Le Manoir aux Pralines - Myriam Dhupar - E-Book

Le Manoir aux Pralines E-Book

Myriam Dhupar

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Beschreibung

Ezekiel a disparu. Clarine, sa compagne, et Julie, leur amie, vont partir à sa recherche avec pour seul indice un itinéraire étrange dans un carnet oublié. Après une courte traversée en bateau, elles arrivent à H.S., une ville hors du temps qui ne compte qu'une seule rue et où la nuit est éternelle. Elles cherchent le numéro 11 et une fois à l'intérieur, la terreur les frappe : elles sont prisonnières et des phénomènes inexpliqués se manifestent. Ezekiel, Clarine et Julie tenteront tout pour s'échapper mais derrière chaque porte de ce manoir, une horreur pire que la précédente les attend...

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Seitenzahl: 353

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Chapitre 1 : Le carnet

Chapitre 2 : La croisière

Chapitre 3 : De l'autre côté

Chapitre 4 : Lena

Chapitre 5 : Les pralines

Chapitre 6 : Illusions

Chapitre 7 : Le désert blanc

Chapitre 8 : Le chalet

Chapitre 9 : En musique

Chapitre 10 : Le livre des Mystères

Chapitre 11 : Les jardins

Chapitre 12 : Piégés

Chapitre 13 : La cage

Chapitre 14 : Survivants

Épilogue

DU MÊME AUTEUR

École Senway (2016)

Le Surhumain : Face aux Licans (2017)

Le Surhumain : Face à l'Hybride (2018)

Couverture : Jenny Level

À ma maman, J'espère que les pralines auront bon goût.

Playlist

Le lac des cygnes – Tchaïkovski Bohemian Rhapsody – Queen Sweet dreams – Marilyn Manson When I saw you – Mariah Carey Fallen – Sarah McLachlan I have nothing – Whitney Houston Ville de lumière – Gold Sonne – Rammstein

Chapitre 1

Le carnet

« L'imagination devenait si fertile lorsqu'il s'agissait de se faire peur. » Alexis Laipsker – Les poupées

1

Samedi matin

Un matin de juin, elle découvrit son appartement vide, un silence de mort régnant en maître. Elle ne saurait dire ce qui lui mit la puce à l'oreille ; ce calme presque surnaturel la dérangea, la perturba instantanément.

Après un poste de nuit plutôt difficile dans l'usine où elle emballait des oreillers dans des housses en plastique, cette absence de bruit chez elle l'inquiéta au lieu de l'apaiser.

D'abord, parce qu'il ne l'attendait pas affalé sur le canapé, comme à son habitude. Ensuite, parce que le coutumier « salut poupée » ne l'avait pas accueillie une fois la porte d'entrée refermée. Et enfin, parce que la télévision était éteinte.

Elle fronça les sourcils. Plus les secondes s'égrenaient, plus le malaise s'intensifia. Son compagnon était (et a toujours été) insomniaque. Elle savait qu'il n'était pas couché. Encore moins sorti pour une course … Il était bien trop tôt pour ça.

Alors où était-il ?

Elle sortit enfin de sa torpeur et se força à bouger. À l'appeler, doucement d'abord puis en hurlant après quelques secondes.

Et si elle le retrouvait mort ? Assassiné ? Étouffé ? Froid comme la glace ?

« Tu lis beaucoup trop de thrillers, ma pauvre … »

– Ezekiel, où tu es ? Je suis rentrée !

Seul le tic-tac de l'horloge dans le salon lui répondit.

Elle le sentit au plus profond d'elle-même, quelque chose clochait chez elle.

Et s'il avait avalé des somnifères et ne l'entendait pas ?

Son cerveau prenait un malin plaisir à imaginer toutes les options possibles ; des plus invraisemblables aux plus probables mais non moins rassurantes.

Elle fit le tour du petit appartement, traversa le salon pour atteindre le coin-cuisine. Personne.

Elle revint sur ses pas, se retrouva devant le couloir et donc face à la salle de bain.

Personne.

Son cœur s'emballa d'un coup. Il ne restait que la chambre, elle s'empressa d'y pénétrer. Constata que le lit était fait, le volet encore levé.

Mais toujours pas d'Ezekiel.

Elle dut se rendre à l'évidence : il était parti.

2

Le feu monta à ses joues, brûla dans ses veines. Après le choc, elle laissa libre cours à sa colère. Des larmes perlèrent à ses yeux, sa respiration se saccada et, en son for intérieur, elle hurlait un seul et même mot : salaud !

Alors elle voulut en avoir le cœur net. Car quand on décide de quitter l'autre après des années de vie commune, on ne peut pas laisser tout en plan.

Elle ouvrit furieusement les placards de la chambre, s'attendant à les trouver vides, et resta figée de stupéfaction. Toutes ses affaires trônaient là et semblent même la narguer du haut de leurs étagères.

Le doute s'insinua sournoisement en elle. Des centaines de questions affluèrent dans sa tête.

S'il l'avait vraiment quittée, il aurait tout pris, n'est-ce pas ?

Or, sous ses yeux ébahis et perplexes, tout était là. Ses sous-vêtements, ses pantalons, ses t-shirts. Tous à la même place, soigneusement rangés.

Contrairement aux réflexes des gens de son époque, elle n'eut pas le déclic de regarder sur son téléphone. Ça ne lui traversa pas l'esprit qu'il eût pu tenter de la joindre.

Non. Malgré ses trente ans, elle fonctionnait à l'ancienne. Elle vérifia s'il avait emporté sa sacoche, soit : son portefeuille avec cartes bleue et d'identité, permis ; les papiers relatifs à sa voiture ; ses clés ; sa cigarette électronique.

Tout a disparu. Son blouson ne se trouvait plus sur le dossier de la chaise.

L'incompréhension traversa son visage.

Elle daigna enfin consulter son téléphone. Des notifications en tous genres mais aucune n'émanant d'Ezekiel.

Pas de message, ni d'appel.

S'il était parti faire quelque chose dehors, il l'aurait prévenue. Non ?

