Le Lynx de la Néva - Valéry Le Bonnec - E-Book

Le Lynx de la Néva E-Book

Valéry Le Bonnec

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Beschreibung

Saint-Pétersbourg, la cité des tsars. Dans cette ville construite sur la chair, le sang et la passion, un terrifiant prédateur rôde, mutile et massacre toutes les femmes qui croisent sa route par malheur. L'inspecteur Yevgeni Baranov, brillant officier fraîchement arrivé, est chargé de l'enquête. Il sait qu'on l'attend au tournant et ne doit faire aucune erreur. Mais les indices sont rares. Il sera contraint de déployer toute son intelligence et sa persévérance pour démasquer le coupable. En proie à ses propres problèmes, il lui faudra aussi s'imposer dans sa nouvelle équipe aux personnalités les plus complexes. Une course contre la montre s'engage. Il devra alors affronter le monstre aux yeux de lynx dans cette Russie moderne, mais encore profondément marquée par les blessures du stalinisme et de l'ère soviétique.
Inspiré de faits réels, l'auteur nous livre, pour son 7e roman, un étonnant et terrifiant thriller aux nombreux rebondissements dans lequel Saint-Pétersbourg incarne à elle seule un véritable personnage.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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LE LYNX DE LA NEVA

Valéry Le Bonnec Thriller

13 bis, rue Georges Clémenceau - 95440 ECOUEN

06 85 10 65 87 - [email protected]

www.morrigane-editions.fr Siren 510 558 679 - Code APE 65811 Z

RÉSUMÉ

Saint-Pétersbourg, la cité des tsars. Dans cette ville construite sur la chair, le sang et la passion, un terrifiant prédateur rôde, mutile et massacre toutes les femmes qui croisent sa route par malheur.L’inspecteur Yevgeni Baranov, brillant officier fraîchement arrivé, est chargé de l’enquête. Il sait qu’on l’attend au tournant et ne doit faire aucune erreur. Mais les indices sont rares. Il sera contraint de déployer toute son intelligence et sa persévérance pour démasquer le coupable. En proie à ses propres problèmes, il lui faudra aussi s’imposer dans sa nouvelle équipe aux personnalités les plus complexes.Une course contre la montre s’engage. Il devra alors affronter le monstre aux yeux de lynx dans cette Russie moderne, mais encore profondément marquée par les blessures du stalinisme et de l’ère soviétique.

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Inspiré de faits réels, l’auteur nous livre, pour son 7eroman, un étonnant et terrifiant thriller aux nombreux rebondissements dans lequel Saint-Pétersbourg incarne à elle seule un véritable personnage.

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Cette histoire est basée sur des faits réels.

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PROLOGUE

Saint-Pétersbourg, 10 janvier 2009

Ludmila Betham avait cru voir une ombre se faufiler dans les bois, de l’autre côté de la voie ferrée. Elle ferma le robinet, s’essuya les mains et suspendit son activité le temps de se pencher sur la fenêtre, histoire d’en être sûre. Pas âme qui vive de ce côté-là. L’endroit était calme. Personne hormis ces voyageurs dans les trains qui passaient chaque jour par dizaine. Sans doute le fruit de son imagination. Elle bouillonnait en ce moment. Depuis que Georges avait reçu cette mission délicate, elle se sentait dans un autre monde. Elle se sentait quelqu’un d’autre. Elle ne se reconnaissait plus. Toujours sur le qui-vive, à sursauter à chaque coup de téléphone, à chaque coup de sonnette.

Il y avait eu tout d’abord ces courriers anonymes, des lettres déchirées dans des revues et collées sur des feuilles grasses leur jetant au visage les pires insanités, les plus graves menaces. Ils en avaient bien parlé à la police qui avait enquêté sans arrêter personne, mais bon... des postes du genre que celui qu’occupait monsieur justifiait bien ce genre d’attentions, non ?

Et puis, les gens ne s’étaient plus cachés, leur avaient craché à la figure, venaient même jusque chez eux demander des explications. Le couple s’était retranché quelques semaines. Des vacances bien méritées en France, sur la Côte d’Azur. Le soleil, la mer et les problèmes en

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moins. Ils avaient beaucoup marché. De longues balades propices au questionnement. Où leur vie les menait-elle ? Était-ce vraiment la réussite professionnelle qu’ils recherchaient au détriment d’une vie tranquille ? Le prix à payer n’était-il pas trop élevé ? Cela valait-il le coup ? Quand ils étaient revenus, le soleil ne les avait pas suivis, mais la tension était toujours palpable. Du moins, le pensaient-ils.

Elle entreprit de laver les coupes à champagne avant l’arrivée des premiers convives. Opération délicate qui nécessitait toute son attention. Le cristal ne résistait pas bien à la pression. La tête baissée sur l’évier, elle ressentit une désagréable impression. Comme si quelqu’un l’observait. Elle scruta à nouveau par la fenêtre et le vit. De l’autre côté de la voie. Un corps grand et élancé, puissant, engoncé dans un ciré de marin dont elle devinait qu’il était sombre. Il restait à la fixer, stoïque sous la pluie. Il avait les bras le long du corps, mais il semblait tenir quelque chose dans sa main droite. Un bâton, peut-être.

Un train passa à vive allure et lui boucha la vue.

