Le mystère Curtius - Luc Baba - E-Book

Le mystère Curtius E-Book

Luc Baba

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Beschreibung

Liège, quartier de la Batte, 1928. Ernest, Firmin et Joseph, trois amis détrousseurs de poches volent pour leur patron, Félix, un coffret de pièces anciennes, apparemment oublié dans une cave de la prestigieuse Maison Curtius. Ils ne savent pas que leur trésor hantait depuis plusieurs siècles cette demeure érigée comme un palais sur les bords de la Meuse liégeoise. Ils ignorent également que ce vol a ouvert les trappes d’une aventure faite de dangers et de mystères, où le détective Chantraine pourrait bien perdre la tête...

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Seitenzahl: 145

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Luc Baba

Luc Baba a publié une douzaine de romans, des nouvelles, de la poésie, et des ouvrages pour la jeunesse, dont une biographie de Jacques Brel. Bien reçu par la critique, il a été récompensé par le Prix Pages d’Or dès son premier roman,La cage aux cris, en 2001. Egalement chanteur et comédien, il foule depuis ses 20 ans les scènes de Liège et d’ailleurs. La cité ardente est pour lui un décor de choix. On retrouve par exemple les impasses de la vielle ville dansMonsieur l’ours, et le Faubourg Saint-Gilles dansLe marchand de parapluies.

© Editions Luc Pire

[Editions Naimette sprl]

26, rue César Franck – 4000 Liège

www.lucpire.be

Coordination éditoriale :

[nor]production

Création graphique et mise en page de la version papier : [nor]production / www.norproduction.eu

Illustration de couverture : Alain Boos – Ville de Liège

ISBN : 978-2-87542-085-5

Dépôt légal : D/2013/12.379/13

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. 

Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.

 CE LIVRE A ETE NUMERISE PAR

Quai Bonaparte, 1 (boîte 11) - 4020 Liège (Belgique)

[email protected]

www.bebooks.be

Informations concernant la version numérique

ISBN 978-2-87542-085-5

A propos

Bebooks est une maison d’édition contemporaine, intégrant l’ensemble des supports et canaux dans ses projets éditoriaux. Exclusivement numérique, elle propose des ouvrages pour la plupart des liseuses, ainsi que des versions imprimées à la demande.

Luc Baba

Le mystère Curtius

Remerciements

Jean-Marc Gay, directeur des musées de Liège,

Jean-Luc Schutz, conservateur du Grand-Curtius

Léon Merland, guide au Grand-Curtius

et le personnel de la Bibliothèque Ulysse Capitaine

pour leur accueil, leur gentillesse, et leur aide précieuse.

01

Liège, rue Porte-aux-Oies, Outremeuse –mai 1928

Une bougie bégaie sur une assiette où bave la cire. L’unique fenêtre aspire un filet de lumière sale qui leur suffirait, car l’ombre leur va, mais quand c’est jour de fête, ils allument cette bougie-là. Elle était leur décoration de Noël, on y voit un ange qui joue de la lyre.

Dehors, un charretier râle, quelques ivrognes passent, pour aller nulle part. Pendant que s’affairent les tisseurs et les drapiers, la misère de la rue se traîne en riant sous le ciel lourd comme un auvent de tôle où les hirondelles s’affolent.

Sur les paliers, au dos de la porte bossue, trop de fois claquée ou heurtée des poings, des enfants jouent à se débattre, ils s’insultent, reniflent. Malgré le soir, il fait une chaleur moite, les odeurs sont âcres, latrines et pelures cuites. On attend l’orage, on attend qu’une pluie bien faite rince l’air, les croûtes du pavé, la suie des murs.

Et eux, ils sont là, dans leur grand silence, tous les trois, casquette en biais, la sueur aux joues. Souvent, ils passent le soir dans les quartiers de débauche où les femmes publiques pêchent encore le marinier, où les truands continuent de hanter les cabarets poisseux, qui offrent plus d’un passage sur les venelles que les gendarmes évitent. C’est ce quartier-là, entre le fleuve et la place Saint-Lambert, qui les protège quand ils reviennent d’un mauvais coup, car on peut s’y cacher comme on cacherait un éclat de charbon sur un terril. Mais ils n’ont jamais tué personne, ils volent savamment, et crèchent sur l’île d’Outremeuse. On dit que ce quartier, cette île, cette république libre, c’est le cœur de la cité, le bon gros cœur qui bat doucement, et se moque du rythme barbare des autres. Ici, quand on est pressé, on sert la goutte.

