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Au début du siècle, au cœur du Périgord Noir, Léon Freysse découvre un simple biface. Cette pierre sculptée, plusieurs millénaires auparavant, lui permet de rêver à une vie meilleure pour sa famille et lui. Pourtant, au fil des années qui suivront, entre revers et désillusions, les Freysse traverseront deux guerres mondiales et les nombreuses évolutions d’un des départements les plus touristiques de France. Cependant, un jour d’automne 2018, Mathieu Freysse reçoit une lettre anonyme qui le plongera dans les parts les plus sombres de l’histoire familiale.À PROPOS DE L'AUTEURELectrice insatiable depuis l’enfance, le désir d’écrire n’a jamais quitté Tatiana Delbos. Travaillant dans le Tourisme, également passionnée d’histoire et de préhistoire, c’est tout naturellement que le sujet de ce roman lui est venu. Elle crée une intrigue passée qui rebondit dans le présent. Les Freysse vous feront découvrir plus d’un siècle en Périgord et piqueront votre curiosité jusqu’à la dernière page.
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Seitenzahl: 686
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Tatiana Delbos
Le Mas de Freysse
Roman
© Lys Bleu Éditions – Tatiana Delbos
ISBN : 979-10-377-7412-5
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivante du Code de la propriété intellectuelle.
24 avril 1912
Léon Freysse regardait le soleil déclinant, le dos trempé de sueur par l’heure qu’il venait de passer à retourner l’une de ses parcelles. Marchant d’un pas lourd, il rentrait chez lui. La journée avait été longue et il avait fait bien trop chaud pour un mois d’avril. En Périgord, le soleil se montrait parfois trop généreux.
La main en visière au-dessus des yeux, il essayait de distinguer le chantier de fouilles qui s’étendait sur la berge opposée de la Beune, l’un des affluents de la Vézère. Cela faisait déjà quelques années qu’une équipe fouillait le site de Laussel.
Trois ans auparavant, quand il n’avait guère plus de 17 ans, un ancien abri sous roche avait été découvert, ses parois entièrement sculptées de chevaux monumentaux et autres animaux. Baptisé du nom du lieu-dit où se trouvait cet ancien campement préhistorique, Cap Blanc avait été fouillé en 4 mois et avait révélé de nombreux vestiges, dont un squelette humain.
Son père connaissait le chef de chantier et l’avait emmené afin qu’il le voie de ses propres yeux. Léon avait même proposé son aide. Dommage qu’il n’ait pas fait appel à lui à ce moment-là. Néanmoins, son nom avait été retenu, puisque l’année précédente, il avait été embauché pour fouiller, comme tant d’autres jeunes paysans, aux abris de Laussel qui avaient révélé un autre bas-relief, sculpté de femmes cette fois. Il se souvenait encore de l’émotion ressentie lors du dégagement de la fresque qui était brisée par endroits. Des milliers d’années auparavant, des êtres, qu’il imaginait primitifs, avaient décoré leur habitat de représentations à taille réelle. Cette découverte l’avait projeté à une autre époque, à un âge où la vie semblait difficile mais où, clairement, ces peuplades possédaient leurs propres croyances. Ce qui restait de leurs habitats et les nombreux vestiges qu’on trouvait maintenant en étaient le reflet. Il ne pensait pas en être si ému, il avait été totalement transporté.
Depuis, il ne rêvait plus que de participer à de nouvelles découvertes. Et il ne fallait pas négliger l’argent qu’il y gagnerait !
Léon avait 20 ans et venait d’épouser l’une des plus jolies filles du village : Lina Gavinel. Pour sceller cette alliance, le père Gavinel avait cédé en cadeau de mariage, une parcelle non exploitée près de leur terrain, qui rapprochait ainsi les deux familles. Elle était éloignée des chemins communaux mais, atout non négligeable, la terre y était excellente de par sa proximité avec la rivière.
Les deux tourtereaux se connaissaient depuis l’enfance et s’étaient toujours appréciés. Tout petits déjà, ils formaient une paire inséparable et jouaient ensemble. Léon l’avait défendue dans la cour d’école, puis à l’adolescence ils s’étaient raconté leurs petits secrets, avaient connu leurs premiers émois ensemble ; et finalement, cela n’avait surpris personne quand Léon avait demandé sa main à M. Gavinel.
Depuis 1 an déjà, elle était devenue Madame Lina Freysse.
Léon revenait justement de cette terre qu’il avait jusqu’ici utilisée uniquement comme pâture pour le troupeau de vaches. Le jeune couple vivait avec les parents Freysse, comme il était normal de le faire. Les bâtiments, les bêtes et les terres lui reviendraient logiquement à la mort de son père, car il était fils unique. En attendant, les biens étaient donc administrés, comme ailleurs, de façon familiale. Les femmes s’occupaient de la basse-cour, des cochons et autres menus fretins, elles avaient en charge la tenue de la maison, l’approvisionnement en eau, quand les hommes devaient s’occuper des terres et du gros bétail.
