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L’humanité court un terrible danger : le jeu des astres vient d’être découvert et des forces puissantes s’efforcent de recourir à son pouvoir pour fonder un nouvel ordre. Au même moment, dans un petit village des Cornouailles anglaises, Viviane vit paisiblement auprès de John son compagnon. Orfèvre comme son père, elle a une passion pour les objets et travaille à leur restauration. Tout va changer dans sa vie le soir où elle découvre, abandonné dans la corbeille de son side-car, un chiot et une médaille percée d’un trou. Dès lors, les coïncidences, les accidents et les rencontres inattendues vont se multiplier. Sur l’invitation du comte de Bayarder, un riche industriel, Viviane prend le départ pour Paris afin de restaurer un trésor archéologique. C’est dans la ville lumière qu’elle retrouvera Alfred, son meilleur ami libraire et historien, et Paul, compagnon d’Alfred et ingénieur de génie. Elle les entraînera tous les deux dans une aventure périlleuse, loin de s’imaginer que le trésor qu’elle restaure est en lien direct avec elle.
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Seitenzahl: 280
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Céline Heydel
Le Jeu des astres
Roman fantastique
ISBN : 978-2-37873-942-3
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : Mai 2020
© Couverture Ex Æquo
© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Dans l’aventure solitaire qu’est l’écriture, le soutien de ceux qui croient en nous est précieux. C’est à eux que mes remerciements s’adressent.
Ce voyage du XIIIe au XXe siècle a pour mystérieux bagages une cassette et une médaille aux pouvoirs inquiétants. À travers cet espace-temps rendu énigmatique par son éclairage universel, deux jeunes héroïnes, l’une ancienne moniale après son veuvage et l’autre orfèvre reconnue, se voient messagères d’une confrérie ancienne. Accompagnées toutes deux d’un gros chien protecteur, elles traversent de terribles épreuves pour sauver l’humanité en danger.
De sa belle écriture ciselée, l’auteure tisse son intrigue avec la précision d’une esthète des mots. Qui est donc cette confrérie du Cercle Bleu ? Pourquoi ces meurtres sauvages ? À travers les siècles, de la Cornouailles au sud de la France, la mission des jeunes femmes courageuses serait donc inavouable ?
Frissons et envie farouche de découvrir les clefs du mystère ne cessent d’envahir le lecteur comme si lui-même subissait la malédiction d’un silence sectaire.
Envoûtant, fidèle à l’histoire du moment, réaliste et fantastique, humaniste et romantique, ce premier roman talentueux nous fait rêver d’une suite…
Jean-François Rottier
Béatrice ouvrit la porte et sentit la peur se distiller dans ses membres. Elle balaya la pièce du regard. Un frisson lui parcourut l’échine. Les portes crissèrent à son passage en plaintes longues et sinistres. La panique l’étouffait ; elle revint sur ses pas, pressa le pas.
Dans la foule de questions qui l’assaillirent, la réponse tout à coup émergea. Béatrice secoua la tête, tourna une main vers elle et fixa les trois lignes qui parcouraient sa paume. Elle comprit que le cauchemar prenait vie, qu’elle était seule au sein du monastère, et que les sœurs avaient toutes mystérieusement disparu.
Son manteau pesait sur ses maigres repas et frottait sans relâche contre le sol dallé. Elle fuyait les recoins à l’affût du moindre bruit, cependant que l’homme à l’améthyste attendait quelque part, tapi dans l’obscurité du couvent.
Pars et ne te retourne pas, lui murmura la voix qui s’éleva du fond d’elle-même. Béatrice courut de plus belle et posa précipitamment la cassette à terre. Elle arracha la clef pendue à sa taille et l’inséra dans la porte en chêne. L’anneau tourna dans la serrure provoquant le grondement sourd des rouages en mouvement. La porte s’ouvrit. Béatrice respirait à peine. Encore quelques mètres. Et tandis que l’angoisse qui lui collait au ventre se dissipait un peu, une main blanche presque diaphane agrippa son épaule. Les doigts rapaces se resserrèrent, une lumière pourpre frappa son visage. Béatrice fronça les yeux, saisie par une sensation de brûlure. Sa respiration ralentit, sa tête s’appesantit. Elle voulut courir et tourna son regard vers ses pieds : ils étaient lourds et immobiles. Ses jambes, son buste et ses bras se figèrent tour à tour comme sous l’effet d’un puissant venin. Elle voulut crier, mais aucun son ne parvint à sortir. Béatrice tomba au sol, et avec la lune pour seul témoin, se brisa en mille morceaux de verre.
