Le Linceul - François Dubreil - E-Book

Le Linceul E-Book

François Dubreil

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Beschreibung

« Mon bien cher fils,
La grande préoccupation dans laquelle je me trouve actuellement me conduit à solliciter à nouveau votre assistance et vos compétences. Je sais toutes les contraintes et les afflictions que vous a causées votre récente intervention au service de l’Église. Mais les périls qui nous menacent aujourd’hui sont tels que je n’ai d’autre recours que de m’en remettre à nouveau à votre aide bienveillante. »

Difficile pour Paul Brouard de ne pas répondre à un appel à l’aide lorsqu’il vient du pape François en personne et qu’il concerne l’un des objets de dévotion les plus populaires de l’Église : le Saint-Suaire. En effet, il ne s’agit rien de moins que de prouver l’authenticité du Linceul de Turin suite au défi lancé par le magnat australien des médias, Jonas Trust, un athée zélé, prêt à tout pour détruire l’Église.
De Rome à Turin, en passant par Paris et Istanbul, le héros du Tombeau, accompagné de Nina, la fille du professeur Moricca, retrouvé mort alors qu’il devait présider la partie ecclésiale de la commission d’authentification, se lance dans une enquête effrénée qui ne va cesser d’interroger sa foi.

Ce troisième volume, après La Couronne et Le Tombeau, clôt un cycle sur les reliques en abordant la dimension religieuse de celles-ci. Les reliques nous confrontent tous, croyants ou incroyants, à la question fondamentale de la possible l’existence de Dieu.

À PROPOS DE L'AUTEUR

François Dubreil est né en Anjou en 1973. Passionné d'histoire et de littérature depuis son plus jeune âge, il signe ici son troisième roman après La Couronne et Le Tombeau parus aux Éditions Téqui.

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Seitenzahl: 504

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Du même auteur

La Couronne, Téqui, 2018

Le Tombeau, Téqui, 2019

Page de titre

Pour Jeanne, Lucile, Baptiste et Mathis, pour que, le jour venu, vous puissiez choisir.

Pour Clément et Matthieu, mes inestimables trésors.

Et pour Anne-Cécile,

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

Georges Bernanos,La France contre les robots

Chapitre 1

Rome, mercredi 20 mars 2019

Un milliard deux cents millions d’âmes…

Le chiffre donnait le vertige.

Depuis toujours, il avait su que ce serait difficile. Il avait pu anticiper les critiques, les injures, les coups bas. Même le risque d’agression ou d’attentat… Mais pas ça : comment pourrait-on imaginer le poids que fait porter sur des épaules humaines la charge d’un milliard deux cents millions d’âmes ? Et pourtant… Depuis ce jour de mars 2013 où il était devenu le deux cent soixante-cinquième successeur de saint Pierre1, il avait accepté, lui, d’endosser cette écrasante responsabilité : devenir le chef de l’Église catholique…

Il sentit sa gorge se nouer. Le choix qu’il avait fait un mois plus tôt d’accepter le marché qui lui avait été proposé lui semblait soudain terriblement risqué. Il n’engageait pas sa seule responsabilité. Il mettait en jeu la crédibilité de toute l’Institution…

– Da me fuerzas por favor, para encontrar el camino hacia Ti2, murmura-t-il doucement en baisant la petite croix pectorale qui ornait sa soutane blanche.

Deux coups frappés à la porte le tirèrent de sa prière.

Il fronça les sourcils : il devait se passer quelque chose d’important, car il avait expressément demandé à ne pas être dérangé pendant ces quelques instants de recueillement solitaire. Le pape François se leva donc de son prie-Dieu, et se dirigea aussi vite qu’il le put vers la porte de son appartement. Il ouvrit, et aperçut aussitôt le visage décomposé de monseigneur Alberto Martinez dans l’entrebâillement. Il comprit immédiatement que quelque chose de grave devait être arrivé pour que ce soit lui qui vienne en personne l’avertir : Martinez était le seul véritable ami du pape au Vatican, depuis leur enfance commune à Buenos Aires.

– Entra3!dit-il simplement avec un signe discret pour les deux gardes suisses qui veillaient à sa porte.

L’évêque passa le seuil, puis, se sachant seul avec le pape, se précipita vers un des fauteuils du salon et s’y effondra, visiblement bouleversé.

– Que se passe-t-il, Alberto ? lui demanda le pape avec une angoisse perceptible. Que signifie cet air terrible ? Tu m’inquiètes !

Martinez inspira, comme pour se donner du courage, et se releva lentement pour faire face au pape. Il planta ses yeux dans ceux du souverain pontife et déclara :

– C’est Pietro Moricca, Votre Sainteté… Il est mort !

Le pape accusa le coup.

– Mort ? Et quand est-ce arrivé ?

– La nuit dernière. Et il y a pire encore…

Le pape François fronça les sourcils :

– Pire ?

Martinez baissa les yeux :

– Il a vraisemblablement été assassiné…

1. Et donc le 266e pape selon la liste officielle.

2. « Donne-moi la force, je t’en prie, pour trouver le chemin qui mène jusqu’à Toi. »

3. « Entre ! »

Chapitre 2

Béhuard, mercredi 10 avril 2019

Paul Brouard se glissa sur la banquette arrière de la grosse berline noire, et le chauffeur referma aussitôt la porte, restant à l’extérieur du véhicule.

– Bonjour, Paul. Pardonnez-moi de venir perturber vos vacances…

Assis sur le siège voisin, Alberto Martinez lui tendait la main, l’air grave. Comme à son habitude, il ne portait qu’une simple soutane noire ornée d’une croix pectorale en bois, et seule sa calotte violette révélait sa dignité épiscopale.

Paul se tourna vers lui et répondit aussitôt :

– Bonjour, Monseigneur. J’imagine qu’il doit y avoir une raison importante à cela, puisque vous avez pris la peine de faire vous-même la route depuis Rome… D’autant plus que le pape François doit vous créer cardinal très bientôt, si j’en croisL’Osservatore4?

Martinez soupira, l’air gêné :

– Vous êtes au courant ? Pour être honnête, bien que je sois très touché par l’honneur que m’accorde le Saint-Père, je ne me sens pas vraiment à la hauteur d’une telle distinction.

Paul sourit : il savait parfaitement que Martinez assurait depuis longtemps déjà auprès du pape d’éminentes fonctions de conseiller qui méritaient largement la pourpre.

– Que puis-je donc faire pour vous, Monseigneur ?

Martinez toussa :

– Eh bien… Je dois à nouveau solliciter vos services, Paul. Pour une affaire très complexe. Auriez-vous un peu de temps à m’accorder, que je vous explique de quoi il retourne ?

Paul jeta un regard par la fenêtre : à quelques mètres, sa fille Anna jouait dans un champ en compagnie des enfants des quelques familles attablées àLa Croisette. Cinq minutes plus tôt, il était lui-même installé sur un des transats de la petite guinguette, savourant un verre de savennières face à la Loire… Mais lorsque le chauffeur de Martinez était venu le prier de rejoindre l’évêque dans sa voiture, il avait immédiatement compris que ses vacances risquaient fort de ne pas suivre le cours tranquille qu’il s’était imaginé.

Il répondit, un peu gêné :

– C’est que… Je ne peux pas laisser longtemps ma fille sans surveillance au bord du fleuve.

Martinez opina de la tête :

– Je comprends. Laissez-moi arranger cela, voulez-vous ?

Il baissa aussitôt la vitre de sa portière et s’adressa à son chauffeur :

– Luigi, sorvegliate la ragazza del mio amico, per favore… Quella, con l’abito rosa5.

Le chauffeur s’éloigna aussitôt en direction du petit champ où jouaient les enfants. Il avait dû servir dans la gendarmerie vaticane avant d’entrer au service de Martinez : c’était un véritable colosse, tout en muscle, la mâchoire carrée et le cheveu ras. En voyant s’approcher ce géant en uniforme et lunettes noires, les enfants interrompirent leurs jeux, l’observant d’un air inquiet. Luigi s’arrêta aussitôt et fit un petit signe de la main en direction d’Anna qui comprit immédiatement : son père était venu la prévenir quelques minutes plus tôt qu’il allait devoir s’entretenir avec Martinez et il lui avait alors indiqué la grosse berline noire garée un peu en retrait, à côté de laquelle attendait le chauffeur. La fillette rassura donc ses camarades, et tous reprirent aussitôt leurs jeux sous les regards attentifs de leurs parents.

