Le monde de Petre Dan - Jean Vincent - E-Book

Le monde de Petre Dan E-Book

Jean Vincent

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Beschreibung

Un jeune homme si différent ne pouvait avoir qu'un destin hors-normes...

Petre Dan, issu d’une famille bourgeoise qu’il a quittée sans prévenir à l’âge de quinze ans, exceptionnellement grand et déterminé, qui ne parlait pas, est entré dans une vie d’adulte dès cet âge. Son histoire semble être celle d’un homme qui n’appartient à personne, dont la vie est faite d’un mouvement permanent, et qui s’avèrera possédé par une vocation : celle de changer le monde. Le livre décrit la vie très agitée de ce personnage et de ses idées, mi-utopiques, mi-crédibles, qui prennent de l’importance à mesure qu’elles se propagent à l’échelle des réseaux numériques et d’évènements qu’il organise. Mais l’essentiel n’est pas forcément là, car on s’attache à ce personnage, à ses proches, et on a peur pour lui, lui qui n’a peur de rien. On a peur également pour les peuples adolescents qu’il entraîne dans son activisme.
Ce livre a été écrit en 2009, dans une sorte d’état d’urgence. Publié en 2020, il se révèle prémonitoire tant les dix années écoulées ont montré que les peuples ont, comme dans ce livre, soif de reprendre en main leur destin.

Suivez le parcours de Petre Dan tandis que se développe sa conscience politique.

EXTRAIT

Le vrai départ eut lieu par accident. Son silence irritait les professeurs et l’un d’entre eux, plus stupide que les autres, entreprit de le faire parler, et pour cela de l’humilier devant ses camarades.
— Si tu dis « oui », j’arrête le cours et on va tous au cinéma ! Alors, tu dis « oui » mon garçon ?
 Ses camarades, jaloux de sa force, avaient repris « Dis oui ! » « Dis oui ! », hurlant de plus en plus fort et tapant sur les tables. Petre Dan est resté calme, visage fermé. Il mit son manteau, assomma le professeur d’un coup de poing et quitta la classe. Pour de bon.
Nul doute que ça avait marqué les esprits. Celui des filles, car tout de même, un type aussi fort ça devait vous emporter sacrément loin. Quant aux garçons, ils n’avaient encore jamais vu un coup de poing d’homme, un vrai.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean Vincent, né en 1958, est auteur de textes (poèmes, romans, nouvelles, polars) donnant forme à ses rêveries et à un imaginaire prolifique. Avocat d'artistes, il n'avait jusque là publié qu'un ouvrage intitulé Le tour du jour en 80 rêves (2015, édition de la marche).

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Seitenzahl: 216

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Jean VINCENT

Le monde de Petre Dan

Roman sociétal

ISBN : 978-2-37873-830-3

Collection : Hors-Ligne

ISSN : 2109-629X

Dépôt légal : janvier 2020

© 2019 couverture Éditions Ex Aequo

© 2019. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite

I

Petre Dan avait quinze ans. Il ne parlait pas. Ses yeux noirs étaient ceux d’un faucon. Sa taille surprenait – près de deux mètres – de même que son corps d’homme aux épaules larges, alors qu’il portait un visage d’enfant sage.

Un corps assez étrange à vrai dire, car ses jambes semblaient arriver au milieu de son buste. Petre était un peu comme un échassier, ce qui allait bien avec sa condition de migrateur. Il ne grandirait plus.

Sa volonté de voyager était probablement née de sa différence, ou à partir d’un ressort caché dans des gênes bien étranges. Pourquoi un enfant parfaitement normal refuserait-il de parler ? Pourquoi passerait-il des heures à suivre les fourmis ou à écouter les variations du vent qui siffle sur les tuiles de sa maison ? Pourquoi refuserait-il la fête de Noël et les interminables séjours dans la grande maison familiale réunissant tous ses cousins autour de ses grands parents ? Pourquoi aurait-il mis le feu au drapeau du Danemark qui s’affichait fièrement à l’entrée du jardin ?

