Le Levain - Régis Grand - E-Book

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Régis Grand

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Beschreibung

Hanté par les mystères de ses origines et par une absence dont la prégnance est aussi lancinante qu'énigmatique, Vincent mène sa vie comme un combat permanent et solitaire. Bien que guidé par une partie de lui-même à laquelle il n'a pas accès, il est également convaincu de devoir un jour expier une faute grave, un crime originel dont il se sent coupable depuis sa naissance. Mais est-il réellement responsable de toutes ses souffrances ? Il porte seulement en lui des secrets trop bien gardés, et dont seule la connaissance pourrait peut-être enfin le libérer. Les démons du personnage principal, sorte d'antihéros que l'on affectionne autant que l'on peut détester, sont bien sûr en lien avec l'histoire singulière d'un homme aux vies multiples, mais révèlent dans le même temps les maux contemporains de tout à chacun (famille, travail, société, sexualité...). Ce roman se veut un morceau d'intime dévoilé, comme celui d'un universel ou chacun se retrouve face à une part d'ombre personnelle ou familiale qui détermine ses choix, ses déboires, ses trajectoires de vie.

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Seitenzahl: 477

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Internet : www.regis-grand.fr

Facebook : Régis Grand – Auteur

À mon père.

Pourquoi te mets-tu en colère, pourquoi ton visage est si sombre ?

Où est ton frère Abel ?

Je n’en sais rien, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ?

C’est ce soir-là que mon frère devait accoucher.

Je savais bien que ça devait arriver, tôt ou tard, depuis le temps qu’il portait toute cette colère. Je me doutais qu’elle montrerait plus que le bout de son nez un jour. Jusque-là, il avait composé avec elle. Elle faisait partie de lui, en fait. Il était né avec. La sage-femme qui l’avait fait venir au monde avait dit à notre mère qu’elle n’avait jamais vu un nouveau-né aussi enragé. Elle l’avait tout de suite rassurée en l’invitant à remarquer, dans une bonhommie enjouée, les deux lignes plissées sur le front de Vincent, comprimé et rougi par sa fureur, et qui se rejoignaient en leur base, juste entre les deux yeux.

« C’est le V de la Victoire ! s’était-elle esclaffée. Ce petit va être un battant, il va réussir dans la vie ! »

Je fus amusé par cette improbable sagacité, mais notre pauvre mère, incrédule, était quant à elle pétrie d’incompréhension face à ce bébé qui ne faisait que hurler en se contorsionnant, pris dans des convulsions de rage aussi effrayantes qu’incontrôlables.

Pourtant elle l’avait attendu cet enfant, plus que tout. Elle avait supplié les médecins de tout faire pour le garder en vie. Il fallait qu’il naisse, pour oublier, pour m’oublier. Mon père avait été encore plus choqué qu’elle par ma disparition. Il aurait voulu se persuader de la fatalité du destin et l’accepter, mais une mémoire secrète rappelait à son âme sa triste lignée familiale. Aussi eût-il peut-être mieux valu ne pas avoir d’enfant du tout. Et encore moins un fils qui porterait de surcroît son nom. Mais Vincent naquit ce premier mars 1970, exactement le même jour que notre grand-mère paternelle, quarante-cinq ans plus tôt.

Ce V de la Victoire était assurément une revanche, aux yeux de notre mère. Elle m’avait remplacé, vite. Elle avait réparé l’histoire, son histoire meurtrie de mère en deuil. Elle avait réussi à remplir de nouveau son ventre à moitié vide et à refermer sa plaie. Elle l’aurait bien porté plus longtemps encore, pour toujours, mais elle avait déjà dépassé de plus de vingt jours le terme, et il fallait bien qu’il naisse. Les médecins avaient décidé de déclencher l’accouchement, parce qu’ils estimaient qu’il y avait un risque pour ma mère, comme pour Vincent. Elle s’est souvent amusée de ressasser, par la suite, que si Vincent avait tant tardé à venir, s’il s’était tant fait attendre, c’était qu’il devait sûrement s’en vouloir de quelque chose pour se cacher ainsi. Mais quand on sait toute la colère que Vincent a hurlée à la face du monde qui devait l’accueillir, l’impatience indomptable qu’il a exprimée en gesticulant comme un ressort dès qu’il fut extrait de son ventre, on aurait dû comprendre qu’il ne demandait qu’à être libéré.

Ce petit bout de mon père, de ma mère, de moi, et de toute notre histoire familiale était né dans la colère.

En ce soir de décembre, alors que Noël allait se pointer dans quelques jours, ils avaient commencé à dîner sans échanger un mot entre adultes, sauf bien sûr à s’écorcher de nouveau au sujet de Fatah. Comme à chaque fois qu’il se retrouvait avec sa mère et Vincent, tous les trois à manger ensemble, le gone avait tendu l’atmosphère à son paroxysme. Tout était prétexte pour pignocher.

Vincent était rentré à la maison bien plus tôt que d’habitude. Avec ce qu’il venait d’apprendre, il n’avait vraiment pas eu la tête à retourner bosser à la boulangerie. Après avoir quitté Le Méteil et son maudit laboratoire d’analyse, il était passé faire quelques courses pour préparer le dîner, histoire de se changer un peu les idées. Il lui avait pris la lubie de faire des tripes à la Lyonnaise.

Il aimait cuisiner, quand il en avait l’envie, et il adorait cette spécialité de la région. Mais ce soir-là, son humeur était plus pernicieuse. Il se faisait aussi parfois un malin plaisir à faire manger à ce gosse issu de l’immigration des plats à base de porc.

En réfléchissant à son menu, Vincent avait pensé au père de Fatah, qu’il ne connaissait pas en réalité. Il l’entrapercevait seulement, lorsque Medhi rendait lui aussi son enfant à son ex-femme un dimanche soir sur deux. Ce dernier ne savait de Vincent que ce qu’en racontait Fatah, mais il ne l’aimait pas. Pour des raisons inconscientes, probablement induites par la jalousie et sa crainte exacerbée de perdre la main sur son garçon, il éprouvait une profonde aversion à l’égard de Vincent. Ce mécréant qui vivait dorénavant avec son ex, et plus grave, avec son fils, était un obstacle potentiel à la transmission de ses origines. Vincent le savait, il l’avait compris depuis longtemps, et initier Fatah au haram lui était devenu jouissif.

Aussi, régulièrement, il préparait du porc, que Fatah mangeait en fait avec goût quand ils n’étaient que tous les deux, sans témoin. Le gone ne boudait pas son réel plaisir à partager ces instants trop rares de complicité avec son beau-père, pendant que sa mère suivait ses cours de chants le mercredi soir, et qu’il n’était pas chez son paternel. Fatah dînait alors avec un appétit d’ogre affamé. L’ambiance était détendue, souvent joyeuse, et les discussions étonnamment profondes pour ce gamin de dix ans. L’affaire était très différente quand le repas les rassemblait, dans une triangulation bancale depuis le début de leur relation. Fatah devenait à ce moment-là un chiard insupportable qui rendait Vincent fou. Le merdeux le sentait et son jeu se transformait en une succession de défis aussi puérils que pervers.

Ce soir-là, au grand dam de Vincent, le débat sur le porc s’était remis à table avec eux. Distillé du fond d’une conscience ancestrale dont les racines s’étaient depuis longtemps transplantées dans le cœur de ce lointain descendant nord-africain, le dégoût pour la viande porcine avait saisi Fatah jusqu’à l’envie de vomir. Il avait décidé qu’il lui était devenu impossible de manger du cochon, et rappelé la réprobation de son père s’il dut l’apprendre. Il jaillissait parfois de cet enfant partagé un étrange devoir de loyauté envers son paternel et, assez curieusement, en l’honneur de ses origines, ce qui étranglait et désemparait sa mère.

