait tout juste fini de s'occuper de ce scélérat qu'un autre vaurien, le regard empli de haine, saisit sa dague d'une main et se joignit de plein grâce à cette échauffourée, qui de plus en plein repas devant le plus malfamé des cabaretiers.
Il est vrai que notre mercenaire venait tout juste de s'attabler à même la chaussée, devant l'étal du tavernier ; il avait parcouru une dizaine de lieues avant de s'échouer ici, le village n'étant qu'une étape de parcours, avant de remonter sur son destrier et de se rendre sur les lieux des crimes causés par les chevaliers-démons, en quête d'informations. Mais le premier vilain avait profité d'un instant de distraction pour lui subtiliser sa bourse, qu'il tenait pourtant d'une main ferme. L'homme avait eu tort de s'en prendre à un inconnu, qui de plus appartenait à la fine fleur des aventuriers sur dix mille lieues à la ronde. L'échine partiellement recourbée, plantée sur des jambes aussi frêles que son physique, le second malandrin jouait de la lame comme un enfant de ses osselets ; il taquinait sa proie de coups d'estoc et d'enfilade, dans un jargon qu'il affectionnait afin de le déstabiliser… Il fauchait son coutelas sur l'aire de la placette, ne prenant aucun compte du dernier client qui s'était attablé devant l'étal, détalant à grandes enjambées pour se réfugier entre une table brinquebalante et deux tabourets. Le tavernier s'était éclipsé, peut-être afin d'aller quémander de l'aide à la maréchaussée, mais ça qui pouvait le certifier, à moins d'attendre quelques gouttes de clepsydre pour constater si le commerçant avait eu cette bonne idée…
D'une feinte évidente l'homme élança un énième assaut, balançant son bras efflanqué vers le buste de Padarec ; la lame brilla sous l'éclat virulent des derniers rayons solaires, se mouvant à quelques doigts des entrailles. Il en fallut de peu qu'il aille rejoindre le Sidh, l'Autre-monde, car notre valeureux mercenaire esquiva audacieusement ce coup-là en pivotant ardemment son bassin de quelques degrés.
— Hé. Ce n’est pas cette fois-ci que ton estoc m'éjectera sur les terres du ponant, lui lança-t-il d'un sourire pincé.
Hélas le premier homme se rappela à son bon souvenir, refaisant équipe avec son confrère toujours le corps voûté comme l'arc en plein cintre d'un temple, à satisfaire son envie pressante de faire gicler la lymphe de cet homme de guerre. Ils firent donc la paire, prenant une joie de lui faire comprendre que la force est supérieure en nombre et qu'il vaut mieux offrir son âme à Arawn, le dieu de l'Autre-monde, que de subir d'atroces souffrances le restant de sa pauvre vie. Ils avancèrent certains de leur fin, à vrai dire il fallut de peu que notre soldat aille rejoindre Arawn, car soudain un bruit mat vint modifier leurs intentions belliqueuses : un tabouret déboula sur la tête du premier filou, le faisant s'ébouler comme un vieil arbre subissant l'assaut d'un vent mauvais. Le jeune homme regarda d'un sourire frondeur sa victime de mauvaise graine, puis releva sa tête toute en joie vers Padarec, pendant que l'autre homme se retourna subitement vers lui, dans une situation qu'il n'avait pas prévue dans ses intentions délétères. Padarec bénéficia de cette occasion pour balancer son poing vengeur sur le profil émacié du gredin, puis fonça sur lui et lui brisa d'un coup net le bras d'un revers de main. L'homme s'écroula de douleur, le corps bloqué par la charge du mercenaire ; la botte de Padarec largement appuyée sur la poitrine du malheureux, suffoquant comme un chien agonisant lors de sa dernière heure venue.
