Le Jugement de Seth - Rachel Maeder - E-Book

Le Jugement de Seth E-Book

Rachel Maeder

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Beschreibung

Injustement accusé d'un meurtre au sein même de l'université, Michael Kappeler devra mener sa propre enquête...

Université de Genève, département des Antiquités égyptiennes: un chercheur est brutalement assassiné entre deux rayonnages coulissants de la salle de dépôt des archives. Quel est le mobile de ce meurtre ? Qui pourrait vouloir tuer ce jeune homme sans histoire, et qui plus est de façon aussi sauvage ? Michael Kappeler, archiviste appelé sur les lieux par l’ami de la victime, devient le suspect numéro un aux yeux des inspecteurs. Il démarre alors sa propre enquête pour tenter de comprendre ce qui s’est réellement passé et surtout, pourquoi on le soupçonne.

Sur fond de trafic d’antiquités, l'auteure nous offre un thriller original, haletant et finement documenté.

EXTRAIT

Comment Adrien avait-t-il pu se faire tuer dans les dépôts ? La salle était évidemment fermée à clé pendant la nuit. C’était même lui qui l’avait fermée la veille au soir au moment où il avait quitté son travail. Mais il n’était pas le seul à posséder la clé. Il y avait également ses collègues. Ils étaient parfois franchement insupportables, mais de là à commettre un crime...
Il ne voyait vraiment pas lequel de ces quatre pouvait avoir un problème avec Adrien. Il n’était même pas certain qu’ils aient jamais eu de rapports directs avec son ami. Ce dernier était un homme plutôt solitaire. Ils s’étaient connus sur les bancs de l’Université. Ils avaient commencé des études d’Égyptologie la même année et étaient devenus amis très rapidement bien qu’Adrien ne liait pas connaissance facilement. Ils étaient un peu pareils tous les deux. Michael, un indécrottable solitaire asocial, tandis qu’Adrien avait été depuis toujours un rat de bibliothèque.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

[...] ce premier roman est assurément une belle réussite et l’intrigue en fait un page turnerw/i> efficace. - David Campisi, La Cause littéraire

À PROPOS DE L'AUTEUR

Rachel Maeder est née à Lausanne en 1978. Passionnée d’Histoire de l’antiquité, elle poursuit des études d’Egyptologie et d’Histoire des Religions à l’Université de Genève. Elle obtient son diplôme en 2004. La même année, elle donne naissance à sa fille et décide de se lancer dans la céramique. C’est la naissance de son deuxième enfant, né en 2007, qui déclenche son envie d’écrire. Le genre du polar et sa passion pour l’Égypte Ancienne invitent à un cocktail littéraire très réussi. Son premier roman, Le Jugement de Seth, est sorti en 2012, puis l’année d’après, Qui ne sait se taire nuit à son pays . Pillage est son troisième polar mettant en scène l’archiviste Michael Kappeler.

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Seitenzahl: 343

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Cet ouvrage n'aurait pu paraître sans le soutien de la Fondation Coromandel (Genève), à laquelle va toute la reconnaissance de l'éditeur et de l'auteur.

ISBN : 978-2-940486-24-3

© Éditions Plaisir de Lire. Tous droits réservés.

CH - 1006 Lausanne

www.plaisirdelire.ch

Couverture : SO2DESIGN – so2design.ch

Version numérique : NexLibris – www.nexlibris.net

RACHEL MAEDER

LE JUGEMENT DE SETH

ROMAN POLICIER

Table des matières
Titre
Un
Deux
Trois
Quatre
Cinq
Six
Sept
Huit
Neuf
Dix
Onze
Douze
Treize
Quatorze
Quinze
Seize
Dix-sept
Dix-huit
Dix-neuf
Vingt
Vingt-et-un
Vingt-deux
Vingt-trois
Vingt-quatre
Vingt-cinq
Vingt-six
Vingt-sept
Vingt-huit
Vingt-neuf
Trente
Trente-et-un
Trente-deux
Trente-trois

À Mathilde et Isidore

Genève, vendredi 29 octobre 2010

Je l’ai fait. Plus rien ne sera comme avant. Je ne sais pas ce qui s’est passé pour en arriver là. J’étais debout, immobile, dans la lumière froide du dépôt des Archives de l’Université de Genève. Même si l’air glacial de la pièce me transperçait les os, je sentais ma transpiration couler le long de ma colonne vertébrale. Mon destin se trouvait là-bas, au milieu de ces rayonnages coulissants, croulant sous les documents. Je sentais au plus profond de moi que si je décidais de fuir, j’allais à ma perte. Mais si je restais... je ne sais pas... je perdrais peut-être mon âme. Quoi qu’il en soit, il était trop tard pour reculer. Je fis alors un pas. Puis un autre. Je ne le voyais pas encore, mais je savais qu’il était là. Il m’attendait. Je frissonnais. Mes mains tremblaient, mais jem’obligeais à les ignorer. Ce n’étaient pas elles qui allaientempêcher d’accomplir le Jugement. J’avançais lentement. Je voulais prendre mon temps, mais plus je m’approchais, plus mes jambes semblaient vouloir fuir. Je résistais. Sans bruit, je continuai mon chemin.