Magda avait réussi, ne fût-ce que par la plus stricte application des lois françaises relatives au droit au corps, et par l’exercice de son autorité parentale conjointe, à ne pas laisser Medhi faire circoncire leur loupiot. Mais elle était devenue folle de rage lorsque, de retour d’un premier voyage initiatique en Algérie, Fatah lui avait raconté les dernières minutes du vol, juste avant d’atterrir à Alger. À travers le hublot, le père avait pointé du doigt la terre de ses ancêtres en lançant à son rejeton : « Tu vois, là, mon fils, c’est ton pays ».

Medhi était pourtant né en France. Dernier d’une fratrie de douze, il avait passé toute sa jeunesse dans une HLM de Vaulx-en-Velin, à rêver de devenir un jour réalisateur de cinéma. Ses parents s’étaient installés dans la banlieue lyonnaise, dans les années soixante. Mariée à quinze ans avec un homme du double de son âge et qu’elle ne connaissait même pas, Aïcha, sa mère, avait brûlé vingt ans de son existence à enfanter la descendance de son époux. Ce dernier avait travaillé comme un forcené toute sa vie, cumulant souvent plusieurs boulots pour compléter les fins de mois et nourrir toutes ses bouches. Aïcha avait tout fait pour s’intégrer dans ce pays auquel elle pensait tout devoir. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais elle avait appris le français, regardait tous les journaux télévisés, et faisait un sapin et de la dinde pour Noël. Elle avait été d’une rudesse extrême quant à l’éducation scolaire de ses enfants. Ils avaient tous plus ou moins réussi, mais aucun n’était au chômage. Elle en faisait un point d’honneur, car elle ne voulait surtout pas qu’ils profitent du système. Medhi, grâce à l’impulsion d’un de ses grands frères auprès de leurs vieux, avait même reçu l’ultime privilège d’intégrer le prestigieux Lycée du Parc, où il avait obtenu son bac avec mention. Il aurait bien aimé faire une école de cinéma privée ensuite, mais le coût de la formation était inimaginable dans le budget serré de cette famille d’immigrés que seule une ridicule pension de retraite alimentait chaque mois à ce moment-là. Il avait fini à Lyon 2, en Arts du Spectacle.

Fatah était lui aussi né à Lyon, dans la foulée du mariage qui avait uni ses parents dans la précipitation. Medhi, pour s’émanciper du carcan familial et de ses traditions un peu trop rétrogrades à ses yeux, avait trouvé refuge au sein d’une collocation d’artistes et d’étudiants qui l’avait adopté avec bonheur. Il y avait rencontré Magda. Il fut tout de suite très intimidé par cette petite brune aux yeux verts de sept ans son aînée, et dont l’arrogance féminine pointait éminemment, sous ses chemisiers tendus, ses desseins de le corrompre. Malgré de vagues préceptes qui le hantaient toujours, mais contraires à ses envies d’homme, il s’était rapidement laissé initier aux plaisirs de la chair.

Magda, dans sa trentaine à l’époque et urgemment télécommandée par son horloge biologique, avait été suffisamment séduite par ce Français d’origine maghrébine, pour répondre au principe défendu de la mixité. Défendu par l’idéal humaniste de son père, dans lequel elle avait été baignée depuis sa naissance, mais également défendu par les réminiscences communautaristes de la famille de Medhi. Toutefois, malgré l’irrépressible tentation, il était inenvisageable, pour ce jeune homme étonnamment serti de convictions religieuses, de concevoir un enfant sans passer devant un imam.

C’est donc dans une totale improvisation et à la va-vite qu’ils s’étaient mariés. Magda était en réalité déjà enceinte. Leur Nikâh fut célébré à la Mosquée Omar Ibn Khatab de Bron.

Le père de Magda, fervent républicain hautement investi dans son village de Saint-Etienne-de-Lugdarès en tant que maire, avait tenu à officialiser ensuite lui-même l’union de sa fille dans son pays d’origine. Le repas de noces se fit sans alcool et les viandes furent scrupuleusement garanties hallal, ce qui laissa Magda en larmes une partie de la soirée. Elle n’avait de cesse, avant de connaître Medhi, que faire l’apologie du bon vin et de la merveilleuse charcuterie du plateau ardéchois.

Ce soir du vingt décembre 2018, il n’était pas question de manger hallal. Au contraire, c’était du cochon que Vincent avait préparé, exprès. Il aurait pu, il le savait pertinemment, choisir du poulet, moins tendancieux. Mieux, il aurait pu le faire à la crème, pour honorer la longue lignée de Bressans dont nous étions issus du côté de notre mère. Il savait aussi que Magda vénérait ce plat consensuel. Il lui aurait fait vraiment plaisir, tout en limitant les possibilités de rejet de Fatah. Il aurait gagné la paix, pour ce soir au moins, et il aurait pu aborder tranquillement l’incroyable révélation que lui avait faite Le Méteil. Mais non, c’était du cochon, du hallouf qu’il allait lui faire bouffer au petit waladou qui s’était déjà pris la tête avec sa mère la veille autour d’une tranche de jambon. Les bonnes tripes de chez Bobosse, voilà ce qu’ils allaient se mettre dans la panse ce soir-là !

Magda était partagée entre la considération qu’elle avait pour son compagnon comme pour l’effort qu’il avait fait de préparer à manger, sachant l’état de fatigue et de tension dans lequel il était, et sa stupéfaction quant au menu qu’il leur avait imposé. Elle avait perçu d’entrée de jeu que, cochon ou pas cochon, elle aurait du mal à faire avaler ces tripes à son fils, comme à n’importe quel enfant de cet âge de toute façon. Elle-même n’était pas fan de ce mets particulier, mais elle s’était bien gardée d’en faire la remarque à Vincent, pour ne pas donner de prise supplémentaire à Fatah dans le combat qui allait se mener, ni provoquer une nouvelle colère chez l’homme de la maison.

Le plat fut amené en direct, sans entrée ni préliminaires. Vincent se pâma un instant devant les caquelons crépitants qu’il venait de sortir du four, et qu’il présentait crânement à chacun de ses convives. Lui-même se demandait au fond, si sa fierté tenait de la qualité de sa cuisine ce soir-là ou de celle de la bombe à retardement qu’il avait mijotée. La mèche fut courte, dès le premier simulacre de bouchée, Fatah fit une grimace à se rompre l’orbiculaire des lèvres.

Vincent cessa de respirer un instant, puis inspira profondément en fronçant les sourcils et en serrant les dents. Lorsqu’il relâcha son air en soupirant avec force, Magda comprit très vite ce qui allait se jouer. Elle perçut immédiatement la tension de Vincent s’élever, comme la lave d’un volcan jamais éteint remonterait des entrailles de la Terre pour exploser à tout moment.

Fatah gesticulait sur sa chaise pendant que sa mère l’engageait vivement à manger au moins un tiers de ce qu’il y avait dans son assiette, sans toutefois le forcer plus que ça.

— Je déteste ça, c’est que du gras, et en plus c’est du porc ! Tu sais très bien que j’veux plus manger de porc ! hurla-t-il à sa mère dans un cri de désespoir et de rage.

— Tu manges, Fatah ! Tu te calmes et tu arrêtes de chougner. Mange au moins ça ! interjeta Magda en désignant la partie de l’assiette dont elle avait soigneusement délimité les contours de la prochaine fournée avec sa propre fourchette.

