Le martyr de l'étoile - Evelyne Guzy - E-Book

Le martyr de l'étoile E-Book

Evelyne Guzy

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Beschreibung

Bruxelles, Grand-Place. Sous les colonnes de la maison de l’Étoile, une silhouette noire s’effondre aux pieds de la statue d’Éverard t’Serclaes, héros emblématique à l’esprit frondeur. Laureen G. n’est pas vraiment là par hasard. Chercheuse infatigable, elle passe sa vie à fouiller les sites islamistes radicaux. Elle alerte aussitôt son amie, Marie B., une journaliste que le 11-Septembre a rendue célèbre. Laureen pense avoir tout compris, tout prévu. Mais la victime n’est pas celle qu’elle croit... Commence alors une enquête sauvage, dans un Bruxelles dont la symbolique, réelle ou fantasmée, livrera graduellement les secrets d’un crime bien orchestré, une sorte d’assassinat ciblé. Qui est capable d’un tel raffinement ?

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Seitenzahl: 118

Veröffentlichungsjahr: 2016

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© Editions Luc Pire

[Editions Naimette sprl]

26, rue César Franck – 4000 Liège

www.lucpire.be

Direction de collection et coordination éditoriale :

Bernard Delcord

Graphisme de la couverture : [nor]production / www.norproduction.eu

Photo de couverture : © Luc Viatour / www.lucnix.be

ISBN : 978-2-87542-045-9

Dépôt légal : D/2012/12.379/12

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. 

Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.

CE LIVRE A ETE NUMERISE PAR

Bebooks - Editions numériques

Quai Bonaparte, 1 (boîte 11) - 4020 Liège

[email protected]

www.bebooks.be

information concernant la version numérique

ISBN : 978-2-87542-045-9

À propos

Bebooks est une maison d'édition contemporaine, intégrant l'ensemble des support et canaux dans ses projets éditoriaux. Exclusivement numérique, elle propose des ouvrages pour la plupart des liseuses, ainsi que des versions imprimées à la demande.

Evelyne Guzy

Le martyr de l'étoile

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR

Ce roman s’inspire librement de l’actualité depuis le 11-Septembre ainsi que de publications jihadistes parues sur Internet. Mais si l’intrigue recèle une apparence de vérité, elle est issue de la seule imagination de l’auteur… et n’a rien à voir avec la réalité !

À Laura, héroïne de sa propre vie.

Le début des ennuis - 01

La journaliste s’arrêta net. Sur le sol, une tache de sang. Elle ouvrit la bouche. Pas un son n’en sortit. Je lui jetai un regard furtif. Je ne l’avais pas menée ici pour qu’elle se taise. Je faillis le lui dire. Je me tus.

Petit à petit, je vis la foule arriver. Nous étions dans une ruelle étroite, à l’angle de la Grand-Place. Comment avaient-ils su ? Vaine et idiote question d’une chercheuse toujours avide d’analyser chaque mot, chaque geste. Tous réagissaient de la même façon : visages insondables, air hébété. Rien à en tirer. Sauf peut-être de ce qui criait au fond de moi. Un cri silencieux, la terreur. Mais attribuer ce sentiment aux autres n’était peut-être qu’une stérile projection. Retour à la case départ, donc : il fallait que je voie, que j’écoute, que je sente, que je touche. Que je me fie aux faits, rien qu’aux faits. Que j’en observe les effets, et basta, au diable toute cette psychologie à deux sous !

Je reprends donc cette histoire depuis le début. Sur le sol gît un corps. Il est emballé de noir. Le visage aussi est voilé, tissu noir sur tissu blanc, qui dépasse légèrement. J’ai déjà vu cela quelque part. À la télé, mais pas seulement. Je penche la tête pour essayer de distinguer la chevelure. Elle est châtain et très crépue. Elle semble longue. Oui, c’est bien elle. Le procès, je l’ai vue de près lors du procès. Ils l’avaient forcée à retirer son voile. Et elle s’était retrouvée là, comme nue avait-elle dit, nue aux yeux des hommes et aux miens. Elle avait jeté un regard de défi à l’assemblée, oui, je m’en souviens bien : « L’Occident pervers ne déshabillera pas mon âme », avait-elle dit. Et je ne pouvais que lui donner raison : qui vraiment peut sonder les tréfonds de notre moi ? Mais voilà que je m’égare à nouveau dans la psychologisation idiote. Je m’étais promis, pourtant.

Je suis là, et j’essaye de vous raconter cette histoire. Mais c’est difficile. À ce moment précis, le moment crucial, il ne se passe rien, justement. À moins que ce soient les émotions qui me rendent aveugle. Fichues émotions. On ne mène pas une enquête avec des émotions. Je tourne donc la tête vers la journaliste. Elle est en train de prendre des photos. La flaque de sang. Le tissu froissé, la main levée. Une chaussure esseulée, plus loin sur le trottoir. Et un petit garçon qui pleure. Son nez coule. Il bave. Ses mains sont sales. Son pantalon usé. Je suis tellement concentrée sur l’observation que je ne peux réprimer une moue de dégoût. Et je me retrouve à agir comme de ma vie je ne l’ai jamais fait : je vois un enfant qui pleure et je ne le console pas. J’enquête, enfin j’essaye.