Soudain, il apparut là, devant moi. L’homme était accroupi et me tournait le dos. Apparemment, il ne m’avait pas entendu, trop accaparé par sa lecture. Même à 1 heure du matin, dans une pièce qui ressemblait à un tombeau, il ne pouvait s’empêcher de lire. C’était plus fort que lui. À force, il avait l’allure d’un savant fou. Maigrelet, bossu, lunettes rondes, chemise usée. Rien qu’à le regarder, il m’agaçait. Une envie de l’écraser comme un vulgaire cafard m’envahit alors. Je le contournai, sans me faire voir. Je m’approchai d’une manivelle. Comptant jusqu’à trois, je la descendis de toutes mes forces. Un vacarme métallique épouvantable envahit alors le dépôt. Le jeune homme se retourna et me regarda surpris. Il essaya de se lever mais le rayonnage coulissant arriva à grande vitesse et l’écrasa dans un bruit d’os qui se cassent. Mon corps était parcouru de tremblements violents. Je dus me retenir pour ne pas m’effondrer. Je sus, à cet instant, que ce son allait me poursuivre toute ma vie. Son regard également. Une fraction de seconde avant de disparaître, ses yeux fixes m’avaient demandé : pourquoi ? Pourquoi je lui faisais cela ? Il n’y avait aucune raison, nous étions amis. Le silence était total. Je m’approchai doucement, luttant pour ne pas tomber à chaque pas. Il était là devant moi, le corps brisé en mille morceaux, une mare de sang coulant sur les rails. La mort dans toute son infamie, dans toute sa splendeur. A-t-il souffert ? Je n’en sais rien. En vérité, je m’en fous royalement. Je m’agenouillai et lui fis mes adieux, sans m’attarder. On ne s’attarde jamais avec les morts. Je rebroussai alors chemin, sans me retourner. Pensera-t-on à un accident ? Je ne le pense pas. Une manivelle ne peut pas descendre toute seule. Ce n’est pas important. Je me sens bien, très bien même. Je suis maître de mon destin. Je suis invincible.

Un

Université de Genève, bâtiment des Bastions, jeudi, 10h00

Adrien Meyer montait lentement les escaliers le menant à la salle de cours. Il avait le trac. La boule qui s’était formée au fond de son plexus grossissait à chaque pas. Malgré son expérience, les débuts d’année étaient un vrai supplice pour lui. Il faut dire qu’il n’avait jamais été très doué pour parler en public. Ce qui l’intéressait, c’était plutôt ses recherches, la Bibliothèque, et ses livres. Cette année, il avait choisi un sujet qui lui tenait à cœur et qu’il connaissait sur le bout des doigts : l’économie durant la période Hyksos en Égypte ancienne. Arrivant enfin à destination, il s’arrêta un moment pour observer tous ces gens qui allaient suivre son séminaire. Un grand nombre d’étudiants étaient déjà assis sur les bancs en train de décrire leurs dernières vacances ou leurs derniers examens. Adrien repéra tout de suite, avec un sourire en coin, les « premières années ». Il s’agissait des seules personnes qui avaient leur bloc de feuilles vierges devant eux, le stylo prêt à l’emploi. La crème de l’aristocratie de Genève était également présente, investissant comme à son habitude les deux premières rangées. Aussi loin que remontait la présence de l’Égyptologie dans les murs de l’Université de Genève, ces membres des familles patriciennes avaient toujours fait partie du décor. Les têtes ne changeaient que peu, uniquement quelques cheveux blancs en plus pour certains, et pour d’autres un nouveau lifting avec le vain espoir de cacher les méfaits du temps qui passe.

Prenant son courage à deux mains, Adrien s’installa derrière son bureau comme derrière un bouclier, son allure s’apparentant ainsi à une tortue osant à peine sortir la tête de sa carapace pour affronter le danger. Il exhuma lentement ses notes de son sac et leva sensiblement la voix pour tenter d’imposer sa présence. Les chuchotements cessèrent petit à petit et toute l’assistance regarda cet homme aux lunettes rondes et aux cheveux rebelles qui semblait s’être coiffé à l’aide d’un pétard. Adrien se racla alors la gorge, remonta ses lunettes un peu trop lourdes et alluma le rétroprojecteur.

Enfin terminé. Il respirait. Le cours s’était mieux déroulé que prévu. Il avait l’impression que les étudiants ne s’étaient pas trop ennuyés, malgré sa tendance à faire des digressions interminables et son habitude à réciter inlassablement une bibliographie trop longue pour être prise au sérieux. Adrien regarda sa montre, pressé par la montagne de travail qui l’attendait encore cet après-midi. Il devait absolument terminer la planification des derniers préparatifs du colloque d’Égyptologie qui devait se dérouler les dix prochains jours, sans compter qu’il devait finir une recherche en cours. En descendant les escaliers, il fut intercepté par un étudiant de deuxième année, Raphaël Bansac. Un garçon intelligent, trop intelligent. L’année précédente, Adrien et certains de ses confrères avaient été dans l’obligation de lui interdire de poser des questions pendant les cours car il avait pris la fâcheuse habitude d’intervenir toutes les cinq minutes, exaspérant de plus en plus l’assistance. Il l’arrêta immédiatement d’une main ferme et lui expliqua qu’il n’avait vraiment pas le temps de répondre à ses questions. Le jeune chargé de cours continua alors sa course, abandonnant l’étudiant stupéfait, son cahier de questions pendant dans sa main. Il sortit en frissonnant et rajusta son écharpe en regardant, contrarié, le temps humide et gris du mois d’octobre. Il fallait dire aussi que l’idée de son rendez-vous avec le professeur Fioramonti n’arrangeait pas son humeur. Il n’avait aucune envie de rejoindre le vieil homme grincheux. Il ne supportait plus son attitude hautaine et sa façon de tout ramener à lui, alors que cela faisait des années que le professeur n’arrivait plus à publier quelque chose d’intelligent. Adrien ne rêvait que de quitter cette Université, de ne plus dépendre de Fioramonti. Il avait toujours voulu partir plusieurs années en Égypte sur un chantier de fouilles. Mais pour que cela se réalise, il lui fallait faire son trou dans une profession à l’atmosphère aussi aimable et détendue que celle d’un concours de Miss Univers.

