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Le Paris des années 1990 est le décor d’un amour improbable entre un psychiatre et sa jeune patiente.
Pour lui, septuagénaire, survivant des camps nazis, le souvenir semble la clé de la joie de vivre. Pour elle, élevée derrière le rideau de fer, le corps est un obstacle dont il a fallu apprivoiser les limites.Cet amour passion, amour transgression, dérangeant et fascinant, cocasse parfois, jaillit comme une nécessité des débris des mémoires totalitaires. Il se développe dans la fugacité d’un présent hanté par le passé mais sans véritable avenir. Car la maladie fait son apparition, telle une tierce personne qui s’infiltre dans la relation. Les deux amants pourront-ils s’aimer dans, plutôt que contre elle ?Le roman, telle une recherche sur Internet, s’organise autour de mots clefs comme la « peur », le « désir » ou le « pouvoir ». Chacun de ces mots se fait l’écho d’une expérience intime de la vie des protagonistes, bouleversée par les totalitarismes, et qui se trouve revisitée par la parole, par le désir ou le souvenir dans le Paris indolent de la fin du XXe siècle.
Plutôt que de traiter de la vie sous les totalitarismes, nazisme ou communisme, le roman de Rouja Lazarova traite de la vie d’après. Il pose la question de la survie, des séquelles ou des déficits de la mémoire.
Dans une langue sobre, précise, délicate, souvent empreinte d’humour, Le Muscle du Silence nous donne à voir des personnages qui, malgré un passé tumultueux et des luttes intérieures douloureuses, se délivrent des chaînes qui les entravent.
EXTRAIT
— Je hais les psychiatres.
C’est ainsi que tout commença. Pourquoi étais-je assise là, face à ce vieux qui m’exhibait son sourire ? À cause de la presse. Je m’étais laissé influencer par un article, j’avais oublié ma langue maternelle dans laquelle « journal » signifiait « organe de propagande ». Je m’en voulais.
— Je comprends, ils sont stupides et prétentieux, acquiesça-t-il énergiquement avant de soulever les sourcils.
Il disait cela pour gagner ma sympathie et me déplut encore davantage. Je croisai les jambes deux fois, me coinçant le pied contre la cheville, et m’accoudai à gauche. Une fenêtre perçait le mur sur toute sa hauteur, son cadre avait jauni. Dehors, une rue partait en biais et remontait en courbe légère vers une ouverture : mon regard s’y égara. Les branches nues d’un arbre luisaient dans la lumière froide, comme tracées par le pinceau d’un maître flamand. Je me sentais bien, je ne pensais plus au psychiatre.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
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« L’histoire d’amour d’un psychiatre et sa patiente, d’une jeunette et d’un vieil homme, mais surtout deux vies échouées sur la même rive. L’écriture est solide et charnelle, sans concession à la douleur, elle embarque. » -
Pleine Vie
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« Acclamée et sélectionnée par plusieurs prix pour Mausolée, Rouja Lazarova poursuit son œuvre sur les conséquences intimes des totalitarismes dans un livre violent et fort. Magiquement bien écrit, Le Muscle du silence semble n’être fait que d’essentiel : le désir, la mort et entre les deux, l’identité. » -
Yaël Hirsch,
Toutelaculture.com
À PROPOS DE L'AUTEUR
Dans son œuvre,
Rouja Lazarova explore de façon obsessionnelle les hantises suscitées par les totalitarismes du XXe siècle : la peur, la violence réelle ou symbolique, la manipulation. Mais c’est aussi un écrivain de l’intime, qui scrute le corps, interroge le désir. Son écriture vive et imagée et son style sobre imprégné d’une douce ironie en font l’une des voix les plus singulières et douées parmi les écrivains européens du début du XXIe siècle.
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Seitenzahl: 190
Veröffentlichungsjahr: 2017
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— Je hais les psychiatres.