Elle regarde sa montre pour la troisième fois en l'espace de cinq minutes.

6h32.

Que pouvait-il bien faire à cette heure ?

Une voix malvenue dans son esprit rétorqua méchamment : peut-être qu'il te trompe !

Elle secoua la tête. Non. Non, il ne prendrait jamais ce risque.

Ou peut-être que si … ?

Incapable de s'asseoir, elle composa un texto à la vitesse de l'éclair :

– T'es où ?

Elle attendit quelques secondes puis : Message non envoyé.

En écarquillant les yeux, elle balaya l'écran de son index pour lancer l'appel.

« Le numéro que vous avez demandé n'est plus attribué. Veuillez contacter les services de renseignement. »

3

Elle fondit en larmes. De désespoir, d'incompréhension, de peur.

Elle était partagée entre la colère et l'horreur : était-il parti de son plein gré ou non ?

Une éternité s'écoula avant qu'elle ne se décidât au mouvement. Combien de temps était-elle restée inerte ?

Énième coup d’œil à sa montre : 7h16.

Ses pas la menèrent à nouveau dans la chambre. Elle s'assit lourdement sur le lit, de son côté à lui. Lorsque ses yeux se posèrent sur la table de chevet blanche, elle se gronda de ne pas avoir pensé à vérifier là aussi.

Peut-être que …

Elle ouvrit le tiroir lentement, si lentement que son geste parut suspendu dans le temps. L'impression désagréable de violer l'intimité de son compagnon l'étouffa mais elle se força à passer outre, tant bien que mal.

Enfin, le tiroir lui livra les secrets de son contenu. À savoir : un carnet à spirale, un stylo-bille, deux tubes de lubrifiant et quelques carreaux de chocolat aux amandes dans leur emballage. Elle exhala un soupir entrecoupé de sanglots retenus.

Cependant, elle se saisit du carnet. Elle se répéta qu'elle n'avait pas le droit, que ça ne lui appartenait pas. Elle s'en voudrait si elle passait à côté d'un indice à cause de sa culpabilité. Curieuse, elle tourna la couverture. Sur la première page, Ezekiel indiquait la nature du contenu : Notes et rappels.

À la page suivante, une liste de dates et d'heures correspondant

sûrement à des rendez-vous. Elle regarda de plus près. Lundi 10 juin, 13h-15h technicien opérateur. Jeudi 13 juin, 18h Dr Seiller, etc. Rien dont elle ne fût pas déjà au courant.

Elle tourna la page et, cette fois, découvrit une adresse : Gipechasse, 20 avenue de la gare, Sarreguemines.

Elle ne s'étonna pas outre mesure. Ezekiel était un employé de la Société de tir Sarregueminoise (STS) et faisait parfois appel à des armureries ; en l'occurrence, elle connaissait celle-ci de par son excellente réputation.

Ce qu'elle lut en-dessous de l'adresse, en revanche, la laissa perplexe. Samedi 22 juin HS. La date correspondait à celle d'aujourd'hui.

Que signifiait HS ?

Les sourcils froncés, elle pesta contre lui pour ne lui avoir rien dit. Elle n'avait aucune idée de ce que ça pouvait être, elle n'avait pas eu connaissance de quelque rendez-vous que ce fût pris ce jour-là.

Incapable de rester assise, elle se remit sur pied, le carnet dans sa main droite. Arrivée dans la salle de séjour, elle posa le carnet sur la table à manger et poursuivit sa lecture debout. Elle tourna la page, fébrile.

Une liste de tirets auxquels Ezekiel attribuait des notes.

– Port de plaisance, la Sarroise, 1h du mat'

– demander la direction de HS

– arbres marqués, n°11

Elle ne comprenait strictement rien. Elle porta une main à son front. Ces notes ne précisaient pas ce à quoi correspondait HS mais eurent au moins le mérite de lui faire comprendre que c'était un lieu, une direction à prendre. Non : à demander.

Elle comprit qu'il était parti, certes, mais dans l'optique de revenir. Il avait prévu de partir, c'était prémédité. Elle se sentit trahie.

Cependant, au-delà de ce sentiment de colère, la panique l'envahit à nouveau. Comment savoir s'il allait bien ?

Il était parti pour … faire quoi ? Où ? Et avec qui ?

Elle prit conscience qu'elle avait besoin d'aide. Car, malgré ces indices, son instinct lui hurlait que son amoureux était en danger.

L'angoisse lui nouant le ventre, elle composa un numéro sur son téléphone bien qu'il ne fût pas encore 8h du matin. Son interlocutrice prit l'appel dès la deuxième sonnerie. Sa meilleure amie depuis plus de quinze ans.

– Julie, j'ai besoin de ton aide. Ezekiel a des problèmes.

4

Assises devant la table à manger, les deux jeunes femmes buvaient un café brûlant dans deux grands mugs joliment décorés de chats bleus.

– Il faut faire quelque chose, murmura Julie de sa voix à peine audible.

– Il peut être n'importe où …

Des larmes perlèrent à nouveau à ses yeux mais elle se fit violence pour les refréner.

Soudain, elle gargouilla :

– Je ne comprends rien à ce qui se passe !

– Calme-toi, ma chérie. S'il est parti en pleine crise de … de quoi, d'ailleurs ?

– Démence ? proposa-t-elle après une hésitation.

Nerveuse, elle se leva de sa chaise et arpenta la pièce. Et tandis qu'elle se rongeait les ongles, Julie observa plus attentivement le contenu du carnet. Un silence pesant les encercla. Son amie se racla la gorge et dit tout bas :

– Mais que peut signifier HS ?

– Bon sang, Julie ! Comment veux-tu que je le sache ?

Le ton qu'elle employa laissa la jeune femme bouche bée. Elle regretta immédiatement sa véhémence. Son amie ne faisait que réfléchir à voix haute.

Lèvres pincées, elle l'étudia discrètement.

