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Héritage d'un patriarcat antique, accessoire vestimentaire le plus sexiste et discriminant que l'homme ait inventé, quintessence de l'inégalité femme -homme, le voile dit « islamique » fait débat en France depuis trente ans. Par une obsession sexuelle exacerbée dont la religion n'est que le prétexte régulateur, les islamistes en ont fait leur cheval de Troie politique.
Pourtant, son histoire, sa raison d'être et ses prescripteurs restent méconnus. Que dit réellement le Coran ? Quelles sont ses justifications profanes ? Comment expliquer son expansion ? Comment les islamistes ont-ils réussi à rallier une partie de la gauche et des féministes pour défendre cet accessoire politico-sexiste ?
L'auteur part de situations concrètes, de son vécu et de ses rencontres, pour les rattacher à une histoire mondialisée à travers des analyses historiques, théologiques, féministes et politiques. Son approche originale, pédagogique, enrichie de nombreuses sources inédites, permet de tout comprendre sur le voile et ses enjeux. Des textes coraniques aux discours des islamistes en passant par le relativisme de leurs soutiens, Naëm Bestandji dresse une analyse ciselée et sans concession. Le voile, linceul du féminisme, se révèle dans son essence sexiste, patriarcale et politique.
L'auteur démontre que camper sur le champ de la laïcité hisse le voile en meilleur atout de l'islamisme. En le ramenant sur son véritable terrain, celui de l'inégalité des sexes, il devient son talon d'Achille - pour autant que l'on soit capable de décrypter les contre-vérités et les éléments de langage de ses plus ardents promoteurs.
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Seitenzahl: 681
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À la mémoire de Katia Bengana (lycéenne de 17 ans) et d’Amel Zenoune Zouani (étudiante de 22 ans), exécutées par des islamistes en Algérie. La première fut criblée de balles en 1994, la seconde égorgée en 1997. Leur crime : avoir refusé de faire le « libre choix » du voilement de leurs cheveux, de leurs oreilles et de leur cou.
À toutes celles et ceux qui prétendent que le voile ne serait qu’un simple morceau de tissu, un simple « foulard » : que le sang de ces victimes et de toutes les autres, menacées, emprisonnées, molestées ou assassinées parce qu’elles ont refusé de se plier à cette discrimination sexiste, entache de honte votre relativisme.
Dieu existe. Comment pourrait-il en être autrement ? Il est le Créateur, le père de toute chose, de chaque Être vivant, de chaque évènement naturel. Je ne l’ai jamais vu. Il ne s’est jamais adressé à moi. D’ailleurs, personne ne l’a jamais vu ni entendu. Mais je sentais sa présence, sa surveillance de chacun de mes actes et sa protection bienveillante. J’en étais convaincu. Je n’avais donc pas besoin de preuves de son existence. Je croyais en Dieu parce que, depuis ma naissance, on me répétait inlassablement qu’il existe. Je ne m’étais jamais posé la question de sa réalité. Pour moi, elle était une évidence. Pourquoi en douter puisque mon entourage familial me disait qu’il était bien présent malgré son invisibilité ?
Dieu existe uniquement par la répétition de cette constante affirmation, transmise de génération en génération, sans que jamais personne ait vu ou constaté rationnellement quoi que ce soit. Prononcer son nom participe à lui donner vie. Puisqu’il est invisible, ne pas le nommer serait le faire disparaître de l’imaginaire. L’islam lui a attribué 99 noms, peut-être pour cela.
Ainsi, chaque évènement, situation, bienfait ou malheur est attribué à Dieu. Aucune preuve n’est nécessaire. L’hypothèse divine, encore une fois martelée, serait LA preuve. L’hypothèse devient preuve, la croyance devient le savoir, l’imagination devient le réel. Mais, comme tout croyant, par définition, j’y croyais.
Au-delà de la croyance en Dieu, je n’ai jamais ressenti de désir religieux. Mon approche a toujours été culturelle. J’étais religieusement musulman parce que mes parents me disaient que je l’étais. Je n’ai pas eu le choix. Chaque Être humain est une table vierge à la naissance. Nous devenons chrétiens, musulmans, hindouistes ou autre à travers l’éducation transmise par les parents (à chacun ensuite de s’y conformer ou de s’en émanciper). Mon propos enfonce une porte ouverte tant il est évident. Mais, selon la tradition musulmane, tous les Êtres humains naissent musulmans. Une idée lumineuse qui permet d’assigner, de fait, chacun à l’islam. Tout autre choix (non) religieux serait contre-nature. Elle souligne la supériorité de cette religion sur toutes les autres. Cette affirmation n’existe pas dans le Coran. Elle se trouve dans un hadith (faits et dires attribués au Prophète et rapportés par une chaîne de transmission orale sur plusieurs générations). Cette conviction d’une islamité supposée innée est très forte chez les musulmans. Pour mon entourage familial au sens large, je suis né musulman et je ne serai jamais autre chose, quels que soient mes choix. Dans nombre de milieux musulmans, l’intolérance, le rejet de la liberté de conscience et des libertés individuelles pour assigner l’individu au groupe commencent dès le premier souffle de vie. Comme tous les musulmans « de naissance », mon islamité s’est construite par mon éducation.
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Je suis l’aîné d’une fratrie composée d’une sœur et d’un frère. Mes parents ont quitté la Tunisie pour la France à la fin de l’année 1971. Je suis né moins d’un an plus tard. Notre histoire rejoint celle de cette vague d’immigrés maghrébins arrivés dans l’Hexagone durant les Trente Glorieuses pour contribuer à l’essor économique du pays et dans l’espoir de favoriser aussi le leur. J’ai grandi au milieu de cette vague, dans un quartier populaire d’Échirolles, ville mitoyenne de Grenoble. J’y vis toujours.
Ma famille correspondait au modèle patriarcal classique du Maghreb. Ma mère nous a toutefois élevés et protégés à l’ombre d’un père autoritaire et violent, qui n’avait que faire de ses enfants. J’ai compris très tôt qu’il y avait de gros orages dans leur couple. Leurs problèmes avaient pour origine le meilleur ami de mon père : l’alcool. Quand il ne buvait pas, il était calme. En se levant le matin, il ne parlait à personne, se posait devant la télé avec son Pastis 51 et voulait seulement qu’on le laisse tranquille. Nous commencions à avoir peur seulement quand il sortait. Nous savions qu’il allait au bar jouer au tiercé, au loto et picoler avec ses copains. D’ailleurs, la quasi-totalité des revenus du foyer passait dans ces loisirs. Nous savions que ces jours-là, ce serait la « fête des Mères ». Dès qu’il rentrait le soir, en titubant, la fête commençait toujours de la même manière. Une dispute éclatait parce que nous n’étions pas encore couchés, parce que le repas n’était pas assez chaud, parce qu’il n’y avait pas de sel sur la table. Le ton montait et mon père avait toujours le dernier mot. Non parce qu’il avait des arguments imparables, mais parce que ses coups étaient imparables. Ma mère était une femme battue.
Lorsque je me levais le matin et que je voyais des plaies sur ses lèvres, des bleus sur son visage et ses bras, je lui demandais ce qu’il s’était passé. Elle me répondait qu’elle était tombée ou qu’elle s’était cognée. Mais je n’étais pas dupe. Je me souviens de la première fois où j’ai réalisé que mon père la battait. Je prenais mon petit déjeuner et je l’ai vue, avec son œil au beurre noir, sa lèvre inférieure fendue et sa joue gonflée. J’avais trois ans. Cela explique en partie ma fibre féministe. L’inégalité des sexes, l’autorité du mâle sur la femelle et la violence me révulsent depuis ma tendre enfance.
