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Alceste est un jeune homme arrogant, issu d’une famille aristocratique, qui a tout pour lui.
Accusé d’avoir violé une jeune fille, il se retrouve interné dans un hôpital psychiatrique, où on l’oblige à suivre une psychothérapie.
Derrière son masque se cache un jeune homme troublé, maltraité par son père qui ne sait qu’aimer dans la violence. Le jour où il rencontre Lucas, nouvellement arrivé dans son établissement, il tombe sous son emprise.
Lucas est beau. Lucas est mystérieux. Lucas aime jouer.
Alors, quand il demande à Alceste de participer à ses jeux pervers, celui-ci tombe dans son piège, dans l’espoir d’être aimé par ce mystérieux garçon aux yeux verts.
Les jeux vont rapidement dévier, conduisant Alceste à faire des choses illégales, aux limites de la folie.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Auteure rêveuse, elle puise son inspiration dans ses pensées et ses rêves. Je vous joint la couverture dans le mail
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Seitenzahl: 294
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Le Maître du Jeu
Caroline Peiffer
Avertissement
Cette histoire est une fiction. Elle évoque des actes de manipulations, de tortures et de violences physiques et sexuelles. Ce texte ne constitue en aucun cas un encouragement envers ces pratiques, mais vise à les dénoncer.
Règle du jeu
Prouve-moi que tu m’aimes !
Embrasse-la !
Attache-lui les chevilles. Et les mains.
Bois. En entier.
Prouve-moi que tu m’aimes !
Tu es égoïste.
Je l’aime plus que toi.
Je ne t’aimerais jamais. À cause de ça.
Ne lui parle pas si je te l’interdis.
Où étais-tu hier soir ?
Ne vois personne d’autre que moi.
Je te suffis.
Tu es à moi.
Obéis-moi !
Tu n’es qu’un incapable.
Tu n’es rien pour moi. Je suis tout pour toi.
Tu veux jouer avec moi ?
Moi, je veux jouer.
À genou.
Baisse la tête.
Suce-moi.
Tourne-toi.
Offre-moi ton cul.
Allez, Alceste. J’ai besoin de toi.
Comme tu as besoin de moi.
Tu m’appartiens, Alceste.
Tu m’appartiendras toujours.
Souviens-t’en.
Chapitre 1
L’ombre du narcissique
Centre hospitalier. Service psychiatrique. Paris
— Est-ce que vous l’aimez ?
Je relève les yeux.
Le psychiatre - encore un nouveau - me fixe de ses grands yeux noirs. Profonds et vides. Ces blouses blanches se ressemblent tous.
L’homme en blanc me sourit. Le parfait cliché du médecin bienveillant, qui se veut sympathique. En général, les psys m’indiffèrent, mais celui-ci me donne envie de vomir. J’en ai déjà mare de son sourire, j’ai envie de le lui faire ravaler pour qu’il s’étouffe avec.
— Monsieur De La Rochefoucauld ? Vous avez entendu ma question ?
Je me retiens de lever les yeux au ciel. Que croit-il ? Que je suis idiot. Bien sûr que j’ai entendu. Seulement, j’ai outre chose à foutre que de répondre à des questions intimes. Ça me regarde, que je t’aime ou pas. Genre, fixer le vide, la tête absente de toute pensée, abruti que je suis par leurs cachets. J’ai envie qu’il arrête de sourire. Qu’ils arrêtent tous de me sourire. Après ce que j’ai fait la semaine passée, je suis encore étonnée qu’un psy accepte de me recevoir. Ils sont masochistes ici ?
La semaine dernière, le sourire de l’autre ressemblait plutôt à une grimace après notre entretien. C’est comme un hôtel de passe ici. Ça va, ça vient. C’est à croire que les médecins, les infirmiers et les aides-soignants sont tous embauchés en intérim. Où qu’ils fuient dès qu’ils sont embauchés. Je me demande bien pourquoi, tiens ! Un problème avec le service de santé Messieurs Dames ? Ou avec les fous incarcérés dans votre « hôpital-prison » ? Plus de dix ans d’étude pour avoir le droit de recevoir des fous et de dire « Mmm Mmm » en entretien, ça ne vaut pas le coup ?
Moi, je fuirais si je le pouvais. Mais je ne peux pas. Pas seulement parce que je n’en ai pas le droit. J’ai aussi un autre problème : je ne peux pas courir. C’est à peine si je trouve la force de lever les bras. Courir quand votre corps est abruti par des médoc’ bizarres qu’on vous force à avaler par dizaine, c’est compliqué. Soi-disant, c’est pour mon bien. Tu parles ! Je ne suis pas stupide. Je suis même plus intelligent que cet imbécile de blouse blanche qui tente de me psychanalyser. Et sans faire médecine, s’il vous plaît.
Un sourire étire mes lèvres. Depuis quand cherche-t-on à ce que les patients aillent mieux dans les hôpitaux psychiatriques ?
— Monsieur De La Rochefoucauld, vous m’entendez ? répète-t-il.