C’était vain. L’enfant victorieux, qui portait définitivement bien son prénom, n’avalerait rien de ce que Vincent avait préparé. Il rejetait sa nourriture comme souvent il refoulait, avec arrogance en présence de sa mère, l’affection que son beau-père aurait aimée lui porter. Certes ce soir-là, ce n’était pas avec ce plat infâme qu’il allait lui témoigner au mieux de son amour.

Les sentiments de Vincent à l’égard de cet enfant avec lequel il était contraint de vivre étaient très ambivalents. Lui et Fatah avaient quelque part en commun le fait d’avoir, chacun à sa manière et outre la décision de justice en tant que telle, également subi le choix de ces femmes qui, une fois leur pulsion biotique de procréation apaisée, se séparent de leur mâle et brisent les liens qu’elles avaient promis éternels. Fatah, en étant sous la garde de sa mère, était aux yeux de Vincent l’image miroir de sa fille qui vivait avec son ex-femme, et dont il était privé depuis tant d’années. Par loyauté envers les manquants, chacun des deux contenait avec pudeur la véritable affection qu’ils avaient l’un pour l’autre et qu’ils rêvaient secrètement de se donner.

Mais ce soir-là, Vincent ne supporta plus les beuglements de ce rejeton hystérique. Il quitta la table en rugissant violemment.

— Il me casse vraiment les couilles ton lardon, démerde-toi avec lui, j’en peux plus !

— Tu le savais bien qu’en faisant des tripes ça finirait mal, je ne comprends pas ton idée, là ! objecta Magda, passablement énervée elle aussi par la situation.

— Je crois que ça va mal finir tout court, de toute façon.

Magda n’eut pas le temps de renchérir, et encore moins de le questionner sur la signification de « ça va mal finir tout court ». Vincent quitta la pièce d’un bond et claqua furieusement la porte de la cuisine derrière lui, laissant la mère et le fils seuls devant leurs tripes qui avaient déjà refroidi. Fatah se calma très vite, et contre toute attente, finit le reste de son assiette sans rechigner.

Vincent ne dormait plus avec Magda depuis des mois. Ils se retrouvaient parfois dans la chambre de l’un ou de l’autre, selon qui dégainait le premier ses envies, mais leurs rapprochements physiques s’espaçaient de plus en plus dans le temps.

Lors de leur dernière escapade à Venise, pour la Toussaint, ils n’avaient même pas fait l’amour. Vincent s’était réfugié derrière la fatigue. Il avait dû remplacer un de leurs boulangers de nuit pendant plusieurs semaines un peu avant leur départ pour l’Italie, et il n’avait vraiment plus le rythme pour travailler en décalé. Il avait dû se lever à 2 h 15 du mat’ pendant toute la durée de ce soi-disant arrêt maladie, en essayant tant bien que mal de prouver à l’ensemble des autres salariés qu’il pouvait encore assurer en production, comme c’était le cas lorsqu’il avait repris la première boulangerie. Mais maintenant que l’affaire avait considérablement prospéré, et surtout depuis l’ouverture de la deuxième boutique, il passait la majeure partie de son temps à son bureau, à gérer le navire depuis son poste de capitaine. Il avait, par la force des choses, et ainsi pendant toute l’absence du boulard, tenu le four chaque matin, pour que le magasin puisse ouvrir à 6 h avec de la came à vendre.

Le retour à la production avait été une angoisse qu’il avait dû surmonter coûte que coûte. Il savait aussi combien l’épuisement pouvait lui peser, depuis sa grande période de stress, deux ans auparavant, qui s’était soldée par une rupture récidivée d’un tendon d’Achille et une immobilisation de six mois. Il appréhendait considérablement l’influence de la fatigue sur son organisme et sur son mental. Surtout, il avait peur de sa colère, qui profitait du moindre manque de repos pour surgir et se déchainer.

Ils faisaient donc chambre à part depuis plusieurs mois. Au départ, Vincent avait prétexté qu’il faisait vraiment trop chaud pour dormir ensemble l’été, dans la chambre parentale exposée toute la journée au soleil. Mais, alors que la canicule s’était estompée, Vincent s’était rendu compte qu’il dormait bien mieux tout seul. Avec le temps, et probablement par amour pour Magda, il avait oublié qu’il avait du mal à partager son lit. Parfois, il se réveillait en sursaut, saisi par une indicible angoisse, juste parce sa peau avait effleuré celle de sa compagne.

Lorsqu’il avait dû se lever plusieurs nuits pour remplacer Cédric, dont les absences étaient aussi aléatoires que contestables, Magda était réveillée à chaque fois et peinait à se rendormir. Vincent était dans un tel état de rage, à vociférer des insultes à l’égard de ce connard de boulanger, à claquer les portes sur son passage comme un ouragan dévastant l’intérieur de la maison, qu’elle en était électrisée à son tour. L’assiduité de leur ouvrier avait fini par se stabiliser, mais ce fut de courte durée. Un mois plus tard, il avait fourni un nouvel arrêt de travail. Vincent avait dû le remplacer cette fois-là pendant trois semaines d’affilé, et Magda avait elle-même proposé qu’il dormît, pendant toute cette période, dans la chambre du fond.

Cette arrière-pièce exiguë, aveugle, à la limite de l’insalubrité car très humide, était curieusement planquée au fond de la salle de bain. On y accédait par une petite porte sur laquelle Magda avait pris l’habitude de suspendre son peignoir et ses sous-vêtements. Il s’agissait plus d’une sorte de cagibi à peine aménagé que d’une véritable chambre. Un matelas complètement mort gisait à même le sol, et deux meubles étagères débordaient d’affaires appartenant à Vincent. Là étaient entreposées toutes les reliques de ses anciennes vies : les diapos de ses reportages aux quatre coins du monde quand il était photographe, ses porte-folios, les tirages de ses expos, son livret de famille, son jugement de divorce, de vieux courriers… Il y avait également conservé les notes de ce roman qu’il n’avait jamais écrit.

Il n’exhumait jamais ces vestiges d’un passé révolu, mais il savait que tout était là. C’était son antre, la caverne où il pouvait rasséréner ses démons. Il y méditait parfois aussi. Vincent y dormait plutôt bien, malgré l’atmosphère glauquissime de l’endroit. Magda n’y mettait jamais les pieds, elle détestait même cette pièce qu’elle appelait le cachot.

C’est là que Vincent se réfugia après avoir quitté la cuisine, pour tenter d’y calmer sa rage et de tempérer sa fureur. Peut-être aussi voulut-il protéger Magda et Fatah de la violence intérieure qui l’embrasait et qui ne demandait qu’à jaillir pour carboniser tout ce qui pouvait se trouver alentour.

Il s’était recroquevillé sur son vieux matelas, les poings serrés sur son front tendu, les mâchoires incrustées l’une dans l’autre. Il sentait l’humidité des murs qui en cette période de l’année étaient marqués par la moisissure. Quelque part, cela semblait l’apaiser. Il s’était plongé là, dans le noir complet, dans son trou, les sons de dehors feutrés par la double porte de la salle d’eau et l’épaisseur rassurante des murs extérieurs. Il était redescendu dans les profondeurs de son monde intérieur, les sangs en fusion, terrassé par son dragon qui lui dictait sa loi. Les yeux fermés, il demeura immobile, de peur que le moindre mouvement d’un de ses membres ne se transformât en un violent coup de pied ou un direct du droit qui lui casserait les os contre une cloison. Il resta ainsi prostré pendant plusieurs minutes, dans un silence de catacombe. Seule une respiration puissante et féroce trahissait sa présence, à moins que ce ne fût celle d’un monstre infernal, tapi dans le noir, prêt à jaillir.