Elle tenait toujours un verre dans la main quand l’individu réapparut. Elle se frotta les yeux avec sa main libre. Oui, elle voyait bien. L’homme la tenait en joue. Le bâton s’était transformé en carabine. Elle croyait rêver et entendit une énorme détonation. Puis, une douleur vive dans l’épaule. Elle cria avant de s’effondrer par terre dans un fracas de verre brisé. La lumière de la cuisine vacilla. Elle distinguait l’ampoule qui bougeait dans tous les sens. Elle sentit le liquide chaud couler le long de son bras. Elle avait mal à la tête, aux yeux. Il fallait qu’elle baisse les paupières. Elle comprit enfin ce qui venait de lui arriver. À bout de forces, elle ferma les yeux.

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Une semaine plus tard, ailleurs.

La jeune fille qu’elle était en train de devenir sortit de sa chambre et descendit l’escalier à pas feutrés. Du haut de ses dix-sept ans, elle imagina sans peine que quelque chose d’anormal se tramait dans le salon. Elle avait entendu sa mère crier. Au début, elle avait cru rêver, mais lorsqu’elle avait ouvert les yeux, le même son strident avait traversé les pièces, ne laissant aucun doute quant à l’état de sa mère. Elle avait jeté un œil curieux sur le réveil. Cinq heures.

Le père avait encore dû rentrer complètement ivre et calmait ses nerfs sur la pauvre femme qu’il avait épousée. Une nuit passée dehors ne l’avait pas aidé à liquider l’alcool qui se promenait dans ses veines. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait. Elle fermait la porte à clé et lui, il finissait de cuver dans sa voiture jusqu’à ce qu’elle cède. Une fois de plus. Elle ne pouvait pas trop lui en vouloir. Il était sa raison de vivre. Il bossait dur pour leur donner ce qu’elles désiraient, à toutes les deux. S’ensuivait toujours une bonne dispute, parfois quelques coups étaient distribués. Mais à la fin, cela finissait toujours de la même manière. Elle lui pardonnait.

Un gros « boum » la fit frissonner. Une masse qui tombait lourdement sur le plancher du salon.

Elle était presque arrivée au bas des marches quand elle aperçut le bas des jambes de sa mère allongée par terre. Quelqu’un s’affairait autour. Elle prit peur, voulut s’en aller, fuir, mais ses muscles ne répondaient plus à ses sollicitations. Elle était bloquée, tétanisée. Complètement à la merci de l’individu venu leur faire du mal. Elle tremblait et de la sueur commençait à perler de son front. Le froid l’envahissait rapidement.

Que faire ? Elle croyait rêver, c’était un cauchemar qu’elle

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vivait. Tellement horrible que cela ne pouvait pas être la réalité. Et pourtant.

L’homme dut sentir sa présence, car il apparut au bout d’une poignée de secondes. Un homme grand, bien bâti, tel un roc. Il était vêtu d’un pantalon à moitié caché par un long ciré de marin. Le type ne semblait pas à sa place. Mais ce qui la frappa le plus, c’étaient ses yeux. Un regard perçant. Une couleur indéfinissable qui oscillait entre le gris et le noir. Un regard félin qu’elle n’était pas prête d’oublier.

Elle ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne parvint à sortir. Ses cordes vocales étaient aussi bloquées que ses muscles. L’homme en profita pour lui sauter dessus. D’un geste leste malgré sa corpulence, il la saisit par le bras et la ramena à lui. Sous la force du geste, elle s’écroula par terre et il la traîna jusque dans le salon. Il la projeta quelques mètres plus loin où elle atterrit lourdement, près du corps de sa mère. Elle tourna la tête vers elle.

La pauvre femme respirait encore. Son abdomen se gonflait sous l’effet de la respiration. Ouf, elle n’était pas morte ! Cependant, elle était salement abîmée. Du sang coulait de son visage sans qu’elle réussisse à en déterminer l’origine. L’arcade devait être touchée en même temps que ses pommettes qui avaient déjà pris une teinte violacée. Une mare pourpre s’étalait sous son corps gras.

Elle n’eut pas le temps de pousser l’inspection plus avant que déjà elle recevait un coup de poing en plein visage.

- Alors petite garce, t’en veux aussi ? éructa-t-il. Tu veux une dérouillée comme ta putain de mère ?

La jeune fille nageait complètement dans un océan d’incompréhension. Il devait y avoir erreur sur la personne. Ce n’était pas possible autrement. Le gars s’était trompé de maison. Qu’avaient- elles fait pour mériter ça ?

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Et papa, quand rentrerait-il ? Il allait venir, lui régler son compte à ce gorille. Papa, c’était le plus costaud, surtout quand il avait bu.

Elle réussit à le lui dire :

- Papa va venir. Il va vous casser la gueule, lui dit-elle en se massant l’œil gauche qu’elle sentait se gonfler inexorablement.

Le bonhomme éclata de rire et se déchaîna sur elle. Il la frappa encore une fois au visage puis la souleva sans qu’elle oppose de résistance. Il la fixa puis lui décocha un violent coup de tête. Elle sentit les os de son nez exploser et le sang s’y échapper comme l’eau soudainement lâchée d’un barrage. Elle se mit à pleurer.