Des bruits de pas s'amplifiaient. Au détour de la rue principale, une brigade de gens d'armes inonda la placette, habillée de cuir et portant des épées et des hallebardes, qu'il faille tout un mois d'entraînement pour parvenir à les soulever. Le tavernier se traînait à côté du capitaine des gardes, le front en sueur ruisselant jusqu'à son cou distendu par la bonne chère, et le souffle court entrecoupé de spasmes, causé par cette course effrénée. Le jeune homme était posté devant le corps avachi du premier malandrin, tombé dans une léthargie provoquée par un coup sur la tête, qu'à son réveil une atroce douleur lui rappellera sans moindre doute la genèse de son malheur. L'autre homme restait de même planté au sol, immobilisé comme un rat surprit par un collet, lequel était représenté par la plante du pied de Padarec, assurée par la corpulence imposante du mercenaire. Les gardes relevèrent les deux complices et les enchaînèrent, pendant que le capitaine s'adressait à notre aventurier :
— Je connais très bien ces vils marauds, lui dit-il en leur jetant un regard sournois. Ils collectionnent les heures de prison comme un enfant les heures de corvées. Mais là, ils dépassent tout entendement ! Si vous le voulez vous pouvez déposer une plainte auprès du brehon, afin que justice soit rendue.
Padarec jeta un regard glacial vers les deux hommes, tenus fermement par la garde du coin.
— Ces deux nabots n'ont pas réussi leurs forfaits ; ils ne soupçonnaient même pas à qui ils avaient affaire, et ont reçu une correction bien méritée qu'ils ne sont pas près d'oublier, décocha-t-il d'un sourire frondeur tout en les regardant des sourcils froncés. Que votre druide juge de leur sort. En ce qui me concerne, je cherche l'hospitalité pour me restaurer et prendre un repos bien mérité, avant de reprendre la route dès l'aube…
Puis il s'approcha à grands pas du jeune homme qui lui sauva la vie.
— Je te dois une fière chandelle, mon ami. Sans ta présence, j'aurai rejoint plus tôt que prévu le domaine du Sidh (l'Autre-monde), annonça-t-il calmement. Quel est ton nom ? tout en jaugeant sa petite taille qui n'a assurément causé aucune gêne pour oser secourir l'étranger…
— Abhcan, fils de Fingar, annonça-t-il tout en relevant ses braies et resserrant sa ceinture d'une manière désinvolte. Et toi, fier étranger, quel est le tien ?
— Padarec. Padarec de Cernach, fils de Mairtain et de Gwenola.
— Je serais heureux de partager mon repas et ma hutte en ta compagnie, Padarec de Cernach.
Padarec s'approcha du tavernier, et à la vue des dégâts il ouvrit son escarcelle, afin de régler la note. Celui-ci releva sa main en signe de refus.
— Ce n'est pas la peine, mon ami, dit-il d'un ton sincère. Ces deux-là feront l'affaire, ils devront me régler la note en réparant les dégâts. Je connais notre brehon, il ne laisse pas passer ce genre de délit sans que les fauteurs de troubles s'acquittent de leur corvée…
La garde emmena les deux gredins vers la crête de l’oppidum, où se délimitait un enclos pouvant accueillir les malandrins, sous les lueurs émergeant des entrées de maisons faites de torchis et de chaume, pendant que le vaste chaudron céleste se rehaussait d'étoiles scintillantes. Abhcan et Padarec se dirigèrent à l'opposé, en direction de l'orée de la forêt où s'y adossait une simple cahute bâtie de torchis et d'un toit de chaume. Padarec tenait le licol de son coursier, harnaché de quelques affaires qu'il emportait pour ses besoins, d'un écu, du casque, et de son épée accrochée à l'un des flancs du noble animal. Un vent frais se leva, emportant les premières feuilles d'un automne précoce vers le ponant, en ce lieu où les âmes des mortels se reposaient avant d'affronter une nouvelle incarnation sous la peau drue d'un sanglier, d'un cerf ou d'un rapace…
*
Le coursier s'abreuvait dans le seau que lui avait fourni Abhcan et de fourrage répandu près de l'entrée ouverte à tous les vents. Mais l'herbe grasse du pré suffisait à l'engraisser, car en cette contrée une rivière serpentait entre les troncs des arbres, chantant sa mélopée cristalline à qui veut l'entendre. La bâtisse disposait d'une levée de terre pour délimiter les quelques empans de terrain lui appartenant. Mais malgré son âge, elle avait été construite avec soin, même si le chaume demandait à être rafraîchi, car des ouvertures commençaient à bailler et à éventer la maison.