Béatrice sanglotait sur son lit de misère, en sueur, les yeux mi-clos. Elle murmura du bout des lèvres le nom de son époux, avant de réaliser qu’Eldric ne viendrait pas l’envelopper du réconfort de sa présence. Parmi les sœurs des Pauvres Dames, Béatrice vivait au rythme des prières, du travail et du repentir, car au royaume des hommes, depuis cinq ans déjà, Eldric ne vivait plus.
1264, Pyrénées, France
Mère Marguerite dirigeait le couvent d’une main ferme, mais charitable ; elle administrait les tâches et veillait scrupuleusement aux dépenses du monastère. Le vœu de pauvreté dont l’ordre faisait preuve ne permettait pas le moindre écart, et les dons et les recettes assuraient tout juste le maintien de la communauté.
Sœur Mathilde était la doyenne du couvent et avait le statut de portière. Elle accueillait les visiteurs à toute heure du jour et de la nuit et dormait, par conséquent, dans une cellule à proximité de l’entrée. Sœur Mathilde accordait difficilement sa confiance, et son regard suspicieux savait provoquer l’embarras chaque fois qu’il s’attardait sur un nouvel arrivant. Veiller à la sécurité des moniales et du monastère était une lourde responsabilité. Aussi personne n’aurait remis en question cette légère hostilité.
Sœur Clarisse semait, désherbait et fertilisait la terre que le Seigneur leur permettait d’exploiter. Avec un soin inégalé, elle s’occupait du potager. Âgée de seize printemps, elle était la plus jeune de toutes, et son tendre âge n’avait d’égal que sa nature. Sœur Clarisse caractérisait la vie dans toute sa splendeur. Elle s’enthousiasmait d’un rien et s’émerveillait de tout.
Si les sœurs s’affairaient à ces tâches, dans des domaines aussi divers que variés, c’est que le travail, selon la règle de sainte Claire, permet de maintenir l’esprit de prière. Pour Béatrice, il revêtait un tout autre sens : il la maintenait en vie. C’est avec sœur Agnès qu’elle préparait la cire, le miel et le séchage du tilleul. L’ardeur qu’elles mettaient à la tâche s’accompagnait toujours de la joie d’être ensemble. Sœur Agnès avait adopté Béatrice dès son arrivée au couvent. Avec les années, leur amitié s’était consolidée, et dans les moments difficiles chacune trouvait chez l’autre écoute et réconfort.
À l’aube, les premiers rayons inondèrent la chapelle de lumière. Le printemps arrivait, remplissant l’air d’un parfum de renouveau. Ce jour-là, le Seigneur avait fait une offrande aux moniales. Un couple d’étourneaux sansonnets avait niché dans le toit de la chapelle et leurs premiers piaillements illustraient avec bonheur le spectacle de la création.
— Sœur Béatrice ! Sœur Béatrice !
— Que vous arrive-t-il, sœur Agnès ?
— Venez ! Dépêchez-vous !
Béatrice posa son chiffon imbibé de cire, dont l’odeur de pin avait imprégné le parquet, et se hâta vers le cloître où les sœurs s’étaient réunies.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Cette corbeille est arrivée ce matin à nos portes, annonça sœur Bénédicte.
— Elle vous est adressée, ajouta sœur Isabel qui trépignait d’impatience.
Béatrice regarda les sœurs avec un étonnement marqué. Qui avait pu leur apporter un panier en ce lieu reculé ? Et que contenait-il ? Une appréhension la saisit.
— Ouvrez-la ! insista sœur Isabel.
Béatrice s’agenouilla. Elle dénoua la corde d’un geste délicat et ouvrit le couvercle d’osier sous les yeux scrutateurs. Un « OH ! » collectif éclata.
— Quelle merveille !
— Que le Seigneur est grand !
— Mais qu’est-ce donc ? s’enquit sœur Mathilde dont les années avaient affaibli la vue.
— Sœur Mathilde, voyons ! Vous êtes-vous retirée du monde depuis si longtemps que vous ne reconnaissez pas un chien quand vous en voyez un ?
— Un chien ?
Sœur Mathilde fronça les sourcils et pencha sa tête au-dessus du panier. En son milieu, à peine plus gros qu’un sac de pommes, dormait un chiot à la fourrure blanche tachetée de brun. Une patte coincée derrière l’oreille, il laissa échapper de faibles aboiements, cependant que les sœurs, fascinées, le regardaient rêver paisiblement.
Béatrice souleva la couverture et prit la boule chaude entre ses bras. Un petit cœur battait contre le sien. Le chiot ouvrit faiblement les yeux et lui lécha la main.