- T’as mal, pouffiasse ? demanda-t-il, en lui tenant les bras.

Elle battait des jambes vainement, suspendue à trente centimètres du sol. Le colosse ne desserrait pas sa prise. Elle le fixa courageusement. Ces yeux agressifs transpiraient la haine. Oui, il avait vraiment dû se tromper de cible. Soudain, il la projeta violemment comme une vulgaire carcasse et elle crut mourir quand elle s’écrasa sur le plancher du salon en émettant un râle long et douloureux. Elle eut envie d’être ailleurs. Loin, très loin de là. Sur une plage à l’autre bout du monde par exemple. Mais déjà de grosses mains l’attiraient à nouveau. Elle eut à peine le temps de voir le corps de sa mère bouger qu’elle se perdit dans des limbes ténébreux.

Le froid la sortit de son coma. Elle ouvrit les yeux difficilement. Elle les sentait boursouflés, remplis de sang. Comme sa bouche. Elle en avait plein au fond de la gorge et réprima une vilaine envie de vomir. L’obscurité les enveloppait, mais elle parvint à distinguer les contours flous de sa mère. Elle était assise à ses côtés et pleurait, sans même la voir.

- Debout ! ordonna l’homme. Sa voix était grave, directive, sans concession.

Elle fixa droit devant elle et le découvrit debout à trois mètres

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d’elles. Il tenait une arme dans la main gauche. La jeune fille pensa qu’il en avait terminé avec elles. Elle regarda aux alentours. Pas d’issue. Il les avait emmenées dans la forêt.

Elles pouvaient hurler tant qu’elles voulaient, personne ne viendrait. Personne ne les entendrait. Elles mourraient comme des chiens. Non, ce n’était pas possible. Elle n’arrivait pas à le concevoir. Elle avait toute sa vie devant elle. Des projets plein la tête. Des études qu’elle voulait mener, un job qu’elle adorerait, un mari qu’elle chérirait, des enfants qu’elle comblerait. Ce n’était pas possible qu’elle crève dans cette forêt sombre en plein hiver russe. Elle voulut prendre la main de sa mère. La chercha une poignée de secondes avant de la serrer. Elle leva les yeux vers elle. Elle semblait déjà perdue, résignée. Dans un autre monde.

Soudain, elle perçut un infime mouvement. L’homme venait de lever le bras et elle se retrouva nez à nez avec un pistolet. Elle ne s’y connaissait pas du tout en armes à feu, mais sut tout de suite que c’était un petit calibre. Elle ferma les yeux en serrant de plus en plus fort la main de sa mère. La pauvre femme tremblait. La détonation éclata et résonna dans le silence angoissant de la forêt. Elle ne bougea pas, mais sentit la pression sous sa main devenir moins ferme. Elle partait, s’échappait. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit sa mère tomber lourdement sur le sol. Touchée.

Elle n’attendit pas une seconde de plus et fila en sens inverse. Derrière, elle eut le temps d’entendre râler le meurtrier. Puis un coup de feu. Elle entendit la balle siffler et passer juste au-dessus de sa tête. Petit calibre ou pas, il pouvait faire de gros dégâts. Elle commença à pleurer.

Elle courut le plus vite possible à travers la forêt, se déchirant les chairs dans les ronces. Son corps la faisait atrocement souffrir, mais elle sentait qu’elle prenait de l’avance sur le tueur. Soudain, elle ressentit

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une vive douleur dans l’épaule. Elle s’étala entre les branchages tombés au sol. Elle se passa la main dans le dos. Du sang coulait. Le salaud l’avait touchée. Tant bien que mal, elle se releva. Les pas de l’homme lui indiquaient qu’il se rapprochait à toute allure.

Courir. Toujours courir. Son instinct de survie se révéla particulièrement efficace, car elle déboucha quelques minutes plus tard sur une petite route de campagne. Elle décida de la suivre. Au bout, elle distingua des lumières.

Le salut au bout du chemin.

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1.

Irina Imovna Pushkin avait bien vu ce type à trois reprises en rentrant du travail. Rien de bien particulier. Un type comme elle en croisait tous les jours à la seule différence près qu’il avait un regard qu’elle qualifia d’énigmatique. Elle n’avait pas réussi à distinguer la couleur de ses yeux, car la nuit était tombée à chaque fois. Ce qui l’avait frappée c’était leur forme. Une forme féline. Effrayante. Si bien qu’elle n’avait pas voulu soutenir ce regard ferme. Mais elle le sentait posé sur elle.

Les trois rencontres avaient eu lieu dans trois endroits différents.

La première fois, elle n’y avait pas prêté attention. Elle descendait du train et était pressée de rentrer. Le type était adossé à un mur à la sortie de la gare. Il l’avait regardée, elle aussi. Elle s’en était allée et avait cru entendre son pas dans le sien. Elle s’était retournée, il marchait derrière en la regardant. Elle avait pressé le pas. Il pleuvait et elle avait oublié son parapluie. L’eau dégoulinait sur son visage et ses cheveux s’étaient collés à ses joues. Elle avait traversé le parc pour éviter d’en faire le tour, elle empruntait régulièrement ce raccourci, même lorsqu’il pleuvait. Elle s’était retourné une nouvelle fois à l’entrée du parc pour voir si l’homme la suivait toujours. Il avait disparu.