Cet homme me prend vraiment pour un idiot. Ce n’est pas parce que je n’ai pas envie de taper la discut’ que je ne l’entends pas ! Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’en plus d’être « devenus cinglé », comme disent mes parents, je suis sourd ?
— Vous savez pourquoi on vous a interné ici ?
Je m’enferme dans mon mutisme. Inutile de répondre, il fait les questions et les réponses. En réalité, il n’en a rien à foutre de ce que je pourrais dire, je ne suis qu’un numéro. Un patient, parmi tant d’autres. Un fou parmi les fous. Un « sociopathe », dénué d’émotions, comme c’est écrit sur mon dossier. Un putain d’abruti dont l’esprit est empoisonné, d’après ce que j’ai compris. À d’autres ! Je ne suis pas ce qu’il dise.
Avec ses longs doigts fins et blancs, le psychiatre se saisit de mon dossier, sur lequel mon nom est écrit en gros et en blanc, sur un fond bleu hideux. Pourquoi faut-il toujours que les dossiers soient imprimés sur des feuilles aussi l’aide ? Ne pourraient-ils pas faire un effort ? Le médecin le feuillette rapidement – comme s’il le découvrait ! - puis relève les yeux vers moi.
— Alceste De La Rochefoucauld, né le 13 novembre 2002, hospitalisé depuis 2 mois sur décision judiciaire, lit-il.
Merci Monsieur, jusque-là, j’étais déjà au courant.
— Le patient est décrit comme fortement agité, souffrant de troubles de l’humeur et d’une insomnie généralisée.
Je laisse échapper un ricanement. Il lève un sourcil.
— Vous avez une objection ?
Il faut que je garde mon calme. Je ne peux pas me mettre à rire comme ça. Mais qu’est-ce que j’en ai marre de leurs conneries ! C’est juste la cinquième ou sixième fois que l’on me fait lecture de mon dossier. Comme si je ne savais pas qui j’étais, où je me trouvais, ni pourquoi on m’avait interné. J’ai l’impression qu’ils cherchent tous à me provoquer. Ils veulent que je pète un câble, c’est une stratégie !
Enfin, pas tous. Je dois arrêter de généraliser. Leurs stratégies diffèrent, en réalité. Ils n’ont pas tous la même façon de m’aborder. Celui de la semaine dernière, par exemple. Lui, il essayait plutôt de faire ami-ami – je déteste ça, je n’ai pas d’amis et je n’en veux pas ! -. Celui d’avant, il était tout mielleux. Je déteste encore plus. Je n’aime pas les gens qui éprouvent de la compassion ou de la pitié pour moi. Ce sont les pires. Ils veulent m’attendrir. Ils veulent faire croire qu’ils me comprennent. Qu’ils savent qui je suis. Pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait.
Ils jouent tous à un jeu. Mais pas au même que moi.
Personne ne peut me comprendre. Il n’y a que toi qui en est capable. Toi, à qui j’appartiens et à qui j’appartiendrais toujours.
— Vos parents ont consenti à cette hospitalisation.
Je lâche un soupir. Bien sûr que mes parents ont « consenti ». C’était ça ou la prison ! Tu parles d’un choix ! Que croit-il ? Que je leur en veux ? Il a raison. Je les hais. Comme eux doivent me haïr, à défaut de me comprendre.
Le psychiatre continue sa lecture.
— Vous voulez me raconter ce qui vous a conduit ici ?
J’ai l’air de vouloir lui raconter mon histoire ?
Je tourne mon visage vers la fenêtre. Il pleut dehors. Ou plutôt, il bruine. C’est cette espèce de crachin parisien. C’est dégueulasse. Je déteste ça. À chaque fois que je sors dans les rues, j’ai les cheveux filasses et les vêtements collés. Je n’aime pas cette ville, je ne l’ai jamais aimé. Pourtant, j’y vis depuis toujours, contraint et forcé par mes parents. J’aurais préféré vivre à la campagne. J’aurais aimé grandir au milieu d’un champ de lavande, plutôt qu’au milieu du bêton. Celle de la région de mes grands-parents, dans le Sud-Est de la France, a toujours fait office de madeleine de Proust. J’aurais tellement aimé quitter mes put*** de parents pour vivre avec eux.
— Vous vous souvenez de la soirée qui vous a conduit ici ?
Je sens ma main s’agiter sur l’accoudoir. Il a de la chance que je sois shooté aux médicaments. Sinon, je me serai jeté dessus. Pour l’étrangler.
Il se recule sur son siège et arrête de parler. Il doit sentir que je suis agité. Il me fixe de ses yeux perçants, comme s’il tentait de lire dans mon esprit. « Vas-y ! », ai-je envie de lui dire. Lis dans ma tête. Vois comme mon âme est noire. Vois comme je suis empoisonné, et prêt à cracher ma haine à ton visage.
Je ne dois pas lui répondre. C’est une stratégie. Une putain de stratégie. Il veut me forcer à me souvenir. Me forcer à me faire dire du mal de toi, je le sais. Et je te le promets, cela n’arrivera pas.