Ernest peut jongler avec des couteaux, jusque sous la gorge des moins pauvres que lui, pourtant ces lames qu’il aiguise de l’aube au soir n’ont jamais tranché que la peau des rats. Son visage d’enfant triste et ses boucles rousses le font passer pour un bon Dieu. C’est bien pratique, une pareille tête, pour s’approcher des bourgeois. Un jour, il rangera ses lames pour jouer de la lyre, lui aussi.

Firmin est un morceau de caoutchouc, long, sans chair, qui peut se faufiler comme le vent par les fenêtres entrouvertes, et courir dans la foule sans bousculer personne.

Joseph a l’intelligence tranquille des fous qui n’ont rien à perdre. Il peut manger des poulets vivants, et ses doigts fouillent les manteaux chers sans trembler. C’est qu’il a presque le nez à hauteur des poches, ce petit homme-là, mais une voix de prince qui fait se retourner les dames, pendant qu’Ernest vide leur sac, avant que Firmin ne s’enfuie à pas d’autruche, le butin dans la culotte. Ils ont en commun cette misère, la casquette, quelque chose de doux dans le rire et le regard. Ils ne se trahiront pas, ils peuvent être amis sans le dire. Ils ont partagé les larcins, les pièces chapardées, les fruits rares.

Mais aujourd’hui, c’est autre chose. Il y a sur la table un petit coffre finement ouvragé, taillé dans un bois ferme, et tapissé sur le dessus d’une découpe de cuir. Joseph l’a ouvert d’un tour de poinçon, et ils regardent les pièces de monnaie, mais leurs mains sont nouées. Des pièces anciennes, à peine rondes, frappées grossièrement, figurant des visages barbus au milieu d’inscriptions latines. Ils ont toujours réussi à compter les pièces volées, mais là, ça leur prendrait la nuit. Combien ? Et que valent-elles ? Plus que de l’or ou moins que des clous ?

Cela fait dix mois qu’ils travaillent pour Félix, à l’occasion. Lui, il repère, ses yeux ont étudié les ruelles et les porches, il connaît tout par cœur, toujours à rôder, avec ses chiens de trait, et ses cages à coqs. Puis il délègue. Il commande, il échafaude. Pour une poignée de sous, d’habitude.

Ce coffre, ça donne froid. Ils gardent la bouche ouverte, et pensent la même chose. Le Félix, il leur a dit : « Un de mes types passera, avec la charrette, il criera «oh, les gars, vous avez un peu de bois» ? Et l’un de vous viendra poser le coffre, et lui, il me l’amènera. Et moi je compterai. Je garderai la moitié, je donnerai un peu de cette moitié au livreur, et le reste sera pour vous. Je vous apporterai à chacun un petit sac avec votre part, vers les quatre heures, après le marché. On est plus discret dans la foule, vous vous souvenez ? C’était ma première leçon. Vous me devez un paquet de leçons, je me trompe ? »

Voilà ce qu’il leur a dit, le patron. Ernest finit par délier sa langue.

–Il garde la moitié. Pas vrai ? Nous, on partage l’autre moitié en trois. Pas vrai ? Alors, une moitié divisée en trois, déjà quand y a pas beaucoup, je sais pas combien que ça fait, mais quand c’est des paquets comme ça, faut pas me demander. C’est des calculs à te foutre un mal de crâne. Mon avis, c’est qu’il veut nous embrouiller.–Ouais, répond Firmin.–Sûr, conclut Joseph, qui se met à réfléchir. Quand il se met à réfléchir, ça rassure les deux autres, qui l’observent, et qui attendent.–Alors que si on partage le tout en trois, c’est plus facile.–Ouais, reconnaît Firmin. On prend une pièce chacun tour à tour jusqu’à ce qu’il y en ait plus. Mais s’il en reste deux, on fait quoi ?–C’est vrai, ça. S’il en reste deux…–On les joue aux dés.

Ils sont d’accord. Mais ils continuent d’observer le coffre, bouche bée. Par moments, ils s’épongent, ou toussent un peu d’air moite. Les gosses crient, battent la porte. Sur un gros soupir d’agacement, Firmin se lève, il déverrouille, il ouvre grand, et gueule un coup. Une gamine en robe rouge et sale pousse le nez, ses yeux sont immenses, on y voit la flamme de la bougie, elle rit, il lui manque les dents d’un côté.

–Du balai, les morveux ! Allez, on circule !