Il se voulait apatride. Pourtant rien ne le prédestinait au nomadisme. Ses parents, bourgeois de la presqu’île silencieuse de Molls, à l’est du Danemark, le chercheront encore deux ans après sa disparition. Mais lui s’en fichait, pensant qu’il n’appartenait à personne. Il n’y avait chez lui ni amertume, ni animosité. Son paysage était ailleurs où ses père et mère ne figuraient pas. Il habiterait là où le menait son intuition et le cœur des hommes. La vie rangée d’une famille danoise était à mille milles de ça.

Depuis l’âge de sept ans, Petre allait tous les jours sur le port dès la sortie de l’école puis du collège. Il avait observé les manœuvres de ces hommes, y compris les mauvaises qui le passionnaient, et s’était fait quelques amis parmi les marins.

La plupart des marins aiment le silence et bien souvent  se sentent exclus par les « baveux », ces terriens éduqués qui savent les bonnes manières. Eux vivent en affrontant la mer, le froid et le danger. Ils vivent avec la mort aux trousses.

Petre aimait ce monde-là et se contrefoutait de l’affection des siens. Du moins, le croyait-il.

Le vrai départ eut lieu par accident. Son silence irritait les professeurs et l’un d’entre eux, plus stupide que les autres, entreprit de le faire parler, et pour cela de l’humilier devant ses camarades.

— Si tu dis « oui », j’arrête le cours et on va tous au cinéma ! Alors, tu dis « oui » mon garçon ?

 Ses camarades, jaloux de sa force, avaient repris « Dis oui ! » « Dis oui ! », hurlant de plus en plus fort et tapant sur les tables. Petre Dan est resté calme, visage fermé. Il mit son manteau, assomma le professeur d’un coup de poing et quitta la classe. Pour de bon.

Nul doute que ça avait marqué les esprits. Celui des filles, car tout de même, un type aussi fort ça devait vous emporter sacrément loin. Quant aux garçons, ils n’avaient encore jamais vu un coup de poing d’homme, un vrai.

Petre était allé directement au port, il s’était caché sur un bateau russe de transport de marchandises ; son sac rempli de provisions volées dans une épicerie.

Deux ans plus tard, il semblait avoir déjà vécu une vie complète. Tout lui était arrivé : travail au noir, mutinerie, fièvres folles à en crever, violence, amitié à la vie à la mort, et… prières !

Le bateau russe transportait officiellement des pièces de grues fabriquées en Ukraine. Il transportait surtout la misère du monde et ce qui la nourrit, dont une quantité énorme de produits chimiques dont il ne fallait pas s’approcher.

Comment ces vieux cargos rouillés et tellement lourds peuvent-ils flotter ?

Petre Dan se demandait aussi comment la mer ne brise pas sur ses lames, quand elle se déchaîne, un navire qui ne cesse de gémir, craquer, se tordre ; au point que les parois métalliques séparant les salles bougent sans cesse.

Petre Dan était resté silencieux, impressionnant son monde par sa force, son habileté, sa vitesse et, peu à peu, ses connaissances dans les domaines les plus divers. Des connaissances qu’il exprimait de temps à autre à l’aide de bouts de papier qui encombraient ses poches.

Petre avait bénéficié très tôt d’une autorité naturelle, liée à sa taille bien sûr et surtout à son regard pénétrant.

Silencieux, il se nourrissait de lectures.

Petre n’était resté que six mois sur le bateau russe ; vivant l’enfer. Un enfer qui le rendait incapable de pleurer. La seule chose à laquelle il aura échappé, à part la mort, c’est le viol. Non pas à cause de sa force – il y avait beaucoup plus fort que lui sur ce bateau - mais parce qu’un vieux yougoslave fumeur d’opium l’avait pris sous sa protection. Ce vieux terrorisait les marins et leur livrait, s’ils obéissaient, de quoi s’évader un moment, drogues et filles confondues.

— Petre, on n’y touche pas sinon je te laisse pourrir, attaché sous l’hélice du bateau, c’est clair ?

L’enfer, ce n’était pas seulement le bruit en mer et le sentiment d’insécurité qui va avec. Et aussi savoir que les canots de sauvetage étaient pourris. Il y avait bien pire. Petre découvrait la violence bestiale des hommes perdus. Perdus et réunis dans ce même espace. Isolés.

Il découvrait ce qu’est la vie quand les hommes n’ont pour loi que la force, la haine, la jalousie et la vengeance. Il découvrait que les hommes ignorants sont des machines aux réactions parfaitement prévisibles, manipulables, et que les mots, avec eux, n’en acquièrent que davantage de force.