Les familles Freysse et Gavinel s’entraidaient depuis toujours, se retrouvant pour les moissons, semailles ou vendanges, partageant des moments de détente lors des longues soirées d’été ou se serrant les coudes lors des périodes difficiles, et cela ne semblait pas devoir changer.
Léon avait hâte de rentrer retrouver Lina et lui parler de l’idée qu’il avait eue. Il reprit sa marche en direction de la ferme. Le domaine s’étendait sur plusieurs kilomètres et il avait déjà parcouru plus de la moitié du chemin. Les nombreuses parcelles étant disséminées d’un côté et de l’autre de la vallée, il lui fallait parfois parcourir de longues distances à pied ou à cheval.
Il pressa le pas tout en songeant à son épouse. Il se considérait comme chanceux. Elle était à la fois sa meilleure amie et sa compagne. Léon louait sa beauté autant que son intelligence, et n’hésitait pas à la consulter sur les décisions à prendre pour l’avenir de l’exploitation. Lina était son rayon de soleil et il n’imaginait pas un instant sa vie sans elle.
En arrivant dans la cour, il tomba sur sa femme par hasard. Elle revenait du potager, chargée d’un grand panier en osier plein de légumes pour la soupe du soir. Il la prit affectueusement dans ses bras tout en vérifiant que personne ne les espionnait. Rien que d’imaginer comme les hommes du village se moqueraient de lui s’ils apprenaient qu’il affichait sa tendresse envers sa femme à la vue de tous, ses poings se crispaient déjà. En tant qu’homme, il ne pouvait pas se permettre de passer pour un faible et un romantique.
En journée, entre les membres de la famille, les deux ouvriers agricoles et les voisins qui vivaient non loin et pouvaient passer de manière impromptue, la ferme grouillait d’activité. Dès que Léon fut sûr que personne ne les regardait, il se montra tel que sa femme seule le connaissait : tendre et attentionné.
Mais même si elle protestait à voix haute, elle appréciait qu’il fasse semblant de s’inquiéter, qu’il la traite parfois comme une frêle citadine. Elle savait que dans le même temps, cela flattait son ego masculin si sensible de se montrer l’homme fort et elle, la faible femme. Et elle aimait somme toute jouer à ce petit jeu avec lui.
Il n’y résista pas et la prit lestement dans ses bras en la poussant vers la grange à foin. Il la bouscula prestement et ils s’écroulèrent dans un éclat de rire. Très vite, l’atmosphère se chargea de désir. Mais Lina ne pouvait pas se permettre de batifoler.
Léon se résigna, mais ne la libéra pas pour autant, car les idées qu’il avait en tête venaient de lui revenir. « Lina, écoute : je regardais le chantier de fouilles, tu sais, à Laussel ; et tout le monde en profite. On devrait en tirer parti aussi !
Je crois que ce sont eux qui en ont parlé à cet étranger qui était venu voir le chantier. En fait, pour t’expliquer plus clairement, nous devons réfléchir à une manière de se faire de l’argent nous aussi. Je veux t’emmener parfois à la ville et t’acheter de belles robes. Je veux t’offrir le meilleur, le plus beau, ma Lina.
Ah ah ah j’en ris encore. Imagine leurs têtes et comment ils se sont fait flouer. Ils lui auraient donné plus de 500 Fr, tu t’en rends compte ?
Un appel retentit. « Lina ! Et ces légumes ? Ils viennent avec le chemin de fer ! »
Lina se redressa en s’époussetant. Tout en se libérant de l’étreinte de Léon, elle lui jeta un regard sévère. Ses yeux semblaient lui rétorquer : je te l’avais bien dit !
Le lendemain matin, Léon partit en direction de Laussel. Il avait mis ses bottes et pris avec lui de quoi manger. Il espérait voir Raymond Peyrille qui était le contremaître embauché par le Dr Gaston Lalanne. Ce dernier, passionné de Préhistoire, Docteur en Sciences et en Médecine, avait loué le site qu’il jugeait prometteur. Et Raymond Peyrille, qui habitait aux Eyzies, avait été mandaté pour superviser les fouilles.
Léon espérait le trouver directement sur le chantier.
Il marcha d’un bon pas sur les 2 kilomètres qui le séparaient du grand abri de Laussel. La zone était marécageuse et pleine de moustiques. La progression n’y était pas aisée, mais Léon était un jeune homme en pleine force de l’âge et habitué aux travaux physiques. Cette petite marche ne fit que l’échauffer pour la journée qui l’attendait. Tout en avançant, il réfléchissait à la meilleure façon d’aborder ce Raymond.
Il l’avait côtoyé durant quelques mois l’année passée, puisqu’il avait aidé au décaissement du grand abri. Mais c’était toujours gênant de venir quémander du travail. Léon devrait se faire violence. Son caractère fier et sa réserve naturelle devraient être mis de côté, car il aspirait à autre chose qu’à se tuer à la tâche dans les champs. L’année passée, il avait été payé grassement comme tous les ouvriers, et il y avait pris goût. Cela avait été si agréable d’emmener danser Lina dans les bals, de payer un verre aux autres villageois comme un grand seigneur. Et cette manne financière avait été d’un grand secours pour organiser son mariage. La tradition voulait que ce soient les parents qui payent, mais il avait tenu à participer. La fête, sa fête, resterait dans les annales du village !