— Mes sœurs, reprenez vos tâches en silence ! Sœur Agnès, sœur Béatrice, sœur Isabel !
Les sœurs s’approchèrent d’un air contrit.
— Êtes-vous responsables de cette agitation ?
— Ma mère, répondit sœur Agnès, une corbeille est arrivée ce matin à nos portes. Ce billet l’accompagnait. Sœur Agnès présenta le morceau de papier qu’elle avait caché dans son dos.
— Tout ce bruit pour une corbeille ?
L’abbesse arracha le papier des doigts de la sœur et l’examina des deux côtés, sans rien y lire d’autre que le prénom de Béatrice écrit à l’encre brune.
Béatrice profita de ce moment d’inattention pour recouvrir le chiot de sa bure. Quant aux clarisses, disséminées tout autour, elles semblaient déterminées à ne pas manquer l’issue des événements, et ce, malgré l’ordre ferme de l’abbesse.
— Sœur Isabel, je vous écoute !
La sœur baissa la tête, recluse dans le silence.
— J’in-sis-te ! reprit l’abbesse.
— Ma mère, je suis la seule à blâmer, intervint Béatrice. Sachez toutefois que je ne connais ni la provenance de cette corbeille ni l’identité de la personne qui me l’a envoyée. Quand je l’ai ouverte, elle contenait…
Un cri plaintif l’interrompit. Béatrice souleva sa bure.
— Un chien ! s’exclama l’abbesse, la main crispée sur sa croix d’argent. Il faudra le donner ! Un chien n’a pas sa place dans notre couvent !
— Mais… ma Mère ! intervint sœur Isabel.
— Contestez-vous mes ordres, ma Sœur ?
— Non, ma Mère.
— Un chien est une propriété. Et pour celles qui l’auraient oublié, il nous est interdit de posséder sous quelque forme que ce soit !
— Ma Mère… avec l’assouplissement de la règle, les clarisses ne sont-elles pas autorisées à recevoir des offrandes ? En ces temps incertains, l’animal serait une aide précieuse pour la portière. Avec de l’éducation et de bons soins, il ferait un excellent gardien.
— Quelle impudence, sœur Agnès !
— Pardonnez-moi, ma Mère.
Sœur Agnès baissa la tête.
— Comme vous venez de le mentionner, un chien implique des soins et un coût que notre communauté n’a pas le luxe de s’offrir !
Sœur Mathilde, tenue en haute estime par la mère supérieure du fait de son âge et de l’exemplarité de la vie, s’approcha alors du groupe, puis, de manière tout à fait inattendue, suggéra :
— Ma Mère, si vous m’y autorisez, je veillerai à ce que mon cousin intègre ces dépenses à l’offrande annuelle faite à notre couvent.
L’abbesse arqua les sourcils et fit pivoter son buste en direction de sœur Mathilde.
— Je vois… c’est une conspiration !
Les sœurs baissèrent la tête, toutes priaient pour que le chiot restât à leurs côtés.
Mère Marguerite jeta un œil lourd sur l’animal, et d’une voix impassible, rendit son verdict :
— Très bien ! Sœur Béatrice, donnez à cette créature de quoi manger et trouvez-lui un endroit où dormir.
L’abbesse observa l’assemblée du coin de ses lunettes et remarqua les sourires à peine réprimés des sœurs.
— N’avez-vous toutes rien à faire ?
Seulement alors, les témoins de la scène se dispersèrent le cœur léger.
Dans le couloir du couvent, aux côtés de Béatrice, sœur Agnès marchait sans quitter le chiot des yeux.
— Il faudra lui trouver un nom ! s’exclama-t-elle, excitée par la présence du nouvel arrivant.
Béatrice porta le chiot à son visage.
— Comment allons-nous t’appeler ?
— Qu’il est noble dans sa robe tachetée !
Béatrice tourna son regard vers sœur Agnès et sourit ; son visage ne s’était pas animé ainsi depuis longtemps. Au même moment, le chiot à moitié endormi ouvrit ses paupières et bâilla.
— Mon ami, nous venons de trouver ton prénom ! Nous t’appellerons Baron !
Baron dormait dans le chauffoir où Béatrice l’y avait déposé sur le chemin du réfectoire. La petite salle, destinée à la copie des Écritures saintes et de loin la plus agréable du monastère, était également la seule pièce chauffée.
Pendant ce temps, Béatrice ressassait les mêmes pensées. Qui avait pu lui envoyer ce chien ? Et à quelle fin ?