Abhcan nourrit le foyer, jetant pêle-mêle quelques brindilles à la base des flammes, qu'une volute noirâtre s'élança vers la toiture dans une danse lascive. Puis il versa dans le chaudron quelques parties de jarret d'un mouton, afin de ravigoter une soupe noyée d'une respectable portion d'eau. Padarec retira son manteau et le posa sur le lit d'herbes sèches à côté du foyer, puis il jeta un regard attentionné vers son destrier, s'assoupissant sous la lueur vibrante des étoiles se rehaussant de l'éclat argenté de la déesse Dana. Quelques nuées filaient vers le nord, pendant que la lune, pleine, féconde, s'élevait derrière la crête du talus en une bienveillante gardienne du foyer et de l'amitié.
Le mercenaire s'installa sur la couche, pendant que Abhcan vint le rejoindre, lui offrant une cervoise giclant comme une mer déchaînée. Padarec huma la boisson, fortement alcoolisée, embaumant ses narines d'une odeur maltée. Il avala une lampée, un goût prononcé d'arômes d'orge puissant livrant au palais tout un panel de senteurs fleuries et de miel d'une profonde onctuosité. Dès que le trait de cervoise ruissela dans sa gorge, il excita ses papilles à la découverte de fragrances oubliées – des images fugitives de femmes languissantes vinrent taquiner son esprit, le corps voluptueux de ces déesses s'acoquinant de cambrures suggestives, prompt à relever un mort tombé au combat. Il détailla le jeune homme, dont le visage effilé comme une dague se nimbait d'une chevelure d'un noir corbeau, de longues mèches ondulées retombant sur des épaules efflanquées d'où une pendeloque d'arbre de vie, suspendue à la plus longue, oscillait mollement sous les impulsions taciturnes de sa tête.
Il s'assit dans une insouciance propre à la jeunesse, la corne à la main et le cœur empli d'une lourdeur que Padarec ressentait, tant son regard dégageait une mélancolie qu'il masquait péniblement à son hôte.
— Tu vis seul ?
Abhcan releva sa tête, le regard pétillant.
— Oui. Mais chaque journée s'exile comme le défilement des nuages, poussés par un vent fort. Il avala d'un trait la moitié de la cornée et resta un instant silencieux, seul l'expir du foyer et du vent ébruitant leur présence…
Le cheval hennit, sûrement causé par quelques rongeurs faisant ripaille sur sa part de fourrage.
— Où mènent donc tes pérégrinations ? demanda-t-il en lui adressant un sourire courtois, divulguant une bouche partiellement édentée.
— Comme tu as pu le remarquer, je suis un mercenaire, à la solde du roi Maddan. Mon périple est long et ardu, je dois franchir dix mille lieues afin de rejoindre les armées du Rhyarnon et repousser la menace qui plane sur ton pays.
— Il t'a donc proposé de servir une noble cause, car tant de crimes et de souffrance s'abattent en ces temps sombres…, dit-il en soulevant le récipient en corne de buffle, dont quelques gouttes s'enfuirent de leur contenant pour s'ébattre sur sa veste, élimée par l'usage et le temps. As-tu eu connaissance du terrible holocauste qui a eu lieu à Sráidbhaile Darach ?
— Hélas, répondit Padarec d'un ton âpre. C'est la goutte faisant déborder le cratère. Il nous faut repousser l'ennemi jusqu'aux frontières du mont Claw Fola, en passant par les contreforts de Cré Dóite, en ce lieu où fourmillent les gobelins.
— Ta route est longue et emplie d'embûches…
— Cela est mon destin. Ma vie se résume à croiser le fer, et à parcourir le vaste monde de Dana, en quelque endroit où les hommes ont besoin de mes bras et de mes jambes pour servir le noble comme le pauvre.
Ils portèrent un pot à la déesse Dana en soulevant leur corne, et les vidèrent d'un trait tout en émettant des borborygmes du ventre.
— Que fais-tu donc de tes longues journées ? demanda-t-il tout en se penchant vers lui, les yeux pétillants sous l'effet de la boisson.
