Le jour est venu - Sophie Danneel - E-Book

Le jour est venu E-Book

Sophie Danneel

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Beschreibung

Frank et Kévin, journalistes d’un grand quotidien new-yorkais, rencontrent Anne et Agnès, deux journalistes françaises, venues couvrir la fashion week de New York pour une collaboration entre journaux. Elles leur feront découvrir leur vraie nature, celle qu’ils avaient perçue en eux depuis l’enfance mais aussi celles de ces femmes différentes à bien des égards. Grâce à elles, ils comprendront leur état d’éveillés, leur proximité naturelle avec les créatures de la Terre et, ensemble, ils se mettront en marche pour survivre à ce qui va arriver inexorablement car le jour est venu…


À PROPOS DE L'AUTEURE


Sophie Danneel est une personne à « Haut Potentiel ». Dans Le jour est venu, fruit de son univers littéraire, elle met en avant les contours de cette particularité.

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Seitenzahl: 202

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sophie Danneel

Le jour est venu

Roman

© Lys Bleu Éditions – Sophie Danneel

ISBN : 979-10-377-5565-0

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

À ceux que j’aime, mes amours qui sont ma famille de cœur, qui ont été mes premiers lecteurs, sans lesquels ce livre ne serait pas ce qu’il est et sans lesquels je ne serais pas ce que je suis.

Tokyo, 3 h du matin, quartier des affaires de Shinjuku, derrière la gare

Un entrepôt, faiblement éclairé par un lampadaire blafard… le volet coulissant entrouvert. Derrière, le bruit incessant de la ville, de ces villes qui ne dorment jamais tout à fait, comme un animal aux aguets… Un chat puis quelques chiens se glissent dans l’entrepôt, suivis d’un clan de rats…

Singapour, 3 h du matin. Chantier du prochain hôtel international

Loin des lumières crues et froides de la ville, une cinquantaine d’animaux domestiques, suivis d’une bonne trentaine de rongeurs, se glissent dans l’endroit le plus sombre des lieux, pas si éloigné des baraquements où dorment les ouvriers… sous-payés et épuisés, aucun d’entre eux n’entend quoi que ce soit.

Hambourg, 2 h 50 du matin, près des docks

Évitant les halos de lumière diffusés par les lampadaires tremblotants sous le vent venu de la mer, un groupe d’animaux se faufile dans l’entrebâillement d’une porte de hangar. Un peu plus loin, un groupe de skinheads déchirés par trop de bières et de désœuvrement braille des slogans pathétiques en jetant des canettes de bière dans l’eau sombre en se promettant de faire ça aussi, au prochain turc rencontré sur leur chemin de haine. Ben oui, on ne change pas une équipe qui ne gagne pas !

Québec, 3 h 10 du matin près des embarcadères des traversiers amarrés pour la nuit au bord du Saint-Laurent

Un groupement animal se presse au bord de la rive pour rejoindre un entrepôt désert à cette heure. Au loin, le château Frontenac éclairé et majestueux semble surveiller le fleuve en contrebas…

Londres 2 h 58 du matin

Les faubourgs endormis près de la Tamise n’étaient troublés que par les gyrophares des voitures de police, muettes à cette heure. Évitant soigneusement d’être repérés, tous les sens en éveil, une file indienne de chiens, de gros rats aux yeux brillants et de chats passant devant le baraquement du veilleur de nuit. Occupé entre deux rondes à regarder sa télévision, il ne vit pas sur ses écrans de contrôle, l’étrange assemblée se tenir entre des poids lourds au repos. Deux ombres humaines vinrent les rejoindre.

Chapitre un

La rencontre…

Entre Paris et New York, avion de la compagnie Air France 10 h 32.

La musique des années 80 à fond dans les écouteurs de son MP3 empêchait Anne d’avoir l’estomac retourné par les turbulences de l’avion, comme son voisin de fauteuil qui tentait de donner le change avec un sourire crispé. La ceinture de sécurité accrochée sur ordre du commandant de bord ne la stressait pas outre mesure. Des turbulences, elle en avait vu d’autres ! Et, en classe économique, c’était parfois sportif ! Elle avait vu pas mal de choses marrantes. La petite bourgeoise décomposée, serrant contre elle le petit dernier et qui tenait frénétiquement la main de son mari installé dans le siège de la rangée précédente avec leurs deux aînés… Il grimaçait forcément, puisque son épouse lui tordait le bras. Leurs deux aînés ne semblaient pas bouleversés outre mesure puisqu’ils continuaient à jouer sur leurs consoles de jeux ! Ah, c’est beau une famille unie, de retour de vacances !

