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Le jardin des supplices, écrit par Octave Mirbeau en 1899, est une œuvre audacieuse qui mélange critique sociale et réflexion philosophique. Ce roman raconte le voyage d'un narrateur entre les méandres d'un jardin envoûtant, où la beauté naturelle contraste brutalement avec les souffrances infligées par les hommes. À travers un style à la fois poétique et satirique, Mirbeau dresse le portrait d'un monde où la cruauté et l'absurdité de la condition humaine se dévoilent, tout en explorant les thèmes de la torture et de la dépravation. La richesse symbolique et l'intensité émotionnelle des descriptions font de cette œuvre un jalon du naturalisme, tout en préfigurant les courants modernes de la littérature dissidente. Octave Mirbeau, né en 1845, était un écrivain et journaliste engagé, connu pour son militantisme en faveur des droits humains. Son œuvre est profondément influencée par les injustices sociales et politiques de son temps. Mirbeau, par ses voyages et son éducation, a été sensibilisé aux souffrances individuelles et collectives, résultant en un réquisitoire acerbe contre les institutions en place et leur hypocrisie. Son expérience personnelle a joué un rôle crucial dans la création de cette œuvre, qui vise à choquer et à éveiller les consciences. Le jardin des supplices est une lecture incontournable pour ceux qui s'intéressent à la profondeur de la psyché humaine et à la critique sociale. Sa prose riche et audacieuse captive le lecteur tout en l'incitant à réfléchir sur la nature du mal et de la beauté, faisant de ce roman une exploration fascinante des sombres recoins de l'esprit. Recommandé pour les amateurs de littérature engagée, ce livre ne manquera pas d'ébranler et de provoquer des réflexions durables. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Dans ce roman où la beauté se confond avec la souffrance et où la civilisation se révèle sous le masque de la cruauté, Octave Mirbeau tend au lecteur un miroir trouble où l’extase esthétique frôle l’abîme moral et où la promesse d’un jardin se mue en théâtre d’aveux sur la violence que nos sociétés refoulent, transfigurant le désir, le pouvoir et la curiosité en une même tension étouffée qui interroge, avec une lucidité implacable, ce qui en nous réclame des images, des cadences et des justifications pour apprivoiser l’inhumain, tout en refusant de détourner les yeux devant l’irrécusable alliance de l’art, du plaisir et du supplice.
Publié en 1899, au cœur du climat fin-de-siècle, Le Jardin des supplices s’inscrit dans la veine d’un roman hybride qui conjugue satire, pamphlet et exploration décadente. Mirbeau y déploie un cadre biface: un monde européen où s’affichent les certitudes de la modernité, puis un déplacement vers l’Extrême-Orient, en Chine, où se dresse un jardin au voisinage d’une prison, consacré à l’exécution et à la mise en spectacle de la peine. L’ouvrage interroge ainsi, par la fiction, la violence institutionnelle et l’esthétique de la cruauté, tout en inscrivant son imaginaire dans les angoisses morales et politiques de la fin du XIXe siècle.
Le point de départ est simple et vertigineux: un narrateur européen, mû par la curiosité et le désenchantement, s’attache à une femme, Clara, dont l’attrait pour la beauté n’exclut pas la fascination du supplice; ensemble, ils accèdent à un jardin de tortures où l’ordre, la méthode et la luxuriance végétale composent un décor paradoxal. De ce dispositif naît un récit d’initiation inversée, qui n’expose pas un progrès moral mais une révélation des mécanismes de la violence. Mirbeau installe une tension continue, faite d’observation clinique, d’ironie et d’images sensorielles, sans jamais déflorer la logique intime des personnages au-delà de la situation initiale.
Le livre se lit à la première personne, avec une voix qui oscille entre la confidence, le sarcasme et l’argumentation incisive. La prose, somptueuse et corrosive, assemble descriptions botaniques, notations quasi médicales et déploiements oratoires qui bousculent le lecteur. Mirbeau use d’un montage nerveux: moments de contemplation entêtante, ruptures satiriques, poussées d’emportement moral. La langue, sensuelle et précise, fait sentir l’éclat des couleurs, les odeurs, la matière des corps et des plantes, tout en jetant un doute constant sur la valeur de ce que le regard admire. L’expérience de lecture est à la fois hypnotique, dérangeante et intellectuellement combative.