— Je n'ai pas de poste attitré ; lorsque je n'assiste pas le fermier, on peut me retrouver chez le potier, le charpentier ou le bûcheron. Il m'arrive aussi de seconder notre tavernier, lors des grandes fêtes religieuses…
— Durant la rixe, tu n'as pas eu froid aux yeux. Beaucoup d'hommes se seraient éloignés et terrés à l'arrière de l'étal, attendant patiemment que l'orage se passe… Il réfléchit, puis lui proposa un marché. Ma route est longue et pleine d'embûches, mais je songe depuis quelques jours à me mettre en quête d'un écuyer. Je te propose de cheminer en ma compagnie jusqu'aux contreforts de Cré Dóite… Tu auras droit à la bonne chère et je t'offrirai de quoi te vêtir, car en ces lieux l'hiver est particulièrement vigoureux. Enfin, lorsque nous serons arrivés au pied du mont Claw Fola, tu seras libre de refluer vers ton pays afin de conter à ta descendance tes exploits d'aventurier…
Abhcan resta sans voix devant la proposition soudaine du mercenaire. Lui qui n'avait jamais dépassé une dizaine de lieues de son logis, cloîtré dans son village où il naquit, faisant mille travaux que le forgeron ou le potier lui demandait, sans penser au lendemain et à la course du char solaire déployant son faste sur les terres fertiles de Dana.
— Ce que tu me demandes là n'est pas anodin, d’autant plus que ce périple est semé d'embûches : entre les gobelins, les brigands et les coupe-jarrets, rien ne nous sera épargné afin de mener à bien cette campagne…
Sur ses mots il se releva et rejoignit le chaudron d'où émergeait de son giron un fumet à creuser l'appétit d'un ogre. Il emplit les bols d'un ragoût fumant, puis revint s'agenouiller près de Padarec et lui présenta l'écuelle, dont les vapeurs dégageaient des fumets de mouton et de légumes prêts à garnir la panse du mercenaire, habitué à jeûner lorsque les circonstances n'étaient pas propices à lui fournir une simple potée de choux.
— Ha ! Tu préfères le confort et la sécurité, bien à l'abri dans ta petite vie routinière de citadin, d'un modeste bourg perdu de ce royaume… Ma foi, si cela suffit à ta peine de bienheureux sédentaire, dont la vie quotidienne se résume à butiner de-ci et delà quelques menus statères propres à satisfaire le petit-bourgeois qui sommeille en toi…
L'hôte de ces lieux resta sans réponse devant cette rhétorique virulente, estimant qu'il n'avait rien à justifier sur la vie qu'il menait dans l'arrière-pays du Rhyarnon, et fit simplement abstraction des assertions volubiles que son convive tentait de lui fourguer en douce, afin de le faire douter d'une vie tracée d'avance.
Il se pencha et délogea un violon caché dans le fouillis de morceaux d'étoffes en fourrure jetés à l'aventure sur le sol, un violon gravé dans un bois d'érable de bonne facture, régla la tension des cordes en écrin et lança un air du coin, propre à réanimer des images et des émotions enfouies dans le plus rude des cœurs. L'archet dansait sur les cordes, offrant des mélodies parfois mélancoliques, et d'autres joyeuses, que le mercenaire écoutait d'une attention soutenue, calant son poing contre sa barbe broussailleuse d'un air de fier auditeur. Abhcan se mit en train, lançant d'une voix douce et parfois puissante une chanson d'amour et de fidélité où le modeste paysan devait rejoindre l'armée de Dana afin de faire plier le belliqueux envahisseur, laissant le soin du gîte et du lopin de terre à son épouse, dont elle avait la garde de ses deux bambins, sachant pertinemment que ses enfants ne reverraient probablement jamais le visage rayonnant de leur père.