— Je peux être honnête avec vous, Alceste ?
Ah ! On s’appelle par nos prénoms maintenant, c’est nouveau ? Il n’y a plus de « Monsieur De la Rochefoucauld » ? Plus de formule de politesse ? Cela n’aura pas duré très longtemps.
— Depuis deux mois que vous êtes avec nous, nous n’avons constaté aucun progrès. Vous refusez toujours de coopérer. Nous sommes là pour vous aider, mais nous ne pouvons rien faire si vous refusez de collaborer. Vous comprenez ?
Je lui réponds par un sourire. Sa joue tique sur le côté.
Est-ce qu’il a peur de moi ? Est-ce que je l’agace ? Est-ce qu’il aimerait me frapper ? Se lever ? Partir ? M’envoyer balader ? J’aimerais qu’il le fasse. J’aimerais qu’il affiche autre chose qu’un sourire sur son visage. J’aimerais qu’il ait peur de moi. J’aimerais qu’il me haïsse comme mes parents me déteste. La peur, c’est ce qui me fait vivre. C’est ce qui me fait me sentir vivant. Puissant. Quand je suis avec toi, j’ai tout le temps peur et c’est pour ça que je t’aime. Parce que je suis vivant à tes côtés. Parce que tu me donnes la force de me dépasser. De toujours aller au-delà de mes limites. J’ai appris plus de choses sur moi-même en quelques mois à tes côtés qu’en dix-huit ans de vie avec mes parents.
Le psychiatre ouvre le tiroir de son bureau. Je reste de marbre. Il trifouille quelques instants, puis sort plusieurs clichés qu’il observe. Je ne vois que leurs dos, blanc. Il finit par en sélectionner un et le dépose sur le bureau, juste devant moi. C’est une jeune fille. Une ado. Une camarade de classe. Elle porte des marques de strangulation. Je connais bien ces marques. J’en ai eu plusieurs fois, moi aussi. C’est même très joli à porter, surtout quand c’est toi qui me les a fait. Sauf que celles-là, c’est moi qui les lui ai faites.
Le psychiatre continue. Je sais ce qu’il veut me montrer : ses poignets, ses chevilles. Elles seront bleues, ou violettes. Sans doute un peu rosé. C’est dommage qu’il ait choisi ces photos. Ce ne sont clairement pas tes meilleures. Certaines avaient plus de sang.
— Savez-vous qui est cette jeune fille ?
Rousse. Des taches de rousseur. La taille fine d’un mannequin. Tout ce que tu aimes. Tout ce que je déteste. De toute façon, je hais tout le monde. À part toi. C’est ce que tu me dis tout le temps et tu as raison. Tu as toujours raison.
— Penny Brixton. Scolarisée au lycée Fénelon, dans le sixième arrondissement de Paris.
L’image de Penny me saute aux yeux. Surtout le souvenir de son corps, assis sur le tien. Ou le mien.
— Une camarade de classe, c’est bien ça ?
Mes mains qui caressent ses bras, ses cuisses, sa poitrine. Ma langue dans sa bouche, sur ses seins, sur son sexe.
— Peut-être que ça vous aidera, si je vous rappelle les faits qui vous sont reprochés ?
En quoi cela pourrait-il m’aider ? Le tribunal a statué assez rapidement sur mon sort. « Comparution immédiate » qu’ils appelaient ça, non ? Je ne me souviens même plus de ce qui m’a été reproché exactement. Je dis « moi », parce qu’il n’y avait pas de nous, n’est-ce pas ? Toi, tu t’es dédouané assez vite. Après tout, tu n’avais rien fait. À chaque fois, tu te contentais de regarder pendant que j’agissais.
— Embrasse-là. Écarte-lui les jambes. Pose ta tête ici. Ta langue, là. Lèche-là. Très bien. Maintenant, attache-lui les poignets et après promis, je t’attacherai.
Tu t’en souviens, n’est-ce pas ? Moi, je m’en souviens très bien. Les médicaments ne peuvent pas effacer ces images. Je ne veux pas qu’ils effacent ces images. Nos images. Nos instants partagés. Nos jeux. Notre complicité. Toi qui aimais tant me regarder.
— Mademoiselle Brixton a déposé plainte contre vous, continue le médecin. Vous avez été interpellé à votre domicile dans la nuit du 13 au 14. Les policiers, venus vous arrêter, ont constaté que vous n’étiez pas dans un état normal. Vous avez refusé d’obtempérer et avez porté plusieurs coups violents aux agents de l’ordre, entraînant une incapacité de travail de plusieurs jours.
Oui, c’est ce qu’il paraît. En réalité, je ne garde aucun souvenir de l’évènement. Tout est flou dans mon esprit.
— À votre arrivée au commissariat, vous avez été placé en cellule d’isolement et des analyses toxicologiques ont été pratiquées. Celles-ci ont révélé la présence de stupéfiants de type amphétamine dans votre sang. Par la suite, vous avez été conduit devant l’enquêteur chargé du dossier.