Contrairement à mon père, qui préférait le spiritueux au spirituel, ma mère accordait une grande importance à la religion. L’islam et son investissement corps et âme dans son rôle de mère ont été des refuges pour cette maman dévouée. La vie éternelle paradisiaque, promise après cette vie terrestre malheureuse, a toujours été sa bouée. À l’époque, sa religiosité était intime, comme pour tous les musulmans en France. L’apparat sexiste et identitaire du voile n’avait pas encore gagné les esprits des hommes pour grimper sur la tête des femmes. L’islamisme n’existait pas dans notre milieu.
Le soir venu, ma mère nous racontait les histoires des prophètes, la signification du ramadan, l’importance de la Chahada (la profession de foi musulmane, qui affirme qu’il n’y a pas d’autre divinité que Dieu et que Mohamed est son messager), etc. J’aimais bien ces histoires. Pour moi, elles étaient comme les autres contes pour enfants. Elles travaillaient mon imaginaire et me faisaient voyager à travers le temps et l’espace.
Si la pratique religieuse était peu présente au quotidien, la religion était toujours là, comme une nappe latente. Nous devions prendre l’habitude d’invoquer ou de remercier Dieu à chaque acte de la journée : au début et à la fin d’un repas, avant un effort physique, avant de boire un verre d’eau, avant de s’endormir, etc. Tout était fait pour formater l’esprit, ne pas lui laisser d’autre choix que de croire à ces invocations et, donc, à l’existence de Dieu. Encore une fois, c’est un moyen de donner vie à une croyance. Ma sœur et mon frère s’habituèrent à ces dizaines de micro-rituels quotidiens communs à toute famille musulmane. Pas moi. Je trouvais cela barbant. De plus, je ne comprenais pas pourquoi notre Créateur voudrait que nous passions notre vie, dont il nous avait fait don, à le remercier longuement par cinq prières par jour et à l’invoquer toutes les cinq minutes dès que nous levions un cil. Je ne pouvais pas croire que Dieu soit aussi narcissique. Pour moi, la seule façon de le remercier et de lui rendre hommage est de bien se comporter dans la vie. Une approche qui échappe à beaucoup de croyants que j’ai pu croiser, quelle que soit leur religion. Ils sont plus prompts à passer leur existence dans la rédemption de leurs péchés, par de multiples prières et invocations, qu’à mettre ce temps à profit pour faire le bien.
Ainsi, même si je me suis toujours senti culturellement musulman, j’ai toujours eu du mal à me sentir membre de la « communauté » religieuse. Je n’ai jamais eu envie de faire le ramadan et encore moins la prière. J’avais bien tenté de jeûner pendant quelques jours quand j’étais adolescent, pour faire plaisir à ma mère, mais constatant que je le faisais par contrainte, elle n’avait plus insisté. Réciter la Chahada en pointant mon index vers le haut était le seul acte religieux que je pratiquais consciencieusement tous les soirs. Une habitude que ma mère nous avait inculquée dès la petite enfance. Cela prenait moins de dix secondes. C’était largement faisable et suffisant pour moi.
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J’ai toujours été cartésien et toujours usé de la raison. C’est ma nature. Je n’accorde à aucun livre, même religieux, le droit de me dicter ce que je dois penser, ce que je peux faire ou pas, sans m’apporter d’explications valables. Dieu m’a fait don d’un cerveau, c’est pour m’en servir, non pour le remplacer par un livre (le Coran) qui penserait à ma place. Dès l’enfance, j’avais besoin que ma mère m’explique rationnellement pourquoi je ne pouvais pas faire ceci ou manger cela. Je n’ai donc jamais eu de problème à manger de la viande de porc par exemple, malgré son interdiction religieuse. Aucune explication logique ne m’a jamais été apportée par qui que ce soit pour ne pas en consommer. Des musulmans tentent bien d’instrumentaliser la science pour donner un semblant de légitimité à leur interdit, en vain. Rien ne peut objectivement le justifier, à part un sentiment irrationnel hérité d’une tradition religieuse, elle-même empruntée au judaïsme.
Quand je voyais mes amis non musulmans en manger, je sentais l’odeur de leurs plats cuisinés qui alléchait mes babines. Pourquoi aurais-je dû m’en priver ? Cela avait l’air si bon, et mes amis se régalaient. Dieu ne pouvait pas me condamner pour avoir consommé de la viande alors qu’aucune explication cohérente n’était avancée pour y renoncer. Je ne faisais de mal ni à moi ni à autrui.
J’étais musulman, je croyais en Dieu et j’adorais le jambon. Une hérésie pour des musulmans bien plus choqués par un coreligionnaire qui mange un morceau de saucisson que par un autre qui est alcoolique ou voleur, qui bat sa femme « gratuitement » ou qui tue au nom de l’islam. Ces réactions intolérantes et irrationnelles se sont accentuées avec l’apparition, puis le développement, de la viande halal au début des années 1990. Que de prêches moraux, de cris d’orfraie ai-je subis quand certains musulmans ont su qu’il m’arrivait de manger du porc. D’autres ont même coupé les ponts après m’avoir hurlé dessus, choqués par mon « ignoble » attitude. J’imagine les têtes et réactions d’effroi de ce genre de musulmans qui liront ces lignes. Eux qui se définissent comme si respectueux et tolérants… Que ressentiraient-ils si je réagissais de la même façon pour leur alimentation ? Ces disproportions dans les réactions, leur manque de respect parfois violent concernant mes choix alimentaires me contraignirent à rester discret… en France. Cela contribua à me guider tout droit vers le chemin de l’athéisme.
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D’autres sujets concernant l’islam m’ont amené assez tôt à m’interroger. C’est bien sûr le cas de la place des femmes.
J’ai en mémoire une anecdote qui jalonna mon cheminement. À 14 ans, un musulman m’avait affirmé que tout homme musulman pouvait épouser quatre femmes. J’étais allé vérifier dans le Coran la véracité de son affirmation. C’était vrai (sourate 4, verset 3). Sauf que, et c’est souvent le cas, il avait omis de me préciser la suite du verset : […] Il est permis d’épouser deux, trois ou quatre, parmi les femmes qui vous plaisent, mais, si vous craignez de n’être pas justes avec celles-ci, alors une seule, ou des esclaves que vous possédez. Cela afin de ne pas faire d’injustice (ou afin de ne pas aggraver votre charge de famille). Hormis la question de l’esclavage qui est un autre débat, le Coran précise qu’un homme doit traiter chacune de ses épouses exactement de la même manière. C’est humainement impossible. Le Coran le reconnaît dans la même sourate, au verset 129 : Vous ne pourrez jamais être équitables entre vos femmes, même si vous en êtes soucieux.
Cette sourate reflète la situation préislamique où un homme pouvait épouser autant de femmes qu’il le souhaitait et les jeter comme des meubles usagés si les circonstances s’y prêtaient. L’islam apporta un cadre juridique limitant le nombre d’épouses à quatre. Pour diverses raisons propres à l’économie et à la culture locale de l’époque, personne n’aurait suivi l’islam si le Coran avait imposé frontalement la monogamie. En limitant le nombre d’épouses à quatre et en imposant une égalité de traitement pour chacune, objectivement impossible à appliquer, l’islam pousse subtilement à la monogamie.
Ces finesses ne sont jamais évoquées par les islamistes qui justifient la polygamie. Ils prétendent appliquer l’islam à la lettre, quitte à trahir l’esprit du texte, mais sont prêts à écarter les passages coraniques qui vont à l’encontre de leur machisme primaire. C’est exactement la même chose avec le voile.
Du haut de mes 14 ans, loin de cette analyse, cette confirmation de la polygamie dans le texte m’avait surpris. Je me mis alors à chercher un autre passage dont j’espérais l’existence. Mais je ne le trouvai pas. Las, j’allai demander de l’aide à la référence théologique de mon enfance : ma mère.
– Maman, on m’a dit qu’un musulman peut se marier avec quatre femmes. J’ai vu dans le Coran que c’est vrai. Mais je n’ai pas trouvé le verset qui dit qu’une femme peut se marier avec quatre hommes. Il est où ?
– Pourquoi tu veux qu’une femme se marie avec quatre hommes ?