Il traversa la rue de Candolle pour se rendre au numéro 2, où la Faculté des Lettres louait deux étages pour des salles de cours, et surtout pour y loger les bureaux des professeurs. On l’appelait le bâtiment Landolt, en raison du café du même nom situé au rez. Arrivé à destination, il toqua à la porte du bureau du professeur et l’ouvrit avec précaution. Il savait par expérience que Fioramonti avait un tempérament explosif qu’il n’arrivait plus à contenir quand il se sentait stressé. Celui-ci avait toujours l’impression de faire tout le travail, alors qu’en réalité il ne sortait quasiment jamais de son bureau et n’ouvrait la bouche que pour donner des ordres. Adrien trouva le vieux professeur dans la deuxième salle de son bureau en train de faire les cent pas. Son visage contrarié le faisait ressembler à un gros cochon laineux. En entendant arriver Adrien, il s’arrêta et lança un regard au jeune homme qui ne laissa rien présager de bon pour ce prochain quart d’heure.

– Enfin vous êtes là ! Je pensais que vous m’aviez laissé tomber comme tout le monde ici en a l’habitude. C’est la catastrophe ! Les premiers invités viennent aujourd’hui et vous n’avez encore réservé aucun hôtel, ni organisé leur accueil à l’aéroport.

– Ne vous en faites pas, Monsieur. Toutes les chambres sont réservées depuis au moins deux mois et l’hôtel organise lui-même l’accueil à l’aéroport. Un bus viendra les chercher. Toute l’intendance concernant la cérémonie d’ouverture est également complètement planifiée. J’ai téléphoné au traiteur à la première heure. Il m’a confirmé qu’il viendrait demain matin à 8 heures mettre les petits en-cas sur les tables installées à cet effet dans le hall d’entrée. La visite du Musée d’Art et d’Histoire ainsi que la petite excursion dans la Vieille-Ville pour le samedi sont aussi tout à fait prêtes.

– Bon... Heureusement que je suis là pour tout vérifier, sinon on aurait couru droit à la catastrophe ! Il faut encore que vous vous rendiez au pressing pour chercher mon costume. Je suis tellement submergé de travail. Maintenant disparaissez ! Je ne supporte plus votre façon de tourner autour de moi. Il faut vraiment que je m’occupe de tout ici !

Adrien ne se fit pas prier et referma doucement la porte derrière lui avec un grand sourire. Ce petit entretien s’était mieux déroulé que prévu. Il avait craint de devoir vérifier pour la centième fois le discours du professeur pour l’ouverture du colloque. Mais ce dernier avait certainement trouvé une autre victime pour ce travail. Le jeune homme sortit dans le froid et se dirigea, la tête rentrée dans les épaules, vers la Bibliothèque où attendaient ses livres. Il détestait s’en éloigner trop longtemps, d’autant plus qu’il devait absolument finir son article avant sa conférence lors du colloque de la semaine suivante. Le matin même, il avait averti son compagnon qu’il comptait travailler à la Bibliothèque jusqu’à sa fermeture, puisqu’il passerait probablement encore à son bureau. Il plaçait beaucoup d’espérance dans sa dernière recherche. Il était en effet persuadé que les résultats allaient enfin faire parler de lui. Ainsi, une proposition pour un poste plus prestigieux pourrait se présenter, lui permettant de réaliser son rêve : mener des fouilles archéologiques à Avaris, ancienne capitale des rois Hyksos, dans le Delta du Nil.

Deux

Genève, quartier des Eaux-Vives, rue des Vollandes 29, vendredi, 2h30

Dans l’obscurité, un téléphone sonna. Une forme sur le lit ne semblait pas réagir au bruit assourdissant qui résonnait à travers la chambre. Au bout du cinquième coup, elle finit tout de même par bouger et se lever péniblement pour décrocher le combiné qui ne voulait pas se taire.

– Est-ce qu’Adrien est avec toi ? hurla une voix pleine d’angoisse à l’autre bout du fil.

– Mmmhhhhh. Quoi ? Qui est à l’appareil ?

– C’est moi, Jorge. Adrien n’est pas rentré. Je suis allé voir s’il s’était endormi à son bureau mais il n’y était pas non plus. Ce qui m’inquiète, c’est que les flics grouillent autour du bâtiment des Bastions.

– Et qu’est-ce qu’ils ont dit ?

– Tu rigoles, j’espère ! Moi, un homo latino, demander un renseignement à un policier ? Viens, je t’en prie ! Toi, tu as l’air normal, enfin plus ou moins. Au moins, ils ne vont pas te prendre pour une tante hystérique ! Je t’attends dans un quart d’heure à l’entrée de la promenade des Bastions, côté place Neuve, ajouta-t-il avant de raccrocher sans un autre mot d’explication.