À l’intérieur de la limousine, Martinez sourit et se tourna à nouveau vers Paul en demandant :

– Où en étions-nous ?

– Vous aviez à m’entretenir d’une certaine affaire ?

– Oui, en effet. Le Saint-Père est très sensible à l’efficacité et à la… comment dire ? à la discrétion remarquable dont vous avez fait preuve depuis votre enquête sur le vol des reliques de saint Marc à Venise il y a deux ans6. Il souhaiterait donc solliciter à nouveau votre aide pour un cas particulièrement délicat, qui se trouve être une fois de plus en rapport direct avec vos compétences.

Paul répliqua sur un ton amusé :

– Comment cela ? On vous a volé une autre relique ?

Martinez joignit les mains, doigts croisés, manifestement gêné.

– Pas vraiment : elle n’a pas été volée. Et pour être exact, il ne s’agit pasofficiellementd’une relique.

Paul écarta les mains, intrigué :

– Comment ça, pasofficiellementune relique ? De quoi voulez-vous parler, alors ?

Martinez marqua une courte pause, puis il leva les yeux vers Paul :

– Du Suaire de Turin, Paul. Le Saint-Suaire, si vous préférez…

Paul écarquilla les yeux. C’était une chose d’avoir enquêté pour le Vatican sur les traces du corps d’un des quatre évangélistes, mais là… Le Suaire de Turin était effectivement considéré par des millions de personnes comme le linge mortuaire ayant enveloppé le Christ au tombeau, sur lequel s’était miraculeusement imprimée l’image du corps du supplicié. Officiellement, depuis la datation au carbone 14 en 1988 qui avait conclu à une origine médiévale, l’Église avait pourtant reconnu qu’il ne s’agissait pas d’une relique authentique, mais d’une icône extraordinaire, dont l’origine ne pouvait être clairement expliquée… Mais le culte voué au Linceul persistait malgré tout, et quelle que fût la nature véritable de cette pièce de tissu, c’était certainement l’un des objets archéologiques les plus célèbres et les plus étudiés de tous les temps.

– Le Suaire… finit par murmurer Paul. En quoi pourrais-je vous être utile à ce sujet ?

Martinez ouvrit le porte-documents en cuir aux armes du Vatican qu’il portait sur ses genoux, et lui tendit une lettre en disant d’un air grave :

– Ceci vous est destiné. À vous d’en prendre connaissance.

Paul était de plus en plus ébahi. Il jeta un regard sur le cachet de cire qui fermait la lettre, et reconnut aussitôt le symbole qui y était gravé : le sceau pontifical ! Il décolla soigneusement le rabat supérieur et déplia la lettre, découvrant un court texte manuscrit en français :

Mon bien cher fils,

La grande préoccupation dans laquelle je me trouve actuellement me conduit à solliciter à nouveau votre assistance et vos compétences. Je sais toutes les contraintes et les afflictions que vous a causées votre récente intervention au service de l’Église. Mais les périls qui nous menacent aujourd’hui sont tels que je n’ai d’autre recours que de m’en remettre à nouveau à votre aide bienveillante.

J’ai donc mandaté expressément monseigneur Martinez afin qu’il vous informe du sujet de nos préoccupations. Néanmoins, pour d’éminentes raisons de sécurité et de confidentialité, je souhaiterais pouvoir vous informer moi-même des détails de ma requête.

Je vous invite donc, si vous l’acceptez, à me rejoindre dès qu’il vous sera possible à Rome, où nous pourrons nous entretenir plus aisément.

Comptant sur votre sollicitude et votre discrétion, je vous adresse, mon bien cher fils, ma bénédiction et mes prières.

François, Serviteur des serviteurs de Dieu, en perpétuelle mémoire

Paul n’en croyait pas ses yeux.

Il se tourna vers Martinez et demanda, incrédule :

– C’est vraiment une lettre… du pape ?

Martinez opina.

– Sa Sainteté sait que vous avez été très éprouvé par votre précédente intervention au service du Vatican… En particulier par la mort tragique de mademoiselle Vespucci. Elle tenait donc à vous écrire en personne, pour que vous compreniez bien l’importance de l’affaire qui la pousse à vous solliciter à nouveau.

L’évêque posa sa main parcheminée sur l’avant-bras de Paul et poursuivit :

– Je n’ai pas le droit d’entrer moi-même plus avant dans les détails. Mais je peux néanmoins vous dire que la situation est grave. Vraiment grave… Et que Sa Sainteté compte énormément sur votre aide.

Paul hésita un instant : il n’avait absolument pas envie d’interrompre ses vacances, et moins encore de quitter sa fille. Mais comment s’opposer à une demande si insistante du pape en personne ? Sa famille entretenait des liens si étroits avec l’Église, depuis qu’elle avait secrètement reçu la garde de la Couronne d’épines du Christ7 lors de la Révolution, qu’il se voyait mal faillir à présent et refuser de répondre à l’appel.

Il finit donc par se rendre à l’évidence et déclara à Martinez :

– Soit. J’accepte de me rendre à Rome. Mais avant cela, je vais devoir conduire Anna dans ma belle-famille, car mes grands-parents sont trop âgés pour s’occuper d’elle seuls ici. Je ne pourrai donc pas partir avant demain, au plus tôt…

Un large sourire illumina le visage de l’évêque :

– Dieu soit loué ! Merci à vous, Paul ! Je suis certain que vous serez l’homme de la situation…

Puis l’ecclésiastique retrouva aussitôt son air déterminé :

– Vos beaux-parents sont bien actuellement en vacances dans leur propriété de l’île de Ré, non ?

Paul le regarda avec émerveillement : les capacités de renseignement de Martinez tenaient presque du prodige.

– En effet, ils sont au Bois-Plage avec mes neveux.

– C’est parfait ! Vous pourriez donc peut-être vous présenter demain après-midi à l’aéroport de La Rochelle ? Un avion vous y attendra…

Le lendemain matin, alors que le soleil était déjà haut sur l’Atlantique, Paul engageait donc sa Volvo sur le pont de l’île de Ré. Il n’avait eu aucune difficulté à convaincre sa fille d’aller passer quelques jours des vacances de Pâques chez ses grands-parents en compagnie de ses cousins, mais il avait bien senti une pointe d’étonnement dans la voix de sa belle-mère lorsqu’il lui avait expliqué devoir s’absenter pour participer à un congrès d’archéologie à Rome. Non pas que Marthe Castillo fût contrariée de devoir lui rendre service en hébergeant Anna : c’était toujours une joie pour elle et son mari de recevoir leurs petits-enfants. Mais depuis le décès accidentel de leur fille, six ans plus tôt, elle avait perdu l’habitude de voir son gendre si impliqué dans ses activités professionnelles. Devenu veuf brutalement alors qu’Anna venait tout juste de fêter son premier anniversaire, Paul avait abandonné sa vie trépidante d’universitaire et de chercheur pour se consacrer à sa fille. Il avait quitté son poste à l’École Pratique des Hautes Études et s’était installé à Bordeaux près de ses beaux-parents après avoir obtenu une place à l’institut d’archéologie Ausonius. Il avait quasi cessé depuis lors d’écrire pour les revues universitaires et il avait également renoncé aux congrès et aux campagnes de fouilles qui le conduisaient autrefois aux quatre coins d’Europe. À l’annonce de son départ inopiné, Marthe avait donc froncé les sourcils, tandis que Pierre Castillo avait levé des yeux intrigués de son journal en écoutant leur conversation via le haut-parleur du téléphone.

Lorsque Paul avait fini par raccrocher, l’ancien entrepreneur avait tranquillement regardé sa femme en disant, un sourire aux lèvres :

– Ne te fais pas de tracas, Marthe. Tu le connais comme moi : c’est un garçon sérieux… Je ne vois pas pourquoi il se mettrait subitement à négliger Anna, après tout ce qu’il a fait depuis la mort d’Alice ! Et puis, cela fait si longtemps qu’elle n’est plus là, à présent. Il est bon qu’il oublie un peu son chagrin et qu’il recommence à vivre, ne crois-tu pas ?