Les moniales récitèrent la prière de l’angélus et prirent congé les unes des autres, une fois le repas terminé. Béatrice, elle, se hâta vers le chauffoir.
À peine eut-elle ouvert la porte que Baron, la démarche pataude, vint s’allonger sur ses pieds glacés.
— Je suis venue te dire bonne nuit, rien de plus !
Baron ferma les yeux de bonheur au contact de la main qui le caressait.
— Sois sage, Baron ! Je reviendrai demain.
Béatrice retira sa main. Elle se redressa, en prenant soin d’éviter le regard du chiot, et se dirigea vers la porte, à pas précipités. Ce qui devait arriver ne se fit pas attendre : Baron se mit à pleurer à la manière d’un nouveau-né séparé de sa mère.
Béatrice était sur le point de franchir la porte, déterminée à ne pas se laisser attendrir, quand quelque chose l’en empêcha. Était-ce le sentiment d’abandon auquel elle était familière ? Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et Baron, aussitôt, se dandina dans sa direction. Béatrice s’accroupit et tendit une main contre laquelle le chiot vint coller son oreille, frotter sa tête et ses pattes déjà robustes pour son âge.
— Tu as gagné… Tu passeras la nuit avec moi. Mais cette nuit seulement ! Le temps de t’habituer…
Baron était arrivé à ses fins. Ce que Béatrice ignorait, c’est qu’il y parviendrait tous les autres soirs. Béatrice emporta Baron dans sa cellule et le déposa sur son lit. Elle l’observa, en se frottant les mains énergiquement, et lui dit :
— Tu n’as pas gagné au change… Il faisait tout de même meilleur dans le chauffoir.
Baron, les pattes croisées, soupira d’abandon et ferma les yeux. Béatrice lui sourit tendrement et alla s’asseoir à sa table.
Là, à la lueur de la chandelle, elle observa attentivement le billet : son épaisseur l’interpella. Elle l’approcha plus près de la flamme et remarqua deux C en filigrane et à peine visibles dans la trame du papier. Elle fit glisser son doigt sur les lettres rondes, et sans la moindre hésitation, déchira le billet. Un objet rond et scintillant tomba à plat sur la table. Béatrice l’observa avec curiosité, ignorant que ce geste allait bouleverser sa vie.
Perché sur un plateau, au milieu des iris et des œillets barbus, se situait le monastère de la Sainte-Garde. Les pèlerins y faisaient halte, du mois d’avril au mois d’octobre, pour se recueillir face à la mer, avant de reprendre leur marche vers les éminences rocheuses.
La route qui menait au monastère était périlleuse, et si à la force de sa foi le fidèle pouvait gravir des montagnes, nombreux périssaient sous les éboulements de pierres fragilisées par l’hiver rigoureux. C’est après de longues heures de marche que le pèlerin voyait ses efforts récompensés. La bâtisse, plusieurs fois centenaire, lui apparaissait telle une reine sur son trône, dévoilant à flanc de roche la blancheur de sa pierre, ses pinacles qui liaient terre et ciel avec grâce, et son mur d’enceinte percé de portes d’acier, qui la rendait impénétrable.
Bientôt l’été frappa aux portes du couvent, réchauffant les visages du souffle de mai. « Les fraisiers n’ont pas donné », répétait sœur Clarisse à qui voulait l’entendre. Expression contestable puisque les fraisiers avaient bien donné, mais à Baron principalement. Les baies gorgées de sucre étaient le péché mignon du gros chien qui, comme chaque matin, se rendait au potager pour sélectionner avec soin les fruits arrivés à maturation. Sœur Clarisse l’avait remarqué, mais préférait fermer les yeux. Comment pourrait-elle blâmer celui qui apportait tant de joie sur son passage ?
Octobre fit fuir les derniers pèlerins, imprégnant son humeur taciturne dans les couloirs du couvent. La Nature prépara son lit de feuilles rouges et dorées, le ciel se vida et la terre se refroidit. C’était une petite mort lente et nécessaire au renouveau de toute chose. Cette petite mort pourtant, Béatrice ne s’y habituait pas.
Puis l’hiver arriva à grands pas frapper aux portes du monastère. Missionné par le Seigneur, il emporta sœur Mathilde vers le royaume des cieux. La vie terrestre n’est qu’un passage, les Pauvres Dames le savaient bien. Pourtant, ce départ inattendu affecta profondément les moniales, car il est des douleurs qu’une vie de sagesse et de spiritualité ne peut réprimer.