– J’sais pas. Si c’est valable dans un sens, ça devrait l’être aussi dans l’autre. Sinon, c’est pas juste.
Ce fut, de mémoire, ma première prise de position féministe, même s’il ne m’était pas venu à l’esprit la question de l’identification de la paternité pour la polyandrie, une des justifications fondamentales du patriarcat.
Elle eut un instant de réflexion et me dit d’un air amusé : Un homme avec quatre femmes c’est déjà compliqué. Alors si une femme peut aussi se marier avec quatre hommes, tu imagines le désordre ?
Cette pirouette fut pour elle une façon de botter en touche. L’humour, ou dire « on ne doit pas toujours chercher à comprendre pourquoi Dieu nous impose ceci ou cela », sont des feintes pour dissimuler une incapacité à justifier ou à expliquer tel ou tel point théologique que la logique réprouve. Le plus surprenant est que des femmes défendent la polygamie puisque ce serait une recommandation divine. Une revendication féminine que le féminisme « intersectionnel » définirait comme féministe puisque, comme pour le voile, cela émane de femmes.
Malgré toutes les incohérences que je décelais ; malgré le décalage entre d’un côté l’islam, la vie d’une partie de ma famille en Tunisie et, de l’autre, mon quotidien de « Français moyen » bien plus ouvert et tolérant ; malgré la mauvaise image de l’islam que me renvoyaient nombre de musulmans, je restais croyant et je me sentais toujours musulman. On ne change pas si facilement un élément qu’on a pris soin d’incruster au plus profond de votre âme depuis votre naissance.
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Pour les « récalcitrants » comme moi, le maintien de ce sentiment d’appartenance religieuse se fait par des remarques moralisantes fréquentes et une présentation culpabilisante de la situation à travers la proposition d’un faux choix. Pour montrer une approche pseudo tolérante, ma famille au sens large (ma mère et quelques-uns de mes oncles) et d’autres musulmans extérieurs me disaient que j’étais libre. Seulement, cette liberté n’était pas dans le fait de choisir ou non d’être musulman. Elle était dans celle de choisir ou non la trahison. Il y a donc un bon et un mauvais choix, mais les deux sont possibles. Si j’optais pour le second, on me demandait de le garder pour moi et de ne jamais en parler. Personne ne devait le savoir. On aurait honte de moi, comme si j’étais un trafiquant de drogue ou un assassin. Avec une telle approche, même si je ne ressentais aucune fibre religieuse, j’ai toujours culpabilisé, et éprouvé une forme de honte, de ne pas être pratiquant et de manger de la viande de porc. Quant à l’apostasie, c’était totalement inimaginable. Tout est fait pour vous maintenir aliéné à la communauté. C’est pour cela que j’ai toujours trouvé à la fois drôles et affligeants les discours pompeux de nos politiques sur la laïcité : « La liberté de croire et de ne pas croire, d’avoir une religion ou pas, d’en changer si on le souhaite, de pratiquer ou pas… » C’est très joli, mais c’est valable pour les autres, pas pour les Français musulmans.
En grandissant, plus je côtoyais des musulmans, plus je m’éloignais de l’islam. L’attitude intolérante, raciste et antisémite, puis plus tard sexiste, des musulmans que je voyais, leur absence de réflexion et de logique sur certains sujets, les pressions que je subissais pour me « remettre sur le droit chemin », tout cela contribua progressivement à me faire prendre mes distances avec l’islam. Plus les musulmans se dirigeaient vers une « salafisation » de la religion, plus je me posais des questions sur la légitimité d’adhérer à cette religion. Plus cette évolution prenait de l’ampleur, moins je me sentais de points communs avec eux. Comment adhérer à l’islam quand ses fidèles jouaient à la police de la charia dès qu’ils apprenaient que je ne faisais pas le ramadan, et quand ils tenaient des propos choquants envers les femmes, les Juifs, les homosexuels, les athées et tous les autres ?
Pourtant, contrairement à ce que beaucoup imaginent, l’islam est particulièrement souple. C’est le cas pour le ramadan, l’un des cinq piliers de l’islam. La première idée reçue est son caractère obligatoire. Or, le Coran incite à jeûner, mais il n’y contraint pas. D’ailleurs, le célèbre extrait coranique « nulle contrainte en religion ! » est là pour le rappeler (sourate 2 verset 256). La raison est simple : contraindre quelqu’un à faire quelque chose est contradictoire avec la sincérité que requiert toute pratique religieuse. Le caractère obligatoire du ramadan s’est construit par la suite. Même à l’intérieur de cette pratique il existe des souplesses pour les personnes malades ou en voyage par exemple (sourate 2 verset 184).
Les intransigeances de nombre de musulmans contrastent donc avec la souplesse décrite dans le Coran. C’est à celui ou celle qui « respectera » le mieux ce qu’ils croient être un ordre divin, une victoire non pas du spirituel mais du rigorisme de la pratique sur la société mécréante. C’est une des motivations du port du voile pour certaines musulmanes.
Cette intransigeance fait du ramadan un des sujets qui révèle le mieux le gouffre entre les représentations du concept de « respect ». Il y a d’un côté la définition du dictionnaire, de l’autre celle d’une partie des musulmans.
Larousse définit le respect par le « sentiment de considération envers quelqu’un, et qui porte à le traiter avec des égards particuliers ». Pour résumer la vision des musulmans dont je parle, je définis leur perception du respect ainsi : « sentiment de considération envers l’islam et ses fidèles, et qui porte à les traiter avec des égards particuliers ».
La définition du dictionnaire peut amener à une réciprocité : on se respecte les uns les autres.
La définition de ces musulmans est unilatérale : on doit respecter l’islam et les musulmans, sans pour autant avoir à respecter autrui. En théorie, la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. En réalité, là où les musulmans sont majoritaires, la liberté individuelle des non-pratiquants doit se soumettre à celle de la majorité dévote.
Dans les pays musulmans, cette définition particulière du respect a des conséquences visibles, dont le ramadan est un des éléments clés. Prenons l’exemple de la Tunisie. Il n’existe aucune statistique évaluant le nombre de musulmans dans ce pays. Mais il est communément admis que l’écrasante majorité des Tunisiens serait cultuellement musulmane. Il y est également communément admis que les Tunisiens non musulmans ou non pratiquants doivent se faire discrets. C’est particulièrement vrai durant la période du ramadan.
Lors de l’un de mes séjours, une amie tunisienne m’avait dit d’un air amusé : « Je suis athée. Si je fais le ramadan, ce n’est pas par peur de Dieu, mais par peur de ma mère. » Cette réflexion à prendre au second degré résumait la conversation que nous avions eue, que j’avais également eue avec de nombreux Maghrébins et la situation d’un nombre non négligeable de personnes vivant dans les pays musulmans.
Rares sont les Tunisiens à assumer leur athéisme. La société le désapprouve. Quelques familles acceptent la diversité des croyances et la non-croyance, mais elles restent exceptionnelles. En général, les familles des personnes concernées vivent cela comme un drame, une trahison. Cette honte, cette tâche sur l’honneur de la famille, doit être dissimulée. Les athées sont ainsi contraints à la clandestinité de la pensée. Ils doivent jouer un rôle, celui du bon croyant. Cela leur permet de ne pas être agressés à l’extérieur (verbalement et parfois physiquement) et de ne pas blesser les parents à l’intérieur.
De nombreux Tunisiens cultuellement musulmans n’ont aussi aucune envie de prier ou de faire le ramadan. Sont-ils plus nombreux que les athées ? Je ne sais pas. Aucune étude sérieuse ne permet de le quantifier. Les conséquences néfastes sont si importantes en cas d’athéisme révélé qu’ils le dissimulent. C’est comme pour l’homosexualité : peu oseraient faire leur coming out. Quel que soit le chiffre qui serait avancé, il serait sans doute sous-évalué.