Le capitaine ukrainien portait sur son visage effrayant la vérité de ce qu’il était : un fou dangereux, seul capable de maîtriser quand il le fallait un équipage pareil sur un bateau pareil.

Un capitaine qui embarquait des enfants, de l’âge de Petre Dan, afin de satisfaire ses appétits sadiques.

Petre avait vu tout ça.

Il avait aussi vu les combats dans les ports, de nuit. Les « combats russes » sur le pont, qui commencent à mains nues, au centre d’une foule de marins qui parient leur argent, et se terminent avec les pires objets lancés sur eux.

Pendant six mois, Petre Dan restera en mer sur ce bateau.

La peur, qu’il affrontera avec un courage incompréhensible, lui cachera même la vue du soleil. Une peur noire.

***

Puis Petre s’était réfugié sur un autre navire, au port de Lubeck. Un drôle de navire qui, passant de port en port sur la mer baltique, prenait à son bord des migrants. Petre devenu un migrant comme les autres.

Le capitaine était français, anciennement trafiquant d’armes ayant acquis une fortune personnelle importante. Un homme que rien ne prédestinait non plus à son nouveau sort.

L’amour l’avait transformé. L’amour d’une femme et l’amour de la vie.

Paul Imbert, de son beau nom, était condamné. Il faut dire que l’hépatite dont il était victime devait normalement l’emporter. Sa peur de la mort s’était révélée terrifiante. Lui qui faisait preuve d’un courage apparent et parfois d’inconscience lors de ses trafics, lui qui n’avait pas hésité à corrompre et même à faire exécuter des gens gênants, s’était retrouvé là minable, à trembler des genoux, claquer des dents, pisser de trouille, parce que la mort allait le bouffer et lui faire payer ses forfaits.

L’hôpital du port de Hô-Chi-Minh, où il avait dû faire escale, était vétuste. Les médecins y étaient dépassés et surtout démunis.

Geidy, jeune cambodgienne tout juste diplômée, n’avait pas lâché l’affaire ; se procurant des médicaments, normalement impossibles à trouver, et réussissant même le tour de force d’obtenir le secours d’un professeur américain venu donner une conférence dans son université.

Paul Imbert, sauvé par elle, l’avait épousée. Il avait accepté à la demande de sa femme, après avoir presque tout dit sur sa vie d’avant, de cesser toute activité de banditisme. C’est ainsi qu’ils s’étaient lancés dans cette étrange aventure de bienfaisance.

Le bateau de Paul Imbert s’appelait Le Phare. Un immense coach en bois de 90 pieds.

Il était doté d’une imposante bibliothèque que Geidy, grande lectrice éclectique, ne cessait de remplir de ses nouvelles acquisitions.

Les migrants pris à son bord étaient soumis à trois obligations : entretenir le bateau, apprendre le français et lire.

Nombre d’entre eux repartaient vite car celui ou celle qui ne respectait pas le pacte ne mangeait pas. Tout simplement.

Il y avait en permanence une douzaine de migrants qui entraient dans cet « ordre » et… ne s’en plaignaient pas ; peu à peu conscients d’accéder ainsi à une certaine dignité.

Les cabines étaient propres et la nourriture excellente.

Les pensionnaires effectuaient de temps en temps quelques travaux sur une base volontaire. Par exemple, ils aidaient au développement de réseaux sur Internet pour soutenir des actions humanitaires ou altermondialistes. Geidy s’était lancée dans cette voie depuis qu’elle avait abandonné, pour suivre son mari, le métier de médecin.

***

Petre Dan, très au-dessus du lot, avait été témoin d’un fait dont il ne parlerait jamais et qui expliquait son silence.

Il avait six ans, vivant dans la douceur d’une vie simple et au chaud. Son père était souvent absent parce qu’il « réglait les trains », disait-il. Il était ingénieur et savait comme personne intervenir en cas de panne sur les nouvelles générations de trains. On l’appelait « professeur TGV » !

Sa mère ne travaillait pas. Elle s’occupait avec ce fils unique et une apparente passion pour la décoration intérieure. Apparente, car le vrai passe-temps de sa mère était d’une tout autre nature. Madame Dan était une addicte du corps des hommes. Toute sa vie était là. Y compris son âme, car en dehors des bras d’un amant, la belle danoise était parfaitement éteinte.