Trois ans s’étaient à présent écoulés depuis l’arrivée de Baron au couvent. Le chien avait atteint sa taille adulte et ne cessait d’impressionner tant par sa carrure que par sa gentillesse. Il s’était montré d’un précieux secours à la mort de sœur Mathilde, apportant joie et affection à celles qui l’avaient recueilli. Baron avait su se rendre indispensable, tant aux moniales qu’à la sécurité du monastère. Seule l’abbesse restait indifférente à sa bienveillance.
À l’âge adulte, il avait quitté sa cellule, nichée au-dessus du cloître, pour remplir son rôle de guet, le soir venu. Baron était un chien affectueux doté d’une bonne nature. Toutefois, il demeurait attentif aux rares visiteurs que la portière autorisait à entrer, et si l’ennemi s’était présenté, il n’aurait pas hésité à attaquer. Même endormi, Baron gardait toujours un œil ouvert.
Par le passé, des pirates venus de la Méditerranée avaient brûlé les maisons des villages alentour, pillé les populations locales les réduisant en esclavage s’ils ne leur prenaient pas la vie. Bien que sécurisé par son rempart de pierres et ses portes d’acier, le monastère n’en restait pas moins une cible de choix pour des barbares en quête de trésors religieux.
Le rôle de Baron était capital. Sensible au danger, il pouvait prévenir les moniales de ses aboiements, et faciliter leur fuite par le sous-terrain construit à cet effet. Ce gardien zélé était cependant têtu, et seule Béatrice savait appréhender son caractère avec la douceur et la fermeté nécessaires. C’est donc tout naturellement que le rôle de portière lui revint, au départ de sœur Mathilde.
Un soir que Béatrice cherchait Baron, elle assista à une scène pour le moins surprenante. Assise à son bureau, face à ses livres de compte, mère Marguerite noircissait le papier, cependant que Baron, à ses pieds, dormait paisiblement.
Tout à coup, Baron releva la tête ; l’abbesse sursauta.
— Qui est là ?
Béatrice frappa sur la porte entrouverte.
— Pardonnez mon intrusion, ma Mère.
— Entrez, sœur Béatrice, répondit l’abbesse dont l’embarras transparaissait dans le ton de la voix. Je m’apprêtais à terminer. Les comptes me donnent plus de fil à retordre que je ne l’aurais imaginé.
— Vous m’en voyez désolée, ma Mère.
— Que puis-je faire pour vous, mon enfant ?
— Je suis à la recherche de Baron.
— Baron ? répondit l’abbesse, en feignant l’étonnement.
Elle regarda sous la table et écarquilla les yeux.
— Mais que fait-il là ?
— Baron sait se montrer discret, répondit Béatrice avec tact, bien qu’il soit difficile d’ignorer la présence de quatre-vingt-dix kilos de muscles et de poils à ses pieds.
Baron bâilla et secoua ses babines, laissant couler un long filet de bave sur les chaussures de l’abbesse. Il contorsionna son corps pour s’extraire de dessous le bureau et rejoignit Béatrice de sa démarche nonchalante.
— Je vous souhaite une bonne nuit, ma Mère.
— Sœur Béatrice ?
— Oui, ma Mère.
— Je n’ignore pas les difficultés que vous traversez, notre Seigneur non plus. Sachez qu’il vous accompagne, au quotidien, dans votre souffrance.
— Merci, ma Mère.
Puis l’abbesse ajouta :
— Ma porte est toujours ouverte à celles qui souhaitent se confier.
Béatrice sourit et prit congé de l’abbesse.
Que signifiait cette phrase ? Les mains de Béatrice se crispèrent sur son collier de perles, cadeau d’Eldric pour son mariage dont elle n’avait pas réussi à se départir à son entrée au couvent. L’abbesse avait-elle percé son secret ?
Baron enfonça son oreille dans le pli de la bure et l’enveloppa d’un regard tendre. Béatrice s’accroupit et lui dit à voix basse :
— Je vais bien, Baron… ne t’en fais pas.
Cornouailles anglaises, 1924
— Mademoiselle Knight, donnez-moi une réponse ou mon esprit ne trouvera pas de repos !
Viviane jeta un regard furtif au-dessus de la cheminée. Ce regard n’échappa pas à monsieur Whitaker.
— Madame Whitaker aimait beaucoup votre mère.
Le visage de Viviane prit un air rieur.
— Vous me prenez par les sentiments, monsieur Whitaker. J’ai trois commandes en cours et puis… les petits objets ne sont pas ma spécialité.
— Je comprends, si c’est de compétence qu’il s’agit…
Monsieur Whitaker connaissait bien Viviane. Et quand il vit le regard vert s’assombrir, il ne put s’empêcher de réprimer un sourire.