Au cœur du livre se nouent plusieurs thèmes: la mise en scène de la peine comme spectacle; l’esthétisation de la souffrance; le dialogue trouble entre désir et destruction; la critique des hypocrisies qui habillent la violence d’un vernis juridique, scientifique ou moral. La Chine du jardin n’est pas un décor exotique neutre, mais un révélateur de ce que l’Europe préfère ne pas voir d’elle-même. En sondant l’attrait pour l’extrême, Mirbeau interroge la complicité du regard et les rationalisations qui la soutiennent. Sans énoncer de thèse univoque, le roman confronte l’imaginaire de la beauté à la matérialité la plus nue du châtiment.
Le Jardin des supplices dialogue avec son époque par une mise à nu des violences d’État, des langues de la respectabilité et des mirages du progrès. À travers les voix et les situations, Mirbeau fait affleurer les rapports entre empire, commerce, science et punition, et montre comment l’ordre social cherche des justifications esthétiques à ce qu’il organise. La satire n’épargne ni le discours humanitaire ni les illusions de pureté morale. En creux, le texte dessine une interrogation sur la responsabilité individuelle: jusqu’où tolère-t-on, admire-t-on, ou rationalise-t-on la souffrance d’autrui lorsque celle-ci est codifiée, lointaine, ou magnifiée par les mots?
Pour les lecteurs d’aujourd’hui, l’ouvrage demeure saisissant par la lucidité avec laquelle il relie fascination esthétique et brutalité systémique. À l’heure où l’image médiatise la douleur, où les héritages coloniaux et les dispositifs punitifs sont interrogés, Mirbeau offre un laboratoire romanesque qui démasque les séductions de la violence et la facilité des alibis moraux. Sa langue, à la fois somptuaire et corrosive, rend tangible l’ambiguïté des émotions et exige une lecture vigilante. Ce livre compte parce qu’il oblige à penser ce que l’on regarde, ce que l’on désire comprendre, et ce que l’on consent à laisser se perpétuer.
Publié en 1899, Le Jardin des supplices d’Octave Mirbeau se présente comme un roman satirique et polémique, à la croisée du récit de voyage, du pamphlet et de la rêverie décadente. L’ouverture met en scène un dîner mondain où des notables commentent, avec distance savante, le crime et le châtiment. Médecins, hommes politiques et moralistes rationalisent la machine punitive, exhibant un cynisme que le narrateur, désabusé, relève sans illusions. Ce prologue installe la question centrale du livre: comment une société qui se dit civilisée fabrique et consomme la violence, tout en la camouflant sous les parures du progrès, de la science et de la vertu publique.
À la suite de cette entrée, le récit se replie sur le narrateur, libertin fatigué qui quitte la France pour Londres après des déboires personnels. Il y rencontre Clara, Anglaise élégante, cultivée et fascinée par les formes extrêmes de la douleur et par leur prétendue rationalité. Leur liaison, faite de provocation, de curiosité et d’ennui, glisse vers l’exploration d’un ailleurs où ces pulsions trouveraient un théâtre. Par l’entremise de relations influentes, ils gagnent l’Extrême-Orient, puis la Chine, où l’on parle d’un jardin attenant à une prison. Clara insiste pour le voir; le narrateur accepte, partagé entre répulsion et attrait.
Le déplacement les conduit dans une ville chinoise bruissante, dont Mirbeau retient le choc sensoriel et l’opacité perçue par des visiteurs occidentaux. Le jardin des supplices apparaît alors comme un espace paradoxal: luxuriant, ordonné, parcouru d’allées fleuries, et pourtant façonné pour la souffrance. On y croise des gardiens et des officiants qui encadrent la visite. Clara, exaltée, commente les essences, les parfums, la précision des dispositifs; le narrateur observe l’esthétique du décor et en devine la finalité. La promesse d’un spectacle savant se mêle à l’ironie: la beauté horticole devient l’écrin d’une pédagogie de la douleur.
La progression se fait par stations, chacune associait un dispositif à une manière d’éprouver et d’exhiber la peine. Des explications pseudo-scientifiques détaillent l’efficacité de tel instrument ou de telle posture; des comparaisons botaniques justifient l’art de cultiver la souffrance. Clara, sensible à la précision et à l’ordonnance, admire le raffinement du système, tandis que le narrateur éprouve l’ambivalence d’une fascination honteuse. Le regard transforme la punition en spectacle, et le spectacle en objet de désir, sans que l’horreur disparaisse. La parole des gardiens et des visiteurs mêle esthétique, morale et utilité, comme si la douleur obéissait à une logique rationnelle.