Ainsi, certains athées se déclarent musulmans non pratiquants. Être croyant est le minimum syndical. Ne pas reconnaître Dieu et son messager Mohamed est pire que le meurtre d’une vieille dame après l’avoir torturée ou la décapitation d’un Être humain par un terroriste de Daesh. Pour nombre de musulmans, aucun crime n’est plus monstrueux que l’athéisme. Autrement dit, leur notion du respect est : respectez-nous totalement et nous vous respecterons peut-être un peu.
Cette maxime s’applique en tout lieu, notamment pour des pratiques comme le ramadan. Dans un pays musulman, les non-jeûneurs doivent se cacher pour « respecter » la pratique de la majorité. Dans un pays laïc et majoritairement déconfessionnalisé, la société (entreprises, écoles, associations, etc.) devrait s’adapter pour « respecter » la pratique de la minorité.
Les musulmans pratiquants auraient ainsi droit à un statut privilégié, un respect supérieur à celui dû aux autres, quels que soient la situation et le pays où ils se trouvent. Là encore, nous retrouvons le même phénomène avec le voile. Les demandes de privilèges pour afficher ce sexisme identitaire se multiplient dans le monde du travail, les piscines, le sport, etc., au nom du « respect » de leur « pudique » exhibition.
La question du ramadan en est une parmi d’autres. Cette pression sociale sur l’individu explique pourquoi les musulmans sont officiellement ultra-majoritaires en Tunisie. Quand il est plus facile d’affirmer son islamité que son athéisme, quand tout est fait pour favoriser la parole religieuse et censurer les idées universalistes, il est logique que ce refus des libertés individuelles ait pour conséquence un nombre écrasant de citoyens se déclarant musulmans. Si la dictature théocratique n’est pas politique, elle est sociale.
La pression sur les athées est si forte et parfois si violente qu’ils se lâchent verbalement dès qu’ils en ont la possibilité, toujours en petit comité pour éviter des représailles. Dieu est insulté. Le Coran est piétiné. Le Prophète, accusé de pédophilie et de crime contre l’Humanité, en prend pour son grade.
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C’est en Tunisie que j’ai entendu les propos les plus incroyablement insultants contre l’islam, Dieu et son Prophète. Je n’avais jamais entendu des propos aussi extrêmes en France. J’apprécie le blasphème, surtout dans sa forme humoristique. C’est pour moi une forme de rébellion contre l’autorité religieuse de la communauté qui pourchasse toute liberté individuelle s’écartant de sa norme. C’est une bouffée d’oxygène dans un carcan anxiogène. Je ne fus donc pas choqué. Je fus plutôt surpris par une telle violence verbale, car je n’y étais pas habitué. Ces Maghrébins n’ont pas les états d’âme des Européens. Ils sont Tunisiens et vivent dans leur pays. On ne peut pas les accuser faussement de « racisme ». Ils sont islamophobes, dans le vrai sens du terme (peur et rejet de l’islam), et ils l’assument… quand ils sont entre eux.
Les réseaux sociaux ont aussi libéré cette parole. Si l’ère du numérique a permis de rapprocher les fanatiques, elle a aussi permis de rapprocher les apostats ou simplement des musulmans progressistes et laïques. De multiples pages Facebook se sont créées. Certaines sont purement spirituelles et progressistes, d’autres laïques, quand d’autres encore consacrent l’apostasie et le rejet de l’islam. Mais l’influence de ces pages est à relativiser. En comparant leur nombre d’abonnés à celui des pages promouvant l’islamisme, le rapport est de 1 pour 10 en faveur de ces dernières, voire plus. La crainte des apostats d’être repérés ou reconnus est bien trop grande. Dans un pays musulman, afficher son amour de l’islam sur les réseaux sociaux est loin d’avoir les mêmes conséquences que d’y exprimer son rejet. Dans le premier cas, les personnes sont valorisées ou, au pire, moquées. Dans l’autre, elles sont menacées, agressées, voire condamnées à mort. La condamnation peut être décidée par un État, mais aussi par des concitoyens qui s’octroient ce droit. Telle est l’attitude des islamistes qui se définissent comme « opprimés » dans les pays où l’islam est minoritaire, mais qui sont en réalité des oppresseurs dans tous les pays où ils se trouvent, musulmans ou pas.
Dans un pays laïc comme la France, blasphémer et/ou apostasier n’est pas grave. Pourtant, l’apostasie et l’athéisme se vivent en secret pour de nombreux Français issus de familles musulmanes. Ils subissent souvent les mêmes pressions familiales que dans leurs pays d’origine, au nom du « respect ». L’environnement extérieur (voisinage, quartier, cours d’école, etc.) peut aussi jouer un rôle oppressif, notamment sur le contrôle de la pratique du ramadan.
Pour ma part, ma mère était assez conciliante à ce sujet. Un compromis de bon sens s’était installé à la maison. Il m’arrivait cependant, comme à d’autres, de subir des remarques des musulmans de mon quartier ou même de quelques membres de ma famille en Tunisie. Ce n’était jamais menaçant. La pression était diffuse. On me faisait comprendre que j’étais sur le mauvais chemin. On essayait de me convaincre de pratiquer ce pilier de l’islam.
Ces personnes n’étaient pas méchantes. Elles ne pensaient pas à mal, au contraire. Elles étaient convaincues d’agir pour mon bien. La vie sur Terre étant provisoire, l’important serait la vie éternelle après la mort physique. Elles n’avaient aucune envie que j’aille brûler en enfer pour l’éternité, châtiment possible pour tout musulman qui ne pratique pas le ramadan (je ne parle même pas de mon athéisme). Leurs bonnes intentions originelles rendaient leur comportement d’autant plus effrayant.
Si ces remarques ne m’avaient été lancées qu’une fois par an, ça n’aurait pas été grave. Mais cela pouvait se produire assez souvent et par différents auteurs. Chacun ignorait les petits coups de pression que je subissais de la part des autres. Ce fut tout d’abord fatigant, puis cela finit par devenir humiliant et énervant. Si nous inversions les rôles et que je tentais de les convaincre de la futilité du ramadan ? Impossible. Cela aurait été reçu comme un manque de respect à leur égard et un blasphème de ma part… Toujours ce fameux respect à sens unique.
Au-delà de ma personne, j’ai aussi pu observer à de nombreuses reprises ce type de situations subies. Pendant le ramadan, j’avais toutes les chances d’en être témoin. En voici un exemple : dans un tramway grenoblois, un jeune homme s’approcha de deux adolescentes papotant à deux mètres de moi. Visiblement, il connaissait au moins l’une des deux. Il leur demanda alors, sur un ton moralisateur, si elles faisaient le ramadan. Elles lui répondirent que non et ressentirent immédiatement le besoin de se justifier. Elles étaient sans doute habituées, comme moi, à ce genre d’échanges. La première affirma ne pas le faire ce jour-là car elle aurait malencontreusement « cassé » le jeûne. Son amie promit quant à elle qu’elle le ferait dès le lendemain. La séquence moralisatrice du jeune homme dura tout le temps de leur trajet. Il n’était visiblement pas de leur famille, mais une connaissance du quartier, un degré suffisant pour lui conférer un droit moral et l’autoriser à remettre ces « égarées » sur le « bon chemin ».
J’ai aussi recueilli des témoignages de parents de collégiens d’origine maghrébine qui ne pratiquent pas le ramadan. Leurs enfants subissent des pressions de la part d’élèves musulmans. Ils sont stigmatisés, insultés voire harcelés par cette police de la charia en culotte courte parce qu’ils ne jeûnent pas. Cela se passe au XXIe siècle, en France, dans les écoles publiques laïques.
Cela ne se produisait pas auparavant. Le phénomène est survenu dans les années 1990. Je l’avais aussi vu apparaitre dans mon métier. Au milieu de cette décennie, quelques adolescents dont j’avais la charge à la Maison des Jeunes et de la Culture (MJC) commencèrent à vérifier si tous les jeunes musulmans présents faisaient bien le ramadan. Ceux qui ne le faisaient pas étaient pointés du doigt. Je n’étais pas resté sans réagir. Mais j’avoue ne pas avoir mesuré à l’époque l’ampleur et la gravité du problème. Personne ne les avait mesurées.