Son téléphone portable émit une alarme. Vincent le saisit et vit avec effroi que c’était un SMS de Cédric. Il était 20 h 54. Son cerveau, bien qu’en ébullition dans les limbes de sa conscience, le reconnecta immédiatement à une réalité qu’il prit en pleine face et le glaça d’angoisse.

« Bonsoir, ma femme va finalement accoucher cette nuit de nos jumeaux. Je serai absent demain et je pense plus longtemps. Je vous dirai. »

Dans moins de cinq heures trente, il devait donc se lever pour remplacer Cédric et tenir le four. Il était trop tard pour trouver une autre option. De toute façon, Antonio, le boulanger polyvalent sur les deux boutiques, avait posé une semaine de congés et était parti en Espagne fêter Noël en famille. C’était prévu de longue date et comme ça bossait traditionnellement beaucoup moins pendant les vacances de fin d’année, ça arrangeait tout le monde, d’autant plus qu’il lui restait tellement de jours à récupérer… Et puis l’accouchement était prévu en début d’année, autour du 6 janvier, alors qu’Antonio était censé être revenu.

« Qu’est-ce que tu viens encore me faire chier, pauvre connard ? » hurla-t-il dans le noir en se levant d’un bon, hystérique.

Il poursuivit, embrasé par une haine sans nom :

« Ta putain d’enculée de grognasse peut pas poser sa viande toute seule ? Bordel de merde ! »

Mon frère jurait souvent, mais je crois que jamais je ne l’avais entendu tenir de propos aussi vulgaires, pas plus que je ne l’avais déjà vu dans un tel état de crise.

Dans un mouvement d’une violence colossale, il explosa son téléphone, en le balançant contre une plinthe, éparpillant les composants dans toute la pièce. Il fut subitement assailli par une salve de convulsions saccadées qui l’empêchèrent de respirer. Il saisit sa chemise à la hauteur du col, et par un geste d’une brutalité effroyable, l’arracha en faisant voler d’un seul coup tous les boutons, qui furent projetés contre les murs et le sol. Il suffoquait. Sa respiration haletante était bloquée par des spasmes et des contractions qui tantôt le paralysaient, tantôt le soulevaient du plancher. Les ongles de ses mains raidies lui griffèrent le torse sans qu’il pût véritablement les contrôler. Ses doigts crispés se resserrèrent sur son ventre gonflé. Il lui vint à l’esprit de les planter là, de les enfouir dans ses propres entrailles et d’en extraire ses boyaux pour les jeter par terre. Son cœur battait dans une arythmie épouvantable et il se mit à respirer de plus en plus rapidement, en tremblant de tous ses muscles. Des fourmillements envahissaient maintenant son bras gauche, et dans un sursaut de conscience, Vincent eut peur de faire un nouvel arrêt cardiaque.

Les hurlements qu’il avait poussés avaient dans un premier temps pétri d’horreur Magda, mais elle finit par se précipiter dans la piaule. Elle le trouva couché par terre, tétanisé et en larmes, gémissant à la mort, foudroyé par la profondeur de son angoisse. Elle s’agenouilla à ses côtés et le prit dans ses bras. Elle tenta en vain de le calmer avec un gant de toilette imbibé d’eau fraîche, qu’elle appliqua sur son front bouillant et sa poitrine lacérée. Il ne cessait de pleurer, bien que sa respiration devînt progressivement plus régulière. Ce n’est qu’au bout d’une dizaine de minutes qu’il recouvra véritablement ses esprits et qu’il put se relever. Il n’avait de toute façon pas le choix. Un patron n’a pas le choix : il devait aller bosser dans la nuit et tenir le poste. Magda lui proposa d’appeler un médecin pour qu’on lui prescrive quelque chose qui le tranquilliserait au moins pour cette nuit, mais Vincent refusa catégoriquement. Il s’en remettrait. Elle ne devait pas s’inquiéter, il irait bosser, la boulangerie ouvrirait normalement le lendemain. Il assurerait, comme toujours. Il n’était pas mort, lui.

Gabriel et Marceline Mangetout étaient, à l’origine, des clients de Victoire. Elle avait suivi Matéo, leur aîné, pour une psychothérapie qui avait autant guéri l’enfant qu’au final, attisé l’ébullition de son père quant à son propre passé. Gabriel était un rebelle né, et il avait engendré sa descendance dans la transmission de sa révolte. Très vite, les nœuds avaient été libérés chez l’enfant, et Gabriel avait accepté les conseils de Victoire de se faire aider auprès d’un de ses confrères. Au terme du suivi de Matéo, les deux femmes qui se croisaient par ailleurs régulièrement chez le coiffeur de Saint-Cyr ou la sortie de l’école avaient fini par sympathiser.

Le couple de boulanger tenait leur commerce à Valmy, dans le 9e, depuis assez longtemps pour envisager de la revendre bientôt. Ils visaient une affaire encore plus grosse, dans le 6e, sans concurrence et avec un beau potentiel de développement, selon eux. Mais surtout, ils pourraient enfin avoir leurs dimanches, car la zone de chalandise de cette prochaine boutique était essentiellement composée de bureaux, ce qui leur permettrait une fermeture dominicale.

Ils bossaient comme des damnés, lui dans son fournil et elle dans son magasin, entourés de peu de salariés, et gagnaient déjà très bien leur vie. Ils avaient pu se faire construire la maison de leur rêve dans les Monts-d’Or. Un petit palace de nouveaux riches, décoré sans aucun goût, mais avec beaucoup d’orgueil. Chaque meuble, chaque équipement, à l’intérieur comme à l’extérieur, était un rappel ostensible de ce qu’ils pouvaient maintenant s’offrir. La piscine à débordement, accessible directement par l’immense baie vitrée du salon, jouissait d’une vue magnifique et totalement dégagée sur les Monts. Sur un îlot central était installé un véritable bar couvert où l’on pouvait siroter des cocktails tout en étant assis à l’ombre, sur des tabourets immergés. La fraîcheur du lieu était de surcroît constamment maintenue par la cascade que Gabriel avait fait construire sur l’un des hauts murs de la bâtisse. L’eau en jaillissait du sommet puis dégringolait entre de grosses pierres artificielles parfaitement imitées.

La grande fierté de Gabriel était sa cave, dans laquelle il avait travaillé des mois, à la pelle et à la pioche, pour y aménager un cellier dans le prolongement du garage. Chaque jour, après avoir bossé à la boulange de 4 h à 13 h, et après une courte sieste de retour à la maison, il se remettait à l’ouvrage pendant une heure ou deux, avant de retourner dans son fournil pour les cuissons du soir et finir ses préparations pour le lendemain. Il y avait monté des murs en moellons pour en cloisonner une partie, assaini le sol en l’isolant avec du gravier bien propre. Il avait choisi le chêne pour matériau des portes toutes neuves qu’il avait posées, pour tenter de donner à l’ensemble un aspect rustique.

Son projet avait été avant tout de se faire une cave à vin digne de ce nom. La collection de bouteilles de Gabriel s’étoffait très vite. Il les achetait de manière presque frénétique dès qu’il en avait l’occasion. Avec Marceline, ils s’étaient récemment offert un petit séjour en amoureux au cœur des domaines Bourguignons. Ils y avaient fait une imposante razzia de Meursault, de Chassagne-Montrachet, de Pernand-Vergelesses et bien sûr de Pommard. Ils n’y connaissaient rien en vin, mais ils s’étaient dit qu’à ce prix-là, ça ne pouvait être que du bon. Et puis ils impressionneraient certainement leurs prochains convives avec de tels grands crus. Par ailleurs, c’était un moyen supplémentaire d’écouler leur black.