Il souriait à l’évocation du souvenir de ce dimanche mémorable, où Lina était devenue sienne et avait signé le grand registre.
Il était si perdu dans ses pensées, qu’il se rendit à peine compte qu’il arrivait sur place. Un jeune homme, déjà en sueur à cette heure matinale, pelletait une tranchée à ses pieds. Il aurait très bien pu ne pas la voir et tomber dedans s’il ne s’était pas fait interpeller rudement. « Et bien Léon, regarde donc où tu vas ! »
Quelle chance de tomber directement sur celui qu’il cherchait ! Il arrivait à point nommé alors que ce dernier faisait sa ronde du matin. À deux pas en retrait de la première tranchée, il inspectait sans doute le travail du jeune homme qui, tenant sa pelle à deux mains, s’était arrêté pour les observer.
L’excuse lui était venue si spontanément à la bouche qu’il en était lui-même surpris. Il marqua une pause puis reprit : « avez-vous fait de belles trouvailles depuis la dernière fois ?
Ils marchèrent jusqu’à la tente qui servait d’abri aux plus belles découvertes. Leurs pieds s’enfonçaient de concert dans la terre meuble gorgée d’eau. Raymond écarta la toile pour laisser la place à Léon et lui permettre de s’avancer. Il lui présenta plusieurs silex taillés de main d’hommes, mais également quelques fragments d’os et de bois de rennes.
Il s’arrêta soudain pour se tourner vers Léon. Son regard inquisiteur le transperça, semblant lire au travers de lui comme dans un livre ouvert.
Il n’avait pas été dupe. Certainement Léon n’était-il pas le premier à se présenter ainsi, sous des prétextes fallacieux, dans le seul but de se voir proposer du travail.
Puis reprenant après une courte pause. « Allez… Je verrai avec lui et quand j’aurai un autre chantier, je te ferai mander.
Je vais vous laisser, je me doute que vous avez fort à faire. Merci encore et j’attends de vos nouvelles alors. »
Léon prit ainsi congé et partit en direction de sa parcelle qui n’était plus très loin. Alors qu’il s’éloignait, la discussion se rejouait dans son esprit. S’il était satisfait d’avoir une possibilité de rentrée d’argent à annoncer à Lina, il se sentait frustré. Ses espoirs ne s’étaient pas entièrement concrétisés. Quelle chance avait-il réellement de travailler aux fouilles cette année ? À bien y penser : trop peu. Son enthousiasme retombait finalement comme un soufflé. Il aurait aimé rentrer et apprendre une meilleure nouvelle à sa femme. Or, il ne lui restait plus qu’à retourner labourer ses champs, et cette seule perspective faisait monter en lui une colère irraisonnée.
Il se retourna, les tempes brûlantes, pour contempler le chantier à distance. La vallée de la Grande Beune était connue pour ses deux châteaux médiévaux qui se faisaient face, fièrement dressés, chacun sur leur colline boisée. D’un côté, il savait qu’il restait les ruines du château de Commarque. Une partie de la forteresse s’était effondrée au XVe siècle à la suite d’une bataille, et peu de temps après, les habitants l’avaient déserté et il était tombé dans l’oubli. Cette histoire faisait partie de celles que les anciens aimaient conter les soirs de veillées, évoquant alors les nombreuses batailles qui avaient eu lieu dans la région et dont les ruines restaient encore si impressionnantes. Le château de Laussel, quant à lui, demeurait en assez bon état, et se situait 500 mètres en amont sur la rive droite.
Les travaux du grand abri, situés plus ou moins au pied de ces ruines, étaient bien visibles, même à cette distance. En effet, le chantier s’étalait sur une centaine de mètres de long et dominait la vallée de la Beune d’une dizaine de mètres. L’abri principal avait été exploité sur 80 mètres de longueur et présentait une succession de 11 couches sur 5 mètres de hauteur. Il était affublé également, de deux abris secondaires plus petits, l’un en aval et l’autre en amont. De loin, les excavations formaient autant de taches sombres qui donnaient une impression surprenante : comme si au cœur d’une magnifique falaise verdoyante, un géant, pris de folie, avait décidé de laisser libre cours à sa fureur en arrachant de grands lambeaux de paysage.
Mais ce que Léon avait en tête, en observant ce chaos, était bien plus pragmatique. Il avait appris récemment par les frères Debouysse, la mise au jour de cinq représentations humaines sculptées qui dataient d’au moins 22 000 ans. Elles figuraient des femmes rondes et opulentes sauf une, assez asexuée pour passer pour un homme ou une très jeune fille. Il avait même appris qu’elles étaient certainement peintes en rouge. Mais la plus célèbre restait la Vénus à la Corne. Cette femme sculptée présentait tout le détail des hanches développées, un bras relevé tenant une corne, le deuxième bras une main positionnée sur le ventre. Certains l’interprétaient comme un symbole possible de fécondité, mais les hommes du village avaient surtout bien plaisanté sur ses formes avantageuses et féminines, révélant peut-être les goûts des mâles de la Préhistoire. L’un des frères Debouysse ayant assisté à la découverte, il l’avait décrite à l’assistance avec beaucoup de précision. Le visage n’était pas figuré, ou bien trop abîmé par le temps, et ne laissait plus supposer qu’une chevelure cascadant sur l’épaule gauche. Ses seins lourds avaient même amené certains hommes de l’assistance, à parler d’une femme enceinte ou ayant déjà eu des enfants. Léon était resté silencieux, ne sachant que penser de tout cela. Mais d’une chose, il était sûr : quand on vit dans un tel endroit, on ne peut qu’être civilisé et… aimer les femmes !