Michael Kappeler reposa machinalement le combiné et resta assis sans ne rien comprendre pendant quelques secondes. Puis il se leva d’un bond et faillit perdre l’équilibre en entrant dans sa salle de bain. Il s’appuya alors contre le petit lavabo et se regarda dans le miroir d’un air absent. Ce dernier refléta un visage bouffi et des yeux rougis par la fumée et l’alcool. Il passait beaucoup trop de temps dans les bars à boire jusqu’à ne plus se voir les mains. Chaque fois qu’il se réveillait avec une gueule de bois, il se promettait d’arrêter, de ne boire plus que du lait. Ce serment ne tenait jamais longtemps. Le murmure de l’alcool l’attirait sans cesse à nouveau telle une femme fatale. Il se détourna de son reflet, dégoûté par ce qu’il voyait. Il prit le premier caleçon qu’il trouva, enfila son pantalon sur une jambe, tout en prenant par les dents la chemise de la veille et ferma la porte de son minable deux pièces en boutonnant sa chemise. Un bon kilomètre le séparait des Bastions. Il marcha rapidement, traversant en diagonale les grands boulevards noyés dans le brouillard, longea la colline de la Vieille-Ville et entra dans le vaste rectangle de la promenade des Bastions, à l’opposé du lieu de rendez-vous. Ne voyant pas Jorge, il fit l’effort de mettre ses neurones en marche et repartit dans un juron en comprenant sa méprise. Il courut les trois cents mètres qui le séparaient de l’entrée située sur la place Neuve, face à la statue équestre du Général Dufour. Chemise débraillée et cheveux en bataille, il vit enfin Jorge Perez qui l’attendait à l’entrée du parc. Vêtu d’un costume trois pièces Armani qui semblait être fait sur mesure, il était debout, immobile, telle une statue de marbre, son visage transparent ne reflétant aucune vie. Michael ne l’avait encore jamais vu dans cet état. Il sentit la panique monter en lui et accéléra le pas. Son ami l’aperçut également et le rejoignit comme un spectre sortant des lymphes. Ses jambes ne pouvant plus le porter, il s’écroula dans ses bras et débita un flot de paroles incompréhensibles.

– Viens... vite... police... Adrien... mon dieu !

– Calme-toi et explique-moi ce qui se passe, bon sang, s’exclama Michael en le tenant fermement par les épaules pour lui faire face. Je ne comprends rien ! Tu sais bien qu’Adrien a toujours tendance à s’oublier quand il travaille. Je suis sûr qu’il est dans son bureau.

– Non, j’y suis allé moi-même. Il m’avait donné une clé. Michael, je t’en prie ! J’ai un mauvais pressentiment ! Il lui est sûrement arrivé quelque chose !

– Calme-toi, Jorge. Il n’y a aucune raison de paniquer ! Tu as toujours une fâcheuse tendance à flipper pour un rien. Vous vous êtes certainement croisés et à l’heure qu’il est, il est en train de se demander ce que tu fous dehors à une heure pareille.

– Non, non, non... je le sens... il s’est passé quelque chose de grave ! Ce matin, il m’avait dit qu’il allait rester à la Bibliothèque jusqu’à la fermeture afin de pouvoir avancer dans sa recherche. Il était terriblement stressé. Il avait très peur de ne pas avoir le temps de la finir pour la conférence qu’il devait donner lors du colloque d’Égyptologie. Il enrageait contre Fioramonti qui ne lui laissait aucune minute de répit. Il l’accusait sans cesse d’être incapable d’organiser ce foutu congrès tout seul. Bref, quand je suis rentré d’un souper de boîte il y a une heure, il n’était toujours pas à la maison. J’ai essayé de l’appeler sur son portable mais pas de réponse. J’ai peur ! Il était tellement plongé dans ses bouquins qu’il ne voyait pas le monde autour, ni les dangers qu’il pouvait y avoir. Les parcs la nuit, c’est plutôt craignos ! S’il avait été agressé devant l’Université ? C’est horrible ! Il est peut-être en train d’agoniser derrière un buisson, un couteau planté dans le dos.

– Quelle aberration ! Allons voir ces fameux flics que tu as trouvés devant les Bastions puis allons nous coucher. Je suis mort de fatigue !

Ils se dirigèrent vers l’Université, bâtiment en U posé en bordure du parc. Son corps principal comportait deux entrées, l’une côté rue de Candolle et l’autre, côté promenade ; tandis que deux ailes s’avançaient de part et d’autre dans la pelouse de l’ancien jardin botanique. L’aile située au sud, nommée aile Salève, du nom de la montagne séparant la Savoie du Genevois, abritait la Bibliothèque de Genève, lieu de lecture publique, mais également la Bibliothèque scientifique avec ses livres sur l’Égyptologie. En face, dans l’aile Jura, allusion à la chaîne bordant par le nord le bassin lémanique, se trouvaient de nombreuses salles de cours, ainsi que la Bibliothèque des Sciences de l’Antiquité de même que les Archives de l’Université. C’était précisément là qu’étaient stationnées quatre voitures de police, dont les gyrophares clignotaient en silence. À proximité, une ambulance avait labouré de ses larges roues le gazon soigné.

Des femmes et des hommes en uniforme sortaient et rentraient à l’intérieur du bâtiment. Jorge, paniqué, commença à courir, talonné de près par Michael qui n’arrivait pas à le retenir. Ils entrèrent tous les deux dans le bâtiment de l’aile Jura. Ils furent très rapidement interceptés par un homme en uniforme bâti comme une armoire à glace qui leur ordonna de sortir immédiatement, aucun quidam n’ayant l’autorisation d’entrer à l’intérieur du bâtiment.

– Laissez-nous passer ! s’écria Jorge aveuglé par la peur et le désespoir. C’est mon ami qui est à l’intérieur. Je veux absolument le voir.

– C’est impossible. Vous n’avez rien à faire ici. Veuillez partir s’il vous plaît.

Les deux hommes furent alors jetés dehors. Michael s’assit, épuisé, avec un mal de crâne épouvantable, sur les marches de l’entrée principale de l’Université. Mais Jorge n’arrivait pas à tenir en place. Son ami ne savait pas s’il était à deux doigts de tomber dans les pommes ou de sauter dans le vide tellement il semblait effrayé. Il ressemblait à un animal en cage qui venait de comprendre qu’on l’emmenait à l’abattoir.