Paul fut tiré de ses rêveries par l’exclamation de sa fille qui criait de joie en regardant à travers la vitre du SUV :

– Regarde, papa : il y a plein de gens sur la plage ! Tu crois qu’on va pouvoir se baigner en arrivant ?

Il détourna un instant les yeux et sourit. Le soleil d’avril teintait d’émeraude les eaux du pertuis Breton et, dans l’anse de Rivedoux, de nombreuses familles se pressaient sur la plage de sable doré. Aussi loin qu’il pouvait voir, l’île étalait ses harmonies de blanc et de vert sous l’azur du ciel. Comme à chaque fois qu’il franchissait le pont, il ressentit un intense ravissement, une joie presque enfantine à l’idée de rejoindre ce petit bout de paradis. Alice lui avait fait découvrir l’île de Ré treize ans plus tôt, alors qu’ils venaient tout juste de se fiancer, quand elle l’avait emmené pour la première fois passer un week-end d’automne dans la maison de campagne de ses parents. Seuls, amoureux, ils avaient parcouru à vélo toutes les routes de l’île, s’arrêtant quand bon leur semblait pour se promener pieds nus sur les plages désertes ou pour déguster quelques huîtres au bord des marais salants. Paul était immédiatement tombé sous le charme des villages rétais, de leur lumière si particulière, des murs blancs et des massifs de roses trémières. Il ne s’en était jamais lassé depuis.

Il fit un clin d’œil à sa fille dans le rétroviseur et déclara :

– Ça m’étonnerait, ma chérie. Nous ne sommes qu’en avril, il fait encore bien trop froid ! J’ai déjà du mal à te faire rentrer dans l’eau en juillet…

Anna haussa les épaules :

– Pas du tout ! C’est juste que j’aime bien prendre mon temps… Je te parie que je serai dans l’eau avant toi la prochaine fois qu’on se baignera !

Paul éclata de rire :

– On verra ça ! En attendant, princesse, nous sommes bientôt arrivés.

La Volvo s’engagea à gauche sur le rond-point et prit la direction de Sainte-Marie. Quelques minutes plus tard, ils arrivaient au Rouland et le SUV s’immobilisa dans la petite impasse menant à la maison des Castillo. Anna se précipita immédiatement hors de la voiture pour sonner de toutes ses forces à l’entrée.

La porte s’ouvrit aussitôt et son grand-père saisit la fillette à bras le corps pour la hausser jusqu’à ses joues où elle déposa deux baisers sonores en disant :

– Bonjour, papy ! Je suis si contente de te revoir ! Tu vas bien ?

Puis, sans même attendre de réponse, elle sauta prestement à terre et s’engouffra dans la maison en criant à tue-tête :

– Maxime ! Thomas ! Je suis arrivée !

Pierre Castillo sourit en regardant sa petite-fille s’éloigner en courant, puis il se retourna vers son gendre et lui tendit la main en disant :

– Bonjour, Paul ! Vous avez fait bonne route ?

Paul sourit à son tour et serra la main de son beau-père en lui tendant une bouteille de vin :

– Bonjour, Pierre. Le voyage s’est bien passé, mais la route était très chargée depuis le pont jusqu’au rond-point du Gros-Jonc. Tenez, c’est pour vous : je sais que vous appréciez les vins du château de Pierre-Bise…

Pierre Castillo opina et siffla d’un air admiratif en contemplant la bouteille :

– Du quarts-de-chaume ! Tu nous gâtes ! Il ne fallait pas.

Paul se retourna vers la voiture, ouvrit le coffre de la Volvo pour en sortir le sac de voyage d’Anna et son casque de vélo, et répondit :

– Bien sûr que si : vous me rendez un énorme service, une fois de plus, en hébergeant Anna durant mon absence. Comment se passe ce début de vacances ?

Pierre répondit avec entrain :

– Tranquillement… Tu sais, tout le monde retrouve très vite ses habitudes ici : le matin, les garçons jouent dans le jardin ou accompagnent Marthe au marché pendant que je bouquine, et l’après-midi, nous allons ensemble à vélo jusqu’à la plage de Gros-Jonc ou des Gollandières… Mais ne reste pas ici, entre ! Marthe est à ses fourneaux depuis une heure : tu sais bien qu’elle met toujours les petits plats dans les grands quand tu viens nous rendre visite…

Paul sourit. La gentillesse et l’affection des Castillo le touchaient toujours profondément. Il n’avait partagé la vie de leur fille que sept années durant, et elle était morte depuis six ans déjà. Mais ils s’étaient toujours comportés avec lui comme s’il avait été leur propre fils, ne négligeant ni leur temps ni leurs efforts afin de lui venir en aide pour l’éducation d’Anna. Il déposa les bagages de sa fille à l’entrée de la maison, puis se dirigea vers la cuisine. Sa belle-mère s’y trouvait en effet, occupée à empaler sur de longues piques de bois les morceaux de viande et de légumes qu’elle avait fait mariner pour confectionner elle-même ses brochettes.

En entendant arriver son gendre, elle s’essuya les mains au tablier qu’elle avait noué autour de sa taille, et vint l’embrasser affectueusement :

– Bonjour, Paul ! Alors, prêt pour le départ ? Tu dois être impatient, non ? Je ne sais pas de quoi je dois le plus remercier tes Italiens : de t’avoir redonné l’envie de t’intéresser à tes travaux ou de t’avoir ramené chez nous un peu plus vite que prévu avec notre petite princesse !

Sans attendre que son gendre réponde, Pierre ouvrit la porte du réfrigérateur, en sortit une bouteille qu’il avait mise au frais deux heures plus tôt, ainsi qu’une bouteille de jus d’orange, et il déclara à la cantonade :

– Allez, à table, tout le monde !

Deux heures plus tard, Paul quittait le Bois-Plage, après avoir à nouveau remercié les Castillo et embrassé sa fille. Il avait insisté pour partir dès la fin du repas, prétextant qu’il souhaitait éviter les embouteillages à la sortie de l’île. Il était donc à peine quinze heures lorsqu’il parvint à l’entrée de Sablanceaux, à quelques centaines de mètres du pont. La circulation était fluide, mais Paul ne parvenait pas à se détendre pour autant. Les mystérieuses raisons de sa convocation romaine l’inquiétaient fortement, tout comme l’idée d’être bientôt présenté au pape en personne. Cela lui rappelait l’émotion qui l’avait saisi, vingt ans plus tôt, lorsque son cousin Gabriel lui avait dévoilé le secret de la Couronne d’épines en lui transmettant sa charge de gardien8. Il fixa un instant les eaux turquoise de l’Atlantique de part et d’autre du pont, et songea aussitôt avec une pointe d’envie à toutes les familles insouciantes qui profitaient de leurs vacances sous le soleil rétais.

La sonnerie du haut-parleur qui relayait via Bluetooth son téléphone mobile le tira de sa mélancolie.

Paul appuya sur une touche de son volant et la voix de monseigneur Martinez résonna dans l’habitacle de la Volvo :

– Paul ? Alberto Martinez à l’appareil. Je ne vous dérange pas ?

Paul sourit :

– Absolument pas, Monseigneur. J’allais justement vous appeler. J’atteins à l’instant le pont de l’île de Ré, je pense donc être dans cinq minutes à l’aéroport. Pouvez-vous m’indiquer l’endroit où je dois me présenter ?

Martinez répondit avec empressement :

– N’ayez pas d’inquiétude : rendez-vous directement dans le hall principal. J’ai pris la liberté de faire pour vous les démarches administratives auprès des autorités : tout est déjà prêt pour votre départ. Et je viendrai pour ma part vous accueillir personnellement lors de votre arrivée à Rome.

Paul répliqua aussitôt :

– Ne vous embarrassez pas, Monseigneur. Je peux très bien prendre un taxi à Fiumicino9pour vous rejoindre…

Il entendit le rire débonnaire de Martinez, qui répondit aussitôt :

– Aucun taxi ne pourrait vous emmener où vous devez aller, Paul. Faites bon vol et à ce soir !