— Voyez-vous, ce n’est pas tant la compétence que le temps qui me manque !
Aussitôt, le châtelain lui tendit un étui ainsi qu’une grosse enveloppe.
— Alors, prenez ce collier et votre temps ! Utilisez cette avance pour l’achat des pierres. Je ne suis pas pressé !
Monsieur Whitaker avait-il anticipé leur rencontre au pied du portrait de sa défunte épouse ? Quoi qu’il en soit, Viviane accepta l’offre pensant que sa mère l’aurait voulu ainsi.
Les oies cendrées sillonnaient les abords du lac en petits groupes organisés. Emmitouflée dans son blouson, Viviane marcha en direction du side-car garé à l’orée du parc. Elle ouvrit la boîte à gants pour y déposer l’étui, enfourcha sa moto coiffée de son casque à lunettes, et démarra dans la brume matinale des Cornouailles.
À son arrivée, la barrière la salua de son grincement habituel. Viviane emprunta le sentier de pierres au milieu des bosquets aux formes irrégulières ; le jardin foisonnait de couleurs, Viviane aimait son aspect sauvage. Elle s’arrêta un instant devant la mare tapie de mousses, respira le parfum d’une glycine, puis s’en alla grimper les quelques marches qui menaient à sa grange : une bâtisse en granit qui lui servait d’atelier, et dont les arcs en plein cintre laissaient entrer autant de lumière que les minutieux travaux nécessitaient.
Son métier, exercé depuis plusieurs générations, était le fruit d’une tradition familiale. À vingt-cinq ans, Viviane était ce maître artisan respecté pour son talent et pour son savoir-faire. Comme tant d’hommes par le passé, et comme son père avant elle, elle avait embrassé la profession d’orfèvre.
Viviane ouvrit la porte de son atelier ; elle posa l’étui sur l’établi et observa la pièce. Parmi les nombreux outils nécessaires au travail du métal pendaient des ciseaux de toutes tailles, des marteaux à tête plate et à repousser, des maillets à redresser et de petites enclumes à deux cornes du nom de bigornes. Soigneusement ordonnés sur les étagères, reposaient un ciboire en argent, une aiguière en forme de cigogne et une branche de corail.
Viviane s’empara du squelette et le posa à côté du collier. Du corail du même rouge que les perles. Elle hocha la tête de satisfaction. Le corail avait toujours séduit les hommes, et ce, depuis des millénaires. Aux dires de certains, il éloignait la foudre des bateaux, servait d’amulette contre le mauvais œil ou faisait naître un sentiment de paix intérieure. C’est à cette dernière évocation que Viviane réfléchit quand le coucou suisse chanta midi.
Elle détestait cet objet ramené de villégiature par son père, mais savait également que sans son intervention rien ne pouvait l’arracher à son travail. Elle rangea précautionneusement corail et collier, ferma son atelier à clef, et traversa le jardin pour rejoindre la maison à quelques mètres de distance.
— Tu devrais dormir avec ton casque, tu gagnerais du temps le matin ! lança John, le nez collé à son journal… Alors ?
— Alors quoi ?
— Ta rencontre avec ton ami châtelain ?
— Ah… la rencontre…
— Tu as accepté, n’est-ce pas ?
— C’est… euh…
— Viviane !
— C’était l’ami de ma mère !
— Et moi dans tout ça ?
— Le vieil homme vit seul dans son château entouré des objets de sa femme adorée ! Que voulais-tu que je fasse ? Et puis il m’a dit de prendre tout mon temps.
Le ton de John se radoucit.
— Tu as un grand cœur, Viviane… C’est ta faiblesse et ta plus grande qualité.
John s’avança et déposa un baiser sur la joue de sa compagne. Viviane sourit et lui tendit sa veste.
— Habille-toi, je t’emmène.
— Où ça ?
— C’est une surprise.
— Tu sais bien que ma camionnette est en panne…
— Eh bien ! j’ai pensé que… pour une fois…
— Non, non ! Viviane ! répondit John, en agitant son doigt de gauche à droite. Pas dans ton char romain !
— Zéphyr n’a rien d’un char ! C’est un compagnon qui me rend de nombreux services.
— Je n’arrive toujours pas à croire que tu aies donné un nom à cette machine !
— Rose, camélia, pétunia… tes fleurs portent bien des noms que je sache ? Pourquoi pas mon side-car ?
— Mes plantes VIVENT, Viviane ! Pas ta moto.
— Mais son cœur BAT sous le métal !
John secoua la tête.