Cette notion particulière du respect échappe à nos politiques qui brandissent encore et encore que « la laïcité est la liberté de croire et de ne pas croire, de pratiquer ou pas », etc. Leur incantation de cette juste théorie censée se suffire à elle-même est déconnectée du réel pour les Français cultuellement/culturellement musulmans. Il est donc nécessaire de rappeler que cette pratique est parfois un outil prosélyte, éloigné de sa signification spirituelle. Il est aussi important de rappeler que le Coran, tout comme les lois de la République, affirme que toute pratique religieuse doit être un choix individuel. Il est donc aussi important, enfin, que notre pays protège les ex-musulmans ou musulmans non pratiquants « coupables » de ne pas jeûner.
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Ce que j’ai relaté tout au long de ces pages n’est pas une exception musulmane. Toute société ou communauté dominée par une religion, quelle qu’elle soit, connaîtra ou aura connu de telles circonstances. Mais l’islam fait partie de mon histoire, de mon vécu, et c’est aussi le phénomène religieux qui, sous une forme dévoyée, engendre le plus de violences et de malheurs aujourd’hui dans le monde.
J’ai rarement eu l’occasion de côtoyer un islam de « paix, d’amour et de tolérance ». J’ai surtout vu, voire subi, l’inverse : la haine, le rejet de la différence et, très souvent, la justification de la violence pour « défendre l’islam » ou « défendre les musulmans ». Le sentiment victimaire est très fort, y compris dans les pays musulmans, où tous leurs problèmes sont mis sur le dos de l’histoire coloniale, de l’Occident, d’Israël et du Mossad (la victimisation et le complotisme sont la bonne conscience de leur antisémitisme). Ils ne sont responsables de rien, victimes de tout. Religieusement, je ne voyais pas l’islam comme un épanouissement. Je le voyais comme une doctrine englobante remplie d’interdits, une prison.
Mais je ne réussissais pas à rompre. C’était trop difficile. Le déclic vint lors d’une énième situation de rejet parce que je ne faisais pas le ramadan et que je consommais parfois du jambon. J’acceptais sincèrement qu’une personne ne mange pas de porc et mange halal, mais les sentiments de réciprocité et de tolérance caractérisaient rarement les musulmans que je connaissais ou croisais. J’en eus assez d’être jugé sur mon absence de religiosité plutôt que sur mes qualités humaines. J’en eus marre d’être traité comme un criminel, un pestiféré, un inférieur. Je n’acceptai plus d’être perçu comme une anomalie. La bêtise, l’hypocrisie et l’incommensurable intolérance de ces musulmans m’étaient devenues insupportables.
Finalement, ces musulmans, dont certains voulaient absolument faire de moi un pratiquant, ne réussirent qu’à m’éloigner le plus possible de l’islam. Cette prise de conscience suscita de nombreuses questions en moi et me poussa à faire des recherches suite à mes confrontations avec ces bigots intolérants : quand sont apparues les religions et pourquoi ? Quand et comment est né le monothéisme ? D’où viennent les histoires de Moïse, de Noé et des autres ? Dans quelles circonstances ont été écrits la Thora, le Nouveau Testament et le Coran ? …
J’avais soif de comprendre. Les réponses historiques, archéologiques, philosophiques et psychologiques que j’accumulai forgèrent mes convictions. Il vint un jour où mon esprit rationnel et raisonné devint plus mûr, où la distance fut si grande avec les musulmans que je côtoyais, que je compris que Dieu n’existe pas. Je compris que la répétition d’une légende n’en fait pas une histoire vraie. Je compris que les religions d’aujourd’hui sont les mythologies de demain. Le verrou psychologiquement culpabilisant avait sauté. Un poids venait de tomber. Je me sentais enfin libre.
À partir de ce jour, je fus dans le rejet. Un rejet à la hauteur des injonctions, des discriminations intracommunautaires, des insultes et des intimidations subies par les propos culpabilisants entendus tout au long de ma vie. Un rejet en réaction à toutes ces remarques humiliantes, ces situations où des musulmans s’estimaient supérieurs par leur « vérité » sans jamais la démontrer. J’avais la haine de l’islam. J’avais de la haine et de la pitié pour ces musulmans dictateurs qui reconnaissaient la laïcité uniquement quand elle servait leur point de vue religieux.
Ce rejet s’accentua encore quand certains eurent connaissance de mon athéisme. Ils désirèrent plus que jamais me « remettre sur le droit chemin ». Mes choix étaient faux et coupables. Tout autre chemin que celui de la religion serait par essence une erreur. Au mieux, mon athéisme était perçu comme une bêtise de jeunesse qui serait résolue une fois que j’aurais muri. Au pire, c’était une trahison de toute mon éducation, de ma culture, de ma « communauté », de ma famille, de mes ancêtres.
La liberté de conscience est considérée comme un crime, sauf quand elle permet d’embrasser l’islam. Cette assignation, exprimée parfois violemment, était permanente. D’autres que moi allaient même jusqu’à subir des violences physiques. Mon rejet et mon dégout devinrent viscéraux, absolus, infinis. Je ne supportais même plus d’entendre le mot « islam ». Je rêvais que cette religion disparaisse de la surface de la Terre et que les musulmans oublient qu’ils l’avaient été.
À part l’obscurantisme, l’intolérance, le sexisme du voile, l’oppression des femmes, le retour au Moyen Âge, Daesh et le terrorisme, qu’apporte l’islam au monde aujourd’hui ? Quelles sont les avancées sociales, scientifiques ou philosophiques issues du monde musulman depuis la fin de la colonisation ? Il n’y a absolument rien. Je voyais cette religion comme la plaie de l’Humanité. Oui, j’étais imbibé par cette haine, proportionnelle à l’attitude de ces musulmans qui m’y avaient noyé. Cet état d’esprit a sans doute traversé tous les ex-musulmans.
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Il arriva un moment où je ne me reconnaissais plus. J’étais devenu comme ces musulmans qui m’avaient rempli de cette haine : intolérant. Aujourd’hui, après avoir été rongé par ce ressentiment durant quelques années, j’ai retrouvé mes valeurs humanistes et universalistes. Grâce au principe de laïcité et à mon désir de ne pas faire subir aux autres ce que j’ai moi-même subi, mon athéisme s’est apaisé. Si je revendique la liberté de ne pas croire, je dois accepter celle de croire pour autrui. La liberté de croire en Dieu, en Bouddha, en Zeus, à Iris, au Dieu des arbres ou en tout autre ami imaginaire doit être garantie et protégée. Tout comme l’athéisme doit être protégé des religions.
Je fais à présent la distinction entre trois éléments : Dieu (si on y croit), la religion et les fidèles. Les religions ont déformé le message de Dieu. Il n’a jamais demandé aux chrétiens de construire des cathédrales aussi hautes et coûteuses pendant que des paroissiens mouraient de faim (idem pour les mosquées). Il n’a jamais demandé aux prélats d’être vêtus de tels apparats lors des cérémonies. Il n’a jamais demandé à la Curie romaine d’être si indécemment riche et exhibitionniste. Il n’a d’ailleurs jamais demandé à ce qu’il y ait une Curie…
Les fidèles, eux, déforment les religions. Le Coran n’a jamais interdit aux femmes d’être imams. Il n’a jamais non plus prescrit le port du voile. La Bible n’a jamais autorisé l’Inquisition ni interdit le mariage des prêtres. Le judaïsme et les juifs ne font pas exception.
Ainsi, le message de Dieu a été déformé par les religions, qui elles-mêmes ont été déformées par leurs fidèles. De plus, les musulmans d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et tous les musulmans ne sont pas identiques. J’ai cessé de généraliser.