Avec le garage en préambule, où dormaient la 911 et l’Hayabusa de Monsieur, la Merco de Madame, puis les trésors œnologiques sagement alignés dans leurs casiers modulaires en hêtre massif, ce sous-sol complétait idéalement la parfaite panoplie du parvenu. C’est par là qu’ils avaient accueilli Victoire et Vincent après qu’ils eurent répondu pour la première fois à leur invitation, il y avait un an.

Les deux couples étaient devenus amis et se voyaient très régulièrement, mais toujours chez les Mangetout, au début. Un samedi soir, Marceline les avait de nouveau invités et leur avait servi un sublime brochet en médaillon. Alors qu’ils avaient déjà bien arrosé la soirée au Champagne, Gabriel, qui brûlait d’impatience de découvrir où habitaient leurs amis, lança le défi qu’ils se ramèneraient chez Victoire et Vincent le lendemain, avec un plateau de fruits de mer qu’il irait chercher lui-même aux Halles.

Victoire avait freiné à maintes reprises l’envie ardente de Vincent d’inviter les Mangetout à Saint-Laurent. Elle avait un peu honte en fait. Ils avaient acheté leur vieille bâtisse de deux étages pas chère, mais qu’il fallait retaper entièrement. Elle ne se sentait vraiment pas prête d’accueillir qui que ce soit dans cette ruine, tant que le bas au moins n’était pas fini, histoire de donner un semblant d’allure à leur intérieur.

Vincent était encore photographe à l’époque, et une fois sa saison de mariage terminée, il passait ses journées à restaurer la maison. Il s’était fait la main lorsqu’il avait aménagé son loft à Bron, au-dessus de la métallerie de son père. Il avait alors négocié la moitié de la surface du grenier et y avait monté les cloisons, isolé les murs, posé un plancher et un Velux, tiré l’électricité, les évacuations, puis décoré l’intérieur avec âme. Cet appartement lui avait déjà ressemblé à l’époque. Il était chaleureux, accueillant, puissant en énergie.

Il avait réussi à convaincre Victoire de quitter le centre-ville pour aller vivre dans les Monts du Lyonnais, où leur budget leur permettrait l’accession à la propriété. C’est Vincent qui trouva, au terme d’une longue prospection, mais un peu par hasard, cette maison de village. Son pouvoir de persuasion avait fini par obtenir la grâce de sa femme, malgré ses réticences acerbes, mais légitimes. Il fallait plus de quarante-cinq minutes à Victoire pour rejoindre son cabinet chaque matin, sans compter les jours de mauvais temps avec la pluie ou pire la neige, et bien entendu autant pour rentrer le soir. Vincent s’était engagé à terminer les travaux en trois ans pour la convaincre définitivement, mais il n’honora jamais sa promesse.

Néanmoins, les pièces du bas étaient devenues réellement accueillantes. L’entrée, ils l’ont découvert bien plus tard, était anciennement l’arrière-boutique d’un commerce. En chinant dans une brocante l’été précédent dans la Creuse, terre natale de Victoire, ils étaient tombés sur des cartes postales du village qu’ils habitaient dorénavant. Quelle ne fut pas leur surprise de trouver, dans un tas à peine classé sous l’intitulé Commerces, la façade de leur maison qu’ils reconnurent instantanément ! On y voyait quelques personnes, en habits d’époque, rassemblées devant une boutique surmontée d’une enseigne sur laquelle on pouvait lire : Boulangerie. Leur maison avait été un siècle plus tôt une boulangerie !

Du hall d’entrée, où Vincent avait installé son aquarium, sa table-basse en marqueterie qu’il avait ramenée lors d’un reportage dans le Tamil Nadu et des encadrements de ses plus belles images, on pouvait accéder directement au salon-salle à manger. Le parterre était entièrement dallé de Massangis. Ils y avaient placé l’énorme table en chêne massif récupérée en héritage du père de Victoire et prometteuse d’agapes gargantuesques. Une cheminée, qu’ils avaient fait tailler dans la même pierre que le sol, trônait au centre d’un des murs porteurs. Tout était blanc, à la demande expresse de Victoire, sauf le magistral plafond à la française que Vincent avait dégagé à la sableuse et teint en brun foncé. Elle aurait voulu qu’il soit blanc pur, il avait insisté pour le rendre le plus sombre possible.

L’ensemble conférait toutefois à cette grande pièce un aspect à la fois majestueux et très chaleureux. La douceur du chauffage sous dalle y était extrêmement agréable. La lumière qui pénétrait par la rue le matin puis par le jardin en fin d’après-midi enveloppait constamment ce semblant de nid douillet où l’on aurait voulu se sentir bien pour toujours.

Les Mangetout pouvaient alors y être enfin invités.

Défi accepté donc, et relevé. Marceline arriva la première avec sa Mercédès et ses enfants. Gabriel devait la rejoindre un peu plus tard avec son butin.

— Waouh, mais c’est pas mal du tout ! Non mais qu’est-ce que tu me disais ? C’est pas un taudis votre maison. Elle est super belle cette entrée ! brailla Marceline de sa voix stridente de commerçante, en pénétrant dans le hall.

— Oui, bon, attends de voir ! C’est loin d’être fini, rétorqua Victoire en chuchotant presque.

Elle fut quelque peu rassurée par la première impression de son amie. Néanmoins, elle demeura soucieuse. Les Mangetout allaient découvrir la réalité de leur condition et comprendre qu’ils n’avaient pas du tout le même train de vie.

Marceline était toute excitée par ce nouveau moment d’intimité, et poursuivit de sa voix nasillarde :

— Tu te rends compte ? Madame Sèvre m’a raconté ce matin qu’elle avait eu un peu avant moi une bonne femme qui s’était pointée dans le magasin pour lui demander s’ils vendaient leurs emballages vides !

— Quelle idée ? s’interrogea Victoire en haussant les épaules et levant les sourcils.

— Eh ben, tu comprends pas ? La gonzesse avait dû prévoir de faire un gâteau elle-même, et elle voulait sûrement le présenter à sa tablée d’invités dans la boîte de chez Sèvre, pour faire croire que ça venait des chez eux ! Non mais franchement, tu vas pas me dire, quand t’as pas les moyens, tu vas à Carrouf’, tu crois pas ? Enfin, ne t’inquiète pas, celui-là, il vient bien de chez Sèvre ! Elle laissa éclater un rire hautain et orgueilleux.

Victoire acquiesça de son large sourire aux dents étincelantes et d’un regard qu’elle souhaitait complice. Elle prenait elle aussi parfois de la pâtisserie chez Sèvre. Et pour assurer le ferrage, elle renchérit :

— Tu sais, j’ai des patients qui me racontent des trucs de dingues. Leurs femmes achètent des plats surgelés tout prêts, les servent dans leur plus belle vaisselle, et sous les yeux ébaubis de leur mari, reçoivent des salves d’applaudissements enjoués de leurs convives qui les félicitent pour leur cuisine. Et on est à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or !

Elles rirent à gorge déployée en se penchant l’une vers l’autre pour se faire la bise.

Valentine entraîna les deux petits Mangetout, pour aller jouer dans sa chambre au 2e étage. Les deux mères s’affolèrent de concert, en voyant leur progéniture grimper en toute hâte le vieil escalier en noyer, tout juste restauré et fraîchement verni.

— Et au fait, ça va mieux ta fille ? Sa jaunisse ? s’inquiéta Marceline.

— C’est passé comme c’est venu ! Vincent est tombé de son escabeau devant elle, alors qu’il était en train de peindre son bureau. Je crois qu’elle a eu très peur et que ça lui a provoqué quelque chose. Mais le temps de prendre rendez-vous chez le pédiatre, tous les symptômes avaient disparu. À suivre !