Tout cela le laissait songeur, mais également envieux. Que n’aurait-il pas donné pour faire partie de l’aventure ?
Tandis qu’il réfléchissait, il reprit son chemin en direction de son champ. Il grimpa le léger talus et se retrouva enfin sur sa parcelle qui était légèrement surélevée. Elle s’étendait jusqu’aux berges marécageuses de la rivière, et était bordée sur un côté d’une falaise calcaire typique de ces vallées. Il faudrait qu’il aille l’explorer de plus près quand il aurait un peu plus de temps devant lui. En attendant, il était temps qu’il regarde où était son troupeau et comment ses bêtes se portaient. Puis il rentrerait en passant voir son meilleur ami, et beau-frère, Henri Gavinel.
En remontant la pente, son pied heurta une rocaille et le fit trébucher. Il se rattrapa sur les mains et en profita pour s’asseoir sur le talus afin de secouer ses bottes pleines de terre argileuse. Elles commençaient à lui peser. Il se pencha vers cette pierre qui l’avait entravé et la débarrassa machinalement de la glaise qui l’entourait. Elle possédait une forme tout à fait originale. Elle était plutôt claire, de couleur beige comme un calcaire, mais une fois nettoyée, il se rendit compte que ce n’était pas cela. C’était un silex calcifié. Dur et lourd dans sa main, il était d’un bel ovale avec un côté pointu. Ayant déjà eu la chance d’en étudier de près à Laussel, sa beauté symétrique lui permettait de n’avoir aucun doute, il s’agissait d’un biface !
Se pouvait-il qu’il soit vraiment chanceux ? Qu’il soit tombé sur un authentique objet préhistorique au moment même où il le souhaitait désespérément. Sa mère y aurait sans doute vu l’œuvre du Diable. Mais quelle veine !
Tournant et retournant la belle pierre si douce et parfaitement taillée dans ses mains, il se laissa aller à rêver. Et si ! S’il y en avait un… pouvait-il y en avoir d’autres ? Avait-il possibilité de l’exploiter comme ces riches entrepreneurs qui venaient louer des terres aux paysans pour ne leur verser qu’un loyer et s’enrichir des objets qu’ils trouvaient et revendaient ? Il devait mettre de l’ordre dans ses idées.
Il se redressa, l’œil pétillant, et partit d’un pas décidé. Au bout d’un kilomètre à peine, il arriva devant un beau corps de ferme périgourdin à toit pointu. Les pierres jaunes des murs profitaient déjà du soleil d’avril qui réchauffait l’atmosphère fraîche de la matinée. La brume s’était dissipée et la journée s’annonçait déjà chaude.
En traversant la cour pour aller retrouver son meilleur ami, les poules, oies et autres volailles s’écartaient en piaillant, les ailes dépliées par la panique. Le chien de la ferme, un patou avec le poil crotté de boue séchée, vint l’accueillir de sa grosse tête en quémandant une caresse.
Léon se sentait ici comme chez lui.
Henri vint à sa rencontre.
En le disant, il brandit la pierre qu’il avait mise dans sa poche.
Il prit la pierre dans sa main et tout en la frottant, la retourna, d’un côté puis de l’autre, la soupesa. Puis, après un temps qui sembla infini à Léon, reprit enfin la parole.
C’est exactement pour cela que Léon était venu voir son ami. Il le savait connaisseur d’objets anciens. Il aimait depuis toujours collecter les plus pierres qu’il trouvait dans les champs, et s’il n’avait pas été issu d’un milieu rural, sans doute aurait-il fini instituteur. Mais le sort en avait décidé autrement. Son père, le vieux Gavinel, avait pris ce mauvais coup de sabot de son cheval de labour, et Henri avait dû reprendre la ferme familiale pour aider sa famille. Il n’y avait pas que ses parents qui vivaient des produits de la ferme, mais également sa grand-mère et sa tante qui ne s’était jamais mariée. Son père n’était plus physiquement capable de gérer seul tous les travaux à accomplir, il avait des moments de grande faiblesse où il passait alors des jours, couché. Les responsabilités ne pouvaient pas être fuies, Henri, à 16 ans, s’était donc retrouvé en charge.
Sa force de caractère lui avait permis de tout prendre en charge, sans se plaindre ni faillir, et Léon l’admirait beaucoup. Il savait avoir ici un vrai ami, intelligent et travailleur. Il se reposait sur lui depuis toujours et c’est donc de lui qu’il attendait son salut. Henri saurait quoi faire !