Dans ce dispositif, Mirbeau tend un miroir à l’Europe. Les arguments entendus au dîner resurgissent en filigrane: la civilisation brandit le progrès pour légitimer la cruauté, qu’elle exerce aussi bien dans ses prisons, ses guerres et ses entreprises coloniales. La Chine décrite n’est pas tant un ailleurs exotique qu’une surface de projection où se lit la violence occidentale. Le récit amalgame satire politique, souvenirs de presse et lyrisme sensuel, afin de miner la confiance dans la médecine positiviste, la morale utilitariste et la raison d’État. L’œuvre formule ainsi une interrogation persistante: de quoi se nourrit le besoin social de punir et de voir punir?
À mesure que la visite avance, le conflit intime du narrateur s’aiguise. Sa répulsion croît, mais se lie à un désir confus que la présence de Clara attise. La relation devient un duel de regards et de pouvoir, où l’esthétisation de la violence sert de langage. Les étapes finales du parcours resserrent la tension autour d’un acte exemplaire, destiné à couronner la démonstration du jardin. L’issue approche, lourde des conséquences morales et affectives pour les deux protagonistes. Le récit ménage toutefois son effet, privilégiant l’ambivalence et l’inquiétude plutôt que la catharsis, et laissant affleurer l’impossibilité de convertir la souffrance en pure connaissance.
Par sa langue sensuelle et abrasive, par sa construction en miroir et par la provocation méthodique de ses images, Le Jardin des supplices occupe une place singulière dans la littérature fin-de-siècle. Le livre a conservé une résonance durable en interrogeant la complicité du spectateur, l’emprise érotique de la violence et la manière dont l’État, la science et l’art peuvent enrober la cruauté. Au-delà de son cadre historique, il éclaire les mécanismes de banalisation du mal et la persistance des spectacles punitifs. Mirbeau y propose moins une intrigue close qu’une expérience critique qui continue de troubler, sans livrer de réponses rassurantes.
La parution du Jardin des supplices en 1899 s’inscrit dans la Troisième République, pendant la Belle Époque (c. 1871–1914), marquée par la consolidation parlementaire, l’anticléricalisme et une expansion économique et urbaine. Paris est un centre mondial de l’édition, de la presse à grand tirage et des arts. Les lois scolaires de Jules Ferry (1881–1882) favorisent la laïcité, tandis que la loi sur la liberté de la presse de 1881 stimule un débat public vif mais polémique. Mirbeau, journaliste aguerri, y forge sa plume satirique. Le roman naît ainsi dans un climat d’optimisme officiel et de prospérité, que l’auteur confronte à des violences morales et politiques occultées.
Dans les années 1890, l’Affaire Dreyfus divise la France autour de l’antisémitisme, de l’armée et de l’État de droit. Condamné en 1894, Alfred Dreyfus est défendu par un camp dreyfusard qui mobilise intellectuels, avocats et journalistes, jusqu’à la révision de 1899 et la grâce présidentielle. Mirbeau prend publiquement parti pour Dreyfus, notamment dans L’Aurore et d’autres journaux, dénonçant mensonges institutionnels et nationalisme vindicatif. Cette crise met à nu le rôle de la presse, les manipulations policières et la fragilité de la vérité judiciaire. Le roman, publié la même année qu’un tournant de l’Affaire, prolonge cette défiance envers les pouvoirs constitués et les morales d’apparat.
Les années 1880–1890 sont celles de l’apogée impérial français: conquêtes en Indochine, protectorat à Madagascar, consolidation en Afrique occidentale et équatoriale. La mission civilisatrice sert de justification idéologique à l’exploitation économique et à la violence coloniale. En Extrême-Orient, la guerre franco-chinoise (1884–1885) impose des traités inégaux et accroît la présence française dans les ports ouverts. Le monde lettré européen consomme récits d’exploration, expositions coloniales et collections ethnographiques. Mirbeau observe cette expansion avec ironie et colère. En situant une partie de son livre dans un lointain asiatique, il dénude l’hubris impériale et renverse l’argument de civilisation, montrant des Européens fascinés par ce qu’ils prétendent abolir.