Vêtue d'un chemisier en soie orange foncé, sa taille de guêpe (mise en valeur par un short en toile blanc) rivalisait avec celle des mannequins professionnels. Ses cheveux roux étaient, ce jour-là, lâchés et tombaient jusqu'au niveau de ses coudes. Ses yeux verts piquetés d'or lui renvoyaient un regard horrifié. Julie était sublime, de taille moyenne et très intelligente. D'elles deux, elle était sans conteste la plus calme et la plus réfléchie. La plus positive aussi.

Elle adopta soudain une posture qui trahissait son intense réflexion : menton entre le pouce et l'index, paupières rétrécies, regard dans le vague.

– Peut-être que …

– Peut-être que … ? répéta-t-elle bêtement.

– Peut-être que HS veut dire Haute-Savoie et que vous allez faire du ski !

La jeune femme en resta sans voix. Pour penser à une option aussi … positive – tellement naïve et stupide –, ça ne pouvait être que Julie.

Était-ce étonnant lorsqu'on est surnommée Miss Positivity ?

– Ah ! se moqua Julie. Tu n'y as pas pensé à celle-là !

– Tu sais quelque chose que j'ignore ?

– Évidemment que non. Je cherche à te rassurer. Tu ne vois que le mauvais côté des choses.

– Et toi, que les bons.

Elle ne parvint pas à se calmer, ni à se défaire de ce sentiment étrange. Elle fit encore une fois le tour de la pièce et revint s'asseoir à côté de Julie. Le silence se chargea du désespoir de la jeune femme.

– Et si … s'il m'avait quittée ?

– Clarine …, murmura Julie en posant sa main sur le bras de son amie. Il n'a aucune raison de te quitter. Il t'aime.

L'expression ravagée sur le visage de Clarine traduisit son doute.

Puis, après un silence :

– Que te dit ton sixième sens ?

– Qu'il est en danger.

Pour ceux qui la connaissaient suffisamment, leurs proches savaient que l'instinct de la jeune femme tombait souvent juste. Dès que Julie était confrontée à un problème qu'elle ne parvenait pas à résoudre avec son pragmatisme, elle faisait appel au sixième sens de sa meilleure amie. Et on pouvait compter sur les doigts d'une main les fois où elle s'était trompée.

Aussi, elle pinça les lèvres une fois que Clarine lui eut répondu.

– Il ne te reste qu'une solution.

Les larmes plein les yeux, la jeune femme releva la tête, les sourcils arqués en interrogation.

– Tu vas devoir suivre l'itinéraire d'Ezekiel.

** *

Sans scrupule, elle arracha la feuille du carnet où étaient notées les étapes de l'itinéraire. Elle s'empara d'un stylo-bille et s'apprêta à y noter quelque chose mais se ravisa. Dans le coin où ils habitent, elle ne connaissait qu'un seul port de plaisance : Sarreguemines.

Nerveuse, elle vida sa tasse de café d'une seule traite et, à peine l'eut-elle posée sur la table que Julie s'en saisit pour la remplir à nouveau. L'arôme de café fort flottait dans la pièce (sûrement même dans tout l'appartement) et Clarine adorait ça. Ce parfum particulier avait le don de la revigorer. Julie déclara enfin :

– Je viendrai avec toi, cette nuit.

– Mais … tu ne peux pas ! rétorqua-t-elle. Que va dire Christopher ?

– Je vais le prévenir que tu as des ennuis et que tu as besoin de moi. Il comprendra.

– Julie … c'est gentil de ta part. Vraiment. Mais qui sait ce qu'on trouvera là où on va ?

– Justement, je ne peux pas te laisser y aller seule. Tu as besoin de quelqu'un à tes côtés et, ça tombe bien, je suis déjà là.

Mal à l'aise, Clarine jeta un œil à l'horloge : 8h 49. Un énième silence pesant s'abattit sur elles. Julie réfléchissait à quelque chose, Clarine le voyait bien. Son regard se perdait une fois de plus.

– Tu es tracassée ?

– Quelque chose me chiffonne, répondit-elle en reprenant le carnet.

Elle fit une pause et se permit de feuilleter les autres pages.

Soudain, elle se figea.

– Qu'est-ce que …

Devant elle, trois pages noircies de l'écriture d'Ezekiel. Et plus elle déchiffrait les mots, plus l'incompréhension crispait son visage.

– …c'est que ça ?

Inquiète, Clarine se rapprocha à une telle vitesse que sa tasse se renversa.

– Et merde !

Le cœur battant la chamade, elle courut chercher une éponge dans le coin-cuisine, revint nettoyer le café répandu sur la table et sur le carrelage. L'opération ne dura qu'une minute tout au plus. Sa curiosité l'emportant (largement) sur son côté maniaque, elle se posta à côté de Julie et lui arracha presque le carnet des mains. Ses yeux parcoururent la longue liste et son effarement grandit. Couteau-suisse, gourde, briquet, sac de couchage... Elle était choquée de lire, dans les dernières lignes : Beretta. Bien que son compagnon eût un permis de port d'arme, elle ne comprenait pas ce qu'un pistolet faisait dans une liste de ce genre.

Dans quoi s'était-il donc embarqué ?

– S'il est bien en danger comme tu le penses, il a l'air paré à cette éventualité.

Clarine garda le silence. Elle venait de remarquer un prénom au bas de la liste. Ezekiel stipule : Ne passer que par Thierry.

Elle fronça les sourcils. Elle ne remarqua pas que Julie pianotait sur son clavier de téléphone ; d'abord pour tenir Christopher informé, ensuite pour consulter les horaires d'ouverture d'un commerce en particulier. Elle prit soudain la parole, tirant brutalement Clarine de ses pensées :

– Je te propose quelque chose : reposons-nous un peu. Histoire d'avoir nos batteries pleines cette nuit. Et allons voir à Gipechasse cet après-midi pour poser quelques questions. Ils ouvrent à 14h d'après Google. Je pense qu'ils ont tout l'équipement de la liste d'Ezekiel dans leur boutique.

La jeune femme hocha lentement la tête. Évidemment, Julie avait raison. Comme toujours.