Et ce gros garçon à lunettes qui se vomissait sur les pieds en ratant son sac en papier prévu à cet usage… Son sac à elle, était rempli d’anecdotes de ce genre… Elle sourit. Le métier de journaliste de mode était certes beaucoup moins dangereux que journaliste d’investigation, sauf dans les avions ! Un petit enfant braillait à poumons déployés quelques rangées derrière. Dans la rangée d’à côté, une vieille dame un peu décoiffée priait, un chapelet dans les mains… Oui, prier était actuellement vraiment la chose à faire, se dit la jeune femme, mais pas pour des raisons de turbulences…

À ses côtés, dans le troisième fauteuil, près de l’allée, Agnès travaillait sur son petit ordi portable, sans apparemment se rendre compte que ce n’était pas évident de bosser avec des turbulences ! Contraste total avec sa blondeur qui descendait en bouclettes libres jusqu’au milieu de son dos, la longue chevelure brune d’Agnès, retenue en queue de cheval par un élastique, lui donnait un air sérieux et concentré. Pourtant, Anne savait que sous cette apparence professionnelle se cachait le feu sous la glace.

Anne était petite aux jolies formes et Agnès grande et athlétique. Elles se complétaient parfaitement dans le travail et c’est pour cela que la rédaction de leur magazine féminin n’avait jamais eu à se plaindre de leur association. Bien sûr, avec l’avènement d’internet, elles voyageaient moins ces dernières années, mais cette fois, tout avait concordé pour que cet ultime voyage à New York les envoie pile-poil où il fallait. Leur correspondante locale ayant déclaré forfait pour les collections automne-hiver d’outre-Atlantique pour cause de grossesse difficile, elles n’avaient eu le choix que d’assurer ce reportage, presque en urgence. Anne se demandait pourquoi « on » les envoyait ainsi dans un pays lointain alors que le Jour était proche… Quels envoyés du destin avaient agi ? De toute façon, cela ne les empêcherait pas d’agir et d’appréhender l’aventure. Elles en avaient vu d’autres, là encore !

Les turbulences dues à de hautes pressions que traversait l’avion vers New York finirent par se calmer et quand l’hôtesse annonça qu’ils pouvaient retirer leurs ceintures, son voisin se leva et se précipita pour être le premier aux toilettes ! Elle se tourna vers Agnès en enlevant ses écouteurs.

— Tu as fait des progrès ?

Agnès referma l’ordi violet avec un sourire

— Oui, j’ai bien avancé, tu sais bien que c’est quand tout va bien que je m’inquiète ! Et puis, puisque nous passons à l’hôtel dès nos bagages récupérés, et ensuite à la direction du journal juste après, je te propose qu’on récupère un peu !

Elles s’endormirent en quelques secondes et quand leur voisin de siège revint des toilettes, toujours aussi blafard, il fut surpris de les trouver endormies comme si rien ne s’était passé. Elles étaient charmantes, mais il n’avait pas pu vraiment engager la conversation durant le voyage. Visiblement, ces filles ne gaspillaient pas leur précieux temps avec un type comme lui, il l’avait rapidement compris. Pourtant, il se pensait pas trop mal de sa personne, dans leur tranche d’âge et en passe d’avoir un proche avenir financier capable de régler les dépenses de femmes de leur classe. Il aurait bien aimé leur faire part de ses avantages, de sa DS noire de collection, de ses espoirs et de ses projets, mais toute leur attitude gentille mais ferme l’en avait poliment dissuadé, alors pendant un temps il s’était plongé dans son roman policier. Il avait espéré une faille, une brèche dans leur énergie, mais non. Peut-être étaient-elles lesbiennes, ou en couple dans leur vie quotidienne, ce qui expliquerait bien des choses, pensait-il en s’épongeant le front. Pourtant elles étaient diablement attirantes ! Dommage.