Trois mois plus tard.

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La deuxième fois, il longeait la voie ferrée juste en face de chez elle. Il était devant elle. Elle avait reconnu sa longue silhouette fine et l’écharpe noire qu’il avait nouée autour du cou. Son pas était lent. Il traînait un petit chien en laisse et elle s’était dit qu’il devait habiter non loin de là. Bizarre, elle n’avait pas entendu parler de nouveaux voisins.

Cette fois, il avait surgi de nulle part. Comme à son habitude, elle pressait le pas. Elle n’aimait pas rentrer seule la nuit. L’hiver représentait sa hantise. Elle partait le matin alors que le soleil dormait encore et revenait le soir sous la lune. Il pleuvait encore. Dans le parc, une branche avait craqué sous le poids de quelqu’un. En se retournant, elle le vit. Il n’avait pas son chien. Il portait le même imperméable que la dernière fois. Quand il passa sous un lampadaire, elle vit que son écharpe noire lui couvrait la moitié du visage.

Elle accéléra et sortit du parc en haletant. L’homme était toujours là. Elle traversa la rue et faillit se faire renverser par une voiture qui passait à ce moment-là. Elle avait peur. De l’autre côté de la chaussée, elle en profita pour jeter un dernier coup d’œil à l’individu. C’était bien le même que les autres fois. Son regard était inoubliable. Elle courut.

Près de la voie ferrée, les contours gris de sa maison sortirent de l’ombre. Elle mit la main dans sa poche et tâta ses clefs. Dans une poignée de minutes, elle serait à l’abri chez elle et aurait oublié cet incident. Elle tourna la tête pour vérifier qu’il ne la suivait plus. Ouf ! “ Quelle godiche ” se traita-t-elle ! Elle prit ses clefs. Elle tremblait toujours lorsqu’elle ouvrit la porte du garage par lequel elle avait pris l’habitude d’entrer depuis la mort de son mari deux ans auparavant. Elle ne savait pas pourquoi

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elle faisait cela. Peut-être par mimétisme avec le défunt. Il le faisait toujours puisqu’il y rangeait la voiture.

Elle poussa un “ ouf ” de soulagement en même temps qu’elle referma la porte. Cependant, une pression l’en empêchait. Sans doute un morceau de bois ou un caillou. Elle ouvrit à nouveau et son regard se transforma. On aurait pu y lire alors toute la terreur qu’elle éprouvait. L’homme se tenait debout devant elle. Il avait glissé son pied pour bloquer la fermeture et tenait dans sa main un couteau. Elle cria.

Il lui asséna un violent coup par le manche de son couteau en plein visage. Il lui explosa l’arcade et un jet de sang se projeta sur lui et coula le long de ses joues trempées. Il s’essuya avec son index qu’il glissa lentement sur ses lèvres. La femme était toujours debout, mais ne criait plus. Il la frappa une seconde fois avant qu’elle ne s’écroule par terre.

Il poussa ensuite le corps et ferma la porte derrière lui. Le sang coulait encore sur le sol poussiéreux du garage. Il n’y avait plus de voiture, mais celui-ci était encombré par de nombreux cartons entassés. Il faisait sombre dans la pièce. Il alluma sans risquer de se faire voir. Il n’y avait pas de voisins proches.

La femme gémit en se trémoussant. Il s’assit sur elle et la regarda. Elle n’était pas vraiment belle. Pas vraiment jeune non plus. La quarantaine tout au plus. De longs cheveux noirs. Quelques rides au coin des yeux.

Il était content. Ses heures de planque lui avaient permis de l’aborder facilement. Il savait qu’elle vivait seule et qu’il ne serait pas dérangé. Elle bougea un peu, mais garda les yeux fermés. Il avait posé tout son poids dessus. Il lui dégrafa le pantalon et le fit glisser jusqu’à ses chevilles. Il lui ôta ensuite son imperméable et remonta

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son pull jusqu’à la base de son cou. Il coupa son soutien-gorge entre ses seins. Il fit glisser ensuite son couteau autour de son nombril et traça une ligne rouge sang. Elle ouvrit les yeux avec horreur. Il la frappa une troisième fois au visage si fort que sa tête claqua contre le sol. Elle perdit connaissance.

Il remonta avec son couteau et fit le tour des seins en appuyant fermement. Du sang s’échappait en fines rigoles. Il était excité. Les battements de son cœur s’accélérèrent. Il avait du mal à se contenir, à ne pas enfoncer la lame plus profondément. C’était difficile de ne rester qu’en surface. De blesser sans tuer. De caresser en laissant toutefois sa trace.

Il boucla le trajet et revint au nombril. Il descendit ensuite vers son pubis, s’y attarda quelques secondes et le caressa avec sa lame. Des poils s’y détachèrent et vinrent se coller dessus. Il le porta à sa bouche. Il apprécia le goût du sang. La tempête dans son bas- ventre se préparait. Il sentait que l’explosion était proche. Toute proche. Il essaya de se retenir, mais le volcan entra malgré tout en éruption dans un jouissif soulagement. Des frissons remontèrent son corps à l’allure d’un TGV.