Elle savait qu'elle ne parviendrait pas à fermer l’œil malgré sa fatigue. Elle s'en voulut de ne pas avoir pensé plus tôt à se rendre directement à cette adresse. La seule dans le carnet. Elle aurait dû se douter que l'armurerie était importante dans la fuite – le périple ? – d'Ezekiel.

Elle suivit des yeux la rouquine qui s'installa sur le canapé, lasse. Elle posa son téléphone sur la table basse puis plaça sa tête sur l'un des six gros coussins du canapé gris. Bien qu'elle eût déjà passé une nuit complète de sommeil, elle s'endormit presque aussitôt. Clarine en resta muette. Et envia l'insouciance de son amie.

Elle ne dormirait pas aujourd'hui. Pas tant qu'elle ne saurait pas comment va Ezekiel. Alors, quitte à veiller, autant se rendre « utile ». Elle s'empara d'une feuille A4 blanche dans le bac de l'imprimante, un stylo-bille et arrangea le tout à côté du carnet de son petit-ami.

Dans une sorte d'état second, elle détailla longuement la couverture de l'épais carnet. En carton de couleur orangée. Rien d'extraordinaire, à part le fait que c'était la première fois avant aujourd'hui qu'elle le voyait. Même si elle avait toujours l'espoir de le voir rentrer, elle savait que ce carnet était tout ce qu'il lui aura laissé pour partir à sa recherche.

Dès l'instant où il franchit le seuil de la maison n°11, sa montre s'arrêta. À 1h33, précisément. Mais il n'y prêta aucune attention car, une fois la grande porte en bois – sculptée de merveilleuses arabesques – refermée, cette dernière disparut. Elle ne se contenta pas de claquer, non, elle disparut à proprement parler. Il crut que l'obscurité de la maison lui jouait des tours, que son esprit ou ses yeux lui faussaient compagnie.

Mais non. Le mur qui entourait initialement la porte était d'un blanc immaculé. Un blanc radieux, brillant légèrement, comme si le mur lui-même était une lampe. En comparaison des autres autour, celui-ci paraissait en « surbrillance ». Il ne s'expliqua pas ce phénomène. Même s'il faisait sombre – mais pas nuit noire –, impossible de ne pas remarquer le vide au centre du mur. Alors, la panique serra sa gorge. Il n'était pas d'un naturel peureux. Vous dire que son cœur s'accélérait à cet instant relevait de l'inédit. Il mit plusieurs minutes à se remettre du choc. En suivant son itinéraire, il se doutait qu'il se mettait en danger, sans pour autant en avoir une idée précise. Il ne s'attendait absolument pas à ça. Et pour la première fois depuis qu'il avait décidé d'entreprendre ce voyage vers l'inconnu, il regretta d'avoir « joué solo. »

Comment revenir sur ses pas ?

Non. Même s'il avait eu la possibilité de rebrousser chemin, il ne l'aurait pas fait.

Son sac à dos pesa soudain une tonne sur ses épaules. Tout l'attirail qu'il avait emmené ne lui parut pas de trop à présent. Il pensa même que son Beretta risquait de ne pas lui suffire. Il se félicita d'avoir été prudent sur ce coup. Si, sur le moment, l'arme lui avait paru futile, il s'en trouvait bien heureux de l'avoir avec lui à présent.

Il s'autorisa à étudier le hall et remarqua qu'il y avait des portes partout. De nombreuses pièces qui semblaient inhabitées. Toute la maison paraissait inhabitée, par ailleurs. Le silence était assourdissant, si épais qu'il en était palpable. Pour éclairer la vaste pièce, des chandelles se consumaient dans deux candélabres muraux, de chaque côté. Malgré l'éclairage chaleureux, la froideur des murs le laissa mal à l'aise. Face à lui, un grand escalier en bois menait à l'étage. Il fut surpris de ne voir aucun meuble, pas de porte-parapluie ou de quelconque commode nulle-part. Une maison insolite pas si insolite que ça, complètement vide.

Nerveux, il piocha sa cigarette électronique dans sa poche et se mit à vapoter distraitement. L'arôme de vanille et de fraise se diffusa lentement autour de lui. Mais ses yeux restèrent immobiles malgré les vapeurs parfumées. Son regard fixa un coin, sur sa droite. Il crut une fois de plus à une hallucination puis se souvint qu'ici, il ne devait pas douter de sa vue.

Une douce lumière bleutée irradiait les contours d'une des portes. Hormis les chandelles allumées, c'était la première et unique trace de vie pour le moment. Intrigué, il s'y dirigea lentement. Il rangea sa cigarette électronique à sa place, se saisit de son Beretta dans l'étui qui serrait sa cuisse. Ses mains ne tremblaient pas.

Un bon point pour lui.

Il s'avança encore, posa sa main droite sur la poignée et, après une inspiration, ouvrit la porte.

Une fois que ses yeux se furent habitués à la pénombre, il se figea de stupeur. Son cerveau refusa d'assimiler ce qu'il voyait.

Après quelques minutes (ou peut-être n'étaient-ce que des secondes), l'horreur se peignit sur son visage.

Chapitre 2

La croisière

« De belles paroles peuvent cacher un cœur infâme. » J.R.R. Tolkien – Les deux Tours

1

Samedi après-midi

Elles eurent la chance de trouver le fameux Thierry à Gipechasse. Elles apprirent qu'on l'appelait Monsieur Hessmann et qu'il était le gérant du magasin. Si Ezekiel était bien venu ici comme il le sous-entendait dans ses notes, elles espéraient que le gérant saurait les éclairer sur les raisons de son départ précipité.

La boutique, peu large et tout en longueur, exposait nombre de lames, couteaux et autres fusils de chasse. Elles attendirent la venue de Monsieur Hessmann, mal à l'aise devant le regard insistant de l'employé de caisse. Enfin, un homme de taille moyenne et à forte corpulence se présenta à elles. La cinquantaine entamée, les yeux bleus et vifs, la moustache parfaitement taillée, il donna bonne impression aux deux jeunes femmes. Il leur serra la main, visiblement intéressé et intrigué par la venue de ces femmes dans son magasin.