À l’arrivée, il n’eut droit qu’à un sourire distant de leur part. Bon… Râteau… Les rues encombrées, l’odeur si particulière des grandes métropoles, les fameux taxis jaunes, les quartiers si différents les uns des autres, la population cosmopolite et pressée, les rues de Manhattan : New York répondait parfaitement à son image, à sa propre légende urbaine. Anne était déjà venue en famille, à l’adolescence, mais Agnès, bizarrement, n’avait jamais eu à prendre part à ce tourbillon de vie. Mais elle avait connu Djakarta, Tokyo, Sydney ou encore Rio de Janeiro. En fait, elles n’étaient plus ébouriffées par la diversité humaine et par ce foisonnement d’occupation agitée des villes qui, où qu’elles se situent sur cette planète, ressemblait à l’activité d’une ruche un matin d’été. C’était néanmoins intéressant de regarder la ville depuis le taxi conduit par un indou laconique qui semblait uniquement concentré sur sa conduite, ce dont elles lui étaient toutes deux reconnaissantes.

L’Hôtel était de standing sans être blingbling, propre, dans un quartier assez calme. Elles avaient réservé une chambre double avec connexion internet, et dès l’enregistrement auprès de l’accueil et leurs bagages déposés par un groom, l’indou impassible les avait conduites au siège du journal américain qui faisait un article en collaboration avec le leur. C’était « tendance » ce genre d’associations. Néanmoins, le journal américain ignorait qu’elles étaient en réalité venues faire une investigation critique sur les milieux de la mode, un « monde » où de nombreuses zones d’ombre étaient gentiment « oubliées » pour ne garder que le côté rêve et beauté… Dans le monde, beaucoup de choses comme ça se passaient, jolie surface mais ne surtout pas plonger dessous, au risque de comprendre la force de l’ombre… Le grand quotidien n’avait pas souhaité faire alliance avec un magazine de mode américain, pour plus de transparence, et pour ne pas froisser certains égos épidermiques dans ce métier. Bref, ils n’avaient pas envie de se peler des énergies version « Le Diable s’habille en Prada » et leurs inévitables conséquences. Travailler avec des Français leur avait semblé plus judicieux. Et puis, une collaboration avec des Européens donnait toujours un certain exotisme à leurs articles, sur la forme, le fond restant américain. Un savant mélange qui n’avait jamais déçu les lecteurs, ils s’en félicitaient.

George Nelson vérifia la position de son patch anti-tabac sur son épaule avant de faire signe à ses deux journalistes d’ouvrir la porte de son bureau aux parois de verre impeccablement transparentes. Frank et Kévin formaient une équipe qui avait besoin d’être un peu recadrée ces derniers temps. C’est pourquoi il leur avait choisi ce sujet pas vraiment destiné à des journalistes d’investigation comme eux. Kévin, le descendant d’Irlandais juste entré dans la trentaine, était arrivé depuis peu, d’un journal de Cincinnati où il s’était fait une belle réputation avant d’être débauché par son équipe, avec la promesse de pouvoir donner libre cours à son talent pour dénicher les sujets intéressants, voire brûlants. George l’avait aussitôt mis en équipe avec Frank, la quarantaine, né à Syracuse, état de New York, et donc briffé aux tenants et aboutissants de la grande pomme. Leur association devait amener Kévin à ne pas commettre les erreurs mortelles que pouvait faire un journaliste étranger aux dangers inhérents de la métropole. Les groupes financiers, les lobbies de tout poil, presque aussi nombreux qu’à Washington, et les mafias diverses, ne se manipulaient pas comme ailleurs. George ne tenait pas encore à assister à un enterrement de journaliste n’ayant pas respecté certaines règles. Investigation oui, autopsie à la morgue, non merci bien ! Il avait connu et ne tenait pas à remettre le couvert !

— Salut, George ! le salua Frank, qui entrait en premier.