Il mit quelques secondes à s’en remettre et décida de transporter le corps loin de la maison. Il souleva la femme sans difficulté, la porta sur son dos et la transporta au-dehors.

La nuit était calme, fraîche, pluvieuse et nuageuse. La lune n’était pas parvenue à percer l’épaisse masse cotonneuse. Il longea la voie ferrée sur une centaine de mètres. Près du bois, il la déposa par terre, sur le ventre. Elle n’avait pas réagi au contact de la terre humide et froide. Il l’observa, à demi dénudée, et sortit son arme. Il la pointa sur la nuque de la malheureuse et tira une balle.

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2.

L’inspecteur principal Yevgeni Baranov venait de garer sa voiture dans l’allée de la maison qu’il occupait avec sa femme et son fils depuis une semaine. Il avait accepté cette mutation qui ressemblait davantage à une promotion sans prendre le temps de réfléchir. Il pensait que le fait de changer d’air, de voir ailleurs, de repartir de zéro permettrait à son couple de construire de nouvelles fondations. Zinaïda avait été contrainte de le suivre et, de fait, de démissionner d’un poste de vendeuse dans une petite boutique de cosmétiques.

Il coupa le moteur, mais laissa le poste allumé. Il aimait bien cette chanson de Springsteen “ Secret Garden ” et son ambiance feutrée jusqu’au show final du saxo. Il se perdit dans ses rêves, se voyait à l’autre bout du monde, pourquoi pas le Mexique. Il se l’était toujours dit. Il aimerait ouvrir un ranch, garder son troupeau et fuir la violence de la ville. La réalité du quotidien.

Son couple battait de l’aile. Ils s’étaient connus trop tôt, s’étaient mariés trop tôt, avaient eu un enfant trop tôt aussi. Léo était gentil, mais parfois, Yevgeni ne le supportait plus. Il éprouvait de plus en plus de mal avec lui. Il ne se reconnaissait pas dans ce petit bonhomme à qui il avait pourtant donné une bonne partie de ses gènes. Il était dynamique et aimait le contact. Léo était solitaire et taciturne. Lui fin et en bonne santé, Léo rondouillard et placide.

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Par-dessus le marché, Zinaïda lui reprochait de s’investir trop dans son boulot au détriment de leur vie de famille. Un cycle infernal duquel il espérait se sortir.

Ses supérieurs, en revanche, l’appréciaient beaucoup pour sa disponibilité, son ambition et son talent. À trente-quatre ans, sa carrière dans la police nationale s’annonçait belle.

La voix de Bruce s’était éteinte progressivement et il sortit fatigué de sa Ford. Les débuts dans une nouvelle affectation étaient toujours éreintants et pas des plus intéressants. Il avait fait le tour des services en suivant comme un petit chien le commissaire qui le présentait comme le meilleur des inspecteurs. Gêné, il s’était dit que ce genre de commentaires devait faire plaisir aux collègues qui l’attendraient au tournant.

Zinaïda l’attendait seule à table. Le couvert était mis pour deux. Elle semblait perdue dans ses pensées.

- Tu rentres tard, dit-elle sans le gratifier d’un regard.

- Les formalités d’usage, trouva-t-il à répondre. Le boss a voulu me présenter à tout le monde. Tu sais comment cela se passe. Il s’agissait davantage d’une affirmation que d’une question.

Elle soupira et se leva.- Oui, je sais.Elle se dirigea vers la cuisine tandis qu’il se débarrassait de

son manteau.- Il dort ? demanda l’inspecteur lorsque son épouse revint

avec un plat chaud entre les mains.- Il t’a attendu longtemps. Mais il ne pouvait plus tenir, le

pauvre. C’est dur pour lui aussi. Cette nouvelle vie.- Tu me le reproches ? Cette décision, nous l’avons prise

ensemble, je te le rappelle.20

Elle soupira à nouveau. Ils mangèrent en silence. Elle avait allumé la télé et y jetait parfois un œil distrait. La guerre, des SDF, tout le monde mourait. Elle s’en fichait. Pour le moment, la seule chose qui lui importait, c’était sa famille. Son bonheur, son couple.

Il se leva et alla voir son fils. Il s’approcha de son lit et lui caressa les cheveux. Il avait le sommeil agité et son corps était parfois sujet aux soubresauts. Des mauvais rêves devaient ponctuer ses nuits. À quoi pouvait donc bien penser un si petit enfant ? Quels cauchemars pouvaient le tirailler de la sorte ? Quelle inquiétude dans cette innocence ? Des questions dont même les spécialistes de l’enfant ignoraient les réponses.

Quand il revint dans la cuisine, Zinaïda avait débarrassé la table et rempli le lave-vaisselle. Elle était allée se coucher. Ce soir, ils n’auraient pas d’explication.

Il remit son manteau et entreprit de sortir. Le froid lui glaça le visage en même temps que les gouttes de pluie qui l’assaillirent une fois le pas-de-porte passé. Il marcha ainsi une quinzaine de minutes. La rue était calme. Tout le monde était bien rentré chez soi. Au chaud au coin du feu. La ville allait s’endormir paisiblement.

Quand il rentra, il alla se sécher à la salle de bains. Il plongea ses vêtements trempés dans le sac de linge. Il s’observa dans le miroir. Son visage disparaissait progressivement derrière un masque de buée. Il l’essuya. Ce qu’il y voyait à ce moment-là ne l’encourageait pas à continuer ainsi. Il fallait prendre une autre décision.