— Bon… puisque tu n’as pas confiance, restons à la maison ! répondit Viviane en exagérant l’expression de déception sur son visage.
— Tu n’y es pas du tout !
Viviane lui lança un regard perçant.
— Ah oui ? Alors, dis-moi ? Ah, je vois ! s’exclama-t-elle les bras croisés. Mon-sieur ne veut pas s’asseoir à la place du singe !
— Mais non, ce n’est pas ça ! As-tu seulement un deuxième casque pour moi ?
— Maiiis… bien entendu !
Viviane ne poussa pas la vitesse de sa moto. À travers la verte campagne, John regardait les paysages de juin défiler sous ses yeux, les enclos de moutons, les coquelicots en bordure de route et les reliefs de la côte qui offraient le spectacle d’une nature épanouie. Viviane emprunta un chemin de terre, longea la mer le long de la falaise ; John pencha la tête pour apercevoir les méandres du sable lorsqu’un caillou le souleva de son siège.
— Viviane !
— Désolée !
John, saisi d’un haut-le-cœur, porta sa main à sa bouche.
— On arrive bientôt ?
— Les belles choses se méritent. Courage, mon amour !
Viviane roula encore sur quelques mètres avant de couper le contact.
— Voilà, nous y sommes !
John défit la bombe d’équitation qui lui tombait sur le nez et le masque de plongée qui avait tracé un sillon autour des yeux. Il sortit de son siège, et sous un ciel pareil à celui des fleurs de lin qui déployaient leur bleu à perte de vue, John, conquis par la magie des couleurs, s’assit en tailleur et prit la main de Viviane.
Appuyée contre son side-car, Viviane l’observa d’une moue rieuse.
— Mon père nous attend pour déjeuner.
— On déjeune chez Owen ?
— Ça fait partie de la surprise, et je crois qu’il a préparé ton plat préféré.
John se dressa comme un ressort.
— Qu’est-ce qu’on attend ?
Owen habitait dans une maison face aux embarcations colorées du port. Viviane avait treize ans lorsqu’elle et son père avaient emménagé au cœur de Polperro, un village de pêcheurs où rien ne se passait. C’est dans cette maison que chaque soir au soleil couchant, postée derrière le bow-window, Viviane observait les fenêtres voisines inonder le port de lumière. Ce rituel incontournable était également son moment préféré, et ce, parce qu’elle l’avait dédié à sa mère.
Quand Owen entendit la pétarade du side-car, il apparut aussitôt sur le seuil, les bras ouverts et le sourire aux lèvres.
— Quelle entrée, mes enfants ! Un homme-grenouille et une femme aviatrice !
Viviane embrassa son père sur la joue, John accrocha son attirail sur la patère.
— Vite, vite ! Notre poulet s’impatiente !
John lui tendit un bouquet cueilli en bordure de route.
— Pour vous, Owen !
— Au fait, comment t’a-t-elle convaincu de monter dans cette machine du diable ?
— Papa !
— Vous connaissez votre fille… elle sait se montrer persuasive.
Le vent se mit à chatouiller le carillon accroché à la branche d’un noisetier. Owen observa par la fenêtre les nuages gris s’assembler en paquets.
— Oh ! là, là… Quand les brebis secouent leur cloche, la pluie est proche !
John se mit à observer le ciel à son tour. L’instant d’après, Owen sortit de la cuisine et posa sur la table un poulet rôti qui fit pétiller les yeux de John. Au milieu du repas, Owen frotta ses mains énergiquement et demanda sur un ton enjoué :
— Alors mes enfants, à quand le grand jour ?
John s’étouffa en avalant un morceau de brocoli. Viviane, habituée aux provocations de son père, reposa lentement sa fourchette sur le rebord de son assiette.
— Papa, pour la énième fois : John-et-moi-ne-voulons-pas-nous-marier !
— TU ne veux pas te marier !
— NOUS ne voulons pas nous marier !
— Et les gens ? Tu y penses aux gens ?
— Depuis quand t’intéresses-tu aux commérages ?
— Ne peux-tu rien faire comme tout le monde ?
— MAMAN n’a jamais rien fait comme tout le monde !
— Cela ne nous a pas empêchés de nous marier !
John suivait l’échange houleux en redoutant le moment où son nom serait inévitablement prononcé.
— Et toi, John, tu as bien ton mot à dire dans tout ça ?
— Oui, John, on t’écoute ! reprit Viviane, en le foudroyant du regard.
John, la bouche pleine, haussa les épaules, Owen soupira en roulant des yeux au ciel, et Viviane changea le sujet de la conversation.