Ça non plus, je ne m’en souviens pas, mais j’imagine qu’il dit vrai. En tout cas, c’est ce qui semble écrit dans mon dossier. Je continue de fixer le vide devant moi, sans lâcher un seul mot. Quand est-ce que cet entretien est censé se terminer ? Mes yeux s’attardent sur une horloge, sur le côté. Bientôt dix-huit heures : l’heure du dîner. C’est que l’on dîne tôt dans les hôpitaux. Les fous, ça se couche à vingt-et-une heure au plus tard. Qui sait ce qu’ils pourraient faire la nuit autrement ?
— Mademoiselle Brixton a déclaré que vous aviez abusé d’elle. Elle indique que vous lui aviez fait subir des actes de tortures à plusieurs reprises, tout cela en présence de Monsieur d’Averny qui…
— FERMEZ-LÀ !
Mes mains frappent brutalement le bureau. Merde ! Je ne dois pas m’énerver.
Le psychiatre a un mouvement de recul. D’instinct, sa main se dirige vers sa chaise. Il n’a qu’à appuyer sur le petit bipper qui alertera le personnel pour m’arrêter. Alors, une armée d’infirmier se précipitera sur moi, me ligotera et me forcera à avaler des cachets qui me feront dormir ou me plongeront dans un état léthargique. Je dois à tout prix éviter cela. Mais j’ai du mal à contenir ma fureur. Mes mains tremblent. Ses yeux se portent vers mes bras. Ils s’attardent sur mes cicatrices. Sur les traces de brûlures.
— Vous ne supportez pas que je prononce son nom, n’est-ce pas ?
J’ai du mal à respirer. Je fais de gros efforts pour faire entrer de l’air, et pour l’expirer. J’ai envie que cette séance s’arrête. Elle dure depuis trop longtemps. Ce n’est pas si long d’habitude. Qui est ce type ? N’est-il pas censé me soigner plutôt que me provoquer ? N’était-il pas censé se lasser de moi ? Me renvoyer dans ma cellule ? Qu’est-ce qu’il cherche à faire au juste ? Il est médecin, pas flic.
Mon procès, on me l’a déjà fait. J’ai été condamné. 10 mois d’hôpital psychiatrique sous étroite surveillance. En isolement. Pas de contact avec l’extérieur. Le moins possible avec les autres pensionnaires. Pour éviter que mes « perversions » n’atteignent les autres. Pour me « sevrer de toi ». Les autres croient que je suis fou, mais ils se trompent. Ce n’est pas la folie qui s’est emparée de moi. C’est toi.
— Vous l’aimez ? répète-t-il.
Pourquoi répètent-ils tous ça ? Qu’est-ce que ça changerait au juste ? Qu’est-ce qu’ils veulent savoir ? Si je te suçais la bite ? Si je suis pédé ? Si j’avais le droit à des gâteries une fois que j’avais baisé ta copine ? Je ne sais pas ce qu’ils cherchent. Je ne sais pas ce qu’ils veulent me voir dire, mais je sens que je les fascine. C’est ça, ils sont fascinés ! Quelque chose les intrigue chez moi. Chez nous. Dans notre relation. Je les captive et je le sais. Ils veulent savoir et comprendre pourquoi je t’obéissais. Pourquoi je continue à t’obéir.
Pourquoi j’aime tant ça.
— Mademoiselle Brixton a expliqué que vous étiez sous l’emprise de Monsieur d’Averny. Et qu’elle aussi. Vous savez comment on appelle les personnes comme lui ?
Non. Et je n’ai aucune envie de le savoir, je ne suis pas ici pour recevoir un cours de psychologie.
— Des pervers narcissiques.
Un rire m’échappe. C’est vrai que tu es narcissique. Et pervers. Je ne peux pas lui donner tort.
— Je pense que Monsieur d’Averny était à la fois un pervers narcissique et un sociopathe. Et vous ?
Tu n’étais pas un sociopathe.
Tu as seulement des envies différentes et tu es incompris. Il n’y a que moi qui te comprend et t’accepte comme tu es.
Tu aimes dominer. Me dominer. La dominer. Nous dominer. Tu aimes te faire obéir et on t’obéit. Je refuse de dire que j’étais sous ton emprise. Je refuse de dire que je n’étais pas consentent. C’est faux. J’ai toujours tout fait de mon propre gré. J’ai agi pour moi. Pour toi. Pour nous.
— Vous devez me laisser vous aider.
Je déteste la pitié. La colère bout en moi. Je n’ai qu’une seule envie, là lui faire ravaler. Le médecin s’avance en avant, contre la table. Son ton condescendant, empreint de compassion, me donne envie de vomir. Il ne m’inspire que du dégoût. La pitié est l’apanage des faibles.
Sa main glisse sur le bureau, vers moi.
— Laissez-moi vous aider, Alceste.
Il n’en faut pas plus pour me faire vriller.
Je commence à en avoir ma claque de cet entretien.
Alors je me jette sur lui pour l’étrangler.