Mais je pense que je suis surtout pressé de voir si on trouve quelque chose d’autre.
Son enthousiasme était contagieux et Léon se réjouissait déjà du travail à accomplir. Mais surtout, de devenir riche.
Pendant des jours qui se transformèrent en semaines, ils travaillèrent à un rythme acharné.
Léon et Henri œuvraient le matin dans leurs fermes respectives, puis se retrouvaient l’après-midi sur ce qu’ils appelaient « la parcelle ». Henri ne ménageait pas ses efforts, mais c’était Léon qui menait le chantier. Il avait l’avantage d’avoir déjà participé à des fouilles. Son expertise semblait grande aux yeux de son ami qui participait pour la première fois à ce genre d’expérience.
À mesure que le temps passait, le regard d’Henri devenait plus critique. Il réalisait peu à peu que la manière de fouiller de Léon était trop brutale. L’esprit vif d’Henri l’amenait naturellement à analyser la situation. Creuser à la pioche puis à la pelle, risquait d’abîmer les trouvailles. Constituer des tranchées rectangulaires puis les faire évoluer en forme d’escaliers, ne permettait pas de noter de façon cartésienne les emplacements. Quand il trouvait un objet intéressant, il le mettait de côté dans une caisse. Ne devraient-ils pas noter quelques informations dans un carnet ? Comment devaient-ils les référencer ? Quels étaient les noms et les rôles des objets qu’ils trouvaient ? Le sujet perturbait de plus en plus Henri.
C’est à ce moment-là que les premières dissensions apparurent entre les deux amis. Travailler toute la journée, en suivant des ordres aveugles, n’était pas dans la nature d’Henri qui demandait constamment à Léon de justifier ses choix. Et Léon, qui avait toujours aimé commander, le prenait de plus en plus mal. Le ton entre eux devenait plus acide et l’ambiance s’en ressentait. Pourtant, ils se connaissaient depuis toujours. Mais cette fois, ils voulaient plus, l’un comme l’autre. Léon voulait briller et faire fortune le plus rapidement possible, quand son meilleur ami voulait comprendre ce qu’il faisait et le faire bien.
Henri étant méticuleux, se renseigna donc auprès d’un ami très proche de Denis Peyrony. Ce Joseph Peyroussy portait une profonde admiration pour celui qui, issu de la ruralité, était devenu tour à tour, instituteur, puis préhistorien amateur et enfin professionnel reconnu de tous. Il l’avait accompagné avec l’Abbé Breuil, lorsqu’ils avaient étudié les gravures de la grotte de Combarelles, puis les peintures et gravures de Font de Gaume ; c’est à cette occasion qu’il avait acquis sa grande renommée dans la région.
Cet homme était intarissable sur ses manières, sur la façon qu’il avait de tout noter. Il lui décrit avec détail comment l’homme d’église référençait ses trouvailles et lui conseilla d’en faire des croquis.
Vers la fin du mois de mai, après de trop nombreuses semaines d’une entente dégradée, Henri prit son courage à deux mains pour expliquer quels changements de méthodes il entendait opérer sur le chantier de la parcelle.
Henri se sentait perdu, la conversation n’allait pas dans le sens qu’il aurait souhaité lui donner. Léon devait comprendre qu’il avait fait cela uniquement pour le bien du chantier. Pour leur avenir commun, et non pour lui nuire.
Le dernier mot avait été prononcé avec une intensité telle qu’Henri blêmit. Lui qui connaissait pourtant son ami depuis de nombreuses années, l’avait rarement vu dans cet état. Il était clair qu’il y avait bien plus qu’une simple histoire d’indiscrétion.
La lueur de défi qui brillait dans les prunelles de Léon était claire, le cœur du problème pour lui résidait dans ce simple mot : « mon chantier ». Non seulement il n’avait jamais aimé être dirigé, ayant depuis la plus tendre enfance une profonde aversion pour toute autorité, mais la notion de propriété de la parcelle semblait également le miner depuis quelque temps. Henri n’avait malheureusement rien à répondre à cela. Il avait omis de relancer son père concernant cette délicate affaire et il reconnaissait en son for intérieur être à blâmer. À tout bien y réfléchir, il considérait la parcelle comme étant autant la sienne que celle de son ami.
Il préférait s’éloigner rapidement plutôt que d’affronter Léon. Il n’avait jamais supporté les conflits et celui qui s’amorçait le mettait dans une position trop inconfortable. Il valait mieux y réfléchir posément et reprendre cette conversation plus tard.
Mais alors que Henri s’éloignait, Léon marmonnait pour lui-même « lâche », tout en jetant des coups de pied rageurs dans les mottes de terre qui l’entouraient. Il insultait autant son meilleur ami que lui-même. Il aurait dû régler le problème une bonne fois pour toutes, il avait laissé Henri s’en tirer à bon compte. Le sang qu’il sentait bouillir dans ses veines ne présageait rien de bon pour les jours à venir. Il allait devoir supporter la proximité imposée par les besoins du chantier alors qu’il y avait tant de questions restées sans réponses entre eux ? C’était son terrain. Ses découvertes. Et sa fortune. Les projets qui se multipliaient dans ses rêves ne supportaient aucun partage. Il allait devenir riche et Henri n’aurait pas son mot à dire.