Au dessert, tout avait repris son cours habituel.
— Ma chérie, veux-tu nous faire chauffer du thé ?
Owen observa sa fille quitter la pièce et tira sa chaise vers John.
— Alors, toi non plus tu ne veux pas te marier ?
— On ne clôture pas le pré d’un cheval sauvage. N’est-ce pas la devise que vous m’avez enseignée ? Tout comme vous, je souhaite le bonheur de Viviane, et je ne ferai rien qui aille à l’encontre de sa volonté.
— Au point de renoncer à la tienne ?
John observa Owen silencieusement.
— Alors… soupira Owen, je suppose que tu la mérites vraiment.
La neige lui brûlait les jambes. Affaibli par les gelures et la faim, il avançait le dos arqué, à la seule force de sa volonté. Tout à coup, son cœur bondit dans sa poitrine. Son souffle se coupa et ses jambes refusèrent d’obéir, quand les cris menaçants retentirent à nouveau. Il s’agenouilla sur la roche, plaqua ses mains contre ses oreilles sans parvenir à étouffer les hurlements. Ils étaient à ses trousses. Un démon voulait l’arrêter dans sa quête et avait lancé sur lui ses chiens enragés. Accablé de fatigue, il poussa un râle et s’écroula sur le tapis marbré de sang.
— Est-il mort ?
— Non, ma Mère, mais il demeure inconscient.
— Où est-il ?
— Auprès de sœur Catherine, dans la salle des soins. Son genou saignait quand Baron l’a retrouvé dans la neige.
— Comment Baron savait-il que l’archevêque était piégé dans une tempête, à deux kilomètres de notre monastère ?
— C’est une question à laquelle je ne saurais répondre, ma Mère. Toutefois…
— Oui ?
— Ne lisez aucun blasphème dans mes propos, mais je crois que notre Seigneur lui a montré la voie.
L’abbesse fit une moue incrédule. Elle mit ses mains dans son dos et observa le Christ en croix sur le mur.
— Réveillez nos sœurs au plus vite ! Il nous faut unir nos prières à notre Seigneur.
Le Seigneur entendit les appels des sœurs puisque l’archevêque rouvrit les yeux le lendemain. Il reprit des forces le deuxième jour, grâce aux repas réguliers et aux bons soins de sœur Catherine, fit ses premiers pas le troisième, et avant que la semaine ne s’achève, sollicita la présence de celle qui lui avait sauvé la vie.
Quand Béatrice entra dans la cellule, chauffée pour l’occasion, l’homme d’Église, calé au fond de son lit, tourna son regard vers elle puis se recroquevilla brusquement dans une expression de terreur.
— Faites sortir ce démon !
— Pardonnez-moi, mon Père ! Je ne tenais pas à vous effrayer !
— Baron n’a rien d’un démon ! s’empressa de dire sœur Catherine.
— Bien au contraire, reprit Béatrice, d’une voix qui se voulait rassurante. Mon Père, il vous a sauvé la vie.
Les traits grimaçants s’évanouirent et l’archevêque se redressa sur son lit en observant Baron attentivement.
— Cet animal ?
— Oui, mon Père, acquiesça Béatrice.
— Qu’est-il d’ailleurs ? Un lion ? Un chien ?
— C’est un chien on ne peut plus dévoué à notre communauté, répondit Béatrice avec obligeance.
— Vous l’aurez probablement bien dressé !
— Peut-être, mais c’est de son propre chef qu’il est venu à vous. Je n’ai fait que le suivre.
L’œil perçant de l’archevêque passa Baron au crible tandis que Baron, assis sur ses pattes arrière, examinait l’objet de tant d’attention.
— Il faut vous reposer, mon Père, avisa sœur Catherine.
— Sœur Béatrice ?
— Mon Père ?
— J’ai réagi bien maladroitement, veuillez m’en excuser. Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude, car sans vous et votre compagnon je n’aurais pas survécu.
— Le Seigneur souhaitait votre présence à nos côtés et nous lui en savons gré, mon Père.
L’archevêque tendit sa main ; Béatrice s’inclina pour la baiser, Baron grogna.
— Baron ! Mon Père, excusez-le, il ne vous connaît pas encore.
— C’est un animal vigilant, répondit l’archevêque, arborant un sourire de bonté.
La réunion prit place dans la salle capitulaire. Adjacente au cloître, elle offrait une vue sur le jardin de buis et d’arbres fruitiers qui procurait à Béatrice un sentiment de paix à chaque fois renouvelé. L’abbesse rompit le silence, arrachant Béatrice à sa contemplation.