Italo-Américain aux traits fins, aux yeux de jais et au sourire rare, il avait été l’un des meilleurs journalistes du journal avant que sa carrière ne soit freinée par un passage à tabac en règle, quelques années plus tôt. « On » lui avait cassé la figure, pas trop, juste pour le style, et bien écrabouillé la main gauche et brisé quelques côtes pour bien lui faire comprendre que le retraitement des déchets et des produits chimiques n’était pas un domaine où il fallait faire de parallèle entre monde politique et Mafia. Frank avait bien entendu le message, et si ses articles étaient toujours percutants, ils n’avaient depuis, plus la niaque et la fougue qui auraient pu l’amener facilement, vu son intelligence, au prix Pulitzer tant convoité par ses collègues. George se félicitait de l’association qu’il avait créée avec ces deux-là qui semblaient bien s’entendre. Il espérait que Kévin amènerait à nouveau Frank sur des sujets importants, tandis que ce dernier pourrait tempérer les prises de risques du sang irlandais toujours puissant dans les veines du jeune homme. Kévin avait du mal à rester en retrait par rapport à ses sujets. Or un journaliste, selon George, se devait de relater des faits et non de s’impliquer dans ce qui suivait : cela regardait l’opinion publique, la police ou la justice, mais une fois la bombe lâchée, un journaliste devait passer à autre chose… Ça semblait fonctionner au niveau professionnel et surtout, une amitié franche s’était rapidement nouée entre eux, point « plus » de cette association. George se félicitait d’être un meneur d’hommes, un chef convenable pour ce journal. Un peu d’autosatisfaction n’avait jamais fait de mal à personne, se dit-il.

— Salut, George, dit à son tour Kévin, avec son célèbre sourire charmeur qui faisait tomber en pâmoison toutes les assistantes de l’étage, plus encore que l’éclat de ses yeux bleus !

Quant à sa tignasse d’un blond foncé auburn, elle était comme à son habitude, en bataille. Il tenta de la discipliner un peu d’un mouvement de main rapide.

— Salut, les gars, c’est gentil de me dépanner sur ce coup-là alors que vous êtes déjà sur un sujet important. Ça ne vous prendra que deux ou trois jours, et si vous observez bien, vous pourrez faire un gentil papier qui devrait parler d’autre chose que de « chiffons », si vous comprenez que le monde où vous allez mettre les pieds est un microcosme bien plus agressif que ne le montrent la télé et les magazines féminins. La Mode ! Les Françaises ne vont pas tarder à arriver, elles viennent de m’appeler depuis leur taxi. Elles s’occuperont de leur part « mode » et vous, hé bien… laissez traîner vos yeux et vos oreilles, faites du charme aux secrétaires, aux assistantes, pour voir si vous ne découvrez rien de potable pour réaliser un article sur les détours de cette branche assez opaque de notre économie ! Ce qu’il y a derrière l’écran de paillettes et de broderies qu’on jette comme un mirage aux yeux des gens. Je ne vous envoie crucifier personne, juste observer pour parler de ce que vous aurez trouvé. Il y a toujours des petites découvertes dont on peut se servir pour faire un bon papier.

Kévin eut un rictus amusé.

— Ne me dites pas que notre enquête sur la « drogue collyre », le blue eye, qui commence à faire fureur, est enterrée !

— Mais non, Kevin, notre journal doit sa réputation à des articles sur ces sujets nouveaux et mystérieux, mais c’est une enquête que vous venez juste de commencer, ça va prendre des mois ! Ce ne sont pas deux, trois jours qui vont vous faire perdre le fil !

Sur ces entrefaites, Connie, l’assistante de George Nelson, suivie de deux jeunes femmes à la démarche un peu étrange, glissante, aérienne, s’approcha du bureau aquarium. Comme si leur énergie était aspirée par ce mouvement, les deux journalistes, de manière incompréhensible, eurent la gorge serrée, la pomme d’Adam coincée pendant plusieurs secondes. George rit un peu nerveusement et s’élança vers elles dès qu’elles franchirent la porte du bureau.

— Soyez les bienvenues, je suis enchanté de vous rencontrer. Je me présente, George Nelson, dit-il dans un français presque parfait, ce qui ne surprit pas les jeunes femmes.

Quand les Américains se mettaient aux langues vivantes, ce qui n’était pas fréquent, ils avaient l’oreille exercée et une diction souvent impeccable de la langue choisie.

— Merci de votre accueil et de votre excellent français ! répondit Anne dans un anglais aussi excellent.

Leur poignée de main franche sans être agressive, les yeux amicaux et leur sourire finirent de le conquérir.

Il se tourna vers ses journalistes et les présenta :

— Je vous présente Frank Salveri et Kevin O’Hare qui vont vous accompagner et vous piloter durant ce qu’on appelle ici « les jours de folie » de présentation des collections à New York qui est, après Paris, la seconde cité de la mode dans le monde.