Petre, à six ans, ne pouvait ni imaginer, ni comprendre une chose pareille. Mais il avait suffi d’une absence imprévue de l’institutrice, et d’un voisin négligeant l’ayant laissé devant sa maison sans vérifier si sa mère était bien là, pour que Petre Dan se retrouve debout, sac au dos, devant la scène la plus choquante de sa jeune vie.

Sa mère avait tout oublié. Elle était, à ce moment précis, au sommet de l’extase, criant son plaisir comme pour remercier Dieu et le lui faire entendre.

Petre n’avait pas bougé tout de suite. Il était resté témoin de ça, elle allongée par terre sous un homme dans le salon ; un homme qu’il connaissait.

Alors il avait cessé de parler.

Les mots entendus jusque-là étaient faux. Son père qu’il admirait n’était qu’un être absent de sa maison et de sa famille.

À six ans, Petre avait, en un seul instant, compris que le mensonge était au cœur de la vie des adultes.

Ce choc éveilla beaucoup en lui : il mit en mouvement sa solitude, la volonté de s’en aller, au sens noble de « s’en aller », et il exacerba l’intelligence transmise par son père, la soif d’accéder à la connaissance, pour devenir adulte plus vite que les autres.

***

Petre créa ses propres coutumes. Par exemple, il ne mangeait qu’aux heures de son choix et refusait ainsi d’être assis à table avec ses parents.

Pourtant, le besoin que ressent tout enfant d’être aimé ne l’avait pas abandonné. Quand son père rentrait épuisé de voyage, qu’il s’endormait devant un film ou après un verre de cognac qui l’assommait vite, Petre se couchait sur ses jambes, blotti contre celui avec lequel il aurait tant aimé parler, s’imprégnant de l’odeur de ses vêtements. Mais jamais son père ne l’avait su. Jamais sa mère n’avait prêté attention à cette manière de faire. Il était pareil à ces hommes bleus du désert qui apparaissent et disparaissent sans que l’on sache trop comment.

Cette passion pour son père l’avait provisoirement quitté vers l’âge de douze ans, lorsque l’idée de partir avait commencé à germer en lui.

A quinze ans donc, il était un homme, à part entière.

Il était aussi quelqu’un qui, ne parlant à personne, lisait à tout moment. Sa soif de lecture était aussi forte que le besoin vital de respirer. Petre avait horreur de partager ses livres et encore plus de jouer avec. Celui qui s’était amusé à cacher « L’écume des jours », pendant que Petre s’était endormi à l’avant du Phare, avait alors vu de la haine sur le visage du grand muet pendant qu’il lui serrait le cou d’une main puissante.

Petre lisait beaucoup la nuit, profitant des silences quand les autres dormaient et qu’il entendait, captif, tous les bruits que produisait par la mer. Si un livre était trop lourd, trop épais pour être lu en un jour, alors il ne dormait pas et, quitte à se plonger la tête dans de l’eau froide, quitte à manger du gingembre par poignées ou boire du café par litres, il maintenait sa lecture pour aller jusqu’au bout.

Souvent, Petre avait plaisir à relire le livre qu’il venait tout juste de lire, quand ce livre l’emportait, ne trichait pas (il avait horreur des artifices, au point de jeter un livre « faux » à la mer), et qu’il excitait son imaginaire.

Personne ne le savait, mais son silence l’entraînait dans l’invention permanente d’histoires fantastiques. Il créait des mondes, réinventait des mondes, les rêvait en somme d’une manière productive.

Peu importait la fatigue. D’ailleurs, Petre Dan ne savait pas être fatigué. Aller au bout, voilà ce qui le définissait bien. C’était un homme véritable, et rien ne l’arrêtait. Comme les trains de son père.

Le Phare était un paradis pour Petre. Bien sûr, il y avait le travail sur le bateau, le plus dur étant l’entretien des boiseries, un travail incessant sur une immense surface car le sel est un prédateur redoutable. Il y avait le maniement des voiles qui pèsent jusqu’à cinquante kilos, des ancres qui peuvent donner le meilleur comme le pire, les excursions fréquentes en haut des mâts quand les drisses se bloquent ou quand les barres de flèche se déforment par gros temps. Le bateau était fiable mais vétuste et il demandait une attention de tous les instants.