Le décor asiatique convoque la Chine de la fin des Qing, soumise à des traités inégaux, à l’extraterritorialité et à la pression missionnaire. Des concessions étrangères prospèrent dans des villes comme Shanghai et Tianjin, tandis que des tensions anti-étrangères culminent dans la révolte des Boxers (1899–1901). En Europe, la presse nourrit une imagerie sensationnaliste des supplices et du despotisme oriental, souvent exagérée ou schématisée. Des châtiments tels que le lingchi, aboli en 1905, sont régulièrement mentionnés par des voyageurs et juristes. Mirbeau puise dans cet horizon médiatique et exotique, non comme reportage, mais pour retourner l’accusation de barbarie vers les puissances qui colonisent et jugent.
Les discours scientifiques de la fin du XIXe siècle structurent l’imaginaire social: positivisme, médecine expérimentale, criminologie de Cesare Lombroso, et théories de la dégénérescence popularisées par Max Nordau (1892–1893). La Salpêtrière de Charcot médiatise l’hystérie; la sexologie émergente reconfigure les normes sexuelles. Les débats éthiques sur la vivisection et les laboratoires physiologiques agitent savants et ligues anti-cruauté. Mirbeau, critique acerbe du scientisme et de l’autorité médicale, y voit une rationalisation de la violence. Le roman articule botanique, anatomie et érotisme macabre pour questionner l’idée de progrès, suggérant que la brutalité moderne se drape volontiers dans le langage neutre de la science.
Le Jardin des supplices paraît dans un champ littéraire fin-de-siècle où se croisent naturalisme, symbolisme et décadence. Après Zola, l’exploration du déterminisme social cohabite avec une esthétique de l’artifice et du malaise, illustrée par À rebours de Huysmans (1884) et par des auteurs comme Jean Lorrain ou Rémy de Gourmont. La redécouverte de Sade nourrit une réflexion sur le désir et la cruauté. Mirbeau mêle satire, invective et lyrisme vénéneux, rompant avec le roman à thèse unique. Cette hybridation formelle et tonale, très contemporaine, lui sert à exhiber les fantasmes d’une société rassasiée qui, sous le vernis, cultive le morbide et l’injustice.
Le climat social est tendu par les scandales politico-financiers (Panama, 1892–1893) et par les attentats anarchistes (Ravachol, Vaillant, 1892–1894), suivis de lois répressives. Mirbeau, proche des milieux libertaires, soutient le journal de Jean Grave, Les Temps nouveaux, et défend des positions antiautoritaires, tout en refusant l’embrigadement partisan. La montée d’une culture de masse, la spéculation boursière et l’alliance entre capital et presse alimentent sa méfiance. Dans ce contexte, le roman aiguise la satire de la corruption politique, du fétichisme de l’ordre et de la respectabilité bourgeoise, en exposant la porosité entre discours de sécurité, intérêts économiques et pratiques de domination.
Publié chez Charpentier-Fasquelle en 1899, le livre suscite scandale et débats critiques, mais échappe à l’interdiction. La France conserve alors la peine de mort par guillotine et les exécutions sont publiques, tandis que l’État se réclame de la civilisation et du progrès. L’époque aime les expositions, les jardins botaniques et l’acclimatation d’espèces exotiques, signes d’une maîtrise triomphante du vivant. Mirbeau croise ces motifs pour mettre à nu, sans reportage ni leçon, la brutalité dissimulée sous l’ordre légal et l’ornement culturel. Le roman reflète ainsi les contradictions de la Belle Époque: modernité brillante, empire sûr de lui, mais violence systémique à peine voilée.
Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.
Quelques amis se trouvaient, un soir, réunis chez un de nos plus célèbres écrivains. Ayant copieusement dîné, ils disputaient sur le meurtre, à propos de je ne sais plus quoi, à propos de rien, sans doute. Il n'y avait là que des hommes; des moralistes, des poètes, des philosophes, des médecins, tous gens pouvant causer librement, au gré de leur fantaisie, de leurs manies, de leurs paradoxes, sans crainte de voir, tout d'un coup, apparaître ces effarements et ces terreurs que la moindre idée un peu hardie amène sur le visage bouleversé des notaires.—Je dis notaires comme je pourrais dire avocats ou portiers, non par dédain, certes, mais pour préciser un état moyen de la mentalité française.