– Pardonnez-nous de vous déranger, Monsieur, commença Clarine. Connaîtriez-vous Ezekiel Lott ?

– Oui, nous sommes souvent en contact, mademoiselle. Pourquoi ?

Elle ne répondit pas à la question et répliqua par une autre :

– Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois ?

Le gérant prit le temps de la réflexion et cacha tant bien que mal son irritation. Néanmoins, il avait capté la lueur inquiète dans les prunelles bleues de la jeune femme. Il consentit à répondre, adouci :

– En début de semaine. Lundi à la première heure, en fait.

Comme il ne poursuivait pas, Clarine le relança :

– C'est lui qui est venu vous voir ?

– Tout à fait. Il avait besoin de matériel.

Les deux jeunes femmes pâlirent. Tremblante, la rousse demanda :

– Quel genre de matériel ?

– Le nécessaire de survie.

Clarine prit alors conscience d'une chose : Ezekiel préparait son départ depuis cinq jours. Confuse, elle baissa la tête, sentant les larmes affluer au coin de ses yeux.

– Mesdemoiselles...

– Vous a-t-il dit où il allait ? le coupa Julie.

– Pas du tout, je le regrette. Pouvez-vous me dire de quoi il s'agit ?

Julie jeta un œil à Clarine, attendant son approbation mais elle semblait perdue dans ses pensées. Elle prit sa décision. Après tout, l'homme devant elles avait accepté de répondre à leurs interrogations de bonne foi, elles leur devaient bien la vérité.

– Il a disparu.

Cela le prit au dépourvu, il ne sut que répliquer. Mais Julie enchaîna vite :

– Alors si vous savez quoi que ce soit, Monsieur Hessmann, nous vous en serions extrêmement reconnaissantes.

Un silence plana durant lequel deux réflexions vinrent en à l'esprit du gérant.

– Je vous aiderai autant que possible, bien sûr. Depuis quand a-t-il disparu ?

Clarine releva la tête, sortant de son apathie.

– Je ne l'ai pas vu depuis hier matin, monsieur.

Il hocha la tête, enregistrant l'information dans un coin de sa tête.

– Comment se fait-il que vous soyez venues me voir, moi ? Je ne suis pas la seule boutique ce genre dans le coin...

D'un sac à dos qu'elle avait soigneusement préparé, Julie sortit le carnet d'Ezekiel qu'elle montra à l'homme.

– Il y a votre adresse dedans.

– Quelle chance que vous ayez trouvé ce carnet, commenta-t-il.

Julie décida de pousser sa chance, justement. Elle tourna quelques pages puis désigna l'une d'entre elles.

– Savez-vous ce que veut dire HS ?

– Pas du tout, je suis navré.

Julie réfléchit à d'autres questions qu'elle pourrait poser mais il était évident que le gérant ne savait rien. Elles le remercièrent chaleureusement et quittèrent le magasin.

Une fois dans l'avenue de la gare, elles se firent face sans pour autant se regarder. Clarine, dépitée, souffla :

– Et maintenant ?

– Nous suivons le plan.

2

Dimanche matin

Elles patientent sur le banc depuis plus de quarante minutes. D'ici, elles avaient une vue imprenable sur le port de plaisance d'un côté (derrière elles précisément), la ville et ses commerces de l'autre. Il faisait nuit noire depuis trois heures à peine et la pleine lune les éclairait de sa douce lumière. Les milliers d'étoiles dans le ciel apportaient aux deux amies l'espoir de leur réussite prochaine.

Contre sa poitrine, Clarine serra farouchement son sac contenant leurs quelques provisions et le carnet d'Ezekiel. Elles attendaient la prochaine étape : repérer la Sarroise. Pas terrible comme prochaine étape mais il en fallait bien une.

Soudain, Julie se redressa et regarda attentivement (voire avec insistance) le pont près d'elles.

– Tu as vu quelque chose ? s'inquiéta Clarine.

– Non, je ne crois pas. Je me disais... et si nous traversions le pont et regardions les bateaux de plus près ?

La jeune femme réfléchit à la suggestion de son amie et la trouva bonne. Elle hocha la tête et se leva à son tour. Lentement, les deux jeunes femmes se mirent en marche, admiratives face à la beauté simple du lieu. Les lumières présentes sur le pont éclairaient leurs pas incertains, les guidant jusqu'à l'autre extrémité où elles s'arrêtèrent, indécises.

– Gauche ou droite ?

Sans hésitation, Clarine répondit :

– Gauche, la voie du cœur.

Elles croisèrent quelques passants tout de même, des jeunes qui sortaient des bars et s'apprêtaient à aller danser (ou draguer c'est selon) en boîte de nuit. Les bateaux se situaient plus bas, elles dévalèrent donc les quelques marches qui les menèrent sur un chemin goudronné. Après avoir dépassé le Casino des Faïenceries sans y prêter attention, elles atteignirent enfin le ponton de bois foncé bordant les navires. Elles étaient absorbées par leur mission : déceler les noms des bateaux. Pas un ne ressemblait à son voisin et, parfois, leurs noms difficiles à déchiffrer les obligeaient à s'arrêter. Leur marche fut volontairement traînante, pour être sûres de ne rater aucun détail important.

Et là, Clarine le vit. Le bateau affublé du nom La Sarroise en caractères majestueux. Un bateau splendide, d'un blanc luisant et d'une grandeur étonnante. Elles franchirent les quelques mètres qui les séparaient de lui. La passerelle était déjà déployée, les invitant à monter à bord sans même payer leur voyage. Elles hésitèrent. N'était-il pas censé y avoir un capitaine ? Un pilote ou quelqu'un dans ce genre ? Aucune d'elles deux n'avait de permis de navigation, elles ne savaient pas conduire un bateau.

Coup d’œil à sa montre : 0h53. Il serait bientôt l'heure. Assaillie d'angoisse, elle lança autour d'elle des regards désespérés, cherchant une âme charitable. Julie, quant à elle, rebroussa chemin.