– Pourquoi je n’ai pas le droit d’y aller ? Je ne comprends rien. Je suis persuadé que tous ces gens en uniforme sont venus pour Adrien. Il est peut-être mort ou blessé quelque part à l’intérieur du bâtiment et je ne peux même pas être à ses côtés ! Je n’en peux plus d’attendre. Tu as vu comme cet imbécile nous a traités ? On ne leur a jamais appris comment se comporter envers les proches des victimes ?

– Arrête de gesticuler de la sorte ! s’énerva Michael. Tu délires complètement ! On ne sait même pas ce qui s’est passé à l’intérieur ! Je suis persuadé qu’il n’existe aucun rapport entre la présence de la police et Adrien. À force de tourner en rond devant moi, tu vas me faire vomir et je ne voudrais surtout pas salir tes belles chaussures en peau de crocodile.

Il le prit alors par le poignet et l’obligea à s’asseoir. Jorge était trop empêtré dans son délire pour que les paroles de son ami eussent un impact sur lui. Dans sa tête, Adrien était mort et il n’y avait aucune issue possible. Il se trouvait devant les portes de l’enfer où le feu et la douleur l’attendaient à bras ouverts. Michael se leva et força Jorge à réagir. Ils avaient fait quelques pas dans le parc quand ils furent interceptés par un homme à l’air désagréablement méprisant.

– Inspecteur Curtet, se présenta-t-il. Alors, on se royaume dans un bâtiment public en pleine nuit ? On peut savoir ce que vous y faites ?

– Je suis à la recherche de mon compagnon, Adrien Meyer. Il travaille à l’Université comme chargé de cours en Égyptologie et je suis persuadé qu’il lui est arrivé quelque chose !

– Puis-je savoir qui vous êtes ?

– Je suis Jorge Perez et je vis avec Adrien Meyer. Lui, c’est Michael Kappeler. Un ami de longue date d’Adrien. Est-ce lui qu’on a trouvé mort dans la Bibliothèque ?

– Qui vous a dit qu’il y avait une victime à l’intérieur du bâtiment ?

– J’en étais sûr ! Adrien est mort... Mon Dieu ! Quelle horreur !

Jorge se remit à gesticuler et à formuler des paroles qui n’avaient aucun sens. Mais il fut vite interrompu par l’inspecteur qui ne semblait pas compatir à l’accablement du jeune homme.

– Cessez ces jérémiades ! Vos propos sont loin d’être clairs. On va démêler tout cela au commissariat où vous irez sagement me dire ce que vous avez fait à Adrien Meyer, car c’est bien lui qu’on a trouvé assassiné dans la salle de dépôt des archives.

À ses paroles, Jorge s’affala comme un chiffon au pied du socle d’un des nombreux bustes dont on avait pensé qu’ils orneraient à merveille le parc devant l’Université : de vieilles gloires oubliées des scientifiques à l’aura disparue, qui, dans la nuit, faisaient comme un sinistre écho au Mur des Réformateurs et ses statues de pierre se penchant avec sévérité sur les péchés du monde. Assis à même le sol, la tête entre les mains, il se mit à pleurer. Michael s’accroupit à ses côtés et lui donna quelques tapes sur l’épaule en guise de soutien mais le cœur n’y était pas. À lui aussi les larmes montèrent aux yeux. Il n’arrivait pas à croire ce qui s’était passé. Comment Adrien avait-t-il pu se faire tuer dans les dépôts ? La salle était évidemment fermée à clé pendant la nuit. C’était même lui qui l’avait fermée la veille au soir au moment où il avait quitté son travail. Mais il n’était pas le seul à posséder la clé. Il y avait également ses collègues. Ils étaient parfois franchement insupportables, mais de là à commettre un crime... Il ne voyait vraiment pas lequel de ces quatre pouvait avoir un problème avec Adrien. Il n’était même pas certain qu’ils aient jamais eu de rapports directs avec son ami. Ce dernier était un homme plutôt solitaire. Ils s’étaient connus sur les bancs de l’Université. Ils avaient commencé des études d’Égyptologie la même année et étaient devenus amis très rapidement bien qu’Adrien ne liait pas connaissance facilement. Ils étaient un peu pareils tous les deux. Michael, un indécrottable solitaire asocial, tandis qu’Adrien avait été depuis toujours un rat de bibliothèque. Il avait sans arrêt une longueur d’avance sur les autres étudiants, ce qui ne manquait pas de rendre malades certains de ses camarades jaloux, même s’il n’étalait pas son savoir à tout va. Michael avait été touché par son côté tête en l’air et savant fou avec ses lunettes rondes et ses habits débraillés. Il avait découvert chez son ami un homme sérieux et très consciencieux dans son travail mais toujours prêt, le soir, à l’accompagner dans ses sorties alcoolisées où ils refaisaient inlassablement toute l’histoire de l’Égypte ancienne, et crachaient le mépris que leur inspiraient les pontes établis de la discipline, plus occupés à passer dans les documentaires du National Geographic qu’à ouvrir de nouveaux horizons scientifiques. Quand ils se projetaient dans l’avenir après avoir bu quelques verres d’absinthe, ils se voyaient bien diriger des fouilles prestigieuses dans la Vallée du Nil, en faisant une de ces grandes découvertes dont le monde aimait se souvenir. Malheureusement l’avenir ne se déroule pratiquement jamais tel qu’on le rêve. Les événements de la vie avaient détourné Michael de la recherche. Il s’était alors accommodé, en opportuniste, au métier d’archiviste. Métier pas inintéressant, mais tellement moins prestigieux, avec cependant une avance certaine sur le thésard du côté de son compte en banque. Il continuait à faire la tournée des bars, draguant les serveuses sans s’investir. Quant à Adrien, il avait fini sa thèse avec les félicitations du jury et était devenu chargé de cours. Son rêve de partir en Égypte avait toujours été vivace. Il vivait avec Jorge, un homme aux antipodes d’Adrien, travaillant dans le marketing, ne connaissant rien à l’Égyptologie et s’habillant à la dernière mode. Les deux s’entendaient à merveille. Jorge était sans arrêt aux petits soins pour Adrien et prévoyait d’arrêter son travail actuel si une offre pour une place en Égypte était proposée à son compagnon. Mais maintenant son ami était mort et avec lui tous leurs projets communs.