Chapitre 2
L’ange aux yeux verts
Lycée Fénelon. Paris.
Un an plus tôt.
— Lucas d’Averny, lit M. Thomas.
Notre enseignant fait l’appel. D’un air lymphatique – on dirait qu’il est déjà à bout et fatigué de son métier, alors qu’il débute la journée -, il fait l’appel à partir de la liste alphabétique qui s’affiche sur le logiciel Pronote. Ses doigts glissent sur les petites icônes et il coche les cases en fonction des retards et des absences.
Je relève la tête en l’entendant prononcer ce nom inconnu. Je n’ai jamais entendu avant. Pourtant, tout le monde se connaît ici. Pour la plupart, nous avons fait l’essentiel de notre scolarité dans les beaux lycées parisiens, puisque nous sommes tous issus de milieu favorisé. À côté de moi, Sylla, mon meilleur ami, me donne un coup de coude et me désigne un garçon blond. Il est au deuxième rang et porte une chemise blanche, rentrée dans un jeans. De dos, je ne peux pas voir son visage, mais je l’imagine avec une tête d’ange à cause de ses boucles blondes. Penny, une fille aussi jolie qu’imbue d’elle-même, est assise à côté de lui. Je vois qu’elle commence déjà à lui parler, sans doute pour lui faire son numéro de charme. Elle ne perd décidément pas le temps pour se jeter sur les nouveaux.
Je la vois envoyer valser ses longs cheveux roux avant de cligner plusieurs fois des paupières. Je me détourne rapidement, n’ayant aucune envie d’accepter à ce spectacle.
— Il parait qu’il a été viré de Stanislas.
Je reporte mon attention sur Sylla. Mon meilleur ami a sorti son cahier et commence déjà à noter les informations inscrites au tableau.
— Ah.
J’ai envie de dire « Tant pis pour lui ». Ou tant mieux. Personne n’a envie d’être scolarisé là-bas. Stanislas est un lycée privé d’enseignement catholique, réputé pour son excellence, mais surtout pour sa rigidité et son conservatisme. N’importe quel élève sain d’esprit souhaiterait en être exclu.
— Sylla Bagdadi.
— Présent, s’écrit mon meilleur ami.
Je tapote son épaule pour le calmer. Ce n’est que l’appel, inutile de s’exciter comme ça. Le prof continue sur sa lancée. J’entends quelques ricanements dans mon dos. Sûrement ceux de Léopoldine et Amaury. Ils sont toujours prompts à se moquer ces deux-là. On les surnomme les commères de Fénelon. Il faut dire qu’à part lorsque Sylla répond « présent », il n’y a guère d’animation dans la classe, alors vous imaginez ! Déjà qu’un mec noir au milieu de tous ces blancs, ça fait jaser, alors pourquoi ne pas rigoler quand il s’exprime, histoire d’en rajouter ?
Je me retourne pour les fusiller du regard. Amaury hausse les épaules, d’un air désinvolte. Je déteste ce type. À côté, Léopoldine me lance un sourire hypocrite, digne des soirées qu’on passe à St Tropez tous les étés. Je dis « on », parce que mes parents et les siens sont cousins et qu’ils partagent un yacht en commun sur la Côte d’Azur. Ce qui fait de nous des petits cousins au deuxième ou troisième degré – j’hésite à chaque fois ! -. Résultat, je suis obligé de me la coltiner depuis bientôt dix-sept ans. Tout cela parce que nos mères étaient enceintes en même temps. N’est-ce pas merveilleux ?
Je me détourne d’eux et me remets à dessiner. Ou plutôt, à crayonner sur mon carnet. Celui dans lequel je fais tous mes croquis et tous mes portraits. Le prof prononce mon nom. J’esquisse un vague geste de la main, trop occupé par mon dessin. Il continue d’appeler les autres. Puis il distribue des documents. Je les glisse dans mon nouveau carnet de correspondance, tout neuf, sans aucune rature. Mes parents n’ont pas à s’inquiéter, il restera vide, propre et plein de points positifs. Comme toujours, je serai un élève exemplaire et excellent. En tout cas, du point de vue des résultats.
L’attitude, c’est autre chose. Et je ne peux pas changer ma personnalité.
Mon père n’a d’ailleurs pas trop apprécié le commentaire que le prof de français a écrit sur mon bulletin l’an dernier : « Alceste est un élève brillant qui doit apprendre la modestie. Ses seules capacités scolaires et intellectuelles ne pourront pas toujours suffire pour compenser son dédain et sa prétention ». Je ne sais plus qui de moi ou de M. Moreneau en a le plus pris pour son grade, ce soir-là. Le prof a reçu un message incendiaire sur son l’ENT1. Mes parents ont pris rendez-vous directement avec la proviseure pour lui faire corriger cette tâche sur mon joli dossier. Et comme ils ont de l’argent et du pouvoir, ils ont obtenu ce qu’ils souhaitaient. L’administration a fait profil bas et je suis redevenu l’élève parfait que j’ai toujours été. Car, dans mon milieu, on peut acheter les appréciations comme les résultats.