– Mesdemoiselles, je peux vous aider ? fit soudain quelqu'un derrière elle.

De concert, elles se retournèrent pour identifier la source de la voix. Un vieil homme, de taille moyenne et vêtu comme un surfer australien, apparut sur le pont du bateau et les observait, tranquillement. Aussitôt, les deux jeunes femmes se rapprochèrent. Méfiante mais bien décidée à atteindre HS, Clarine demanda :

– Peut-on monter sur le bateau ?

– Bien sûr, acquiesça chaleureusement l'homme.

– Combien devons-nous vous payer ?

– Tout dépend où vous souhaitez vous rendre, répondit-il, l'air soudain grave.

– Pouvez-vous...

Sa voix se brisa, elle se racla la gorge, recommença :

– Pouvez-vous nous emmener à HS ?

– Bien sûr, répéta-t-il. Mais mon bateau lève l'ancre dans seulement...

Il plissa les yeux en consultant sa montre.

– Cinq minutes ! Montez, mesdemoiselles.

Elles obtempérèrent, rassurées. S'il fut étonné de la destination, il n'en laissa rien paraître. Au contraire, Clarine constata qu'il avait l'air de savoir de quoi il était question. Julie et elle étaient-elles donc les seules à ignorer ce que c'était ? Pardon, où c'est, se corrigea-t-elle aussitôt.

Il les emmena sur l'avant du pont et clama :

– Bienvenues à bord ! Je dois cependant prendre vos noms et vos couleurs préférées.

Interloquées, elles arquèrent leurs sourcils en se demandant si c'était une blague. Mais devant le visage très sérieux de leur « capitaine », elles estimèrent que la requête était on ne peut plus tangible.

– Concernant la couleur préférée, c'est pour détendre l'atmosphère, précisa-t-il avec un grand sourire.

Elles se mirent à rire bêtement tandis que l'homme se saisissait d'un petit calepin jusqu'alors dans sa poche de chemise et d'un stylo, qui se trouvait derrière son oreille droite. En l'observant mieux, elles révisèrent leur jugement premier. L'homme ne paraissait pas aussi âgé qu'elles l'avaient cru. À bien y regarder, il ne devait pas avoir plus de cinquante ans. Il arborait une longue barbe poivre et sel qui mangeait la moitié de son visage, un peu à la mode des ZZ Top. Il portait ses cheveux sans s'en soucier, ses boucles grisonnantes partaient dans tous les sens. Malgré sa petite taille, il était de corpulence moyenne et d'apparence sportive. Le sourire bienveillant et avenant qu'il affichait les mettait en confiance.

– Je suis Clarine Duchesne, commença-t-elle. Et ma couleur favorite est le bleu.

– Le bleu, répéta l'homme. Intéressant. Et vous, mademoiselle ?

– Je m'appelle Julie Gaspar et j'aime l'orange.

– En tant que fruit aussi ?

Il avait levé son stylo dans l'attente de sa réponse. Comme si cette dernière apporterait un point crucial à une affaire d'ordre capital. L'incongruité de la question plongea Julie dans un silence confus. Puis elle finit par dire, méfiante :

– Et bien, oui.

Il gribouilla quelque chose sur son calepin, visiblement satisfait, et prit soudain un air sérieux.

– Concernant le tarif du voyage, je prendrai... vos âmes.

Elles étouffèrent un cri de terreur, se mirent à reculer afin d'atteindre la passerelle. L'urgence de quitter ce bateau les assaillit de même que les doutes. Prendre... leurs âmes ?!

L'homme les accula dangereusement contre le bastingage, l'air menaçant. Cependant, ses yeux anormalement inexpressifs provoquèrent leur perplexité. Clarine en eut la certitude : quelque chose ne tournait pas rond chez ce type.

Soudain, il éclata d'un rire aussi inattendu que communicatif.

– Détendez-vous ! C'était une blague ! Vous devriez voir vos têtes !

Et il rit et plus il rit, plus les jeunes femmes se rendaient compte que leurs réactions avaient été disproportionnées. Quelles sottes ! Alors, elles se laissèrent aller. Elles se détendirent enfin et se mirent à rire aussi.

3

En ces temps de canicule, les journées brûlantes avoisinaient les trente-cinq degrés. La nuit, en revanche, les températures s'adoucissaient sans pour autant rafraîchir l'air. En somme, c'était plus respirable mais loin d'être vivifiant. « Bienvenue en Lorraine », aurait bougonné Ezekiel. Le vent frais se faisait rare – voire inexistant – mais au moins, l'on ne transpirait pas comme des bœufs.

Après l'éclat de rire général qui a achevé de briser la glace entre les trois compagnons de voyage, l'homme leva l'ancre à une heure tapante.

Les deux jeunes femmes n'avaient jamais connu pareille beauté : une croisière nocturne ! Alors, certes, ce n'était pas le bateau adéquat... encore moins un tour de la Mer Méditerranée ou d'une île paradisiaque. Mais la vue était absolument splendide. Accoudées au bastingage, elles observaient avec une fascination grandissante les jeux de lumière sur l'eau calme de la Sarre. Les lampadaires de la ville illuminaient faiblement la surface, s'inclinant devant la force douce de la lune. La rivière paraissait si paisible que même le navire ne semblait pas déranger sa tranquillité. La Sarroise progressait lentement, permettant aux deux amies d'admirer le panorama merveilleux. Elles entendaient, loin sur leur gauche, la rumeur de la ville pas tout à fait endormie où des voitures circulaient encore. Sur leur droite, le ponton et ses bateaux avaient déjà disparu et leurs regards se heurtèrent à un mur d'arbres luxuriants. Clarine se rendit compte que sa connaissance de la flore (et de la faune aussi, soyons honnêtes) était réduite à si peu de choses. Elle savait à quoi ressemblent les sapins, les saules pleureurs, les tulipes et les roses mais les arbres autour d'elle en ce moment... Des chênes, peut-être ?

Elle secoua la tête pour chasser de son esprit ce sujet pour le moins farfelu.