Je ne suis plus dans le rejet absolu de la religion. Au contraire, j’ai redécouvert l’islam sous un angle rationaliste et progressiste à travers les « nouveaux penseurs de l’islam ». C’est paradoxalement dans le cadre de mon militantisme laïque et féministe, puis lors de mes recherches sur l’islamisme politique pour mon mémoire de recherche en Histoire, que cela fut possible. J’ai eu l’occasion de rencontrer un imam éclairé. J’ai eu des échanges avec quelques musulmans progressistes. J’ai découvert des penseurs musulmans promouvant l’islam des Lumières. Un islam spirituel, opposé à l’islamisme dont la spiritualité n’est qu’un instrument. Tous luttent contre les intégristes et l’abîme obscur dans lequel ne cesse de plonger le monde musulman aujourd’hui.
J’ai appris à apprécier l’islam. Non parce qu’on m’y incitait mais, pour la première fois de ma vie, par un véritable choix. J’ai compris que l’islam obscurantiste que je connaissais n’était pas le seul islam. Cette religion peut être incroyablement moderne et tolérante si on ne l’aborde pas comme tous ces musulmans que j’ai connus. Cela ne me fit pas redevenir croyant, mais cela me réconcilia avec une partie de mes origines que j’avais rejetée. L’islam n’est pas qu’une religion. C’est aussi une culture, une civilisation. Cette culture fait partie de moi.
À moi de me l’approprier en découvrant tous ces penseurs progressistes, tous ces musulmans lambda qui respectent autrui, qui cherchent réellement à comprendre le Coran sans avoir peur de le critiquer pour toujours mieux coller à l’esprit du texte plutôt qu’à la lettre ; tous ces musulmans qui aiment le mélange, les mariages mixtes, car c’est pour eux une source de richesse, non un danger.
Ils sont invisibilisés par l’omniprésente exhibition des identitaires religieux qui imposent leur vision de l’islam, autant d’intégristes qui font de la politique avec leur religion tout en déclarant défendre la laïcité, qui clament la liberté de culte et des femmes musulmanes tout en affirmant que le port du voile est une obligation, qui hurlent à « l’islamophobie » tout en tenant des propos anti-islam et antimusulmans contre ceux qu’ils identifient comme des traîtres : les musulmans progressistes.
Les islamistes sont responsables de la mauvaise image de leur religion et de la peur qu’elle suscite (l’islamophobie). Ma lutte est dirigée contre eux, car j’ai conscience de la menace qu’ils représentent pour la France, pour les musulmans et pour le monde. J’ai compris que l’islam est moins le problème que l’islamisme, dont le sexisme du voile est l’instrument matériel.
J’ai aussi réalisé que les musulmans ne sont pas toujours les mieux placés pour parler de leur religion. L’ignorance et le manque de réflexion sont un trait commun à bon nombre d’entre eux. Le Coran est moins leur source de référence que ses explications par les « savants ». Cela explique le succès des prédicateurs qui dictent aux fidèles la façon dont ils doivent penser, pratiquer leur culte et même se vêtir (surtout pour les femmes, par le voilement1).
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Plus le phénomène prenait de l’ampleur, plus ma fibre féministe, laïque et républicaine grandissait. Ma participation au développement du mouvement « Ni Putes Ni Soumises » (NPNS) dès ses débuts, dont j’avais créé et présidé le comité de Grenoble, fut alors pour moi une évidence. Mais je ressentais le besoin d’aller plus loin que le militantisme. Il fallait que j’étudie et comprenne le phénomène. Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ? J’ai longtemps travaillé dans le domaine socioculturel auprès des enfants et adolescents des quartiers populaires. Comment expliquer que ce que j’observais dans ma profession et dans mon entourage se déroulait partout en France à la même période ? J’ai alors décidé d’allier ma soif de comprendre à ma passion pour l’Histoire : j’ai repris mes études. Tout au long de mon parcours universitaire, j’ai travaillé sur l’histoire des femmes et l’histoire de la laïcité. Mes deux dernières années d’études, je me suis surtout orienté vers « l’islam radical et les femmes », cœur de mes recherches en Master 1.
Ma double culture, française et tunisienne, laïque et musulmane, est une richesse. En plus de mon expérience professionnelle, elle a facilité très tôt ma prise de conscience de la menace. Une menace double, celle de l’extrême droite musulmane et celle de l’extrême droite nationaliste qui se nourrissent l’une de l’autre.
Mon histoire familiale, mon vécu personnel, mon expérience associative, professionnelle puis militante à NPNS, ma formation en Histoire, ainsi que mes recherches et réflexions m’ont amené depuis 2016 à prendre la plume.
Contribuer à informer et sensibiliser sur les dangers de l’islamisme politique, dont les femmes sont toujours les premières cibles, est devenu mon sacerdoce. Un compagnon de lutte contre l’islamisme, David Vallat2, m’a surnommé « le bénédictin de la laïcité ». Un oxymore volontairement second degré pour affectueusement me définir. Je prends.
Après avoir écrit des dizaines d’articles, créé mon site internet et donné de multiples conférences, cet ouvrage est la suite logique, la somme de tout le travail cumulé sur un sujet Ô combien sensible.
Pourtant, comme je suis cultuellement un ex-musulman, les islamistes et leurs soutiens estiment que ma parole n’est pas légitime puisque je ne serais plus concerné par ce sujet. Selon eux, je ne peux pas comprendre les problématiques que vivent les musulmans pratiquants. Or, de nombreux intellectuels soutiennent les intégristes musulmans, comme Edwy Plenel, Vincent Geisser, Raphaël Liogier, Christine Delphy et tant d’autres, et ils ne sont pas musulmans pour autant. Nombre d’entre eux sont même athées.
En tant qu’ex-musulman de culte, riche d’une culture musulmane qui m’apporte beaucoup, ayant vécu de l’intérieur depuis ma naissance l’islam et ses dérives extrémistes, ayant été confronté à cela dans la vie associative, dans ma profession, travaillant intellectuellement sur ce sujet depuis des années, ma parole n’est pas moins légitime que celle de ceux qui soutiennent les islamistes. Elle n’est pas moins légitime que celle des islamistes non plus. Enfin, pour reprendre la logorrhée raciste et victimaire des racialistes, je suis un « racisé ». Ma parole « d’opprimé » vaudrait-elle moins que celle des oppresseurs islamistes et de leurs alliés ?
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Je n’ai pas écrit cet ouvrage pour lutter contre l’islam, mais pour informer et alerter sur son instrumentalisation politico-religieuse menée par des représentants autoproclamés de tous leurs coreligionnaires. On peut être pleinement Français et spirituellement musulman. La France étant laïque, ce n’est pas incompatible. Je me reconnais dans les propos de Victor Hugo, pas dans ceux de Hassan Al-Banna (fondateur de la confrérie des Frères musulmans). Je me retrouve dans le combat du MLF, pas dans celui des salafistes. Ma constitution est celle de mon pays, pas le Coran (contrairement au slogan des Frères musulmans).
Plonger dans cet ouvrage fera mal aux yeux des islamistes, des identitaires « Arabes »/musulmans et de leurs soutiens. Cela créera un bug neuronal dans leur logiciel réactionnaire. Mon refus de l’assignation identitaire et religieuse, mon esprit critique libéré de toutes ces chaînes qu’ils m’accusent de briser ou au mieux de ne pas « respecter » sont autant d’« erreurs 404 » qu’ils sont incapables de corriger. Il m’aura fallu tant d’années pour me libérer, tant de souffrances aux poignets et aux chevilles pour rompre mes chaînes. C’est pour cela que j’ai conscience du caractère précieux de notre laïcité. L’oppression des femmes et le contrôle de leur corps étant l’obsession première des islamistes, et le voile leur outil, c’est aussi pour cela que je suis féministe, dans toute son universalité.