La journaliste a dû repérer comme moi la ressemblance avec Rachida. Elle tente de soulever son voile. Je lui fais signe de la main d’arrêter : on ne touche pas à une scène de crime, c’est dit dans tous les films. Elle lève la tête vers moi et hausse les épaules. Les films, elle s’en fout. Et me voilà à nouveau en train d’interpréter ! Bon, il faut que je me concentre. Sur le sol gît très probablement Rachida S. – excusez-moi de taire son nom mais je tiens à ma peau. Face à elle, la journaliste Marie B. – excusez-moi de taire son nom mais je tiens à sa peau. Et finalement, si vous me permettez pour une fois d’exprimer mon sentiment : nous voilà elle et moi dans de beaux draps !

Comment je suis arrivée là - 02

Cela faisait un petit temps que j’étais sur le coup. À fouiller et farfouiller les sites islamistes à longueur de journée, on finit par décrypter ce qui s’y trame. Un attentat se préparait, j’en étais sûre, et l’auteur de cet attentat serait sans doute Rachida. À moins qu’elle n’envoie au charbon, une fois de plus, un de ces jeunes acolytes exaltés qui dévoraient littéralement sa prose sur la toile. Alors, à la voir gisant là, à mes pieds, dans cette niche de la maison de l’Étoile ouverte aux quatre vents, je me suis sentie toute découragée. À quoi me servaient toutes ces années d’études si je me montrais incapable, le moment venu, de différencier l’assassin de sa victime ? Il faut dire que le passé de Rachida ne pouvait que m’aveugler : tant de morts causées par ses diatribes contre « l’Occident pervers à la solde du complot judéo-maçonnique » avaient forgé mon opinion à son égard. Et c’est d’ailleurs pour ses talents d’auteur, en quelque sorte, qu’elle s’était retrouvée derrière les barreaux : la justice avait fini par la coincer pour complicité avec une organisation terroriste et incitation à la haine raciale. « Ouf ! », m’étais-je dit. Mais c’était sans compter sur la subtilité de son avocat. Vice de procédure. Il avait gagné en appel en invoquant cet argument. Comment ces cons de flics avaient-ils pu être si naïfs ? Infiltrer le forum de discussion de Rachida et l’inciter à préparer un attentat… Quand l’avocat avait démontré que le pseudo utilisé par un soi-disant complice était celui du commissaire Roland Steurs, le juge avait froncé les sourcils. Et tout était fini. Depuis, Rachida se pensait à l’abri de la justice. Et peut-être l’était-elle, finalement. Mais les assassins n’ont que faire des lois… Qui avait pu commettre ce crime ? Un policier vexé ? Un jihadiste frustré ? Les parents d’un enfant assassiné ? Des services secrets étrangers ? Allez savoir ! On ne peut pas être la plus célèbre propagandiste d’Al-Qaïda en Europe sans s’être forgé quelques solides inimitiés. Je suis perdue.

Bon, mais dans cette histoire, tout n’est pas noir. Le lieu de l’attentat, je l’avais deviné, oui ou non ? Enfin, presque… Car il n’y a pas que les poulets qui infiltrent les forums islamistes. J’avoue m’y être essayée, moi aussi. Login : Aïda. Mot de passe :… Vous ne pensez tout de même pas que je vais vous révéler tous les secrets du métier ? La confiance, il faut toujours s’en méfier… Enfin, revenons à nos moutons. J’avais (presque) deviné le lieu, ai-je dit. Parce que cela fait un petit temps que je conversais sur le Net avec une bande de fervents combattants : Ayman, Kamel, et surtout Maryam et Ahmed, de grands fans de Rachida. Chacun y allait du sien pour lui prouver qu’il était prêt à sauver l’honneur de l’islam – entendez disposé à envoyer quelques mécréants au paradis ou en enfer, allez savoir ? Alors, quand Rachida a évoqué que l’heure de gloire approchait et que le martyr de Bruxelles participerait au succès de l’entreprise, ma petite cervelle d’intello s’est mise à travailler. Le martyr de Bruxelles ? Qui à Bruxelles ma joyeuse bande de jihadistes en herbe pouvait-elle considérer comme un martyr ? Nous avions bien eu la Belge Muriel Degauque, première femme occidentale à s’être fait exploser en Irak : quel bel emblème pour Rachida ! Mais, déjà morte, je ne voyais sincèrement pas ce qu’elle aurait pu venir faire dans cette histoire. Nous avions eu aussi Abdessatar Dahmane, l’un des deux assassins du commandant afghan Ahmed Shah Massoud, dont la liquidation avait semblé annoncer le 11-Septembre. Oui, un résident belge comme précurseur denine eleven, on devrait l’inscrire dans les guides touristiques… mais il était mort « en martyr » lui aussi. Du côté des vivants, il y avait l’ex-footballeur Nizar Trabelsi. Mais pour le moment il croupissait en prison, condamné pour avoir fomenté un attentat contre la base militaire de Kleine Brogel. Et de toute façon, pour être un martyr, il faut avoir passé l’arme à gauche. Je commençais à tourner en rond…