C’est ainsi que tout commença. Pourquoi étais-je assise là, face à ce vieux qui m’exhibait son sourire ? À cause de la presse. Je m’étais laissé influencer par un article, j’avais oublié ma langue maternelle dans laquelle « journal » signifiait « organe de propagande ». Je m’en voulais.
— Je comprends, ils sont stupides et prétentieux, acquiesça-t-il énergiquement avant de soulever les sourcils.
Il disait cela pour gagner ma sympathie et me déplut encore davantage. Je croisai les jambes deux fois, me coinçant le pied contre la cheville, et m’accoudai à gauche. Une fenêtre perçait le mur sur toute sa hauteur, son cadre avait jauni. Dehors, une rue partait en biais et remontait en courbe légère vers une ouverture : mon regard s’y égara. Les branches nues d’un arbre luisaient dans la lumière froide, comme tracées par le pinceau d’un maître flamand. Je me sentais bien, je ne pensais plus au psychiatre.
L’article m’avait appris un nouveau mot ou, plutôt, c’était ce mot inconnu dont je pressentais sans doute le sens qui m’avait attirée et m’avait poussée à lire. Je n’avais pas remarqué le nom de l’auteur, seulement la virgule et le titre de psychiatre. Plusieurs mois s’étaient écoulés. J’avais oublié l’article et perdu le journal, rien n’avait changé dans ma vie. J’avais cependant noté le nom quelque part. Un jour, j’avais éprouvé la nécessité d’y ajouter un numéro de téléphone, que je dénichai dans l’annuaire.
— Je n’en suis pas vraiment un, ajouta-t-il au bout d’un temps. J’ai collectionné les diplômes pour paraître crédible, mais dans mon for intérieur, je me sens marabout et sorcier. Et j’espère finir mes jours en marabout et sorcier.
Je me sentais poussée à répondre, je répétai distinctement, à contrecœur :
— Je hais les psychiatres.
« Y compris ceux qui veulent se faire passer pour des marabouts », ajoutai-je silencieusement. Il remua et ne me demanda pas pourquoi. Ses mimiques, ses excentricités m’exaspéraient, j’y voyais une originalité feinte destinée à me piéger. Je me retournai vers la fenêtre, mais son enchantement s’était dissipé – je ne voyais plus que l’espagnolette qui la fermait, l’optique avait changé. Mon fauteuil était trop grand, tapissé d’un cuir endurci par l’usure. Je décroisai les jambes, je cherchais une position. Au téléphone, il m’avait dit « quarante minutes », j’étais convaincue d’avoir largement dépassé le temps réglementaire, la séance était sans doute finie. Je me dressai brusquement, enfilant une à une mes deux vestes, j’enroulai mon écharpe autour du cou et tendis la main. Il restait assis. Il leva vers moi des yeux étonnés, la moue triste d’un enfant avec lequel on ne veut plus jouer.
Je ne ressentis le trouble qu’une fois dehors, quand j’hésitai à remonter la rue en courbe légère, comme pour prolonger mon regard à pied, parvenir physiquement à cette ouverture – un square –, et ressentir la lumière. Mais l’idée qu’il pût me voir depuis sa fenêtre me contrariait, et je partis sur la gauche en rasant les murs. Plus loin, au carrefour, se dressait une horloge : vingt minutes seulement s’étaient écoulées.
C’était l’hiver, le froid me brûlait les yeux. Je descendis le boulevard d’un pas rapide, distraitement, sans apercevoir les arbres. Je revivais le désarroi qui s’était saisi de moi à l’instant où je m’étais trouvée debout devant lui. La seconde d’après, il avait pris ma main tendue, tout en se levant, et s’était dirigé vers la porte. Mais en restant quelques secondes assis, il avait dévoilé un fragment de mon intimité.
« Dénuée de force », pensais-je, les sourcils froncés par la colère. Je marchai. Je quittai la voie large et m’engageai dans une rue, les immeubles se rapprochèrent. J’allais vite, j’évitais au dernier moment les obstacles – les gens et les poteaux –, les effleurant comme des piquets de slalom. Je lui en voulais.