Les deux femmes poursuivirent ensemble leur entrée. Victoire guida discrètement la tonitruante boulangère vers l’intérieur. Finalement, elle était ravie de faire visiter sa maison. Elles finirent leur tour dans la cuisine, d’où retentissait l’alarme perçante du four. La maitresse de céans n’avait pu s’empêcher de réaliser elle-même une dizaine de sortes d’amuse-bouche. Ce n’était qu’un tout petit aperçu de ses véritables talents culinaires, mais elle détestait les fruits de mer, et ses confections lui assureraient une parade. Elle prétexterait s’être gavée à l’apéritif et ne plus pouvoir avaler quoi que ce soit par la suite, sans avoir à avouer qu’elle n’aimait pas les huîtres.

Pendant qu’elles papotaient, un vrombissement rauque et puissant se fit entendre à l’extérieur, au bout de la rue, vers l’église.

— Ah ça, c’est Gabriel ! s’exclama Marceline dans un soubresaut d’excitation.

Ses lèvres pincées esquissèrent un franc sourire d’une arrogance totalement assumée. Elle tendit l’oreille en levant les yeux au plafond, comme pour mieux écouter les trois cent vingt chevaux mécaniques que son mari faisait galoper dans la ruelle.

Gabriel se gara entre la Clio de Victoire et la 206 commerciale de Vincent, et, sûrement pour s’assurer qu’il n’avait pas perdu une partie de sa monture diabolique en route, donna un grand coup d’accélérateur avant de couper le contact.

Vincent, qui était parti acheter du pain au village, arrivait dans le même temps à pied. Ils se saluèrent devant le seuil de la porte, aussi ravi l’un que l’autre de se retrouver de nouveau si rapidement. Vincent invita Gabriel à entrer le premier, et il le suivit d’un pas enjoué. Il le libéra dans la foulée des deux bouteilles de Riesling Grand Cru que son ami tenait d’une seule main, l’autre soutenant l’impressionnant plateau de fruits de mer qu’il avait promis.

— Je suis passé vite fait chez Perle ce matin et j’ai pris ça, se targua-t-il en désignant du menton son trophée, et en laissant apparaitre ses dents abîmées à travers un sourire bienveillant. Tu aimes le homard ?

Vincent écarquilla les yeux et ne sut que répondre à tant d’appels au vice. Il adorait les fruits de mer, le homard par-dessus tout !

Vincent avait mis du Champagne au frais, et le premier bouchon sauta dès que ses invités eurent pris place autour de la table.

— On ne se quitte plus, on dirait ! lança Gabriel tout guilleret, trépignant sur sa chaise comme un gamin euphorique devant un cadeau à ouvrir.

Vincent avait tout de suite décelé l’enfant intérieur que Gabriel semblait souvent laisser poindre, malgré lui. Il avait vu, derrière le visage de cet homme emmuré, il avait perçu au-delà des griffures du labeur et de la douleur qui avaient creusé sa peau, la sensibilité d’un môme qui vient juste de pleurer. Vincent avait été immédiatement charmé par cette ambivalence, par le joyau qu’il soupçonnait enfoui au plus profond de cette pierre brute.

— Tu sais que tu es dans une boulangerie ici ? s’amusa Vincent à questionner son ami.

— Comment ça, une boulangerie ? Pour une fois qu’on peut fermer un dimanche, je ne mets pas les pieds dans une boulange aujourd’hui, moi ! Je te rappelle c’est la Toussaint. C’est repos !

— Et bien pourtant, t’es peut-être assis dans le pétrin, là ! s’esclaffa Vincent. Victoire et moi avons trouvé une vieille carte postale à la brocante de Guéret cet été. On y voit très bien la façade de la maison. Tiens, regarde ! Vincent tendit la fameuse image. Tu reconnais ?

— Oh, nom de Dieu ! C’est ta baraque !

— Ça date de 1896. En fait, tu vois, on entrait dans la boutique par là, expliqua le propriétaire en pointant l’actuelle baie vitrée qui donnait sur la rue.

— C’est fou ça ! Eh ben t’as plus qu’à rouvrir ! Une deuxième boulangerie dans le village, ce ne serait pas de trop pour Saint-Laurent, enquilla avec emballement le professionnel.

Gabriel était originaire de la région. Ses parents avaient exploité une ferme à Chambost-Longessaigne et il y avait longtemps vécu. Il connaissait encore pas mal de monde dans le coin, et restait bien au courant des ragots du bourg.

— Je suis photographe, moi, pas boulanger !

Vincent explosa de rire en resservant du Champagne.

— Oui, enfin c’est bien beau, mais tu dis toi-même que ça commence à être chaud ton métier, avec le numérique. Et puis ta dernière saison de mariage n’a quand même pas été mirobolante, non ? s’intercala Victoire, qui saisit l’occasion de reprocher une nouvelle fois à Vincent, mais en public cette fois-ci, le manque de profit de son activité.

Les travaux n’avançaient pas, en tout cas pas aussi rapidement qu’elle aurait aimé. Elle voyait bien que Vincent s’essoufflait, petit à petit, dans son entreprise de rénover seul cette vieille bicoque. S’ils avaient eu plus d’argent, ils auraient pu faire appel à des artisans qui auraient terminé tout ça en un coup de cuillère à pot. Elle n’en pouvait plus de vivre dans la poussière, avec deux étages, hormis le bureau de Vincent, toujours à l’état d’ébauche. Il lui avait promis une grande salle de bain au premier, mais cela faisait des mois que la baignoire et la robinetterie étaient encore emballées dans leurs cartons, au milieu des matériaux entreposés à même le plancher pourri. En attendant, elle se contentait de la petite salle d’eau installée au deuxième. Certes, cette douche à l’italienne dont elle avait tant rêvé, toute en pierre de Bourgogne, la ravissait, mais la pièce était toutefois trop étroite selon elle pour s’y sentir vraiment à l’aise. Pour l’agrémenter, Vincent avait insisté pour l’équiper de deux splendides vasques jumelles de style ancien et qui reposaient sur un plateau massif en pierre taillée.

Il ne finirait jamais ces foutus travaux, elle en était persuadée. Et puis la maison des Mangetout l’avait rendue folle de jalousie. Elle méritait mieux que ça. Elle quitta la table pour aller chercher les derniers petits fours dans la cuisine.

— Bon, on a quelque chose à vous annoncer ! lança Gabriel en levant son verre et en tournant ses yeux amoureux vers sa femme. Enfin, deux choses en réalité.

Vincent était tout ouïe, subitement impatient. Victoire déposa son plateau tout juste sorti du four, avant de reprendre place à côté de son amie.

— Marceline est enceinte, on va avoir un troisième gamin !

Victoire eut un temps d’arrêt, pétrie d’une stupeur qu’elle eut du mal à cacher derrière son sourire aimable qu’elle pensait de circonstance. Trois enfants pour cette seule femme qui avait déjà tout ! Elle qui n’attendait que le bon moment pour en avoir un deuxième. Mais certainement pas dans ce gourbi. Elle avait accouché de Valentine alors qu’ils étaient encore dans l’appartement qu’elle louait à Perrache et dans lequel Vincent l’avait rejointe, mais elle ne pouvait imaginer un instant vivre une nouvelle grossesse dans ce taudis.

— Ah c’est chouette, je suis super contente pour vous, c’est pour quand ? s’inquiéta Victoire.

— C’était pas vraiment prévu, c’est un peu un accident, mais on a décidé de le garder quand même. Normalement, c’est pour août. Ça tombe bien, on sera fermé. Ça fait bizarre à Gabriel, parce que ça va arriver quasiment à l’anniversaire de la mort de Jacques.