Firmin a tout juste le temps de refermer la porte boiteuse avant que Joseph lui attrape le col et le recloue à sa chaise, pas plus solide, pas moins grinçante.

–Tu veux pas non plus qu’on sorte la table au milieu de la place, et qu’on se mette à compter tout haut ? Combien de fois je dois te le dire ? On verrouille pas pour les mouches, que je sache.–Oh, c’est que des mômes !–C’est les pires. Ils sont curieux, et ils se racontent tout, tu savais pas ?–J’en ai pas, moi, des mômes, Joseph. Je sais pas. Celle-là, c’est la petite-fille du vieil Edmond, tu vois, le marchand de moutarde.–Et alors ?–Alors elle va se taire. Les honnêtes commerçants, ils ont de bons petits, c’est sûr. J’aimerais bien ça, moi : vendre de la moutarde.–Ça nous ferait des vacances.

Ils se rassoient, retrouvent leur souffle, visent la monnaie.

–Quand même, le cerbère de Félix, il va passer, demain, et s’il reçoit rien, je doute pas que le patron, il nous retrouvera. Il a un œil à chaque coin de rue, le salaud.–Ouais, on va faire comme il a dit. Mais on prend une pièce chacun, déjà, comme ça, si c’est lui qui nous embrouille, on n’aura pas tout perdu.–Même dix pièces, il verra rien. On peut en prendre dix, non?–Deux. On va en prendre deux.

Ils se servent, comme ils se serviraient du caviar avec une cuiller en or. Et ces deux pièces leur plaisent déjà, et les rassurent, même s’ils en ignorent la valeur. Ils en viennent même à penser que c’est mieux comme ça, que les pièces, c’est bien d’en avoir, mais que ça fait peur dès qu’on ne peut plus les compter, ou dès que la poche est trop petite.

02

–Oh les gars, vous avez un peu de bois ?

Ils ont ouvert la porte, bousculé la fillette en robe rouge, qui a craché sur leurs talons, puis ils ont posé doucement la manne de linge sur la charrette. Et le colosse a fait courir son regard très vite de leur tête au panier. Il portait une gabardine noire de nuit, un chapeau crevé noyant le visage dans l’ombre. On ne devinait qu’une cicatrice rouge traversant le menton.

Il s’est mis à grogner, dents jointes, les yeux soudés maintenant au fond de la rue :

–Je vous dis « vous avez un peu de bois », et vous ramenez un panier de linge, vous avez pas de cerveau sous l’os, ou vous rêvez de la tôle ? Suis bien étonné que le patron n’ait pas mieux que ça, merde alors !–Du bois, on en avait pas, a soufflé Firmin. Nous ce qu’on a, c’est un panier de linge.–Ça couvrira le bruit du contenu, a précisé Joseph.

Sans répondre, le type a lancé un coup de cravache sur le dos du chien, et ils sont partis au pas de course.

–Il nous a envoyé ses meilleures bêtes, le Félix, a conclu Ernest en s’épongeant le front à grands revers de manche.

Alors qu’ils allaient rentrer, la gamine s’est campée devant eux en criant :

–Pas vrai que le coffre, vous l’avez caché là-dedans ? Y avait quoi ? De la viande ? Hein ? Y avait-y de la viande ? Faut partager, elle dit ma mère.

Ernest lui a retourné une gifle un peu molle qui ne l’a pas fait taire. Des gifles, elle en a les joues pleines et roses. Une de plus…

–Des sous ? C’était des sous, je parierais. Hein, les hommes ? Faut partager !

Ils ont refermé la porte sur sa voix criarde, et Firmin s’est tortillé jusqu’à sa chaise. Bon, c’était bien sa faute, d’accord, si la môme avait vu ce trésor-là. Mais au moins, elle l’avait vu aussi partir sur une charrette, elle n’allait pas les embêter longtemps.

Fatigués, ils ont déposé leurs avant-bras sur la table, qui leur semblait plus vide que jamais.

–Et s’il ne revient pas ? a risqué Ernest.–On ira le chercher. On lui fera des trous dans sa peau pour voir s’il les a pas mangées, nos pièces d’or.–C’était pas de l’or.–Je me demande ce que c’était.–Il viendra.–Ouais, il a vachement besoin de nous.

Ils ont fait les cent pas jusqu’au lendemain, dans la rue, sur les quais de la Meuse. Ils ont dormi à peine, mangé du pain rance en répétant :

–Ça peut être quoi, sic’est pas de l’or ?