Pourtant, il n’avait pas tort, M. Moreneau. Je suis dédaigneux. Je suis prétentieux. Je suis hautain et mesquin. Je manque de modestie. Mais pourquoi en aurais-je besoin ? Je suis meilleur que les autres. Il en a toujours été ainsi. Je ne vais pas rougir de mon intelligence alors que le WISC2 m’a révélé des capacités hors du commun et que j’ai un QI de 155.
Mais mon père ne voulait pas qu’un mauvais commentaire m’empêche de postuler en prépa scientifique et donne une image négative de moi. Il veut un dossier lisse, sans imperfection et il est prêt à payer pour ça. Ainsi, grâce à lui, je serai trader, conseiller financier, PDG ou président, sinon rien. Et le lycée Henri IV m’ouvrira, de droit, l’accès à sa prépa. Enfin, j’intégrerai les meilleures écoles parisiennes avant de faire des stages à l’internationale. Mon avenir est tracé depuis ma naissance. Merci Papa !
Un jour, pour rigoler, je lui ai demandé quelle réaction il aurait si je choisissais de m’inscrire aux Beaux-Arts après le lycée ? On était à table, en train de manger de la salade. C’était juste avant qu’on nous serve le faisan. Il a manqué de faire tomber sa fourchette en argent et ma mère a immédiatement posé ses doigts manucurés sur son poignet pour le calmer. Je sentais déjà la moutarde lui monter au nez.
— Artiste, ce n’est pas un métier. Mon fils ne sera pas un rebu de la société.
Je ne vous raconte pas la suite de la soirée, mais ça a jeté un froid. Et mon dos, marqué par les coups du ceinturon à la fin du dîner, s’en souvient encore. « On ne plaisante pas avec l’avenir », comme le dit mon père.
— Tu dessines quoi ? demande Sylla en pointant son doigt vers ma feuille.
Je pose mon bras dessus, pour éviter qu’il ne le voie. Je n’aime pas montrer mes dessins, encore moins quand je suis en cours de création. Que voulez-vous, je suis pudique !
Au fond, ma remarque lors de ce dîner n’était pas vraiment une blague. C’était plutôt une façon de tester mon paternel, alors même que je savais déjà comment il réagirait. C’est mon côté provocateur. J’aime me mettre en danger. En réalité, mes parents acceptent de me fournir en carnet et en crayon uniquement que pour calmer mes TDAH3. Une tare qu’ils voudraient évincer de ma personnalité.
J’étais en sixième quand la psychologue scolaire a posé fièrement son diagnostic devant eux. Et je vous laisse imaginer leur réaction. Ils ont d’abord nié et refusé que leur fils soit un dégénéré. Mais comme elle m’avait, dans le même temps, déclaré précoce, ça les a un peu calmés. HPI, oui. TDAH, non. Pourtant, ils n’auraient pas dû être étonné. J’ai toujours été un enfant colérique et agressif. Ma mère disait que j’étais comme mon père, et mon grand-père. Quelqu’un de sanguin et d’impulsif - c’est d’ailleurs comme ça qu’elle justifie toutes les fois où mon père se met en colère et me donne des coups de ceinture - ! En maternelle, je jetais tous les jouets, cahiers, papiers ou stylos sur mes camarades. Je n’étais jamais concentré en classe et je passais mon temps à me lever de ma chaise. Être enfermé me rendait fou. Et quand je suis entré à l’école élémentaire, je piquais des crises de colère.
Mes parents ont tout essayé pour traiter mon TDAH. J’ai essayé le violon - comme ma sœur - l’équitation, l’escrime, le russe et le latin - et j’ai finalement opté pour le dessin. Mais comme ce n’était pas suffisant et que je continuais à jouer au yo-yo avec les émotions, ils ont fini par m’abrutir à coup de médicaments pour réguler mes humeurs. Ma mère a même été déposé un cierge à l’Église pour remercier Dieu d’avoir créé la chimie. C’est vous dire.
Depuis, ça va mieux.
Enfin, je crois.
— Regarde, Penny.
En entendant Sylla, j’ai l’impression de reprendre pieds avec la réalité. M’étais-je éloigné si longtemps dans mon esprit ? Je vois Sylla pointer son index vers la rouquine assise à côté du nouveau. Qu’est-ce que je dois regarder au juste ? Sa poitrine proéminente ? Sa nuque dégagée ? Ses grains de beauté sur ses épaules ou le petit sourire qu’elle adresse à Lucas ? Sans doute le mixte de tout ça. À moins qu’il ne s’agisse de ses cuisses croisées et de la main qu’elle a posé en direction de son entre jambe ? Je ne sais pas pourquoi cette fille cherche toujours à tout sexualiser. Il me semblait pourtant qu’elle avait parlé de devenir journaliste plus tard, pas prostituée ou actrice porno.
— Cette année est la plus importante de votre scolarité. Vous passerez le Bac au mois de juin et le Bac, c’est la porte d’entrée vers la prépa.