Henri n’avait pas touché au cœur du problème qui n’était finalement, ni un problème de secret à garder ou de documents non remis en temps et en heure. Léon était tout simplement gagné par la cupidité. Une cupidité dévorante et exclusive, qui changeait peu à peu en colère et en méfiance, une amitié présente entre eux depuis l’enfance.
Pendant ce temps, Lina se retrouvait de plus en plus souvent seule à la ferme avec ses beaux-parents et commençait à vivre l’absence de son mari avec difficulté. Chaque jour, elle le voyait partir le matin et ne rentrer que le soir harassé de fatigue. Elle s’inquiétait de sa mauvaise humeur constante. Il n’était plus aussi loquace et rieur avec elle. Elle avait bien essayé de lui parler, mais Léon lui disait invariablement de ne pas s’inquiéter.
Le site était prolifique et le nombre de trouvailles croissait de jour en jour, ce qui ne manquait pas de l’impressionner. Il avait mis au jour d’autres pierres taillées, magnifiques et en excellent état, et avait délimité de façon claire une zone d’habitat. Il y avait ensuite une couche stérile, avant d’arriver à du matériel plus récent. Tout ceci était nouveau pour elle, mais elle se passionnait autant par ce qu’elle apprenait chaque jour que par les possibilités que cela ouvrait pour leur avenir commun. Cependant, même si Lina ressentait encore l’enthousiasme de Léon, elle discernait également chez lui une tension grandissante. Un soir, elle n’y tint plus. « Léon, ne te fâche pas, mais je trouve que tu as changé. Est-ce le travail sur le chantier qui te pèse ? l’interrogea-t-elle avec anxiété et tendresse.
Je sais que quelque chose ne va pas, alors, Léon Freysse, tu vas me le dire. Je suis ta femme et je suis en droit de savoir ce qui se trame. D’autant plus qu’avant, tu me disais tout, et que depuis quelque temps, je ne sais plus rien. Ce n’est pas normal, ajouta-t-elle la voix tremblante. Elle continua néanmoins. Je t’aime mais… Je suis à bout de nerfs, je fais ma part du travail et la tienne quand tu es absent, je supporte de vivre avec tes parents et je continue d’aller soutenir ma famille dans un même temps. Henri me tient les mêmes propos évasifs que toi et je sens que vous me cachez quelque chose. Dis-moi ! Parle-moi ! »
Après un silence de quelques minutes où Lina pouvait presque entendre son mari réfléchir, Léon lui répondit d’une voix amère, mais résolue.
Lina écoutait, médusée. Plus Léon parlait et s’échauffait, et plus son ton se faisait mordant. Ses paroles cinglantes la blessaient, mais elle devait rester stoïque. Elle avait voulu qu’il se confie et c’est exactement ce qu’il faisait.
La vénalité, que Lina entendait dans les propos si durs de son mari, la laissait muette. Inconsciemment, elle sentait que cela allait trop loin. Son éducation et ses racines catholiques lui hurlaient que la cupidité était un péché et que son mari semblait bien y avoir succombé.
Les larmes lui piquaient les yeux tandis que son mari continuait son monologue.
Elle prit sur elle, luttant contre la sensiblerie dont elle faisait preuve, et reprit de sa voix la plus calme.
Léon lui expliqua alors avec amertume qu’Henri s’était renseigné derrière son dos et semblait vouloir prendre la direction des fouilles.
Lina pouvait comprendre la blessure d’amour-propre que Léon avait subi. Derrière ses dehors de dur à cuir, elle savait à quel point il manquait cruellement de confiance en lui. Il avait toujours été secondé par d’autres. D’abord, ses parents, puis Henri, même elle, l’encadraient constamment. Il n’était pas très scolaire. Non par manque d’intelligence, mais uniquement à la suite des difficultés face aux lettres, qui semblaient vouloir se dérober sans cesse à sa compréhension. Ses instituteurs l’ayant très vite jugé inapte à l’école, il n’avait alors plus supporté de rester sur les bancs d’une institution qu’il abhorrait. Il avait très vite consacré ses journées à la ferme, revendiquant ce travail au grand air qui seul l’apaisait. Mais elle n’avait jamais été dupe, il en retirait une profonde honte et avait toujours eu une soif de connaissance qu’il n’avait jamais pu combler.
Lina se tut pour réfléchir, troublée malgré elle par le raisonnement de son mari. Il avait raison. Elle ne voulait pas que le doute s’installe. Elle irait parler à sa famille pour régler ce différend avant que cela ne dégénère encore plus. Elle sentait bien aux propos de Léon que ce dernier était à la limite de ce que ses nerfs pouvaient supporter. Si la situation perdurait, il ne se passerait pas longtemps avant qu’il n’explose. Et son couple en pâtirait d’autant plus.
Elle décida de mettre de côté son orgueil et ses inquiétudes quant au comportement de son mari, le temps de régler ce différend familial, puis elle aviserait. Cela ne pouvait pas être si grave de vouloir s’enrichir un peu après tout. N’avaient-ils pas droit à un peu d’aisance dans cette vie ?