L’évêque raccrocha, laissant Paul perplexe. Il faillit en rater la bretelle de sortie de la voie rapide, et se rabattit au dernier moment, se faisant copieusement klaxonner au passage. Quelques minutes plus tard, il garait enfin sa voiture sur le parking qui jouxtait les bâtiments de l’aéroport. Il franchit ensuite rapidement les immenses portes vitrées du hall des départs, et chercha machinalement du regard les comptoirs d’enregistrement.

Une voix familière l’interpella aussitôt :

– SignoreBrouard ?

Paul se retourna et reconnut aussitôt le copilote du jet de monseigneur Martinez, qu’il avait rencontré deux ans plus tôt lors de ses déplacements en Égypte et en Grèce au service du Vatican10.

Le jeune Italien lui tendait la main avec un sourire affable, et Paul le salua avec soulagement :

– Domenico ! Quelle joie de vous revoir ! Je commençais à me demander comment j’allais pouvoir trouver mon vol.

L’Italien répondit avec entrain :

– MonsignoreMartinez se doutait que vous seriez un peu perdu. Il m’a donc demandé de vous attendre ici. Giancarlo est déjà à bord : tout est prêt pour le décollage.

Il fit un signe en direction du portique des départs en disant :

– Veuillez me suivre, s’il vous plaît. Tenez, ceci est pour vous. Vous allez en avoir besoin dans quelques instants.

Il lui tendit un petit document de couleur vert olive frappé des armes du Vatican, que Paul identifia immédiatement :

– Un passeport diplomatique ! Mais pourquoi ?

Domenico haussa les épaules :

– Je l’ignore,SignoreBrouard. Mais il faut croire que le Vatican vous accorde une grande importance, car il est très rare qu’un privilège de ce genre soit accordé à des laïcs…

Paul ouvrit le document, médusé : une photographie d’identité récente était déjà disposée à la place requise. Comment Martinez avait-il pu se la procurer ? Il rejoignit Domenico qui s’était présenté aux agents de la police aux frontières, saluant d’un air décontracté en montrant le badge de personnel navigant qu’il portait autour du cou. Paul s’avança à son tour, et tendit son tout nouveau passeport. Le fonctionnaire le dévisagea d’un air stupéfait, peu habitué à contrôler du personnel diplomatique dans ce minuscule aéroport.

Il vérifia pour la forme la photographie, puis lui rendit le passeport avec un salut respectueux en disant :

– Vous pouvez passer. Bon vol, monsieur Brouard.

Paul s’avança, stupéfait, et rattrapa Domenico qui s’engageait vers une porte réservée jouxtant le portique des départs.

– Ils ne contrôlent même pas mon sac ? demanda-t-il.

– Vous avez un passeport diplomatique,Signore : ils n’ont pas le droit de le contrôler. Par ici, s’il vous plaît.

Il guida rapidement Paul vers une seconde porte qui donnait directement sur le tarmac.

À quelques dizaines de mètres du terminal stationnait un jet que Paul reconnut immédiatement. Le Vatican n’entretenant officiellement pas de flotte aérienne, aucun insigne ne distinguait ce Falcon des autres avions d’affaires présents sur la piste. Mais Paul savait bien, pour l’avoir déjà utilisé deux ans plus tôt, que cet appareil était en fait affecté en permanence aux transports discrets et urgents des émissaires du pape et de ses invités. Il gravit rapidement les quelques marches de la passerelle et s’installa aussitôt dans un des fauteuils de l’avion tandis que Domenico se dirigeait vers le poste de pilotage.

Quelques instants plus tard, le pilote de l’appareil ouvrit la porte de la cabine pour venir le saluer.

– Buongiorno, SignoreBrouard. Je suis ravi de vous accueillir à nouveau à notre bord. Nous avons environ deux heures de vol devant nous, nous devrions donc nous poser à Rome un peu avant vingt heures…

Paul se leva pour lui serrer la main :

– Merci, Giancarlo. C’est toujours un privilège de voyager en votre compagnie.

L’Italien sourit et fit aussitôt demi-tour vers le poste de pilotage.

Quelques minutes plus tard, le jet s’élevait dans le ciel d’azur.

4. L'Osservatore Romano : quotidien publié par les services de presse du Vatican.

5. « Luigi, surveillez la fille de mon ami, s’il vous plaît. Celle avec la robe rose. »

6. VoirLe Tombeau, du même auteur, aux éditions Pierre Téqui.

7. VoirLa Couronne, du même auteur, aux éditions Pierre Téqui.

8. VoirLa Couronne,op. cit.

9. Principal aéroport de Rome.

10. VoirLe Tombeau,op. cit.

Chapitre 3

Rome, jeudi 11 avril 2019

Le jour commençait à baisser à l’horizon quand Paul posa le pied sur la piste de Fiumicino, et l’odeur de kérosène qui régnait sur le tarmac lui fit instantanément regretter l’air de l’océan.

Comme il le lui avait annoncé, monseigneur Martinez l’attendait, debout aux côtés de Luigi devant sa limousine noire. Paul s’avança rapidement pour saluer l’ecclésiastique et son chauffeur.

Luigi s’inclina avec déférence et Martinez lui serra la main chaleureusement en disant :

– Soyez le bienvenu à Rome, Paul. Ne perdons pas de temps : le Saint-Père nous attend pour dîner.

Paul le regarda, ébahi :

– Pour dîner ? Parce que nous allons vraiment prendre notre repas avec le pape ?

Martinez sourit :

– Ne vous attendez pas à un repas gastronomique : le Saint-Père est toujours très frugal et nous sommes en plein Carême, comme vous le savez… Mais il souhaitait avoir un peu de temps pour vous rencontrer et discuter avec vous. Nous allons donc le rejoindre directement au Vatican, dans ses appartements. Vous comprenez maintenant pourquoi un taxi n’aurait pas pu vous conduire à destination ?

Martinez le fit asseoir à ses côtés, et il reprit aussitôt la conversation tandis que Luigi prenait la route :

– Je souhaiterais vous donner quand même quelques détails concernant notre entrevue avec le Saint-Père. Avez-vous déjà assisté à une audience publique ?

– Jamais…

– Eh bien, tant pis, vous allez passer directement au stade de l’entretien privé ! Vous verrez, cela peut paraître plus impressionnant sur le principe, mais, dans la pratique, c’est souvent beaucoup plus simple au contraire, car Sa Sainteté néglige très largement dans l’intimité les règles protocolaires qu’elle est tenue d’observer en public. Nous allons retrouver le Saint-Père à la résidence Sainte-Marthe, où il s’est établi depuis son élection en 2013. Pour la petite histoire, sachez que c’est la première fois qu’un pape s’installe à demeure dans ce bâtiment, qui a été initialement construit sous le pontificat de saint Jean-Paul II pour accueillir les hôtes du Vatican et pour héberger les cardinaux durant les conclaves. Traditionnellement, chaque pape nouvellement élu prend possession des appartements qui lui sont réservés au sein du Palais pontifical. Mais, par souci d’humilité, le pape François n’a pas souhaité s’installer dans ce somptueux logement et il a préféré s’établir définitivement dans la résidence. Il a simplement changé de suite, puisqu’il s’est installé dans la 201, qui est la seule à comporter trois pièces. Mais vous verrez cela vous-même tout à l’heure… Comme vous pouvez vous en douter, la résidence Sainte-Marthe est donc désormais surveillée en permanence, et son accès est contrôlé. Mais puisque vous êtes attendu et accompagné, cela ne posera aucun problème. Vous avez en outre dû recevoir votre nouveau passeport, n’est-ce pas ?

Paul opina, et Martinez poursuivit :

– Cela vous permettra de pénétrer au Vatican bien plus facilement, et surtout plus discrètement. Concernant ce dernier point en particulier, pour d’évidentes raisons de confidentialité, nous ne prendrons pas notre repas dans le réfectoire collectif de la résidence, où dînent tous les religieux qui résident à Sainte-Marthe. Nous allons dîner dans la suite pontificale elle-même, où une table a été dressée à notre intention. Cela nous permettra de discuter plus tranquillement, sans que personne ne s’étonne du privilège extraordinaire accordé ce soir à un laïc parfaitement inconnu, qui ne fait pas partie de surcroît du cercle historique des proches de Sa Sainteté.