Elles sursautèrent quand la voix du capitaine brisa le silence :

– Je vous prie de m'excuser, pour tout à l'heure.

Elles se retournèrent, presque à contrecœur, malheureuses de devoir quitter ce paysage idyllique des yeux.

– Pour le plus grand désespoir de mes proches, reprit-il, je suis un farceur. Je me présente, je suis Gildas. Le passeur.

– Le passeur ? répéta Julie, intriguée.

– Lui-même. Mon bateau n'a qu'une seule utilité : transporter des voyageurs vers... HS, comme vous l'appelez. Chaque nuit, je lève l'ancre à Sarreguemines à la même heure.

– Mais pourquoi ? demanda encore Julie.

– Parce que c'est mon travail.

Dubitative, elle plissa les paupières sans cesser de le dévisager, mais avant de pouvoir approfondir son « interrogatoire en bonne et due forme », il la devança :

– Chaque voyageur me demande le tarif, en montant sur La Sarroise. En tant qu'homme, je vous répondrais que votre compagnie et votre gentillesse me suffisent. Mais en tant que capitaine, je vous demanderais un objet qui vous appartient. Peu importe sa valeur. Et que je vous rendrai lors de votre voyage de retour.

– Vous voulez une caution ? traduit Clarine.

Il ne répondit pas immédiatement, réfléchissant au terme employé. Il hocha finalement la tête.

– Exactement, une caution.

– Mais vous ne demandez jamais d'argent ? insista Julie.

Une lueur inquiétante se mit à briller dans les pupilles de Gildas mais il secoua la tête en signe de négation. Il s'approcha d'elle et changea de sujet :

– Le trajet n'est pas long, mesdemoiselles. Profitez de la vue tant que c'est possible.

Il tendit les mains devant lui, paumes vers le haut, mais venant du capitaine, ce geste ne ressemblait en rien à l'aumône. Elles comprirent ce qu'il attendait d'elles. Clarine farfouilla dans la poche avant du sac à dos où elle y avait glissé un tube de crème pour les mains (mais oui, on ne sait jamais), une lime à ongles et deux stylos. Elle s'empara du stylo jaune et blanc où était noté « Université Nancy II » en lettres noires et bordeaux. Un petit cadeau de son premier jour à la fac nancéienne, il y avait plus d'une dizaine d'années.

– Voilà pour vous.

Elle s'en dessaisit sans broncher, comme si elle pressentait qu'elle ne le reverrait plus jamais.

Julie, quant à elle, eut vite fait l'inventaire des poches de son jean noir : un trousseau de clés, son smartphone et un paquet de mouchoirs. Elle détacha un porte-clé du trousseau – une œuvre fait main représentant la cathédrale de Strasbourg – et le tendit à Gildas.

– Je vous remercie, souffla le capitaine. Je vous laisse un instant, je vais les mettre en lieu sûr.

Elles acquiescèrent en chœur tandis qu'il tournait les talons. Une fois qu'il eut disparu à l'intérieur du bateau, elles se jetèrent un regard confus. La question de Clarine ne fut qu'un murmure :

– Pourquoi en lieu sûr ?

** *

Satisfait, Gildas pénétra dans ses appartements, comme il aimait nommer la pièce qui lui servait de chambre. Il avisa une vitrine, en face de l'entrée, et s'y dirigea en à peine cinq pas. Il ouvrit les portes en verre et observa un instant le contenu de l'armoire de glace, rêveur. Sous ses yeux, une multitude d'objets divers et variés. Ce qu'on remarquait davantage, sur ces étagères, c'étaient les innombrables bijoux. Des bracelets, des boucles d'oreilles, des colliers et même des montres. C'était à se demander pourquoi il précisait à ses voyageurs « peu importe sa valeur ».

On notait aussi, incongrue dans un coin de l'étagère du centre, une carte Vitale. À côté encore, des cartes d'identité, des permis de conduire. Des paquets de cigarettes, des briquets. Deux ou trois pinces à épiler. Mais son objet préféré était celui que le voyageur de la nuit dernière lui avait légué. Un livre de poche. Da Vinci Code, de Dan Brown.

Un sourire carnassier étira ses lèvres puis il rangea les deux nouveaux objets à côté du livre.

4

Le bateau cessa lentement de voguer. Le capitaine jeta l'ancre et les trois compagnons furent arrêtés sur l'eau, au beau milieu de nulle-part.

Inquiètes, les deux jeunes femmes se retournèrent vers Gildas, qui joignit ses mains dans le dos.

– Vous êtes arrivées, mesdemoiselles.

– C... comment ? cria presque Clarine, sous le coup de la panique. Mais il n'y a rien ici !

– Mademoiselle Duchesne, je fais ce trajet chaque nuit, avec ou sans passagers. Souhaitez-vous m'apprendre mon travail ?

Le ton sec qu'il employa laissa les deux amies sidérées. Aussi ne répliquèrent-elles pas et le silence s'installa.

– Rassurez-vous, poursuivit-il, radouci. Vous n'êtes pas perdues en pleine forêt malgré les apparences. Il fait noir mais je peux vous certifier qu'il y a un ponton et au bout, un chemin. Vous n'avez qu'à le suivre.

Méfiantes (et aussi parce qu'elles se posaient de plus en plus de questions sur la santé mentale de Gildas), elles jetèrent un œil pardessus bord pour vérifier les affirmations du capitaine. Et, en effet, elles aperçurent le ponton et le chemin annoncés.

Après quelques secondes, Clarine reporta son attention sur lui et ne put retenir la question – la même qu'elle avait posée à Monsieur Hessmann – qui lui brûlait les lèvres depuis la découverte du carnet :

– Savez-vous ce que signifie HS, monsieur ?

En retour, il lui sourit. Comme s'il était amusé par la demande de la jeune femme. Mais devant son air intéressé, il rétorqua :

– Vous le saurez en suivant la route, mademoiselle Duchesne. Je vous le promets.