Je visionnais en boucle la scène, comme si elle avait été filmée par une caméra de surveillance, j’avais besoin de découvrir quel secret il avait percé. À force d’observer les mêmes images, je finis par comprendre : c’était ma tête baissée. Elle ne s’était pas levée en même temps que moi, et m’avait ainsi empêché de voir qu’il demeurait assis ; elle m’avait trahie.
Maintenant, j’étais en colère contre ma tête. Les jours suivants, je m’aperçus qu’elle ne se levait nulle part, ni dans la rue, ni devant les caissières du supermarché, ni au bureau. Je faisais tout, les courses, le travail, les balades – j’existais la tête baissée. Elle oscillait lourdement en haut de mon cou, comme tirée vers l’avant par un poids invisible. Qu’est-ce qui pouvait alourdir ainsi une tête ? Étais-je malformée de naissance ? L’étais-je devenue avec l’âge ? Comment s’était opérée cette malformation, à quoi était-elle due si elle n’était pas génétique ? Était-elle guérissable ? Un tas de questions sortaient de ma tête penchée.
J’ignore pourquoi, je pardonnai un peu au psychiatre et confirmai le deuxième rendez-vous. Je le regrettai une fois assise sur le cuir, dans ce fauteuil démesuré où je n’allais jamais trouver ma place. Ce jour, un voile opaque barrait la fenêtre et m’empêchait de fuir. Enfermé à l’intérieur, mon regard s’affolait – je le plantai dans le tapis oriental. Ses couleurs chaudes, marron, ocre et orange, remplissaient des formes froides, une flore stylisée aux labyrinthes géométriques dans lesquels je me perdais : du fond de leurs impasses, j’essayai de parler.
Tout m’inquiétait chez le psychiatre. Le silence du début, le temps réglementé, les quarante minutes. J’entendais les secondes décomptées par une trotteuse invisible, je paniquais. Le silence qui se prolongeait. Par où commencer ? Qu’est-ce qui était important ? Qu’est-ce qui allait révéler ce que je ne voulais pas voir ? Il n’y avait rien à voir, tant les racines de ma folie étaient apparentes, déterrées, je n’avais rien à apprendre.
Les mots s’emmêlaient dans ma bouche, faisaient des nœuds que je ne parvenais pas à cracher, et finissaient par m’étouffer. Pourquoi étais-je revenue ? Je n’avais aucune envie de partager les interrogations de ma tête qui me pesait tout particulièrement ici. Je ne pourrais jamais la lever de ce fauteuil, face à lui. J’appuyai mes bras sur les accoudoirs, me redressai, j’allais partir quand il dit :
— C’est normal de se méfier des psychiatres. Ils ont beaucoup de pouvoir, et le pouvoir peut être dangereux.
Je restais coite, mais je m’étais relâchée, j’avais oublié l’inconfort de l’assise. Le mot répété se détacha des autres et vint vers moi. Il demeurait en suspension, comme un mobile composé de lettres, p-o-u-v-o-i-r, il attirait mon attention. Je l’avais oublié, ce mot que j’avais pourtant intimement connu, je l’entendais à présent résonner clairement, je me le rappelais. Il me constituait, mais en creux – il avait laissé son empreinte en moi.
J’ai mis trente-cinq ans pour me décider à me souvenir et raconter. C’est normal d’hésiter avant de fouiller dans la merde. Qu’est-ce que le passé sinon un vaste champ de bouses, que la mémoire a recouvert de pâquerettes pour étouffer l’odeur et embellir la vue ?
Le mobile se décomposa, les lettres s’évanouirent dans l’air, mais le mot avait ouvert une brèche dans ma défiance. Je croisai les jambes deux fois, je m’accoudai à droite. J’observai la bibliothèque. J’avais senti sa présence à l’instant où je franchissais pour la première fois la porte – une masse sombre qui couvrait le mur face à la fenêtre –, mais je ne l’avais pas vue. Les livres me rassuraient, j’y avais trouvé refuge. Cependant quelque chose m’angoissait, le trop-plein, la taille. Je me méfiais de ses dimensions. Dans mon passé, les bibliothèques officielles étaient énormes, mais elles croulaient sous des ouvrages de propagande creux. La bibliothèque de la subversion, elle, était petite, et ses livres pesaient le poids du risque – dénonciation, interrogatoire, arrestation.