Ce genre de choses, à voix basse. Et ils ont compté plusieurs fois leurs deux pièces. Une, deux. À l’aube, Ernest s’est levé d’un bond, il a toussé, secoué les paillasses.

–Oh, Joseph, comment on va faire avec ces pièces, vu que c’est pas celles de maintenant ? Qui c’est qui en voudra ?–Félix, il nous dira. Elles avaient l’air bienépaisses, on trouvera des ânes pour nous en filer un bon prix.–Ouais.–Dors.–Je peux pas.

Très tôt, ils ont arpenté le marché, côte à côte, pour se retrouver presque malgré eux devant le porche de la maison Curtius. On l’appelait le Palais, au début, dans le peuple. Les « Curtieux » répondaient : la maison. Peut-être avec une majuscule.

La Maison est un musée depuis leur naissance, mais une famille a vécu là. Un marchand de salpêtre et de poudre à canon, il paraît.

–C’est bizarre, quand même, a lancé Firmin avant de pousser les lèvres en moue d’enfant.–Quoi, qu’est-ce qui est bizarre ?–Le porche, il est ouvert encore.–En quoi c’est bizarre ?–Peut-être ils ont pas remarqué que le coffre, il manque ? Sinon, sûr qu’ils auraient fermé. C’est pas l’heure des visites.–Pas bête.–Alors on pourrait y retourner, si ça se trouve.

Une voix les a secoués tous les trois : Tchouk-Tchouk, et ses tapis.

–Les triplés, vous faites quoi ?–On admire.–Ah, c’est un beau mur, c’est un très beau mur. Et les fenêtres, elles sont bien protégées. Ils ont mis carrément des cages de barreaux, en bas. Ils doivent avoir des tapis, là-dedans, je les revends, j’achète le fleuve.

Ils l’ont dévisagé en pensant encore la même chose, et c’est Joseph qui a demandé :

–Pourquoi tu achèterais le fleuve, Tchouk-Tchouk ?

Il a haussé les épaules plusieurs fois, cherché des mots, mais il n’en connaît pas beaucoup.

–Le fleuve, c’est bon, il a dit. C’est bon, c’est pour rêver, c’est le voyage, non ? Je vous fais un prix pour trois tapis.–On ne veut pas de tapis, Djôseph !

Car certains l’appellent Tchouk-Tchouk, ou Tchouk-Tchouk nougat, le surnom des Arabes de la ville, et d’autres l’appellent Djôseph. C’est parce qu’il est arabe que personne ne l’appelle par son prénom, qu’il a peut-être oublié lui-même. Ils pensent, les gens, qu’en l’appelant Djôseph, ils lui souhaitent la bienvenue.

–C’est un beau mur, oui. Ça te renverse quand tu essaies de voir la corniche, tellement c’est haut, ça te renverse. Et ces corniches, un aigle il pourrait y faire son nid. Je rentrerais bien, pour voir, pas vous ? Mais il faut payer, non ? Toujours il faut payer.

Ils ont haussé les épaules à leur tour, avant de se détourner du porche.

Autour d’eux commençaient les va-et-vient, tous les métiers jouant des coudes, dans le bruit des casseroles, des essieux, des tréteaux dépliés.

–Laisse-nous, maintenant, on doit causer.–Un jour, je l’achèterai, le fleuve, c’est pas de la rigolade.–Je te le payerai, moi ! a crié Firmin, avant de glousser. Je te le payerai !

Les deux autres lui ont discrètement battu l’estomac des poings, qu’il se taise, pour une fois, qu’il se taise ! Mais le marchand plissait déjà les yeux, qu’il baladait sous les siens, en se tortillant.

–Aaah, et avec quoi qu’il va m’offrir la Meuse, ce bon monsieur-là ? Avec quoi qu’il va me l’offrir ?–Lâche-nous, maintenant, a dit Joseph. Tu as du boulot, non ? Nous, des tapis, on n’en veut pas.

Il les a laissés, sans défroisser les paupières, le doigt pointé vers eux, et ils ont poussé le pas vers les marchands de bêtes, en espérant y trouver le Félix, et qu’il leur laisse un geste complice, une promesse, un mot. Mais il devait être encore occupé à compter.

03

–Il ne viendra plus, a soufflé Joseph.

La pluie tombe à en fendre les portes, mais ils savent que la pluie n’est pas de taille à clouer Félix dans sa piaule. Il ne craint aucun froid, son toit est un chapeau noir à larges bords.