21

3.

La pluie avait cessé et même si cela n’avait pas été le cas, Alexander Rivoire serait sorti malgré tout. Il ne manquait jamais une promenade matinale. Qu’il neige ou qu’il vente, il sortait. Il en avait besoin et Pépito aussi. Le labrador appréciait ces balades dont le gratifiait son maître dès l’aube.

Le retraité prenait un plaisir particulier lui aussi à partager avec son chien, les odeurs du matin, le silence du moment. Il savait qu’aucun autre moment dans la journée ne ressemblait à celui-là. Les gens dormaient encore ou se préparaient tranquillement chez eux à partir au travail. La plupart d’entre eux n’avaient pas encore mis le nez dehors. Il était seul.

Le long de la voie ferrée, il détacha Pépito. Pas d’autre chien à aller embêter, mais peut-être des lapins à chasser à l’orée du bois. Aucun train ne viendrait les gêner non plus. Alexander le savait. La compagnie de chemin de fer aussi naviguait entre deux eaux. La circulation nocturne avait cessé et la longue litanie des trains diurnes n’avait pas encore sonné le départ.

Pépito s’était empressé de gambader dès la laisse détachée. Il avait d’abord voulu remercier son maître en lui tournant autour et en aboyant puis il avait couru en sautillant comme un chiot fou. Alexander le laissait faire, le chien ne partait jamais bien loin. Il suffisait de l’appeler pour qu’il revienne aussitôt. Il était obéissant.

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Il disparut soudain dans le bois, refit surface en aboyant pour s’assurer que son maître le suivait bien. La danse continua cinq bonnes minutes avant qu’il ne disparaisse complètement. Alexander continua à avancer en sifflotant. Il n’avait pas de raison d’être inquiet. À l’endroit où Pépito avait disparu, il baissa la tête, mais ne vit rien. La forêt était épaisse et le mauvais temps, la grisaille, le ciel chargé de nuages et l’heure matinale avaient fait le reste. Il n’y voyait rien.

Il appela le chien et n’eut pour seule réponse qu’un grognement inhabituel. Il siffla pour le faire revenir. Rien. Il attendit une dizaine de secondes avant de s’engager dans le bois. Il écarta les branches d’arbres et se faufila à la suite de Pépito. Il l’appela encore. Des branches d’arbres craquaient mollement sous ses pieds. Il s’enfonçait légèrement dans la boue. La terre était chargée d’humidité. Il avait tellement plu ces derniers jours...

Sa progression était rendue difficile par l’obscurité. La prochaine fois, il faudrait qu’il sorte avec une lampe torche, se dit- il. Au loin, le chien grognait toujours. Il avait dû repérer un lapin et voulait le sortir de son terrier. Mais le labrador ne chassait pas sur ses terres.

Soudain, un bruissement de feuilles devant lui. Une ombre menaçante s’approcha dans un grondement rauque. Le chien fonça sur lui. Alexander, surpris, eut un mouvement de recul. Jamais il n’avait vu son chien aussi inquiétant. Il s’en approcha et le calma en tentant de le caresser. Pépito était excité. Il bougeait dans tous les sens, sautait sur les jambes de son maître. Il l’attirait.

- Qu’est-ce qu’il t’arrive, mon beau ? demanda-t-il. Tu veux que je te suive, c’est ça ?

Rassurée par la voix de son maître, la bête aboya. 23

Alexander avança derrière son chien. De l’autre côté du mur végétal, une petite clairière s’ouvrait. Il aperçut au sol une masse sombre. Il s’approcha. Ce qu’il vit le glaça d’horreur. Il se retourna et vomit dans la lande. Il n’avait pas réussi à se contrôler et se tordait les boyaux. Il regarda à nouveau en restant à une distance raisonnable. Il avait vu trop de films policiers pour savoir qu’il ne devait pas souiller l’espace avant l’arrivée des flics.

Il s’agissait d’une femme. Elle était visiblement morte. Elle avait été sauvagement agressée. Quel diable avait bien pu lui faire subir ces tortures ? Son corps, presque nu, portait des traces horribles de lacérations, comme si le tueur avait voulu la dépecer. Il avait coupé dans la chair sans lui laisser la moindre chance de survie. Du sang s’en était échappé. À cause de cela il ne parvenait plus à distinguer la couleur de la peau. Une vraie mare s’était étalée près du corps de la malheureuse.

Le chien, satisfait de sa découverte, s’était calmé et s’était tranquillement allongé près du cadavre, attendant que son maître prenne la bonne décision. Alexander, malgré le dégoût que lui inspirait le corps de cette femme, ne parvenait pas à en détacher son regard. Une curiosité malsaine. De la boue avait séché, s’était mêlée au sang, ses cheveux portaient la couleur de la terre mouillée, le maquillage qui la rendait belle lui griffait le bas des yeux.

Alexander n’hésita pas sur la conduite à tenir. Il devait prévenir les flics. Plus tôt il le ferait, mieux ce serait pour tout le monde. Pour lui d’abord, il n’aurait pas à expliquer pourquoi il avait tardé à prévenir les autorités, pour les flics eux-mêmes, pour la famille de la victime et pour la victime qu’il ne connaissait pas.