Mais Le Phare restaitun paradis pour Petre. Et d’abord, il fallait voir comment ce bateau entrait dans l’eau, comment il la traversait et gîtait, avec grâce et majesté. Il y avait cette force des voiles, dont la taille pouvait atteindre pour chacune plus de cent mètres carrés. Une force redoutable, car celui qui faisait un mauvais geste avec une écoute en main pouvait voir sa main partir et son bras avec, en l’espace d’une seconde. C’était arrivé, hélas, et Paul Imbert avait finalement interdit aux migrants le maniement des voiles, sauf à Petre et à Mira, une adolescente d’origine algérienne, aussi jeune que lui.

Il y avait la barre à roue, d’un diamètre exactement égal à la distance entre les mains de Petre, bras ouverts. Une barre immense, instrument de rêve que l’on caressait même à l’arrêt, celle qui se manie l’œil rivé sur les voiles bien sûr mais surtout avec le ventre et les fesses. Les fesses qui vous permettent de sentir la mer, de sentir que le bateau vibre bien ou vibre mal, sa coque entrant en douceur dans les vagues ou les frappant. Un aveugle pourrait barrer avec ses fesses !

Il y avait ces lumières de tous les instants, qui varient sans cesse quand on est en mer et vous mettaient parfois dans un état de profonde nostalgie, y compris les lumières de la nuit.

Petre aimait la mer. Il savait déjà naviguer, faire le point et tracer la route sur une carte, entrer dans un port, préparer le mouillage. Il savait doser la puissance d’une voilure en fonction du vent et de la profondeur des fonds. Mais surtout, il avait compris qu’être marin, c’était faire preuve d’humilité et d’une très grande prudence.

La mer prend et ne rend pas.

***

Qui était Mira ? C’était la petite sirène ! Elle avait vingt ans et en paraissait douze. Son corps semblait devoir rester à jamais celui d’une enfant. Elle souriait tout le temps. Elle chantait. Et personne ne savait grimper comme elle, comme un chat, en haut d’un mât de quinze mètres !

Mira était là parce que son père l’avait abandonnée. Sa famille vivait en Allemagne, dans un quartier chic de Hambourg. Père diplomate, mère au foyer.

Un frère, hélas…

Ce frère, plus âgé qu’elle, s’adonnait à différents trafics et utilisait sa soeur, depuis des années, pour écouler sa marchandise. Il lui donnait un peu d’argent et beaucoup d’affection. Mira s’était fait arrêter à dix-huit ans, quelques jours après un anniversaire joyeux qui avait réuni tous les amis de sa famille, dont certains venus spécialement d’Algérie. Elle était alors majeure. La police allemande l’avait mise en prison et le procureur de Hambourg avait ouvert contre elle une procédure d’extradition. Son père diplomate, ignorant tout des activités de son fils, l’avait laissée sans secours. Pas d’avocat, pas de visite, pas d’argent, rien. Et il avait interdit à sa femme de l’aider. « Elle doit être extradée, sinon ma carrière est foutue », disait-il.

Le frère de Mira, qu’elle n’avait pas dénoncé malgré des interrogatoires musclés et beaucoup de chantage, allait l’aider à s’enfuir. Il avait obtenu qu’elle soit libérée sous caution et sous contrôle judiciaire dans l’attente de son procès ; payant l’avocat le plus cher de Hambourg. Puis il l’avait mise sur le bateau, à Lubeck, après avoir négocié l’accord de Paul Imbert. Paul Imbert dont le bateau servait parfois à quelques commerces bien occultes …

Mira atterrit là, si on peut dire, dans la plus grande illégalité. Son père sera soupçonné de l’avoir aidée à fuir et perdra finalement son poste envié par nombre de ses compatriotes… Retour à Alger mon ami, Inch’Allah !

La réputation de cet homme sera définitivement perdue, aux yeux de sa femme, qui racontera tout de cette histoire à la terre entière comme pour laver sa honte. Perdue également aux yeux du petit monde diplomatique, qui aime tuer pour valoriser son statut. Couper les branches mortes. L’arbre noble de la diplomatie. Perdue aux yeux de sa famille, qui n’hésita pas à le lâcher ; lui qui avait refusé d’envoyer de l’argent.