— Ben c’est comme ça, il y en a qui meurt, d’autres qui naissent. C’est la vie, professa Gabriel avec cette émotion particulière qui jaillissait à chaque fois qu’il était fait allusion à son frère aîné, décédé dans un accident de moto dix ans auparavant.

Gabriel tenait beaucoup de Jacques, qui lui avait tout appris, et surtout son métier. Jacques était le premier d’une fratrie de trois, tous devenus boulangers. Gabriel était le dernier. À l’époque où ses fréquentations et son penchant pour la roublardise auraient pu le faire basculer du mauvais côté, Jacques l’avait pris sous son aile et persuadé de partir en apprentissage à Lyon. Dans leur bled où il n’y avait rien d’autre à faire que de fumer, voler des autoradios et courir la gueuse, l’avenir de Gabriel était fortement compromis. Il fallait de toute façon qu’il se sauve, qu’il laisse à Chambost son passé pour se donner la possibilité de mieux grandir. Jacques était peut-être le seul qui pouvait le guider.

Leur père ne s’était jamais trop occupé de ses fils, à part pour les corriger avec sa ceinture, lorsqu’il avait bu un coup de trop. Les trois petits gars avaient très vite été livrés à eux-mêmes, laissés au gré du vent et des terreaux de la vie. De son côté, Jacques avait découvert l’art du métier au travers de la sympathie qu’avait pour lui le père Beauchamp, le boulanger du village. Le vieil artisan l’accueillait régulièrement dans son fournil quand il n’allait pas à l’école, c’est-à-dire très souvent en réalité. Le gone y passait la majeure partie de son temps libre et avait pris un réel plaisir à mettre la main à la pâte, encouragé par celui qui allait devenir son maître. Il dut se frotter à la réprobation violente de son paternel qui l’aurait bien gardé avec lui pour l’aider aux champs et à s’occuper des bêtes. Il aurait voulu, plus tard, lui transmettre la ferme. Mais comme Jacques menaçait de partir de toute façon (il avait déjà fait deux ou trois fugues, ramené systématiquement par les gendarmes) ses parents finirent par accepter qu’il allât faire son apprentissage aux Mouliniers, à Saint-Etienne. Là-bas, pendant les cours, il logeait chez une tante du côté de sa mère, et le père Beauchamp lui transmit pendant deux ans tout son savoir-faire et sa passion du pain. C’est ce que fit Jacques à son tour pour le benjamin de la famille, en l’initiant à la boulangerie dans son fournil de Vaugneray. Ce fut une véritable renaissance pour Gabriel.

— Et c’est quoi la deuxième nouvelle ? interrogea Vincent, lui aussi touché en plein cœur par cette première annonce.

Il rêvait d’être père une deuxième fois, mais ne comprenait pas pourquoi ils ne le mettaient pas en route avec Victoire.

— On a signé avenue Foch, on reprend en janvier, pour l’Épiphanie !

Transportés par l’amitié grandissante qui allait les rassembler pour un temps, ils levèrent tous ensemble leurs flûtes remplies à ras bord de Champagne, sauf celle de Marceline, à moitié seulement, juste pour trinquer. Victoire s’était servie un jus de goyave. Elle ne buvait jamais d’alcool.

Les amuse-bouche de Victoire furent engloutis avec ravissement. Les huîtres de chez Perle furent résolument délicieuses. L’entremet de Sèvre, son exceptionnel Castor et Pollux aux deux chocolats fut d’une volupté à damner un saint. Le Riesling Grand Cru Schoenenbourg couronna le banquet en émerveillant les papilles. Les discussions autour des difficultés actuelles du commerce, des préoccupations quotidiennes concernant la gestion des salariés, entre autres, allèrent bon train. Mais aucun sujet trop personnel ne fut abordé. Victoire ne demanda pas à Marceline comment on peut encore tomber enceinte par accident en 2005 et qu’on a quarante ans. Vincent ne questionna pas Gabriel sur la mort de son frère. Marceline n’interrogea pas Victoire sur la patience qu’elle pouvait avoir pour accepter de vivre dans un tel chantier. Seul Gabriel, qui avait pris conscience des difficultés professionnelles de son ami, aborda de nouveau le sujet sensible des revenus de Vincent. Il lui proposa de passer le voir à la boulangerie un de ces jours, pour lui faire visiter son fournil. Il avait une petite idée en tête.

Ils se quittèrent repus, grisés par l’alcool et par cette amitié révélée, gonflés de bonheur.

Gabriel prit place derrière le volant de sa sportive, son fils à ses côtés, pendant que Marceline installait sa fille dans son siège enfant, à l’arrière de sa berline. Victoire et Vincent se tenaient sous la corniche de leur porte d’entrée, appuyés sur chacun des piédroits. Valentine les avait rejoints et se glissa entre eux, collée contre la jambe de son père. Vincent se pencha et la prit dans ses bras.

Gabriel mit en route son puissant moteur et sourit en direction du couple qui le contemplait. Son égo entra immédiatement en résonnance irraisonnée avec le ronflement guttural de son V8.

— T’entends ça ? Écoute ! lança-t-il à son hôte photographe, en relevant un sourcil et une partie de sa lèvre supérieure.

Il donnait de petits coups d’accélérateur pour chauffer sa machine et Vincent se surprit à vibrer lui aussi au rythme cadencé que Gabriel soumettait à sa mécanique.

Dans un rugissement démoniaque, Gabriel partit en trombe et disparut derrière l’église. En ce jour de fête des Morts, il avait initialement prévu d’aller jusqu’à Chambost pour déposer des fleurs sur la tombe de son frère, et rendre visite à ses parents qui habitaient toujours la ferme. Saint-Laurent n’était qu’à un quart d’heure et il pouvait faire d’une pierre deux coups dans la journée.

Victoire, qui observait depuis quelques secondes les réactions très perceptibles sur le visage à la fois crispé et subjugué de son homme, lui enleva Valentine des bras et lui souffla :

— Eh ben, t’as qu’à faire boulanger !

— Je ne vais pas devenir boulanger à trente-cinq ans ! rétorqua Vincent en haussant les épaules et en refermant la porte.

Ce jour-là, sans que Vincent en eût conscience, sa femme venait de lui planter une graine qui ne demandait qu’à pousser des tréfonds de sa mémoire, enfouissant ses racines au cœur des temps oubliés. Il allait se réveiller en lui l’anamnèse refoulée d’un passé secret, exhumant de son âme-tombeau l’histoire bannie de la famille.

— Tu m’apprendrais à forger ?

Noël fut totalement décontenancé par cette question à laquelle il ne s’était pas imaginé être confronté un jour. Vincent n’avait jamais fait preuve de la moindre curiosité à l’égard de son travail du métal, et le père se demanda bien quelle idée saugrenue parcourait encore une fois la cervelle de son fils. Qu’est-ce qu’il aurait bien pu lui apprendre de toute façon ? Il n’avait rien à lui transmettre.

Il ne s’était jamais opposé aux décisions de Vincent quant à ses orientations professionnelles, aussi farfelues qu’elles eussent pu lui paraître. Il l’avait même aidé financièrement à s’installer comme photographe, alors qu’il abandonnait l’enseignement. Lui n’avait pas eu le choix. Ses parents avaient estimé qu’il ne pourrait pas faire d’études et l’avaient poussé vers l’apprentissage. Il n’y avait plus de place en mécanique automobile, et ça lui aurait quand même bien plu d’être mécano. Par dépit, il avait opté pour la serrurerie-métallerie. Il rêvait depuis tout gamin d’être aviateur.