Anne sourit en reconnaissant bien là l’égo américain du « meilleur pays du monde », mais avec la galanterie de mettre « Paris » en avant…

— Enchantée de vous rencontrer ! fit-elle en tendant la main à Frank qui s’en saisit sans dire un mot, la gorge toujours inexplicablement nouée. Je me nomme Anne Lefebvre.

Agnès se présenta à son tour à Kévin, dans le même état semi-comateux que Frank.

— Agnès Langlet

Puis elle serra également la main de Frank tandis qu’Anne serrait celle de Kévin, comme le veut la politesse, mais ils avaient l’air dans un état proche du coma ! Mais elles savaient pourquoi…

Un petit rire leur parvint de derrière le bureau du rédacteur en chef.

— Hé bien les gars, si je ne vous connaissais pas si bien, je dirais que vous venez de subir un coup de foudre !

George, content de sa sortie, se mit à rire plus fort… Mais cela ne dissipa pas vraiment le malaise…

Puis, il se calma vite devant le regard noir de Frank.

— Hahum, vous n’aurez qu’à prendre un petit déjeuner qui vous servira de briefing demain matin à la cafétéria du journal ! reprit-il en montrant la porte de son bureau d’un geste d’invitation.

— Oui, merci, répondit Agnès. Nous sommes fatiguées par le voyage, nous allons prendre un peu de repos à l’hôtel et je vous propose de nous retrouver ici demain vers 9 h !

Kévin inclina la tête en assentiment, toujours incapable de parler, ça commençait d’ailleurs à le faire flipper, ça n’était pas son habitude. Bon, il y avait bien cette fois, quand il s’était retrouvé en primaire devant le regard inquisiteur de mademoiselle Reynolds, son institutrice qui avait du poil au menton, et qui le soupçonnait d’avoir amené des pétards en classe, soupçons fondés d’ailleurs… Mais un tel mutisme, il n’en avait plus connu depuis. Et puis quoi, il était devenu journaliste, si ça, ce n’était pas une preuve !

Il parvint péniblement à dire :

— Alors à demain, 9 h !

Comme ils n’avaient ni l’un ni l’autre envie de rentrer chacun chez eux, Frank et Kévin décidèrent de faire une courte planque devant une adresse qui leur avait été donnée, d’un dealer de Blue Eye, la nouvelle drogue à la mode. Ils auraient peut-être la chance de voir une célébrité, un enfant de célébrité, ou quelques têtes connues… ou quelques complices de ce trafic nouveau, ce qui pourrait les aider à remonter plus haut dans la filière qui les intéressait. Avec caméra embarquée, une pizza et deux boîtes de bière, ils s’apprêtaient à passer une soirée sans devoir parler de leur embarras, de leur mutisme lors de l’arrivée des Françaises. Envie ni l’un ni l’autre de s’étendre sur le sujet. Ils étaient encore trop secoués par leurs ressentis, leurs émotions, surgies d’on ne sait où, à cet instant précis où le regard des jeunes femmes avait croisé le leur. Comme s’il y avait eu un « avant » et un « après », et ça ne leur était jamais arrivé… Ce sentiment de brutalité, d’irrémédiable changement qu’ils ne pouvaient définir, n’était pas confortable… Et puis, ça avait été un mélange de tellement d’émotions puissantes que rien que d’y penser…

Frank, les yeux rivés sur l’entrée de l’immeuble cossu de ce quartier considéré comme « plutôt calme » par la Police, se demandait ce qui avait provoqué cette onde de choc ; maintenant, il se sentait mal. Certes, elles étaient séduisantes, mais cela n’avait presque rien à voir avec la séduction. Il s’était senti comme happé par l’énergie d’Anne, comme si enfin, le bateau ivre de sa vie venait de trouver un port, une terre d’asile, une réponse à toutes ses questions, et rien que d’y penser, ça avait l’air dingue. Il se doutait que Kévin, plongé lui aussi dans un mutisme étonnant pour ce volubile touche à tout, avait ressenti à peu près la même chose quand ses yeux avaient rencontré ceux d’Agnès. Un indéfinissable flottement de l’âme qui avait tétanisé leur esprit pendant quelques instants qui leur avaient semblé bien longs. Et ce n’est pas le clin d’œil amusé de George à leur départ qui les avait réconfortés.

Les deux hommes échangèrent un regard qui disait « bon ben, heu… on en discutera plus tard », si jamais ce « plus tard » devait arriver un jour, et chacun reprit son observation.