Le lendemain, 20 mai, Lina pensait prendre le chemin de la ferme Gavinel, quand sa belle-mère l’appela au moment où elle s’éloignait. « Lina ! J’ai besoin de toi, j’ai une vache qui va vêler et je dois absolument aller au village voir l’apothicaire. Peux-tu rester là jusqu’à ce que je revienne ? On ne sait jamais, ajouta-t-elle, si le veau se présente mal en mon absence, je préférerais que tu sois présente. Je te fais entièrement confiance. Tu sauras quoi faire », conclut-elle avant de se retourner.
Lina se sentit tiraillée une seconde seulement et décida de rester. Il n’y avait aucune urgence à aller ce matin parler avec sa famille. D’autant plus qu’elle n’était pas du tout à l’aise avec cette idée. Le sujet était délicat car son père, avec son infirmité, ne supportait que très mal qu’on le remît en cause. Or, elle devrait aborder un sujet d’argent et de légitimité qui mettait en cause l’honnêteté de la famille. Il va sans dire qu’elle n’était finalement pas mécontente qu’on lui fournisse une bonne raison de fuir cette confrontation.
De son côté, Henri était déjà sur le chantier de fouille. Il voulait s’appliquer à faire le point sur leur collection avant d’aborder le sujet des prochaines étapes du chantier avec Léon qu’il fut plutôt surpris de voir arriver de si bon matin. Est-ce le signe que c’était le moment opportun d’évoquer ce qui le tracassait ?
Henri prit son courage à deux mains.
Si le ton de Henri était légèrement tendu derrière son côté désinvolte, celui de Léon était franchement hostile. Henri préféra alors prendre les devants.
Henri n’avait définitivement pas choisi d’aborder le sujet de la bonne façon. Le ton agressif de Léon le lui prouvait bien.
Henri était outré et ne savait plus comment redresser la situation. Son ami venait de lui révéler une facette de sa personnalité qu’il ignorait. Que lui arrivait-il ? Il semblait rongé par l’appât du gain au point de perdre sa lucidité. Comment pouvait-il douter de lui ?
Henri, ne sachant plus que répondre, resta un moment bouche bée. Il n’avait pas pour habitude de répondre à chaud. Il était cependant persuadé que Léon allait se calmer. Après tout, ils jouaient ensemble depuis la petite enfance. Il l’avait souvent vu s’agacer, tout voir en rouge, dire des mots qui dépassaient sa pensée. Il reviendrait sur ce qu’il avait dit, mais la question était : est-ce que lui-même accepterait de lui pardonner ces mots qu’il venait de prononcer ?
Léon se contenta de ramasser ses affaires d’un air mauvais et prit la direction de sa maison.
Comment avaient-ils pu en arriver là.
Le 30 mai 1912, Henri profita de l’absence de Léon à la ferme Freysse pour se présenter. Il attendit que Lina passe dans la cour pour aller lui parler. « Eh bien ! Tu n’oses même plus venir parler à ta propre sœur ? l’interpella-t-elle aussitôt.
Son frère n’avait jamais été particulièrement exubérant. Cela faisait partie de l’attitude attendue par un homme dans ce milieu rural. Il fallait être fort. Mais elle devinait aisément que son frère allait vraiment mal. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il venait de perdre son meilleur ami.
Sur ces mots, il s’éloigna sans se retourner, laissant Lina muette. Seule une larme roulait sur sa joue. Elle savait qu’il ne servait à rien d’essayer de palabrer. Le lien était rompu et elle pleurait autant sur son enfance qui s’enfuyait, que sur ses inquiétudes quant à son avenir.
Ces derniers jours avaient été chargées en émotion : Lina avait raconté à Léon la conversation qu’elle avait eue avec son frère marquant la fin d’une alliance familiale vieille de plusieurs décennies, et Léon l’avait acceptée avec des sentiments mitigés, entre soulagement et ressentiment, qui avaient pesé sur leur quotidien.
Suite à cela, il reprit contact avec Raymond Peyrille afin de prendre conseil quant au financement de son projet. Il avait en effet décidé que le profit serait supérieur en conservant le chantier pour lui-même, plutôt que de le céder à bon prix. Il lui fallait donc vendre quelques objets afin d’obtenir de quoi embaucher des ouvriers. Il avait bien pensé louer le gisement et établir un contrat avec un quelconque locataire qui aurait accepté de partager moitié-moitié les profits des futures ventes, mais cette idée lui déplaisait au plus haut point. Il n’avait clairement aucune envie de partager quoi que ce soit.
Dans tous les cas, il fallait se délester d’une partie de sa collection actuelle pour financer la suite. Il décida donc de trouver des contacts pourvus de lourds moyens pécuniers pour mener son projet à bien.