— Tu n’as pas autre chose à faire que de toujours vouloir perdre ton temps ? À quoi ça va te servir ? objecta-t-il, passablement énervé.

— Je ne vais pas perdre mon temps si c’est pour apprendre de toi. Et puis qui sait ? Je pense que mon métier va devenir de plus en plus compliqué à l’avenir. Les commandes de portraits se font rares et je vends de moins en moins de tirages dans les mariages. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, les gens se foutent d’avoir des photos de groupes, des souvenirs de famille. J’envisage sérieusement de faire autre chose.

— Ah voilà, autre chose ! Tu n’as déjà pas fini tes études, tu as laissé tomber quand tu étais prof d’anglais, et maintenant tu veux arrêter la photographie ?

Noël fut rapidement agacé par cette discussion, et fit mine d’être occupé par ce qu’il était en train de faire. Ce qui était le cas, en fait. Vincent lui avait commandé un lit en fer forgé pour Valentine qui devait naître avant la fin du mois, et il était justement venu lui rendre visite pour le voir réaliser cette pièce.

Le père avait été enjoué par la demande de son fils, qui avait dessiné une ébauche de ce qu’il attendait de lui. Vincent lui avait toutefois laissé carte blanche pour l’ornement, tant que c’était en métal, et si possible en fer forgé. L’heureux futur grand-père s’était rapidement attelé à la tâche, fier de pouvoir fabriquer de ses mains le lit qui allait accueillir sa petite-fille.

Le cadre en cornière était déjà soudé. Chacun des quatre angles étaient faits de ronds pleins surmontés alternativement d’une pomme de pin et d’une pointe de lance, toutes en fer forgé. Le consciencieux patriarche en avait adouci les piquants, à chaud, sous de puissants coups de marteau, pour que l’enfant à naître ne se blessât dans l’avenir. Il avait cintré les barreaux en d’élégantes volutes, en forme de C, qu’il avait soudés en symétrie opposée, dos à dos. L’ensemble était massif, extrêmement lourd, mais de l’harmonie des formes et de la grâce des courbes mises en volume se dégageait une sensation de légèreté et de douceur qui ravissait le père comme le fils.

Vincent venait rarement voir son paternel travailler dans sa métallerie, mais la remise en route exceptionnelle de la forge, qui n’était plus utilisée depuis des années, était un vrai évènement. Il avait d’ailleurs pris un de ses appareils photo pour immortaliser cette renaissance.

Alors que son père l’eut presque poussé pour se diriger d’un pas vigoureux vers le fond de son atelier, il lui dégagea le chemin et le suivit en allumant son boitier. La forge était située dans un renfoncement du local, un demi-étage plus bas. L’endroit était très peu éclairé. Seul le halo orangé d’une vieille ampoule nue au plafond apportait un semblant de lumière dans cette pièce borgne. Les murs y étaient crasseux, noircis par la fumée âcre du charbon en combustion. Au fond, il jaillissait de l’âtre rougeoyant de petites flammes vives attisées par le râle d’une turbine fatiguée.

Ce cœur vivant respirait de nouveau et j’étais heureux, en cet espace hors du temps, qu’il pût faire battre celui de mon père avec autant de passion.

— Il faut battre le fer tant qu’il est chaud, clama Noël en extirpant Vincent des pensées dans lesquelles il s’était soudainement perdu.

Il adorait forger, mais pour une raison étrange que personne ne comprenait, il avait cessé de travailler le métal à chaud depuis longtemps. Il était pourtant assurément doué. Il était serrurier-métallier depuis plus de quarante ans. Quatre décennies qu’il découpait de la tôle, la pliait, la soudait. Des kilomètres de ronds et de plats étaient passés entre ses mains puissantes pour qu’il les cintre, les coude, les torsade.

Entre son marteau et son enclume, le métal chauffé à rouge s’adoucissait et se laissait modeler. Vincent fut stupéfait de voir autant d’énergie surgir des bras de ce père si placide habituellement. Par des coups secs, précis et répétés, il martelait la matière dont il avait modifié l’état et voulait maintenant en changer la forme. Notre père ne parlait pas, mais il exprimait avec force et vigueur, du plus profond de son âme, la beauté d’un art millénaire presque oublié.

Dans le même temps, il jaillissait d’une mémoire inconsciente chauffée à blanc, les crépitements d’un passé immémorial dont les projections incandescentes ne cessent jamais de se consumer, rejetant leur histoire, leurs secrets et leurs douleurs, et brûlant à vif les chairs de ceux qui par malheur portent la charge de leur transmission.

Vincent fut soudainement saisi par une puissante émotion. Elle lui imposait un devoir tacite de figer le temps à travers une série de clichés. Son cœur à lui aussi se mit à battre intensément. Il lui sembla être possédé par une énergie intime, vitale et féconde, soufflée par cette inspiration qu’il croyait divine et qui animait parfois sa créativité. Il lui fallait rendre éternel ce subtil instant de grâce éphémère. Il trouva certainement ce jour-là, à travers son art, un moyen de communier avec notre père et, peut-être aussi, sans le savoir, avec moi.

Ils quittèrent ensemble ce lieu magique qui nous avait secrètement réunis, et remontèrent à la lumière. Une toute petite parenthèse s’était immiscée, par cette imperceptible faille, dans le continuum de l’espace et du temps qui semblait pourtant nous avoir séparés à jamais. Or, pendant que notre père forgeait, mon frère et moi nous sommes ressentis, chacune de nos âmes émues par la présence et l’énergie de l’autre. Nous étions là, ensemble, ici et maintenant, comme nous le fûmes, avant.

En chemin, de retour vers la maison d’habitation des parents toute proche, le fils suivait son forgeron de père, qui boitait de nouveau. Sa hanche le faisait régulièrement souffrir, surtout lorsque le temps devenait humide. Mais curieusement, c’était autour de sa date d’anniversaire, chaque année, qu’il se mettait immanquablement à traîner la patte. Comme s’il s’était pris une cheville dans une chausse-trappe, la moitié de son corps semblait ne plus vouloir se mouvoir. Cette période était également marquée par sa mauvaise humeur, son irascibilité et des phases d’indicible tristesse dont personne ne pouvait le sortir. Mais étrangement, sa marche redevenait presque normale dès la fin janvier. Il reprenait alors le cours de sa vie et retrouvait son caractère calme et flegmatique, opposé en tout point à celui de son fils.

Il avait beaucoup neigé pendant que les deux hommes s’étaient affairés autour de la forge. Vincent s’amusa à suivre Noël en posant ses pas dans les traces que son père laissait en foulant le tapis nivéen, mais rapidement, il se décala sur le côté. Les pieds protégés par ses épaisses chaussures d’hiver, il chassait la neige devant lui et se dégageait son propre chemin. En observant la lourde silhouette de son patriarche, il remarqua sa franche claudication. Il fut saisi par un profond émoi pour cet homme dont il ne savait presque rien. Il ne s’était jamais rendu compte non plus qu’il vieillissait, et que le temps avait une emprise sur lui. Il eut soudainement peur qu’il disparaisse, sans laisser de traces, et qu’il l’abandonne.

Noël se retourna et engagea une conversation.

— Tu as trouvé ta maison ?

— Il est possible que j’en aie dégoté une, oui ! Dans les Monts du Lyonnais, à Saint-Laurent-de-Chamousset. C’est tout à refaire, il n’y a pas de chauffage, les trois-quarts de l’intérieur sont à reprendre, mais le gros œuvre est en parfait état.

— Et elle en pense quoi Victoire ?

— Ça va, c’est à seulement trente minutes du cabinet. Je peux faire les travaux moi-même. J’ai le temps l’hiver. Et toi, tu as une réponse de Paris ?