1. Le « voilement » (néologisme) désigne l’action de couvrir une femme d’un voile.
2. David Vallat est l’auteur de Terreur de jeunesse, Calmann-Levy, 2016.
Nous sommes en 2002. Cet après-midi de printemps est si agréable que mon seul souci, avec un ami, est de choisir un lieu pour boire un verre en terrasse. Nous optons pour l’un des cafés situés au bord des magnifiques lacs de montagne qui entourent Grenoble. À notre arrivée, j’aperçois deux jeunes hommes assis, l’air accablé, leur tête entre leurs mains. Je reconnais l’un deux. C’est Nabil1. J’avais été son animateur de karaté entre 1989 et 1990. Il devait avoir 7 ans à l’époque. C’était un garçon adorable et drôle. Aujourd’hui, c’est un homme. Il a toujours cette bouille si gentille, mais elle est triste.
Je m’approche. Est-ce bien lui ? Je ne l’ai plus revu depuis 1990. Il lève la tête. Je suis content de le revoir et je le salue. Il fait un effort et me dit bonjour. Pourquoi est-il dans cet état ? Il hésite à m’en parler. J’insiste. Il me raconte : On est venus avec mon pote pour boire un coca et le patron ne veut pas nous servir. Il nous a dit qu’il ne sert pas les Arabes.
Nabil et son ami sont de type maghrébin. Comme d’autres Français de cette origine, ils viennent de subir une discrimination ethnique. Je vais voir le patron debout derrière son bar. Il me confirme qu’il refuse de les servir. Il veut qu’ils s’en aillent. Les deux jeunes hommes ne veulent pas faire d’histoire. Dépités et humiliés, ils sont sur le point d’exaucer la volonté du restaurateur. J’insiste pour qu’ils restent car, au-delà de l’acte raciste, c’est aussi un refus de vente interdit par la loi. Deux agents de la police montée patrouillent à proximité. Je vais à leur rencontre et leur explique la situation. Ils m’accompagnent au café pour rappeler la loi au patron. À contrecœur, ce dernier accepte de servir les deux jeunes : Ok, ils boivent leur verre et après ils dégagent !
L’envie n’est plus là. J’insiste de nouveau auprès d’eux pour qu’ils restent. Je leur explique qu’ils sont dans leur droit et qu’ils doivent l’affirmer par un acte militant en buvant ce verre. Ils s’exécutent, sans aucune saveur. Ils partent quelques minutes après, sans faire d’histoire, sans vouloir déposer plainte, mais tête baissée, remplis à la fois de honte et de colère.
Quelques années plus tard, par un autre après-midi de printemps, je circule en voiture. J’aperçois un salafiste sur le trottoir, qamîs blanc, calotte sur la tête et longue barbe à la ZZ Top. C’est Nabil… Si nous avions été le jour d’Halloween, j’aurais pensé qu’il était déguisé en Oussama Ben Laden.
Je ne sais pas si les deux évènements sont directement liés. Mais en le voyant ainsi, alors que je ne l’avais pas revu depuis l’épisode du bar, je ne peux m’empêcher de faire le lien. Il a certainement vécu d’autres situations similaires. Il est la parfaite illustration de ces Français discriminés qui, à force de confrontations, en viennent à se réfugier dans un monde qui leur semble plus accueillant. Un monde promu par les islamistes qui destinent leurs discours à des personnes comme Nabil. Il devient difficile de résister à ces chants de sirènes.
Les islamistes leur présentent un milieu plus rassurant, une communauté qui ne les rejettera pas, à laquelle ils se sentiront appartenir. La distinction par le vêtement est aussi là pour dire « oui, j’ai compris, je ne suis pas Français, je suis musulman, un vrai, un salaf, et je vous emmerde ! » Le même phénomène identitaire s’observe avec le développement du port du voile, les motivations sexistes en plus. L’adhésion à une religion se transforme en appartenance à un peuple fantasmé. Ce fantasme définit une supposée communauté musulmane supranationale : l’Oumma. À l’intérieur de cette communauté, les musulmans comme Nabil et nombre de femmes voilées se différencieraient par leur pureté en étant fidèles à ce qu’ils croient être l’islam des origines. Les lois de Dieu deviennent supérieures à celles des humains. Ces humains qui ne les reconnaissent pas comme citoyens à part entière.
Leur rupture partielle ou totale avec la société est consommée.
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Le repli communautaire est une conséquence de ces discriminations, même si elles n’expliquent pas à elles seules ce repli. Dans les pays musulmans, là où les individus concernés ne sont ethniquement pas discriminés, l’islamisme se développe de façon bien plus importante. Un de leurs points communs, qu’ils soient descendants d’immigrés ou vivant dans un pays musulman, est la mauvaise situation économique et sociale subie. Les extrêmes, qu’ils soient politiques ou religieux, se nourrissent de la misère. Il est donc important de comprendre qu’il n’y a pas d’automaticité. Tous les Français d’origine maghrébine, turque ou autre, ne basculent pas dans l’obsession identitaro-religieuse.
Une partie des Français issus de l’immigration d’après-guerre préfère répondre au racisme par une affirmation encore plus forte de leur attachement à la France et à la citoyenneté, en revendiquant les valeurs républicaines et le droit à l’indifférence. Ils n’ont pas honte de leur religion ou de la culture transmise par leurs parents. Ils veulent simplement être reconnus comme des citoyens sans jouer les pleureuses éternellement victimes.
Une autre partie a choisi le chemin facile du rejet et de la haine, en allant dans le sens des discriminations par l’affirmation de sa différence à travers l’affichage et la politisation d’une foi qu’elle désire la plus identitaire, sexiste et rétrograde possible.
J’appartiens à la première catégorie, Nabil à la deuxième. Si le phénomène de radicalisation religieuse peut s’expliquer, il ne peut pas être excusable. Face aux discours islamistes, chacun est responsable de ses choix. Nabil a fait les siens.
Les islamistes accentuent la peur de l’islam (l’islamophobie) et rendent encore plus difficile la vie des autres musulmans. À la fois par l’image négative qu’ils renvoient de leur religion à l’ensemble de la société et par leur mise sous pression des musulmans qui refusent leur interprétation extrémiste. Là encore, le sexisme du voile est central. Les plus en rupture sont les salafistes, comme Nabil. Les Frères musulmans, en rupture eux aussi à leur manière, expriment leur rejet de façon différente. C’est toute la complexité de l’intégrisme musulman. Si l’islam n’est pas qu’un (de nombreuses branches et courants le composent), l’islamisme ne l’est pas non plus. Les multiples branches et courants de l’islamisme ont les mêmes sources originelles. Les différences sont ailleurs.
Les débats autour de l’intégrisme musulman sont nombreux, que ce soit sur les réseaux sociaux ou à l’initiative d’hommes et de femmes politiques, d’intellectuels ou de journalistes. La plupart d’entre eux tiennent cependant des propos remplis d’erreurs, de confusions, par manque de culture et de connaissances sur ces sujets. Les mots et expressions utilisés pour parler des islamistes sont importants. Mal utilisés, ils contribuent aux amalgames que leurs utilisateurs souhaitent pourtant éviter. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Albert Camus. C’est particulièrement vrai dans ce domaine.
L’une des plus grandes confusions réside dans l’utilisation du terme « islamisme radical ». Cette expression sous-entendrait l’existence d’un « islamisme modéré » ? Pour l’extrême droite ou le fascisme, précise-t-on « extrême droite radicale » ou « fascisme radical », sous-entendant qu’il y aurait un « fascisme modéré » ? Ces mouvements sont par définition radicaux, tout comme l’est l’islamisme. Cette expression est un pléonasme. Islam et islamisme sont ici mélangés. C’est d’« islam radical », de « musulmans radicaux » ou d’« islamisme » tout court dont il est question. C’est-à-dire les dérives extrémistes produites au nom de cette religion. Ce pléonasme qui semble anecdotique a de lourdes conséquences, car il crée la confusion et alimente les peurs.