Avec un calme d'âme aussi parfait que s'il se fût agi d'exprimer une opinion sur les mérites du cigare qu'il fumait, un membre de l'Académie des sciences morales et politiques[1] dit:
—Ma foi!… je crois bien que le meurtre est la plus grande préoccupation humaine, et que tous nos actes dérivent de lui…
On s'attendait à une longue théorie. Il se tut.
—Évidemment!… prononça un savant darwinien… Et vous émettez là, mon cher, une de ces vérités éternelles, comme en découvrait tous les jours le légendaire M. de La Palisse[2]… puisque le meurtre est la base même de nos institutions sociales, par conséquent la nécessité la plus impérieuse de la vie civilisée… S'il n'y avait plus de meurtre, il n'y aurait plus de gouvernements d'aucune sorte, par ce fait admirable que le crime en général, le meurtre en particulier sont, non seulement leur excuse, mais leur unique raison d'être… Nous vivrions alors en pleine anarchie, ce qui ne peut se concevoir… Aussi, loin de chercher à détruire le meurtre, est-il indispensable de le cultiver avec intelligence et persévérance… Et je ne connais pas de meilleur moyen de culture que les lois.
Quelqu'un s'étant récrié:
—Voyons! demanda le savant. Sommes-nous entre nous et parlons-nous sans hypocrisie?
—Je vous en prie!… acquiesça le maître de la maison… Profitons largement de la seule occasion où il nous soit permis d'exprimer nos idées intimes, puisque moi, dans mes livres, et vous, à votre cours, nous ne pouvons offrir au public que des mensonges.
Le savant se tassa davantage sur les coussins de son fauteuil, allongea ses jambes qui, d'avoir été trop longtemps croisées l'une sur l'autre, s'étaient engourdies et, la tête renversée, les bras pendants, le ventre caressé par une digestion heureuse, lança au plafond des ronds de fumée:
—D'ailleurs, reprit-il, le meurtre se cultive suffisamment de lui-même… À proprement dire, il n'est pas le résultat de telle ou telle passion, ni la forme pathologique de la dégénérescence. C'est un instinct vital qui est en nous… qui est dans tous les êtres organisés et les domine, comme l'instinct génésique… Et c'est tellement vrai que, la plupart du temps, ces deux instincts se combinent si bien l'un par l'autre, se confondent si totalement l'un dans l'autre, qu'ils ne font, en quelque sorte, qu'un seul et même instinct, et qu'on ne sait plus lequel des deux nous pousse à donner la vie et lequel à la reprendre, lequel est le meurtre et lequel est l'amour. J'ai reçu les confidences d'un honorable assassin qui tuait les femmes, non pour les voler, mais pour les violer. Son sport était que le spasme de plaisir de l'un concordât exactement avec le spasme de mort de l'autre: «Dans ces moments-là, me disait-il, je me figurais que j'étais un Dieu et que je créais le monde!»
—Ah! s'écria le célèbre écrivain… Si vous allez chercher vos exemples chez les professionnels de l'assassinat!