Martinez s’interrompit un instant et regarda Paul d’un œil bienveillant avant de poursuivre :

– Bien évidemment, personne ne sait ni ne saura jamais combien l’Église vous est redevable, à vous-même et à tous ceux de votre famille qui l’ont si admirablement servie depuis deux siècles…

La limousine qui les transportait quitta subitement leRaccordo, la grande rocade autoroutière encerclant la capitale italienne.

Martinez jeta un bref regard à l’extérieur, puis se retourna vers Paul, un large sourire aux lèvres :

– Nous approchons. Regardez : nous suivons à présent le trajet de l’anciennevia Aurelia, qui reliait autrefois Rome à ses colonies d’Étrurie, et se poursuivait ensuite jusqu’en Gaule. Une belle entrée dans la ville pour un archéologue.

Paul se tourna vers la fenêtre. Ils longeaient le parc de la villa Doria Pamphilj, et les épais bosquets qui agrémentaient les jardins donnaient aux environs une allure encore presque champêtre. Mais un peu plus loin, on distinguait déjà les premières habitations du Trastevere et les contreforts du Janicule11. Rome !L’Urbs! La cité des césars et des papes. Près de trois mille ans d’histoire accumulés sur sept petites collines au bord du Tibre… Paul se remémora les frissons qui l’avaient parcouru quand, encore adolescent et tout saturé de sa modernité américaine, il avait découvert en compagnie de ses parents la splendeur bimillénaire du Panthéon, les ruines du Colisée et le Mausolée d’Hadrien. Il se revit aussi, des années plus tard, déambuler main dans la main avec son épouse près de la fontaine de Trevi ou dans le parc de la villa Borghèse, et il se souvint de l’émotion intense qui les avait saisis tous les deux en pénétrant dans la basilique Saint-Pierre… Il parvenait à peine à réaliser que cette fois-ci, il allait au Vatican pour rencontrer le pape en personne !

Comme pour donner corps à ses pensées, alors qu’ils atteignaient la porte Cavalleggeri, Paul aperçut un instant la colonnade de Saint-Pierre. Martinez lui fit un signe en souriant, puis la limousine vint finalement s’immobiliser devant un poste de garde de la Gendarmerie vaticane.

– Nous y sommes, déclara Martinez.

Devant eux, à quelques dizaines de mètres au-delà de l’enceinte de la minuscule cité-État, la basilique dressait vers le ciel sa gigantesque coupole blanche.

Luigi baissa sa vitre en face de la guérite de contrôle, salua par son prénom le militaire en faction et se tourna vers Paul en demandant :

– Posso avere il suo passaporto, Signore Brouard12?

Paul lui tendit le document, que Luigi transmit ensuite au gendarme avec celui de monseigneur Martinez et sa propre pièce d’identité. Après une rapide vérification, le militaire rendit les trois passeports et salua, autorisant leur passage. Luigi redémarra en douceur et la limousine s’engagea au ralenti dans une courte rue qui plongeait au cœur du Vatican, avant de se garer quelques dizaines de mètres plus loin sur une petite place arborée qui jouxtait l’abside de la basilique Saint-Pierre.

Martinez se tourna vers Paul en désignant le bâtiment qui leur faisait face :

– Voici la résidence Sainte-Marthe.

Paul observa la bâtisse : c’était une construction austère et rectiligne dont la façade de pierre claire était à peine égayée par d’énormes lauriers en pots. La porte principale, encadrée de pilastres massifs, était surveillée par deux gardes suisses en grande tenue.

Luigi sortit rapidement de la voiture, et alla ouvrir la portière de Martinez. Paul en profita pour s’extraire du véhicule et observer un instant le chevet de Saint-Pierre. La soirée s’avançait déjà, et le rougeoiement du ciel romain faisait ressortir la blancheur du gigantesque édifice. Il avait beau avoir déjà visité le Vatican à plusieurs reprises, il lui semblait toujours impossible de ne pas être impressionné par la majesté des lieux…

Il tourna les yeux vers Martinez, qui lui fit aussitôt signe de le suivre en disant :

– Allons-y, Paul. Nous sommes attendus.

L’ecclésiastique le guida vers l’entrée de la résidence Sainte-Marthe, et les deux gardes suisses saluèrent immédiatement en reconnaissant l’évêque. Martinez ouvrit la porte, et ils pénétrèrent dans un long vestibule aux murs crème, entièrement pavé de marbre blanc et gris, à partir duquel se distribuaient couloirs et escaliers menant aux ailes du bâtiment. Ils s’avancèrent en silence, ne croisant que deux jeunes religieuses qui descendaient d’un étage et qui les saluèrent discrètement avant de poursuivre leur chemin sans dire un mot. Martinez se dirigea vers un des escaliers, et fit un signe vers Paul qui le suivit aussitôt. Ils grimpèrent une volée de marches avant de parvenir devant une grande porte en bois massif, gardée elle aussi par deux hallebardiers en tenue d’apparat.

L’évêque se tourna vers Paul et murmura :

– Suite 201. C’est ici que réside le pape.

Il salua les Suisses et déclara d’une voix ferme :

– Herr Brouard wird von Seiner Heiligkeit erwartet13.

L’un des gardes inclina la tête, et frappa aussitôt sur le montant de bois. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit et Paul sursauta en voyant apparaître le pape François en personne. La scène était carrément surréaliste : le successeur de saint Pierre venait lui-même l’accueillir sur le pas de sa porte !

Le Saint-Père eut un large sourire, et salua immédiatement en français Martinez qui s’était respectueusement incliné :

– Bonjour, Alberto. Parfaitement à l’heure, comme d’habitude.

Martinez sourit à son tour, et répondit sur un ton amène :

– Bonjour, Votre Sainteté. Je n’aurais pour rien au monde souhaité faillir à ma réputation aujourd’hui.

Puis l’évêque se tourna vers Paul, qui ne parvenait toujours pas à reprendre ses esprits, et déclara :

– Permettez-moi de vous présenter monsieur le professeur Paul Brouard, qui a donc répondu à votre invitation toutes affaires cessantes.

Le pape s’avança et prit les mains de Paul dans les siennes pour le relever alors que l’archéologue tentait maladroitement de s’agenouiller pour baiser son anneau.

– Professeur Brouard ! Je suis ravi d’avoir enfin la chance de faire votre connaissance.

Paul était éberlué. Il parvint à peine à murmurer :

– Tout l’honneur est pour moi, Votre Sainteté. C’est un grand privilège de vous rencontrer.

François lui posa la main sur l’épaule en souriant avec bienveillance, et lui montra la porte en disant :

– Entrez donc. Nous allons pouvoir passer à table et discuter un moment. Nous avons beaucoup à nous dire, je crois…

Il fit un signe vers les gardes et l’un des deux hallebardiers quitta aussitôt son poste pour se diriger vers l’escalier.

Paul suivit le pape, et pénétra dans une vaste pièce aux murs clairs, dépourvue de toute décoration en dehors d’un sobre crucifix. Au fond, près des fenêtres, un canapé et deux fauteuils de velours bleu faisaient face à une commode ancienne, surmontée d’un petit poste de télévision. Juste devant eux, une table ronde avait été dressée pour trois couverts au milieu du salon. Martinez entra à leur suite et ferma la porte derrière eux. Le pape François se dirigea vers la table, et fit signe à ses hôtes de prendre place. Sur un signe de tête de Martinez, Paul s’avança à son tour, commençant tout juste à saisir qu’il allait effectivement partager le repas du Saint-Père.

Le pape s’assit, suivi de ses deux convives, puis il se tourna vers Paul en déclarant :

– Professeur Brouard, permettez-moi tout d’abord de vous remercier d’avoir répondu si promptement à mon invitation. Je sais que vous étiez en vacances en compagnie de votre fille, et je suis sincèrement désolé d’avoir dû interrompre vos congés.

Paul bredouilla :

– Ce n’est rien, Très Saint-Père.

François leva la main :

– Vous êtes trop aimable. Je ne saurai également vous remercier assez pour les inestimables services que vous nous avez rendus il y a deux ans lors de cette affaire vénitienne14. Le préjudice pour l’Église aurait pu être immense si vous n’aviez agi avec tant d’efficacité et de discrétion.