L’inspecteur les somma à nouveau de le suivre. Michael aida son ami à se relever. Ce dernier ne réagissait plus à rien. La nouvelle de la mort de son compagnon le paralysait de stupeur. Ils montèrent dans une voiture de police et regardèrent défiler les lumières de la ville endormie sans vraiment savoir pourquoi ils se trouvaient là. Adrien était mort et la vie manqua soudain de sens.

Trois

Genève, Boulevard Carl-Vogt 17, Brigade criminelle,vendredi, 8h00

Cela faisait des heures que Michael et Jorge poireautaient. Le mal de tête de Michael se faisait plus persistant. Il était impatient de rentrer chez lui, où son lit l’attendait. Quand il vit enfin une femme venir à leur rencontre, il se leva précipitamment de son siège et lui cracha toute sa mauvaise humeur :

– Puis-je savoir quand on s’occupera enfin de nous ? Cela fait des heures que nous croupissons sur ces bancs inconfortables en attendant que l’on veuille bien nous dire ce qui se passe. On nous arrête brutalement sans un mot d’explication après nous avoir balancé froidement à la figure la nouvelle de la mort de notre ami. On nous emmène au commissariat comme de vulgaires criminels. Puis on nous abandonne sans un mot d’explication dans un coin de ce foutu nid à flics. Vous trouvez ça normal ? J’exige maintenant que l’on nous dise ce que vous attendez de nous ou que vous nous laissiez enfin rentrer chez nous.

L’inspectrice Muller regarda Michael d’un regard froid. Elle savait que le collègue qui les avait emmenés au commissariat avait tendance à être vulgaire et lourd, ne manquant pas une occasion d’humilier les gens. Elle était même certaine qu’il s’en était donné à cœur joie quand il avait appris que l’un des deux était le petit ami de la victime. Mais elle n’avait pas encore bu son premier café et les grossièretés du jeune homme lui tapaient sur les nerfs. De plus, c’était son premier jour depuis son retour de vacances. Elle n’allait donc pas se laisser emmerder par un vulgaire quidam.

– Calmez-vous et suivez-moi ! Un de mes collègues s’occupera de votre ami. Quant à vous, j’ai quelques questions à vous poser. Vous pourrez ensuite rentrer chez vous. Commençons par le plus simple : votre identité ?

– Michael Kappeler, 33 ans, archiviste à l’Université de Genève.

– Quelle était votre relation avec la victime ?

– Je connaissais Adrien depuis nos études en Égyptologie. Nos chemins respectifs ont pris chacun une voie différente. Je suis devenu archiviste tandis qu’Adrien a continué l’Égyptologie en faisant une thèse, mais nous ne nous sommes jamais perdus de vue. Puis-je enfin savoir ce qui lui est arrivé ?

– C’est moi qui pose les questions, compris ? Que faisiez-vous sur le lieu du crime ?

– J’avais reçu un téléphone de Jorge, le petit ami d’Adrien. Il a une fâcheuse tendance à paniquer très facilement et il était inquiet de ne pas voir son compagnon rentrer à la maison. Nous sommes allés ensemble aux Bastions, voir s’il ne s’était pas endormi à son bureau. Cela n’aurait pas été la première fois qu’il oublie l’heure. Quand il est plongé dans ses livres, toute notion de temps disparaît. Vous connaissez la suite. Quand nous sommes arrivés à l’Université, nous avons découvert les voitures de police et Jorge a tout de suite pensé qu’Adrien était mort.

– Je vois.

– Comment est-il mort ?

– Il a été tué dans le dépôt des archives, au sous-sol du bâtiment des Bastions... c’est étonnant. Ne m’avez-vous pas dit que vous êtes archiviste ? Est-ce que vous travaillez pour l’Université ?

– Oui, mais je ne vois pas le rapport avec sa mort. Lui a-t-on tiré dessus ?

– Non. Écrasé par un rayonnage coulissant.

– Quelle horreur ! C’est le cauchemar de tout archiviste. Ecrasé par un rayonnage mobile... Mais que faisait-il là ?

– Mmmh... je n’ai pas d’autres questions pour l’instant. Je vous prie de rester à disposition de la police au cas où nous avons encore quelques questions.

– Merci...

Michael se leva comme un automate. L’image de l’étagère coulissante fonçant droit sur son ami lui donnait la nausée. Arrivé chez lui, il fila directement sous la douche, puis alla se coucher. Il n’avait aucune envie d’aller travailler, l’image du corps d’Adrien transformé en pantin désarticulé le hantait. À son réveil, il avait la bouche pâteuse et son mal de tête n’avait pas diminué. Au contraire, il avait l’impression d’avoir une hache plantée au sommet de son crâne. Il se prépara une grosse cafetière et prit une aspirine accompagnée d’un grand verre d’eau. Après deux tasses de café bien serré, il se rappela qu’il était censé aller travailler comme tous les jours de semaine. Il téléphona alors à la secrétaire des Archives et inventa une excuse pour ne pas avoir à se pointer ce jour-là. Cette dernière était dans tous ses états. On venait de lui apprendre le meurtre d’un homme dans la salle de dépôt. La police avait envahi les lieux, les empêchant de travailler convenablement. Michael n’avait aucune envie de prolonger la conversation. Il lui souhaita bon courage et raccrocha. Il n’avait pas la moindre énergie et ne désirait que retourner sous les draps pour essayer d’oublier les événements de la nuit. Mais il se força à réfléchir et se resservit une troisième tasse de café. Il n’arrivait pas à imaginer une personne pouvant détester à ce point Adrien pour vouloir sa mort. Même si c’était un homme solitaire, il était très apprécié de ses collègues. De plus, il ne supportait pas les conflits. Il les fuyait comme la peste. Michael ne s’expliquait pas non plus sa présence, au milieu de la nuit, dans cette fameuse salle de dépôt. Il savait qu’Adrien venait régulièrement consulter des archives mais il n’avait aucune raison d’y être à 1 heure du matin. À sa quatrième tasse de café, il décida de mener sa propre enquête et comptait bien découvrir qui était le responsable de ce carnage. Puis, sur ces bonnes résolutions, il retourna se coucher.