Les dangers que faisait courir un livre interdit, la peur qu’il déchaînait, amplifiaient la jouissance de le posséder. J’en avais eu, dans ma bibliothèque. Elle n’était pas grande, je qualifierais sa taille de moyenne. Je l’avais aimée, mais elle était restée là-bas, je l’avais gommée de ma mémoire, ainsi que le souvenir déchirant de notre rupture. J’avais une bibliothèque, à Paris, mais elle était amputée : il lui manquait l’adolescence.
Je me taisais sans hostilité. Le mot « pouvoir » avait éveillé ma curiosité pour le psychiatre. Je l’observais en cachette, jetant des coups d’œil obliques. Il avait un sourire démesuré, une calvitie entourée d’une houppe blanche, de gros sourcils, des oreilles décollées – la tête d’un clown.
Le clown de mon enfance était peinturluré. Le cirque, c’était un bon souvenir, et hop, je l’attrapai, je n’en avais pas beaucoup. Je me mis à l’explorer et je me vis petite, assise sur les gradins, à côté de mon père, aspirée vers le haut par le chapiteau où commençaient les voltiges dans les faisceaux lumineux. Les corps se projetaient de barre en barre et soulevaient mon cœur. Sur la piste accouraient les jongleurs, et une nuée de cerceaux s’élevait au-dessus de leurs têtes. Le clown déboulait, bête et prétentieux. Il décidait de réparer le décor et se prenait une planche. Il pensait toujours avoir raison, et se faisait toujours avoir. J’avais pitié de lui, mais j’éclatais de rire quand il était puni. Cependant, en regardant le psychiatre, je me dis : « C’est du cirque, de raconter sa vie ».
J’avais compris que personne ne voulait savoir dès mon arrivée à l’hôtel Lutetia, en 1945. Les gens détournaient les yeux de la horde de squelettes pouilleux que nous étions. Alors je me suis tu. J’ai enfermé tout ça dans un petit coffre-fort, à l’intérieur, et j’ai essayé de vivre. J’ai travaillé, j’ai toujours travaillé comme un détraqué. Mes collègues, mes amis, tout le monde ignorait. Je le cachais, je ne voulais pas qu’on pense que j’avais fait ma carrière grâce aux privilèges du survivant. Quand ils ont su la vérité, ils sont tous tombés à la renverse.
Ce fut sans doute son accent qui me poussa à parler, un accent à la fois étranger et familier, un accent que les Français entendaient autrement ; ce décalage me rassurait.
— Je suis immigrée, dis-je un jour.
Mon accent me parut horriblement fort, il rendait ridicule cet aveu poignant arraché au bout d’un mois de silence.
— Moi aussi, rétorqua-t-il en sursautant. On est des métèques tous les deux.
Il persistait à nous comparer, or je n’avais aucune envie de lui ressembler.
— Je vis à Paris depuis dix ans. Avant, j’étais derrière le Mur.
Je reprenais mes phrases afin de mieux les ordonner, de les dérouler dans une certaine logique, mais elles prenaient à ce moment un autre sens, et m’échappaient.
— J’ai vécu à l’Est, dans le camp socialiste, c’était la guerre froide. Vous ne pouvez pas comprendre.
J’étais arrivée dans ce cul-de-sac où les mots n’avaient pas la même signification : le mot « socialisme » dressait entre nous un mur linguistique. Le psy avait un accent, mais il était Français, il ne pouvait rien entendre. Je me taisais avec dédain.
— Et tu as souffert, là-bas ?
Franchissant mon espace personnel, le tutoiement me heurta. Il me rappelait les fonctionnaires socialistes ; dans leur bouche, la familiarité devenait un instrument d’humiliation. Alors, j’ai répondu « non ».