Kévin dit enfin :

— On ne va pas rester trop tard, demain on a du boulot !

Frank opina de la tête en jetant son reste de pizza dans la boîte en carton. La croûte était froide et dure et puis il n’avait pas très faim…

— Encore une heure et ça ira, dit-il comme pour lui-même… enfin, il espérait que ça suffirait à calmer la pression sous son scalp et le tsunami de questions qui menaçait sa tranquillité d’esprit depuis cette rencontre. Au fait, ça fait comment, quand on devient fou ?

Soudain, un petit groupe de jeunes des beaux quartiers tourna le coin de la rue. Celui qui semblait le chef de la bande tenait sa petite amie par le cou et riait trop fort pour qu’on ne sente pas la peur mêlée à l’excitation dans sa voix, dans ses gestes.

Kévin murmura :

— Bien trop jeune pour une Rolex !

Frank constata que le gamin avait effectivement une de ces montres au poignet.

— Ça filme ? laissa-t-il échapper.

Kévin vérifia la petite caméra.

— Oui, tout baigne ! On devrait pouvoir les identifier, je pense… Le visage de la fille, la petite amie, me dit quelque chose, il va falloir que je révise mes infos people, ajouta Kévin, alors que la petite troupe de gamins entrait dans l’immeuble du « dealer chic », à peine plus âgé qu’eux, qui devait les fournir en Blue Eye.

Triste réalité pour le titre d’une si belle chanson d’Elton John, oui. Pourquoi l’ombre emprunte-t-elle les apparences de la beauté pour véhiculer ses malfaisances ? Il fallait, à Kévin, avouer que c’est parce que la plupart des humains aimaient tomber dans les pièges si évidents, les miroirs aux alouettes…

Paradoxalement, c’était dans les quartiers calmes que ce genre de deals avait lieu. Les quartiers chauds étaient devenus trop dangereux, même pour les dealers des beaux quartiers ! La jungle urbaine n’était pas une appellation usurpée… Cet immeuble voyait passer des « groupes d’amis » de façon raisonnable, sans trop attirer l’attention. Les jeunes revendaient à leur tour les produits à leurs amis en discothèques ou lors de leurs soirées privées : LSD, Extasy et les dernières substances « à la mode ». Jeunesse dorée, mais sans repères. L’argent avait faussé très tôt leur entendement du monde et ces pauvres gamins n’en finissaient pas d’appeler au secours sans que personne ne les entende. Kévin bénissait ses parents, à présent décédés dans un accident de voiture, de l’avoir amené à réfléchir et à prendre part en conscience à la vie qui l’entourait. Ces enfants-là étaient emmurés dans leur solitude et leur mal-être si profondément, que l’argent et la vie facile enfonçaient encore, comme des clous dans leurs jeunes esprits, leurs souffrances non dites et leurs interrogations légitimes. Pauvres caricatures d’un monde qui ne les aimait pas !

— C’est une lubie de ces fils et filles à papa de se déchirer la tête au lieu d’utiliser les moyens financiers mis à leur disposition pour faire avancer le monde ! dit Kévin. À son âge, rien qu’avec l’argent de la montre, je t’aurais organisé une super opération pour l’ASPCA, dans mon quartier de Cincinnati !

— Pourquoi l’ASPCA ? demanda Frank.

Kévin prit le temps de la réflexion avant de répondre

— Quand les gens font du mal aux animaux, ils ne se justifient jamais, à la limite ils donnent des « explications » qui les arrangent… Mais dès que Toi, tu leur fais du bien, tu es obligé de te justifier devant les bien-pensants qui te demandent pourquoi tu ne t’occupes pas plutôt des humains ! Et ceux qui te demandent de te justifier, ceux-là ne font rien ni pour les animaux ni pour les humains ! Ils veulent juste t’emmerder parce que tu fais quelque chose, toi, et ça dérange leur conscience étroite, ça fait réagir leur ego sur leur propre inaction, leur manquement au devoir d’aide à tout ce qui vit ! Alors, en réaction, j’imagine que gamin, j’ai préféré aider les animaux.

Frank sourit.

— Je comprends, mais t’as même pas un hamster !

Kévin opina.

— Je suis plutôt chien, et New York n’est pas une ville pour les chiens, pour les animaux en général… Mon vieux copain Buster est d’ailleurs mort juste avant que j’arrive ici, c’était un signe !