Il fut interrompu par trois coups portés à l’entrée, et tourna la tête en disant d’une voix forte :

– Entrate !

La porte s’ouvrit, laissant entrer deux religieuses qui poussaient un chariot de service. Elles portaient toutes deux le voile et la tenue bleue des Filles de la Charité, dont la congrégation avait en charge l’entretien de la résidence et le service de ses occupants. Elles attendirent que le pape leur fît un signe, puis elles s’approchèrent de la table en silence, saluant discrètement les convives avant de disposer devant chacun un petit pain, puis une assiette contenant quelques tranches de melon et de jambon cru.

« Frugal, en effet », pensa Paul. On était bien loin du luxe supposé agrémenter le quotidien des princes de l’Église.

Tandis que les religieuses servaient, le Saint-Père se tourna vers Paul et demanda d’un ton malicieux :

– J’espère quand même que monseigneur Martinez vous a laissé un peu de temps pour prendre vos dispositions avant votre départ pour Rome. Notre futur cardinal est réputé dans tout le Vatican pour son sens extrêmement pointu de la planification.

Paul observa du coin de l’œil que les religieuses souriaient discrètement en baissant la tête, évitant le regard de Martinez.

Il sourit à son tour en répondant :

– J’ai en effet déjà eu à plusieurs reprises l’occasion de juger par moi-même des extraordinaires aptitudes de Son Excellence en ce domaine. Mais soyez sans crainte, Votre Sainteté, j’ai eu le temps de prendre mes dispositions.

Martinez fit un signe de la tête pour le remercier et enchaîna, comme pour se justifier :

– L’Église est une institution si vaste qu’il est vital que certains se dévouent pour lui permettre de fonctionner correctement.

Le pape opina :

– Tout à fait, Monseigneur. Vous savez d’ailleurs parfaitement que votre aide nous est indispensable…

Ayant fini leur service, les religieuses se retirèrent aussi discrètement qu’elles étaient entrées.

Le pape joignit les mains pour réciter le bénédicité, puis se tourna vers Paul :

– Je vous en prie, Professeur.

Il commença aussitôt à picorer quelques portions de jambon pour inciter ses invités à se servir, puis reprit sur le ton de la confidence :

– À présent que nous sommes entre nous, je peux également vous dire que je suis très heureux de pouvoir saluer enfin le gardien de la Sainte-Couronne de Notre Seigneur. Je dois admettre que j’ai été sidéré d’apprendre la longue histoire de votre famille quand, après mon élection, le pape émérite Benoît XVI m’a transmis le mémorandum de saint Jean-Paul II qui retrace en détail les liens unissant depuis deux siècles et demi les Brouard à cette très sainte relique.

Paul opina :

– J’ai eu la même surprise, Votre Sainteté, lorsque mon cousin Gabriel m’a confié ce secret il y a vingt ans de cela.

– Je suis d’avis, comme mes deux prédécesseurs, que nous devons respecter l’arrêt de la Providence qui vous a donné la garde de ce trésor. Et un jour peut-être aurai-je la chance, lors d’un voyage en France, de me rendre en pèlerinage à Béhuard pour l’adorer.

Martinez enchaîna :

– Avez-vous déjà songé à vous trouver un successeur ?

Paul hésita un bref instant, puis répondit timidement :

– À vrai dire, pour la première fois de ma lignée, j’envisage d’avoir une femme pour successeur…

Martinez tiqua :

– Votre fille ?

Paul acquiesça :

– Absolument. Elle est encore bien trop jeune, évidemment, mais dans une dizaine d’années, elle sera parfaitement en mesure d’assumer cette charge.

Le pape sembla réfléchir un instant, puis hocha lentement de tête avant de déclarer d’un ton convaincu :

– Cela me semble être une excellente idée. Personne ne saurait saisir mieux que votre fille, par le biais de votre histoire familiale, le poids extraordinaire de la responsabilité qui vous a été confiée. Et les femmes sont tout autant capables que les hommes de faire face aux périls du monde moderne. Peut-être même davantage, d’ailleurs…

On frappa à nouveau à la porte. Les deux religieuses entrèrent, à l’invitation du pape, et débarrassèrent les entrées avant d’entamer le service de spaghettialle Vongole.

Comme lors du premier service, le pape changea immédiatement de conversation et demanda d’un ton enjoué :

– Et comment s’appelle votre fille, professeur ?

Paul répondit :

– Anna. C’est une enfant adorable, plutôt calme et très éveillée pour son âge…

Le souverain pontife poursuivit :

– Vous avez su remarquablement faire face à l’adversité, en parvenant à vous en occuper depuis le décès de votre épouse.

Paul écarquilla les yeux, stupéfait de constater que le pape connaisse aussi bien son histoire personnelle.

– Je me suis efforcé de faire du mieux que je le pouvais, Votre Sainteté…

Les religieuses quittèrent la pièce. Le souverain pontife reprit aussitôt une mine plus grave.

Il posa ses couverts et se tourna vers Paul en disant :

– Je dois à présent aborder l’objet de votre présence à Rome, professeur Brouard. Avez-vous déjà entendu parler de Jonas Trust ?

Jonas Trust! Paul écarquilla les yeux, se demandant l’espace d’un instant s’il pouvait encore y avoir sur terre des personnes ignorant ce nom.

– Il serait difficile de ne pas en avoir entendu parler, Votre Sainteté, répondit-il sans hésiter. Je sais comme tout un chacun qu’il est d’origine australienne, issu d’une famille ayant fait fortune dans les activités minières. On raconte que, poussé par sa passion pour le journalisme, il a pris très jeune la direction du journal familial. Il en a fait rapidement le premier quotidien d’Australie, avant de créer plusieurs chaînes de télévision à succès. Il a mené ensuite une vaste politique d’expansion internationale dans les secteurs de la presse et de l’audiovisuel, créant peu à peu un véritable empire médiatique dont le siège a été transféré à Londres il y a quelques années.

Martinez hocha la tête, impressionné, et précisa :

– C’est tout à fait exact. Jonas Trust a d’ailleurs choisi depuis de prendre la nationalité britannique.

Le pape poursuivit :

– Et que savez-vous de ses opinions ?

Paul ne voyait pas où le Saint-Père voulait en venir, mais il répondit cependant :

– Eh bien, il est réputé pour être très libéral sur le plan économique, et il a d’ailleurs toujours soutenu les partis défendant cette ligne dans tous les pays où ses chaînes et ses journaux sont implantés. Pour le reste, j’avoue ne pas en savoir grand-chose…

Le pape soupira, puis déclara sur un ton visiblement affecté :

– Jonas Trust est issu d’une famille d’origine irlandaise très croyante, venue s’établir en Australie au milieu duXIXesiècle, lors de la Grande Famine. Enfant, il a fait toute sa scolarité dans les meilleurs établissements catholiques du pays et jusqu’au décès accidentel de ses parents, au début des années 1990, il fut un chrétien fidèle. Mais subitement après ce drame, il a perdu la foi et s’est converti – si l’on peut dire – à un athéisme radical et militant. Depuis, ses chaînes d’information ne perdent jamais une occasion d’attaquer l’Église, à chaque fois qu’un scandale touche de près ou de loin un religieux. Pire encore, sa chaîne historique – par ailleurs de grande qualité – relaye systématiquement, de façon non contradictoire, les thèses les plus partiales au sujet de l’histoire du christianisme en général et de l’Église catholique en particulier, troublant les convictions de millions de fidèles dans le monde entier.

Paul se souvint en effet d’avoir entendu parler de séries d’émissions sur les origines du christianisme, l’Inquisition, les papes de la Renaissance ou la position de l’Église durant la Seconde Guerre mondiale qui avaient fait grand bruit pour leurs attaques en règle de l’institution catholique et de ses dogmes.

Il se hasarda à demander :

– Très Saint-Père, je ne vois pas bien dans quelle mesure je pourrais vous apporter mon aide concernant les opinions de monsieur Trust ?

Le pape leva la main :

– Vous allez le comprendre, Professeur. Il se trouve que Jonas Trust a récemment transmis, via son empire médiatique, une mise au défi publique de l’Église catholique. Et ce défi concerne le Saint-Suaire.