Jeanne Muller n’avait pas été présente lors de la levée du corps. On l’avait tout de suite mise dans le bain quand elle arriva le matin à 8 heures tapantes, après deux semaines de vacances à la mer. Elle regretta rapidement son costume de bain et sa crème solaire. Le commissariat était en effervescence, tout le monde décrivant le corps écrasé de la victime. C’était bien la première fois qu’on avait affaire à un homicide de ce genre, et pourtant, ils en avaient vu des cadavres. Il y avait eu ensuite le bref interrogatoire avec ce Michael Kappeler, dont elle n’avait pas du tout apprécié les grands airs. Elle était en outre très vexée d’avoir été mise dans le même panier que son collègue, l’inspecteur Curtet : une sale brute qui devait se faire humilier à la maison et qui prenait un malin plaisir à se venger sur son lieu de travail. De plus, il était inefficace et toujours planqué dans les jupes du patron.

Et là, sur le lieu du crime, elle se sentait véritablement aux antipodes de sa plage au sable chaud. Une salle obscure et froide, remplie d’étagères à perte de vue et de cartons, le sol jonché de sacs en papier contenant des fonds d’archives qui attendaient vainement d’être classés. Une sorte de bunker glacial et sans vie, parsemé de piliers de béton, le plafond bas. Le corps de la victime avait été retiré depuis plusieurs heures mais il restait une énorme tache de sang séché, témoignage des événements de la nuit. C’était même le seul élément révélant la présence d’un meurtre. Il ne restait rien. Tout avait été soigneusement nettoyé avant l’arrivée de la police. L’assassin avait apparemment agi avec préméditation, se donnant le temps d’effacer toute trace de son passage. Même la manivelle qui avait enclenché le rayonnage coulissant était vierge de toute empreinte. Jeanne sentit que l’enquête risquait d’être longue et pénible. Il n’y avait rien à tirer de la scène de crime. Elle se promena alors à travers la grande pièce afin de se faire une petite idée du lieu. Les seules fenêtres présentes étaient des lucarnes, trop petites pour laisser passer un homme, et trop hautes pour qu’on puisse y accéder. La pièce était éclairée par des néons dégageant une lumière blafarde qui accentuait l’impression de froid régnant dans cette salle. Curieuse, elle essaya d’actionner une manivelle d’un rayonnage. Elle eut un mouvement de surprise en entendant le bruit grinçant et assourdissant des étagères glissant sur les rails, tractées par une chaîne logée dans le sol. Elle se dit alors que la victime avait dû être consciente de la mort qui fondait sur elle. Oppressée, l’inspectrice sortit respirer l’air libre.

Quatre

Les Bastions, aile Jura, dépôt des Archives de l’Université, samedi, 1h00

Michael se promenait seul dans la vaste salle de dépôt. Un peu plus tôt dans la soirée, il avait eu l’idée saugrenue d’aller examiner de ses propres yeux la scène du crime, espérant un début de piste. Mais maintenant qu’il était dans cette salle glaciale, il n’était plus sûr de trouver son idée si sensationnelle. Il n’avait pas allumé la lumière mais avait pris une petite lampe de poche. Il n’avait aucune envie de se faire remarquer par le gardien de nuit même s’ils se connaissaient bien. Cela lui était arrivé régulièrement de travailler le soir pour avoir la paix. Le contact avec ses collègues lui était souvent insupportable. Il avait alors créé un lien avec l’agent de sécurité, autour d’un certain nombre de verres de son alcool maison qui avait la propriété de délier les langues les plus récalcitrantes.

Il avança prudemment dans l’obscurité jusqu’à ce qu’il se retrouve devant les rails où s’était déroulé le meurtre. Il ne put s’empêcher de réprimer un frisson en apercevant dans la lumière de sa lampe-torche une tache brunâtre à l’endroit où s’était certainement trouvé Adrien. Il respira à fond et commença son inspection. Il n’y avait pas un instant à perdre, l’endroit sentait trop la mort pour qu’on puisse vouloir s’y éterniser. Il ne remarqua aucune scène de lutte. Les sacs en papier entassés contre les étagères semblaient être posés là depuis la nuit des temps. Est-ce que l’assassin avait pris Adrien par surprise ? Et qu’est-ce que ce dernier pouvait bien faire à cet endroit précis à 1 heure du matin ? Il devait bien y avoir une raison. Ses pensées partaient dans tous les sens. S’il continuait ainsi, il n’avait aucune chance d’aboutir à un début de piste. Il devait réfléchir avec logique. Il prit alors quelques secondes pour se calmer et continua son inspection à travers les titres des cartons alignés sur les étagères. Les rayonnages étaient remplis d’archives issues des fouilles effectuées par les chercheurs de l’Université de Genève depuis le début du XXe siècle à travers le Proche-Orient. Certains de ces dossiers constituaient les dernières traces de sites archéologiques ou d’objets irrémédiablement perdus dans les multiples conflits qui s’étaient abattus sur la région. En voyant l’état dans lequel ils étaient, abandonnés, inaccessibles parce que jamais inventoriés, Michael eut une pensée aigrie pour ce qui avait été auparavant son idéal. À ses yeux désormais, l’archéologie dans les pays du sud s’apparentait à une machine à pomper le patrimoine d’autrui dans le seul but de le stocker dans les caves moisies et aveugles de la vieille Europe.