Je décroche au mot « Bac ». Si le prof croit faire dans l’originalité, il se trompe. Le Bac, c’est limite si on ne nous en parle pas depuis la maternelle. Pourtant, tout le monde sait qu’il ne sert à rien. Aujourd’hui, si tu n’as pas un Bac +5 et si tu n’es pas issu d’une grande école, tu n’es rien. Mes parents - nos parents à tous ici - nous le répètent depuis toujours. Et tous les jours. Ils nous donnent tout, mais c’est pour nous. On doit « devenir quelqu’un ». Et quelqu’un de grand et d’important, de préférence. Et riche. Il faut être riche. Pour pouvoir satisfaire nos plaisirs immédiats et nos envies matérielles. Comme ça, on pourra tous s’acheter un appart’ à 1 million d’euros dans le 1e arrondissement de Paris pour 50m² et une Porsche. On sera bloqué comme tous les cons de parisien sur le périph’, mais au moins, on aura une belle voiture pour montrer notre réussite. J’ai hâte.
— Elle n’a pas l’air de lui plaire. C’est limite s’il la regarde.
— Qu’est-ce que ça peut bien me foutre ?
— Je sais pas. En général, tout le monde crushe sur Penny.
— Tout le monde veut coucher avec Penny, nuancé-je.
— Pourquoi elle ne lui fait aucun effet ?
— Parce qu’elle est lourdingue à draguer tous les mecs à côté de qui elle s’assoit et qu’il s’en est rendu compte en une minute ?
Moi aussi, j’ai repoussé Penny et ses avances, pourquoi ce type ne pourrait-il pas le faire ? Sylla continue de me regarder, sceptique.
— C’est la plus belle fille de la classe.
Oui. Certes. Je le rejoins sur ce point. Mais c’est aussi la plus conne.
On en parle de ça ou on fait semblant de rien ? Je continue de dessiner. C’est là où je me rends compte que je me suis retrouvé à le crayonner, Lui. Enfin, son dos surtout. Et sa chaise. Et la salle de classe aussi. Je manque cruellement d’inspiration ces temps-ci. C’est à cause du discours de M. Thomas. Le Bac, ça m’appauvrit l’esprit.
— Rassurez nous, Monsieur De La Rochefoucauld, vous comptez faire autre chose de votre vie que dessiner ? lance alors M. Thomas en passant derrière moi.
Ah ! Quand on parle du loup…
— Si vous voulez intégrer une prépa scientifique - et je crois savoir que vous visez celle d’Henri IV ! - il va falloir redoubler d’effort. Vous ne pourrez pas toujours agir en dilettante et vous reposer sur vos facilités. Vous ne devez pas être seulement bon, mais être le meilleur si vous voulez entrer à Centrale, Polytechnique ou…
Je n’écoute plus. À la place, j’observe le nouveau qui s’est tourné vers moi. Mon crayon est comme suspendu dans les airs pendant que ses deux yeux verts, brillants, d’un vert particulier, mélange de mousse et de sapin, me fixent avec intensité. Peut-on vraiment avoir des yeux de cette couleur ?
Objectivement, je sais ce que c’est que d’avoir de beaux yeux. Parce que les miens sont superbes, d’après ce qu’en disent toutes les filles. Ils sont bleus. « comme le ciel », aurait ajouté Sylla. Mais les siens, ce sont deux émeraudes. Lumineux. Brûlants. Presque envoûtants. Il ne me lâche pas du regard et je finis par détourner la tête.
Il me trouble. Je ne sais pas pourquoi. Je détourne la tête et reprends mon œuvre, mais je sens son regard qui continue de me scruter. Le prof débite son speech, distribue d’autres papiers - parmi lesquels se trouve notre emploi du temps que je regarde à moitié - ! De toute façon, c’est toujours la même chose chaque année. Il est rempli et sur-rempli. Ce n’est pas un lycée public ici. Alors on bosse. On travaille pour notre avenir. Il ne faut jamais l’oublier. La prépa. Les grandes écoles. Souvenez-vous en !
Tous les jours, à chaque heure. Et même la nuit. On trace notre avenir.
— Qu’est-ce qu’il a le nouveau à te fixer comme ça ?
Je me tourne vers Sylla. Il fronce les sourcils. Il fait souvent ça quand il n’aime pas quelqu’un ou qu’il est concentré. Ses petits tics, j’ai appris à les reconnaître et les analyser au cours des années. On est ensemble depuis la cinquième. Depuis le jour où ce garçon aux yeux noirs profonds et à la peau foncée, c’est immiscer entre moi et Jordan, qui tentait de me piquer mes cartes Pokémon. J’aurais pu me défendre seul pour récupérer mon Salamèche, mais je n’ai jamais osé lui avouer. Son père est diplomate. Il travaille au Sénégal, pour la France. Ses parents ont divorcé quand il avait onze ans et il vit avec sa mère - une française - qui s’est remariée depuis avec un banquier.
— Tu m’écoutes ?