— Non. C’était une vie normale, celle de tous les enfants.
Je mentais par habitude. Le mensonge, la méfiance étaient chez moi comme la tête baissée : l’empreinte du pouvoir.
— On allait à l’école, il y avait une cantine, des récréations. L’été, il y avait de la glace blanche, rose et marron. Les couleurs correspondaient à des parfums, vanille, fraise, chocolat, mais n’avaient pas de goût. Il y avait le cirque.
Subitement, j’étais intarissable sur les mille et une joies de l’enfance – celles qui me faisaient ressembler aux Français. Je lui racontai cette enfance ordinaire pendant des semaines. Il participait à mes récits avec ses mimiques : ses sourcils se plissaient de colère ou se soulevaient d’étonnement, son nez se retroussait de répulsion. Un jour, il m’interrompit :
— Mais tu as quand même souffert ?
Il avait repris la question. J’avouai en silence, honteusement. En France, le communisme représentait un idéal humaniste dont j’incarnais la terrible déchéance. Je m’en excusai timidement, je me recroquevillai sur le cuir – j’avais adopté cette attitude face aux Français.
Mais sa question flottait en suspens entre la bibliothèque et la fenêtre. Je sentais que ce geste vague – pendant lequel ma tête demeurait baissée – ne suffisait pas, qu’il fallait lever le menton, remplir mes poumons, donner de la voix. Je me tendis alors comme un arc, me détachai du fauteuil – je ne le touchais quasiment plus –, j’en étais devenue indépendante.
— Oui.
J’éprouvai un léger soulagement. Je lui étais reconnaissante de ne pas avoir abandonné la question. Je me la reposai silencieusement dans ma tête, et eus l’impression qu’elle contenait en elle-même une réponse. Je répétai, plus fort :
— Oui !
Puis, tout de suite après, submergée par la culpabilité, j’ajoutai :
— Je ne comprends pas pourquoi. C’était une vie normale, plein de gens l’ont vécue. C’est moi qui étais folle. C’est pour ça que je suis ici.
J’ai accepté de témoigner au début des années quatre-vingt, à cause des négationnistes, qui disaient que la Shoah était une escroquerie juive. Je n’ai pas pu le supporter. Une fois la décision prise, j’ai eu un moment de panique : il était peut-être trop tard ? J’avais peut-être oublié ? J’avais le trac de ne rien me rappeler. Puis, par autosuggestion, je me suis remis à rêver de la guerre, des rêves que je ne faisais plus depuis longtemps.
Un couloir long et étroit reliait la pièce à la porte d’entrée. Quand j’arrivais, il me laissait passer devant lui et marchait derrière. Sa présence dans mon dos me troublait, je pressais le pas. À la fin de la séance, il se levait avant moi, sortait le premier, et m’attendait déjà au bout lorsque je m’engageais dans le couloir. J’effleurais du regard le mur de droite. Je payais le psychiatre, lui serrais la main.
Je ne voulais plus mentir sur mon passé, je voulais le ressusciter, aussi mortifère fût-il, mais je n’avais pas de souvenirs. De ma mémoire soufflait le vent sec du désert, qui me brûlait. Ne pas se souvenir était une torture.
Je ne me rappelais pas les réalités, alors, je me mis à rechercher des mots. « Uniforme » fut le premier qui surgit de ma mémoire. D’abord compact, il se décomposa peu à peu en fragments : chemise blanche, jupe et chaussures noires, foulard rouge. L’uniforme de parade et celui du quotidien, une blouse noire ou bleu foncé. Je voyais la jeune fille qui l’arborait, je revivais sur ma peau cette sensation de contrainte.
— Il y avait l’uniforme...
En le prononçant, je saisis immédiatement que, dans ma langue d’adoption, le français, ce mot n’avait pas le même poids ni la même signification. Je renonçai de nouveau, je me sentais incapable de rendre la mesure de l’uniformité derrière le Mur.