Doucement, le savant répliqua:
—C'est que nous sommes tous, plus ou moins, des assassins… Tous, nous avons éprouvé cérébralement, à des degrés moindres, je veux le croire, des sensations analogues… Le besoin inné du meurtre, on le refrène, on en atténue la violence physique, en lui donnant des exutoires légaux: l'industrie, le commerce colonial, la guerre, la chasse, l'antisémitisme… parce qu'il est dangereux de s'y livrer sans modération, en dehors des lois, et que les satisfactions morales qu'on en tire ne valent pas, après tout, qu'on s'expose aux ordinaires conséquences de cet acte, l'emprisonnement… les colloques avec les juges, toujours fatigants et sans intérêt scientifique… finalement la guillotine…
—Vous exagérez, interrompit le premier interlocuteur… Il n'y a que les meurtriers sans élégance, sans esprit, les brutes impulsives et dénuées de toute espèce de psychologie, pour qui le meurtre soit dangereux à exercer… Un homme intelligent et qui raisonne peut, avec une imperturbable sérénité, commettre tous les meurtres qu'il voudra. Il est assuré de l'impunité… La supériorité de ses combinaisons prévaudra toujours contre la routine des recherches policières et, disons-le, contre la pauvreté des investigations criminalistes où se complaisent les magistrats instructeurs… En cette affaire, comme en toutes autres, ce sont les petits qui paient pour les grands… Voyons, mon cher, vous admettez bien que le nombre des crimes ignorés…
—Et tolérés…
—Et tolérés… c'est ce que j'allais dire… Vous admettez bien que ce nombre est mille fois plus grand que celui des crimes découverts et punis, sur lesquels les journaux bavardent avec une prolixité si étrange et un manque de philosophie si répugnant?… Si vous admettez cela, concédez aussi que le gendarme n'est pas un épouvantail pour les intellectuels du meurtre…
—Sans doute. Mais il ne s'agit pas de cela… Vous déplacez la question… Je disais que le meurtre est une fonction normale—et non point exceptionnelle—de la nature et de tout être vivant[1q]. Or, il est exorbitant que, sous prétexte de gouverner les hommes, les sociétés se soient arrogé le droit exclusif de les tuer, au détriment des individualités en qui, seules, ce droit réside.
—Fort juste!… corrobora un philosophe aimable et verbeux, dont les leçons, en Sorbonne, attirent chaque semaine un public choisi… Notre ami a tout à fait raison… Pour ma part, je ne crois pas qu'il existe une créature humaine qui ne soit—virtuellement du moins—un assassin… Tenez, je m'amuse quelquefois, dans les salons, dans les églises, dans les gares, à la terrasse des cafés, au théâtre partout où des foules passent et circulent, je m'amuse à observer, au strict point de vue homicide, les physionomies… Dans le regard, la nuque, la forme du crâne, des maxillaires, du zygoma des joues, tous, en quelque partie de leur individu, ils portent, visibles, les stigmates de cette fatalité physiologique qu'est le meurtre… Ce n'est point une aberration de mon esprit, mais je ne puis faire un pas sans coudoyer le meurtre, sans le voir flamber sous les paupières, sans en sentir le mystérieux contact aux mains qui se tendent vers moi… Dimanche dernier, je suis allé dans un village dont c'était la fête patronale… Sur la grand'place, décorée de feuillages, d'arcs fleuris, de mâts pavoisés, étaient réunis tous les genres d'amusements en usage dans ces sortes de réjouissances populaires… Et, sous l'œil paternel des autorités, une foule de braves gens se divertissaient… Les chevaux de bois, les montagnes russes, les balançoires n'attiraient que fort peu de monde. En vain les orgues nasillaient leurs airs les plus gais et leurs plus séduisantes ritournelles. D'autres plaisirs requéraient cette foule en fête. Les uns tiraient à la carabine, au pistolet, ou à la bonne vieille arbalète, sur des cibles figurant des visages humains; les autres, à coups de balles, assommaient des marionnettes, rangées piteusement sur des barres de bois; ceux-là frappaient à coups de maillet sur un ressort qui faisait mouvoir, patriotiquement, un marin français, lequel allait transpercer de sa baïonnette, au bout d'une planche, un pauvre Hova ou un dérisoire Dahoméen… Partout, sous les tentes et dans les petites boutiques illuminées, des simulacres de mort, des parodies de massacres, des représentations d'hécatombes… Et ces braves gens étaient heureux!