Michael commençait à désespérer de ne rien trouver quand un objet attira enfin son attention. Un carton au sommet d’une étagère était posé en équilibre comme si une personne avait essayé de le descendre sans y parvenir. Intrigué il prit un vieil escabeau à roulettes qui était posé un peu plus loin et grimpa dessus en calant sa lampe de poche entre ses dents afin d’avoir les deux mains libres. Malheureusement, le carton était encore hors de portée. Jurant, il se mit sur la pointe des pieds quand un bruit suspect lui fit perdre l’équilibre. Sa lampe de poche s’éteignit en tombant par terre et il se retrouva dans le noir. N’osant plus bouger, il tendit l’oreille essayant de trouver l’origine du son, mais le silence était à nouveau total. Avait-il rêvé ? Il tenta de se lever sans bruit quand il aperçut un faisceau de lumière à sa droite derrière une étagère. Le cœur battant, il alla alors se réfugier au fond de la grande salle. De sa cachette, il observa le faible rayon de lumière se balancer au rythme des pas silencieux. Il n’était donc pas seul. Qui pouvait bien s’aventurer dans un dépôt d’archives au milieu de la nuit ? La police ? Un collègue ? Le meurtrier ? Il se trouvait dans une situation inconfortable et sentit une crampe envahir ses jambes ankylosées. Il n’allait pas tenir dans cette posture accroupie encore longtemps. Il était bien tenté de bouger mais une pile de cabas menaçait de s’effondrer au moindre de ses mouvements et il n’avait aucune envie de se faire remarquer. Il serra alors les dents, espérant que le visiteur nocturne ne s’éternise pas plus que de raison.

Au bout de quelques minutes, qui semblaient être une éternité pour Michael, le rayon de lumière s’éloigna laissant enfin l’obscurité reprendre ses droits. Trop concentré à ne pas s’effondrer sous la douleur de ses crampes, le jeune homme n’avait pas pu voir le visage du mystérieux visiteur. Il se força à rester encore immobile quelques instants de plus afin de s’assurer que l’intrus était bel et bien parti, puis se laissa tomber emportant dans sa suite une pile de sacs en papier remplis de vieux documents. Dès qu’il retrouva sa mobilité, il se leva péniblement et se dirigea à tâtons vers la sortie. Il avait hâte de s’éloigner de cet endroit sordide.

Une fois chez lui, il se servit une bière bien méritée et s’adossa à la fenêtre pour réfléchir à la situation qu’il venait de vivre. Il était mal à l’aise à l’idée de n’avoir pas été le seul à visiter la salle de dépôt pendant la nuit. Était-ce le meurtrier qui voulait se débarrasser d’un indice compromettant ? Si c’était le cas, où cet indice pouvait-il bien se cacher ? Il repensa alors au carton qu’il avait trouvé posé en équilibre sur le bord de l’étagère. Dans sa précipitation, il l’avait complètement oublié et n’avait pas vérifié qu’il s’y trouvait encore. Il se maudit. La journée du dimanche sera longue, se dit-il, la boule au ventre. C’était bien la première fois qu’il était si impatient de retourner travailler.

Cinq

Brigade criminelle, lundi, 8h00

L’inspecteur principal Claude Keller sentait son ulcère détruire le peu qui restait de son estomac. Cela faisait déjà trois jours que le meurtre de l’Université avait eu lieu sans que l’on ait pu trouver le moindre début de piste. Il n’aimait pas ce genre d’affaire, car cela exigeait de sa personne un travail méthodique et de la réflexion. Les meurtres passionnels ou les suicides étaient ses domaines de prédilection car ils étaient en général rapidement résolus, avec un effort minimum de sa part. De plus, ce meurtre venait vraiment au mauvais moment. Il était en plein déménagement. Il avait enfin trouvé l’appartement de ses rêves, avec une grande pièce pouvant abriter son impressionnante collection de timbres qu’il avait commencée dès son plus jeune âge, quand la vie paraissait encore dépourvue de contraintes. Il rongea sa grosse moustache cachant une lèvre supérieure inexistante et cria d’une voix grinçante à l’attention de tous ses collaborateurs de bien vouloir se rassembler dans son bureau pour une séance de crise. Chacun vint en prenant son temps. La force de l’habitude les avaient rendus indifférents à l’humeur souvent massacrante de leur patron. Une fois tout le monde arrivé, il ferma d’un coup sec la porte et dirigea son corps trop maigre derrière son bureau, lançant des regards furibonds à toute l’assemblée.

– Qui m’a donné des imbéciles pareils ?! Cela fait déjà trois jours que l’on a un macchabée sur les bras et personne n’est foutu de trouver l’ombre d’une piste. Les journaux s’en donnent à cœur joie et nous traînent sans vergogne dans la boue. Nous sommes la risée du monde entier. Je veux que l’on me dise ce que nous avons de concret.

Les quatre inspecteurs se regardèrent discrètement mais personne n’osa prendre la parole. L’inspectrice Muller, l’unique femme et la plus jeune de l’équipe, se fit une raison et commença son rapport.