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4.

Froid des crucifix qui se découpent dans la grisaille hivernale et le brouillard épais et gras. Les tombes se succèdent, une à une, en rangées ordonnées. Armée tombée à terre selon un plan octogonal. Les pieds s’enfoncent légèrement et la boue colle aux chaussures. Le vent pénètre dans cet antre hanté par des âmes damnées, s’infiltre et visite les pierres tombales, pose une main glaciale et s’échappe en un soufflement lugubre.

Le soleil n’apparaîtra pas.

L’homme progressa, sa silhouette longue et fine pénétra cette couche cotonneuse sans hésitation. Il avança dans un dédale qu’il connaissait dans le moindre des détails. Il savait où il allait et ne craignait pas de se perdre.

Des noms, des dates, gravés à tout jamais sur le marbre. Il les ignora pour se fixer sur celle qui l’intéressait. Il resta devant à se recueillir avant de s’agenouiller. Il posa la main dessus. Le contact le fit frissonner.

Comme à chaque fois l’émotion l’emporterait. Il caressait la pierre. La tombe était simple. Une plaque surmontée d’une croix. Une inscription avec les dates d’entrée et de fin. De la triste fin. Pas de fleur. Juste une fausse plante dans un vieux pot de terre.

La pluie ruisselait en gouttes grasses sur son visage, mais il ne semblait pas en être dérangé. Le contact du marbre de la tombe

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lui hérissa les poils et lui tira une larme qui, en coulant le long de la joue, se mêla à la pluie.

- Tu vois, je m’occupe bien de nous tous, n’est-ce pas ?

L’homme n’attendait pas de réponse. Il voulait lui parler. Simplement. Comme il l’avait toujours fait. Il ne fallait pas trop tarder ici, on l’attendait ailleurs. Il se leva et se dirigea vers la sortie.

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5.

Ce n’était pas le réveil qui l’avait sorti du lit. Léo avait hurlé dans son sommeil. Un cauchemar. Encore un, s’était-il dit. Yevgeni était allé le consoler. Le petit s’était blotti contre lui, la tête bien calée contre son cou. Il transpirait et tremblait tout en gardant les yeux fermés. Ses sanglots s’étaient espacés. Le contact chaud de son papa avait quelque chose de rassurant. Il lui caressait la tête. Il l’avait ensuite recouché et l’enfant n’avait plus bougé. Il l’avait regardé ainsi une minute. Les soubresauts avaient cessé, mais une tâche d’humidité s’était répandue à l’endroit où il avait pleuré.

Yevgeni tenta d’analyser la situation. Depuis qu’ils avaient accepté cette mutation, le petit ne semblait plus lui-même. Moins jovial. Encore plus renfermé. Comme angoissé. Sans doute aussi sentait-il le ressentiment de son père envers lui. Sûrement aussi, la tension palpable entre ses deux parents le perturbait.

Le policier n’avait pas réussi à se rendormir. Il avait regardé Zinaïda qui n’avait pas bougé. Dans la cuisine, il but un café en fixant la pendule. Cinq heures quarante. Trop tôt pour aller bosser. Il s’assit et entreprit la lecture d’une revue que son épouse avait laissée là. Il feuilleta les pages. Un truc de psycho dans lequel il se plongea un long moment. Entre les parents qui n’arrivaient pas à éduquer leurs enfants, les couples qui se déchiraient, les maris qui prenaient des maîtresses et les femmes des amants, il lui sembla que

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le monde ne tournait pas tout à fait rond. Cela le rassura quelque peu. Ils n’étaient pas les seuls à souffrir.

Soudain, la sonnerie de son téléphone le fit sursauter et perdre le fil de sa lecture. À cette heure, ce ne pouvait être qu’un collègue. La relève du matin récoltait la moisson de la nuit. Ce n’était pas bon signe. Il décrocha.

Une voix grave qu’il n’avait jamais entendue. Une voix éraillée, comme abîmée par l’alcool et la cigarette. Rocailleuse. Il soupçonnait un type aux moustaches jaunies et aux joues couperosées à l’autre bout du fil.

- Inspecteur Baranov ? Brigadier Morionov. On a un pépin, dit-il sans attendre de réponse. Il écouta l’autre déballer son discours en finissant de boire son café. La journée avait mal débuté avec un réveil en fanfare. Elle continuait mal et il n’était pas encore six heures du matin.

L’entretien n’avait pas duré une minute. Inutile de disserter des heures. Un meurtre avait été commis. Il devait s’y rendre le plus vite possible. Point. Il raccrocha le téléphone et monta à l’étage. Il ne voulait pas réveiller Léo, mais il préférait prévenir Zinaïda. Il la trouva assise dans le lit, les cheveux en bataille, les yeux agressés par la lumière.

- T’es déjà debout ? demanda-t-elle.

Il s’approcha d’elle et s’assit sur le bord du lit. Il tenait toujours son téléphone qu’il se passait d’une main à l’autre. Plus qu’un appareil de communication. Un objet culte dont il ne pouvait plus se passer et dont le contact le rassurait. Un lien permanent avec sa famille, ses proches, ses collègues.