Chacun comprit que le philosophe était lancé… Nous nous installâmes de notre mieux, pour subir l'avalanche de ses théories et de ses anecdotes. Il poursuivit :
—Je remarquai même que ces divertissements pacifiques ont, depuis quelques années, pris une extension considérable. La joie de tuer est devenue plus grande et s'est davantage vulgarisée à mesure que les mœurs s'adoucissent—car les mœurs s'adoucissent, n'en doutez pas!… Autrefois, alors que nous étions encore des sauvages, les tirs dominicaux étaient d'une pauvreté monotone qui faisait peine à voir. On n'y tirait que des pipes et des coquilles d'œufs, dansant au haut des jets d'eau. Dans les établissements les plus luxueux, il y avait bien des oiseaux, mais ils étaient de plâtre… Quel plaisir, je vous le demande? Aujourd'hui le progrès étant venu, il est loisible à tout honnête homme de se procurer, pour deux sous, l'émotion délicate et civilisatrice de l'assassinat… Encore y gagne-t-on, par-dessus le marché, des assiettes coloriées et des lapins… Aux pipes, aux coquilles d'œufs, aux oiseaux de plâtre qui se cassaient stupidement, sans nous suggérer rien de sanglant, l'imagination foraine a substitué des figures d'hommes, de femmes, d'enfants, soigneusement articulés et costumés, comme il convient… Puis on a fait gesticuler et marcher ces figures… Au moyen d'un mécanisme ingénieux, elles se promènent, heureuses, ou fuient, épouvantées. On les voit apparaître, seules ou par groupes, dans des paysages en décor, escalader des murs, entrer dans des donjons, dégringoler par des fenêtres, surgir par des trappes… Elles fonctionnent ainsi que des êtres réels, ont des mouvements du bras, de la jambe, de la tête. Il y en a qui semblent pleurer… il y en a qui sont comme des pauvres… il y en a qui sont comme des malades… il y en a de vêtues d'or comme des princesses de légende. Vraiment l'on peut s'imaginer qu'elles ont une intelligence, une volonté, une âme… qu'elles sont vivantes!… Quelques-unes prennent même des attitudes pathétiques, suppliantes… On croit les entendre dire: «Grâce!… ne me tue pas!…» Aussi, la sensation est exquise de penser que l'on va tuer des choses qui bougent, qui avancent, qui souffrent, qui implorent!… En dirigeant contre elles la carabine ou le pistolet, il vous vient, à la bouche, comme un goût de sang chaud… Quelle joie quand la balle décapite ces semblants d'hommes!… quels trépignements lorsque la flèche crève les poitrines de carton et couche, par terre, les petits corps inanimés, dans des positions de cadavres!… Chacun s'excite, s'acharne, s'encourage… On n'entend que des mots de destruction et de mort: «Crève-le donc!… vise-le à l'œil… vise-le au cœur… Il a son affaire!» Autant ils restent, ces braves gens, indifférents devant les cartons et les pipes, autant ils s'exaltent, si le but est représenté par une figure humaine. Les maladroits s'encolèrent, non contre leur maladresse, mais contre la marionnette qu'ils ont manquée… Ils la traitent de lâche, la couvrent d'injures ignobles, lorsqu'elle disparaît, intacte, derrière la porte du donjon… Ils la défient: «Viens-y donc, misérable!» Et ils recommencent à tirer dessus jusqu'à ce qu'ils l'aient tuée… Examinez-les, ces braves gens. En ce moment-là, ce sont bien des assassins, des êtres mus par le seul désir de tuer. La brute homicide qui, tout à l'heure, sommeillait en eux, s'est réveillée devant cette illusion qu'ils allaient détruire quelque chose qui vivait. Car le petit bonhomme de carton, de son ou de bois, qui passe et repasse dans le décor, n'est plus, pour eux, un joujou, un morceau de matière inerte… À le voir passer et repasser, inconsciemment ils lui prêtent une chaleur de circulation, une sensibilité de nerfs, une pensée, toutes choses qu'il est si âprement doux d'anéantir, si férocement délicieux de voir s'égoutter par des plaies qu'on a faites… Ils vont même jusqu'à le gratifier, le petit bonhomme, d'opinions politiques ou religieuses contraires aux leurs, jusqu'à l'accuser d'être Juif, Anglais ou Allemand, afin d'ajouter une haine particulière à cette haine générale de la vie, et doubler ainsi d'une vengeance personnelle, intimement savourée, l'instinctif plaisir de tuer.
Ici intervint le maître de la maison qui, par politesse pour ses hôtes et dans le but charitable de permettre à notre philosophe et à nous-mêmes de souffler un peu, objecta mollement:
—Vous ne parlez que des brutes, des paysans, lesquels, je vous l'accorde, sont en état permanent de meurtre…. Mais il n'est pas possible que vous appliquiez les mêmes observations aux «esprits cultivés», aux «natures policées», aux individualités mondaines, par exemple, dont chaque heure de leur existence se compte par des victoires sur l'instinct originel et sur les persistances sauvages de l'atavisme.