Le pire sera pour lui de dormir, sans travail, dans la banlieue sud d’Alger, au milieu des chiens sauvages.

Au moins, Mira, brillante élève, ne connaîtrait pas ça. Ayant achevé ses études secondaires dès l’âge de seize ans, Mira était en deuxième année de faculté des sciences, passionnée de biologie, quand l’affaire éclata.

Mira avait un corps de trapéziste, des lèvres charnues, des yeux bleu azur, des belles dents soignées – son père avait au moins financé ça pour elle – et une tignasse invraisemblable car elle se coupait les cheveux elle-même avec un rasoir.

« En cinq minutes chrono, pour ressembler à un garçon », disait-elle. Et sa coupe de garçon la rendait plus pétillante encore.

Jolie ? Pas vraiment. Peut-être parce qu’elle avait une curieuse ride au milieu du front. Ou parce que ses joues étaient plates, sans relief. Elle manquait de douceur et de féminité, malgré un corps parfait et des seins fermes, bien dessinés. Car garçon pour garçon, Mira portait souvent des débardeurs qui dévoilaient parfois ses seins.

C’est une des causes du dérapage qui s’est produit un soir où Paul Imbert était absent. Le bateau était comme souvent amarré au port de Lubeck. Il faisait chaud et chacun vaquait à ses occupations selon l’emploi du temps imposé par « Imbert ». On l’appelait comme ça. Ayant chaud, les hommes étaient torse nu et Mira… presque. Elle portait un débardeur qui s’arrêtait bien au-dessus du nombril et moulait parfaitement ses formes sous l’effet du vent. Et pour le reste, un short très serré qu’elle affectionnait parce qu’il était à ce point léger qu’elle avait le sentiment de ne rien porter.

Une légèreté qui occupait aussi l’esprit d’un migrant arrivé depuis quelques semaines et qui n’avait pu contenir plus longtemps ses pulsions sexuelles.

Medric avait réussi à la coincer à l’avant du bateau, dans le compartiment qui servait au rangement des voiles. Elle y était en train de coudre une pièce sur un tourmentin déchiré par l’usure, chantant comme à son habitude. Medric avait déboulé avec le regard d’un fou. Ça devait l’agiter de manière incessante depuis plusieurs jours et surtout plusieurs nuits. Il était passé à l’acte. C’était ça ou se couper les couilles et les lancer aux poissons du port. Il avait perdu la tête.

Petre n’était pas loin, et comme il s’occupait aussi des voiles, il était venu chercher ce qui lui manquait pour préparer le tout proche appareillage du Phare. Mira s’était bien défendue, mais Medric avait déchiré ses vêtements et l’avait bâillonnée. Restait à l’immobiliser vraiment, sur le dos, ce qui était une autre affaire. Petre tombe sur la scène et réagit avec une violence inouïe. Il prend un tournevis qui trainait dans le carré et poignarde. Sans sommation puisqu’il ne parlait pas et sans la moindre hésitation. Un coup net et puissant, en haut du dos.

Medric meurt en quelques secondes. Petre voit le corps nu de Mira, il est troublé. Puis il voit ses yeux effrayés et la prend dans ses bras.

Petre et Mira restèrent immobiles, collés l’un à l’autre, choqués. C’était deux enfants plongés dans l’eau glaciale de la mort. Pas un geste, pas d’affection. Mira ne parlait pas. Petre réfléchissait avec une intensité folle. Cela dura plusieurs minutes, dans le silence. Ils étaient ensemble mais le cerveau de Petre était en fusion, provoquant un état de souffrance qu’il n’avait jamais connu. Ils respiraient à peine. Mira pleurait sans bruit, immobile.

Un migrant appela Mira sur le pont. La voix semblait venir de très loin, mais Petre réagit tout de suite. Il plongea ses yeux dans le regard de Mira puis fit un geste qui signifiait « partons ! ».

Elle a attrapé un morceau de voile, s’en est recouverte et s’est enfuie vers sa cabine. Petre ramassa alors les vêtements déchirés et laissa le corps de Medric effondré comme ceux des marins tués de nuit sur le bateau russe.