— Je ne sais pas pourquoi il me faisait souffrir.
Il restait silencieux, mais j’avais la sensation qu’il comprenait, alors je répétai :
— Je ne sais pas pourquoi. Tout le monde l’a porté, je devais être trop sensible.
Je considérais le camp comme un endroit bien tranquille, après ce que j’avais vécu dans le ghetto. Il y avait quelques morceaux de carottes et de pommes de terre dans la soupe. Une fois par mois, nous avions droit à un morceau de Lebervurst. Les enfants étaient gâtés, ils avaient un bol de lait dilué avec un peu de pâtes et de sucre. Certains déportés faisaient fondre ce sucre dans une poêle et fabriquaient des bonbons, de véritables industriels alimentaires qui vendaient cher leur marchandise. On offrait un de ces bonbons à une jeune fille pour lui montrer sa sympathie. C’était avant l’été 1944. Après, il y n’eut plus que de l’eau noire et de l’eau rouille, le café et la soupe. On commença à crever comme des mouches.
J’essayais en vain de trouver d’autres mots, une anecdote, une histoire qui révélerait l’essence du régime, qui ferait saisir la subtilité de sa terreur.
— Je ne me rappelle rien ! Je suis nulle, j’oublie tout…
— Ce n’est pas si mal, l’uniforme, remarqua-t-il.
Il répétait les mots, je réalisais que c’était une méthode. Je connaissais bien la répétition, elle m’avait été transfusée par les uniformes, la marche, les slogans, les couleurs... Le gris, pas exemple, était la plus répétitive des couleurs.
La répétition comptait parmi les outils de la manipulation mentale. C’est grâce à elle que la propagande pénétrait le cerveau des gens. Elle y enfonçait des mots : « république du peuple », « liberté des citoyens », « égalité », « avenir radieux »… À force de répéter, on finissait par y croire. C’était neuronal, synaptique, ça n’avait rien à voir avec la volonté. Lorsqu’ils recevaient un message réitéré, les synapses – ces fils assurant la connectique des neurones – augmentaient leur conductivité. Le message passait plus aisément, devenait plus efficace. Cette qualité précieuse des synapses, qui permettait à l’homme d’apprendre, le rendait vulnérable à la manipulation. C’était tragique.
Dans la langue de la propagande, la répétition vidait les mots de leur sens. Je découvrais cependant que, dans une langue libre, elle pouvait révéler des sens nouveaux. Elle faisait s’incarner les mots et se peaufiner les souvenirs.
— L’uniforme des brigades ! je m’exclamai.
L’appel sur la place, à cinq heures du matin, les brigadiers en rangs militaires, les enceintes qui crachaient l’hymne national ou L’Internationale… Le son était toujours trop fort. Les commandants qui nous appelaient à sortir un par un des rangs déposaient sur nos bras l’uniforme, le livret du brigadier et un bordereau frappé de la faucille et du marteau, qu’il fallait retourner signé. Il stipulait que l’argent de notre travail allait à l’État, sauf quelques centimes par jour, qui suffisaient tout juste à acheter un paquet de cigarettes, à la fin de la brigade. Je me souvenais du froid qu’il faisait à l’aube, de la chaleur moite qui nous écrasait à midi ; et de ces sensations physiques surgit un nouveau détail.
— Il y avait cette question de dimensions, dis-je, en regardant le paysage urbain par la fenêtre. Mon uniforme était trop grand…
Avant de partir, les professeurs notaient pourtant nos tailles dans un registre, mais à l’arrivée, je flottais systématiquement dans ma combinaison de travail, et les gros explosaient leurs boutons. Était-ce une négligence, due à la désorganisation générale de l’État-Parti, ou bien était-ce une stratégie réfléchie ? Est-ce qu’ils nous habillaient avec de mauvaises tailles parce qu’ils savaient que l’inconfort vestimentaire provoquait un sentiment d’insécurité, de faiblesse ? L’absurdité était-elle une arme pour désorienter et asservir ?