- Il a fait un cauchemar. Encore un. Il dort bien maintenant. Un silence gênant s’installa entre eux deux. Zinaïda se passa

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la main dans les cheveux et étouffa un bâillement. - Faut que t’y ailles, c’est ça ?

- Une urgence.Yevgeni lui posa la main sur sa cuisse et la caressa.- Ne t’en fais pas, je ne rentrerai pas tard, lui assura-t-il

tendrement.Elle le gratifia d’un sourire sans naïveté. Elle le connaissait

bien et savait que son mari était un véritable professionnel. Son boulot passait avant tout. Elle ne devait s’en prendre qu’à elle-même. Il était déjà flic quand elle se décida à l’épouser. Elle ne pouvait cependant pas s’empêcher de lui montrer son mécontentement.

- Tu sais très bien que c’est faux. Alors pourquoi le dis-tu ? Il soupira. Décidément, elle ne lui rendait pas la vie facile. - Il faut que je fasse mes preuves, ici. Ils m’attendent au

tournant. Je n’ai pas le droit à l’erreur.Zinaïda se leva et enfila un vieux peignoir dont elle rabattit

les rebords avant de nouer sa ceinture. Cette tenue la vieillissait d’une bonne quinzaine d’années, mais qu’importe ! Elle se sentait bien dedans.

- Léo sera déçu, affirma-t-elle quand il passa la porte de la chambre.

Il s’arrêta sur le seuil de la porte, soupira et sans se retourner, il reprit sa marche. L’air gelé lui frappa le visage. La pluie avait repris. Il leva la tête. De lourds nuages qui ne présageaient rien de bon plombaient l’air. Le jour n’était pas encore levé et n’était pas près de le faire. L’hiver s’annonçait difficile. Il entra dans sa voiture et déplia sa carte. Il ne s’était pas encore tout à fait familiarisé avec la ville. Le brigadier lui avait donné rendez-vous à l’autre bout, près de la voie ferrée. Un corps mutilé avait été retrouvé dans les bois.

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Il ne savait rien de plus. Ni l’âge de la victime, ni le sexe. Mais l’adjectif utilisé par le brigadier pour qualifier le cadavre l’inquiétait un peu. Qu’allait-il trouver là-bas ? Pour sa nouvelle affectation, il sentait que sa première enquête allait être sordide. Comme un pressentiment.

Il démarra et s’engouffra dans le froid de la nuit finissante. Zinaïda ne lui avait rien reproché. Il trouvait cela bizarre, ce n’était pas son genre. Elle était plutôt franche et se montrait souvent bien incapable de cacher ses sentiments. Quelque chose clochait dans leur couple, il le savait et il faudrait bien qu’il crève l’abcès un jour où l’autre.

Il y avait Zinaïda.

Il y avait Léo aussi. Ce petit bonhomme qui n’avait rien demandé et qui recherchait la présence de son père. Un amour également qu’il était incapable de lui donner. Yevgeni était bloqué avec lui. La relation semblait complètement à sens unique. Il devait se l’avouer, il ne l’aimait pas autant qu’il aurait dû. Du moins, pas comme un père devrait aimer son fils.

Son fils, se répéta-t-il.

Il avait appuyé sur le champignon sans s’en rendre compte et venait de griller un feu. Quand il en prit conscience, il était trop tard pour freiner. Il regarda autour de lui. Personne. Les gens normaux étaient encore au lit. Un coup d’œil dans le rétro. Vide total.

Il souffla.

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6.

Yevgeni avait mis du temps à trouver le lieu du crime. Les explications du brigadier n’avaient pas été suffisantes, selon lui. À la sortie de la gare, il avait suivi la voie ferrée, mais la route s’était avérée être une impasse. Il avait pesté contre ce collègue qui n’était pas foutu de lui donner des consignes fiables. C’était donc passablement énervé qu’il débarqua dans la forêt. Un grand type chauve d’environ quarante ans vint à lui en tendant la main.

- Inspecteur Baranov, je présume ?

Yevgeni le dévisagea. La voix n’était pas celle du téléphone. Il ne s’en étonna pas. Un brigadier avait sans doute été dépêché rapidement sur les lieux du crime afin de le sécuriser et en attendant qu’on prévienne le lieutenant.

- Exact. Vous êtes... ?- Koustov. Andréi. Je vais travailler avec vous.La poignée de main était franche et chaleureuse. Yevgeni sut

tout de suite qu’il avait à faire à un type sérieux et en qui il pourrait avoir confiance. Il savait cerner les gens. D’un simple regard. Après une courte conversation, il était capable de déceler chez eux leur véritable personnalité. Personne n’arrivait à le tromper. Il lisait dedans comme dans un livre. Trop facile. Cela déstabilisait toujours ceux qui ne lui voulaient pas forcément du bien. Et dans son métier, c’était un gros avantage.

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- Qu’est-ce qu’on a ? demanda-t-il à Koustov qui s’était déjà retourné et avait entrepris de ne pas perdre de temps.

Koustov marqua un temps d’arrêt, laissant le temps à Yevgeni d’arriver à sa hauteur. Les deux hommes se trouvaient côte à côte. Il leva la tête. Koustov devait bien mesurer dix centimètres de plus que lui. Peut-être un ancien basketteur. Son visage s’était durci. Il fronça les sourcils.