Paul leva un œil intrigué vers le Saint-Père, qui reprit d’une voix inquiète :

– Monsieur Trust nous accuse en fait d’avoir une position ambiguë au sujet du Linceul. Il reconnaît certes que l’Église a accepté la datation au carbone 14 de 1988, qui a conclu à une origine médiévale, mais il prétend également que, depuis cette date, nous nous efforcerions délibérément d’entretenir le doute quant à la validité de cette expertise, afin de continuer à présenter à la vénération populaire un objet qu’il ne considère pour sa part que comme le symbole d’une imposture multiséculaire.

Paul était sidéré. Le pape poursuivit :

– Le 15 février dernier, monsieur Trust a donc transmis publiquement par tous ses organes de presse et de télévision une demande officielle pour organiser à ses frais, sous l’égide d’une commission impartiale, une nouvelle datation du Suaire au carbone 14 qui puisse, cette fois, reposer sur un protocole et des mesures inattaquables d’un point de vue scientifique. Le tout dans le but affiché, bien sûr, de prouver une fois pour toutes l’origine médiévale du Suaire et de contraindre l’Église à renoncer pour toujours aux ostensions.

Martinez enchaîna :

– Il faut que vous compreniez, Paul, que derrière cette façade, son objectif inavoué est de nous décrédibiliser définitivement, en montrant que nous aurions délibérément cherché à manipuler nos fidèles depuis 1988…

Paul était abasourdi. L’importance de l’accusation et le poids énorme de l’empire médiatique de Trust rendaient l’attaque extrêmement grave. Le Vatican risquait d’avoir toutes les peines du monde à se remettre du scandale qui résulterait de cette procédure. Et le Français ne voyait pas bien comment il serait possible de ne pas répondre positivement à la demande de Trust, alors que l’Église affirmait ne pas vouloir s’opposer à la science.

Les convives se turent tandis que les religieuses entraient dans la pièce une troisième fois, toujours en silence, pour leur apporter des assiettes de fruits frais et trois tasses de café.

Dès qu’elles eurent quitté la pièce, Paul se hasarda à demander :

– Mais n’est-il pas possible de rétorquer simplement qu’une nouvelle datation n’est pas vraiment utile ? La mesure de 1988 est-elle réellement sujette à caution ?

Le pape posa sa tasse et reprit :

– C'est fort probable, en effet. Le procédé de datation au carbone 14 en lui-même est inattaquable, bien sûr, mais les prélèvements et les mesures ont été réalisés dans des conditions très discutables.

Martinez prit la parole :

– À l’époque, pour tenter d’éviter toute accusation de manipulation, l’Église avait brutalement choisi, quelques semaines avant la datation, d’exclure du processus le STURP15, c’est-à-dire l’équipe de scientifiques qui travaillait avec elle sur le Suaire depuis de nombreuses années déjà et qui avait mis au point un protocole opératoire très strict, ainsi qu’une longue liste de laboratoires de référence devant réaliser la mesure conjointement. De ce fait, les prélèvements ont dû être réalisés par un expert en textiles qui n’avait jamais travaillé auparavant sur le Linceul et à qui l’on a, par la suite, reproché d’avoir, par manque de connaissance du tissu, choisi une zone ayant fait l’objet de traitements et rapiéçages au Moyen Âge, entraînant une falsification accidentelle des mesures. Certains ont également fait grief au British Museum, qui a pris la haute main sur le processus de datation après la mise à l’écart du STURP, d’avoir eu une légèreté discutable quant au traitement statistique des données fournies par les quelques laboratoires finalement sélectionnés, écartant systématiquement les doutes formulés par certains d’entre eux sur la représentativité des échantillons qui leur avaient été fournis.

Paul le regarda, ébahi :

– Êtes-vous en train de suggérer, Monseigneur, que le Suaire est peut-être authentique ?

Sans laisser au prélat le temps de répondre, le pape François se leva soudain, aussitôt imité par Paul et Martinez.

Le souverain pontife se tourna vers le Français et demanda :

– Accepteriez-vous de nous accompagner pour une brève promenade, professeur ? Il fait encore bon, et nous pourrions poursuivre agréablement cette discussion.

Paul bredouilla, un peu surpris par la demande :

– Avec grand plaisir, Votre Sainteté.

Le pape se dirigea vers la porte de sa suite, ouvrit et donna une consigne en allemand aux gardes suisses, qui rompirent aussitôt et quittèrent leur poste.

Le souverain pontife se tourna vers Paul et Martinez, les invitant à le suivre :

– Nous n’aurons pas besoin de gardes dans les jardins. Venez avec moi, je vous prie.

Ils descendirent tous les trois jusqu’à la petite place où ils s’étaient garés une heure plus tôt, et Paul se hâta de suivre les deux ecclésiastiques, qui pressaient le pas en direction des jardins. Ils traversèrent la place de la gare vaticane, puis contournèrent par l’arrière le palais du Gouvernorat, dont les bâtiments, malgré leur taille imposante, semblaient presque minuscules au regard de la masse gigantesque de la basilique Saint-Pierre qui leur faisait face.

Lorsqu’ils furent à l’abri des regards au cœur des jardins, le pape François ralentit le pas et quand Paul parvint à sa hauteur, il lui prit le bras avant de reprendre leur discussion sur le ton de la confidence.

– Pour faire suite à votre dernière remarque de tout à l’heure, professeur Brouard, je peux simplement vous dire qu’il n’est peut-être effectivement pas possible d’écarter de façon absolue l’hypothèse de l’origine antique du Suaire… Nous n’avons par exemple à ce jour aucune théorie scientifique capable d’expliquer de façon satisfaisante tant le processus de formation que les caractéristiques physiques de l’image qu’il porte. De fait, le tissu ne présente pas de résidus de pigments ou de liant caractérisant une peinture, pas plus que de traces de brûlure ou d’un processus physique ou chimique quelconque. Et l’image du Suaire ne comporte pas non plus de déformations tridimensionnelles telles qu’on peut en observer sur celles qui sont obtenues par des procédés de moulage sur une sculpture ou un corps…

Paul était stupéfait. Le pape poursuivit :

– Certaines recherches en faveur de l’origine antique du Suaire sont effectivement sujettes à caution et font l’objet de nombreuses critiques, que ce soient les traces de résidus de pollens originaires de Palestine identifiées par Frei, ou bien les images de pièces de monnaie romaines, révélées par le père Filas, ou même les inscriptions funéraires en grec qu’a décelées madame Frale. Mais personne ne peut contester en revanche certains éléments rigoureusement scientifiques, comme l’isotropie parfaite du Linceul…

Paul tiqua :

– L’isotropie ?

Martinez expliqua :

– Il n’y a pas de sens privilégié dans l’image. Quand un peintre réalise un tableau, il le fait avec sa main dominante, et il imprime de ce fait un sens à ses coups de pinceau. Ce sens peut tout à fait être révélé ensuite par l’examen microscopique de son ouvrage. Mais rien de tel n’est visible sur le Suaire.

Paul demeura silencieux. Tout cela était incroyable. Il avait grandi à une époque où l’image du Suaire restait largement vénérée dans le catholicisme populaire, mais où la remise en question de la datation de 1988 semblait inconcevable. Lui-même, pourtant expert en reliques, s’était toujours désintéressé du Linceul pour cette raison, considérant comme le faisait officiellement l’Église qu’il ne s’agissait que d’une icône. Et maintenant, alors que s’annonçait une nouvelle expertise sous les yeux des médias du monde entier, la plus haute autorité de l’Église romaine en personne semblait clairement soutenir la thèse de l’authenticité ! Manquant cruellement de connaissances personnelles, il ne parvenait pas à se faire un avis rationnel sur la question, et ne pouvait qu’écouter poliment les arguments que développait le pape. Mais, de toute façon, la notion même derationalitépouvait-elle avoir un sens dans cette affaire où tant d’éléments restaient inexplicables pour la science ? Tout à leur discussion, ils avaient atteint la statue de bronze de saint Pierre, qui marquait le centre géographique de la Cité du Vatican. Le pape prit sur la droite, et ils s’engagèrent entre l’Académie pontificale des sciences et le magnifique jardin anglais. Ils arrivèrent rapidement devant de longs bâtiments à la façade classique. Le pape François les guida vers une splendide porte entourée de montants de marbre blanc. Paul leva les yeux et lut le panneau qui surplombait la porte :Pinacoteca.