Elle n'apprécia pas l'inflexion étrange que sa voix avait prise. Oh non, elle n'aimait pas ça du tout ! Cet homme savait ce qui se cachait derrière ces initiales et, plus encore, il savait ce qui se cachait au bout du chemin. Elle s'apprêtait à lui demander d'approfondir ses explications mais elle se rendit compte qu'il n'en dirait pas davantage. Alors, raide comme un piquet, elle se planta devant lui et lança, plus durement qu'elle ne l'aurait souhaité :

– Merci pour le voyage, monsieur Gildas.

– Le plaisir fut pour moi, mademoiselle Duchesne. À bientôt pour votre retour !

Imperceptiblement, elle fit un léger signe de tête puis un volteface vers son amie. Ensemble, elles descendirent du navire, déconcertées et déterminées à la fois. Elles ne se retournèrent pas pour voir s'il les suivait du regard. Non, elles marchèrent d'un pas résolu vers leur objectif.

Le chemin en lui-même était fait d'un beau sable blanc qu'elles n'avaient jamais vu ailleurs. Elles ne relevèrent aucune trace de pas et elles s'en inquiétèrent. Car, si Ezekiel avait, effectivement, emprunté ce même trajet la veille, comment étaitce possible qu'il n'y en eut pas trace ? La météo n'entrait pas en ligne de compte. Pas de vent, pas de pluie. Rien qui pût effacer des empreintes de semelles.

De plus en plus agitées, elles arrivèrent au bout du court chemin et firent face à une flopée d'arbres. Nulle en flore, elle l'était. Mais elle n'était pas bête au point de ne pas remarquer que les espèces des arbres n'étaient plus les mêmes qu'au port de plaisance.

Et pourquoi cela aurait-il une quelconque importance ?

Cependant, deux arbres se distinguèrent des autres. Elles remarquèrent – et crurent rêver – que les troncs de ces derniers... scintillaient.

Illusion d'optique ?

Manque de sommeil ?

Troubles psychiatriques ?

Soudain, Clarine se souvint des notes dans le carnet d'Ezekiel. «arbres marqués». Était-ce donc ce qu'il a voulu dire par « marqués » ?

Mais elle ne voulut pas y croire. C'était trop... incroyable. Invraisemblable. Déroutée, elle scruta le visage de son amie et se sentit rassurée en constatant que la confusion s'était aussi emparée d'elle.

Que faire alors ?

Elle étudia les alentours mais elle réalisa bien vite qu'il n'y eut pas grand-chose à noter. Le chemin ne menait qu'à un seul et unique endroit : entre ces deux troncs d'arbres scintillants.

Abasourdie mais résignée, elle se tourna vers Julie et chuchota :

– Je crois que nous n'avons plus le choix. Il faut y aller.

La belle rousse resta muette lorsqu'elle hocha la tête. Elle vit son amie lui tendre la main et, décidée, s'en saisit. Synchrones, elles avancèrent de quelques pas hésitants et passèrent entre les arbres.

À hauteur de ces derniers, elles franchirent une porte invisible auréolée de lumière aveuglante.

Sur le pont de son bateau, Gildas ne put retenir un sourire. Il avait vu la lumière au loin lorsqu'elles étaient entrées en contact avec la porte. Cette lumière si familière pour lui. Et les deux beautés eurent tout bonnement disparu.

Mais ça aussi, ça lui était familier.

Il réalisa avec un temps de retard qu'il n'avait pas pris la peine de détailler les inscriptions sur la porte.

Il resta sur le seuil, pétrifié, incapable de se mouvoir ni de savoir quel était le pire dans ce qu'il voyait.

Une éternité passa. Il ne sut dire combien de temps précisément puisque sa montre ne fonctionnait plus. Enfin, il eut la force d'esquisser un geste. Il secoua violemment la tête pour chasser cette vision d'horreur et reporta son attention sur la porte. Dans le bois sombre de cette dernière, on distinguait des lettres d'or gravées minutieusement. Quelques lignes seulement surmontées d'un titre inattendu : « Pécheresse ? ». Il fronça les sourcils. Un flot ininterrompu de questions l'assaillit. Que pouvait bien signifier ce titre ? Qui l'a écrit ? Et qui cela concernait-il ?

Il ne comprit pas. Décontenancé, il résolut cependant de lire les trois courtes lignes en-dessous, rejetant sa perplexité loin, quelque part dans les recoins de son esprit mis à rude épreuve.

Toute personne Qui commet le péché Est esclave du péché1

Il eut envie de hurler sa totale incompréhension, sa peur grandissante, lancinante, sournoise. Il se rendit compte qu'il avait bloqué sa respiration et la relâcha d'un coup. Il voulut retrouver son calme et s'obligea à inspirer profondément pour retrouver une respiration normale.

Mauvaise idée.

L'odeur caractéristique de cuivre s'infiltra dans ses narines et souleva son cœur pourtant bien accroché. Malgré lui, ses jambes se mirent à trembler et il fut surpris qu'elles le soutenaient encore.

Il se sentit défaillir. Mû par l'urgence, il franchit précipitamment le seuil mais ne put aller plus loin. Son estomac se révulsa et il rendit tout son pauvre contenu sur le parquet parfaitement ciré.

« Quel con ! Mais quel con ! Pourquoi n'ai-je pas laissé faire la police ? »

Une fois qu'il eut régurgité tout son dîner – et après deux ou trois rots peu ragoûtants – il décida qu'il ne devrait respirer que par la bouche.

Alors, le cœur au bord des lèvres, il se redressa, se retourna et, hésitant un instant, pénétra à nouveau dans la pièce. Il avait repris courage et tentait d'observer la scène sans vomir une deuxième fois. Un sursaut le secoua tandis que la porte claqua derrière lui et disparut.

« Ça y est, ça recommence ! » maugréa-t-il sans même se retourner.

Mais le pire n'était pas derrière lui.

Il était devant.

Face à l'immensité de la pièce (une trentaine de mètres carré), il déglutit péniblement et bruyamment.

« Respire par la bouche, respire par la bouche... »

Il s'abandonna à l'examen de l'horreur sous ses yeux.