Qui seraient les « islamistes modérés » ? Ceux qui seraient contre les attentats mais militeraient pour un islam politique ? Deux raisons expliquent cette erreur sémantique. Elle est d’abord le fruit de la confusion entre les tenants d’un islamisme violent (ceux qualifiés d’« islamistes radicaux ») et les partisans d’un islamisme politique. Or, leurs objectifs sont plus ou moins les mêmes. Leurs différences s’observent dans les méthodes et les moyens pour les atteindre. L’autre raison est le flou sur la définition de l’islamisme.
Finalement, la véritable question est là : avant de claironner « islamisme radical », que signifie « islamisme » tout court ?
Selon le dictionnaire Larousse, l’islamisme désigne, depuis les années 1970, un courant de l’islam faisant de la charia la source unique du droit et du fonctionnement de la société dans l’objectif d’instaurer un État musulman régi par les religieux.
Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL, créé par le CNRS) apporte une définition plus détaillée : Mouvement politique et religieux prônant l’expansion de l’islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée. Aujourd’hui, désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l’islam et qui peut prendre un caractère extrémiste.
Cette définition comporte une approximation et une confusion. Il existe au moins un mouvement islamiste qui n’est pas politique mais plutôt sectaire. De plus, l’islamisme ne peut pas « prendre un caractère extrémiste » puisqu’il est déjà extrémiste par essence. Le CNRTL tombe dans le travers du pléonasme « islamisme extrémiste », autrement dit « islamisme radical », suggérant de facto qu’il existerait un « islamisme modéré ».
Ces définitions partielles, réductrices et approximatives montrent la difficulté à définir un terme sur lequel peinent aussi des universitaires.
Formulé pour la première fois au XVIIIe siècle, le terme « islamisme » est typiquement français. Il était l’équivalent de « christianisme » pour la religion chrétienne. Devenu désuet, il réapparait dans la deuxième moitié du XXe siècle, avec le sens que nous lui connaissons aujourd’hui, face à l’essor de l’intégrisme musulman contemporain né dans les années 1920. La diversité des courants intégristes est telle qu’une simple définition est impossible. En me basant sur les écrits de différents spécialistes (Gilles Kepel, Olivier Roy, Mohammed Arkoun, Antoine Sfeir, Ghaleb Bencheikh et d’autres), mes observations issues de mes expériences et mes réflexions tout au long de mon mémoire de recherche de Maîtrise en Histoire, j’ai tenté d’apporter, si ce n’est une définition courte et précise, une définition large et argumentée.
Il existe différentes formes et différents degrés au sein de l’islam radical. Tous les radicaux ne sont pas des militants politico-religieux actifs (même s’ils sont nombreux), et encore moins des terroristes en puissance. Nous pouvons toutefois commencer à parler d’islamisme lorsque la religion devient englobante, totalisante. Chaque acte de la vie, chaque instant est régi et pensé en fonction du Coran, des hadiths et des avis des « savants ». Le libre arbitre est réduit à peau de chagrin, voire supprimé. Le Coran est prétendument interprété à la lettre sans tenir compte du contexte ou si peu. La religion sort de la sphère privée pour exiger d’autrui des aménagements contraignants, des privilèges, en raison de sa foi. Ceci afin d’adapter le contexte plutôt que de s’y adapter.
L’islamisme est d’abord l’approche fondamentaliste des textes coraniques par la volonté d’appliquer le Coran de la façon la plus littérale possible.
L’objectif est de revenir aux fondements de la foi du VIIe siècle, un retour au message originel (bien plus mythifié que basé sur une réalité historique). Sa vision du monde et de l’islam est rigoriste et archaïque. Pour être intègre à son fondamentalisme, l’individu considère que l’environnement doit s’adapter ou, au mieux, se convertir à (sa vision de) l’islam. Il sort la religion de la sphère privée pour influer sur cet environnement qui peut être son entourage proche, son lieu de travail, son club de sport ou toute autre association, son quartier, sa ville, voire la société entière. C’est l’intégrisme.
L’intégrisme s’appuie donc sur le fondamentalisme pour contraindre un groupe, un État ou l’ensemble d’une société à s’adapter ou adopter des valeurs et une « loi divine » supérieures à celles des humains. Que ce soit par la violence, l’action politique, ou l’endoctrinement à travers le prosélytisme, l’action sociale, éducative ou culturelle, les intégristes veulent imposer leur foi et leur vision du vrai et du bien à tous, y compris leur vision de la foi à tous les musulmans.
Pourquoi réfléchir et user de la raison puisque tout serait écrit dans un livre, le Coran ? Il faut juste croire et obéir à leur vision de l’islam. Toute autre interprétation religieuse est considérée comme une trahison de la religion. À leurs yeux, ils sont du côté de Dieu. Comment pourraient-ils avoir tort ?
L’intégrisme religieux est aussi ancien que la religion à laquelle il se rattache, quelle que soit la religion. L’islamisme contemporain est né au début du XXe siècle, en réaction à un mouvement de réforme nommé Nahda (Renaissance).
Vers la fin du XIXe siècle, des intellectuels arabo-musulmans constatèrent le retard et la léthargie du monde islamique, qui contrastaient avec le dynamisme intellectuel et scientifique de « l’Occident2 », dans un contexte colonial combattu par ces nouveaux penseurs. Le retard était économique, scientifique et politique tout autant qu’intellectuel. Un courant de réforme prit alors progressivement forme.
La religion dominant toutes les strates de la société, l’islam fut aussi appelé à évoluer pour s’adapter à ces changements, à proposer une alternative religieuse au modèle occidental. Une réforme nécessaire pour revenir à l’esprit du Coran, dévoyé au fil des siècles selon eux par la sédimentation d’éléments qui relevaient de la culture et de l’influence toujours plus forte des extrémistes, notamment les disciples de l’école hanbalite (une des quatre écoles juridiques du sunnisme. Ancêtre du salafisme, elle est la plus rigoriste). Le statut et la place des femmes étaient déjà un sujet important de crispation.
De nombreux intellectuels et théologiens déplorèrent alors le dogmatisme théologique des « savants » de leur temps. Les réformateurs désiraient un islam éclairé. À leurs yeux, le progrès n’était pas incompatible avec la religion. Ils souhaitaient rallumer les Lumières de l’islam qui avaient tant apporté au monde. La Nahda prônait une modernisation de la religion par une relecture critique du Coran. Les réformateurs décidèrent de reprendre à la source leurs textes sacrés pour se les réapproprier et en faire une force spirituelle en phase avec leur époque.
L’objectif était d’éviter une interprétation à la lettre, forcément anachronique et archaïque, pour mieux revenir à l’esprit des textes coraniques et faire ainsi entrer le monde musulman dans la modernité (notamment en matière des droits des femmes). Pour cela, ils procédèrent à une profonde analyse scientifique des textes. Ils utilisèrent tous les outils intellectuels à leur disposition : l’Histoire, la philosophie, la linguistique, les sciences humaines au sens large et les sciences dures. Des outils tout droit empruntés à l’Europe. Et cela ne plut pas à tout le monde.
La colonisation européenne et la disparition du Califat ottoman en 1924 poussèrent certains musulmans à se révolter contre la Nahda. Elle fut accusée de vouloir renier la culture islamique au profit de la modernité occidentale, donc de faire le jeu de la colonisation. À les entendre, la modernité était pour les autres, le Moyen Âge pour les musulmans. Il n’était donc pas question de moderniser l’islam mais d’islamistiser la modernité. À leurs yeux, le Coran devait être pris au pied de la lettre. L’islamisme représente ainsi une sorte de Contre-Réforme au courant réformiste. Des fondamentalistes devenus intégristes se sont levés pour restaurer le mythe d’un âge d’or musulman fantasmé. Ils rêvaient de rassembler l’Oumma pour remplacer le Califat perdu. Le voile et son sexisme identitaire devinrent leur symbole et leur outil matériel.
L’islamisme n’étant pas uniforme, je pourrais le partager en trois grands groupes : l’islamisme « quiétiste », l’islamisme djihadiste et l’islamisme politique.