J’ai l’air d’écouter qui que ce soit ? Qu’on se le dise : je suis égoïste. C’est ce que mes parents m’ont toujours reproché. « Tu n’écoutes que toi-même, tu n’es pas attentif aux autres ». Pourquoi j’écouterai les autres ? Qu’ils ont d’intéressant à raconter ?
— Je t’ai entendu, Sylla.
Mais que veut-il que je réponde ?
Je termine mon dessin. Lucas s’est retourné, me laissant tout le loisir d’étudier sa physionomie inversée. De dos, il est presque aussi fascinant que retourné. J’ai toujours été impressionné par les musculatures. Attention, pas les hommes à la Schwarzenegger. Je n’aime pas ceux qui font de la gonflette. C’est pareil avec les meufs. J’aime les gens fins, mais musclés. Ceux qui ont des abdos, des bras, des épaules et des cuisses bien dessinés. Lucas, il est parfait pour le dessin. Très académique. On dirait un éphèbe de la Grèce Antique. Je suis sûr qu’il serait recruté s’il postulait comme mannequin aux Beaux-Arts de Paris.
Je sens les yeux de mon ami se poser sur mon dessin. D’instinct, je mets mon bras en travers, pour lui masquer la vue. Je suis pudique, je vous l’ai dit.
— En fait, c’est toi qui le mates ! relève-t-il.
Je lui jette un regard noir. J’ai envie de lui répondre que le dos de Lucas me sert uniquement de modèle. Je me fiche bien de savoir qui il est et d’où il vient. La seule chose qui m’intéresse, c’est sa physionomie. C’est comme une peinture. Il m’inspire et mes doigts courent d’eux-mêmes sur le papier.
Quand la cloche sonne vers onze heures - nous libérant ainsi de l’interminable litanie de M. Thomas, professeur principal et professeur d’économie - je jette négligemment ma trousse dans mon sac à dos pendant que Sylla déplie son corps de géant. Clothilde, à ma droite, a un mouvement de recul lorsque je manque de l’assommer en me relevant. J’attrape mon carnet à dessin et me dirige vers la sortie, suivi par mon meilleur ami.
Je m’arrête au deuxième rang.
Lucas est là et il me fixe. Il ne bouge pas et il me barre le passage. Il est un peu plus petit que moi, de quelques centimètres. Je fais un mètre quatre-vingts, il doit faire un mètre soixante-quinze. Pourtant, je me sens écraser sous le poids de son regard. Dans mon dos, Sylla me pousse. Lucas n’esquisse aucun mouvement. À la place, il tend sa main vers moi.
— Je veux voir ton carnet.
Le corps de Sylla se contracte. Je peux le sentir dans mon dos. Il doit froncer les sourcils. Je vous ai dit que c’était une manie.
— Il ne montre jamais ses dessins à personne, répond-t-il, comme s’il était mon garde du corps.
Sur le coup, ça m’énerve. Surtout que j’entends Clothilde ricaner à côté. J’ai envie de lui écraser sa ballerine avec mon pied, mais je me contiens. Lucas tend sa main.
— Il va me le montrer à moi. N’est-ce pas, Alceste ?
Un frisson me gagne lorsqu’il prononce mon prénom. Il n’y a aucun doute dans sa voix. Aucune hésitation. Il ne demande pas, il exige. C’est comme si je n’avais pas mon mot à dire. Et là, sans savoir pourquoi, je lui tends mon carnet. Parce que ce n’est pas une simple demande. C’est un ordre, déguisé par une voix mielleuse, un sourire et une formulation polie. Ce garçon brûle d’une confiance que je n’ai jamais vu chez quelqu’un d’autre avant lui. C’est comme s’il avait l’habitude qu’on lui dise oui. Comme si personne ne lui disait jamais non. Comme si on ne pouvait pas lui désobéir. Et je ne veux pas lui désobéir.
Il feuillette mon carnet, négligemment. Tout mon corps se tend. C’est comme si je faisais face à un examinateur, comme lors des examens. Sauf que je ne suis pas si tendu d’habitude. Parce qu’en temps normal, je sais que je vais réussir l’épreuve. Je collectionne les podiums, les meilleurs résultats et le haut du palmarès depuis le CE1. Je n’ai jamais connu l’échec. Pourtant, avec lui, j’ai peur d’échouer. Pour la première fois de ma vie.
Ses yeux parcourent le papier. Je reste figé. Les secondes défilent, semblables à des heures, interminables. J’ai les mains moites, la sueur dégouline derrière ma nuque et mon cœur bat plus fort qu’à l’accoutumer. J’attends le verdict, comme un condamné.
Lucas feuillette rapidement. Il passe aussi vite sur le dessin qui le représente que sur les autres. Il ne s’attarde pas, désintéressé.
— C’est bon, t’as fini ? demande Sylla.
Sa remarque me ramène dans la réalité. Lucas esquisse un sourire et me tend mon bien. J’ai déjà l’impression qu’il ne m’appartient plus, maintenant que ses mains se sont posées dessus.
J’ai presque envie de lui dire de le garder.