Dehors, sous les éclats froids des étoiles et d'une lune auréolée d'un diadème d'argent, le destrier s'était assoupi, son esprit animal plongeant dans une série de rêveries où le halètement de ses naseaux menait sa cadence sur la course effrénée de ses sabots, dans un déluge de traits et de lances, sur le vacarme hargneux des chevaliers-démons…
Abhcan sommeillait encore lorsque Padarec se hissa sur son coursier. Le froid imprégnait l'atmosphère de ses dards glaçants, tandis qu'un givre enveloppait la nature d'un linceul blanchâtre, étincelant sous le disque bas de la lune glissant vers le monde des morts pour un temps. Des bouffées de vapeur s'échappaient de l'homme et de la bête qu'il montait, les exhalaisons diaphanes se fondant dans un brouillard naissant. Une chouette hulula, pendant qu'une biche, cachée derrière un fourré, s'éclipsa sous la ruade du destrier que l'homme secoua sur-le-champ. Padarec reprit le contrôle de sa monture, l'apaisant d'une main ferme mais chaleureuse, puis lui susurra quelques mots dans un jargon issu d'un autre monde, sûrement un idiome originaire de son lointain pays. D'un bras sûr il fit tourner la tête massive de son cheval, dont les crins argentés scintillaient sous l'aura d'un nouveau jour, puis il jeta un dernier œil vers la masure, les commissures des lèvres légèrement relevées dans un sourire taquin ; Padarec claqua le flanc de la bête et s'éloigna de la hutte sous l'allure tranquille de sa monture…
La piste n'était pas aisée à cheminer, le cheval hésitant devant les nombreux nids-de-poule essaimés par des chariots peu enclins à porter des charges lourdes dépassant fréquemment leur capacité ; il fallait toute la mesure de ses sens aiguisés pour qu'il puisse guider son coursier afin qu'il ne se blesse pas durant la traversée, un peu hasardeuse, d'un bois dont les frondaisons pliaient leurs ramures sous le poids de la froidure et du givre. Des bancs de brume pénétraient le bocage, sinuant comme une armée des ombres à l’affût de potentiels ennemis, et glissaient entre la futaie en des drapés vaporeux apportant l'effroi aux simples d'esprits, récalcitrants à émerger de leur chaume pour aller naturellement glaner quelques oiselets bloqués dans un collet, qu'ils avaient posé la veille de ce jour naissant.
Il jeta un œil vers la voûte du ciel, distinguant quelques bancs d'un bleu délavé se dilatant lentement au fil de la journée. Le mercenaire se dirigeait par d'austères cartes dont la précision laissait à désirer, laissant plutôt son esprit émerger des intuitions propres à son expérience de vieux baroudeur que le moindre marquage naturel, telle une roche illustre ou un arbre vénérable, pouvait l'aiguiller par la grâce de vétérans camarades ou de vieux chemineaux connaissant la région comme le fond de leur braie. C'est par cette piste qu'il pratiquait qu'émergèrent en son esprit des images de guerre et de combats féroces, où les forces sombres de la sorcière Morrigan harcelaient et poussaient le monde des hommes à céder leur destinée. Des batailles où les guerriers démoniaques pouvaient faire plier les plus ardents chevaliers par leur nombre et leur force toujours croissants ; des images où des faces aussi livides que des trépassés laissaient jaillir des crocs et des cornes que la nature avait sûrement produits par erreur, à moins que ces monstres soient issus d'un nécromancien ou d'un sorcier, sous les ordres maléfiques de la princesse blanche, à la solde de Arawn, le dieu de l'Outre-tombe.
Puis un bruit de sabots clopinant sur la terre encore gelée vint troubler son oreille, l'éveillant d'une léthargie qui en disait long sur son passé, mais bien peu sur ses origines qu'il cachait, enfouie dans l'antre de son cerveau comme un trésor de leprechaun.
Il donna un coup de bride et se dirigea vers une trouée végétale, dont un épais buisson l'abritait de l'inconnu voyageur, dont le hennissement d'une mule parvenait jusqu'à ses oreilles. D'une main gantée il tenait fermement la bride, de l'autre il caressa l'encolure de son destrier, le rassurant du plat de sa main, pendant que le mystérieux cavalier n'était pas loin d'accéder à sa hauteur…
Il vit poindre entre le filet de branchages une étrange monture, toute à la fois intrigante et divertissante à la vue, quoiqu’on se demandât si l'homme avait toute sa raison, puisque le mulet n'en faisait qu'à sa tête, déambulant de long en large et menant la voie plus que son maître ne la menait ; à qui profitait cette étrange mouture équestre ? Dont on pourrait prétendre, à première vue, que cette bête de somme impose ses lois pendant que le cavalier fait pâle figure devant la conduite hasardeuse de son pauvre destrier, qu'il avait tant de mal à raisonner.
Padarec déboula de sa cache.