À quoi notre philosophe répliqua vivement:
—Permettez… Quels sont les habitudes, les plaisirs préférés de ceux-là que vous appelez, mon cher, «des esprits cultivés et des natures policées»? L'escrime, le duel, les sports violents, l'abominable tir aux pigeons, les courses de taureaux, les exercices variés du patriotisme, la chasse… toutes choses qui ne sont, en réalité, que des régressions vers l'époque des antiques barbaries où l'homme—si l'on peut dire—était, en culture morale, pareil aux grands fauves qu'il poursuivait. Il ne faut pas se plaindre d'ailleurs que la chasse ait survécu à tout l'appareil mal transformé de ces mœurs ancestrales. C'est un dérivatif puissant, par où les «esprits cultivés et les natures policées» écoulent, sans trop de dommages pour nous, ce qui subsiste toujours en eux d'énergies destructives et de passions sanglantes. Sans quoi, au lieu de courre le cerf, de servir le sanglier, de massacrer d'innocents volatiles dans les luzernes, soyez assuré que c'est à nos trousses que les «esprits cultivés» lanceraient leurs meutes, que c'est nous que les «natures policées» abattraient joyeusement, à coups de fusil, ce qu'ils ne manquent pas de faire, quand ils ont le pouvoir, d'une façon ou d'une autre, avec plus de décision et—reconnaissons-le franchement—avec moins d'hypocrisie que les brutes… Ah! ne souhaitons jamais la disparition du gibier de nos plaines et de nos forêts!… Il est notre sauvegarde et, en quelque sorte, notre rançon… Le jour où il disparaîtrait tout d'un coup, nous aurions vite fait de le remplacer, pour le délicat plaisir des «esprits cultivés». L'affaire Dreyfus nous en est un exemple admirable, et jamais, je crois, la passion du meurtre et la joie de la chasse à l'homme ne s'étaient aussi complètement et cyniquement étalées… Parmi les incidents extraordinaires et les faits monstrueux, auxquels, quotidiennement, depuis une année, elle donna lieu, celui de la poursuite, dans les rues de Nantes, de M. Grimaux, reste le plus caractéristique et tout à l'honneur des «esprits cultivés et des natures policées», qui firent couvrir d'outrages et de menaces de mort, ce grand savant à qui nous devons les plus beaux travaux sur la chimie… Il faudra toujours se souvenir de ceci que le maire de Clisson, «esprit cultivé», dans une lettre rendue publique, refusa l'entrée de sa ville à M. Grimaux et regretta que les lois modernes ne lui permissent point de «le pendre haut et court», comme il advenait des savants, aux belles époques des anciennes monarchies… De quoi, cet excellent maire fut fort approuvé par tout ce que la France compte de ces «individualités mondaines» si exquises, lesquelles, au dire de notre hôte, remportent chaque jour d'éclatantes victoires sur l'instinct originel et les persistances sauvages de l'atavisme. Remarquez, en outre, que c'est chez les esprits cultivés et les natures policées que se recrutent presque exclusivement les officiers, c'est-à-dire des hommes qui, ni plus ni moins méchants, ni plus ni moins bêtes que les autres, choisissent librement un métier—fort honoré du reste—où tout l'effort intellectuel consiste à opérer sur la personne humaine les violations les plus diverses, à développer, multiplier, les plus complets, les plus amples, les plus sûrs moyens de pillage, de destruction et de mort… N'existe-t-il pas des navires de guerre à qui l'on a donné les noms parfaitement loyaux et véridiques, de Dévastation… Furor… Terror?… Et moi-même?… Ah! tenez!… J'ai la certitude que je ne suis pas un monstre… je crois être un homme normal, avec des tendresses, des sentiments élevés, une culture supérieure, des raffinements de civilisation et de sociabilité… Eh bien, que de fois j'ai entendu gronder en moi la voix impérieuse du meurtre!… Que de fois j'ai senti monter du fond de mon être à mon cerveau, dans un flux de sang, le désir, l'âpre, violent et presque invincible désir de tuer!… Ne croyez pas que ce désir se soit manifesté dans une crise passionnelle, ait accompagné une colère subite et irréfléchie, ou se soit combiné avec un vil intérêt d'argent?… Nullement… Ce désir naît soudain, puissant, injustifié en moi, pour rien et à propos de rien… dans la rue, par exemple, devant le dos d'un promeneur inconnu… Oui, il y a des dos, dans la rue, qui appellent le couteau… Pourquoi ?…