Mon premier témoignage, que j’avais même accepté de faire enregistrer, a été totalement raté. Il m’a coûté des insomnies et des crises d’asthme épouvantables, et en guise de remerciements, j’ai reçu une lettre d’injures de la part d’un survivant. Il m’accusait de décrire le camp comme une colonie de vacances. Il me traitait de sale collabo, de suppôt des négationnistes. J’ai alors compris à quel point j’avais oublié.
« Uniforme ». Le mot extirpait de l’oubli d’autres réalités et leur donnait chair : les manifestations, marcher au pas, hurler des slogans, brandir de petits drapeaux rouges à l’ombre des immenses visages des dignitaires que portait la foule. Les rimes des poètes officiels apprises par cœur et récitées devant les rangs. Je méprisais cette pionnière qui avait levé le bras droit, plié le coude, tendu la main devant le front, exécutant ainsi le salut du régime. J’avais honte.
— J’ai fait beaucoup de choses que je ne voulais pas faire. J’obéissais.
Affligée par tout ce passé, je ne parvenais plus à fixer mon regard : il n’était à l’aise nulle part, rien ne pouvait l’apaiser, ni la courbe légère de la rue, ni la bibliothèque. J’avais besoin de me justifier, de donner une raison à ma faiblesse.
— J’avais peur.
Ainsi, un jour, avouai-je le pire – la peur. En moi, quelque chose bougeait, des couches se déplaçaient. Je fixais l’espagnolette. Un brouillard gris s’épaississait derrière la fenêtre, je le sentais envahir mon âme. Le psychiatre m’observait, figé dans son fauteuil recouvert de velours, très différent du mien. Son immobilité était communicative, je me détendais, mais l’apaisement demeurait superficiel.
La bibliothèque réussit enfin à capter mon regard, à interrompre sa course. Il se posa sur le dos des livres : des ouvrages dédiés aux sciences de la folie. Certains mots se répétaient, névroses, troubles, obsessions... L’anorexie revenait aussi. C’était le mot inconnu de l’article.
« Ça a commencé à cause des bananes », me surpris-je à dire, un jour. J’avais trouvé un autre mot.
Les bananes arrivaient du « dehors », et le mot que j’associais d’emblée à « dehors » était « liberté ». L’État-Parti les importait l’hiver en quantité insignifiante qu’il distillait au compte-goutte autour du Jour de l’an. La banane était synonyme de fête. La rumeur de la livraison d’un magasin soulevait des vagues de citoyens avachis qui venaient s’échouer dans la file d’attente. Quand le camion se garait sur le côté, l’excitation s’emparait de la foule. Bientôt, la vendeuse pesait les kilos, un kilo – une personne. Les yeux dévoraient les grappes qui passaient de main en main. On parlait déjà d’épuisement des stocks, l’ambiance se durcissait. Les gens fulminaient, se bousculaient, juraient vulgairement. Ils en arrivaient aux mains. La vendeuse s’énervait et ses jurons élevaient encore d’un cran le niveau de vulgarité.
Un jour, ma mère rentra à la maison avec un gros paquet qu’elle posa sur la table. Elle le défit fièrement et du papier kraft surgit un cageot de bananes. « Il va falloir les manger avant qu’elles ne pourrissent ! », gloussa mon père en écrasant son mégot – il fumait comme un pompier. Pendant le dîner, maman raconta la longue histoire de l’acquisition des bananes : la collègue et amie qui lui avait filé le tuyau en toute confidence, la ruse pour s’absenter du travail, le petit jeu pour cacher son butin au retour. Le moment venu, elle annonça solennellement le dessert, et nous distribua à chacun une banane.
Je contemplai la mienne, nous avions rarement l’occasion de tenir un fruit exotique. Je l’épluchai précautionneusement et, après un dernier regard, je l’engloutis. Ma bouche se remplit de cette matière farineuse et gluante, de son odeur fade, et glissa, par gros bouts, dans ma gorge. Ma mère continuait à parler, mon père alluma une cigarette.