Mira ira courageusement voir Imbert et essaiera de lui faire croire que c’est elle qui avait tué pour se défendre. Mais ça ne tiendra pas, d’abord parce que frapper aussi fort à cet endroit précis paraissait impossible de sa part, et ensuite parce qu’il n’avait pas mis longtemps à se demander où se trouvait Petre ; Petre qui aurait dû être à son poste à cette heure-là.

Les migrants étaient comme les chauffeurs de taxi chinois à Paris, ils ne mouraient jamais parce qu’on ne savait pas les identifier.

Il est 20 heures, la nuit est tombée. Imbert décide de faire disparaître rapidement le corps, non sans avoir obligé tous les occupants du bateau, y compris les cuisiniers, à partager ce secret.

Comment le fait-il disparaître ? Moyennant paiement, comme n’importe quelle prestation de service. Les tauliers de marins connaissent tous le système. C’est un autre monde.

Mais Imbert ne décolérait pas. Jamais il n’y avait eu de mort ni même de blessé par une arme sur son bateau. Petre était trop violent, trop impulsif. Mira était une allumeuse. Il décida de les virer, sous vingt-quatre heures. « Et démerdez-vous sans moi ».

Petre était hagard. Seize ans, déjà un mort sur la conscience et le début d’une troisième vie. Mira ne savait quoi lui dire. C’était une injustice de plus.

La dernière nuit sur Le Phare fût la leur, à faire l’amour sans fin, avec une même envie, celle des désespérés, jusqu’à perdre toute force et, à bout de souffle, se laisser emporter dans un profond sommeil.

Mira se réveilla avant Petre. Elle était prise d’une infinie désespérance. Mira qui n’avait encore jamais aimé. Petre était pour elle une sorte de prince, réunissant à la fois la beauté, la force, la douceur et l’intelligence. Elle se sentait responsable de l’acte grave qu’il avait commis pour elle. Ils s’étaient aimés pour la première fois et si fort que leur séparation était insupportable. Petre de dos, marchant vite et la quittant pour toujours. Elle sans papiers, qui pouvait faire quoi sans lui ? Se vendre ? Se suicider ?

Tellement injuste, se répétait Mira. Elle pleurait en serrant les lèvres, perdant sa respiration, mordillant le tissu sur lequel ils s’étaient endormis. Pour étouffer le bruit, ne pas le réveiller, le garder près d’elle le plus longtemps possible. Petre, Petre, Petre, Petre… répétant son nom sans cesse en se balançant comme une petite fille.

Puis une pensée précise lui vint : celle d’avoir peut-être conçu cette nuit un enfant dont Petre serait le père. Oui, le garder bien sûr, en faire un homme dont son père serait fier. Un garçon ? La pauvre Mira n’avait pas grand-chose en sa possession pour fantasmer ainsi : pas d’argent, pas de papiers, pas de travail et plus de toit. Alors élever un fils dont son père serait fier…

Existe-il des rêves interdits ?

Il est 6 heures. Imbert arriva brutalement, ouvrant sans frapper la porte de cette cabine exigüe. Il était en nage, et à une heure pareille, ça ne pouvait être qu’après avoir transporté le corps du Medric…

Petre était toujours plongé dans un profond sommeil. Mira tenta de cacher tant bien que mal son corps avec la chemise de Petre et se leva pour suivre Imbert qui lui en avait donné l’ordre d’un geste de la main.

L’homme était survolté.

— J’ai nettoyé vos saloperies, ça m’a coûté très cher et contrairement à vous, je n’ai pas pu dormir après m’être envoyé en l’air. Donc, tu dégages, je te donne une heure maxi. Petre aussi.

Mira a réveillé Petre, lui a dit qu’ils devaient partir sur le champ. Elle était brisée, le regard noyé de larmes. Tous les deux s’activèrent, se lavèrent à peine, réunissant leurs affaires éparpillées dans divers endroits du bateau, ils les fourrèrent dans un sac de voile – un sac chacun – et se retrouvèrent sur le quai pendant que tous les autres dormaient encore.

Poser les pieds sur un quai est toujours spécial pour un marin. C’est à la fois rassurant mais aussi dur que le béton comparé à la douceur d’un bateau qui entre dans la mer. Etre sur le quai parce qu’on est viré d’un bateau, très jeune, responsable d’un meurtre, c’est au-delà de ce qu’un être humain peut supporter.