En 1912, il était bien connu des habitants de cette région des Eyzies, que les étrangers les mieux pourvus financièrement étaient les Allemands. Le personnage le plus connu sur ce point, et certainement le plus détesté, était le Suisse-allemand Otto Hauser. Cela faisait 5 ans qu’il s’était installé dans cette région et sa notoriété s’était rapidement accrue. Il arrivait avec des fonds presque illimités. En tout cas, c’était l’impression qu’il donnait. Quand il trouvait un site à prospecter qui l’intéressait, il acceptait de payer sans sourciller le prix exorbitant que les propriétaires lui demandaient. Aucun de ces bailleurs n’aurait osé proposer un tel tarif à un Français !
En 1910, Otto Hauser avait vendu le produit de ses fouilles au Musée des Antiquités nationales de Berlin et cela avait fait beaucoup de bruit. En effet, il ne s’agissait pas alors de simples silex taillés, mais de squelettes entiers, parfaitement préservés, qui avaient été déterrés sur le site du Moustier. Cependant, aucune loi française ne s’opposait à cela. Le commerce en était légal, à partir du moment où un contrat était bien établi entre un bailleur et son locataire, les objets trouvés sur ces parcelles étaient le bien exclusif du propriétaire, et si convenu auparavant, la propriété du découvreur, qui avait tout droit de les céder à qui il le souhaiterait.
Alors, ne pouvant pas s’opposer légalement à la perte de ces antiquités pour le pays, certains s’étaient mis à mener une campagne de diffamation contre cet envahisseur. Denis Peyrony était le chef de file de ces détracteurs. Il représentait le ministère des Beaux-Arts et avait reçu la mission de s’opposer par tous les moyens à sa disposition, à ce genre de commerce.
Raymond Peyrille, lui, n’était pas de ceux qui s’opposaient à l’argent allemand ou suisse. Il se chuchotait qu’il était en cheville avec de grands messieurs dont ce Otto, et même d’autres de Berlin… Léon avait convaincu Lina qu’aller le voir, lui, était le plus sûr moyen de prendre conseil. Il s’était bien gardé de lui parler des histoires un peu louches le concernant.
Imperceptiblement, l’attitude de Raymond avait changé. Calculateur, il cherchait à déchiffrer les attentes de son interlocuteur afin de définir son intérêt. Il reprit : « veux-tu que je sois ton contremaître ? J’ai tout ce qu’il faut, tu sais, des ouvriers que je connais qui sont déjà formés, des contacts pour les collections, un savoir-faire certain… Qu’en penses-tu ? Son ton se faisait insistant. Je peux d’ailleurs te proposer encore plus simple pour toi, je te paye un bail et on réfléchit au partage des profits. Bien plus reposant pour toi, je t’assure. Tu me laisses faire et tu regardes l’argent rentrer !
Cette réplique apprit à Léon ce dont il se doutait : malgré tous ses efforts, le fait, qu’il passe du temps avec Henri à fouiller sur sa parcelle, n’était pas passé inaperçu. Il préféra ne pas montrer sa surprise et continua sur le ton le plus désintéressé possible.
En quelques mots, Léon venait effacer totalement l’implication de son ami de toujours. Il n’y avait plus de rattrapage possible.
Il s’écoula des semaines avant que Léon n’ait des nouvelles, et elles lui vinrent d’une manière qu’il n’attendait pas.
Le mois d’août débutait à peine quand Lina vint le trouver tout essoufflée sur la parcelle.
Il se redressa lentement, s’épongea le front de sa manche poussiéreuse, mais ne lui témoigna pas le bel enthousiasme auquel elle s’attendait. À la place, il lui répondit sans se presser.
Elle n’aurait pas pu être plus écœurée par l’attitude de son mari. D’une part, elle était déçue que sa solution ne fût pas mieux considérée, mais elle découvrait aussi avec une horreur grandissante qu’il ne lui disait plus tout, comme il l’aurait fait auparavant. Elle en était profondément peinée. Pourquoi changeait-il ? Pourquoi devait-il devenir comme ces hommes qui ne considèrent leurs femmes que comme les ménagères de leurs foyers, comme parties négligeables et inférieures ? Elle savait que son raisonnement était troublé par l’argent, et même si, elle aussi espérait des profits dans cette entreprise, elle n’aurait pas imaginé que cela impacterait son couple à ce point.
L’argent gâchait tout. Elle aurait dû le savoir, mais la question principale demeurait : que faire désormais ?
En août 1912, les articles des journaux se succédèrent sur « l’invasion allemande ». Albert Monnlot, dans Libre Parole, racontait comment « les sites les plus beaux étaient la propriété d’un sujet juif de l’empereur allemand et même subventionné par lui ».
Lina, qui s’était procuré le journal, lisait à voix haute : « Mon correspondant se plaint de l’apathie des Périgourdins, aurait-il trouvé ailleurs moins de veulerie, à un moindre degré, cette résignation ovine qui faisait dire au baron de Rothschild “le Français aime à être tondu, ça le rafraîchit…”
Léon ne répondait rien, mais son teint était livide.
Lina l’évita ainsi toute la journée. Elle le rejoignit à la nuit tombée et ne voulut pas lui adresser la parole. Il la laissa faire.
Elle doutait. Son amour pour lui semblait s’amoindrir avec les épreuves qu’ils traversaient, avec l’éloignement forcé de sa propre famille, avec ses mensonges et omissions…