Le souverain pontife tira de sa poche une clef qu’il introduisit dans la serrure, puis il se tourna vers Paul et indiqua simplement :

– J’ai décidé de faire appel à votre aide, professeur Brouard, en sachant bien que l’idée de travailler sur le Suaire serait vraisemblablement difficile à accepter pour un scientifique comme vous. J’ai donc souhaité vous convier à cette visite impromptue afin de vous montrer un objet qui a eu une influence déterminante sur mon jugement personnel en la matière. M’accorderez-vous encore quelques instants ?

Paul acquiesça et le pape leur fit signe d’entrer.

Ils pénétrèrent dans une sorte de galerie, et le pape les guida vers une vaste salle au sol pavé de marbre coloré, dont les murs blancs étaient recouverts de multiples icônes de style antique. Au milieu de la pièce trônait un immense triptyque en bois, admirablement orné de peintures religieuses dont les vives couleurs se découpaient sur un fond d’or.

– Connaissez-vous cette œuvre, professeur Brouard ? demanda le pape, tout en s’approchant, l’air admiratif. C’est une des pièces les plus remarquables des collections vaticanes.

– Je n’ai pas cette chance, Votre Sainteté.

– Il s’agit du triptyque dit « de Stefaneschi », du nom du cardinal qui en fit la commande à Giotto di Bondone. Il a été peint vers 1320 pour servir de retable au maître-autel de Saint-Pierre, et il a conservé ce rôle jusqu’à ce que soit édifiée la basilique actuelle. Approchez-vous… Admirez l’extraordinaire finesse des traits, le chatoiement des couleurs, la perfection de la disposition. Giotto était passé maître dans cet ancien art de la conception selon lequel la taille et la position de chaque personnage au sein du tableau étaient déterminées non par les lois de la physique optique, comme c’est le cas dans notre perspective moderne, mais plutôt par sa place symbolique dans la scène représentée. C’était que l’on appelle à présent laperspective signifiante.

Paul opina : le travail de l’artiste était merveilleux. Chaque détail de la peinture avait été soigné de façon extraordinaire, et l’ensemble présentait une harmonie remarquable.

Le pape poursuivit :

– De fait, Giotto a réalisé ici un véritable chef-d’œuvre. Ce qui pouvait se faire de mieux dans l’art occidental au début duXIVe siècle… Et que voyez-vous donc sur ce triptyque ?

Paul répondit timidement :

– Eh bien, il me semble que le panneau central représente un « Christ en majesté ». À gauche, l’artiste a représenté une crucifixion de Pierre, la tête en bas, conformément à la tradition, et à droite, une décapitation de Paul, sur la route d’Ostie.

– Exactement. Regardez maintenant plus en détail la crucifixion de Pierre, à gauche. Notez les clous placés dans les paumes des mains et le caractère peu détaillé de la musculature de l’apôtre. C’est à peine si l’on devine l’ombre des pectoraux et des abdominaux. Les muscles des bras et les os du bassin ne sont pas dessinés. Les connaissances anatomiques de Giotto, pourtant l’un des plus talentueux artistes de son époque, ne lui permettaient pas de réaliser une représentation plus réaliste du corps humain… Notez également que, conformément aux canons de l’époque en matière de peinture religieuse, il n’y a aucune marque de supplice, hormis quelques taches de forme floue figurant le sang au niveau des mains et de la tête. Et saint Pierre porte bien évidemment unperizonium, un pagne si vous préférez, car il eût été inconcevable pour un artiste de ce temps de représenter dans sa nudité un homme, et encore moins un apôtre ou le Sauveur lui-même…

Paul commençait à comprendre ce que sous-entendait le souverain pontife.

Le pape fit un signe à monseigneur Martinez, qui déroula aussitôt un document qu’il avait apporté avec lui.

– Voyez en comparaison cette représentation en négatif de l’image visible sur le Suaire de Turin. Le corps y est montré entièrement dénudé et la face, les os comme les muscles sont parfaitement exacts sur le plan anatomique. Le corps présente en outre de multiples traces de blessures correspondant exactement à ce que nous pouvons, avec nos moyens médicaux modernes, considérer comme les stigmates attendus chez un homme ayant subi les supplices décrits par les Évangiles. Les marques des clous sont bien à leur place au niveau des poignets, capables de résister au poids du corps du crucifié, et non sur les paumes comme on le croyait au temps de Giotto. Sur le côté, on peut voir distinctement la plaie infligée par la lance, et le sang qui s’en écoule suit un trajet parfaitement fidèle aux lois de la gravité. De l’autre côté, le dos du supplicié présente la trace dupatibulum16, ce linteau de bois que le condamné devait lui-même porter jusqu’au lieu de son exécution et qui formait ensuite la barre horizontale des croix en forme de T que les Romains utilisaient pour le crucifiement. Vous pouvez également y discerner les marques infligées par les coups duflagrum17, ce fouet romain à trois branches qui était muni à ses extrémités de boules de plomb ou d’os de mouton… Instrument de torture disparu à la fin de l’Antiquité et dont les hommes du Moyen Âge n’avaient pas plus connaissance que de la forme exacte des croix romaines, soit dit en passant…

Le regard de Paul se porta alternativement de la photographie du Suaire au triptyque de Giotto. Le contraste entre les deux représentations était tel qu’il lui apparaissait à présent inconcevable que ces deux images aient pu être produites à la même époque.

Il se hasarda à demander au Saint-Père :

– Mais alors, Votre Sainteté, la nouvelle datation du Suaire demandée par Jonas Trust pourrait donc tout à fait conclure à une origine antique, ce qui constituerait pour lui une cruelle défaite ?

Le pape hocha de la tête, l’air songeur, avant de répondre :

– C’est exactement la raison pour laquelle j’ai décidé d’accepter l’offre qu’il nous a faite ! L’occasion nous a semblé parfaite pour battre Trust sur son propre terrain, celui de la communication, et pour démontrer qu’en la matière, c’était lui qui avait tenu jusqu’alors un discours orienté en insinuant que nous cherchions à manipuler les foules en offrant à la ferveur populaire une image relevant de l’imposture… alors que l’authenticité du Suaire ne peut absolument pas être écartée, du point de vue scientifique.

Paul était abasourdi. Il ne pouvait détacher ses yeux des deux images : le choc était si énorme ! Comme tous ses contemporains, ou presque, il avait si naturellement suivi les conclusions de la datation au carbone 14 qu’il n’avait jamais imaginé que le Suaire pût effectivement porter l’image du Christ. Mais à présent, ce qui lui semblait impossible quelques heures plus tôt lui apparaissait presque comme une évidence…

Le pape se tourna vers lui et lui prit le bras doucement :

– Professeur Brouard, avez-vous la foi ?

Paul bredouilla, surpris par la brutalité de la question :

– Je… Je le crois, Votre Sainteté.

Le pape sourit :

– Croire, c’est le bon mot, en effet… Considérez alors ce fait : devant ces images se pose avec une acuité écrasante la question de la possibilité d’une présence manifeste de Dieu. Non pas dans la simple réalité de la foi, justement, ou dans l’univers invisible, si vous préférez, mais dans la réalité concrète du monde matériel. Cela peut vous sembler difficile à admettre, n’est-ce pas ? Imaginez alors ce que peut être le trouble de ceux qui n’ont pas la foi devant de tels signes…

Il inspira lentement, et poursuivit :

– Voyez-vous, professeur Brouard, la société européenne moderne s’est progressivement construit un univers sans Dieu. Elle a peu à peu repoussé la notion même de divinité aux marges de la connaissance, au nom d’une rationalité toute-puissante, avec le même mépris qu’elle applique à tout ce qu’elle juge n’être que de l’ordre de la superstition. Comment pourrait-elle alors accepter qu’il puisse exister, sous ses yeux, un témoignage manifeste de l’existence d’une réalité qu’elle récuse à ce point ?

Paul hésita un long moment, puis finit par demander timidement :