Cette piste était une impasse : il fallait prendre le problème par un autre bout, comprendre « martyr » au second degré. Un martyr musulman – oushahîd– est perçu à la fois comme un saint et comme un guerrier. En Belgique, avions-nous des saints combattants ? La réponse m’a tout de suite sauté aux yeux. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Le patron de Bruxelles lui-même est un saint, un ange et même un archange. Saint Michel, le chef des armées célestes, celui qui pèsera les âmes le jour du jugement dernier, celui qu’on appelle aussi Défenseur de la foi, quel bel emblème pour les combattants du jihâd ! Dans ma ville, il est omniprésent : de multiples œuvres d’art lui sont consacrées mais également un boulevard, une cathédrale, une clinique, un collège, un théâtre… Du sommet de l’Hôtel de ville de Bruxelles, on le voit terrasser le démon. À bien y réfléchir, voilà un beau symbole pour des aspirantsshahîds ! D’autant que l’islam désigne lui aussi Michel comme l’un de ses archanges, le second en importance après Gabriel qui souffla le Coran à l’oreille du Prophète. C’est dire… En poussant la réflexion plus loin, le lien entre saint Michel et le martyre m’a semblé particulièrement fécond pour un Bruxellois. C’est en effet de la place Saint-Michel qu’est partie la Révolution belge, le 20 septembre 1830. Une fosse y sera creusée afin d’ensevelir ceux qui ont donné leur vie à la patrie. Dès le 28 octobre 1830, la place sera rebaptisée « place des Martyrs de la liberté ». On y trouve un joli théâtre, une belle librairie et, comble de l’ironie, des cabinets ministériels flamands. Mais, sincèrement, je ne vois pas en quoi nos mesquines querelles communautaires auraient intéressé ma petite cellule terroriste naissante. Et puis, la place des Martyrs, c’est joli, mais pas très animé. Quel intérêt d’y perpétrer un attentat ? Je parie que Rachida et ses copains auraient plutôt imaginé un lieu hautement emblématique pour les Bruxellois et bien connu des étrangers. Car on ne le dira jamais assez, un attentat terroriste c’est un acte de propagande vivante : les corps des morts s’y alignent comme les mots d’un message, distillant une peur amplifiée par les médias avides de récits macabres. Et quelle plus belle publicité que notre Grand-Place, inscrite au patrimoine culturel mondial de l’humanité ? C’est ainsi que, réflexion faite, peu avant la découverte du cadavre de la maison de l’Étoile, l’intuition avait guidé mes pas vers la Grand-Place.

Nous étions vendredi matin et les gens se bousculaient entre les échoppes du marché aux Fleurs. Sur les pavés encore mouillés par ladrachenationale, s’étalaient des milliers de bulbes et de pousses, des énormes boules de buis… je ne savais plus où donner de la tête. Comme d’habitude, je me suis dirigée droit sur l’étal de Louis qui connaît Bruxelles comme personne. Tout en négociant le prix d’un magnifique oranger nain, je lui ai raconté mon histoire de saint Michel et je lui ai demandé ce qu’évoquaient pour lui les mots de « martyr » et de « guerrier » accolés. Il a immédiatement haussé les épaules : « Tu réfléchis trop, Laureen, tu réfléchis trop. Tu en oublies parfois de regarder ce qui crève les yeux. Il est très joli, ton saint Michel à l’épée arrogante surplombant la flèche de notre Hôtel de ville, mais à ta place je redescendrais sur terre. Les Bruxellois sont bien moins mystiques qu’on croit. Ils préfèrent les héros de chair et de sang aux idéaux ailés qu’ils placent au sommet des monuments. Quand tu viens me rendre visite à la Grand-Place, il y a un endroit par lequel tu ne manques jamais de passer, sur le chemin du retour. Oui, oui, je l’ai remarqué. Un endroit qui porte chance, que tu peux toucher… »

J’ai tourné les yeux vers la statue de t’Serclaes, un guerrier et d’une certaine façon un martyr, c’est vrai, dont le gisant de bronze est abrité par l’alcôve de la maison de l’Étoile, à l’ombre de saint Michel, en quelque sorte. Et c’est là que j’ai vu une ombre s’effondrer et une fine silhouette s’enfoncer promptement dans la foule, rue Charles Buls, en direction de Manneken-Pis. J’ai laissé tomber mon oranger nain et je me suis mise à courir vers la victime (mauvais réflexe, c’est l’assassin que j’aurais dû viser : je ne serais pas là à me creuser la cervelle et à vous raconter toute cette histoire). Puis j’ai appelé Marie : un scoop c’est toujours bon à prendre, et quand on a une copine journaliste, autant lui rendre service.

La suite, vous la connaissez. Dans le fond, j’aurais peut-être mieux fait d’appeler les flics.

La journaliste, ce n’est pas n’importe qui - 03